Chapitre III – L’ÉPOPÉE PORTUGAISE EN MER ROUGE (1507-1560)

 

Depuis le début de notre ère jusqu’au XVIe siècle, aucune expédition occidentale n’avait pénétré en mer Rouge sauf celle de Renaud de Chatillon. Avant cela, 24 ans avant J.C., le proconsul romain d’Egypte Aelius Gallus, chargé par l’Empereur Auguste de conquérir le Yémen avait échoué dans sa tentative.

La mer Rouge, jalousement gardée, était surtout pour les arabes la voie maritime qui leur permettait de contrôler complètement le commerce des épices et du poivre entre l’Inde et l’Europe. Ces denrées rares transportées par des navires arabes jusqu’à Suez et par caravanes jusqu’à Alexandrie, devenaient alors le monopole de la toute puissante République de Venise qui en contrôlait tout le commerce en Europe.

Après l’expédition de Renaud de Chatillon qui fit trembler l’Islam sur ces bases, les Arabes prirent de nouvelles précautions pour éviter le retour de pareilles attaques. Ils enfermèrent la mer Rouge dans un mystère complet et les routes maritimes de Bab el-Mandeb à Suez furent interdites à tous les navires des infidèles.

Cependant, dès le milieu du XVe siècle, sous l’impulsion de Don Enrique, Infant du Portugal, les Portugais résolurent d’arracher à Venise le monopole du commerce des épices et du poivre. Ne pouvant disputer au Lion de Saint Marc la suprématie navale en Méditerranée où les consuls vénitiens, solidement installés en Egypte, barraient la route à toute influence étrangère, ils décidèrent d’atteindre l’Inde, source des épices, en contournant l’Afrique australe par le Cap de Bonne Espérance. Pour réussir ce prodigieux exploit, les Portugais firent un effort énorme. En 1485, la Couronne portugaise réunit la fameuse « Junta das Mathematicas » la commission des mathématiques, composée d’astronomes et de mathématiciens et présidée par le savant juif J. Visinho. Celle-ci inventa de nouveaux procédés cosmographiques inédits pour localiser les nouveaux pays découverts et repérer leurs positions astronomiques. Elle établit dans le plus grand secret des cartes marines et portulans figurant les contours du globe et, après avoir réglé avec l’Espagne, par le traité de Tordésillas en 1494, le partage des régions inventoriées, le Portugal laissa partir ses navigateurs qui entrèrent dans l’Histoire.

Doués d’une audace et d’une témérité sans bornes, les Bartolomé Diaz, les Vasco de Gama, les Cabral, les d’Almeida, les Tristan de Cunha, les d’Albuquerque, les Lopo Soarez, les Lopez de Seiqueira et tant d’autres s’enfoncèrent dans l’inconnu. Avec des moyens infimes, des caravelles de cent ou deux cents tonnes, à peine capables d’affronter les océans, des ressources financières mesquines et un personnel de quelques milliers d’hommes prêts à tout faire et à tout supporter, acceptant de vivre pendant des mois, en mer, de lard pourri et d’eau croupie, animés d’un esprit d’aventure qui confond l’entendement, ces chefs aux âmes d’airain conquirent les places les mieux gardées de l’océan Indien et des navigateurs arabes, malais ou chinois. Ils s’installèrent à Mozambique, Mélinde, Socotora, Calicut, Goa, Diu, Ormuz, Mascate sans parler de Ceylan, Malacca et plus tard Macao. Ils fondèrent des forteresses dont les noms ponctuent le monde oriental dans toutes les escales d’Afrique, d’Oman, du golfe Persique et des îles Bahrein. Ils ont attaqué à plusieurs reprises Aden, l’imprenable, canonné et occupé les ports de la mer Erythrée, Berbera, Zeyla, l’île de Kamaran, Massaouah, Souakin, et comme nous le verrons plus, loin, insulté l’Islam jusqu’à Suez. De ces exploits, ils rapportèrent une moisson incomparable de renseignements géographiques et hydrographiques sur la mer Rouge où ils furent incontestablement les premiers occidentaux à naviguer et à pratiquer l’exploration scientifique. Tous ces travaux, tous ces efforts avaient en vue le commerce des épices et il n’est pas exagéré de dire que le poivre a fait couler des flots de sang90.

