Chapitre XVII – LE COMMANDANT ROBERT MONNIER HÉROS ET ORGANISATEUR DE LA RÉSISTANCE ÉTHIOPIENNE (1939)

Né le 12 juin 1888, à Saint Quentin dans l’Aisne, en France, Robert Monnier était le fils d’un Pasteur de l’Eglise réformée, Professeur à la Faculté de Théologie protestante de Paris. La famille comptait parmi ses ancêtres deux maréchaux : Ney et Molitor, et cette lointaine ascendance peut expliquer le goût des choses militaires dont fit preuve Robert Monnier, dès l’enfance.

Après des études universitaires, il est appelé au service militaire en 1909 et affecté à un bataillon de Chasseurs alpins à Annecy. Il quitte l’armée en 1911 avec le grade de sous-lieutenant.

Monnier tente alors sa chance au Maroc où il fait du journalisme tout en dirigeant une affaire d’import-export. En août 1914, à la déclaration de guerre, il rejoint son bataillon de Chasseurs alpins à Grenoble. Engagé immédiatement contre l’ennemi en Lorraine et sur l’Yser, il reçoit la Légion d’Honneur le 13 novembre 1914. Capitaine en septembre 1915, il combat dans les Vosges et termine la guerre comme officier d’Etat Major dans une division d’infanterie.

En 1919, le Capitaine Monnier fait partie de l’Etat Major du Maréchal Foch et de la Haute Commission Interalliée des Territoires Rhénans. Il occupe jusqu’en 1922 les fonctions de Chef de Cabinet du Haut Commissaire français à Coblence.

En 1924, il quitte l’armée avec le grade de commandant.

Robert Monnier se lance alors dans les affaires et s’installe à Paris. Président en 1924, après Raymond Poincaré, de la « Société des Officiers de Complément », il va devenir un des plus actifs promoteurs du Mouvement des Anciens Combattants en France et le défenseur des droits des victimes de la guerre.

Elu Conseiller municipal de Paris en 1929, il s’occupe activement, en établissant un plan général d’urbanisme de son arrondissement, le XVIIe, de moderniser et d’embellir ce quartier de Paris.

Ses affaires le conduisent souvent à l’étranger et il devient rapidement un expert en politique européenne spécialisé dans les événements de l’Europe centrale.

En juillet 1936, éclate la Révolution espagnole, et très vite, Monnier en décèle l’importance pour l’avenir des démocraties. Sous le couvert de correspondant de presse, il se rend souvent en Espagne où il observe l’expérimentation de nouvelles armes par le IIIe Reich et l’Italie. La publication de ses impressions dans le journal « L’Oeuvre », sous le pseudonyme de « Commandant Larralde » est particulièrement remarquée. Après la destruction totale de la ville ouverte de Guernica par les aviations allemande et italienne, il obtient du Président Aguirre, Chef du gouvernement indépendant basque de devenir son conseiller militaire en 1937, avec l’accord du gouvernement français.

Commence alors pour le « colonel Jaureguy » (nom de guerre du commandant en Espagne) la période la plus exaltante de son existence. Il réorganise l’armée basque avant de livrer, aux côtés des Républicains, des combats meurtriers et souvent désespérés comme à Durango et Bilbao, combats décrits par l’auteur britannique G.L. Steert233 dans son livre « The tree of Guernica ».

Au printemps 1939, la guerre civile terminée, Monnier retrouve à Paris son ami G.L. Steer qui, dès son retour d’Espagne, avait entrepris d’alerter l’opinion publique internationale sur l’agression italienne en Ethiopie et sur la nécessité de soutenir Haïlé Sélasié, en exil en Angleterre, en l’aidant à organiser une résistance prolongée à l’occupation étrangère. Dans l’immédiat, la présence d’importantes zones d’insécurité en Ethiopie avait pour avantage un affaiblissement du potentiel militaire des Italiens. Mais, en cas de conflit mondial, la révolte en Afrique orientale italienne pouvait être un bon moyen d’assurer la sécurité des positions britanniques et françaises en mer Rouge et au Moyen-Orient devenues vulnérables depuis l’installation des forces de Mussolini dans cette partie de l’Afrique.

Le gouvernement français était, depuis longtemps, convaincu de l’efficacité de cette « guerre subversive » destinée à maintenir un état d’hostilité latente dans les nouvelles colonies italiennes et à obliger Rome à maintenir d’importantes forces qui ne pouvaient, de ce fait, être utilisées ailleurs. Le ministre français des Colonies de l’époque, Georges Mandel, avait été chargé de mettre en oeuvre cette politique qui devait être élaborée par son Chef d’Etat-Major général, le général Buhrer. Celui-ci avait désigné le capitaine Salan234 pour établir les premiers contacts. En outre, plusieurs conférences franco-britanniques, en particulier à Aden en mars 1939, avaient eu pour objet de coordonner les efforts dans ce sens et d’établir un plan d’action commun en cas de guerre avec l’Italie.

