Chapitre VI – L’OCCUPATION EGYPTIENNE DE LA CÔTE DES SOMALIS (1874-1884)

Lorsque les Anglais débarquèrent en Egypte en 1882, le Khédive exerçait sa domination sur de vastes territoires situés entre la Haute Egypte et le Lac Victoria. Le cours entier du Nil lui appartenait depuis sa course jusqu’à son embouchure.

Dès 1820, le Soudan avait été annexé à l’Egypte par Méhémet Ali. Cette conquête lui avait permis, pour sa propre sécurité, d’éloigner vers le sud sa turbulente armée et de supprimer les derniers mamelucks qui avaient trouvé refuge dans ce pays. L’autorité égyptienne fut rapidement étendue à Fazogli et, à l’ouest, vers les frontières du Darfour. En 1882, Khartoum devenait le centre de l’administration. Les vingt premiers gouverneurs de 1825 à 1877, furent égyptiens. A la mort de Méhémet Ali en 1849, la puissance égyptienne atteignait le Nil à Fachoda et comprenait, dans l’est, toute la région Béja, Kassala et le Taka, le long de la frontière avec l’Ethiopie. Pour lutter contre l’esclavage et la corruption de l’administration, des européens furent nommés comme gouverneurs. Les premiers furent Samuel White Baker (1869-1871) et Charles Georges Gordon (1874-1879).

Le Khédive Ismaïl (1863-1879) étendit les frontières de l’Egypte dans toutes les directions. Vers le sud, Samuel Baker atteignit les frontières d’Unyoro, mais son successeur, Gordon, préféra évacuer la garnison égyptienne la plus au sud, dans le pays Bari. Le Darfour fut annexé en 1874 par Zobéïr, un prince arabe, trafiquant d’esclaves semi-indépendant, au nom d’Ismaïl. La rébellion du Bahr-El-Ghazal, suscitée par le fils de Zubéïr, Soleiman fut écrasée par Romolo Gessi, un des lieutenants de Gordon. Un autre assistant de Gordon, le docteur allemand Emin gouvernait la Province équatoriale, au nord du Lac Albert et un officier autrichien, Slatin, commandait à Kordofan.

Toutes ces conquêtes avaient été régularisées par des Firmans impériaux, notamment ceux de 1873 et 1875 qui en avaient confié l’administration au Khédive à titre héréditaire. Cet ensemble, grand comme quatre fois la France, était donc bien placé, en principe sous la souveraineté du Sultan, et pouvait donc être considéré comme faisant partie de l’empire ottoman.

En outre, l’Egypte prétendait que le gouvernement britannique avait reconnu sa juridiction par un accord du 7 septembre 1877100, sur la Côte des Somalis jusqu’au Ras Hafun (cap Guardafui)101.

L’Egypte ne pouvait occuper militairement cet immense ensemble et elle avait dans les provinces des représentants, sorte de Préfets, qui étaient spécialement chargés de percevoir les impôts et d’en expédier le montant au Khédive. Les points les plus importants : Karasko, Wadi-Halfa, Dongola, Korti, Berber, Khartoum, Métammeh, Kessala, Massaouah étaient le siège de garnisons militaires.

D’après un document officiel britannique102, c’est en 1874 que les Egyptiens établirent des garnisons dans les ports de la Côte des Somalis et acceptèrent, en particulier, de verser au sultan de Turquie une redevance annuelle de 18 000 livres sterling pour pouvoir exercer leurs droits à Zeilah. En 1874, Raouf Pacha, à la tête de 4 000 hommes prit possession du Harrar. Cette force composée pour 1/4 de Soudanais et pour 3/4 d’Egyptiens comprenait, outre l’infanterie, deux escadrons de cavalerie et de l’artillerie avec canons de montagnes et mortiers. Elle fut distribuée en gros, par la suite, de la manière suivante : 3 400 hommes au Harrar et, dans les provinces adjacentes, 600 entre Zeilah et Berbéra, avec des détachements à Tadjourah, Gildesse et Dubar.

L’omnipotence de ces garnisons, une administration déplorable, des impôts écrasants et une occupation brutale furent en partie les causes de la révolte du Soudan qui, en 1881, prit le nom de Mahdisme.

On sait que pour sauver les garnisons égyptiennes assiégées dans le sud par les Derviches, le gouvernement britannique signa le 3 juin 1884, un accord avec l’Empereur Johannès IV par lequel les forces éthiopiennes dégageraient et évacueraient les Egyptiens vers Massaouah pour qu’ils soient rapatriés en Egypte. En échange, l’Ethiopie devait recevoir Massaouah et tous les points d’appui égyptiens en Erythrée, en particulier ceux du district de Bogos. Le dégagement et l’évacuation des garnisons égyptiennes furent menées avec succès par le Ras Alula, mais Londres, qui avait secrètement négocié avec Rome et qui désirait favoriser l’expansion de l’Italie pour contrer celle de la France, fit entrer les forces italiennes à Massaouah, le 3 février 1885 dès que les Egyptiens l’eurent évacuées103.

