Chapitre VII – RIVALITÉ ENTRE L’ÉGYPTE ET L’ÉTHIOPIE DANS LA MER ROUGE À LA FIN DU XIXe SIÈCLE

Munziger, entré au service de l’Egypte le 23 avril 1871 comme Gouverneur de Massawa à la place d’Alaeddin Bey, observait avec attention la situation dans les provinces du Tigré voisines du territoire soumis au Khédive et où des luttes continuelles entre les Chefs Ethiopiens Gobazié et Kassa avaient ruiné le pays.

Ces événements posaient la question des relations entre l’Egypte et l’Ethiopie. Dans une lettre de Massawa, du 1er mai 1871, adressée au Khédive, Munziger analysait ainsi la situation :

« Nous n’avons pas de frontières précisées à l’ouest. Si nous sommes amis avec ceux qui règnent aujourd’hui, il faut tâcher de rectifier les frontières, surtout au nord, c’est à dire essayer d’annexer les pays, Bogos, Halhal, Maréa qui n’appartiennent à l’Ethiopie que par peur d’être pillés. L’Ethiopie ne s’en occupe pas autrement. La population de cette contrée dont j’ai été le conseiller pendant plusieurs années me demande aujourd’hui ce que je vais faire d’eux, maintenant que je suis Gouverneur de Massawa. S’ils se donnent à l’Egypte, faut-il les encourager ? Si cela parait trop osé et qu’une partie de ses habitants, las de leur existence précaire, viennent s’établir chez nous et désirent devenir sujets de Son Altesse, faut-il les recevoir ?

« La même question se pose pour le Hamacène. Voilà des milliers de gens pillés et tracassés par les différents chefs qui se disputent le pouvoir ; ils se sont réfugiés sur les frontières du Barka et du Samhar. Il ne faudrait qu’un mot et toute cette population s’établirait chez nous.

« Cela, certes, ne serait pas attaquer l’Ethiopie que de donner asile à tous ces malheureux et si ces princes d’Ethiopie, qu’ils s’appellent Kassa ou Gobazié, le prennent en mal, ne sommes nous pas dans le droit de protéger ces émigrés ?

« La situation de l’Ethiopie elle-même peut créer des complications, voila Kassa et Gobazié qui sont les principaux lutteurs. Si l’un d’eux prend le pays et consolide son pouvoir, nous aurons de la peine à tenir la côte et le Taka. Si Gobazié vient attaquer Kassa, ce dernier aura besoin de nous et cela pourra nous faire obtenir nos frontières naturelles. »

Telles étaient les vues de Munziger passé au service de l’Egypte. L’idée maîtresse était de perpétuer les divisions politiques de l’Ethiopie de se faire, le cas échéant l’auxiliaire du Prince du Tigré et, à la faveur du service rendu, d’obtenir une rectification des frontières du Soudan avantageuse à l’Egypte.

« Il faudrait tâcher de profiter des événements en Ethiopie pour avoir les Bogos et dépendances » écrit-il encore « Ce n’est pas beaucoup en lui-même mais c’est énorme pour consolider la possession du Taka. Je pense qu’il serait facile de persuader la France que c’est le meilleur moyen de protéger la mission catholique qui s’y trouve »- On voit poindre ici l’idée de l’occupation du pays des Bogos que le Khédive réalisa l’année suivante et qui fut à l’origine de toutes les difficultés qui surgirent entre l’Egypte et l’Ethiopie134.

La lutte entre Gobazié et Kassa se termina le 11 juillet 1871 par la victoire de Kassa, près d’Adoua, et fut suivie par son couronnement comme Empereur le 13 janvier 1872, sous le nom de Johannès.

Mais le 26 février 1872, Alaeddine Bey, Gouverneur du Takka, rend compte au Caire qu’une troupe d’Ethiopiens venant d’Adiabo, avait attaqué deux villages habités par les Basen, tué une cinquantaine de personnes et s’étaient emparés d’un grand nombre de bestiaux et de 600 individus.