Le premier, Vasco de Gama, déchirant le mystère où se dissimulait la route des Indes, transporta entre Bab el-Mandeb et Calicut la lutte pour les épices dont le théâtre était alors Alexandrie, capitale des denrées coloniales. Avec une perspicacité remarquable, le grand navigateur arrêta net le commerce arabe à ses deux sources. Il détruisit la navigation arabe dans la mer Rouge et dans le golfe Persique et ferma complètement au commerce des épices ses deux voies de pénétration, l’isthme de Suez et l’Euphrate. Alexandrie et Alep furent ruinées et le marché des épices et du poivre transporté de force à Lisbonne. Les navires portugais chargèrent directement ces denrées précieuses dans les ports de l’Inde et, doublant le Cap de Bonne Espérance, les transportèrent à Lisbonne pendant que les forces navales portugaises détruisaient la navigation arabe dans l’océan Indien et refoulaient les Turcs jusqu’à Suez.

Ces événements eurent en Egypte un profond retentisse-ment. La République de Venise, alarmée, se rapprocha du Caire pour essayer de barrer la route aux Portugais, car, dès 1502, la terreur inspirée par les caravelles d’Alvarez Cabral dans l’océan Indien rendit les épices introuvables à Alexandrie où le marché de ces denrées rares était pratiquement anéanti. Les sultans mameluks d’Egypte qui étaient les bénéficiaires de ce commerce lucratif et dont les navires allaient auparavant jusqu’aux Indes, s’émurent, excités par les envoyés des Doges de Venise, très inquiets de l’audace des Portugais. En outre, les princes musulmans de l’Inde, impatients d’écarter le joug de Lisbonne, firent appel au Caire pour obtenir des secours en navires et en hommes.

El-Ghouri, sultan mameluk d’Egypte, sentit son intérêt s’éveiller pour la mer Rouge et comprit, mais trop tard, l’importance de la route maritime des Indes et la voie de pénétration des épices. En effet, en 1498, Vasco de Gama débarquait à Calicut. Dès 1500, les Portugais, sans perdre de temps et, avec une audace et un esprit de décision incroyables, sont déjà à Bab el-Mandeb. Le grand Albuquerque débarque en Oman, capture Socotora en 1507 et cherche à prendre Aden en 1508. La première réaction égyptienne date de la même année et l’amiral égyptien Mir Hussein assiège Diu dans l’Inde, principale forteresse portugaise, mais se fait battre devant ce port par la flotte de Lisbonne. Le Portugal s’empare de Goa en 1510, de Malacca en 1511 et met sur pied une riposte contre l’Egypte. Albuquerque essaie une seconde fois sans succès de prendre Aden et pénètre en mer Rouge où il se saisit de l’île de Kamaran après une démonstration navale devant Massaouah.

Ces événements forcent la dynastie mameluk du Caire à s’occuper plus sérieusement de la mer Rouge et, en particulier, du Yémen et du Hedjaz. Le spectre de Renaud de Chatillon se dressait à nouveau devant l’Islam et la crainte de voir les Portugais s’en prendre aux villes saintes éveilla au Caire les plus vives inquiétudes. Depuis 1480, les sultans du Caire étaient représentés à Djeddah par un Pacha. Le grand port des pèlerins va devenir leur base avancée vers les Indes et les Portugais tandis que Suez sera l’arsenal principal ou s’armeront les escadres musulmanes. L’autorité égyptienne s’installe fortement au Hedjaz. Cependant Djeddah est encore loin de l’océan Indien et Mir Hussein tente de s’emparer d’Aden en 1513 pour en faire une base avancée. Albuquerque a d’ailleurs la même idée et cette pauvre ville subit la même année deux sièges, l’un égyptien et l’autre portugais. Mir Hussein ne pouvant prendre Aden débarque à Moka et, profitant des dissensions intestines des princes Tahirides, souverains indépendants du Yémen, s’empare de la plaine côtière et installe un pacha égyptien à Sanaa le 13 avril 1517. En 1517, la même semaine, les Turcs s’emparent de l’Egypte et le sultan ottoman Selim Ier devenu Khalife reprend à son compte l’effort égyptien au sud de la mer Rouge pour disputer aux Portugais le commerce des épices. Ses navires vont à Bal el-Mandeb recommencer des campagnes au Yémen et soutenir les princes indiens du Guzerate et du Coromandel.