En 1875, le Khédive Ismaïl avait de vastes ambitions et voulait contrôler, outre toute la vallée du Nil de sa source à son embouchure, l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Est. Pour cela, il souhaitait pouvoir établir une route entre Mombassa et les Grands lacs Africains. Cette vaste manoeuvre stratégique lui aurait également permis d’encercler l’Ethiopie avec laquelle il était, à cette époque, plus ou moins en guerre.

A cet effet, il monta une expédition maritime pour débarquer sur la Côte des Somalis, au sud de Guardafui ; et pour se saisir de divers points d’appui susceptibles de faciliter sa progression, du Jubaland vers Mombassa et Zanzibar. Cette expédition fut placée sous les ordres d’un Britannique, le Captain H.F. Mc Killop, un officier de la Royal Navy au service de l’Egypte et d’un Américain, Chaillé-Long, qui avait été recruté par Gordon, alors gouverneur du Soudan pour le compte du Khédive.

Quatre navires de guerre égyptiens, transportant 550 soldats, quittèrent Suez en septembre 1875. Le premier débarquement fut effectué à Brava, sans opposition, et le pavillon du sultan de Zanzibar fut remplacé par le pavillon égyptien. Une centaine de soldats égyptiens en constituèrent la garnison. Le second débarquement eut lieu à Kisimayo où les soldats du sultan se rendirent sans effusion de sang. Un troisième débarquement permit de se saisir de Lamu, à environ 300 kilomètres de Mombassa. Ces débarquements terminés, Mc Killop et Chaillé-Long furent très embarrassés et ne surent que faire de leurs conquêtes.

Ils n’avaient aucun moyen de transport terrestre pour rejoindre Gordon qui était alors en Afrique centrale et ne pouvaient espérer contrôler toute la côte avec de si faibles effectifs. En outre, ils n’avaient ni provisions ni charbon pour ravitailler leurs navires.

John Kirk, un compagnon d’exploration de Livingstone, qui était alors à Zanzibar, intervint vigoureusement pour protester contre le débarquement égyptien et alerta le Foreign Office à Londres. A cette époque, le gouvernement britannique, fortement soutenu par son opinion publique, n’était pas en faveur de la pénétration égyptienne en Afrique centrale et ses interventions au Caire amenèrent le Khédive à renoncer à son projet d’occupation de la Côte des Somalis au sud de Guardafui.

Carte 9

La vallée du Nil et les grands lacs (1870-1880)

 

 

Il donna l’ordre à Mc Killop de réembarquer ses troupes et l’expédition s’en retourna en Egypte. Elle n’avait duré que quatre mois104.

D’après le gouvernement britannique, l’Egypte exerça « de facto » sa juridiction sur la Côte des Somalis, au sud du détroit de Bal el-Mandeb, malgré la non-entrée en vigueur de l’accord anglo-égyptien du 7 septembre 1877, jusqu’en 1884, lorsqu’en raison de l’effondrement de l’autorité egyptienne au Soudan, il fut décidé que les Egyptiens retireraient leurs troupes de la totalité de la côte entre le détroit de Bab el-Mandeb et le Ras Hafun (cap Guardafui). En communiquant cette décision au gouvernement turc, Lord Granville fit une distinction entre la côte comprise de Bab-el-Mandeb à Zeilah, sur laquelle la souveraineté de la Turquie, sans être admise par la Grande Bretagne, n’avait pas fait l’objet de négociations et la côte entre Zeilah et le Ras Hafun où la prétention à la souveraineté du Sultan était formellement refusée par Londres. Il proposait aux Turcs, malgré le retrait des garnisons égyptiennes, de ne pas contester leur autorité sur Tadjourah et Zeilah s’ils décidaient de la maintenir, mais rejetaient catégoriquement leurs droits à l’est de Zeilah. Cette position était naturellement prise pour contrer, autant que possible, les projets de la France dans cette région105.

Pour en revenir à l’occupation égyptienne des côtes de la mer Rouge et des Somalis et pour bien préciser la situation diplomatique qui en résultait, il faut citer un Mémorandum rédigé en 1883/1884 par Gérard de Rialle, Directeur des Archives au ministère français des Affaires Etrangères. Ce document trace la situation politique de toute la côte africaine de la mer Rouge et du golfe d’Aden et situe parfaitement les positions respectives de l’Egypte et des grandes puissances106.

Nous allons examiner maintenant l’occupation égyptienne au sud du détroit dans les différents points où les détachements égyptiens tenaient garnison.