Le Capitaine Salan avait rencontré à Paris, à plusieurs reprises, le commandant Monnier et avait réussi à recruter trois autres agents qui, connaissant l’Ethiopie, étaient volontaires pour accompagner Monnier dans ses déplacements en Afrique orientale. Salan noua d’autres relations avec Michel Côte, président du Chemin de Fer franco-éthiopien, avec un officier, ancien commandant de la milice de Diré-Daoua, avec un prospecteur français, spécialiste de la région et avec Babitchef, fils du pilote d’Haïle Sélassié et pilote lui-même.

En juin 1939, des armes et des explosifs furent stockés à Djibouti, prêts à être acheminés.

Cependant, une entreprise sérieuse de soutien de la résistance éthiopienne à partir de Djibouti était devenue presque impossible depuis son encerclement progressif par les troupes italiennes et l’activité de leurs agents secrets. C’est donc à partir du Soudan anglo-égyptien, aux confins des provinces éthiopiennes du Godjam et du Beghemeder, qu’il fallait d’essayer d’établir la jonction avec le principal centre de résistance à la domination italienne, installé dans les massifs montagneux très difficiles d’accès de cette région. Mais cette résistance intérieure n’était pas organisée, l’accord ne régnait pas entre certains chefs, si bien qu’une propagande italienne très habile arrivait à « intoxiquer » les services secrets britanniques de Khartoum.

Il était indispensable d’envoyer sur place un représentant qualifié susceptible d’apprécier exactement la situation, d’évaluer l’importance et la réalité de cette résistance pour lui fournir les moyens d’en faire une arme efficace.

Londres et Paris proposèrent au commandant Monnier d’effectuer cette mission et après avoir obtenu son accord, lui firent rencontrer en juin 1939, le notable éthiopien Lorenzo Taezaz qui s’employait au nom d’Haïlé Sélassié à rallier l’opinion européenne à la cause de son pays.

Erythréen, originaire de l’Akélé Guzai, Taézaz avait quitté tout jeune son pays, devenu colonie italienne pour se réfugier à Addis Abbeba. Intelligent, fin, distingué et courageux, il s’était totalement consacré à sa patrie et à sa libération. Au cours d’un long séjour en France, il avait fait ses études de droit à la Faculté de Montpellier et possédait une culture générale très étendue. Les Italiens avaient cherché depuis longtemps à le faire disparaître, car son exemple et son hostilité à leur égard suscitaient bien des adeptes chez ses compatriotes. Haïlé Sélassié avait su reconnaître ses remarquables qualités et en avait fait son collaborateur le plus proche. Après la défaite, il compta parmi les fidèles qui l’accompagnèrent en exil et il fut longtemps le représentant de l’Ethiopie à la Société des Nations.

Lorenzo Taezaz, après avoir exposé la situation en Ethiopie à Monnier lui confia qu’il envisageait de se rendre en Afrique orientale pour coordonner la résistance des provinces de l’ouest et lui demanda de l’accompagner pour qu’à son retour en Europe, il fasse accepter le plan d’action mis au point sur place.

Après avoir reçu l’accord et l’appui total du ministre Goerges Mandel, Monnier se rendit à Bath en Angleterre où il fut présenté à Haïlé Sélassié qui lui confia une reproduction de son sceau pour qu’il puisse être reconnu par les patriotes comme son envoyé, et donner des ordres en son nom.

Monnier rejoignit Lorenzo Taezaz le 8 juillet 1939 au Caire après avoir rencontré à Port Saïd un agent d’ Haïlé Sélassié qui lui procura un déguisement pour le faire passer pour un voyageur copte. Chacun avait voyagé séparément et il était difficile de faire autrement. Les Britanniques cherchaient à éviter toute friction avec l’Italie dont les importantes colonies de Port Saïd, Alexandrie, Le Caire grouillaient d’agents à la solde du gouvernement de Rome. Lorenzo Taezaz était connu d’eux et recherché. Monnier, était fiché depuis son engagement chez les Basques espagnols républicains. Leur présence simultanée ne pouvait que être fort dangereuse pour la suite de leur mission.

Ils attendirent vainement au Caire des instructions qui devaient leur parvenir. Après une semaine d’attente, ils décidèrent de se séparer et Lorenzo Taezaz partit pour Khartoum pour y rejoindre les guides et l’escorte parmi les patriotes venus spécialement de Beghemeder (région d’Armatchohô) La saison des pluies avançait rapidement et risquait de compromettre le voyage. Aussi, Taezaz décida-t-il de rejoindre Guedaref où Monnier le rallia le 30 juillet. Après avoir complété leur caravane, ils rallièrent Guedaref le 5 août.

