Chapitre XII – VINGT ANS DE GUERRES ET DE RÉVOLTES

La révolte du « Mad Mullah » du Somaliland (1899-1920)

La révolte du « Mad Mullah » du Somaliland est intimement liée à l’histoire contemporaine de la Corne orientale de l’Afrique et de la mer Rouge. Elle dura plus de vingt ans, de 1899 à 1920, et causa aux Anglais un nombre incalculable d’ennuis et pas moins de cinq expéditions militaires.

Son origine, assez obscure, ne sembla pas être en rapport avec le soulèvement du Mahdi de Khartoum mais procède du même sentiment d’exaltation religieuse qui poussa son instigateur, Mohammed Abdullah Hassan, à se poser en champion de la cause islamique et à se dresser contre les britanniques qu’il voulait chasser du Somaliland. Ses partisans se décernèrent le nom de derviches, par analogie avec la révolte du Soudan et le principal intéressé prit le titre de Mahdi en proclamant le guerre contre les infidèles.

Avant d’entreprendre le récit historique de cette révolte et d’en préciser les aspects politiques et militaires, il semble utile de tracer les principales phases de l’implantation du protectorat britannique au Somaliland, maintenant intégré avec la Somalie ex-italienne dans la République indépendante de Somalie. Jusqu’en 1827, date du premier traité signé entre le gouvernement britannique et une tribu somalie de la côte, la région de Somaliland dépendait plus ou moins du royaume du Yémen qui entretenait un gouverneur à Zeilah. L’origine du traité de 1827 fut le pillage d’un navire de commerce britannique au large de Berbéra par des pirates somalis ; cet acte d’agression fut mis à profit par la Grande-Bretagne pour tenter de nouer avec les riverains des relations dans le but d’assurer une certaine protection aux navires de l’East India Company qui fréquentaient Zeilah.

Après l’occupation d’Aden en 1839, le gouvernement britannique résolut d’étendre son influence dans le sud du golfe d’Aden et différents traités furent conclus avec le gouverneur de Zeilah et le Sultan de Tadjourah pour permettre aux navires britanniques d’user librement de ces deux ports. En mars 1842, Johnston visita Berbéra, tandis qu’en 1854, Burton, déguisé en arabe, débarqua à Zeilah et se rendit ensuite à Berbéra et au Harrar. L’année d’après, en 1855, Burton décida d’atteindre Zanzibar à partir de Berbéra mais son escorte fut attaquée par un parti d’Aber-Awal. La Grande Bretagne, par mesure de représailles bloqua par mer le port de Berbéra et obtint des riverains la signature d’un nouveau traité.

En 1874, Ismaël Ier, Khédive d’Egypte, qui venait d’acheter Massawa à la Turquie établit des garnisons à Bulhar et Berbéra et proclama sa juridiction sur la Côte des Somalis jusqu’à Guardafui. Cette souveraineté fut reconnue sous conditions par le gouvernement Britannique et fit l’objet d’une Convention signée à Alexandrie en 1877.

Le gouvernement égyptien fit de gros efforts pour implanter son influence en Somaliland en particulier dans les villes côtières. Il construisit des jetées, des phares, des maisons d’habitation et réalisa l’alimentation en eau de la ville de Berbéra. Cependant, la révolte du Mahdi de Khartoum en 1884 mobilisa toutes les forces égyptiennes et contraignit le Caire à évacuer la Côte des Somalis. La même année, un officier britannique et une petite force de police composée de cipayes hindous prenait en mains l’administration de Berbéra. En 1885, la Grande Bretagne signait un certain nombre de traités avec toutes les tribus somalies qui acceptaient de vivre sous sa protection sauf avec les Warsangalis qui n’acceptèrent le protectorat britannique qu’en 1886 et les Dolbahantas qui refusèrent tout traité d’alliance ou de protection. La suzeraineté de Londres s’étendait pratiquement sur toute la Somaliland qui fut placée administrativement sous la dépendance du gouvernement des Indes et plus particulièrement sous celle de Bombay. Cependant, le 1er octobre 1898, pour tenir compte de la situation politique en Ethiopie, l’administration du Protectorat fut transférée au Foreign Office. Dans l’intervalle, le gouvernement britannique avait délimité ses zones d’influence en 1888 avec la France et en 1894, avec l’Italie. Un accord analogue avait été signé en 1897 avec l’Ethiopie.

En 1899, lorsqu’on entendit parler pour la première fois du Mullah, le protectorat du Somaliland possédait ses frontières actuelles. L’autorité britannique était représentée à Berbéra par un consul général, le colonel J. Hayes-Saddler et par une poignée d’officiers britanniques qui contrôlaient l’administration à Berbéra, Bulhar et Zeilah. Les forces armées ne dépassaient pas 130 cipayes hindous.

 

L’ascension du « Mad Mullah »

Mohammed Abdullah Hassan était né vers 1870, à Kob Faradod, une petite localité près de Kirrit, sur le territoire de la tribu des Dolbahantas, à environ 270 kilomètres dans le sud-est de Berbéra. Sa famille était très pauvre ; son père était originaire de la fraction Bagheri, de la tribu des Somalis Ogaden sous juridiction éthiopienne et sa mère appartenait aux Dolbahantas.

Son enfance fut celle de tous les jeunes somalis et la monotonie de la vie de gardien de troupeaux n’était coupée que par de rares visites à Berbéra en compagnie de ses parents. Plus tard, vers dix sept ou dix huit ans, il effectua plusieurs voyages à Aden sur des boutres de la région tandis que son esprit ouvert s’orientait plutôt vers des études religieuses. Il fréquentait régulièrement les écoles coraniques de Berbéra et d’Aden et s’initiait peu à peu aux questions islamiques en subissant profondément l’influence de ses maîtres qui, séduits par son ardeur religieuse, le poussaient vers le mysticisme et les joies de l’érudition.

Vers sa vingtième année, Mohammed Abdullah Hassan fit le pèlerinage de la Mecque et il fut si impressionné par ce qu’il vit et entendit, qu’il renouvela plusieurs fois ses visites à la ville sacrée. En 1985, il retourna à Berbéra fortement marquée par sa vocation religieuse et par l’histoire du Mahdi de Khartoum qui courait toutes les villes et les bazars des côtes de la mer Rouge de Suez à Aden.

Les Somalis appartenaient au rite sunnite et la plupart d’entre eux étaient affiliés à la secte Kadariyeh. Cependant, vers 1870, un Cheikh arabe, Seyyid Ahmed, avait fondé une « tarika » qui groupait de nombreux disciples, et, ceux ci développant l’enseignement du maître, avaient créé la secte Ahmedieh qui était devenue plus importante et plus active que la secte Kadariyeh. Les relations entre les deux groupes étaient tendues et de nombreux incidents s’étaient développés entre les partisans des deux tendances jusqu’en 1887 où un Cheikh arabe venant de la Mecque, Mohammed Salih avait pratiqué de nombreuses conversions chez les somalis Ogaden et parmi les Dolbahantas. L’influence de ce dernier prédicateur avait partagé en deux branches la secte Ahmedieh d’un côté, les Anderaweh qui restaient fidèles à Seyyid Ahmed et de l’autre côté, les Salilieh qui suivaient les enseignements de Mohammed Salih. Ces deux dernières fractions de la secte Ahmadieh étaient cependant en bons termes et s’unissaient fréquemment contre les Kadariyeh.

Mohammed Abdullah Hassan décida, à son retour à Berbéra, de s’affilier à la secte Salilieh dont le fanatisme des partisans convenait parfaitement à son caractère et à la dureté de ses principes. Il entreprit aussitôt une violente campagne en faveur de Mohammed Salih dont il se prétendit le délégué au Somaliland. Ses diatribes passionnées furent bientôt suivies par une foule d’auditeurs. Avec la foi d’un réformateur, il prêcha l’ascétisme et attaqua sans mesure le mode de vie des Somalis de Berbéra qu’il accusait de luxure et d’immoralité. Ceux-ci furent bientôt excédés par l’éloquence corrosive du prédicateur et se lassèrent rapidement de ses conseils et de ses exhortations qui menaçaient leurs tranquillité et leurs habitudes séculaires.

Devant cet insuccès, Mohammed Abdullah Hassan se retira dans le désert, non loin de Kirrit, pour vivre et méditer près des paysages de son enfance et parmi les Dolbahantas, tribu de sa mère. Son influence dans ce milieu simple et pastoral grandit rapidement et, outre les Dolbahantas, il rallia à ses conceptions une partie importante de la tribu des Aber Toljaala qui occupait la partie nord-ouest du Somaliland. Son autorité s’imposa entre les fractions de ces tribus et il acquit bientôt une maîtrise incomparable pour aplanir les fréquentes disputes, parfois sanglantes qui éclataient à tout propos entre les nomades.

L’autorité britannique de Berbéra se servit de son influence pour apaiser les querelles entre les Somalis et reconnut ainsi implicitement le pouvoir qu’il exerçait dans cette partie du protectorat. Quant aux tribus, elles préféraient soumettre leurs litiges à Mohammed Abdullah Hassan plutôt que d’entreprendre le long voyage de Berbéra où siégeait un tribunal de conciliation et d’affaires tribales sous la présidence d’un vice-consul britannique. Ce modus vivendi accrut la popularité du Mullah, sans que les Britanniques en prissent ombrage quant au mois de mars 1899, de fâcheuses rumeurs parvinrent à Berbéra. Les autorités apprirent que Mohammed Abdullah Hassan racolait des partisans et se procurait des armes pour établir son autorité sur la partie sud-est du protectorat. Ces rumeurs furent bientôt fondées et le 12 avril 1899, le consul général à Berbéra, le colonel J. Hayes-Saddler envoyait une dépêche au marquis de Salisbury, chef du Foreign Office pour lui faire part de ses inquiétudes que lui causait le Mullah dont les partisans, évalués à 3 000 hommes, enrôlaient de force les tribus somalies pour les obliger à grossir les rangs de la secte Salilieh. Le Consul général ajoutait que le Mullah faisait répandre le bruit qu’il possédait des pouvoirs surnaturels et qu’il préparait certainement un mouvement subversif contre l’administration britannique.

Les craintes du colonel Hayes-Saddler se confirmèrent rapidement. Quelques temps après, le Mullah après avoir converti avec des succès variés les tribus Aber Toljaala et Aber Yunis, se mit en mouvement vers le centre du protectorat. Au mois d’août 1899, ses partisans, au nombre de 5 000, dont 1 500 cavaliers et 200 armés de fusils modernes, occupèrent Burao, position d’une importance stratégique essentielle qui contrôlait complètement les points d’eau utilisés en saison sèche par les Aber Yunis, les Aber Toljaala et les Dolbahantas. La rébellion était ouverte.

Dès son arrivée à Burao, Mohammed Abdallah Hassan proclama qu’il était le Mahdi attendu et décréta la guerre sainte contre les infidèles. Ses partisans prirent le nom de derviches et s’attachèrent à copier le plus possible le style, les manières et le mode de vie des révoltés de Khartoum. Le Mullah déclara, en outre, que les Somalis qui ne le suivraient pas seraient dénoncés comme « kaffirs » et traités comme tels. Il fit d’ailleurs effectuer un raid aussitôt sur le village de Sheikh ou était établie une « tarika » de la secte Kadariyeh ; ses hommes rasèrent complètement l’agglomération et massacrèrent tous les habitants.

Son appel rencontra un certain succès parmi les tribus de la région de Burao et il annonça bientôt un raid fulgurant sur Berbéra qui serait pillée, brûlée et débarrassée de ses infidèles. L’affolement était à son comble dans la capitale du Somaliland et l’émotion ne se calma que grâce à l’arrivée, dans ce port, à la fin du mois d’août 1899, de deux navires de guerre britanniques H.MS. Minto et H.M.S. Pomone. Le 1er septembre, le consul général reçut du Mullah une brève lettre qui sommait les Britanniques de quitter le Somaliland le plus tôt possible. Le représentant britannique répondit en mettant le Mullah « hors la loi » et en interdisant aux populations du Somaliland de lui porter assistance et d’avoir des contacts avec lui ; il alerta d’autre part le gouvernement des Indes en vue de procéder rapidement à une expédition militaire pour mettre le rebelle hors d’état de nuire. La Grande-Bretagne, qui menait en Afrique du Sud la guerre des Boers, ne réagit pas immédiatement et attendit, plus d’un an, faute de moyens, pour envoyer au Somaliland les forces nécessaires. Ce long délai ne fut pas mis à profit par le Mullah pour effectuer son raid sur Berbéra, toujours faiblement défendue et cette hésitation apparait, avec le temps, comme incompréhensible. Il est probable qu’il laissa passer là l’occasion pour assurer le succès de sa révolte, car ces facteurs, éminemment propices, ne se renouvelèrent plus.