La conquête du Yémen par les Egyptiens avait inquiété les Portugais et provoqua de nouvelles croisières en mer Rouge. L’amiral Lopo Soares d’Albergaria quitte Diu le 8 février 1516 avec 27 vaisseaux, 1 200 soldats portugais et 1600 soldats malabars. Pénétrant en mer Rouge, il cherche sans succès la flotte égyptienne pour la détruire. Après avoir attaqué Aden et Djeddah et reconnu Souakim, il attaque sur le chemin du retour Zeyla, capitale du Royaume des Adels, et Berbera, qu’il met complètement à sac.

En outre, les intrigues de Sélim Ier aux Indes provoquèrent des réactions immédiates des Portugais. En 1520, l’amiral Lopez de Sequeira pénètre en mer Rouge, rase complètement l’archipel Dahalak et menace Massaouah. En 1524, H. de Silveira s’empare de Massaouah à deux reprises et soumet la ville au tribut. Antoine de Miranda débarque à Kamaran en 1525 et enfin, H. de Silveira, sans pouvoir prendre complètement Aden, impose à la ville un traité de vasselage qui restera d’ailleurs lettre morte.

Cependant les campagnes maritimes portugaises n’empêchent pas les Turcs et leurs alliés de s’imposer dans tous les ports de la mer Rouge et d’en dominer les deux rives. Les pachas s’installent pour plusieurs siècles en 1539 à Aden et en 1555 à Massouah et Souakin. Sélim réussit à rendre l’accès de la mer Rouge très difficile aux Portugais mais il ne peut récupérer le commerce des épices. Tout au plus, assure-t-il la sécurité de l’Egypte sans pouvoir empêcher de temps en temps des démonstrations insolentes comme le raid de Dom Estevan de Gama en 1541 qui remonta entièrement la mer Rouge et bombarda Suez. Ces événements eurent pour conséquence de ranimer une vieille querelle : celle de l’Islam contre l’Empire du Prêtre Jean. Les différents royaumes musulmans de la mer Rouge, groupés autour des Turcs dont ils sentaient souvent la poigne et la puissance, résolurent de profiter de l’occasion pour détruire le royaume chrétien éthiopien, déjà menacé par l’invasion des tribus païennes Gallas et par les forces musulmanes Adels contre lesquelles ce royaume était en guerre depuis des siècles. Il est curieux de constater que l’Ethiopie, pays à vocation continentale, n’a jamais été aussi en danger au cours de son histoire que lorsqu’elle perdit l’Erythrée, province côtière de la mer Rouge qui la reliait à la mer. C’est par la mer que l’Ethiopie fut envahie au cours des siècles et ses périodes de tranquillité et de prospérité sont celles pendant lesquelles elle avait reconquis sa province maritime.

Encerclés par la marée musulmane, les Ethiopiens se tournèrent vers les Portugais et leur demandèrent de les aider à sauver leur foi. Ces avances aboutirent à de curieuses ambassades entre les deux pays. Albuquerque, dès son arrivée au Cap Gardafui en 1507, met à terre des messagers pour le Négus. La Régente d’Ethiopie, Hélène, dépêche aux Indes un envoyé, Mathieu l’Arménien que d’Albuquerque expédie au Roi du Portugal en 1513. Le délégué du Négus séjourne à Lisbonne quelques années et Manuel le renvoie à son maître avec un ambassadeur portugais en 1517. Cet envoyé, Galvan, meurt en mer Rouge à l’île de Kamaran. Mais son successeur R. de Lima et le chapelain Alvarez pénètrent jusqu’à la Cour impériale et y séjournent de 1520 à 1526. Le Roi d’Ethiopie propose au Roi du Portugal un échange de mariages royaux et l’engage à créer une forteresse à Massouah. Cette période de l’histoire éthiopienne pendant laquelle la puissance du Négus est à son apogée est brusquement mise en péril par une attaque générale du Royaume menée par l’Iman Ahmed Ibn Ibrahim al Gazi, surnommé Gragne ou le Gaucher à la tête des Adels. Ce royaume d’Adel, qui avait Zeilah comme capitale, avait été fondé à la fin du Xe siècle par une invasion musulmane partie des ports du Yémen et qui avait pris pied solidement sur la côte de Gardafui à Bab el-Mandeb. En 1507, le roi d’Ethiopie était Labana Danghel ou David II, qui avait pris le pouvoir en 1508. C’était un souverain détesté et il ne fut pas beaucoup aidé par ses vassaux dans sa campagne contre Ahmed Gragne. Celui-ci pénétra en Ethiopie, s’empara des terres qu’il distribua largement à titre de dépouilles à ses guerriers qui comprenaient en particulier 1300 arquebusiers turcs, force principale de ses armées. Partout où il passait, Ahmed Gragne affranchissait les habitants, leur rendait leur liberté, les exemptant du serment de fidélité et du paiement des impôts dus à David II. Ce dernier, sentant le danger, envoya contre lui ses capitaines mais les décharges des arquebuses turques firent de terribles ravages dans les rangs des Ethiopiens. Rendu plus intraitable par ses victoires, Ahmed Gragne pénétra plus avant dans le royaume, appuyé par de nombreux partis éthiopiens qui se liaient à ses succès. Rassemblant ses armées, David II se porta au devant du Roi des Adels mais il se fit battre. Après ce désastre, il se réfugia, suivi de quelques sujets fidèles sur le Debra Damo, une montagne élevée où d’ailleurs, il avait rassemblé son trésor. Il y mourut le 13 septembre 1540. Ahmed Gragne livra l’assaut au Debra Damo et s’en empara bientôt ainsi que du plus important trésor connu sur la terre entière.

