Chapitre VIII – LE ROLE DE LA MARINE ITALIENNE DANS L’OCCUPATION DE MASSAWA 1885

INTRODUCTION

Dès 1857, avant même que ne fût réalisée l’unité italienne, Cavour s’était rendu compte de toute l’importance que pouvait avoir pour l’Italie, la possession d’une colonie en mer Rouge, sur la route des Indes, mais la nécessité d’achever avant tout l’unité nationale ne lui permit pas de donner suite à ses aspirations coloniales. Lorsque, plus tard, le royaume d’Italie fut créé, le nouveau gouvernement se trouva aux prises avec de sérieuses difficultés : la situation financière était loin d’être brillante et il y avait tout à faire : construire des chemins de fer, des routes, organiser les services postaux, réorganiser l’armée et la marine, élever des fortifications. Il fallait donc limiter strictement les dépenses. A ces difficultés s’ajoutaient celles des relations avec le Vatican et la nécessité, pour affermir l’unité du Royaume, de lutter contre les tendances séparatistes. On comprend que, dans ces conditions, le gouvernement italien, à ses débuts, n’ait pu s’occuper des questions coloniales et de fait, il faudra attendre 1869 avant que ne soit fait le premier effort d’outremer. En effet, le 17 novembre 1869 fut le jour de l’inauguration du canal de Suez et l’importance d’une base en mer Rouge s’était considérablement accrue.

Dans leur assemblée générale d’octobre 1869, les Chambres de Commerce italiennes demandèrent au gouvernement l’établissement dans un port de la mer Rouge d’une Agence commerciale qui pourrait fournir aux navires en route pour l’Extrême-Orient le ravitaillement en vivres et en charbon.

Le gouvernement italien autorisa alors le missionnaire lazariste Joseph Sapeto à acquérir pour le compte de la Compagnie Rubattino de Gênes et pour une somme de 40 000 lires, quelques parcelles de terrain au voisinage de la Baie d’Assab138. Le 15 novembre 1869, le Père Sapeto signait une convention avec les frères Ben Aimad, Sultans d’Assab, en vertu de laquelle le territoire compris entre le Mont Ganga et le cap Sumah devenait propriété de la Compagnie Rubattino. Le 11 mars 1870, le navire de guerre italien Vedetta commandé par le Capitaine de Frégate Ruggiero, arrivait à Assab et le pavillon italien était solennellement hissé sur la station139.

L’opinion publique italienne se désintéressa à peu près complètement de cette acquisition. Au Parlement, les rares députés qui en parlèrent ne le firent que pour critiquer le choix de l’emplacement.

Cependant, le gouvernement égyptien qui soutenait avoir des droits sur la côte et poussé par la Grande Bretagne, éleva une protestation, mais jusqu’en 1879, rien ne fut modifié dans la situation politique du territoire d’Assab dont les dimensions, par suite d’accords locaux, allèrent peu à peu en augmentant140.

En 1880, la nomination d’un Commissaire civil à Assab provoqua de nouvelles protestations anglo-égyptiennes.

En mars 1882, la Compagnie Rubattino céda tout le territoire au gouvernement italien et Assab fut déclaré colonie italienne.

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L’influence italienne vers le sud, vers le Ras Doumeirah et Raheita avait été l’un des objectifs de Sapeto qui avait pris contact avec le Sultan de Raheita : Berehan. En décembre 1879, l’aviso Esploratore commandé par le Capitaine de Frégate Carlo de Amezaga avait conduit Sapeto à Raheita pour négocier les termes d’un protectorat141. Cette initiative attira une réaction égyptienne et l’année d’après, en décembre 1880, le gouverneur général égyptien des côtes de la mer Rouge à bord de l’aviso égyptien Diaafariah, tentait vainement de faire revenir le Sultan de Raheita sur sa décision de lier son sort à celui des Italiens. L’intervention, quelques jours avant l’arrivée du Diaafariah à Raheita, de la corvette italienne Ettore Fieramosca, commandée par le Capitaine de Frégate Frigério, joua un grand rôle dans l’attitude du Sultan142.