Au lieu d’attaquer Berbéra, le Mullah fit mouvement vers la partie sud-ouest du protectorat, à Oadweina, pour convertir les Aber Yunis à sa doctrine. Il obtint un succès modéré et décida de pousser plus à l’ouest chez les Ishaaks pour provoquer le ralliement de cette tribu mais ses cavaliers, presque tous Dolbahantas, refusèrent de le suivre aussi loin. Vers la fin du mois de septembre, il se retira, on ne sait pourquoi, à Bohotlé sur la frontière éthiopienne, où ses guerriers Dolbahantas, déçus de ne pas avoir été menés à l’attaque de Berbéra l’abandonnèrent en grand nombre tandis que leur sultan, Gerad Ali Farat tentait d’entrer en relations avec le consul général britannique de Berbéra pour chercher le moyen d’apaiser la révolte. Mais son courrier fut saisi et, fou de rage, le Mullah fit décapiter le Sultan ainsi que douze autres chefs locaux tandis qu’il saisissait le territoire de sa tribu et la majorité de ses troupeaux.

Ce geste provoqua le mécontentement de la plupart de ses partisans. Frustrés de leurs perspectives de pillage, soumis à une poigne de fer, ruinés par la suspension du commerce des caravanes avec Berbéra à la suite du blocus britannique, les Aber Yunis et les Aber Toljalaas désertèrent. Le Mullah, sentant la chance l’abandonner, quitta Bohotlé et se réfugia à Wal-Wal en territoire éthiopien dans la fraction Ibrahim des somalis Ogaden. Là, il s’efforça de provoquer une guerre des tribus somalies de l’Ogaden contre celles du protectorat britannique qui avaient abandonné sa cause.

En février 1900, sa popularité et son autorité étaient de nouveau considérablement renforcées et son armement en fusils modernes accru grâce au sultan des Midjurtines Osman Mahmoud qui se les procurait à Djibouti. Les forces du Mullah étaient estimées à cette époque à 1200 hommes et son autorité s’étendait pratiquement à toute la tribu des somalis Ogaden. Il organisa des razzias contre les caravanes de la Somalie britannique et l’insécurité la plus complète ne tarda pas à régner sur la frontière éthiopienne.

L’empereur Ménélik, excédé par ses provocations et décidé à maintenir l’ordre dans l’Ogaden qui dépendait de sa couronne, envoya contre lui au mois de mars 1900, un détachement de 1 500 soldats bien armés et commandés par le Gerasmatch Bante. Les Ethiopiens n’obtinrent pas le contact avec les rebelles et se retirèrent à Djidjiga où ils construisirent un fort provisoire. Ils y furent attaqués en mars 1900 par 6 000 partisans du Mullah recrutés, pour la plupart, parmi les somalis Ogaden. L’assaut fut désordonné et mal conduit en l’absence du Mullah qui était resté près de Milmil. Les pertes des partisans du Mullah furent sévères : une lettre du Gerasmatch Bante, datée du 24 mars 1900, les estime à 2 650 hommes. Après cet échec, le Mullah se fixa dans l’Ogaden qu’il dominait maintenant complètement et profita de la trêve pour accroître son stock d’armes et de munitions. De leur côté, les guerriers effectuaient régulièrement des razzias au Somaliland, pillant et massacrant les tribus sous obédience britannique.

Sur ces entrefaites, l’empereur Ménélik qui voulait en finir avec le Mullah, proposa d’effectuer une expédition anglo-éthiopienne pour liquider la rébellion et, au mois de novembre 1900, le gouvernement britannique décida de recruter dans le Somaliland une force de 1 000 soldats somalis qui, encadrés par des soldats britanniques et soutenus par deux compagnies montées coopérerait sous le commandement du Captain E.J.E. Swaine avec les Ethiopiens. Le plan prévu était le suivant : les forces éthiopiennes chasseraient le Mullah de l’Ogaden tandis que les Britanniques, basés sur Burao, l’attaqueraient lorsqu’il se retirerait vers Bohotlé. La première expédition contre le Mullah était commencée.

 

LA PREMIERE ET LA DEUXIEME EXPEDITIONS

En novembre 1900, le Captain E.J.E. Swaine, nommé lieutenant-colonel pour la circonstance, débarquait à Berbéra. Il connaissait bien le Somaliland qu’il avait parcouru comme explorateur en compagnie de son frère le Major H.G. Swaine153 au temps où ce territoire était encore pratiquement inconnu. Son premier soin fut de lever une force de 1 500 somalis qui remplacèrent entre Berbéra et Burao le 2e bataillon des King’s African Rifles envoyé à Ashanti.

Les tribus somalies étaient tellement excédées des razzias et des atrocités commises par les partisans du Mullah qu’elles fournirent sans hésiter les hommes qui leur étaient demandés par le colonel Swaine. Les effectifs furent rapidement atteints et, après avoir divisé ses forces en 100 méharistes, 400 cavaliers et 700 hommes à pied encadrés par 21 officiers britanniques et hindous, le chef de l’expédition était prêt à entrer en campagne. Cependant, la saison sèche qui durait de janvier à avril, ne devait pas faciliter la marche de la colonne ; en outre, le gouvernement de l’Est Africain britannique avait en train une expédition punitive contre les somalis du sud de l’Ogaden qui avaient assassiné le représentant britannique à Kisimayou. On attendit donc le mois d’avril pour commencer les opérations.

Pendant ce temps, l’empereur Ménélik, qui réalisait le danger que représentait la propagande du Mullah parmi les tribus musulmanes de l’Ogaden et du Harrar avait dépêché contre lui une force de 15 000 soldats.

Carte 14

1ère et 2ème expéditions

Alarmé, le Mullah se retira vers l’est et s’établit dans la région de Bohotlé où il entreprit de se réconcilier avec les Dolbahantas. Lorsque les Britanniques connurent la présence du Mullah à Bohotlé, ils décidèrent de s’installer à Burao comme il était d’ailleurs prévu dans le plan anglo-éthiopien malgré l’éloignement de cette base de Berbéra d’où ils pouvaient recevoir renforts et secours. La saison sèche qui se terminait généralement en avril dura, en 1901, jusqu’à la mi-mai et c’est seulement le 22 mai que les forces du lieutenant-colonel Swaine purent faire mouvement vers Burao. A cette époque, les partisans du Mullah étaient estimés à 5 000 cavaliers et 600 fusils. On pensait qu’il pouvait disposer, en outre, de plusieurs dizaines de milliers de combattants munis d’armes blanches.

Dépassant Burao, la colonne Swaine atteignit Eil Dab le 28 mai. Après avoir détaché sa cavalerie pour attaquer une fraction de la tribu Dolbahantas qui le gênait sur son flanc gauche et qui risquait de menacer Berbéra après son passage, le chef de l’expédition poursuivit sa route avec l’infanterie pour atteindre le 30 mai Samala, un point d’eau important. Rejoint par sa cavalerie qui avait durement étrillé les Dolbahantas après les avoir refoulés vers le nord d’où ils étaient coupés du Mullah, Swaine décida de faire de Samala sa base avancée et il construisit deux « Zéribas » pour fortifier sa position et y enfermer les troupeaux de chameaux capturés par ses hommes.

Le 2 juin, son campement fut attaqué par 3 000 derviches. La bataille, commencée à 15 heures 30 se prolongea toute la nuit sans que les partisans du Mullah pussent entamer sérieusement les défenses britanniques. Le lendemain, dès l’aurore, une force de 5 000 derviches commandés par le Mullah en personne livra l’assaut général mais l’attaque échoua une fois de plus. Pendant ces deux jours, les forces britanniques eurent 10 tués et 8 blessés tandis que les pertes des derviches étaient supérieures à 500 tués.

Après ses deux attaques infructueuses, le Mullah se retira à travers les collines poursuivi par la colonne Swayne sur une distance de 200 kilomètres. Divisant sa cavalerie en plusieurs détachements dans l’espoir de capturer le Mullah, le chef de l’expédition britannique lança ses forces contre les détachements des derviches qui furent taillés en pièces. L’infanterie de Swayne captura à Waylahed le camp personnel du Mullah tandis que sa cavalerie suivait ses traces dans la direction d’Illig. Mais l’instigateur, forçant les étapes, réussit à traverser le Haud vers Mudug. Il échappa de peu à la capture et l’interrogatoire des prisonniers apprit bientôt à Swayne qu’il était passé au cours de la poursuite à moins de 500 mètres d’un ravin où le Mullah prenait quelque repos.

Carte 15

Somaliland – 1ère et 2ème expéditions (détails)

 

Le gouvernement britannique n’autorisa pas la poursuite sur le territoire de la Somalie italienne où s’était réfugié le Mullah et le 1er juillet, il donna l’ordre au colonel Swayne de retourner vers la côte. La colonne britannique était à plus de 550 kilomètres de sa base et Londres s’inquiétait beaucoup de la savoir si loin vers l’intérieur en pays hostile coupée de Burao par le soulèvement des Dolbahantas.

Les forces de Swayne prirent le chemin du retour et rallièrent Burao fin juillet. Les pertes britanniques s’élevaient à 1 officier anglais, 21 sous-officiers anglais, 23 sous-officiers et soldats autochtones blessés. Les derviches avaient perdu 1200 tués et blessés tandis que 800 d’entre eux avaient été faits prisonniers. L’interrogatoire des prisonniers avait apporté la preuve au gouvernement britannique que le Sultan des Midjurtines, Osman Mahmoud aidait puissamment le Mullah en lui fournissant des armes et des munitions qui débarquaient à Bosaso sur la côte nord de la Somalie italienne.

Malgré les interventions du consul général de Berbéra et du colonel Swayne, Londres décida d’abandonner Burao et les forces britanniques se retirèrent sur Berbéra où une petite force permanente fut maintenue.

Cette retraite britannique fut mise à profit par le Mullah qui rassembla ses forces pour pénétrer à nouveau en octobre 1901 sur le territoire des Dolbahantas au Somaliland. Au mois de décembre, son quartier général était installé à Lassader avec des postes de reconnaissance à Bohotlé, Kirrit et Gosawein. Devant cette menace, le gouvernement britannique décida de lancer contre lui une seconde expédition. On rappela d’Angleterre le lieutenant-colonel Swayne qui débarqua à Berbéra le 18 janvier 1902. Le Mullah ne s’était pas encore remis des pertes qui lui avaient été infligées par la première expédition mais il s’était procuré d’importantes quantités d’armes à feu et ses forces étaient estimées à 12 000 hommes, dont 10 000 étaient montés et plus de 1 000 étaient armés de fusils. Les derviches, pour s’imposer aux tribus, effectuaient de longues razzias conduites avec une extrême férocité. Ils massacraient les nomades sans distinction d’âge ni de sexe si ceux-ci ne se ralliaient pas immédiatement à la bannière du Mullah ; les troupeaux étaient capturés, les campements rasés. La situation de Berbéra, faiblement défendue par un contingent d’une centaine de soldats hindous était à nouveau critique.

Swayne leva, sans délai, une force de 1 500 somalis qu’il encadra d’un détachement de méharistes et d’un bataillon du 3e King’s African Rifles. Le 1er juin, ses forces étaient ainsi composées :

 

Corps expéditionnaire de soldats somalis basés à Wadamago :

– 50 cavaliers

– 20 méharistes

– 1 200 soldats à pied

– 3 mitrailleuse Maxims

– 2 canons de 7 livres

– 1 000 chameaux de transport

 

Détachement du 3e King’s African Rifles :

– 400 cavaliers et méharistes

– 50 hommes à pied

Ce détachement assurait la sécurité de la route Burao-Wadamago

 

Force détachée d’auxiliaires somalis :

– 450 soldats armés de fusils destinés à opérer dans le Haud à partir de Bohotlé

 

Force de garnisons :

Burao

– 150 soldats à pied

– 1 mitrailleuse Maxim

– 1 canon de 7 livres

Las Dureh

– 100 soldats à pied

– 1 mitrailleuse Maxim

A cette date, les forces du Mullah étaient estimées à :

– 12 000 cavaliers dont 1 500 armés de fusils

– 3 000 hommes à pied

cantonnés à Baran et Damot

Le colonel Swayne atteignit Bohotlé le 4 au soir ; il y construisit un fort et envoya des patrouilles vers Baran pour obtenir des renseignements sur les mouvements des forces du Mullah. Il apprit par des prisonniers que 3 000 derviches étaient rassemblés à Damot tandis que le gros des forces du Mullah s’était retiré vers le sud à Erigo. Les troupeaux des derviches avait été dirigé sur Mudug où ils avaient trouvé des pâturages convenables. Le chef de l’expédition britannique décida de traverser le Haud pour essayer d’établir le contact avec les forces du Mullah mais il fut immobilisé à Bohotlé par une épidémie qui le priva de la moitié de ses chevaux. Pendant cette halte forcée, un détachement d’auxiliaires commandé par un officier somali, Musa Farah, avait atteint Kurmis dans le sud-ouest de Bohotlé après avoir rassemblé 5 000 guerriers des tribus de l’ouest du protectorat. Effectuant un large mouvement vers le sud et l’est, Musa Farah attaqua la région de Mudug où étaient rassemblés les troupeaux du Mullah. Il y captura 1 700 chameaux et 2 000 moutons et rallia Bohotlé avec son butin après que Swayne fut venu à sa rencontre pour protéger son retour.

