Chapitre II – LA GUERRE DE COURSE EN MER ROUGE PENDANT LES CROISADES RENAUD DE CHATILLON (1182-1183)

 

L’émotion provoquée en Occident par la chute d’Edesse (1144) fut à l’origine de la IIe croisade. Parmi les seigneurs qui accompagnèrent le roi de France Louis VII se trouvait un cadet de la maison de Châtillon, en Gâtinais, entre Gien et Montargis, Renaud, fils de Geoffroy, comte de Gien.

Les premiers exploits de Renaud au cours du siège d’Ascalon (1158) lui valurent la main de Constance, veuve de Raymond III (+ 1149). Devenu ainsi prince d’Antioche, il n’écouta que son propre intérêt. Contractant, puis rompant une alliance avec l’empereur byzantin Manuel Comnène, il chercha à lui enlever la suzeraineté de la petite Arménie (Cilicie), et pilla Chypre. Obligé de se soumettre au basileus, il participa avec lui à une tentative pour reprendre Edesse à Nur ed-Dîn, mais il fut capturé et, lorsqu’il fut libéré, seize ans après, il ne retrouva plus la principauté d’Antioche, dévolue au fils du premier mariage de sa femme Constance avec Raymond de Poitiers.

En dédommagement, le roi de Jérusalem, Baudouin IV, alors en quête de concours militaires, lui confia la seigneurie d’Outre-Jourdain (1177) dont la situation stratégique avait pour les Francs une valeur particulière dans leur lutte contre Saladin. Etendue dès son origine (1155) de la région d’Amman au golfe d’Aqaba, elle contrôlait la route du Hadj suivie, chaque année, par des milliers de pélerins allant à Médine et à La Mecque. C’est pourquoi les Sarrasins avaient cherché au long du XIIe siècle à s’emparer des forteresses construites à Chaubek (Montréal), à Moab (La Pierre du Désert), et enfin à Aïlat et dans l’île de Graye (Jazîrat Fir’awun) à 15 km au sud-ouest d’Aïlat. Cette dernière position avait été perdue par les Francs en 1175.

RENAUD DE CHATILLON AU KRAK DE MONTREAL

Renaud de Châtillon en s’installant au krak de Montréal, la plus puissante des cinq forteresses de son territoire, avait, comme à Ailat où s’embarquaient les pélerins musulmans désireux d’éviter la route de terre, longue et difficile, la possibilité de tenir les caravanes à sa merci.

Cependant, la perte de l’île de Graye, en 1175, avait enlevé à Aïlat une partie de son importance. Et pourtant, en la conquérant, Saladin avait donné à Renaud de Châtillon l’exemple d’une expérience qui ne fut pas perdue. Le sultan avait renoué avec le précédent du préfet romain d’Egypte, Aelius Gallus, sous Auguste (24-25 av. J.-C.) qui, chargé de la conquête du Yémen, avait armé à Clysma une flotte avec des éléments démontés envoyés de la Méditerranée et du Nil, à travers le désert, à dos de chameau30. Comme lui, Saladin, en 1175, avait fait transporter par caravanes des navires en pièces détachées, de la Méditerranée à la mer Rouge.

On conçoit que Renaud, en 1183, ait commencé par attaquer la base musulmane qui se trouvait sur l’île, et non sur le continent31. En effet, Imâd Ed-Din, écrit que « la garnison du château d’Aqaba était au milieu de la mer, le peuple des infidèles ne pouvait atteindre »32.

RENAUD DE CHATILLON AU KRAK DE MONTREAL

Alors qu’auparavant le passage des caravanes se faisait tant bien que mal en bénéficiant d’une sorte de convention tacite, et en payant des droits raisonnables, l’arrivée de Renaud de Châtillon transforma cette paisible trêve. Aussi loin qu’elles passaient des forteresses franques, les caravanes étaient interceptées par les guerriers du sire de Karak. Toujours en action, parcourant le désert en tous sens, Renaud de Châtillon fit régner la terreur dans le monde arabe, et coupa bientôt, à la rage de Saladin, les communications entre l’Egypte et la Syrie.