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Vers le nord, Beilul avait été visité en juillet 1880 par la canonnière Ischia et en août de la même année par l’Ettore Fieramosca 143. Le 26 avril 1881, ce même navire débarqua à Beilul une expédition italienne dirigée par le Commissaire Civil Giuletti et comprenant une quinzaine de personnes en vue d’étudier la possibilité de relations commerciales avec le pays144. Elle fut entièrement massacrée à quelques jours de marche de Beilul145. Une commission d’enquête égyptienne présidée par Ibrahim Pacha Rouchdi, assistée d’observateurs italiens et britanniques, conclut à la responsabilité des tribus danakils insoumises résidant à l’intérieur du pays146.

L’Italie prit cet incident comme prétexte pour occuper Beilul le 25 janvier 1885 avec la compagnie de débarquement du croiseur Castelfida commandé par le Capitaine de Vaisseau Gioacchino Trucco. La garnison égyptienne, très inférieure en nombre, fut rapatriée sur Massawa, le 28 janvier, avec armes, munitions et familles par le vapeur Corsica 147.

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A la veille du débarquement à Massawa, l’Italie avait acquis des territoires s’étendant du Ras Doumeirah, sur le détroit de Bab el-Mandeb, à Beilul. C’est alors que la Grande Bretagne décida alors de retirer son soutien à l’Egypte et de reconnaître à l’Italie la propriété des territoires qu’elle avait achetés ou conquis.

Depuis 1881, la révolte du Soudan qui avait pris le nom de Mahdisme s’était développée avec rapidité et, le 3 juin 1884, le gouvernement britannique avait signé un accord avec l’Empereur Johannès IV par lequel les forces éthiopiennes dégageraient et évacueraient les garnisons égyptiennes du Soudan du sud pour qu’elles soient rapatriées en Egypte par Massawa. En échange, l’Ethiopie devait recevoir Massawa et tous les points d’appui de l’Egypte en Erythrée148.

En effet, le Khédive avait prévenu Constantinople qu’il se trouvait dans la nécessité d’abandonner Massawa comme il l’avait fait pour d’autres ports plus méridionaux dans le golfe d’Aden. De son côté, le gouvernement ottoman déclarait qu’il ne pouvait se charger de remplacer les Egyptiens.

Le dégagement et l’évacuation des garnisons égyptiennes encerclées au Soudan du Sud fut menée avec succès par le Ras Alula mais Londres qui avait secrètement négocié avec Rome et qui désirait favoriser l’expansion de l’Italie pour contrer celle de la France, ne tint aucun compte de l’accord signé avec Johannès IV et incita les Italiens à occuper rapidement Massawa avant les Ethiopiens.

 

L’OCCUPATION DE MASSAWA

Le gouvernement italien avait rassemblé un premier corps expéditionnaire d’environ 800 hommes commandé par le Colonel Saletta. Embarqué sur le cuirassé Principe Amedèo et sur le paquebot Gottardo il quitta Naples le 27 janvier 1885. A Port-Saïd, le Principe Amedèo ne pouvant franchir le canal de Suez, les troupes furent rassemblées sur le Gottardo à bord duquel se trouvait l’amiral Caimi, Commandant les forces navales italiennes en mer Rouge et Commandant en Chef de l’expédition.

Arrivé à Massawa le 5 février au matin, escorté et appuyé par les bâtiments de guerre Vespucci, Garibaldi, CastelfidardoMessagero, Esploratore et Barbarigo, l’amiral Caimi trouva sur rade le navire de guerre britannique H.M.S. Condor commandé par le Commander Domville que Londres avait envoyé sur place avec un fonctionnaire britannique pour faciliter les opérations et prévenir le gouverneur égyptien.

Reçu à 11 heures 30 par le gouverneur de Massawa, Izzet Bey et en présence des Britanniques, l’amiral Caimi lui remit une lettre précisant l’objet de sa mission qui était d’occuper la place de Massawa et les alentours. Izzet Bey répondit que n’ayant pas les moyens d’empêcher le débarquement, il ne pouvait que protester149.

