Chapitre XIII – LA MARINE FRANÇAISE EN MER ROUGE PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Lorsqu’on étudie le rôle de la Marine française en mer Rouge pendant la Première Guerre Mondiale, on est tenté de lier ce rôle à celui qu’elle joua sur les côtes de Syrie et d’Egypte ; et pourtant, il n’existait entre ces régions ni unité physique ni unité politique. Le régime de la Méditerranée orientale n’est pas celui de la mer Rouge et les côtes d’Arabie n’offrent aucune similitude avec celles du Levant. Si, en 1914, le Sultan de Constantinople exerçait théoriquement sa puissance sur ces différentes provinces de l’Empire ottoman, l’Egypte était pratiquement sous la domination anglaise, l’Arabie pratiquement indépendante en fait et, seule, la Syrie soumise au pouvoir central, tempéré d’ailleurs par le régime des Capitulations.

Et pourtant, de l’extrémité de la mer Rouge au golfe d’Alexandrette, d’Aden aux Portes Ciliciennes, c’est bien à un front unique et nettement distinct des autres théâtres d’opérations que s’est heurté pendant la guerre, l’effort des Alliés.

Ce qui faisait l’unité de ce front, c’était l’unité de l’objectif poursuivi par les Alliés : cet objectif unique, c’était le canal de Suez.

Se souvenant sans doute de la phrase de Napoléon Ier sur la nécessité de tenir l’Egypte pour conquérir le monde, l’armée turque, sur l’ordre du grand quartier général allemand, fait converger, dès le début de la guerre, tout l’effort de cet immense front, d’Aden à Alexandrette, vers le désert de Sinaï et cet effort aboutit aux attaques du 3 février 1915 contre le canal de Suez.

L’attaque échoue, l’armée turque se retire mais la menace subsiste et on assiste alors aux efforts des Alliés pour la conjurer soit directement en organisant la défense du Canal soit indirectement par leur action politique, militaire et économique sur les côtes de Syrie, d’Arabie et de Tripolitaine.

Il ne faut pas perdre de vue que la lutte entreprise sur ce front n’avait pas seulement un caractère militaire mais encore un caractère religieux. Le Sultan, Chef des Croyants, le Chérif de la Mecque, le Cheikh des Senoussis, conduisaient leurs troupes à la guerre sainte, et les Alliés auront à tenir compte du fanatisme musulman, de même qu’ils bénéficieront des dissensions qui éclateront entre les Chefs de l’Islam.

Lorsqu’on étudie les événements de cette époque, on est amené à classer les faits sous deux ordres différents :

– l’un est d’ordre maritime :

C’est le 15 avril 1916 que les forces navales françaises qui opèrent sur les côtes d’Egypte et de Syrie reçoivent leur statut définitif. Elles constituent, à partir de cette date, une Division de Syrie, placée sous les ordres d’un contre-amiral. Jusqu’à cette date, elles étaient soit autonomes (du 2 août 1914 au 8 février 1915), soit placées sous les ordres d’un vice-amiral et constituées en 3e escadre, unité qui disparait précisément le 15 avril 1916.

– l’autre est d’ordre militaire.

L’unité de front que nous étudions est faite, nous l’avons dit, par son objectif, le canal de Suez. Les Turcs prennent d’abord l’offensive et lancent contre le canal leur attaque du 3 février 1915. Leur attaque échoue mais jusqu’au printemps de 1916, ils conserveront une attitude offensive tandis que les forces britanniques se tiennent en Egypte sur la défensive.

C’est au mois d’avril 1916 que la situation se retourne. C’est à cette date que la Grande Bretagne abandonne la défensive pour commencer cette offensive lente et tenace qui repoussera les Turcs au delà du désert du Sinaï et amènera les forces britanniques en Palestine. Le printemps de 1916 marque le commencement de la contre-attaque des Alliés.

Cette contre-attaque aboutit au mois d’octobre 1918 à l’évacuation de la Syrie par les troupes turco-allemandes. La Division navale de Syrie transportera sa base de Port-Saïd à Beyrouth et elle jouera, pendant les premiers mois de notre occupation syrienne, un rôle prépondérant. Ce rôle ira en diminuant au fur et à mesure que l’armée de Terre enverra en Syrie des forces plus importantes.

Au mois de novembre 1919, le général Gouraud arrivera à Beyrouth et au mois d’avril 1920, le Conseil Suprême, dans sa session de San Remo, attribuera à la France le mandat sur la Syrie.