A la mort de David II, les meilleurs de ses sujets, les plus fidèles à la foi, élirent Roi des Ethiopiens son fils ainé Claude, un garçon encore jeune qui régna de 1540 à 1559. Hors d’état de résister aux musulmans, il se retira dans le territoire quasi inexpugnable des Juifs Falachas dans le haut massif montagneux de Samen (ou Symen) pour rassembler ses forces et reprendre la lutte.

Mais en mai 1540, David II avait fait parvenir aux Indes, par l’intermédiaire d’un Portugais de Massaouah une lettre qui décrivait les terribles dangers que faisaient courir au royaume chrétien éthiopien les invasions des Adels. Dom Estrevam de Gama, second fils du grand Vasco, était alors Gouverneur des Indes Portugaises. Il résolut de secourir le Négus isolé du monde et qui défendait sa foi avec une poignée de fidèles contre la marée musulmane. Il prépara avec soin une expédition maritime dont nous parlerons plus loin et qui, entre autres buts, devait porter la guerre jusqu’en Egypte pour punir les Turcs de leur raid contre Diu, où Soliman Pacha, amiral de la flotte turque, avait failli ruiner définitivement la puissance portugaise aux Indes.

En effet, pour en finir une fois pour toutes avec les Portugais et leur reprendre le commerce des épices qu’ils avaient confisqué à leur profit, le Khalife du Caire avait décidé en 1537 de monter une très importante expédition maritime qui, partant de Suez, devait prendre Diu, aux Indes, pivot de l’influence portugaise et, avec l’aide des princes musulmans de l’Inde, chasser définitivement les Portugais de l’océan Indien. Il en avait confié le commandement au Rais Soliman Pacha, gouverneur du Caire, ennuque de son palais et Grand amiral des Turcs, homme très capable et très bon stratège.

Profitant de la guerre qui venait d’éclater en 1537 entre les Turcs et la République de Venise, Soliman Pacha fit capturer le 7 septembre dans le port d’Alexandrie, quelques galères vénitiennes commandées par Antonio Barbarigo qui, ignorant l’état de guerre, séjournaient pour quelques jours dans le port. Tous les marins italiens furent faits prisonniers et envoyés à Suez pour être embarqués sur la flotte turque.

Nous possédons sur cette expédition le récit d’un des marins italiens capturés et qui devait être dans la marine italienne officier des galères (son titre était Comite, soit commandant des esclaves). Ce pauvre homme qui n’a jamais mentionné son nom, fit toute l’expédition de Soliman Pacha et nous a laissé sur ce raid un compte rendu curieux et très précis.

La flotte turque comportait 76 bâtiments dont quatre grands vaisseaux. En outre, elle transportait un nombre important de soldats. Elle appareilla de Suez le 22 juin 1539 et, poussé par un bon vent de nord, fit escale à Djeddah le 11 juillet et à l’île de Kamaran le 20 juillet où elle resta 10 jours. Soliman Pacha, méfiant, envoya en avant deux bâtiments en éclaireurs, l’un à Aden, l’autre à Moka, pour annoncer son arrivée et demander des provisions91.