Au moment où ce rapport parvint en Egypte, Munziger se trouvait au Caire. La nouvelle de l’invasion du territoire du Soudan conduisit le Khédive à envisager une prompte riposte. En guise de représailles et aussi, dans le dessein de clarifier les frontières, il décida d’occuper sans plus tarder la région des Bogos. Il renforça la garnison d’Amideb et envoya par mer, au début de juin 1872, à Munziger, à Massawa, un bataillon soudanais pour procéder à l’occupation des Bogos.

Munziger quitta Massawa le 27 juin 1872 et rejoignit ses forces près de Kalamet. Le 4 juillet, il était au Senhit et établit son camp à 1 kilomètre de Kéren.

Les habitants du Hamacène manifestaient le désir de se soumettre à l’Egypte et envoyaient constamment des émissaires à Munziger pour l’inciter à s’emparer de leur pays. « Cette région représente la clef de l’Ethiopie », écrivait Munziger, « une fois prise, on ne craindra plus rien, la paix et la sécurité règneront dans toutes les régions dépendant du Gouvernement mais comme je ne connais pas encore les intentions du Roi d’Ethiopie relativement au Senhit, à savoir s’il va rester tranquille ou organiser un mouvement quelconque à la suite de la prise de cette région qu’il désapprouve en raison du profit qu’il en tirait, je ne peux m’emparer du Hamacène surtout que, lorsque j’eus l’honneur d’être reçu au Caire en audience par son Altesse, un ordre supérieur me fut rendu de ne pas dépasser le Senhit. Pour tranquilliser ces émissaires, j’ai promis de m’emparer de cette région par la suite »135.

Munziger comptant donc ne s’avancer dans sa conquête qu’avec circonscription. Son attitude future dépendait de la réaction que manifesterait l’Empereur Johannès en apprenant l’occupation par les Egyptiens de la province de l’Ainseba qu’il considérait comme sienne.

Il semble que le premier mouvement de Johannès ait été de repousser la force par la force. Mais était-il prudent de s’engager dans un conflit avec le Khédive alors que les Gallas restaient insoumis dans le sud, que la solidité du trône était incertaine, que les rebelles Haïlou Wolde Guorguis et Aba Kassaï réfugiés en territoire égyptien avaient fait des offres de service aux Turcs ? Tel est sans doute le langage que tinrent à Johannès les conseillers influents avec qui Munziger avait noué des intelligences et qui ne cessaient de préconiser l’entente avec l’Egypte. Même le colonel Kirkman, britannique au service de Johannès, semble avoir joué, en cette occasion, un rôle pacificateur. Le 21 juin précisément, était arrivé à Massawa le navire de guerre britannique Kwang Toung commandé par le Capitaine Prideaux qui apportait, avec des présents de la Cour d’Angleterre, des lettres de la Reine et de Lord Granville pour le Prince. Devant ce témoignage de bonnes dispositions du gouvernement britannique, sans doute les services qu’avait rendus Kassa quatre ans plus tôt à l’Angleterre, lors de la guerre contre Théodoros, ne seraient -ils pas invoqués en vain à l’heure où l’Ethiopie avait besoin d’un appui pour résister à l’entreprise du Khédive d’Egypte. Aussi, cédant aux conseils de modération et de sagesse que lui donna son entourage, Johannès résolut de ne pas brusquer les choses et de solliciter en premier lieu l’intervention diplomatique du Gouvernement anglais.

Il fit parvenir des lettres à la Reine Victoria, à Lord Granville, Secrétaire d’Etat pour les Affaires Etrangères, à Monsieur Thiers, Président de la République Française et aux souverains d’Autriche, d’Allemagne et de Russie.

En Egypte, comme en Europe, l’opinion demeurait très désorientée en raison du secret maintenu par le gouvernement égyptien sur cette affaire. D’une manière générale, on s’accordait à penser en Egypte que le Khédive agissait d’accord avec la Porte et peut-être même à l’instigation de la Russie. Aussi, dans les Chancelleries, comme dans les cercles politiques et la presse, c’était un concert de critiques qui s’élevait à l’encontre d’Ismaïl Pacha soupçonné de vouloir la ruine de l’Ethiopie.