Après une marche forcée à pied et à chameau, ils atteignirent Doka le 6 août où ils furent accueillis par un Chef patriote éthiopien, Ato Haïlou.

Celui-ci leur procura quelques fusils, des montures et des guides supplémentaires. Il fallait franchir le fleuve Goang (Atbara) avec des riverains spécialisés dans cette difficile entreprise et Ato Haïlou régla cette délicate affaire. Cependant, la suite de Monnier et de Lorenzo Taezaz n’était pas encore arrivée de Guedaref, ce qui retarda leur départ jusqu’au 12 août. Le 14 août, ils atteignirent le Goang. Il fut impossible de le franchir en raison de violents remous et de rapides. Sous la direction de Monnier, les membres de la mission fabriquèrent un radeau qui fut terminé le 21 août. Après plusieurs tentatives, le débarquement sur l’autre rive du Goang fut annulé et le radeau détruit par la force du courant. Il fallait attendre la décrue, c’est à dire, au plus tôt, la première semaine de septembre.

Il fut alors décidé de scinder la mission en deux groupes. L’un sous le commandement de Monnier et comprenant deux autres agents français235 ainsi que toute l’escorte éthiopienne demeurerait sur place jusqu’à ce qu’il puisse franchir le fleuve Goang et poursuivre sa route vers l’Armatchô et Gondar. Lorenzo Taezaz et deux patriotes éthiopiens constitueraient un deuxième groupe qui devait se rendre au Godjam en empruntant un itinéraire qui passerait entre Metemma et le Goang à un point particulièrement surveillé par les Italiens. Le rendez-vous des deux groupes était fixé dans la région de Gondar d’où la mission poursuivrait son chemin jusqu’au quartier général du Ras Abebe.

Lorenzo Taezaz quitta Monnier le 24 août pour arriver à Zehebest (Godjam) le 27 septembre après un voyage particulièrement éprouvant. Il ne trouva sur place aucune nouvelle de l’autre groupe. Il renonça alors à se rendre chez le Dejasmach Negash et chez Belay Zelleka comme il était prévu dans son programme, et, accompagné de « Monsieur Paul »236 il prit la route pour franchir le Nil en Debre Tabor. Arrivé au bord du fleuve, il apprit qu’un important personnage français était bien arrivé dans l’Amatchô. Une rivalité entre patriotes éthiopiens des deux rives l’empêcha de traverser et il rebroussa chemin. C’est en arrivant à Djanthola (Aoussa) le 26 novembre qu’il apprit la mort de Monnier survenue le 11 novembre.

Le Fitaurari Assegahegn Araya, qui fut par la suite sénateur à Addis Abebba et qui était le radio de Monnier, raconte que la traversée du Goang fut une épreuve très dure. Leur situation n’était pas brillante car ils ne pouvaient plus se replier en territoire soudanais où le résident de Guedaref, ainsi que l’a rapporté le Fitaurari Haïlou Tessema, leur était plutôt hostile.

Après avoir franchi le Goang au début d’octobre et traversé la région occidentale de l’Armatchô, Monnier et ses compagnons arrivèrent à Djanthola le 19 octobre. Les patriotes éthiopiens leur firent un accueil enthousiaste. Quoique bien affaibli par les fièvres, Monnier se mit immédiatement au travail, réconfortant les combattants, passant des inspections, vérifiant l’état des armements et mettant sur pied un plan de soulèvement national. Il devait se rendre au Quartier général du Ras Amora Webneh, dit l' »Aigle », qui commandait toutes les forces de la résistance dans l’Armatchô et le Woguera mais, après quelques heures de marche, il fut pris d’un malaise très grave. Le Fitaurari qui l’accompagnait le fit loger dans sa cabane à Djanthola. Après quelques semaines de fièvre, Monnier mourut le 11 novembre sans savoir que la guerre avait éclaté en Europe. Les honneurs militaires lui furent rendus par les troupes du Fitaurari Bahta. La cérémonie fut célébrée par Abba Kirkos et son corps fut inhumé dans l’enceinte de la chapelle de Djanthola.

Le 29 novembre 1939, Lorenzo Taezaz quittait Djanthola en emportant les effets personnels et l’acte de décès de Monnier qu’il remit au ministère de l’Intérieur à Paris, le 15 janvier 1940.

*

* *

Le 10 juin 1940, le gouvernement de Mussolini entrait en guerre mais ses forces étaient en grande partie engagées en Ethiopie, à lutter contre la résistance intérieure qui se manifestait aux portes mêmes d’Addis Abbeba. Les missions de maintien de l’ordre nécessitaient la présence de près de cent mille hommes de troupes régulières et de police.