Il faut signaler, à ce sujet, la rareté des sources françaises sur cette occupation égyptienne.

IMPLANTATIONS DES DÉTACHEMENTS ÉGYPTIENS À PARTIR D’ASSAB ET AU SUD DU DÉTROIT DE BAB EL-MANDEB

Il ne semble pas que les Egyptiens aient occupé Assab. Les sources italiennes et britanniques ne parlent pas de présence égyptienne dans ce port. Le traité commercial du 10 février 1859, signé au nom de Roi de Sardaigne par l’Italien Sapéto, avec un représentant éthiopien présenté comme « Roi d’Ethiopie », ne mentionne pas l’Egypte pas plus que l’acte d’achat par Sapéto du Territoire d’Assab en 1869 et la prise de possession par l’Italie le 16 novembre de la même année107.

En mai 1881, le Commissaire civil Joseph Giuletti, l’Enseigne de Vaisseau Bigliéri et quelques voyageurs tentèrent une expédition de Beilul vers l’intérieur en vue d’étudier la possibilité de relations commerciales avec le pays ; ils furent tous massacrés. Le gouvernement italien protesta auprès du gouvernement égyptien et envoya dans les eaux d’Assab deux navires de guerre sous les ordres du Commandant Fugério.

L’Egypte tenta alors de s’installer à Raheita, au sud d’Assab, mais cette tentative échoua à cause de l’intervention des bateaux italiens. La situation s’aggravait lorsque la Grande Bretagne cessa de soutenir l’Egypte et reconnut à l’Italie la propriété des territoires qu’elle avait achetés.

Aussi, l’Egypte protesta-t-elle vigoureusement dans un mémorandum du 6 juillet 1881 remis par le gouvernement du Khédive au consul général d’Italie au Caire.

Henri Lambert, dans son journal108, note ses débarquements à Obock les 26 avril 1856 et 2 septembre 1856. Il relate que les gens d’Obock lui apprirent qu’il était, à leur souvenance, le premier européen à débarquer sur la côte. Il n’y avait aucune trace d’occupation étrangère, en particulier turque, alors qu’en octobre 1855, Lambert signale que la garnison d’Hoddeidah, de l’autre côté de la mer Rouge, était composée de 1 200 soldats turcs « fort mal disciplinés » dit-il. Il ajoute que « ces soldats n’avaient pas été payés depuis 13 mois, lors de mon arrivée, ce qui avait amené la désertion de trois compagnies ».

L’amiral Fleuriot de Langle, instigateur du Traité du 11 mars 1862 qui nous permit de prendre possession d’Obock en mai de la même année avait débarqué en 1860 lorsqu’il faisait son enquête sur l’assassinat d’Henri Lambert et s’était assuré sur les lieux que les chefs locaux étaient bien indépendants. La Turquie ne pouvait faire valoir nul droit sur Obock et, du reste, depuis la prise de la possession par la France, aucune réclamation sérieuse ne s’était produite109.

Denis de Rivoire débarqua probablement à Obock en juillet 1866, mais il ne donne aucun détail sur ce séjour110. Il y retourna en 1880 et raconte, dans un livre publié à Paris111, qu’au cours d’une visite à Zeilah, à la fin de 1880, Abou-Bekre, Pacha et gouverneur de Zeilah, le prévint d’une tentative d’intervention à Obock. Selon Abou-Bekre, le capitaine égyptien commandant les troupes de Zeilah avait reçu du gouverneur égyptien du Harrar l’ordre d’envoyer un détachement à Obock et d’y installer une garnison. Abou-Békre l’aurait dissuadé d’intervenir et l’officier égyptien aurait abandonné ce projet.

Toujours dans le même livre, Denis de Rivoire fait le récit d’une autre tentative, récit qu’il tenait du Capitaine de vaisseau Vallon, Commandant le croiseur français La Clocheterie. Malheureusement, Denis de Rivoire ne donne pas la date exacte de cet incident :

« Lorsqu’au Caire, on apprit incident de l’expédition avortée de Zeilah, il fut aussitôt résolu de la renouveler mais en s’adressant cette fois à des fonctionnaires moins timorés. A Massaouah, un officier et des soldats s’embarquèrent discrètement sur un sambouck avec l’ordre d’atterrir à Obock et d’y planter le pavillon égyptien. Par malheur, nous nous y trouvions nous-mêmes. Que faire ? On voulait bien se livrer à un acte de gaminerie sans péril, mais affronter l’ombre d’un conflit quelconque, ce n’était point dans le programme. Il fut résolu, à bord du sambouck d’attendre notre départ. Et tranquillement, on jeta l’ancre, puis on se disposa sans bruit à faire la sieste jusque là. Dès que, sans nous douter de ce qui se tramait, nous nous fûmes éloignés et que la fumée de notre vapeur eut disparu à l’horizon, les Egyptiens, bien sûrs que nous ne reviendrions pas, sortirent peu à peu de leur cachette et commencèrent à se montrer. Quelques heures après, ils débarquaient et, sans s’écarter de la mer, sans risquer un pas plus loin que le rivage, ils y plantaient leur pavillon et inquiets et agités, regagnaient aussitôt leur embarcation déjà sous voiles pour fuir en toute hâte le théâtre de leur exploit.