Carte 11

Massawa (1885)

 

Le Colonel Saletta et le Colonel égyptien commandant les troupes à Massawa et aux environs furent alors invités à se mettre d’accord pour le débarquement des troupes italiennes et les détails de l’occupation. L’amiral Caimi remit à Izzet Bey un exemplaire de la proclamation (en italien et en arabe) destinée à informer la population (annexe) et de 15 à 19 heures, les troupes italiennes furent mises à terre sans rencontrer la moindre résistance. Elles occupèrent les Forts de Ras Madur, Otumlo, Monkullo, la Péninsule Jezirat Jerraz et le palais du gouverneur. Les commandants de forts protestèrent par écrit mais, partout, le pavillon italien fut hissé conjointement avec le pavillon égyptien. Les navires de guerre italiens surveillaient les approches de Massawa car l’on craignait que le gouverneur de Djeddah, qui avait une réputation de fanatique, n’envoie des navires de guerre turcs à Massawa pour protester contre la violation du territoire ottoman.

A Rome, l’effectif des forces ayant débarqué à Massawa fut jugé insuffisant ; une deuxième expédition quitta Naples le 24 février 1885, à bord du paquebot Washington ; elle comprenait 1 600 hommes. Quelques renforts furent ajoutés par Assab et on peut noter que le maximum de forces déployées à Massawa fut de 125 officiers et 3 000 hommes de troupe. A ce total, il fallait ajouter environ 1 000 bachi-bouzouks, soldats irréguliers recrutés par les Egyptiens et enrôlés sous pavillon italien. Ce sont eux que le Colonel Saletta posta aux extrêmes limites des possessions italiennes (Emberimini, Macalillé, Dahlac, Saati, Arkiko, Arafali, etc.).

 

L’OCCUPATION D’ARAFALI (10 avril 1885)

Elle fut effectuée par l’aviso Esploratore, ayant à son bord le Colonel Saletta et un corps de débarquement. Une fois les troupes mises à terre, on hissa le pavillon italien aux côtés du pavillon égyptien et la garnison égyptienne resta temporairement à son poste malgré une protestation écrite du commandant du fort.

 

L’OCCUPATION D’ARKIKO (21 avril 1885)

Le Capitaine de Vaisseau Raffaèlo Corsi, qui avait remplacé l’amiral Caimi le 8 avril 1885, avait différé l’occupation d’Arkiko à la suite de nouvelles faisant état d’une avance du Ras Alula vers Massawa. Ce dernier n’était plus qu’à une heure et demi de marche de Monkullo avec 200 fantassins et 2 000 cavaliers. Ce n’est qu’après le départ de Ras Alula vers une destination inconnue mais qui pouvait être Akirko que Corsi décida de brusquer les choses et d’occuper ce point de la côte. Il le fit avec le croiseur Ancona qu’il commandait et une compagnie de débarquement de 90 hommes. La garnison égyptienne évacua le fort avec les honneurs militaires et on hissa le pavilon italien aux côtés du pavillon égyptien. Les marins de l’Ancona furent relevées le 22 par une compagnie d’infanterie.

En fait, il semble bien, d’après les rapports italiens, que l’arrivée de l’Ancona coïncida plus ou moins avec un raid sur Arkiko effectué par des éléments du Ras Alula150.

 

L’OCCUPATION DES ILES DAHALAK (8 juin 1885)

A la suite de rumeurs plus ou moins fondées qui faisaient état de la prochaine occupation des îles Dahalak par une puissance étrangère, rumeurs confirmées par le gouvernement italien, le Capitaine de Vaisseau Corsi et le Colonel Saletta effectuèrent une reconnaissance de l’Archipel, le 27 avril 1885 avec deux torpilleurs. Après avoir visité le village de Nokra et le Ghubbet-Sognaa, ils décidèrent l’occupation des îles

Celle-ci fut effectuée par le Capitaine de Corvette Alberto Delibero et trois torpilleurs. Le Commandant italien était accompagné par le fils du Naib de Monkullo, Sheik Hassan, porteur d’une lettre du gouverneur égyptien de Massawa et par l’agent égyptien chargé du recouvrement des impôts aux Dahalak, Al Mahmur Hassan Idriss. Le Chef des Dahalak était alors Mohamed Issa Garagh. L’accord se fit sur les bases suivantes : occupation italienne de tout l’archipel des Dahalak. Le pavillon italien sera hissé sur les points ci-après : Nokra, à l’entrée du Ghubbet, Dahalak Kebir et Salheit. Une compensation mensuelle de 20 thalers pour Mohamed Issa Garagh et de 10 thalers pour les autres chefs dépendant de lui sera versée par le gouvernement italien151.