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L’état de guerre entre la Turquie et les Alliés date du 29 octobre 1914. Jusqu’à cette date, des pourparlers diplomatiques se déroulaient à Constantinople malgré la présence du Goeben et du Breslau qui, sous le commandement de l’Amiral Souchon, avaient franchi les détroits le 10 août. Le premier acte de guerre fut, à partir du 22 octobre, l’expulsion des navires ennemis du canal de Suez.

Le 2 août 1914, aucun navire de guerre allié ne se trouvait sur les côtes de Syrie et d’Egypte. Le Latouche-Tréville avait séjourné à Rhodes du 22 au 24 juillet puis avait relié l’Armée Navale. Ce n’est que le 8 novembre que le premier bâtiment français, le Requin est envoyé à Port-Saïd pour la défense du Canal. Il sera rejoint à partir du 26 novembre par l’Amiral Charner et le Desaix.

En mer Rouge, sous le commandement du vice-amiral Peirse, Commandant en Chef la Station des Indes orientales, Paris détacha pour un temps, dès le début de novembre, le Dupleix et le Desaix pour contribuer à l’escorte des convois Bombay-Aden qui acheminaient les renforts de troupes indiennes.

Le Dupleix est basé sur Djibouti où il est remplacé le 10 décembre par le Desaix qui mouille ensuite à Hoddeidah, au Yémen, où le gouverneur turc refuse de laisser partir les consuls français et britannique. Cette situation dure jusqu’au 12 février 1915, date de la libération du Consul de France. Mais dans le courant de janvier 1915, survient un incident qui place le commandant du Desaix, le Capitaine de Vaisseau Vergos dans une situation embarrassante, d’autant plus qu’elle est assortie de reproches acides de Paris.

L’Emden, croiseur allemand avait été coulé aux îles Keeling, dans l’océan Indien, par le croiseur britannique Sidney le 9 novembre 1914. Les survivants commandés par l’officier en second, le Lieutenant de Vaisseau Von Mucke s’étaient emparé d’une goélette de 100 tonneaux, l’Ayesha avec laquelle ils avaient gagné le port hollandais de Padang, dans l’île de Sumatra. De là, avec un petit vapeur allemand de 1 700 tonnes, le Choising, ils avaient traversé l’océan Indien et s’étaient glissé dans le port d’Hoddeidah sous le nez du Desaixdans la nuit du 9 au 10 janvier 1915 pour rallier la mission militaire allemande. Débarquement effectué, le Choising fit ensuite route vers Massouah où il fut interné par les Italiens.

Je laisse au lecteur le soin d’imaginer les commentaires de Paris et le ton des télégrammes reçus par le Commandant Vergos.

 

La patrouille de la mer Rouge pendant l’annÉe 1915

Après cet épisode, le Desaix est affecté aux patrouilles de la mer Rouge sous commandement britannique. Sa compagnie de débarquement occupe provisoirement Akaba le 23 février 1915 après avoir mis en fuite la garnison turque, c’est-à-dire, deux ans avant le coup de main du colonel Lawrence, qui ne date que du 6 juillet 1917. Il bombarde Mohila le 22 mars et participe ensuite à la défense du canal avec le Requin, le Montcalm et l’escadrille d’hydravions de Port-Saïd sous le commandement du L.V. de l’Escaille.

Il n’a pas beaucoup de chance lors de sa dernière patrouille, car il laisse échapper une mission allemande venant de Damas et dirigée par Herr Frobénius. Elle avait pour but de renouer avec les Arabes et de les dissuader de s’allier avec les Britanniques. Le Desaix intercepte le boutre dans lequel la mission était camouflée, mais son équipe de visite est incapable de discerner les allemands déguisés parmi les membres de l’équipage.

La mission allemande atteint l’Erythrée où les autorités italiennes l’arrêtent et la rapatrient en Allemagne par un navire italien.

Après cet épisode et celui d’Hoddeidah, les actions du Desaix étaient loin d’être en hausse.

Le Montcalm prend la relève du Desaix en mer Rouge à partir du mois de mai 1915 avec, à bord, un hydravion piloté par le L.V. Destrem. Sa patrouille le conduit jusqu’à Djeddah. Un autre hydravion français, piloté par le le L.V. Cintré avait été embarqué à bord du croiseur britannique Harding affecté, lui aussi, à la patrouille en mer Rouge. Le L.V. Cintré survola toute la côte arabe en jetant sur chaque ville des proclamations.