Le 15 juin, la colonne britannique, après avoir laissé une garnison à Bohotlé, fit mouvement vers Damot où elle trouva les puits presque à sec. Ne pouvant s’approvisionner en eau pour traverser le désert du Haud, elle fit route vers Las Anod dans le nord-est où elle était certaine de trouver des puits abondants qui lui permettraient de prendre sa marche en avant vers Damot. De leur côté, les derviches qui manquaient également d’eau avaient quitté Erigo et le Haud et remontaient vers le nord-est à la recherche d’un puits. Swayne décida, lorsqu’il fut renseigné sur les mouvements du Mullah, de s’établir dans la région de Beretabli pour interposer ses forces entre les derviches et les tribus de la vallée du Nogal. Les premiers combats commencèrent le 25 juin et de nombreuses escarmouches se prolongèrent jusqu’au 2 juillet. Avant de poursuivre d’autres opérations dans la région du Haud, Swayne décida de nettoyer toute la région est du protectorat et une série d’actions répressives fut entreprise sur la route Gerrowei-Bihen-Kallis-Gartserio-Afladigid, Halin-Gaolo. Elles permirent de capturer d’innombrables troupeaux appartenant aux derviches et à leurs sympathisants et qui furent dirigés sur Burao.

Au début du mois de septembre, les forces britanniques étaient de retour à Las Anod. Swayne apprit à son arrivée que des derviches venant du sud où ils manquaient d’eau s’étaient infiltrés entre Las Anod et Bohotlé pour s’approvisionner aux puits de la région. En outre, de nouveaux renseignements lui précisèrent que le Mullah avait capturé Galkayu, ville de la Somalie italienne dépendant du Sultan d’Obbia et que ses partisans menaient une série d’opérations destructives contre le sultan des Midjurtines, Osman Mahmoud, qui, tout en fournissant des armes aux derviches, ne voulait pas reconnaître l’autorité de leur chef.

Swayne décida alors de traverser le Haud et d’attaquer le Mullah coûte que coûte avant que celui-ci ait pu étendre ses opérations et son prestige à tout le nord de la Somalie italienne. Il avait reçu en renfort un nouveau bataillon des King’s African Rifles, le 2e et un petit détachement de Sikhs hindous. Après avoir renforcé la garnison de Bohotlé et rétabli ses communications entre cette dernière localité et Las Anod, Swayne fit mouvement vers l’est et le sud-est le 3 octobre, après avoir porté à 2 000 le nombre de ses chameaux de transport. Le 4 octobre, la colonne dépassa Baran et fit route vers le sud pour atteindre Erigo le 5. Elle y fut attaquée le 6 par une foule considérable de derviches ; de furieux combats s’y déroulèrent toute la journée autour des forces britanniques formées en carré. Malgré leur impétuosité, les derviches ne purent entamer les forces de Swayne. Une sortie effectuée le soir du 6 octobre permit de refouler l’ennemi et de retrouver la plus grande partie des chameaux de transport capturés par les partisans du Mullah. Les combats avaient été sévères, deux officiers britanniques dont un lieutenant-colonel avaient été tués ainsi qu’une centaine de soldats et d’auxiliaires ; le nombre de blessés était du même ordre. De leur côté, les derviches avaient perdu plusieurs centaines d’hommes dont 6 de leurs principaux chefs. Devant cet échec, le Mullah avait quitté le terrain pour rassembler les renforts et préparer une nouvelle attaque.

Swayne évalua cette menace et estima que ses forces étaient insuffisantes pour poursuivre le Mullah vers Mudug, seul point d’eau susceptible de fournir à ses troupes le ravitaillement indispensable au développement des opérations. Il donna l’ordre de repli et le 17, la colonne atteignit Bohotlé tandis que le Mullah se retirait à Galadi sur la frontière entre la Somalie Italienne et l’Ogaden éthiopien. La deuxième expédition était terminée. Elle avait coûté au Mullah 1 400 hommes, de nombreux prisonniers, 25 000 chameaux et près de 250 000 moutons.

A la suite du combat d’Erigo, le War Office décida de changer de tactique. Au lieu d’effectuer les opérations avec des somalis enrôlés pour la circonstance et encadrés par des officiers britanniques, il résolut, pour se débarrasser du Mullah, de former un véritable corps expéditionnaire composé de troupes régulières et capable d’actions de plus grande envergure. Les opérations de Swayne, menées avec une détermination, une énergie et un courage remarquables avaient chassé le Mullah du territoire britannique mais n’avaient pu, faute de moyens, forcer la décision et provoquer sa chute. En outre, la longueur des lignes de communications de la colonne britannique la plaçait dans un isolement redoutable. Entre le 4 et le 17 octobre, aucune liaison, même par courrier, n’avait pu être établie entre Berbéra et le P.C. de Swayne. Cette absence de nouvelles avait considérablement ému le gouvernement de Londres qui croyait les forces britanniques anéanties. Des renforts avaient été hâtivement dirigés sur Berbéra sous le commandement du brigadier-général W.E. Manning, inspecteur général des King’s African Rifles. Ils comportaient :

– 1 bataillon du 1er Bombay Grenadiers

– 1 compagnie du 3e Bataillon des King’s African Rifles

– Les 1er, 2e, 5e bataillons des King’s African Rifles

soit en tout 1 200 hommes.

Débarqué à Berbéra le 23 octobre, soit 5 jours après le retour de la colonne de Swayne à Bohotlé, le Brigadier-général Manning fut nommé commandant en chef en Somaliland et haut-commissaire britannique. Le colonel Swayne, épuisé par la campagne, rejoignit l’Angleterre pour y prendre un repos bien gagné.

 

LA TROISIÈME EXPÉDITION

A la suite du combat d’Erigo et des actions du Mullah contre le Sultan d’Obbia et le sultan des Midjurtines, tous deux sous obédience italienne, le gouvernement britannique entreprit des démarches diplomatiques auprès de Rome pour inciter le gouvernement italien à lancer une offensive contre le Mullah à partir d’Obbia.

Les Italiens déclinèrent la proposition de s’associer à une expédition britannique mais acceptèrent qu’une partie des forces du général débarquent à Obbia pour occuper la région du Mudig tandis qu’une autre colonne partie de Berbéra s’établirait à Boholté. Des forces mobiles détachées des deux colonnes donneraient la chasse au Mullah tandis qu’une armée éthiopienne de 5 000 hommes, promise au gouvernement britannique par l’empereur Ménélik, occuperait dans le sud la vallée du Webbi-Shebeli et dans l’ouest, celle de Tug-Fanfan pour lui couper le retraite. Le plan du général Manning consistait donc à cerner le Mullah par une avance simultanée des troupes britanniques venant du nord et du sud-est et des troupes éthiopiennes venant du sud-ouest et de l’ouest. Le corps expéditionnaire britannique du Somaliland rassemblé pour cette opération comprenait :

Carte 16

3ème expédition

 

A : Forces devant débarquer à Obbia (2 300 hommes)

Venant d’Afrique du Sud :

– 1 compagnie de la British Mounted Infantry

– 1 compagnie de la Boer Mounted Infantry

Venant de Berbéra :

– 1 compagnie du Punjab Mounted Infantry

– 550 hommes du King’s African Rifles

Venant de l’Inde :

– 200 méharistes du Bikanir gazel Corps

– 1 section avec 2 canons de la native Mounted battery

– 1 compagnie de sapeurs

– Le 2e Sikhs

– 1 hôpital de campagne

 

B : Forces de Berbéra-Bohotlé (1 800 hommes)

– 1 colonne mobile composée de soldats somalis encadrés par 650 sikhs et par les 1er et 2e bataillons des King’s African Rifles

Venant de l’Inde :

– 1 régiment de pionniers

– 3 compagnies du 1er Bombay Grenadiers

– 1 hôpital de campagne

Venant de Grande Bretagne :

– 1 section de télégraphistes du Royal Engineers

Le 2 décembre 1902, l’installation de la base d’Obbia était terminée et le 29 janvier 1903, les forces britanniques étaient prêtes à entrer en action malgré la mauvaise volonté du Sultan d’Obbia qui refusait tout concours à l’expédition en dépit des promesses italiennes. Rome, de guerre lasse, le déporta en Erythrée. Commandés par le général Manring, la force d’Obbia lança des reconnaissances vers Galkayu par la route Gabarwien-Lodabal-El Dibber-Dibit. Le Mullah fut localisé à Galadi dans le nord-ouest de Galkayu.

Pendant ce temps, la force de Berbéra-Bohotlé, sous le commandement du lieutenant-colonel J.C. Swann du 1er Bombay Grenadiers construisit un fort entre ces deux localités, fora de nouveaux puits, établit des postes de défense et installa même une ligne télégraphique qui, de Berbéra atteignit Bohotlé et, ensuite Damot.

Les Ethiopiens, de leur côté, sous le commandement du Fitorari Gabri, occupaient la vallée du Webbi Shebeli jusqu’à Galedi et envoyaient des troupes sur la ligne Djidjiga-Faf pour couper toute retraite du Mullah vers l’ouest.

Le 5 mars, la colonne mobile d’Obbia atteignit Galkayu et le 24 mars, toutes les forces britanniques venant du sud-est, étaient concentrées dans cette localité. A la même date, la colonne mobile de Bohotlé occupait Damot.

A l’annonce du débarquement des troupes britanniques à Obbia, le Mullah avait quitté Galadi vers le nord pour rallier la tribu des Somalis Ogaden et dans l’intention manifeste d’attaquer Bohotlé. Ses forces étaient estimées à :

– 2 500 cavaliers armés de fusils

– 5 000 hommes montés

– 16 000 derviches à pied

– 4 000 hommes : réserve de cavalerie.

Les instructions de Lord Robert, chef du War Office, prescrivaient au général Manning d’occuper la région du Mudig, objectif qui était atteint par la capture de Galkayu et de n’entreprendre les opérations de poursuite contre le Mullah, vers le sud et l’ouest, qu’à la condition formelle que ces actions seraient limitées au maximum à 4 ou 5 jours de marche de sa base. Ces instructions, trop restrictives, paralysaient pratiquement le général Manning et lui interdisaient toute opération offensive prolongée vers l’ouest. Malgré ces ordres trop précis, le général Manming résolut d’atteindre Galadi et il se mit en marche le 28 octobre après avoir lancé une colonne de cavalerie vers cette localité. Cette colonne, commandée par le Major Kenna du 2e Lancier entra dans Galadi après un bref combat et le général Manning prit possession de la place le 31 mars.

Le Mullah, dès l’arrivée des troupes britanniques à Galkayu, avait quitté précipitamment Galadi et ses forces s’étaient rassemblées à Oual-Oual dans l’ouest. Avant d’engager la poursuite, le général Manning décida de reconnaître les points d’eau vers Wardair et Oual-Oual d’autant plus que les derniers renseignements qu’il avait reçus faisaient état du départ du Mullah vers une direction inconnue mais qui semblait être le sud ou le sud-ouest. Une colonne mobile s’engageait le 10 avril sur la route de Galadi-Wardair dans l’intention de pousser des reconnaissances aussi loin que possible et découvrir les puits indispensables à la marche en avant du gros des forces. Elle était commandée par le lieutenant-colonel Cobbe. Cette décision du général Manning, longuement discutée par la suite, ne fut pas heureuse. Il est probable que les renseignements sur les positions des derviches était manifestement erronés car un détachement de la colonne Cobbe tomba le 17 avril dans une embuscade tendue par les partisans du Mullah à Gumburu hill entre Galadi et Wardair. Ce fut le combat le plus meurtrier de cette expédition. Malgré une défense héroïque et acharnée, le détachement, assailli par une foule innombrable de derviches, fut pratiquement anéanti. 9 officiers britanniques et 187 soldats furent tués tandis que 29 étaient blessés après avoir infligé d’énormes pertes aux rebelles. Seuls, 6 survivants échappèrent au massacre.

A la suite de ce désastre, le général Manning, manquant d’eau et de ravitaillement, résolut de ne pas poursuivre son offensive vers Oual-Oual. Il laissa des garnisons importantes à Galadi et à Dubub et replia ses forces sur Galkayu.

Dans le nord, la force de Bohotlé avait détaché le 13 avril une colonne mobile sous les ordres du major Gough, vers Kumis et Danot. Composée de 600 hommes dont 200 cavaliers et méharistes, elle attaqua Danot le 19 avril et poussa vers Daratoleh dans le sud. Gough espérait ainsi faire sa jonction avec le général Manning à Oual-Oual. Ne connaissant pas le désastre de Gumburu hill, il ignorait le repli du général sur Galkayu. Le 22 avril 1903, la colonne Gough était tout près de Daratoleh lorsqu’elle fut assaillie par une force importante de derviches. Formant le carré, elle repoussa toute la journée les attaques furieuses des fanatiques du Mullah et, le soir, se retira vers Danot, non sans engager de durs combats d’arrière-garde. Gough atteignit Danot le 23 avril où il apprit la fin tragique de l’engagement de Gumburu hill et la décision du général Manning de se concentrer sur Galkayu. Il se replia alors sur Bohotlé où il entra le 28 avril.