Ces suppositions, ces rumeurs ne détournèrent pas le Khédive de sa ligne de conduite. Après avoir envoyé de nouveaux renforts militaires à Massawa et dans le Taka, il laissa Munziger engager des tractations avec Johannès par l’intermédiaire de son hommes de confiance : Franz Hassen. Ces négociations secrètes n’eurent pas de suite et , en octobre 1872, Johannès invita les grands Ras d’Ethiopie à se joindre à lui pour attaquer les populations nouvellement rattachées à l’Egypte et les troupes khédiviales du Senhit.

En présence de cette menace, l’Egypte ne pouvait rester inactive. Elle se devait de se rechercher des appuis, des alliés parmi ceux qu’inquiétait la politique d’expansion de Johannès, afin de pouvoir, le cas échéant, lutter avec succès contre lui. Au sud de Massawa, les cheiks de la Côte des Danakils venaient précisément à cette époque de faire leur soumission à l’Egypte, à l’exception des cheiks de Beiloul et de Raheita. En outre, Munziger envisageait d’annexer avec un bataillon, la province de l’Aoussa. Au sud des Woolo-Galla, et constamment en guerre avec eux, Ménélik, Ras du Choa, cherchait à la même époque à ouvrir des rapports avec les pays étrangers. En novembre 1872, par l’intermédiaire d’Aboubekr Ibrahim, Gouverneur de Zeilah, il adressa au Khédive une lettre et des cadeaux136.

Le Ras Woronya qui régnait sur l’Amhara avait, de son côté, envoyé un émissaire au Caire, en mai 1872. Ainsi, le Khédive était entré en relations amicales avec les Ras qui partageaient avec Johannès l’Empire d’Ethiopie : Woronya dans l’Amhara et Ménélik dans le Choa. Quant au Ras de Gondar, il fut tenu à l’écart à cause d’un différend à propos de Gallabat qui fut occupé par les troupes du Khédive.

Quant à Johannès, il était tenu en respect par les troupes qui stationnaient aux Bogos et à Massawa ainsi que par celles que le moudir de Takar avait établies à Amideb. Aussi, pour trancher avec l’Egypte le conflit provoqué par l’occupation des Bogos, il s’en remettait à l’Europe dont il avait sollicité l’arbitrage par l’entremise du Colonel Kirkman.

Le 18 décembre 1872, furent signées les réponses que la Reine Victoria et Lord Granville adressaient aux lettres du Roi Johannès, réponses rassurantes quant aux intentions du Khédive, dont les plus récentes menaces étaient passées sous silence. A Vienne et à Berlin, sous l’influence de Bismark, on était d’avis de ne pas donner suite à la demande de Johannès pour ne pas troubler de bonnes relations avec l’Egypte. Quant à Paris, on avait aucun désir d’intervenir dans les démêlés du gouvernement égyptien avec Johannès.

Ainsi, l’occupation des Bogos, accomplie subrepticement en juin 1872, avait donné naissance, entre Johannès et le Khédive à un conflit qui, pour être demeuré jusque là pacifique, n’en retenait pas pas moins l’attention des grandes chancelleries européennes. Quant à la menace proférée par le Khédive de pénétrer en Ethiopie et de s’emparer par la force du Hamacène, elle avait provoqué une réaction très vive de la Grande-Bretagne.