Pendant toute l’année, la participation française en mer Rouge fut limitée à la partie nord, jusqu’au parallèle de Djeddah. Aucun navire français ne fut affecté à la partie sud.

La surveillance maritime du Montcalm prend fin en décembre 1915 et il retourne en France sans être relevé dans sa patrouille nord de la mer Rouge. A partir du 26 décembre, les bâtiments de la Division du C.A. Huguet qui, fort curieusement, s’appelait encore Division Navale d’Extrême Orient ou Division Navale détachée en Egypte, passent sous les ordres du V.A. Moreau, commandant le 3e escadre. Il est prévu que le Montcalm sera remplacé par l’amiral Aube.

 

La division navale de Syrie

Elle est constituée le 15 avril 1916, sous le commandement du C.A. de Spitz, remplacé le 4 mars 1917 par le C.A. Varney avec les bâtiments suivants :

Pothuau, Jaureguiberry, Requin, la 7e escadrille de torpilleurs, la Division de patrouille de Syrie et quelques chalutiers.

Le 4 octobre 1916, le Pothuau est détaché à Djibouti où il rejoindra le D’Entrecasteaux et le D’Estrées. A partir du 27 janvier 1918, la Division navale de Syrie détache à Djeddah, pour la Mission militaire française du Hedjaz, dirigée par le Colonel Brémond, deux petits bâtiments : le Saint Brieuc et le El Hadj.

Le D’Estrées, venant de Méditerranée, avait été désigné en août 1916, pour conduire à Djeddah la mission militaire française, et pour escorter les bâtiments de commerce transportant les pèlerins originaires de l’empire français. Sa mission terminée, il rallia Djibouti fin septembre 1916. Il y trouva une situation confuse provoquée par la déposition à Addis Abbeba du prince héritier éthiopien, Lidj Yassou, qui attendait d’être proclamé empereur et roi, mais dont les sympathies ouvertement musulmanes et pro-turques avaient provoqué une révolte des chefs éthiopiens, et sa destitution. Il s’était réfugié à Diré-Daoua, gare du chemin de fer franco-éthiopien, tandis que le gouverneur de la Côte française des Somalis craignait un coup de force contre Djibouti.

Le 3 octobre 1916, Paris donna l’ordre au « Dentrecasteaux« , qui était à Oran, de rallier Djibouti, pour y rejoindre le « Pothuau » et le « D’Estrées« .

Le 2 novembre 1916 le Ras Tafari, futur empereur Haïlé Sélassié 1er, entre à Addis abbeba et condamne l’ex-prince héritier à la détention perpétuelle.

Quelques mois après éclata l’incident qui intéressa la Marine, chargée de contrôler le détroit de Bab el-Mandeb, dont la rive arabe était occupée par les troupes turques du général Saïd Pacha.

Les légations allemande et turque à Addis Abbeba étaient complètement coupée de Berlin et de Constantinople, et le ministre allemand von Syburg décida en mars 1917 d’envoyer l’un de ses conseillers. Arnold Holtz, au Yémen, accompagné d’un sujet autrichien Karmelich, et d’une très importante escorte de mercenaires afars. Il devait retrouver à Hoddeidah la mission militaire allemande et lui remettre son sac de dépêches pour Berlin. Le trajet choisi cheminait à travers le nord de la Côte française des Somalis pour aboutir à Khor Anghar, au nord d’Obock où le boutre d’Henry de Monfreid devait assurer le passage de la mission à travers le Bab el-Mandeb et son débarquement au Yémen. Monfreid, qui avait une épouse allemande, avait été contacté dès le début de la guerre par Berlin, mais il jouait les agents doubles et tenait le gouverneur de Djibouti au courant. Son boutre devait être intercepté par un navire français.

Holtz se rendait parfaitement compte des difficultés qu’il risquerait de rencontrer, aussi décida-t’il de confier ses documents à un émissaire arabe qui, pensait-il, pourrait gagner le Yémen, sans se faire remarquer, et remettrait les documents à la mission militaire allemande auprès du général Saïd Pacha, commandant le 7e Corps d’armée turc. Mais cet émissaire arabe le trahit et livra les documents au gouverneur de Djibouti pour 2 000 thalers de Marie Thérèse. On découvrit parmi ces documents une lettre adressée à Henry de Monfreid, et dans laquelle Holtz lui assurait qu’il le proposerait auprès du gouverneur impérial pour une décoration « méritée par votre patriotisme, et par l’aide que vous m’avez promis », Holtz fut intercepté avec sa troupe à 30 km à l’intérieur du territoire français, et après un combat assez violent, il se rendit, avec Karmelich.