 

LA PROCLAMATION DU PROTECTORAT SUR LA COTE ENTRE ASSAB ET MASSAWA (22-26 JUIN 1885)

Cette mission fut confiée au Capitaine de Frégate Marchese, commandant l’aviso Esploratore.

 

Carte 12

Côte de l’Erythrée

Arrivé à Assab le 19 juin, Marchese prit à son bord le Commissaire civil, le gouverneur Pestalozza et fit d’abord escale à Edd. C’était alors un village de 70 à 80 cabanes avec quelques puits. Deux chefs se partageaient l’autorité. Sheikh Mahmud Semanter pour le village maritime et Sheikh Hamed Eda qui était en relations avec les tribus de l’intérieur. Ce fut à ce dernier que fut confié le pavillon italien, mais la même indemnité mensuelle fut promise aux deux chefs. Il n’y avait à Edd aucune trace de la souveraineté égyptienne.

La prochaine escale fut Madir (Meder) Le Chef en était le Sheikh Mohamed Osman mais il partageait son autorité avec quelques notables. Comme à Edd, la souveraineté égyptienne était inexistante. Des relations existaient avec les populations éthiopiennes de l’intérieur mais elles étaient plus ou moins bonnes.

Le Sheikh et les notables auprès desquels Marchese avait envoyé des natifs d’Assab, embarqués à bord de l’Esploratore reçurent amicalement les représentants italiens et ne montrèrent aucune aversion à l’idée d’accepter le protectorat de Rome. Cependant, connaissant les bénéfices retirés par les Sultans d’Assab de la vente de leur territoire, ils fixèrent, d’après les Italiens, des indemnités de plus en plus fortes. L’accord ne put se faire et Marchese, conformément à ses instructions, après avoir débarqué une partie de son équipage en armes, fit déclarer aux notables que le gouvernement italien établissait son protectorat sur la côte dankalie. L’Esploratore quitta Madir sans que le pavillon italien fut hissé à terre.

Le même jour, le navire italien mouillait à proximité de l’île Howakil. A Madir, Marchese avait embarqué un notable de Howakil, Somal Mohamed qui s’occupait des problèmes de l’île lorsque le véritable Sheikh était absent, ce qui était le cas. Somal Mohamed accepta le protectorat et le pavillon italien pour Howakil et toutes les îles adjacentes. Il reçut une déclaration écrite en arabe et en italien et une pension mensuelle.

Le 26 juin au soir, L’Esploratore mouillait devant l’île de Dissei, dans le golfe de Zula et sur laquelle flottait un grand pavillon égyptien. Le lendemain matin, Marchese, reçut la visite du Chef du village, Mohamed Ibrahim et du Sheikh Mohamed, oncle du Sultan de l’Aoussa, Mohamed Hanfari. Il vint aussi des notables du village de Makanile. Le Sheikh promit de déclarer son île sous protectorat italien et de hisser le pavillon à la place du pavillon égyptien152.

L’île recevait de temps à autre la visite de représentants éthiopiens mais les relations avec eux ne semblaient pas particulièrement bonnes.

Après avoir effectué la même cérémonie à proximité du village de Burale, sur la côte ouest du golfe de Zula, L’Esploratore rallia Massawa le 28 juin 1885.

 

CONSÉQUENCES DE L’OCCUPATION ITALIENNE LES DIFFICULTÉS AVEC L’ÉTHIOPIE ET LA RUPTURE

En quelques mois de l’année 1885, l’Italie, grâce à sa marine et à un esprit de détermination particulièrement remarquable, avait établi son protectorat d’Assab à Massawa. Dans l’esprit du gouvernement de Rome, ces opérations n’étaient que le prélude à un projet de grande envergure qui avait pour but, avec la collaboration de la Grande-Bretagne, d’atteindre le Soudan jusqu’à Khartoum. La chute de cette ville et la mort de Gordon modifièrent ces plans et la Grande-Bretagne résolut d’agir seule pour redresser la situation et écarter l’Italie.

A Rome, les partisans d’une expansion vers l’intérieur à partir de la côte étaient en majorité et le gouvernement royal décida de la soutenir à partir de Massawa, qui était le seul port valable de la région. Il décida également de ménager l’Ethiopie et d’engager avec ce pays des négociations diplomatiques. Celles-ci avaient déjà débuté par l’accord de 1884 avec Ménélik, Roi du Choa et par une correspondance échangée entre ce souverain et le Roi d’Italie.