Les Ethiopiens, de leur côté, avaient descendu la vallée du Webbi-Shebeli jusqu’à Mekunna après avoir subi à Burhilli une attaque en règle des derviches au cours de laquelle ils perdirent 21 hommes en mettant hors de combat 300 partisans du Mullah. Cependant, le manque d’eau et d’approvisionnements, l’absence de pâturages ne permirent pas aux forces éthiopiennes de remonter vers le nord pour faire leur jonction avec le général Manning. Il fallut attendre le 15 mai pour prendre la piste menant à Gerlogubi, au sud-ouest de Oual-Oual. En route, le Firatori apprit par ses espions la présence du Mullah à Bur, entre Galadi et Gumburu hill. Il décida de lancer un raid sur Bur en utilisant le point d’eau de Jeyd. Le 31 mai, la colonne éthiopienne tomba à Jeyd sur une force importante de derviches et au cours du violent combat qui suivit, mit hors de combat plus de 1 000 rebelles. Malgré ce succès, le chef éthiopien, freiné dans son avance par le manque d’eau et d’approvisionnement décida d’abandonner la campagne et le 7 juin, il se retira sur le Harrar.

Devant la tournure que prenait cette troisième expédition, le gouvernement britannique avait télégraphié le 5 mai au général Manning de concentrer ses forces à Bohotlé d’où il pourrait organiser, à partir de cette base les opérations qu’il jugerait nécessaires. Le manque d’eau et de ressources rendait difficile le maintien des forces britanniques dans la région du Mudug et le War Office préférait les voir rallier le Somaliland où leur approvisionnement et leur soutien étaient plus faciles à organiser à partir de Berbéra. Le général Manning se replia sur Bohotlé et, le 3 juillet 1903, la troisième expédition contre le Mullah était pratiquement terminée. Elle avait coûté aux Britanniques 213 tués, dont 13 officiers, et 60 blessés.

Les principaux obstacles qu’elle avait rencontrés provenaient surtout des difficultés d’approvisionnement et du manque de liaison entre la force d’Obbia et celle de Bohotlé, d’une part, et les forces éthiopiennes d’autre part.

Enfermé dans l’Ogaden, avec une armée éthiopienne qui lui coupait, sur le Webbi Shebeli, la retraite vers le sud-ouest et l’ouest, talonné par les forces britanniques venant du nord et du sud-est, le Mullah s’était réfugié dans la région de Oual-Oual-Wardair. Protégé des forces britanniques d’Obbia par 200 kilomètres de désert sans eau et de celles de Bohotlé par une zone identique privée de ressources de toutes sortes, le Mullah avait su profiter de sa situation tactique pour repousser à Gumburu hill, Daratoleh et Jeyd, les fortes reconnaissances envoyées vers son repaire. Le manque de coordination des trois colonnes qui se dirigeaient vers lui du nord, du sud-est et de l’ouest lui avaient permis d’utiliser le terrain et de pratiquer une guerre de mouvements et de coups de main dans le meilleur style du désert.

 

LA QUATRIÈME EXPÉDITION

Le nouveau commandant en chef au Somaliland, le major général C. Egerton débarqua à Berbéra le 3 juillet 1903. Londres désirait en finir avec le Mullah et lui avait donné pleins pouvoirs pour mener des opérations rapides et efficaces. Après les durs combats de la troisième campagne, le Mullah s’était retiré dans la région connue sous le nom de Vallée du Nogal dans l’extrême-est du protectorat où il complétait ses approvisionnements en armes et munitions tout en recrutant des troupes fraîches dans les tribus voisines. Ses derviches étaient massés dans le triangle Halin-Gerrowei-Kallis où ils se trouvaient à l’abri de toute surprise. Leurs mouvements vers la région du Mudug, vers Obbia, et même vers le Webbi-Shebeli étaient libres et ils avaient occupé le petit port d’Illig (Eil) sur la côte est de la Somalie italienne par lequel le Mullah recevait la majorité de ses armes et munitions.

Carte 17

4ème expédition

Par contre, il était depuis peu en très mauvais termes avec le sultan des Midjurtines, Osman Mahmoud qui interdisait toute entrée des derviches sur son territoire.

L’opinion publique anglaise et la presse qui s’alarmaient de plus en plus devant la durée et les insuccès de cette lointaine guerre faisaient pression sur le War Office pour qu’une opération éclair entièrement réalisée avec des troupes montées soit entreprise dans la vallée du Nogal pour capturer ou supprimer le Mullah et ses adjoints. Mais le général Egerton n’était pas en mesure de lancer une telle offensive. D’abord, il n’avait pas assez de troupes montées et ne pouvait bénéficier, de ce fait, de l’effet de surprise, ensuite il ne possédait pas suffisamment de ravitaillement et de moyens adéquats de transport. S’il ne pouvait capturer le Mullah, il pouvait, tout au plus, le chasser du Somaliland et l’empêcher d’y retourner. Pour cela, il fallait occuper la ligne des puits Obbia-Galkayu-Gerlogubi en débarquant une force expéditionnaire en Somalie italienne et éviter que le Mullah pénètre dans la Midjurtinie en s’assurant le concours du sultan Osman Mahmoud. En outre, il fallait tenir la région comprise entre Hargeisha et la vallée du Nogal pour contrôler les Dolbahantas et les soustraire à la pression du Mullah.

Le War Office repoussa ce plan : il estimait qu’il était impossible d’occuper à nouveau la zone de Mudug, hors de la sphère d’influence britannique et débarquer une nouvelle force expéditionnaire à Obbia pour contrôler la ligne Obbia-Galkayu-Gerlogubi. En outre, Londres ne voulait pas que le général Egerton occupe d’une manière permanente le territoire des Dolbahantas qui n’avaient pas signé de traité de protectorat avec la Grande Bretagne. Après plusieurs semaines de discussion, le plan d’opérations finalement adopté malgré la répugnance du Commandement en Chef britannique fut le suivant :

– une colonne mobile basée sur Olesan agirait dans la direction d’Halin et établirait des postes dans la vallée du Nogal.

– une seconde colonne mobile basée également sur Olesan mènerait des opérations vers Gerrowei.

L’objectif de ce plan était de rabattre le Mullah vers le nord et le contraindre à la bataille.

Dans l’ouest et le sud, une armée éthiopienne devait entrer dans l’Ogaden pour interdire cette région aux derviches. Pour éviter que le Mullah ne s’échappe vers le sud, vers la région de Mudug, le général Egerton décida d’occuper Damot. Dans le sud-est, les Britanniques, ne pouvant débarquer une force expéditionnaire à Obbia, décidèrent d’y effectuer, en accord avec l’Italie, une démonstration navale appuyée par une occupation symbolique de la ville et de la région par des compagnies de débarquement de marine.

 

Carte 18

4ème expédition (Détails)

Les forces britanniques furent divisées en deux brigades : l’une sous le commandement du brigadier général Manning et l’autre, sous celui du brigadier général Fasken. Le ravitaillement des forces devait être assuré par 2 800 chameaux indiens et 700 chameaux de l’Arabie du sud jugés plus résistants que les 2 700 chameaux somalis réservés aux transports lents. C’est donc sur une masse de 6 200 chameaux qu’était basée la logistique de cette importante opération.

L’ensemble des forces britanniques qui s’élevaient à 3 500 hommes était composée comme suit :

 

Sous le commandement du major général sir C. Egerton :

– Le 1er corps à 5 compagnies dont 3 compagnies de la British. Mounted Infantry et 2 compagnies de la Somali Mounted Infantry

– Le 2e corps représenté par la 7e compagnie de la Umballa Mounted Infantry et le Bikanir Camel Corps venu des Indes.

– Le 3e Corps constitué par des cavaliers des tribus Somalis sous obédience britannique.

– Le 4e corps constitué par les cavaliers de la tribu Gadaboursi.

 

Sous le commandement du brigadier général Manning :

– La 1ère Brigade soit :

– Le Camel Corps du King’s African Rifles.

– La 4e compagnie somalie de la Mounted Infantry

– La 5e compagnie somalie de la Mounted Infantry

– Le contingent hindou de la British Central Africa.

– Le 1er bataillon du King’s African Rifles.

– Le 2e  »  »  »  » « 

– Le 3e  »  »  »  » « 

– Le 5e  »  »  »  » « 

– Les auxiliaires somalis.

 

Sous le commandement du brigadier général Fasken :

– La 2e Brigade soit :

– La 28e Mountain Battery

– Le 1er bataillon du Hampshire Regiment

– Le 27e Pundjabis

– Le 52e Sikhs

En outre, deux compagnies de sapeurs, un régiment de pionniers et le 101e grenadiers étaient chargés de la mise en état et de la sécurité des lignes de communications.

Le 26 octobre, la brigade Manning était concentrée à Bohotlé et la brigade Fasken à Eil Dab et Wadamago. Le plan initial avait été légèrement modifié. Pour prévenir toute tentative de fuite du Mullah vers le sud, la brigade Manning effectua entre le 11 et le 24 novembre un raid sur Galadi où elle laissa une garnison composée d’une compagnie de la British Mounted Infantry, de 250 soldats à pied des King’s African Rifles et de 2 canons.

Dans l’intervalle, entre le 14 et le 18 novembre, les navires britanniques H.M.S. Porpoise et H.MS. Merlin, aidés par le navire italien Galileo mettaient à terre à Obbia leurs compagnies de débarquement. Par contre, la tentative de cette division navale pour occuper le port d’Illig (Eil) tenu par les derviches échoua ; la mousson du nord-est qui soufflait avec violence ne permit pas aux marins anglais de débarquer.

Au début du mois de décembre 1903, les forces du Mullah furent localisées à Jidali, dans l’est d’Eil Dab où elles établissaient de solides positions. Une forte reconnaissance de 450 cavaliers et 50 méharistes sous les ordres du lieutenant-colonel Kenna fut lancée d’Eil Dab vers Jidbali, via Badwein où un support d’infanterie devait servir de position de repli. Kenna atteignit Jidbali le 19 décembre et engagea un violent combat contre 2 000 derviches qui laissèrent 200 d’entre eux sur le terrain. La colonne britannique se replia ensuite sur Badwein.

Au reçu de ces nouvelles, le général Egerton décida de replier sur Bohotlé la garnison de Galadi qui commençait à manquer d’approvisionnement et, le 10 janvier, la garnison et son convoi furent dirigés sur Eil Dab pour constituer une réserve. Dans l’intervalle, la brigade Manning rejoignait Yaguri via Lassader.

Les renseignements que recevait le commandant en chef faisaient état d’un renforcement progressif des forces des derviches à Jidbali tandis que le Mullah occupait son quartier général de Halin. Le général Egerton décida cependant d’attaquer les derviches à Jidbali et le 9 janvier, la jonction des brigades Manning et Fasken s’effectuait à 30 kilomètres au nord de Badwein.

Le 10 janvier 1904, les forces britanniques attaquaient Jidbali où l’ennemi était installé en force. Après une sévère bataille qui couta 700 partisans au Mullah, les derviches se dérobèrent vers l’est. Malheureusement, le manque d’eau et la faiblesse des transports et des lignes de communications entre Jidbali et Yaguri empêchèrent le Commandant en Chef britannique d’exploiter son succès et d’engager la poursuite. La brigade Manning ne put dépasser Dumudleh.

A la suite de cette défaite, le Mullah, qui était toujours à Halin, décida de se réfugier plus à l’est. La concentration de ses forces à Jidbali avait été une surprise pour les Britanniques car, jamais jusqu’à présent, le Mullah n’avait accepté de combattre ses ennemis en rase campagne. Il est probable, d’après les historiens britanniques, qu’il commit là une grave erreur tactique provoquée par des renseignements erronés ou mal interprétés. Le débarquement à Obbia lui laissait croire qu’une colonne importante remontait vers le nord-ouest et il fut persuadé, après l’occupation de Damot et de Galadi, que les forces principales britanniques étaient concentrées dans la région de Mudug. Sa querelle avec le sultan Osman Mahmoud lui interdisait l’entrée de la Midjurtinie et se retraite vers le sud lui apparaissait coupée. Il décida donc d’attaquer les lignes de communications dans la région d’Eil Dab et concentra, à cet effet, ses forces à Jidbali où elles furent engagées par le gros des forces britanniques demeurées, comme nous l’avons vu, dans le sud-est du Somaliland.

