Chapitre IX – UNE TENTATIVE D’IMPLANTATION RUSSE EN CÔTE FRANÇAISE DES SOMALIS

Il fut interrompu par un des circasiens qui dit insolemment à Atchimoff :

– Nicolas Ivanovitch, dites nous si vous allez bientôt nous procurer beaucoup d’or et d’argent ? nos sabres sont aiguisés et les caravanes vont bientôt passer. Il faut commencer dès maintenant ; nous sommes pauvres et déguenillés mais le courage ne nous manque pas. Où faut-il aller nous procurer des vivres et de l’argent ? Menez nous tout de suite sur la route des caravanes, il n’y a pas de temps à perdre.

 

– Attendez un peu, vous avez le temps, répondit Séphora Ivanova, la femme d’Atchimoff qui sentait se tendre l’atmosphère. Il faut d’abord s’installer et faire notre camp. Nous ne pouvons pas nous lancer à l’aventure dans un pays inconnu sans prendre quelques précautions. Allez rejoindre vos camarades et dites leur de faire confiance à l’Ataman. Il vous donnera bientôt tout ce que vous désirez.

Cependant, la nouvelle du débarquement était parvenue à Obock et le jour même, le Météore envoyait à Atchimoff un officier qui lui faisait connaître les ordres du gouverneur : ne commettre aucun acte hostile contre les indigènes ou le territoire, faute de quoi, les forces françaises seraient obligées d’agir contre lui. Atchimoff reçut bien l’officier du Météore et, grand seigneur, le pria même d’inviter le gouverneur à lui rendre visite, ajoutant qu’il serait accueilli avec les honneurs dus à son rang.

D’Obock, la nouvelle avait atteint l’Europe et la presse italienne réagissait violemment en accusant la France de favoriser l’introduction des Russes en Afrique orientale pour gêner l’Italie. Rome ajoutait qu’elle s’opposerait par la force, grâce à son allié, le Sultan de l’Aoussa, à la jonction des Russes et des forces éthiopiennes du Choa.

A Tadjourah, les choses allaient en empirant. Les vivres manquaient : Atchimoff, craignant une mutinerie de ses cosaques, les autorisa à faire un raid vers l’intérieur et, si l’occasion s’en présentait, à se faire la main sur une caravane. Cette autorisation fut accueillie avec un enthousiasme délirant. Le 19 janvier, trente cosaques entreprirent une razzia dans les montagnes sur les troupeaux des Danakils à qui ils enlevèrent dans les montagnes une vache et un mouton après avoir repoussé les guerriers indigènes à coups de fusil. Sur le chemin du retour, vexés de n’avoir pu mettre la mains sur une caravane, ils dévalisèrent et violentèrent une jeune fille dankalie. Ces actes de rapine soulevèrent une vive émotion dans les tribus et, le lendemain, le Sultan de Tadjourah vint porter plainte devant Atchimoff à qui il demanda de cesser ces actes de piraterie et de réparer les préjudices que ses cosaques avaient causés. Il fut très mal reçu par l’Ataman qui le traita avec le plus grand mépris et il dut s’en retourner, n’ayant obtenu pour tout dédommagement que… 60 francs. Deux jours après, Atchimoff partit lui-même avec une vingtaine de cosaques et visita plusieurs chefs danakils des environs à qui il distribua divers cadeaux après leur avoir annoncé que le tsar les prenait sous sa protection en déléguant auprès d’eux ses meilleurs soldats pour fonder un royaume qui, sous son autorité, allait bientôt connaitre la puissance et la gloire. Après 3 jours d’absence, Atchimoff rentra en déclarant avoir découvert un excellent endroit pour le campement : l’ancien fort égyptien de Sagallo, à l’ouest de Tadjourah qui était vide d’occupants. Le déménagement fut aussitôt entrepris et le 28 janvier, l’expédition après avoir loué deux grands boutres pour transporter les bagages atteignit le fort. C’était une vieille construction à demi ruinée, construite sous l’occupation égyptienne par les soldats du khédive. La façade de la redoute tournée vers la mer présentait un blockhaus construit avec des galets ; au milieu, on voyait une grande porte surmontée d’une espèce de tourelle ; toute cette façade était percée de meurtrières. Les trois autres côtés formaient des murs unis bâtis avec les mêmes matériaux. Ils étaient entourés d’un fossé.