Il faillit même, en 1181, capturer Saladin lui-même, qui se rendait de Syrie en Egypte par Aïlat, et, malgré les trêves conclues entre Jérusalem et Damas, et qui devaient être respectées par tous les seigneurs francs, il s’empara d’une très riche caravane de marchands de Damas, qui allait au Hedjaz.

LA GUERRE DE COURSE EN MER ROUGE

En 1182, Renaud se mit en tête d’aller piller la ville sainte de Médine. Il monta une expédition terrestre qui, partie de Montréal, devait prendre Teima, porte de Médine, et ouvrir ainsi la route vers les villes saintes. Une contre-attaque du neveu de Saladin, Ferrouk-Chah, et le manque d’eau le forcèrent à abandonner cette entreprise et à rebrousser chemin.

Il résolut alors de monter une expédition maritime à partir du golfe d’Aqaba, pour aller surprendre, par la côte d’Arabie, les villes saintes de Médine et de La Mecque qu’il n’avait pu atteindre par terre.

En effet, depuis leur installation au krak de Montréal, Renaud ses guerriers voyaient défiler devant les murailles de la forteresse, où elles venaient payer tribut, les riches et nombreuses caravanes du Hadj qui se rendaient d’Egypte et de Syrie à la Mecque. Leur imagination surexcitée supputait les trésors inestimables dont devaient regorger les villes saintes et ils n’eurent de cesse que de tenter de se les approprier. Mujîr ed-Din33 dit même que Renaud de Châtillon avait projeté d’enlever le tombeau du Prophète, et de le transporter dans son krak de Moab, dans le but d’attirer chez lui les foules musulmanes du monde entier pour accumuler d’immenses richesses en faisant payer des droits importants aux fidèles désireux de faire leurs dévotions…

Pour mener ce projet à bien, et avoir une base de départ, Renaud de Châtillon résolut de reprendre le château de Graye (Jazîrat – Fir’awun) dans le golfe d’Aqaba, qui était tombé entre les mains de Saladin en 1175, après avoir été occupé par les croisés pendant soixante ans.

Comme il ne possédait pas de navires, Renaud décida d’en construire et de les transporter sur le golfe d’Aqaba. Ses galères furent préparées en pièces détachées à Ascalon et à Montréal et acheminées par d’innombrables caravanes de chameaux, conduites par des Bédouins, sur les rives du golfe d’Aqaba, où elles furent assemblées sur les plages voisines d’Aïlat34. Il fallait en effet que le hardi baron s’emparât de l’île de Graye pour pouvoir acquérir la suprématie maritime nécessaire à son entreprise, et disposer, avec Ailat, d’une base arrière sûre et bien équipée.

Carte 3

La Syrie franque à la mort de Foulque d’Anjou – 1144

Il renouvelait ainsi ce qu’Aelius Gallus35 et Saladin avaient fait avant lui, car il était difficile d’agir autrement si l’on voulait disposer en mer Rouge de navires adaptés aux opérations de guerre.

« Les bateaux, montés secrètement sur la côte d’Aqaba, furent donc une surprise totale pour la garnison de l’île 36.

 

Le chroniqueur Abou’l-Feda écrit que « Le Prince de Karak fit équiper, cette année (1182) une flotte dans la mer d’Aïlat. Il la fit construire à Karak même, de sorte qu’il ne restât plus qu’à en assembler les pièces. Il les transporta sur les bords de la mer d’Aïlat (mer Rouge), les réunit complètement dans le délai le plus court, remplit les navires de combattants, et les fit partir »37.

El-‘Imad est plus précis  : « Au rapport d’El-‘Imad, en l’année 578 au mois de Chawal (du 28 janvier au 26 février 1183), le Prince de Karak (Renaud de Châtillon) irrité des dommages que lui faisaient subir sans trêve nos troupes cantonnées dans Aïlat, place forte que sa situation au milieu de la mer rendait inaccessible aux infidèles, réfléchit au moyen d’employer la ruse et d’ouvrir la voie à ses perfidies. Il fit donc construire des vaisseaux dont les différentes pièces furent transportées à dos de chameau jusqu’au rivage. Les navires une fois ajustés, on les garnit de troupes et d’armes »38.

Bientôt la flotte de Renaud de Châtillon fut prête. De quoi était-elle composée ?