 

En me narrant cette odyssée, M. Vallon ajoute qu’à peine averti, en sa qualité de Commandant de notre station des Indes, il avait expédié un aviso pour arracher le pavillon égyptien et que, depuis, il s’était rendu lui-même à Obock où toutes les choses étaient de nouveau en état. »

Un rapport du Commandant de l’aviso Le Vaudreuil, en date du 24 juin 1882, donne quelques précisions sur l’occupation égyptienne de la côte et de l’intérieur du pays entre Obock et Tadjourah112.

Mais la meilleure source reste certainement le rapport commun du Commandant de l’aviso L’Infernet et du Commandant de Cercle Lagarde, du 14 avril 1884, et qui fait un point exact de l’occupation égyptienne dans le golfe de Tadjourah113.

M. Henry Audon dans son « Voyage au Choa »114 débarqua à Obock en janvier 1885. Il se rendit le mois suivant, à Sagallo, à 30 kilomètres dans l’ouest de Tadjourah, où il fut accueilli par une petite garnison française et deux missionnaires suédois. Les Egyptiens avaient donc évacué Tadjourah à cette date.

Denis de Rivoire, dans son livre115, précise que Sagallo fut cédé au commerçant français Soleillet par le Sultan de Tadjourah, Mohammed Loïtah et rétrocédé ensuite à l’Etat français par Soleillet. Le croiseur Seignelay en prit possession en octobre 1884 et, quelques semaines plus tard, la même opération avait lieu à Tadjourah.

On peut donc placer l’évacuation des Egyptiens entre décembre 1884 et janvier 1885.

Henri Lambert116 débarqua à Tadjourah à trois reprises : le 17 octobre 1855, le 16 avril 1856 et le 4 septembre 1856. Il estimait la population de la ville à 3 000 habitants sous l’autorité d’un vieux Sultan Mohamed ben Mohamed qui, dit-il, « est indépendant du Pacha d’Hoddeidah, le gouverneur Mahmoud Pacha qui commande en chef tout le Yémen ». Le Sultan de Tadjourah avait reçu, après la première visite de Lambert, la visite d’un navire de guerre britannique avec, à son bord, le gouverneur d’Aden, qui l’avait mis en garde contre les Français. Il n’y avait donc aucune trace de Turcs à Tadjourah pendant les visites qu’y fit Lambert.

Fleuriot de Langle visita plusieurs fois Tadjourah entre janvier et juin 1861, lorsqu’il recherchait les assassins de Lambert mais il ne donne pas de détails sur l’état de la ville.

La note de Gérard de Rialle117 précise qu’une dépêche d’Henri Lambert du 5 juillet 1858, contient une lettre d’Abou Bekr qui offre de céder à la France ses droits sur Ras Ali et Ouano. La même note précise également qu’en 1858 et 1860, les Turcs n’étaient pas établis dans ces parages, le ministre français des Affaires Etrangères ne leur reconnaissait des droits ni sur Ouano ni sur le Gubbet Kharab et le Sultan de Tadjourah était indépendant.

Par contre, la même note souligne que les Britanniques avaient obtenu, par un Traité signé le 31 août 1840, entre le Capitaine Moresby et Mohamed ben Mohamed, Sultan de Tadjourah, l’îlot Bab, à l’entrée du Gubbet Kharab et les îles Musha, dans le golfe de Tadjourah.

Denis de Rivoire118, dans son livre, cite une tentative française pour s’établir à Tadjourah « du temps où Monsieur Thiers était Ministre ». Elle n’eut pas cependant de succès car nous fûmes devancés par les Britanniques. Cependant, il ne semble pas que ceux-ci s’y soient maintenus.

Langton Prendergast Walsh, qui fut vice-consul britannique à Berbéra à partir du 29 mai 1884, cinq mois avant le départ des Egyptiens, et ensuite Résident britannique à Zeilah, dit dans son livre119 qu’il assista à Suez à la fin de 1874, au départ de l’expédition égyptienne, chargée d’occuper la côte des Somalis, de Tadjourah à Berbéra. Elle comprenait, dit-il, deux navires de guerre égyptiens et trois transports de la Khédival Line. On peut donc placer l’occupation égyptienne de Tadjourah au début de 1875.