Pour éviter que le Mullah, dans sa fuite, ne se dirige vers le sud, vers Mudug ou vers la mer : Kallis et Illig, le général Egerton fit occuper Gerrowei et Galnoli dans le sud de la vallée du Nogal pour couper la route de la mer et du sud du Haud. Cependant, le Mullah, inquiet était finalement resté dans la région de Halin ; aussi, le 20 janvier 1904, les brigades Manning et Fasken s’établirent sur une ligne Gaolo-Halin et lancèrent, sans succès, des reconnaissances vers le sud et le nord. Ayant appris, par la suite, que le Mullah se retirerait vers Jidali au nord du protectorat, le Commandant en Chef dressa le plan suivant :

– concentrer la 1ère brigade à Halin pour interdire la vallée du Nogal aux derviches.

– laisser la 2e brigade vers Sheikh via Hudin et Eil Dab pour se diriger ensuite vers Las Dureh et Jidali tandis que une colonne mobile, partie d’Eil Dab, se rabattrait sur Jidali.

Ces mouvements furent achevés le 22 février et, après avoir offert au Mullah de se rendre, offre qui resta sans réponse, le général Egerton décida d’effectuer vers l’ouest ce vaste mouvement tournant qui devait, tout en protégeant Berbéra, acculer les derviches à la frontière de la Somalie italienne. Les tribus de la Midjurtinie, sous obédience italienne, étaient franchement hostiles à la cause des derviches et le sultan Osman Mahmoud avait promis de capturer le Mullah s’il pénétrait sur son territoire.

Le 10 mars, deux fortes colonnes britanniques s’ébranlèrent vers le nord-est du protectorat. La première, sous les ordres du général Fasken quitta Las Dureh vers Jidali et la région des Warsangalis. La seconde, sous les ordres du Major Brooks quitta Eil Dab. Le rendez-vous de ces deux colonnes était Eil-Afweina qui fut atteinte le 16 mars. Lorsque ces deux colonnes avancèrent vers le nord-est, le Mullah était à Kalgoraf qu’il quitta aussitôt pour se réfugier à Baran. Il avait, parait-il, l’intention de fuir vers Illig, malgré la présence de la brigade Manning, dans la vallée du Nogal et l’attitude hostile du sultan des Midjurtines.

Le 21 mars, le général Fasken, occupait Jidali. Après avoir laissé sur place une petite garnison, il se lança sur les traces du Mullah en direction de la frontière de la Somalie italienne via Bihen. La cavalerie qui précédait la colonne atteignit Higli Gab le 29 mars. A cet endroit, les forces britanniques durent s’arrêter : elles n’avaient pas l’autorisation de franchir la frontière tandis que le Mullah s’enfuyait vers Bosaso. Malgré l’absence de coopération entre les derviches et les Warsangalis, il avait été prouvé que le Mullah avait reçu des approvisionnements, en armes et en munitions par la mer, tout le long de la côte. Aussi, le général Fasken occupa-t-il le port de Las Khorai tandis que ses troupes reprenaient le chemin du retour vers Las Dureh, via Jidali et Eil Afweina. Une garnison, cependant, était laissée sur place à Baran.

En fait, le gouvernement britannique avait demandé à Rome d’autoriser ses troupes à poursuivre le Mullah en Midjurtinie mais le consentement de l’italie s’était fait attendre et lorsqu’il parvint à Berbéra le 7 avril, les opérations de poursuite étaient interrompues depuis 10 jours. Ce délai sauva le Mullah de la capture.

Dès que l’autorisation italienne fut connue, le général Fasken regroupa ses troupes. Il s’établit à Las Khorai tandis que Brooks concentrait sa colonne à Eil Afweina et regroupait ensuite sa cavalerie à Jidali. La brigade Manning fut maintenue dans la vallée du Nogal malgré d’énormes difficultés de ravitaillement. Ces mouvements préparatoires terminés, une colonne de cavalerie, commandée par le lieutenant-colonel Kenna investit Rat où elle attendit des informations précises sur le lieu de retraite du Mullah. Celui-ci était en Midjurtinie, à 100 kilomètres au sud de Bosaso avec une faible escorte et à peu près complètement abandonné par ses derviches. Kenna reprit la poursuite d’autant que le sultan des Midjurtines venait de la prévenir qu’il se préparait, à son tour, à attaquer le Mullah et à le capturer. En fait, et la chose est maintenant prouvée, Osman Mahmoud trompa les Britanniques et au lieu de capturer le Mullah, il favorisa sa fuite vers Illig.

Le 25 avril, Kenna atteignit Lojipshu où il apprit que le Mullah était à Biliyu, à environ 60 kilomètres. Malgré la fatigue et les orages, les cavaliers de Kenna marchèrent toute la nuit pour apprendre, à leur arrivée à Biliyu que le chef des derviches était parti vers le sud deux jours plus tôt. Persuadé qu’on le trompait et qu’il était sur une fausse piste, Kenna attendit sur place d’autres informations.

Cinq jours plus tard, un renseignement à peu près sûr situait le Mullah à 80 kilomètres au sud. Les cavaliers de Kenna partirent aussitôt et après une marche forcée, atteignirent Kheman le 1er mai au matin. Là, des derviches prisonniers leur apprirent que le Mullah avait fui avec l’intention de rejoindre Halin. La présence de la brigade Manning dans la vallée du Nogal l’avait poussé à modifier ses plans et inclinant sa marche vers l’est et le sud-est, il se dirigeait maintenant sur Illig. Kenna, à bout d’approvisionnements, rompit la poursuite et rejoignit Biliyu où des ordres l’attendaient, lui enjoignant de rallier Las Khorai.

La quatrième expédition était terminée.

Cependant, le général Egerton, dès qu’il reçut la confirmation de fuite du Mullah vers Illig demanda qu’un débarquement immédiat soit effectué dans ce port pour y capturer les 800 derviches qui l’occupaient et priver le Mullah de ce point d’appui.

L’opération fut conduite par le contre-amiral G.L. Atkinson-Willes, Commandant en Chef la East Indian Station avec les navires H.M.S. HyacinthFox et 125 hommes du 1er bataillon du Hampshire Regiment. Le débarquement s’effectua le 21 avril et après un violent combat, le port et la ville d’Illig étaient investis.

La quatrième expédition avait coûté à Londres 13 officiers britanniques et 31 sous-officiers et soldats tués. Le nombre de blessés s’élevait à 10 officiers britanniques et 60 sous-officiers et soldats tués. Les pertes des derviches étaient évalués à 2 034 tués et 304 prisonniers.

Cependant, l’objectif principal : la capture du Mullah, n’avait pas été atteint. La défection du sultan des Midjurtines et le long délai de réflexion que s’était accordé le gouvernement italien pour autoriser le gouvernement britannique à franchir la frontière de la Midjurtinie avaient joué un rôle décisif dans l’issue finale des opérations.

La période des expéditions contre le dervichisme Somali était terminée.La diversité des contingents qui composaient les forces britanniques, les difficultés de ravitaillement en eau et en approvisionnements divers, le faible rendement du système de transport avaient freiné les mouvements des colonnes et réduit considérablement l’efficacité de la cavalerie. En outre, l’organisation des renseignements n’était pas au point : l’insuffisance manifeste de cartes, la faiblesse des interprètes avaient lancé, à maintes reprises, les reconnaissances sur de fausses pistes et fait perdre un temps précieux.

La troisième et la quatrième expéditions avaient coûté au trésor britannique 5 millions de livres sterling. Leurs résultats n’étaient cependant pas inutiles puisque le Mullah avait été chassé du Somaliland, libérant les tribus somalis de la terreur que l’agitateur fanatique faisait régner sur les nomades par le meurtre et la rapine.

 

LA TRÊVE

En octobre 1904, un représentant du gouvernement italien, le Comandatore Pestalozza prit contact avec le Mullah qui s’était retiré dans la région d’Illig pour engager avec lui des conversations destinées à ramener la paix.

Après de longues négociations auxquelles participa un représentant du gouvernement britannique, un accord fut réalisé : il est connu sous le nom de Illig Agreement du 5 mars 1905.

Les dispositions suivantes furent arrêtées :

– La paix était établie entre le Mullah, d’une part, et les gouvernement britannique, italien et éthiopien d’autre part.

– Le Mullah était autorisé à se fixer en territoire italien avec l’accord du sultan d’Obbia et celui des Midjurtines, en un point de la côte située entre Ras Garod et Ras Gabbé sous la protection du gouvernement italien.

– Le Mullah conservait son autorité sur les tribus de l’intérieur qui lui étaient soumises et sur lesquelles il pouvait exercer son propre gouvernement.

– Le commerce des armes lui était interdit.

– Le Mullah et ses derviches ne devaient pas sortir du territoire italien sauf pour se rendre dans la vallée du Nogal, au Somaliland où, avec l’accord des autorités britanniques, ils pouvaient utiliser certains pâturages pour leurs troupeaux.

Le Mullah devint ainsi protégé italien et pendant trois ans, il se tint à peu près tranquille dans la région d’Illig. En réalité, il regroupait ses partisans et à l’aide d’innombrables agents secrets, il poussait sa propagande dans le Somaliland et dans l’Ogaden.

Pour combattre ces menées subversives et protéger les tribus soumises à leur influence, les Britanniques créèrent au Somaliland des forces armées locales, la Tribal Militia, la Standing Militia et l’Armed Police pour encadrer les nomades et leur inspirer confiance.

Carte 19

La trêve

En outre, le 6e bataillon hindou des King’s African Rifles tenait garnison au Somaliland à Ber, Burao, Sheikh, Hargeisha et Bohotlé. Le point faible du dispositif était sans aucun doute, l’est du protectorat habité par les Dolbahantas, les Warsangalis et quelques fractions d’Ishaaks. C’est dans cette région que la propagande du Mullah fut la plus active et les Warsangalis subirent bientôt toute son influence. Pour créer de l’agitation et renouveler son prestige, le Mullah lança les Warsangalis encadrés par ses derviches, dans des raids féroces et meurtriers contre les Dolbahantas qui, sans défense, connurent bientôt les pires servitudes de l’insécurité et de la guérilla.

Devant la réaction britannique, le Mullah, loin de cacher ses intentions, somma au contraire le Haut-Commissaire de Berbéra de retirer la garnison de Bohotlé et de le laisser gouverner les Dolbanhantas comme bon lui semblait. Les hostilités étaient sur le point de recommencer d’autant plus que le Mullah, à Illig, dont les ressources s’amenuisaient, était impatient de reprendre ses razzias et ses coups de main meurtriers sur les tribus. Les Britanniques craignaient une attaque en force de Bohotlé, Ber, Burao et Sheikh et renforcèrent, comme ils le purent, les faibles garnisons de l’est du protectorat pour rassurer les Dolbahantas et décourager l’agresseur. Un blocus sévère fut établi le long de la côte du territoire des Warsangalis. En outre, 1 500 soldats d’Aden, du Nyassaland et de l’Ouganda furent tenus prêts pour renforcer le 6e bataillon des King’s African Rifles. Les forces du Mullah étaient estimées en cette fin 1908 à :

– La force permanente des derviches d’Illig, composée de 6 000 soldats avec 1 200 fusils et 1 500 chevaux.

– Les partisans de l’Ogaden entre Galadi et Gerlogubi.

– La tribu des Warsangalis.

La plupart des troupeaux des derviches étaient rassemblés près des forts de Halin et Gerowei, à moins de 200 kilomètres d’Eil Dab, le poste britannique le plus avancé. La situation était une fois de plus critique.

Le gouvernement britannique était divisé, comme d’ailleurs l’opinion publique toute entière par deux choix :

– où se lancer, une fois de plus dans une expédition militaire pour en finir une fois pour toute avec le Mullah.

– ou bien évacuer le Somaliland pour se retirer vers la côte en établissant quelques garnisons dans des points fortifiés le plus près possible de la zone côtière.

Il semble que le gouvernement de Londres et l’opinion aient été très mal informés des intentions du Mullah qui tenait plus que jamais à devenir le chef temporel et spirituel de tous les somalis car, malgré de nombreux avertissements, la seconde solution fut adoptée. Le Somaliland avait déjà coûté des sommes considérables à la Couronne et le gouvernement britannique n’entendait plus financer de nouvelles expéditions militaires pour protéger un territoire désertique, sans ressources et sans avenir. Une tentative de conciliation fut cependant engagée par Londres et le lieutenant-général sir Réginald Wingate, gouverneur général du Soudan, entra en pourparlers avec le Mullah pour essayer de trouver un modus vivendi qui puisse maintenir la paix. Ils échouèrent devant la mauvaise volonté évidente du chef des derviches.

 

LE REPLI VERS LA CÔTE

Le 12 novembre 1909, le gouvernement britannique ordonnait le repli dans les villes côtières des garnisons de l’intérieur. Cette fatale décision eut des répercussions dramatiques et ouvrit une période de chaos effroyable qui plongea la Somaliland dans un véritable bain de sang. Les luttes entre tribus reprirent avec toute leur violence. Les raids des derviches s’abattirent sur ces malheureuses populations et pendant cinq années, le meurtre, la razzia, la guerre la plus sauvage ravagèrent le territoire à un point tel qu’on estime à un tiers la population mâle du Somaliland qui fut massacrée entre 1910 et 1913. Le commerce de l’intérieur avec les villes côtières fut interrompu et les négociants éthiopiens qui utilisaient la route des caravanes Harrar-Zeilah confièrent bientôt leurs marchandises au chemin de fer de Djibouti. Les déplacements saisonniers des nomades furent bouleversés et de vastes étendues de pâturages trop rarement utilisés disparurent par érosion et se transformèrent bientôt en désert.