Le 3 août, la flotte au complet mouillait à Aden à la grande terreur du prince tahiride Ahmed el Tahiri qui gouvernait la ville, pour le compte de l’Iman du Yémen. Il envoya aussitôt à Soliman Pacha quatre personnages de distinction pour le saluer. Soliman Pacha les reçut bien mais exigea que le Prince vint en personne. Celui-ci promit tout ce que Soliman Pacha désirait mais refusa de se rendre à bord du navire du terrible amiral. Excédé, Soliman Pacha débarqua ses janissaires qui sommèrent le Prince Gouverneur de venir saluer lui-même le représentant du Khalife. Résigné, le Gouverneur d’Aden monta à bord et mal lui en prit, car, après l’avoir reçu avec beaucoup de courtoisie, Soliman Pacha le fit pendre avec quatre de ses favoris aux vergues de son vaisseau. Les janissaires prirent la ville et c’est ainsi qu’Aden passa entre les mains des Turcs pour une centaine d’années. Vers 1638, le Roi du Yémen chassa les Turcs de la ville, mais en 1738, le sultan de Lahedj, territoire adjacent d’Aden, s’en empara et conserva la ville jusqu’en 1839, date de l’installation britannique.

Soliman Pacha possédait donc la base navale qu’il lui fallait pour poursuivre sa puissante expédition contre les Portugais et, après avoir laissé 3 bâtiments à la garde du port et débarqué une forte garnison, il appareillait le 19 août 1539 pour arriver le 3 septembre devant Diu. Le siège de Diu fut mémorable. Aidé par le roi de Cambaia et le roi de Guzerate qui assiégeaient la ville par terre, Soliman Pacha lança de furieux assauts contre elle, Diu connut bientôt les affres et les souffrances d’un siège sans merci. Mais l’indomptable courage des Portugais, encerclés de toutes parts, ne faiblit pas. Soliman Pacha, prévenu de l’arrivée immédiate à Diu de la grande flotte annuelle du Portugal commandée par Pédro Lopez de Souza, décida de lever le siège le 5 novembre 1539 après avoir été à deux doigts du succès, sentant que ses troupes fatiguées et ses navires éprouvés ne pourraient supporter le choc de la la grande flotte qui approchait.

Poussé par la mousson du nord-est, il traversa la mer d’Oman et fit escale le 24 novembre aux îles Koria-Moriam sur la côte de l’Hadramout. Le 27, il enlevait le fort portugais d’Afer où il fit prisonnier 40 portugais et sa flotte mouillait à Aden le 6 décembre 1539. Après avoir occupé la ville et laissé 5 bâtiments pour garder le port, Soliman Pacha appareilla d’Aden le 23 décembre et le 24, la flotte turque mouillait dans la baie Ras Syan sur la côte africaine au nord d’Obock92.

Deux jours plus tard, Soliman Pacha était à Moka et il résolut d’asseoir plus fermement l’autorité turque au Yémen déjà introduite par un des ses prédécesseurs, l’amiral Mir Hussein en 1517. Voulant sans doute se faire pardonner son insuccès de Diu, il mena une vigoureuse et rapide campagne et, après avoir conquis la plaine côtière du Tihama, il installa ses pachas sur le haut plateau yéménite jusqu’à Sanaa. Le 23 février 1540, Soliman Pacha quittait le Yémen courbé sous le joug turc et, après une rapide escale à Kamaran, rejoignait Suez.

Dom Estevam de Gama nommé Gouverneur des Indes Portugaises en 1540 résolut, avec l’esprit de décision et l’énergie qui l’ont rendu célèbre de rendre aux Turcs la monnaie de leur pièce et d’en finir une fois pour toutes avec la puissance navale du Khalife en détruisant sa flotte de la mer Rouge et en attaquant Suez, base navale principale des escadres turques. Il avait quatre raisons pour mobiliser toutes les forces navales portugaises et de lancer contre les Turcs cette expédition maritime qui restera célèbre dans l’histoire.