L’Egypte resserrait chaque jour son étreinte autour de l’Ethiopie. La politique du Khédive se dessinait si nettement que Monsieur de Vogüe, Ambassadeur de France près la Sublime Porte, écrivait dans les termes suivants au Duc de Broglie, ministre des Affaires étrangères137 :

« L’idée favorite du Khédive, en ce moment, est la mise en valeur ou plutôt l’exploitation des régions centrales de l’Afrique. Esprit à la fois chimérique et calculateur, il caresse le rêve d’un grand empire africain fondé par son génie, ouvert à la civilisation par son activité et destiné à fournir à ses finances surmenées des ressources qu’il croit inépuisables. Le centre des opérations projetées est le vaste triangle compris entre le Nil Blanc, la rivière Atbara et les montagnes de l’Ethiopie. Cette Mésopotamie qui peut avoir 100 lieues de largeur à la base et une hauteur d’environ 150 lieues, semble être d’une grande fertilité ; arrosée par les deux branches du Nil et par les affluents qui descendent des montagnes éthiopiennes, elle parait susceptible de recevoir toutes les cultures tropicales et de produire du coton, canne à sucre, café ; une population que le Khédive évalue à 4 millions de noirs fournirait des travailleurs soumis. Le projet d’Ismaïl Pacha est de construire un chemin de fer qui commençant à Khartoum suivrait la vallée du Nil et apporterait au Caire les produits d’une exploitation intensive. Une autre ligne ferrée partant de Khartoum ou de Chendi se rendrait à Massawa et relierait à la mer Rouge ce nouveau centre de production.

« Les expéditions dirigées contre les confins de l’Ethiopie ont pour but immédiat d’assurer l’exécution de ce plan. Sont-elles en même temps destinées à préparer des projets plus étendus ? Nubar Pachar le nie absolument. Tant qu’il sera appelé à donner des conseils au Khédive, dit-il, il s’opposera résolument à toute idée de conquête en Ethiopie. L’occupation de ce royaume serait, dans son opinion, une cause de ruine pour l’Egypte, obligée d’entretenir un corps de troupes nombreux pour contenir des populations belliqueuses et garder un pays peu fertile. Il comprend en outre, les côtés délicats d’une guerre déclarée à un peuple chrétien par un prince musulman et, bien que, suivant lui, les missionnaires européens appellent de tous leurs voeux l’intervention égyptienne, il ne voudrait pas assumer la responsabilité d’un conflit de de genre.

« Malgré les dénégations de Nubar Pacha, il est permis de penser que l’annexion de l’Ethiopie fait partie du vaste programme d’avenir que Ismaïl Pacha a rêvé pour l’Egypte. S’il recule devant un expédition armée et une conquête militaire, il a peut-être songé à des moyens moins violents. C’est du moins ce que l’on pourrait être amené à conclure de ses opérations sur la mer Rouge.

« Vous n’ignorez pas, Monsieur le Duc, que, de ce côté, les progrès des Egyptiens ont été assez sensibles ; non seulement ils ont poussé leurs excursions au sud de Massawa et amené les Italiens à renoncer à la Baie d’Assab mais ils ont étendu leur action en dehors du détroit de Bab el-Mandeb ; un établissements a été fondé par eux à Berbéra, sur le golfe d’Aden à plus de 60 lieues au delà du détroit. Leur prétention actuelle est de considérer tout le littoral africain de la mer Rouge comme une dépendance de l’Egypte. Si, passant de la théorie au fait, ils arrivent à occuper fortement toute cette côte, on conçoit que des circonstances puissent se produire où l’Ethiopie, serrée de toutes parts, sans communications ni avec la mer ni avec le Nil, soit pour ainsi dire à la merci de l’Egypte et forcée d’accepter ses conditions ».

 

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Notes:

134 G. Douin, Histoire du règne du Khédive Ismaïl, tome III, L’Empire africain, 2e partie, (1869-1873), p. 324.

135 A.A. Dossier 3/7, Munziger au Mihradar du Khédive, Senhit, 14.07.72

136 Cf A.A. Carton 19, pièce 130, Aboubekr Ibrahim au Khédive, 27 novembre 1872- Aboubekr envoya au Caire son fils Ibrahim pour porter les lettres et les présents du Ras du Choa.

137 A.E. Turquie 395, Monsieur de Vogüe au ministre des Affaires étrangères, Thérapia, 24 juin 1873.

 

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