Le général Manning, nommé Haut-Commissaire au Somaliland en janvier 1910, procéda au repli des forces britanniques vers la côte en armant les tribus de l’intérieur qui avaient jusqu’à présent lutté contre les derviches aux côtés de colonnes anglaises. Malgré tous ses efforts, un désordre indescriptible régna bientôt de toutes parts favorisant les projets du Mullah qui, en juillet 1910, avait quitté Illig pour s’installer à Gerrowei sur la frontière du protectorat. En novembre, il lança une première attaque contre les Dolbahantas qui cependant, réussirent à repousser les derviches. En décembre, le Mullah occupait Bohotlé et à la tête d’une force importante attaquait une seconde fois les Dolbahantas qui, cette fois, ne purent tenir tête à leurs adversaires. Il s’en suivit un épouvantable massacre. Une véritable panique ne tarda pas à se répandre dans toutes les tribus d’autant plus que les forces du Mullah étaient fortement armées grâce aux Warsangalis qui recevaient à Las Khorai les fusils et les munitions que leur vendaient complaisamment les trafiquants de Djibouti.

Pour essayer de ramener la confiance et de rassurer les tribus, M.H.A. Byatt, qui avait succédé au général Manning comme Haut-Commissaire créait en automne une force de police mobile de 150 hommes, la Somali Camel Constabulary destinée à protéger les routes des caravanes autour de Berbéra et à aider les tribus fidèles à résister aux derviches. Elle fut placée sous le commandement de Richard Corfield qui avait servi au Nigéria et qui possédait une bonne expérience du Somaliland où il avait occupé pendant plusieurs années des fonctions de Political Officer auprès des différentes tribus. Cette force de police était divisée en deux compagnies et chaque compagnie de 4 sections de 18 hommes. Elle emportait une mitrailleuse Maxim. Son effectif était relativement faible mais elle possédait une grande rapidité de mouvements en toute circonstances. Ses chameaux venaient du sud de l’Arabie et avaient été spécialement choisis pour leur robustesse et leur endurance bien supérieure à celles des bêtes locales.

 

RICHARD CORFIELD

Lorsque son unité fut formée, Corfield alla s’installer à Mandera à 70 kilomètres dans le sud-ouest de Berbéra d’où il pouvait plus facilement surveiller et protéger les caravanes venant du Harrar. D’ailleurs ses instructions lui interdisaient en principe de s’éloigner à plus de 80 kilomètres de la côte qu’il devait pouvoir rejoindre en une journée de marche.

Cependant, au mois de janvier 1913, la force de police se retrouva à Burao pour apaiser des querelles sanglantes qui avaient éclaté entre les Aber Yunis et les Aber Toljaala. Au mois de mars, elle régla avec le même succès des incidents dans la région d’Hargeisha entre les Aber Awal et les Aidegalla, et en mai, elle s’établit d’une manière permanente à Burao.

Dans l’intervalle, entre juillet et décembre 1912, le Mullah, toujours à Gerrowei, renforçait le nombre de ses partisans et accumulait vivres, armes et munitions en vue d’une future campagne qui devait, disait-il, le mener jusqu’à Berbéra pour jeter les Anglais à la mer. Malgré tout, la création de la Somali Camel Company l’inquiétait et il craignait qu’elle soit le prélude à une nouvelle expédition britannique. En décembre, il envoya cependant un fort détachement de derviches à Ainabo, à 100 kilomètres dans le sud-ouest de Berbéra pour observer la situation et amener toutes la tribu des Dolbahantas à rallier sa bannière.

Le début de l’année 1913 ouvrit une nouvelle période dans l’histoire du mouvement derviche somali. Jetant le masque, le Mullah quitta Gerrowei et avec toutes ses troupes, armes et bagages, il entra dans le Somaliland pour aller prendre possession de Talo dans l’est du protectorat. Il y construisit une formidable forteresse constituée par un mur d’enceinte d’une solidité et d’une épaisseur énormes flanqué de 13 bastions et protégé par 3 forts couverts situés à 200 mètres environ de l’ouvrage principal. Les forts de protection étaient renforcés par des tourelles d’une vingtaine de mètres de hauteur. A l’intérieur de la forteresse, des puits furent creusés, des magasins à vivres et à munitions aménagés et un vaste espace fut réservé pour recevoir un troupeau de plusieurs centaines de têtes. Le Mullah enhardi par ce succès, construisit bientôt d’autres forts, plus modestes il est vrai, dans tous les districts qu’il désirait dominer et de nombreux points d’appui de ce genre surgirent dans le Somaliland.

Le 6 août 1913, le Haut Commissaire à Berbéra fut prévenu que les derviches attaquaient en force le district compris entre Burao et Ber et que les chefs des tribus demandaient assistance aux forces britanniques. Il donna aussitôt l’ordre à Corfield de faire mouvement dans la direction de Ber et leur fit porter ses instructions par le Captain G.E. Summers du 26e King George’s Own Light Cavalry qui commandait le contingent du Somaliland. En bref, il était adjoint à la force de police de surveiller la situation dans le district Burao-Ber mais de se retirer sur Burao si les derviches étaient en trop grand nombre.

Le 8 août 1913, la Somali Camel Constabulary quittait Burao. Elle était composée comme suit :

Commandant : M. Richard Corfield

Adjoint : M.C. de S. Dunn

Officier de liaison : Captain G.H. Summers

Effectif : 109 méharistes

Chaque homme était armé d’une carabine avec 150 cartouches et 60 cartouches de réserve. La mitrailleuse Maxim avait un approvisionnement de 4 000 coups.

Sur la route de Ber, Corfield rencontra de nombreux nomades qui lui précisèrent que les derviches étaient en très grand nombre et commandés par le propre frère du Mullah, Ow Yussuf ben Abdullah Hassan. Après avoir razzié tous les troupeaux de la région, ils se retirèrent vers Idoweina à 50 kilomètres dans le sud-est de Burao où ils avaient établi leur quartier général.

A sept heures du soir, Corfield et ses hommes étaient à 7 kilomètres de Idoweina. Ils établirent leur camp et toutes précautions furent prises pour éviter une attaque par surprise ; les derniers renseignements reçus faisaient état de 2 000 derviches, tous armés de fusils et appuyés par 150 cavaliers. 300 Dolbahantas, anxieux de retrouver leurs troupeaux, s’étaient groupés autour de Corfield qui leur avait fait distribuer des armes et des munitions. La nuit était si claire que les méharistes britanniques pouvaient apercevoir au loin les feux de camp des derviches. Vers dix heures du soir, Corfield consulta Summers sur l’opportunité d’une attaque de nuit. Ce dernier conseilla la prudence et suggéra de tenir le contact de la force ennemie à distance pour surveiller ses mouvements et renseigner Berbéra tout en conservant la possibilité de rallier Burao si les choses se gâtaient. Corfield accepta et abandonna son attaque de nuit mais décida de couper le lendemain la ligne de retraite des derviches vers le sud. Il envoya dans la nuit un messager au Haut Commissaire qui était à Burao pour lui faire part de ses intentions.

Le 9 août, à l’aube, la Somali Camel Constabulary Force se mit en marche et atteignit la localité de Dul Madaba où elle s’établit pour attendre les derviches qui approchaient rapidement. Malgré les avis de Summers qui insistait pour que l’on formât le carré, Corfield rangea ses forces sur une ligne, la Maxim au centre, les chameaux à 50 mètres en arrière et les Dolbahantas à l’extrême gauche ; a son avis, la formation en carré diminuait trop le volume de feu.

Le combat commença peu après 7 heures. A la première charge des derviches, les Dolbahantas lâchèrent pied. Les assauts étaient menés par vagues successives accompagnés d’un feu intense ; à chaque attaque, la ligne endommagée par le tir des hommes de Corfiel était remplacée par une nouvelle qui chargeait avec la même ardeur furieuse et le même fanatisme.

A la seconde attaque, le flanc droit de la ligne britannique fut enveloppé par une nuée de derviches et plia malgré les efforts héroïques de Dunn et du sergent Jama Hirsi. La Constabulary Force avait perdu à ce moment un nombre considérable de tués et de blessés tandis que près du quart de son effectif s’était débandé. Peu après, la Maxim avait été réduite au silence par une pluie de balles derviches et ne pouvait être remise en batterie. Corfield qui menait le combat au plus fort de la mêlée avec une ardeur et un courage surhumains, fut atteint à 7 heures 15 et tué sur le coup : Summers qui essayait de réparer la Maxim fut blessé aussitôt après. Le second assaut cependant touchait à sa fin et le court répit qui précéda les suivants fut mis à profit par les rescapés pour former le carré. Se protégeant derrière les cadavres des chameaux et des chevaux, ils réussirent à repousser jusqu’au corps à corps les furieuses charges des derviches. Summers qui avait été blessé à deux reprises et perdait son sang en abondance continuait cependant à tirer tandis que Dunn sur qui reposait la poursuite du combat rassemblait et encourageait les survivants pour un ultime effort. Après plusieurs attaques et au moment critique où la résistance des assiégés était sur le point de s’écrouler, les derviches décrochèrent. Il est probable que le nombre considérable de tués qui avait éclairci leurs rangs et la grosse dépense de munitions qu’avait provoquée la résistance acharnée de Corfield et de ses hommes les avait incités à abandonner le combat qui avait duré 5 heures. Leurs pertes étaient de 600 hommes dont 315 tués sur 2 000 combattants armés de fusils. Du côté de la Constabulary Force, sur les 109 méharistes qui avaient quitté Burao la veille, on comptait 35 tués, 17 blessés et 24 déserteurs. Dix hommes seulement purent retourner à Burao sur leurs propres chameaux pour chercher du secours. A l’intérieur du camp, il ne restait que Dunn, le Captain Summers qui avait été blessé à trois reprises et 23 hommes plus ou moins légèrement blessés.

Après avoir enterré leurs morts et soigné leurs blessés, les hommes de Corfield, valides ou non, s’avancèrent lentement vers Idoweina qu’ils atteignirent à 16 heures 30 le jour même. Le Haut Commissaire par intérim, Archer avait reçu à 9 heures 30 du matin le message de Corfield lui annonçant son intention d’attaquer les derviches et, à la fin de l’après midi, deux méharistes, échappés de Dul Madoba lui avait apporté les premières nouvelles du combat. Quittant aussitôt Burao avec 20 cavaliers cipayes, il marcha toute la nuit et rencontra les survivants à 2 heures de l’après midi, le jour suivant ; il les escorta à Burao d’abord et Sheikh ensuite.

Le combat de Dul Madoba eut en Grande Bretagne un retentissement considérable et fut à l’origine de la réoccupation de l’intérieur du Somaliland. La presse et l’opinion publique s’emparèrent de l’événement et sommèrent le gouvernement de se montrer plus énergique. Il est certain que, malgré le sacrifice de Richard Corfield et de ses hommes et les lourdes pertes des derviches, le prestige britannique avait été durement atteint. Le Mullah avait pu razzier une tribu sous la protection de Berbéra et capturer la plus grande partie de ses troupeaux sans qu’aucune opération décisive ne puisse l’arrêter. Il apparaissait, en outre, que le Mullah n’avait engagé dans ce raid qu’une partie de ses forces, celles basées sur Tale. Amplement pourvu en armes et en munitions, il pouvait, si l’occasion s’en présentait engager d’autres forces aussi nombreuses en d’autres parties du Somaliland. Le retrait des Britanniques laissait la voie libre au Mullah et désorganisait complètement le système de renseignements de Berbéra. Avant de venir au contact de Corfield, les derviches, au nombre de 2 000 avaient pu parcourir plus de 320 kilomètres en territoire britannique sans être pratiquement signalés. La ville de Berbéra pouvait être, dans ces conditions, attaquée par surprise et compte tenu de l’état pitoyable de ses défenses et de la faiblesse de sa garnison, enlevée d’assaut par les derviches avant que les renforts d’Aden puissent intervenir. Quant à Burao, la disparition de la Somali Camel Constabulary Force avait obligé le Haut Commissaire à évacuer la ville et à retirer ses maigres forces sur la côte.

Aussi, le 5 septembre 1913, un groupe de 60 cavaliers derviches pénétra dans la ville et saccagea le bazar. Depuis 1900, les partisans du Mullah n’avaient pas dépassé Burao. Il était temps d’agir d’autant plus qu’un poste fortement tenu par 400 derviches venait d’être installé à Shimber Berris à 45 kilomètres dans le sud-est de Ber d’où il pouvait effectuer des razzias et des coups de main sur les tribus protégés par les Britanniques.