La première était de punir la flotte turque de son raid contre Diu en essayant de la priver de ses bases de Bab el-Mandeb, Moka, Hoddeidah, Kamaran et Aden. La seconde était de reconduire chez eux les ambassadeurs éthiopiens envoyés par le Négus au Roi du Portugal quelques mois auparavant. L’un d’eux, éthiopien de race Zagabara, devait mourir au débarquement. L’autre, un nommé Bermudez, un portugais qui avait séjourné auparavant à la cour éthiopienne y revenait sous l’habit d’un patriarche catholique ; on s’aperçut malheureusement par la suite que ce patriarche était un imposteur. La troisième raison était de porter secours au Négus David II encerclé par les troupes du sultan des Adels, Ahmed Gragne et dont il ignorait la mort. La quatrième était de reconnaître le nord de la mer Rouge où encore aucun navire ne s’était aventuré, de bombarder et de détruire l’arsenal de Suez où l’on supposait que la flotte turque s’était réfugiée pour se reconstituer.

Dom Estevam de Gama concentra ses ressources navales et put réunir une flotte de 64 bâtiments composée de 3 galiotes, 8 caturs et 53 fustes93. Il embarqua un corps expéditionnaire de 2 000 hommes sous les ordres de son frère, Christophe de Gama, qui devait périr en Ethiopie au cours de l’expédition de secours qu’il dirigea contre Ahmed Gragne pour sauver le Négus assiégé.

La flotte portugaise appareilla de Goa le 31 décembre 1540. Poussée par la mousson du nord-est, elle traversa l’océan Indien et atteignit Socotra le 14 janvier 1541, Socotra la Dioscoride des anciens, déjà reconnue par le Grand Albuquerque en juillet 1507. L’un des capitaines de Dom Estevam de Gama, le capitao Dom Juan de Castro, donne dans son journal de bord une description très curieuse de l’île et de ses habitants. Il assure que la population a gardé la foi de l’évangile et que, selon leur propre témoignage, c’est par Saint Thomas qu’ils ont été convertis94 :

« Il y a beaucoup d’Eglises, dit-il, dans toute l’île. Elles n’ont d’autre patron que la Croix de Notre Seigneur et les habitants font leurs oraison en chaldéen »

Castro ajoute que l’enseignement religieux leur manque mais qu’ils sont désireux d’en recevoir et demandent avec insistance qu’on les instruise dans la doctrine et les usages de l’Eglise romaine :

Tous ont une grande dévotion pour la Croix à tel point qu’il est impossible de trouver un seul habitant qui n’en porte pas une sur sa poitrine ».

Le 20 janvier, la flotte appareille et, après une escale à Ghubbet Gollonsier, à l’angle nord-ouest de l’île, met le cap sur Bab el-Mandeb pour atteindre le 29 janvier 1541, le Ras Syan sur la côte africaine où la flotte de Soliman Pacha avait mouillé deux ans auparavant. Après 48 heures passées à ce mouillage et consacrées à des observations astronomiques, la flotte reprend la mer et franchit Bab el-Mandeb le 30 janvier et, après une escale dans la baie de Hawwakil, atteint Massaouah le 11 février 1541.

Carte 5

La mer Rouge (Afrique orientale – Arabie saoudite)

La nouvelle de l’arrivée de la flotte portugaise s’était rapidement répandue dans le pays et le Négus Claude descendit de ses montagnes pour s’établir dans le haut plateau d’Erythrée d’où il envoya à Dom Estevam de Gama plusieurs lettres réclamant du secours contre les Adels. L’amiral portugais lui promit de l’aider et de lui laisser un corps d’arquebusiers dès son retour de Suez. Nous verrons plus loin qu’il tint parole.

Le 18 février, la flotte mit à la voile vers le nord et après plusieurs escales, en particulier à Souakin et à Kosseir entra dans le golfe de Suez le 23 avril 1541. Remontant péniblement les eaux du golfe à la rame, les bâtiments de Dom Estevam se présentèrent devant Suez le 27 avril où ils trouvèrent la ville en état de défense prévenue par de nombreux courriers tant maritimes que terrestres qui avaient suivi la progression de l’escadre portugaise le long de la côte.