Walsh120 donne à propos de l’évacuation de Tadjourah par les Egyptiens la version suivante :

« En 1884, Abubaker Pacha, Chef d’une tribu Dankali et protégé français, était le gouverneur de Zeilah pour le compte du Khédive d’Egypte. Zeilah avait été louée à bail par le gouvernement égyptien au Pacha Turc d’Hoddeidah pour 18 000 livres sterling par an. Abubaker et cinq de ses fils étaient des marchands d’esclaves et « protégés français ». Ils embarquaient leurs « bois d’ébène » à Tadjourah, la ville des marchands d’esclaves. A l’ouest, le long de la côte, à Sagallo, les Egyptiens avaient un petit fort avec une garnison. Abubaker Pacha ordonna à la garnison de Sagallo d’amener le pavillon égyptien et de se retirer à Zeilah. Les Français s’établirent alors, à quelques kilomètres de Sagallo et, au départ des Egyptiens, occupèrent le fort malgré les protestations du Major Frederick Mercer Hunter, assistant politique du gouverneur d’Aden qui, dans cette affaire, avait été roulé par Abubuker et par son fils Bourhane, gouverneur adjoint de Zeilah. Aussi, Hunter, pour prévenir toute tentative d’extension des Français vers Zeilah, envoya dans cette ville un détachement de troupes britanniques pour sauvegarder les intérêts anglais et égyptiens. »

 

Denis de Rivoire121, quant à lui, fournit les précisions suivantes :

« Les droits prétendus, en vertu desquels dix ans auparavant, le Khédive Ismaïl-Pacha y avait placé garnison (à Tajourah) tout comme à Barbéra et à Zeilah n’avaient, en réalité jamais été reconnus, non seulement d’Abou Bekr qu’il en avait dépouillé et dont le titre de Pacha avait étouffé les protestations mais surtout des Chefs de tribus à l’entente desquels nous devions nous-mêmes Obock et plus tard Sagallo. On pouvait donc ne voir là qu’une simple occupation de fait dont la suppression rendait à ceux-ci leur pleine liberté d’action. Aussi, d’avance, toutes les mesures étaient concertées avec eux pour que la substitution de notre drapeau à celui des Egyptiens se produisit sans coup férir et bien nous en avait pris. Car une heure et demi, tout au plus, après qu’il eut été arboré, on vit un navire anglais approcher et mouiller devant Tadjourah. Nos amis d’Aden avaient eu la même pensée que nous : trop tard heureusement cette fois. »

 

Carte 10

Côte française des Somalis et Dépendances (1884)

Walsh122 dit qu’en 1854 Richard Burton visita Zeilah comme invité de El Haj Shermaki Bin Ali Salil, un Somali de la tribu des Habr Gerhajis et qui était, à ce moment-là, représentant du gouverneur d’Hoddeidah. Shermaki, d’après Walsh, était un ami et un supporter des Britanniques et, grâce à son appui et à son influence, Burton, accompagné par deux policemen d’Aden en uniforme se rendit facilement à Harrar123.

Ce Shermarki fut reconnu, par la suite, comme l’instigateur du meurtre de Lambert, avec la complicité d’Achmet Pacha, gouverneur d’Hoddeidah. Il fut arrêté par Fleuriot de Langle et embarqué à bord de l’aviso La Somme. Il mourut à bord de ce navire à Djeddah, pendant qu’on le transportait en Europe pour être livré à La Porte124.

Henri Lambert visita Zeilah les 16 octobre 1855, 12 avril 1856 et 9 septembre 1856. Voici qu’il en disait125 :

« Mon premier soin, en débarquant (16 octobre 1855) fut d’aller faire une visite au gouverneur du pays. Cet espèce de Commandant de place est sous les ordres du Pacha Turc d’Hoddeidah auquel il paie un tribut annuel ; il se rembourse sur les revenus de la douane dont le Pacha lui laisse la ferme ».

 

« Les tribus du pays ne reconnaissent pas son autorité et obéissent à leurs chefs respectifs. La population de Zeilah est d’environ 2 000 âmes, mélange de Somalis, d’Arabes et d’Indiens. Ces derniers sont des Banians faisant presque tout le commerce. »

« En 1862, dit Denis de Rivoire, cette place appartenait au Chef Abou-Bekr qui s’intitulait également prince d’Ambabo et de Tadjourah et qui en avait fait sa capitale et sa place d’armes. Il s’y était même fait construire un palais, lourde maison carrée en pierres qui dominait les cabanes de chaume et de torchis des habitants comme une citadelle et d’où il pouvait braver impunément les armées rudimentaires de ceux que, parfois, ses exactions ameutaient contre lui. Marchand d’esclaves par dessus le marché, mais doué d’une intelligence supérieure, c’était en effet des fruits de cet intéressant trafic qu’il avait tiré peu à peu les moyens d’édifier sa fortune politique » 126.