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A Massawa, le Colonel Saletta avait été remplacé fin septembre 1885 par le général Gené nommé gouverneur civil et militaire et commandant en chef de toutes les forces italiennes. Le 2 décembre 1885, le général Gené proclama la souveraineté de l’Italie, fit retirer tous les pavillons égyptiens et embarquer sur un navire de la Société khédiviale, à destination de l’Egypte, les 200 soldats égyptiens qui restaient à Massawa sous le commandement d’un major.

On comprend que la nouvelle de l’occupation de Massawa par les Italiens ait été mal reçue par les Ethiopiens. En 1875 et 1876, ceux-ci avaient écrasé les forces egyptiennes mais ces deux succès ne leur avaient pas permis d’accéder à la mer. Maintenant que les Egyptiens évacuaient le pays, les Italiens les devançaient avec la complicité de la Grande Bretagne et leur enlevait de nouveau l’espoir de posséder un port sur la mer Rouge. Une mission italienne (Ferrazi-Nerazzini) avait été envoyée auprès de Johannès IV mais elle n’avait proposé que la reconduction des termes du traité Héwet par lequel la Grande Bretagne et l’Egypte prenaient l’engagement d’assurer la liberté de transit de toutes les marchandises à destination de l’Ethiopie, à partir de Massawa, y compris les armes et les munitions.

Cet accord n’était qu’apparent et apparaissait comme de plus en plus précaire.

Le Ras Alula, le chef incontesté des forces éthiopiennes de la province, bloquait Massawa du côté de l’intérieur et empêchait toute caravane d’arriver à la côte. Le 12 janvier 1887, il adressait une lettre au général Gené et lui demandait que les troupes italiennes évacuent Ua-a et Zula (voir annexe). Ce dernier, pour élargir les défenses de Massawa faisait occuper Sahati le 25 janvier, ce qui provoqua une réaction du Ras Alula. En route pour dégager Sahati, une colonne de 500 hommes sous le commandement du Colonel de Cristofori fut surprise à Dogali et complètement anéantie le 26 janvier 1887. Dans la nuit, les troupes italiennes abandonnèrent Sahati et Ua-a (voir annexe).

Rome envoya des renforts à Massawa et le 9 novembre 1887, le général San Marzano assura le commandement d’un corps de 20 000 hommes. Il réoccupa Sahati le 3 février 1888.

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L’Italie, de son côté, ne pouvait compter que sur elle-même. Après avoir été désapprouvée par la Grande-Bretagne et l’Egypte, lors de son occupation d’Assab, elle avait été ensuite soutenue par Londres pour débarquer à Massawa ; mais cet appui lui avait été retiré dès que les garnisons égyptiennes du Sud-Soudan dégagées par le Ras Alula avaient pu être rapatriées sur l’Egypte par Massawa. La Grande Bretagne ne tenait pas à partager avec l’Italie la moindre zone d’influence au Soudan ; l’occupation de la côte d’Assab à Massawa par les Italiens lui permettait d’écarter la France avec laquelle elle avait de sérieuses rivalités en mer Rouge et cela lui semblait suffisant. Londres pensait également que l’expansion de l’Italie vers l’intérieur, à partir de Massawa, rencontrerait une forte opposition éthiopienne et qu’elle serait relativement limitée.

L’analyse des événements de l’année 1887 qui marquent la rupture entre l’Italie et l’Ethiopie fait apparaître plusieurs points obscurs qui suscitent quelques questions.

Tout d’abord, est-ce le retrait du pavillon égyptien à Massawa et aux environs, le 2 décembre 1885, qui influença l’attitude éthiopienne ?

Depuis le 5 février 1885, date du débarquement italien, le Ras Alula conservait une attitude réservée et hostile mais aucune attaque contre les Italiens n’avait été esquissée. La présence des Egyptiens aux côtés des Italiens à Massawa pouvait être interprétée comme la possibilité pour Rome de se ménager un simple point d’appui en mer Rouge, sans ambition coloniale. C’était en fait, le raisonnement qui avait prévalu pour justifier l’occupation d’Assab.