On arbora en grande pompe le pavillon russe sur la tourelle et une chapelle fut aménagée sur la terrasse. Atchimoff, l’archimandrite, le clergé et les cosaques mariés occupèrent le blockhaus, les autres se logèrent comme ils le purent, dressant de petites tentes à droite et à gauche pour se protéger des ardeurs du soleil. Le lendemain de l’installation, Atchimoff fit commencer les réparations du fort. Mais le désordre régnait de plus belle dans la bande et la discipline se détériorait ; les circassiens murmuraient et commencèrent à demander ouvertement de l’argent à Atchimoff. Ils désiraient plus que jamais commencer leurs rapines sur le pays environnant et intercepter les caravanes qui se rendaient en Ethiopie. Leur imagination supputant déjà les énormes profits que leur procureraient ces pirateries et leurs cerveaux frustres, chauffés par le climat torride et implacable ne pensaient qu’à l’action immédiate et lucrative. Atchimoff les calma non sans peine et distribua quelques pièces d’or et d’argent pour qu’ils attendent avant de commencer leurs raids que les réparations du fort fussent terminées.

A Paris, cependant le gouvernement s’était ému du débarquement d’Atchimoff et avait convoqué le 24 janvier l’ambassadeur de Russie pour lui demander les explications de cet acte délibéré qui frisait l’hostilité. L’ambassadeur, sentant que l’affaire prenait mauvaise tournure, avait consulté à Saint Pétersbourg et, sur l’ordre de son gouvernement qui ne voulait pas se mettre la France à dos dans cette affaire, avait répondu que son pays se désintéressait complètement de l’entreprise d’Atchimoff qui ne pouvait, en aucune façon, se réclamer du tsar. Cette entreprise, avait précisé l’ambassadeur était inspirée par des motifs peut-être peu louables mais d’origine privée et ne pouvait, en aucun cas, bénéficier d’un appui politique et, à plus forte raison, militaire du gouvernement russe. Fort de ces renseignements, le gouvernement français décida d’agir sans délai et de redresser la situation. Il donna l’ordre à l’amiral Olry, commandant la Division navale du Levant de se rendre à Obock avec le Seignelay et le Primauguet et envoya le 8 février ses instructions au gouverneur de la Côte française des Somalis. Elles se résumaient ainsi : donner l’ordre à Atchimoff d’amener le pavillon russe de bon gré et de se conformer aux instructions du gouverneur. Faute de quoi, la Division navale de l’amiral Olry devrait le déloger par la force. Le gouvernement français pensait que l’arrivée de nos bâtiments devant Tadjourah suffirait pour mettre Atchimoff à la raison et, désirant éviter toute effusion de sang inutile, avait prescrit au gouverneur Lagarde d’attendre l’arrivée de l’amiral Olry pour agir.

Le 16 février, le Seignelay et le Primauguet mouillaient sur rade d’Obock et, après avoir embarqué le gouverneur Lagarde, la Division navale arriva devant Tadjourah où un officier français fut dépêché à terre pour parlementer avec Atchimoff et lui faire connaitre l’état exact de sa situation telle qu’elle ressortait des entretiens de Paris et de Saint Petersbourg. L’Ataman avait regroupé son monde, réparé le fort qu’il avait baptisé « Nouvelle Moscou » et remonté le moral de ses circassiens grâce à son éloquence et à quelques distributions libérales d’or, d’argent et de vodka. En outre, il les avait autorisés à commencer leurs joyeux pillages sur les caravanes qui transitaient entre Tadjourah et le Choa. Alléchés par ces perspectives encourageantes, les cosaques se conduisaient comme en pays conquis tandis que le malheureux clergé pressentait avec consternation la fin tragique de cette pitoyable aventure.

Atchimoff reçut très mal le parlementaire français. Il refusa de se rendre à la convocation du gouverneur, à bord du Seignelay, prétendit qu’il avait reçu une mission du Tsar, seul capable de modifier ses ordres et fit démasquer une mitrailleuse. Il précisa, en outre, au représentant français, que ses troupes étaient fortement armées et qu’il n’avait nullement l’intention de quitter le fort de Sagallo dont il avait pris possession au nom de la Russie. L’officier tenta de poursuivre l’entretien en expliquant à l’irascible ataman que le gouvernement français avait pris contact à son sujet avec Saint Petersbourg et lui offrit, pour le calmer, de prendre connaissance des dépêches échangées entre les deux capitales. Il l’invita de nouveau à se rendre à bord pour continuer l’entretien avec le gouverneur qui désirait le mettre au courant des conversations entre les deux pays et de l’intention de la Russie de le rapatrier immédiatement avec tout son monde. Rien n’y fit : Atchimoff refusa de poursuivre la discussion et rompit les pourparlers en appelant ses cosaques aux armes.