Denis de Rivoire débarqua à Zeilah en octobre 1880 où il trouva les Egyptiens. Abou Bekr était fonctionnaire du Khédive avec le titre de Pacha et de gouverneur. La garnison égyptienne est décrite en ces termes dans son livre127 :

« Le lendemain, dès l’aube, nous partons pour le camp…

 

Quelques soldats allaient et venaient, les bras ballants et des troupes de femmes de tout âge rapportaient sur le dos, dans des outres, la provision d’eau du ménage où celle qu’elles allaient débiter pour un modique salaire. Malgré l’heure matinale, la chaleur était étouffante…..

« Nous voila au camp. De maigres tamaris, sans feuillage et sans ombre, sont dispersés aux alentours ; derrière des buissons d’épines s’étiolent quelques pastèques maladives et quelques tomates rabougries. Dans le langage de l’endroit, cela s’appelle des jardins et ces jardins sont la propriété du Pacha. Puis, le lit vaste et caillouteux d’un torrent desséché avec 5 ou 6 trous creusés au milieu. Ce sont les puits. Tout près, cinq tentes, des fusils en faisceaux sur le front de bandière. C’est le camp. les hommes sont rangés en bataille : vingt trois files en tout. Voila la garnison de Zeilah. Un peu à l’écart, se distingue un village de gourbi au travers duquel bourdonne une fourmilière de femmes et d’enfants : les familles des soldats. Outre la tente commune de l’escouade, chacun possédait, en effet, une de ces cabanes, quelquefois deux. Ces dames allaient puiser de l’eau pour leur époux, fabriquaient le pain, cuisinaient la ration, etc. »

« Les officiers nous attendaient. Ils nous conduisirent sous une tente plus vaste, garnie de coussins et de tapis qui avaient été dressée à mon intention. Le café servi, quelques mouvements furent exécutés sous nos yeux, conformes aux règlements français. Car, c’est à une mission d’officiers français qui ne quittèrent l’Egypte qu’en 1870, que l’armée égyptienne doit ce qu’elle possède d’instruction et d’organisation ».

Le départ des Egyptiens de la côte des Somalis s’échelonna entre décembre 1884 et janvier 1885 et l’évacuation de Zeilah se place entre ces deux dates.

D’après les sources britanniques128, au moment de la prise d’Aden, en 1839, par le gouvernement de Bombay, Berbéra était sous la dépendance du Roi du Yémen (Prince de Sanaa) et du gouverneur de Moka. Cependant en 1827, lorsque la Grande Bretagne négocia pour la première fois un traité à la suite du naufrage de l’un de ses navires sur la côte, elle le fit avec les Somalis. En 1840, un nouvel accord fut également conclu avec Berbéra.

Burton, dans son livre, First Foosteps in East Africa raconte une malheureuse affaire qui se passa à Berbera en avril 1855 et au cours de laquelle l’expédition qu’il avait constituée avec Speke tourna au désastre après qu’elle eut été attaquée une nuit par les Somalis Habr Awal. Burton et Speke échappèrent à la mort en se réfugiant sur un boutre arabe et durent regagner Aden. Cet incident conduisit la Grande Bretagne à bloquer le port de Berbéra et à signer un nouveau traité avec les Habr Awal.

En 1862, un accord fut conclu avec les Mudjurtines pour protéger les équipages et les passagers qui faisaient naufrage à Guardafui : cet accord fut renouvelé en 1879 et le ler mai 1885. Il prévoyait l’octroi d’une rente annuelle de 350 dollars au Sultan des Midjurtines et à Yusuf Ali d’Alula.

En 1885, les Allemands129 signèrent un traité commercial avec les Midjurtines, mais ne furent pas autorisés à avoir un établissement à terre130.

Dans aucun de ces traités ou de ces accords, il n’est question de la Turquie et il semble bien que l’autorité nominale de la Porte n’ait jamais dépassé Zeilah.

D’ailleurs lord Granville le souligne fortement131 lorsqu’il déclare que « si le gouvernement turc était capable, au moment où les Egyptiens se retireraient, de maintenir son autorité sur Tadjourajh et Zeilah, le gouvernement britannique reconnaîtrait sa juridiction jusqu’à Zeilah inclus ; mais qu’à l’est de Zeilah, et spécialement à Berbéra qui était la source principale des approvisionnements d’Aden, le gouvernement britannique prendrait des mesures pour le maintien de l’ordre et de la sécurité des intérêts de la Grande Bretagne. Comme les Turcs se contentèrent de protester en disant que Berbéra était sous la souveraineté turque et n’allèrent pas plus loin, des troupes furent envoyées d’Aden à Zeilah et à Berbéra. »

Du côté français, en janvier 1870, le Commandant du croiseur Bruat visita Berbéra et Bulhar et son rapport est rédigé en ses termes132 :

Aden 30 janvier 1870

« J’ai l’honneur de vous informer que, conformément à la teneur des instructions que vous m’avez laissées, je suis parti le 10 janvier, à 4 heures du soir, pour Berbéra. J’emmenai avec moi un pilote et l’interprète du Consulat, Ismaïl que le consul avait bien voulu me donner.