Tous ces événements, et la menace qui pesait sur la Côte française des Somalis, avaient eu pour conséquence la concentration à Djibouti d’une division navale occasionnelle composée du D’Estrées, du Pothuau (commandant supérieur – capitaine de vaisseau de la Fournière) et du D’Entrecasteaux. Après une mission à Massawa et à Djeddah, le Pothuauaccompagné par le D’Entrecasteaux séjourne à Rabegh jusqu’à la fin de 1916 pour appuyer le débarquement d’un petit détachement français ; le D’Estrées reste à Djibouti.

Le regroupement de la division occasionnelle se fait à Djibouti en janvier 1917.

Dès le début de 1917, après quelques escortes de convois français entre Madagascar et Djibouti, le Pothuau, le D’Estrées et le D’Entrecasteaux sont mis pour emploi aux ordres du vice-amiral britannique commandant en chef l’escadre des Indes orientales, avec Djibouti comme base. Ils doivent participer à la patrouille franco-britannique basée sur Socotra.

La situation dans l’océan Indien est à cette date troublée par l’apparition d’un corsaire allemand qui sème la panique. Des mines ont été trouvées devant Colombo le 22 février 1917. Le 27 février, le corsaire a capturé et armé britannique le pétrolier Turitella, à 4 jours de navigation dans l’ouest de Ceylan. Le Turitella armé en corsaire secondaire est venu mouiller des mines, le 5 mars, à l’entrée d’Aden, où il a été détruit lui-même par une explosion.

A partir du 18 mars, le D’Entrecasteaux escorte les convois de Madagascar, le D’Estrées participe à la patrouille de Socotra. Quand au Pothuau, il est envoyé avec le porte-avions britannique Raven à la recherche du corsaire dans l’océan Indien. Il quittera Aden le 12 mars, et séjournera à Colombo du 5 au 12 avril.

 

La base navale de Djibouti (1917-1918)

A l’arrivée du Pothuau à Djibouti, son commandant, le capitaine de vaisseau de La Fournière, qui est également commandant supérieur, constate que les moyens flottants se résument à un remorqueur de 200 Tx et à 3 petits vapeurs de 10 à 20 Tx. Après quelques discussions avec Paris, il obtient des dragues rudimentaires, et, surtout l’installation d’un poste de TSF de 5 kws. Les moyens de charbonnage et de ravitaillement en eau restent notoirement insuffisants.

Malgré quelques efforts, les élements de défense et de protection n’existent pratiquement pas. Il n’y a en fait, pour défendre ce territoire, qu’une compagne de tirailleurs.

Pendant une partie de l’année 1917, le Pothuau, le D’Estrées, et le D’Entrecasteaux, basés sur Djibouti participent à l’escorte des convois de Madagascar et à la patrouille de Socotra ; la situation dans l’océan Indien s’est améliorée. Le corsaire principal est, de source sûre, rentré en Allemagne, le Turitella a été détruit le 5 mars. Reste un troisième navire de commerce que le corsaire aurait armé, mais qui ne donne pas signe de vie depuis plusieurs mois. Aussi le D’Entrecasteaux est autorisé le 22 juillet à rallier Malte pour carénage, et il ne reparaîtra pas en mer Rouge pendant l’année 1917. Il est cependant remplacé par le Du Chayla à partir du 1er janvier 1918 et jusqu’au 13 mars 1918. Le Pothuau rejoint Saïgon pour carénage le 6 mai 1917.

Le D’Estrées continue jusqu’au 11 mai 1918 à assurer la patrouille de Socotra avant de rallier la France pour réparations. Il sera remplacé à Djibouti jusqu’au 11 juillet 1918 par le Cassard.

Après cette date et jusqu’à l’armistice, la marine française ne participera plus à la croisière de Socotra. La situation dans l’océan Indien était redevenu normale, et il n’était plus nécessaire de former et d’escorter les convois de Madagascar.

Sa seule activité en mer Rouge sera d’assister la mission française du Hedjaz du colonel Brémond, en assurant l’escorte de Suez à Djeddah, avec le Saint Brieuc et le El Hadj, des navires transportant les pèlerins de l’empire français.

Carte 22

Mer Rouge

 

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