Le 25 juin 1940, Haïlé Sélassié arrivait à Alexandrie venant de Londres. Peu de jours après, il gagnait Khartoum d’où il put donner une impulsion décisive à la Résistance éthiopienne, déjà beaucoup plus efficace depuis le séjour dans l’ouest du pays de Lorenzo Taezaz et de Monnier. Le colonel britannique Sandford prenait la direction des opérations de subversion et organisait la « Mission 101 » connue aussi sous le nom de « Gedeon Force » qui allait mettre en application le Plan « Monnier-Lorenzo ». Le célèbre Orde Wingate en fut l’animateur.

Cependant, à la demande du général de Gaulle, des éléments des Forces Françaises Libres participaient à l’offensive des troupes britanniques vers l’Erythrée. La Brigade Française d’Orient, venue du Cameroun était engagée à Kubkub tandis qu’à Keren et à Massawa la Légion Etrangère remportait de vifs succès. Dans l’ouest, les Forces Françaises Libres de l’Est africain s’emparaient de Gondar, en décembre 1941, après un assez long siège.

Ces succès ont été dus, en grande partie, à l’action de la résistance intérieure éthiopienne qui appliqua intégralement le « Plan Monnier- Lorenzo ».

Monnier reçut d’Haïlé-Sélassié la médaille militaire de Saint Georges avec trois palmes et son nom fut donné à une grande rue d’Addis Abbeba.

Grâce à l’action de Jean Legrain et Jean Honorat, Consuls de France à Asmara, puissamment aidés par la Fitaurari Assegahegn Araya et par le Bitwoded Andargué Messai, les restes de Monnier furent ramenés à Massawa et réunis à ceux des soldats français tombés pour la libération de l’Ethiopie. Une Croix de Lorraine de 8 mètres, symbole de liberté et de lutte contre l’oppression domine ce cimetière français au bord de la mer Rouge :

« De toutes les routes, ils ont choisi la plus rude »

Carte 25

Itinéraire du commandant Monnier en Ethiopie

 

Copie de la traduction du brevet de la Croix de saint Georges décernée au colonel Monnier

Il a vaincu, le lion de la tribu de Judas

Nous, Haile Sélassié Premier

Elu de Dieu, roi des rois d’Ethiopie

1927-1933

En vertu du décret du 21 Hedar 1937 (29 novembre 1944), Nous avons décoré à titre posthume Notre fidèle serviteur et ami :

 

LE COLONEL MONNIER

de la Médaille Militaire de Saint Georges, ordre supérieur avec trois palmes, pour la haute valeur qu’il a déployée lorsqu’il combattait avec énergie contre l’ennemi, pour l’honneur et l’amour du Roi des Rois, pendant que l’Ethiopie qui jamais ne connut pareille oppression, a été réduite en servitude par la fascisme italien.

Et Nous avons permis qu’il puisse porter cette médaille sur sa poitrine.

Addis Abebba, le 12 Ther de l’an de Grâce 1937 (20 janvier 1945)

la quinzième année de Notre Règne,

Le ministre de la Plume,

Wolde Ghiorghis

________

Notes:

233 Célèbre chroniqueur militaire anglais ayant suivi presque toute la guerre d’Espagne après un long séjour en Ethiopie pendant la conquête italienne de 1935. Décédé en service commandé comme correspondant de guerre en 1944 sur le front de Birmanie. Auteur des ouvrages suivants : Cesar in Abyssini (1936) The tree of Guernica (1938) Sealed and delivered (souvenirs de libération de l’Ethiopie (1942), publiés à Londres chez Hodder & Stoughton.

234 R. Salan (général), Mémoires, tome I, Paris, 1970, Presses de la cité.

235 Il a été impossible de savoir qui ils étaient et ce qu’ils sont devenus. Leurs pseudonymes étaient « Yohannis » et « Pietros ». Ils furent recrutés par Lorenzo Taezaz avec l’accord de Monnier.

236 Paul Langlois, ancien combattant des Brigades Internationales en Espagne et animateur depuis 1938 de la résistance dans le Godjam. Monnier souhaitait rencontrer depuis le début cet agent secret français qui réussit en avril 1940, à échapper aux Italiens et à rejoindre Lorenzo Taezaz au Caire pour mettre au point le plan  » « Monnier-Lorenzo » de la révolte intérieure éthiopienne. A disparu à son retour dans l’ouest éthiopien et, jusqu’à ce jour, il n’a pas été possible de recontituer l’histoire de son rôle très important dans la libération de l’Ethiopie.

 

Les commentaires sont fermés.