« J’ai mis à la voile aussitôt après être sorti du port et fait route avec une petite brise d’est et très beau temps. Le 11 au matin, j’ai aperçu la terre. La brise étant molle, et ayant perdu un peu de temps pour trouver Berbéra, que rien n’indique du large, je n’ai pu entrer que le soir à 7 heures. L’entrée du port est très saine, la seule difficulté est de la reconnaître.

« Le lendemain, j’ai été à terre visiter le Chef. Contrairement à ce que l’on m’avait dit, ce Chef qui se nomme Barra-Ali m’a paru avoir une certaine influence sur sa tribu. J’ai assez longuement causé avec lui. Il serait très heureux, me dit-il, de voir venir des navires français. Je l’ai assuré que maintenant que les deux mers étaient réunies, il en viendrait certainement mais qu’il était nécessaire que les caravanes de l’intérieur puissent arriver avec sécurité à Berbéra et que, pour cela, il fallait que l’état de guerre perpétuel dans lequel ils vivaient entre eux vint à cesser. Ils ont reconnu la vérité de ce que je disais en ajoutant que c’était difficile parce qu’ils n’avaient pas de Chefs, ou au moins, les leurs n’avaient pas une autorité suffisante et que cet état de chose favorisait singulièrement les querelles. Cet esprit d’indépendance, poussé jusqu’à l’anarchie, qui paraît bien enraciné dans leurs moeurs, s’opposera sans doute pendant longtemps encore à la tranquillité de cette côte.

« A mon arrivée, Barra-Ali avait arboré le pavillon turc. Il lui avait été donné par un navire de guerre turc ou égyptien, égyptien probablement, qui a parcouru la côte, il y a quelques mois, en distribuant partout ses pavillons. Quatre boutres arabes seulement se trouvaient au mouillage de Berbéra.

« Le 14, j’ai été mouiller à Bulhar qui se trouve à environ 35 milles dans l’ouest. Toute cette partie de la côte est saine et on peut la longer sans danger. Le mouillage n’est indiqué aux bâtiments qui viennent du large que par les boutres qui sont devant le village. Le village lui-même est très peu apparent, quoique fort grand, n’étant composé que de cases en paille très petites et très basses qui se confondent avec la terre, même à une assez faible distance mais, en venant de l’est, la côte est assez saine pour qu’on puisse la longer à un mille et, par conséquent, être sûr de ne pas manquer le mouillage.

« Il vint à bord beaucoup de naturels dans des canots et à la nage. Il y avait en ce moment à Bulhar plusieurs milliers d’individus, tous Somalis mais pas un Chef. Tous m’assurèrent qu’un grand navire qui viendrait à Bulhar ferait rapidement un chargement et les patrons arabes des boutres me le confirmèrent. Les principaux objets de commerce sont : de la gomme, de l’encens, de la myrrhe, des peaux de boeufs, des ânes, des boeufs, des moutons, des plumes d’autruche, des peaux de panthère et, plus tard, lorsque les grandes caravanes arriveront de l’intérieur, c’est à dire vers la fin de février, du café et beaucoup de mulets.

« Ce que j’ai vu et entendu dire me fait penser que des bâtiments qui viendraient sur cette côte en ce moment feraient de très bonnes affaires mais il leur faudrait se munir d’objets divers, en même temps que d’argent car si les naturels connaissent parfaitement la valeur des thalaris, ils préfèrent souvent des étoffes, du tabac, etc.

« Les moyens d’embarquement manquent complètement et ce peut être un inconvénient sérieux ».

Les Egyptiens occupèrent Berbéra pendant 9 ans, du début 1875 à décembre 1884. Ils y firent un excellent travail en construisant des quais, des phares, des maisons en pierre et, surtout, les réservoirs de Dubar qui permirent l’approvisionnement en eau de la ville.

Lorsque l’évacuation de la Côte des Somalis fut décidée, les Britanniques envoyèrent aussitôt d’Aden le Major Hunter et Walsh pour prendre la suite des Egyptiens avant qu’une puissance étrangère puisse intervenir.

Hunter et Walsh débarquèrent à Berbéra le 4 août 1884 où ils rencontrèrent le gouverneur égyptien chargé de préparer l’évacuation : Ibrahim Bey Sabet. Le lendemain, l’amiral égyptien Radwan Pacha, envoyé par le Khédive pour superviser toute l’opération,débarqua également à Berbéra et conclut avec Hunter et Walsh les arrangements nécessaires pour que l’évacuation se fasse dans les meilleures conditions.