En janvier 1914, le Mullah envoya une lettre menaçante au Haut Commissaire dans laquelle il décidait que Shimber Berris devenait la nouvelle frontière entre son propre territoire et celui des Britanniques ; en outre, dans la nuit du 12 au 13 mars 1914, un parti de 40 cavaliers derviches parvenait aux portes de Berbéra et se livrait à diverses exactions dans la ville indigène. Le Haut Commissaire prit des mesures immédiates pour protéger la capitale du Somaliland. Il établit des postes de défense tenus par l’infanterie hindoue à Biyo Gora et Bubar et forma une nouvelle Somaliland Camel ConstabularyForce qu’il tint en réserve à Sheikh.

Le raid des derviches sur Berbéra dans la nuit du 12 au 13 mars 1914 marqua le point le plus bas de l’influence anglaise qui n’avait cessé de péricliter depuis le moment, quatre ans auparavant, où le gouvernement de Londres avait décidé de retirer ses forces dans les villes de la côte. La Grande Bretagne fit face à la situation et prit des mesures énergiques pour la redresser. Elle mit sur pied le Somali Camel Corps composé de 18 officiers britanniques et 500 méharistes somalis. En outre, elle débarqua à Berbéra un contingent de 400 hommes dont 150 montés. L’ensemble des troupes était placé sous les ordres du lieutenant-colonel T. Astley Cubitt. Le premier objectif de cette nouvelle force fut de déloger les DERVICHEs de Shimber Berris le 19. Cette position de 300 mètres d’altitude, avait été fortement consolidée par les derviches qui avaient construit 3 forts pour la défendre. Les murs de ces constructions avaient 8 mètres de haut et 3 mètres de large à la base ; chaque ouvrage pouvait contenir de 50 à 70 hommes et les champs de tir avaient été soigneusement préparés en élaguant les buissons et en dégageant tout autour les accidents de terrain pouvant être utilisés par l’ennemi.

A 11 heures du matin, la colonne Cubitt donna l’assaut aux forts. Le premier fut enlevé de vive force par les cipayes hindous mais le second résista durement et ne put être investi malgré trois charges d’une compagnie de soldats somalis. Devant cette résistance, Cubitt se replia à quelques kilomètres et le 23 novembre, l’assaut général était de nouveau lancé avec l’appui d’un canon de 7 livres que l’on était allé chercher à Burao. Cette, fois, les trois forts tombèrent. Le manque d’explosifs ne permit pas à Cubitt de détruire ces ouvrages et la faiblesse de ses effectifs ne l’autorisa pas à les occuper de manière permanente. Aussi, se retira-t-il vers Burao tandis que les derviches, quelques jours après, investissaient à nouveau Shimber Berris.

Dans l’intervalle, le lieutenant colonel Cubitt avait obtenu d’Aden l’envoi d’un groupe de pionniers et d’explosifs de démolition. Le 2 février 1915, il renouvela son attaque. Elle fut exécutée de main de maître et, après 5 heures de combat, les forts étaient capturés et détruits.

Mais la guerre faisait rage en Europe. La plus grande partie des officiers de la colonne Cubitt rejoignirent leurs régiments en métropole et la Somaliland Camel Corps se trouva seul devant une tâche harassante. Malgré leurs faibles effectifs, les méharistes somalis encadrés par des officiers britanniques entreprirent de refouler systématiquement les derviches et il faut rendre un grand hommage à ces hommes qui, jusqu’en 1920, supporteront sans renforts, sans soutien, tout le poids de la rébellion. La situation n’était d’ailleurs guère brillante pour les alliés au sud de la mer Rouge. A Aden, toutes les forces britanniques étaient immobilisées pour repousser l’attaque des Turcs qui, après avoir occupé le sultanat de Lahedj en 1915 avaient été arrêtés à Sheikh Othmann, à quelques kilomètres d’Aden où ils stationnèrent jusqu’à la fin de la guerre.

En Ethiopie, les événements dramatiques se succédaient et c’est certainement leur issue qui décida, en définitive, du sort du dervichisme somali. L’empereur Ménélik était mort en décembre 1913 et son fils, Lij Yasou lui avait succédé. Ce souverain, influençable et frivole, était tombé sous la coupe des musulmans de son entourage et scandalisait à tel point les chrétiens coptes par ses tendances pro-islamiques que la noblesse éthiopienne refusa, en accord avec le clergé, de le couronner Roi des Rois. Cet échec lui fit quitter Addis-Abbeba pour Diré-Daoua et Harrar où il s’établit parmi ses sujets musulmans. Influencé par ses conseillers turcs et allemands, il conçut l’idée de fonder un vaste empire musulman en Afrique orientale qui engloberait l’Ethiopie et toutes les contrées habitées par les Somalis, soit le Somaliland, la Somalie Italienne et la Somalie Française. Il entra, dans ce but, en relations avec le Mullah et développa sa propagande dans les tribus du Somaliland.

Le gouvernement éthiopien décida de déposer Lij Yasou et, en septembre 1916, après une expédition militaire éthiopienne contre les partisans de l’ex-Empereur au Harrar qui se termina par une défaite générale des musulmans, la noblesse et le clergé proclamèrent Impératrice sa tante qui rétablit aussitôt la prépondérance chrétienne dans le vieux royaume du Lion de Judas.

La lutte entre chrétiens coptes et musulmans au Harrar avait été suivie avec attention par les conseillers turcs et allemands de Lij Yasou qui espéraient ainsi provoquer au Somaliland et en Somalie Italienne une véritable guerre sainte contre les Anglais et les Ethiopiens. Mais il n’en fut rien. Les étroites relations qui s’étaient développées entre les Turcs et les Allemands d’une part et Lij Yasou et le Mullah d’autre part, sont illustrées par l’aventure tragique d’un Allemand nommé Emil Kirsh, alias Casson, voyageur de commerce et représentant en machines diverses. Cet individu avait quitté précipitamment Dibouti à la déclaration de guerre pour se réfugier en Ethiopie où il séjourna jusqu’en août 1916. A cette date, Lij Yasou le persuada de se rendre auprès du Mullah pour une durée de 5 mois pendant lesquels il monterait une fabrique de munitions et un atelier de réparations destiné à remettre en état les mitrailleuses et les fusils des derviches.

Kirsh se rendit à Tale où le Mullah le reçut très mal. Logé dans un coin du fort, privé de tout soutien, couvert de sarcasmes et d’injures par les derviches, il essaya sans succès et sans moyens de réaliser ce qu’on attendait de lui. Manquant d’outils et d’aides, il ne tarda pas à comprendre qu’il ne pourrait jamais aboutir et, las des atrocités commises journellement sous ses yeux, il résolut de fuir. Une nuit de juin 1917, aidé par son domestique, un indigène du Nyassaland, il s’évada du fort de Tale et fit route à pied, à la boussole vers le port italien d’Alula où il comptait se rendre. Après de longs jours de marche et de fatigue extrême, ayant épuisé son eau et ses provisions ; Kirsh mourut dans le désert, malgré les soins attentifs de son domestique qui fut sauvé par une patrouille méhariste britannique.

Après la défaite de Shimber Berris, les derviches se retirèrent pour s’établir sur deux fortes positions : la première, à Tale et l’autre à Jidali sur le territoire de la tribu des Warsangalis. Pendant la première guerre mondiale, la Somali Camel Corps s’efforça de maintenir les derviches à l’est d’une ligne de Ankhor- Eil Dur Elan-Badwein et, de là, vers le point où la frontière sud coupait le 46e méridien. Pour cette mission, les méharistes dont les forces s’élevaient à 500 hommes auxquels s’ajoutaient 250 hindous dont 150 montés furent renforcés progressivement par un nouveau contingent d’infanterie hindoue de 500 hommes qui occupait les garnisons de Berbéra, Burao, Hargeisha et, plus tard, celles de Las Khorai. Pour garder l’initiative, les Britanniques patrouillaient à travers leur zone à l’intérieur de la ligne de partage et effectuaient des reconnaissances dans la zone derviche. La mobilité, l’endurance et l’efficacité du Camel Corps furent développés à l’extrême et grâce à la parfaite organisation de ses services de renseignements, la force britannique fut bientôt capable d ‘arrêter la plupart des raids des derviches et de leur infliger de lourdes pertes. Deux engagements méritent d’être signalés : l’un à Endow Pass le 8 octobre 1917 (près de Eil Dur Elan) où le Captain H.L. Ismay engagea durement un parti de 300 derviches qui laissa 70 morts sur le terrain et l’autre à Oak Pass à 53 kilomètres dans le nord-est de Burao, le 25 février 1919 où le Camel Corps repoussa une attaque de 400 partisans du Mullah qui perdirent 200 des leurs.

L’occupation de Las Khorai par les forces britanniques fut décidée à la suite d’une sauvage attaque des derviches contre ce port de la tribu des Warsangalis. Le 6 mai 1916, 2 000 fanatiques encerclèrent la localité et massacrèrent plus de 300 femmes et enfants tandis que la plupart des habitants s’enfuyaient par la mer. Un navire britannique, le H.M.S. Northbrook fut promptement expédié sur les lieux ; un sévère bombardement effectué sur la masse des derviches détermina leur retraite sur Jidali en laissant sur le terrain plus de 170 des leurs. Le corps de débarquement britannique récupéra la ville qui reçut ensuite une garnison permanente. Après cette défaite, les derviches construisirent un fort à Baran à 50 kilomètres dans le sud de Las Khorai mais ils ne se risquèrent plus jusqu’à la côte.

 

LA CINQUIÈME ET DERNIÈRE EXPÉDITION

Après l’armistice de 1918, le gouvernement de Londres décida d’en finir une fois pour toutes avec le Mullah afin de rétablir le prestige britannique en Afrique orientale et de soulager le Camel Corps du Somaliland, de la tâche exténuante des années de guerre. En décembre, le Major général sir A.R. Hoskins débarquait à Berbéra pour renseigner le War Office sur la situation et préparer l’expédition militaire décisive.

Celle-ci devait comprendre les forces suivantes :

– Une escadrille d’aviation de la R.A.F., de l’unité Z, de 6 appareils D.H. 9 sous le commandement du group Captain Gordon qui devait attaquer le quartier général du Mullah et ses partisans pour les disperser hors de leurs forts et les obliger à se séparer en plusieurs groupes. Ce résultat atteint, les forces terrestres devaient prendre le relai et en coopération avec la R.A.F., encercler les DERVICHEs pour les détruire. Ces forces suivantes étaient les suivantes :

. Le Somaliland Camel Corps : 700 méharistes

. Un bataillon de 700 hommes composé de compagnies des 2e et 6e King’s African Rifles

. Un demi-bataillon de 400 hommes du 101e Grenadiers Indian Army

. Un corps d’auxiliaires somalis de 1 800 hommes

En outre, 3 navires H.M.S. Odin H.M.S. Clio, H.M.S. Ark Royal devaient appuyer les opérations le long de la côte et empêcher le Mullah de s’échapper par mer.

5 000 chameaux devaient constituer le groupe des transports.

Le Mullah eut vent du déploiement des forces car en novembre, il remania son dispositif. Son corps de bataille principal fut établi à Medishe, à 20 kilomètres dans le nord-ouest de Jidali tandis que les forts de Jidali, Surud et Baran étaient renforcés. Le plan britannique était le suivant :

– Etablir un aérodrome à Eil Dur Elan et commencer le bombardement de Medishe le 21 janvier 1920 ; pour cela, occuper Eil Dur Elan au début de janvier avec le Camel Corps et le demi bataillon de grenadiers. Le Camel Corps, pour éviter les méprises, ne devait pas quitter Eil Dur Elan tant que le bombardement en serait pas terminé. Il devait ensuite prendre poste à Duraur-Dulbeit d’où il pourrait exploiter la situation.

Carte 20

La 5ème expédition

– En liaison avec le bombardement aérien, les King’s African Rifles devaient se déployer sur la ligne Las Khorai-Musha Aled pour éviter que le Mullah puisse se réfugier en territoire italien. Leur objectif était le fort derviche de Baran.

– Dès que les forces derviches auraient été dispersées par le bombardement aérien, les navires britanniques devaient mettre à terre les compagnies de débarquement pour s’emparer de Galbaribur, un fort derviche à quelques kilomètres de la mer.

– Les auxiliaires somalie tiendraient un certain nombre de postes pour occuper la ligne de retraite du Mullah vers l’Ogaden.