La flotte turque composée de 41 vaisseaux était mouillée dans la baie et les abords de Suez étaient défendus par des forces turques importantes d’infanterie et de cavalerie. Les forts étaient garnis de canons qui ouvrirent un feu nourri sur la flotte portugaise. L’effet de surprise était manqué. Dom Estevam et ses capitaines étudièrent soigneusement la possibilité d’un débarquement, mais les forces turques renforcées par d’importants contingents venus du Caire étaient fortement retranchées. L’entreprise était pleine d’aléas. Comprenant que cette démonstration risquait de lui coûter de nombreux navires et une partie de ses soldats, l’amiral, ne voulant pas risquer dans ce traquenard la flotte principale du Portugal dans l’océan Indien, canonna vigoureusement la ville et se retira.

Le 28 avril, il remettait à la voile et poussé par le vent du Nord, il sortit du golfe de Suez pour atteindre Massaouah le 22 mai 1541 après avoir touché terre à plusieurs reprises pour raser les villes arabes de la côte egyptienne et détruire les forces navales ennemies réfugiées dans les ports de la côte. Dom Estevam de Gama, dès son arrivée à Massaouah, débarqua un corps expéditionnaire de 500 hommes sous les ordres de son frère, Christophe de Gama, pour tenir la promesse qu’il avait faite au Négus Claude et lui porter secours.

Accueilli par le Bahrnagas Isaac, Gouverneur de la province maritime, le corps expéditionnaire, qui comprenait 40 arquebusiers, s’enfonça dans les montagnes de l’Erythrée et atteignit bientôt Debarca, capitale de la Province maritime. En décembre de la même année, il s’avança vers le sud pour faire sa jonction avec les troupes du Négus qui s’étaient retirées vers l’intérieur. Ahmed Gragne qui se trouvait près de lac Tana comprit le danger et décida d’empêcher cette jonction en attaquant les Portugais. Sa supériorité numérique était énorme mais il ne lui restait plus que 200 arquebusiers turcs ; le reste avait été licencié et renvoyé au Yémen. Il y eut deux batailles dont aucune ne fut décisive. Les Portugais, bien que durement éprouvés, ne se replièrent pas mais Ahmed Gragne réussit à retarder leur avance jusqu’à la saison des pluies et se retira alors dans la plaine dankalie. Impressionné par son infériorité en armes à feu, Ahmed Gragne décida de reprendre les Turcs à son service. Il fit porter des présents au Pacha de Zabia, garnison turque de la côte du Yémen à qui il demanda des renforts. Le Pacha lui envoya 900 arquebusiers avec lesquels Ahmed Gragne attaqua le camp portugais. Sa victoire fut complète : plus de la moitié des portugais, et Christophe de Gama leur chef, furent tués. Quant au camp, il fut pris avec presque toutes les armes et les munitions.

Après ce succès, Ahmed Gragne pensa qu’il pouvait négliger les débris du corps expéditionnaire portugais et licencia de nouveau les Turcs, ne gardant qu’un corps régulier de 200 arquebusiers. Il rejoignit ses quartiers du lac Tana. Cette décision fut pour lui lourde de conséquences. Peu avant sa mort, Christophe de Gama, par une attaque audacieuse, avait pris une ville quasi inexpugnable qui commandait la route du sud. La reine Mère d’Ethiopie et les survivants portugais s’y réfugièrent et furent bientôt rejoints par le Négus Claude et sa poignée de fidèles. Les Ethiopiens commencèrent à se rallier à leur roi qui eut bientôt autour de lui une force de 8 000 hommes à pied et près de 500 cavaliers. Dans l’intervalle, les Portugais avaient pu se réarmer à un dépôt que Christophe de Gama avait prudemment établi près de Debarca où leur chimiste, qui avait heureusement échappé au massacre, faisait de la poudre avec le soufre et le salpêtre dont le pays abondait.

Les Portugais brûlaient de venger leur chef, et sur leurs prières instantes, le Négus Claude marcha contre Ahmed Gragne qui campait toujours près du lac Tana dans l’ignorance absolue du regroupement de ses ennemis. Dans la bataille, le général musulman s’avança trop et fut tué d’un coup d’arquebuse. Effrayé par sa mort, les soldats somalis prirent la fuite. Les Turcs résistèrent avec acharnement mais finirent par succomber et, sur les deux cents, il n’en réchappa que quarante. Les vents avaient tourné. D’ailleurs, le Négus Claude avait maintenant une troupe disciplinée, habile au maniement des armes à feu et les Portugais qui avaient survécu, au nombre d’une centaine, restèrent encore un an en Ethiopie pour assurer le succès des armées de la Croix. La plupart d’entre eux s’embarquèrent pour les Indes à Massaouah en 1544 ; d’autres restèrent en Ethiopie et leur descendance se mélangea peu à peu à la population.