De guerre lasse, le parlementaire français lui intima l’ordre d’amener le pavillon russe, de rendre ses armes et de grouper son expédition sur la plage d’où elle serait embarquée à bord des navires français pour être reconduite à Suez et, ensuite, en Russie. Si ces conditions n’étaient pas immédiatement acceptées, le gouverneur agissant sur les instructions de Paris, serait au regret d’employer la force et de le déloger du fort de Sagallo, propriété française sur territoire français et où Atchimoff, au mépris de toutes les lois internationales, s’était indument installé sans l’accord des autorités. L’Ataman refusa de nouveau et lui tourna le dos. La réaction ne se fit pas attendre. Rentré à bord l’officier fit son rapport et, après une brève conférence entre Lagarde et l’amiral Olry, le représentant de la France donna l’ordre d’agir, de traiter Atchimoff en pirate et de la mettre hors d’état de nuire.

Pour éviter un egagement sanglant entre les cosaques et les compagnies de débarquement de la Division navale, l’amiral Olry résolut d’envoyer quelques obus sur le fort pour intimider Atchimoff et lui donner à réfléchir. Le Seignelay ouvrit le feu et après quelques coups de canon qui firent cinq blessés parmi les cosaques, le pavillon russe fut amené. L’officier parlementaire retourna de nouveau à terre et trouva la garnison dans un état de désordre extrême. Les cosaques, impressionnés par le tir du Seignelay refusaient d’obéir à Atchimoff qui voulait continuer le combat et le malheureux clergé suppliait l’Ataman de ne pas poursuivre cette lutte inutile. L’Archimandrite Paissi, en particulier, menaçait Atchimoff de se rendre lui-même à bord du Seignelay pour dévoiler au gouverneur les véritables intentions de l’Ataman et demander le rapatriement en Russie de sa mission religieuse.

Malgré la fureur de son épouse qui le pressait de ne pas céder, Atchimoff accepta les conditions qui lui étaient posées et peu après, les compagnies de débarquement des navires français encerclaient le fort pour recevoir les armes de la garnison qui comptaient, entre autres, plusieurs mitrailleuses et une cinquantaine de fusils à répétition. Les membres de l’expédition furent rassemblés sur la plage et embarqués à bord des navires français pour être conduits à Obock en attendant leur rapatriement.

Le gouvernement russe, mis au courant de l’incident, désavoua Atchimoff, l’accusant de se parer du faux titre d’Ataman et le chargeant d’inculpations diverses, désobéissance au Tsar, vol au bénéfice du Trésor russe et même acte de piraterie. Les projets d’Atchimoff s’effondraient et le Tsar qui n’aimait pas les vaincus, était décidé à en finir une fois pour toutes avec l’Ataman qui non seulement troublait l’ordre en Russie mais lui mettait sur les bras une grave affaire avec la France au moment où sa politique européenne exigeait une prudence particulière en ce domaine.

A Paris où l’on désirait aplanir l’affaire qui, somme toute, s’était bien terminée pour les intérêts français, on fit savoir à Saint Petersbourg que le France ne se serait pas opposée au transit de l’expédition d’Atchimoff vers l’Ethiopie et même, à l’établissement d’une colonie russe sur le territoire si cette installation s’était accomplie suivant les formes légales. L’incident fut clos et les relations reprirent normalement entre les deux pays.

La Division navale arriva à Suez le 4 mars et transborda l’Ataman et sa bande sur la corvette russe Zabiaka qui les reconduisit à Odessa. On n’entendit plus jamais parler d’Atchimoff et de ses cosaques qui disparurent dans les profondeurs mystérieuses de l’empire des Tsars sans laisser de traces. Ainsi se termina cette incroyable histoire.

Sans l’énergique attitude du gouverneur Lagarde qui sut provoquer à Paris les ordres nécessaires et l’intervention de la Division navale du Levant, l’aventure d’Atchimoff aurait pu se développer d’une toute autre manière et entrainer de fâcheuses complications internationales. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la légèreté du gouvernement russe dans cette affaire fut au moins aussi grande que la bouillante imagination d’Atchimoff et de ses cosaques. On ne s’improvise pas flibustier, surtout au XIXe siècle et particulièrement dans une région où les expéditions illégales, les actes de piraterie et les dures réalités de la vie avaient depuis longtemps balayé les effets du hasard et les conquérants d’opérette.

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