En second lieu, l’année 1886 avait été celle des négociations avec l’Ethiopie (Mission Ferrari-Nerazzini) et aucun événement important ne s’était déroulé. Le point extrême de l’avance italienne était Sahati, à 20 kilomètres de Massawa tandis que le Ras Alula était à Ghinda, à 30 kilomètres des postes italiens.

Ce fut l’attaque de Sahati par le Ras Alula, le 25 janvier 1887 qui provoqua la rupture et ouvrit les hostilités.

Aussi, peut-on se poser la question : le Ras Alula a-t-il agi de sa propre initiative, sans en informer Johannès IV ou a-t-il déclenché les hostilités en plein accord avec l’Empereur ? Le fait que le Souverain se soit rendu, le 26 juin, à Ghinda, quartier général du Ras Alula, après la destruction de la colonne de Cristofori, ne fournit pas de réponse claire. D’autre part, le Ras Alula, dans sa lettre du 12 janvier 1887 ne mentionne pas Massawa mais exige l’évacuation de petits postes italiens à Ua-a et Zula.

Massawa avait été sous la domination de l’Empire ottoman depuis 1558 et sous celle du Khédive d’Egypte depuis 1865. La coexistence avec l’Ethiopie n’avait pas posé de problèmes majeurs jusqu’en 1875. Les hostilités avaient été provoquées par la politique aventureuse du Khédive Ismaïl et de Munziger et non par l’attitude éthiopienne.

Aussi, il est permis de penser que la réaction du ras Alula, et peut-être celle de Johannès IV, ont été dictées par la crainte de voir les Italiens reprendre à leur compte les idées du Khédive Ismaïl, ce qui semble bien avoir été les intentions de Rome.

 

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Notes:

138 Ministro degli Affari Esteri (Visconti Venosta) à R. Agente e Console Generale in Egitto, Firenze 16 aprile 1870).

139 Ufficio Storico R. Marina, L’Opera della R. Marina in Eritrea e Somalia, Roma-Istituto Poligráfico dello Stato, 1929-AnnoVII. Capitolo I, p. 9.

140 R. Agente e Console Generale in Egitto, (G. de Martino), al Ministro degli Affari Esteri, (Alessandria 8 luglio 1870).

141 Ufficio Storico R. Marina… (voir 2)… Ibid… p. 41. Rapport du Capitaine de Frégate de Amezaga.

142 Ibid, p. 55 et suivantes… Rapport du Capitaine de Frégate Frigério.

143 Ibid, p. 47 et suivantes, Rapports du L.V. Raffaele Volpe et du C.F. Frigério.

144 Ibid, p. 60, Rapport du Capitaine Frigério.

145 Il R. Commissario di Assab al Ministro degli Affari Esteri, Aden 14 giugno 1881.

146 Il Regente l’Agenzia e Consulato générale in Egitto al Ministro degli Affari Esteri, Anesse : traduction d’une dépêche de M.M. Ibrahim Pacha Roudi et Ala-El-Din Pacha à Beilul, expédiée par voie d’Aden à la date du 7 août 1881 à S.E. Le ministre de l’Intérieur au Caire, (24 agosto 1881).

147 Telegramma Il Ministro degli Affari Esteri (Mancini) à R. Ambasciatore in Constantinopli, (25 gennaio 1885).

148 HCf supra, « Rivalité entre l’Egypte et l’Ethiopie dans la mer Rouge à la fin du XIXe siècle ».

149 Il commandante delle Forze Navali nel Mar Rosso al Ministero della Marina (Massawa 6 Febbraio 1885).

150 Il Commandanté delle Forze Navale al Mar Rosso al Ministero della Marina (Massaua 6 febbraio 1885)

151 Ufficio Storico R. Marina, L’Opera della R. Marina in Eritrea e Somalia-Roma, Istituto Poligráfico dello Stato – 1929 – Anno VII- Capitolo III, p. 87.

152 Marchese note dans son rapport que les habitants de l’île de Dissei semblent ignorer qu’ils sont sous la protection de la France. (Traité Russell-Negoussié 1859. Ce traité n’ayant jamais été ratifié par le gouvernement français de l’époque, la prise de possession n’eut jamais lieu et Paris abandonna ses droits. Mémoires et Documents Affaires étrangères, Mer Rouge, tomes I et III, Paris, 1872).

 

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