« L’évacuation, dit Walsh dans son livre133 devait être effectuée sans l’aide de forces militaires et même la force de police ne devait pas être utilisée sauf si son emploi était absolument nécessaire pour protéger une vie humaine. Même le Major Hunter ne pouvait utiliser les forces qu’il avait recrutées localement. Le but était d’éviter tout apparence d’annexion britannique. La présence européenne devait être aussi modeste que possible. Le pavillon égyptien devait rester sur place et le représentant devait être reconnu comme le délégué du Khédive à Berbéra et parler en son nom ».

Les premiers départs des Egyptiens de Berbéra commencèrent le 4 octobre 1884. Bulhar et Samawanag furent évacués le 7 novembre et Zeilah à la fin de l’année.

Dès que les derniers Egyptiens furent partis, Walsh hissa l’Union Jack à Berbéra et le Somaliland britannique entra dans l’histoire.

 

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Notes:

97 Denis de Rivoire, dans son livre Mer Rouge et Abyssinie (Paris 1880) signale qu’en 1866, lorsqu’il débarqua pour la première fois à Massaouah, le Commandant militaire turc était à Arkiko et que les forces turques ne se composaient que d’une centaine d’irréguliers mal armés.

98 Sir Edward Herstlet, Map of Africa by treaty, vol. 1, pp. 259-260, éd. 1984.

99 Denis de Rivoire, Au pays du Soudan, Paris, 1885, p. 2.

100 Cet accord comportait, à son article V, la clause suivante :

101 Peace handbooks, Issued by the Historical Section of the Foreign Office, vol. XVI, British Possessions, n° 97, British Somaliland and Sokotra- Greenwood Press, New York, 1969.

102 Official history of the Operations in Somaliland -1901-1904, vol. I, General Staff, War Office, H.M. Stationnery Office, 1907.

103 Herstlet, Ibid, vol. I, p. 8.

104 State Papers, Foreign Office, 1884-1885, vol. 76,

105 Alan Moorehead, The White Nile, Londres, 1960, pp. 173 et suivantes ; Robert L. Hess : Italian colonialism in Somalia, The University of Chicago press, Chicago et Londres, 1966.

106 Note intitulée « Question diplomatique » jointe à une étude du ministère de la Marine et des Colonies sur Les droits de la France à la côte orientale d’Afrique, mer Rouge et golfe d’Aden, du 19 octobre 1889.

107 Herstlet, Ibid, éd. 1894, p. 4.

108 Journal de voyages de Monsieur Henri Lambert (1855-1859) présenté par M. L. Simonin.

109 Voir n. 8.

110 Denis de Rivoire, mer Rouge et Abyssinie, Paris, 1880, pp. 294 et suivantes.

111 Denis de Rivoire, Les Français à Obock, Bibliothèque Coloniale et de Voyages, Paris, pp. 117 et suivantes, 142 et suivantes.

112 Lettres du Commandant du Vaudreuil du 24 juin 1882 adressée à l’Amiral, ministre de la Marine à Paris.

113 Rapport commun du Capitaine de Frégate Commandant L’Infernet et du Commandant de Cercle d’Obock, au ministre de la Marine et et des Colonies, en date du 12 avril 1884.

114 Henri Audon, Voyage au Choa, 1885, 1987.

115 Denis de Rivoire, (13) Ibid, p. 166 et suivantes.

116 Voir n. 11.

117 Voir n. 10.

118 Denis de Rivoire, (13), Ibid, pp. 166 et suivantes.

119 Langton Prendergast Walsh, Under the Flag and Somali Coast Stories, Londres, Andrew Melrose Ltd, 1911, p. 199.

120 Langton Prendergast Walsh, Ibid, p. 204.

121 Denis de Rivoire, Ibid, voir n. 13, p. 177.

122 Langton Prendergast Walsh, Ibid, p. 204.

123 Richard Burton, First Footsteps in East Africa.

124 Journal de Voyage de M. Henri Lambert, Voir n. 6.

125 Ibid.

126 Denis de Rivoire, Ibid, n. 15, p. 54.

127 Ibid, pp. 118 et suivantes.

128 Douglas Jardine, The Mad Mullah of Somaliland, Herbert Jenkins Ltd., Londres, 1923.

129 Official History of the Operations of Somaliland, Herbert Jenkins, Ltd Londres, 1923.

130 Walsh, dans son livre, donne une version différente:

131 State Papers, voir n. 7.

132 Rapport du Capitaine du « Bruat » au Chef de la Division des côtes orientales d’Afrique au sujet de sa mission dans le golfe d’Aden (30 janvier 1870).

133 Langton Prendergast Walsh, Ibid, pp. 221 et suivantes.

 

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