Le 21 janvier, les 6 avions D.H. 9 décollèrent d’Eil Dur Elan. En raison du plafond bas et des difficultés de navigation au dessus d’un pays dont la cartographie était très sommaire, un seul d’entre eux localisa le fort de Medishe. Quatre autres attaquèrent le fort de Jidali tandis que le sixième qui avait des ennuis de moteur devait se poser à Las Khorai. Ce bombardement qui avait causé de sérieuses pertes aux derviches fut renouvelé les 22 et 23 janvier et appuyé par des attaques à la mitrailleuse en rase mottes. Le Mullah et ses partisans évacuèrent aussitôt Medishe et Jidali et la seconde phase des opérations fut entreprise. Dans l’intervalle, les King’s African Rifles avaient atteint Musha -Alled et le 23 janvier, après 24 heures de siège, ils enlevaient le fort de Baran, coupant ainsi la ligne de retraite du Mullah vers la Somalie italienne. Le Somaliland Camel Corps, de son côté, dès que les bombardements furent terminés avaient foncé sur El Afweina où il s’était solidement établi. Après avoir reçu des approvisionnements, il avait fait mouvement vers le fort de Jidali qui fut pris le 28 janvier.

Malgré ces succès, le Mullah et le gros de ses partisans demeuraient introuvables.

Le bombardement aérien du 21 janvier avait été pour lui une très grosse surprise. Il avait quitté Medishe aussitôt après et jusqu’au 27 janvier, s’était retiré à une vingtaine de kilomètres dans la nord-ouest où il attendait des nouvelles. Il apprit rapidement la capture de Baran par les King’s African Rifles et celles de Jidali par le Camel Corps. Il décida alors de fuir vers le sud. Les Britanniques ne connurent que le 30 janvier par un déserteur la décision du Mullah ; ils lancèrent aussitôt après le Camel Corps à sa poursuite mais les derviches avaient 48 heures d’avance. Après avoir marché toute la nuit, les méharistes anglais occupèrent à 9 heures du matin le 31 janvier la ligne principale de retraite des partisans du Mullah pour apprendre que le principal intéressé, à la tête de ses troupes, fuyait vers le sud en toute hâte.

Carte 21

La 5ème expédition – détails

Fonçant à sa poursuite, le Camel Corps atteignit Gud Anod à 8 heures du soir le même jour et Eil Afweina à minuit ; il avait couvert 120 kilomètres en 30 heures. La chasse continua sans répit les jours suivants et à 6 heures 30 du soir, le 2 février, le Camel Corps était à Hudin, ayant franchi 260 kilomètres en 72 heures ; les hommes et les bêtes étaient fourbus.

Pendant cette poursuite, la Royal Air Force attaquait à la bombe et à la mitrailleuse les derviches en fuite.

Les Britanniques supposaient que le Mullah tenterait d’entrer dans l’Ogaden, pour rallier la vallée de Webbi Shebeli via Las Anod et Galadi en s’arrêtant au fort de Tale. Il avait été prévu à l’origine, dans les plans de l’expédition, qu’une force de 1500 auxiliaires somalis devait couper la ligne de retraite du Mullah vers le sud et le 19 janvier, 500 d’entre eux avait occupé Gaolo pour surveiller Tale tandis que les autres s’établissaient sur des postes variés, le long d’une ligne Yaguri-Gerrowei. le Captain Gibb qui les commandait avait son quartier général à Duhung.

Le 1er février, Gibb avait été prévenu que le Mullah fuyait vers le sud et il lui avait été ordonné de l’intercepter en liaison avec le Camel Corps. Quelques jours après, le 4, il apprit que le Mullah et plusieurs hommes étaient entrés à Tale dans la nuit du 2 au 3 février. De nombreuses colonnes de derviches, venant du nord, refluaient d’ailleurs vers la forteresse qui devenait le rendez vous général.

Le 8 février, le Camel Corps et les forces de Gibb se concentraient à Gaolo et apprirent que le Mullah comptait quitter Tale dans la nuit. Aussi, à 14 heures, Gibb se mettait en route et atteignit Tale à 17 heures 30 suivi à une heure par le Camel Corps dont les bêtes étaient épuisées. A leur arrivée devant Tale, les Britanniques aperçurent un fort parti de cavaliers qui sortaient par une porte du fort pour fuir vers le nord. Soupçonnant à juste raison qu’il s’agissait du Mullah et de son escorte, Gibb envoya un message au Camel Corpset attaqua aussitôt la place ; à 19 heures, elle était complètement investie.

Les méharistes britannique s arrivèrent à Tale au coucher du soleil ; l’heure était trop tardive pour entreprendre la poursuite. Le lieutenant-colonel Ismay, commandant la formation, envoya cependant une patrouille pour suivre les traces du Mullah. A l’aube, la chasse reprit : elle conduisit le Camel Corps à Halin puis à Galnoli. A ce point, Ismay décida de renvoyer les animaux fatigués et il continua avec des forces réduites à 150 hommes. Le 12 février, le Camel Corps était à Gerrowei. Il avait rencontré sur sa route plusieurs partis de derviches en retraite et avait même capturé le convoi des femmes et des enfants du Mullah mais sans parvenir au contact du chef de la rébellion.

Vers midi, le 12, Ismay apprit que quelques dizaines de cavaliers, hommes à pied et chameaux avaient été signalés sur la piste qui menait vers le Haud. Il se lança aussitôt à leur poursuite et le combat s’engagea vers 3 heures 30 de l’après midi. La plupart des derviches furent tués mais le Mullah n’était pas parmi eux. Il était en réalité tout près et avait suivi la bataille sans y prendre part. Depuis Tale, le chef des derviches s’était séparé du gros de sa troupe, accompagné par son fils ainé , Mahdi, son frère et trois gardes du corps, il avait fui vers l’est et ensuite vers le sud en prenant des précautions extraordinaires pour passer inaperçu. Il évitait les puits connus, les pistes fréquentées et s’écartait soigneusement de ses propres troupes pour que sa présence ne fut pas signalée. C’est ainsi qu’il traversa le Haud et gagna Galadi.

Pendant cette fuite, les King’s African Rifles et les Grenadiers nettoyaient complètement la partie nord du protectorat tandis que les navires britanniques H.M.S. Odin et Cliocapturaient le fort de Galbaribur.

La cinquième expédition contre le Mullah était terminée. Elle avait été menée avec une rapidité et une efficacité remarquables et souligne l’intérêt considérable de l’emploi de l’aviation dans les opérations du désert. Cette expérience fut largement utilisés par la suite par les Britanniques. Les derviches étaient écrasés mais le Mullah avait pu s’échapper. Toutes les armes des rebelles, leurs troupeaux, leurs approvisionnements, leurs forts étaient entre les mains des Britanniques qui n’avaient eu qu’un officier anglais tué et trois soldats somalis tués.

 

LE SORT DU MULLAH

Après le combat du Haud entre le Camel Corps et les derviches, le Mullah qui s’était bien gardé d’y prendre part, avait réussi à gagner le Bagheri, région peu connue et sauvage qui s’étendait de Oual-Oual au Webbi Shebeli. Cette partie de l’Ogaden était habitée par des tribus somalis fanatiques et servait de refuge à un grand nombre de hors la loi ou de révoltés qui venaient de tous les territoires avoisinants. Les derviches y entretenaient une force de plusieurs centaines d’hommes bien armés qui terrorisaient le pays sous le commandement du Khalif, un des frères du Mullah. Plusieurs forts importants avaient été construits et cette région avait été transformée, en quelque sorte, en base de refuge du mouvement derviche.

Cette situation préoccupait le gouvernement britannique qui craignait de voir le Mullah recruter de nouveau une armée parmi les 45 000 guerriers somalis de l’Ogaden pour renouveler ses attaques contre le Somaliland. Aussi, dès que les opérations furent terminées, le Haut Commissaire, M. Archer fit parvenir au Mullah une lettre, le 1er février, pour lui offrir de se rendre en lui promettant de l’autoriser à vivre en paix en Somaliland s’il acceptait de se tenir tranquille. Le Mullah qui s’était retiré à Shinileh, à 70 kilomètres dans l’ouest de Gorahei, donna le 23 mars une réponse dilatoire mais ne repoussa pas à priori les propositions britanniques. Le Haut Commissaire décida alors de lui envoyer, pour pousser plus loin les pourparlers de paix, une importante délégation composée des principaux sheikhs et personnages influents du Somaliland. Les plénipotentiaires étaient porteurs d’une lettre du Haut Commissaire qui offrait au Mullah, en échange de la paix, de l’installer, avec sa famille, ses sujets et ses troupeaux dans l’ouest du protectorat où il pourrait fonder, en outre, une « tarika » derviche.

Le 27 avril 1920, la délégation atteignit Shinileh. Après plusieurs jours d’interminables discussions, le Mullah remit aux envoyés du Somaliland une longue lettre dans laquelle il faisait connaître les conditions de sa reddition. Elles étaient exorbitantes. Il demandait en particulier, 100 000 livres sterling, 30 000 piastres, 20 000 dollars, un nombre considérable de fusils, de mitrailleuses, de canons et une grande quantité de munitions. En outre, il exigeait qu’on lui rende tous les prisonniers derviches et qu’on le rétablisse dans tous ses droits sur les tribus du Somaliland soumises à sa cause.

Un mois après, les plénipotentiaires étaient de retour à Burao. Il était clair que le Mullah tergiversait et essayait de rétablir son autorité sur les tribus somalies de l’Ogaden pour relancer son mouvement et reprendre les hostilités. D’ailleurs, son propre frère Khalif ne tarda pas à razzier les tribus de la frontière sud du Somaliland. Le Haut Commissaire qui observait avec inquiétude cette renaissance du mouvement derviche décida de donner aux tribus du Somaliland les moyens de se défendre et les autorisa à à répondre aux raids des derviches. A la fin de juillet 1920, 3 000 guerriers des tribus Aber Yumis, Aber Toljaala et Dolbahantas attaquèrent une concentration derviche près de Shinileh. Ils tuèrent plus de 600 hors la loi et capturèrent 60 000 têtes de bétail et 700 fusils. Le Mullah échappa de peu à la mort et s’enfuit vers l’ouest. En octobre 1920, il était avec 300 ou 400 derviches rescapés, près d’Imi dans la vallée du Webbi Shebeli où il construisit une douzaine de forts pour mettre sa position en état de défense. Mais ses ressources étaient maigres et la famine ne tarda pas à s’introduire dans le camp. Bientôt une épidémie d’influenza fit son apparition et le 23 novembre 1920, le Mullah mourait, emporté par le mal. On l’enterra sur place. La plupart de ses fidèles furent également touchés par la maladie et le mouvement derviche qui avait défié pendant 20 ans le gouvernement britannique, s’éteignit peu à peu, victime, comme son fondateur, de l’influenza.

 

EPILOGUE

Après vingt ans de guerre, de razzias, de rapines et d’atrocités, la Pax britannica régna de nouveau sur le Somaliland. Mais les ruines accumulées pendant une aussi longue période, les difficultés de tous genres nés de la révolte, les pertes en vies humaines estimées à plus de 200 000 personnes avaient affaibli et désorganisé ce territoire à un point tel qu’il ne s’en releva jamais. Les troupeaux, grande richesse de la région, constamment décimés, changeant de main à chaque raid et à chaque riposte, n’avaient pu s’accroître, faute de soins et faute de pâturages. L’érosion et l’appauvrissement des sols avait transformé le Somaliland en désert. Pendant cette longue période, rien n’avait été fait pour l’éducation et la prospérité des tribus somalies, pour l’agriculture, le développement économique du territoire. Alors qu’au Soudan, la lutte contre les derviches de Khartoum avait obligé le gouvernement britannique à construire 1 000 kilomètres de voies ferrées, 1 500 kilomètres de lignes télégraphiques et à lancer sur le Nil une flottille de navires à vapeur, éléments, qui, la paix retrouvée, favorisèrent l’expansion économique en s’intégrant à la vie du pays, au Somaliland, au contraire la révolte n’avait engendré que de stériles et décevants résultats. La Grande Bretagne n’avait jamais aimé cette guerre lointaine et ses gouvernements successifs, peu soutenus par l’opinion publique, au lieu de fournir aux militaires les moyens nécessaires pour écraser promptement la révolte et donner à ce territoire ses chances d’expansion avaient toujours mesuré parcimonieusement les crédits et les hommes. Les Britanniques du Somaliland avaient, pendant vingt ans, poursuivi une lutte exténuante contre le mouvement derviche sans être franchement appuyés par Londres. De temps en temps, lorsque la menace était grave, on envoyait une expédition militaire ; dès que les choses allaient mieux, on retirait les moyens alors qu’il aurait fallu les maintenir en place pour amorcer la pacification et donner à ce territoire confiance dans l’avenir. Londres trouvait que le Somaliland lui coûtait cher et les dépenses militaires, indispensables pour endiguer le mouvement derviche, étaient jugées suffisantes. En fait, il eût fallu donner aux tribus les moyens de se défendre, tout en développant l’armature politique et économique du pays pour lutter contre la misère et le fanatisme et l’ignorance qui favorisaient en toutes circonstances les entreprises du Mullah. L’exemple du Soudan était à suivre.

Il n’en fut rien et cet échec de la Grande-Bretagne au Somaliland est peut-être l’une des raisons qui l’ont poussée à abandonner son protectorat pour permettre à ce territoire de fusionner avec la Somalie ex-italienne dans la République indépendante de Somalie.

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Notes:

153 Auteur de Seventeen Trips through Somaliland. 

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