Le Négus Claude poursuivit son offensive contre les débris des armées musulmanes et les refoula complètement des territoires éthiopiens. Il fut tué malheureusement en 1559 en envahissant le royaume des Adels qu’il voulait détruire et fut remplacé par son frère Minas. L’Ethiopie était sauvée de la marée musulmane grâce au courage indomptable d’une poignée de portugais à la foi ardente et qui, à des milliers de kilomètres de leur patrie et privés de leur chef, surent lutter sans défaillance. Défendant leur foi et l’honneur de leur pays, ils entrèrent dans la légende et leurs exploits prodigieux les placent aujourd’hui aux côtés de ces héros des croisades dont les noms figurent pour toujours dans les chroniques arabes.

Dom Estevam de Gama avait quitté Massaouah le 9 juillet et sa flotte franchit Bab el-Mandeb le 18 juillet. Poussée par la mousson du sud-ouest, elle traversa rapidement l’océan Indien et atteignit Goa le 9 août.

Cependant, les Turcs impressionnés par la démonstration de Dom Estevan de Gama résolurent d’occuper sans retard les ports de la mer Rouge pour se protéger contre tout retard offensif des Portugais. Ils s’installèrent solidement à Massouah en 1555 et cette prise de possession complétée précédemment par celle d’Aden, du Yémen et de Djeddah, ferma pratiquement la mer Rouge aux Portugais. L’occupation de Massaouah fut catastrophique pour l’Ethiopie qui se trouva coupée de la mer pendant deux siècles

Le Portugais renforcèrent leur implantation aux Indes, dans le golfe Persique et sur la côte orientale de l’Afrique. Ils conservèrent le monopole du commerce des épices que les Turcs leur abandonnèrent définitivement. Une sorte d’équilibre s’établit. Les Turcs gardèrent la suprématie dans la mer Rouge mais ne s’aventurèrent plus dans l’océan Indien où l’influence portugaise se développa jusqu’à la fin du XVI°siècle. Elle disparut peu à peu, à la suite de la double défaite du Roi du Portugal Sébastien à Alcazar-Quivir en 1578 et qui plaça le pays sous la dépendance de l’Espagne.

Les Hollandais en 1660, puis les Français et les Anglais prirent le relai des Portugais et s’établirent peu à peu aux Indes et en Indonésie. La mer Rouge, une fois de plus, se ferma à l’occident et il fallut attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les premières expéditions maritimes françaises et hollandaises franchissent de nouveau Bab el-Mandeb pour frayer de nouvelles routes commerciales et reprendre contact avec les populations du Yémen et de la mer Rouge.

L’épopée portugaise avait duré pratiquement un siècle. Elle fut magistralement conduite par des hommes remarquables animés d’un courage et d’un esprit de décision qui forcent l’admiration. Les exploits des marins portugais et des soldats de Christophe de Gama qui sauvèrent l’Ethiopie de la marée musulmane resteront parmi les faits d’armes les plus marquants de l’histoire de la mer Rouge et on ne saura jamais assez reconnaître le mérite de ces hommes qui surent se dévouer, se sacrifier et combattre avec une abnégation et un courage surhumains.

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Notes:

90 Kammerer.

91 Moka et Aden dépendaient du Roi du Yémen dont le pays avait été conquis par Mir Hussein, amiral turc en 1517. Depuis cette date, le roi du Yémen était le vassal du Kalife du Caire et un Pacha turc résidait à Sanaa.

92 Le Ras Syan est un promontoire de 135 mètres de haut qui se dresse sur le rivage de la République de Djibouti entre Obock et la frontière érythréenne(Ras doumeira). A son pied, s’étend une baie à peu près abritée des vents d’est. Soliman Pacha, poussé par la mousson de nord-est, s’y abrita avant de franchir Bab el-Mandeb. Du sommet du promontoire, on a une vue excellente du détroit.

93 La galiote ou galée était une galère rapide tenant le milieu entre la galère normale et la felouque.

94 La même constatation fut faite en 1737 par l’Amiral de la Garde-Jazier qui y fit escale au cours de son expédition contre Moka.

 

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