Schlumberger39 l’évalue à « cinq bâtiments de combat : des « galères » pouvant contenir en tout plus de mille combattants. Outre cela, dit-il, « il y avait beaucoup de bâteaux de dimensions moindres pouvant encore porter des troupes ». Ernoul40, l’unique chroniqueur franc qui nous parle de cette expédition, dit seulement ceci : « Sur la rive de cette mer fit faire Renaud cinq galées, les fit mettre en mer, les garnit de chevaliers, sergents, viandes assez ». Ibn Djobaïr41 dit que Renaud de Châtillon fit peindre en noir son escadre de « seize bâtiments », probablement pour les rendre moins visibles. Il y aurait eu donc, dans ce cas, cinq galères et onze bâtiments plus petits.

Comment étaient construites ces galères, et les navires les accompagnant, et combien portaient-elles réellement de combattants ? Il est certain que les galères, manoeuvrant à la rame, étaient plus mobiles que les navires à voile utilisés par les Arabes en mer Rouge.

On peut se rapporter, pour essayer de se faire une idée, aux Institutions Militaires de l’empereur Léon le Philosophe (Léon VI, empereur de Byzance 886-911), car les Grecs de l’empire d’Orient étaient, à cette époque des croisades, les tacticiens de la mer. Léon Guérin en donne les extraits suivants :

« Dans ce livre, Léon le Philosophe parle d’une espèce de navires appelés, chez les Grecs du Bas Empire seulement, « dromones », qu’il considère comme étant, en quelque sorte, les trirèmes des anciens, quoique la description qu’il en fait laisse beaucoup de doutes à cet égard. « Chaque dromone », dit-il, doit être oblongue, d’une largeur proportionnelle à sa longueur, avec deux rangs de rames, l’un en haut, l’autre en bas. A chaque rang, il y aura, au moins, vingt-cinq bancs pour asseoir les rameurs, à savoir : vingt-cinq en bas, vingt-cinq en haut : et sur chacun, il y aura deux rameurs, l’un à droite, l’autre à gauche, ce qui fera en tout cent hommes. Chaque « dromone » aura son préfet, un lieutenant, un porte-flamme, et deux pilotes pour gouverner. Les deux derniers rameurs du côté de la proue auront charge, l’un de faire jouer la pompe, l’autre de jeter l’ancre. Le pilote qui gouvernera la proue sera assis dans l’endroit le plus élevé, et aura soin de se couvrir d’armes défensives. Le siège du préfet sera vers la poupe, dans un endroit où il sera isolé, et à l’abri des traits, quoique placé de manière à tout voir, pour donner ses ordres et faire manoeuvrer. On pourra faire des « dromones » plus grandes, capables de contenir jusqu’à deux cents hommes, et plus s’il en est besoin. Cinquante seront pour les bancs d’en bas, et cent cinquante seront pour les bancs d’en haut, qui seront armés pour combattre »42.

Ce genre de navires à rangs de rameurs superposés était le plus usité pour la guerre à cette époque ; l’empereur Léon prescrit encore des bâtiments plus petits à un seul rang de rames, qu’il nomme « galéotes », bâtiments dit-il, « très légers pour la course, et dont on se servira pour faire la garde, la découverte, toutes les expéditions en un mot qui exigent la célérité ». Il ordonne aussi des navires de charge pour porter non seulement les bagages et les vivres de la flotte, mais encore les provisions d’armes, arcs, flèches, traits… et généralement tout ce qui s’employait alors dans les combats sur mer, même des mangonneaux et d’autres machines de cette espèce. Enfin l’empereur Léon signale en particulier le genre de galère que montera le commandant en chef : « Votre galère », dit-il, « étant comme la tête de toute l’armée, doit se distinguer des autres par sa grandeur, sa force, et être armée par des soldats d’élite. Elle sera construite sur le modèle de celles que l’on nomme pamphyles ».

De son côté, Mme Hélène Ahrweiler parle également des « dromons » qui étaient accompagnés de navires plus légers, les « galeai ». Toujours d’après le livre de Léon le Philosophe, elle décrit le « dromon » comme un navire long, à rames, identique aux trières grecques, différent de celui utilisé par la marine marchande, qui était rond (stroggylon), et à voiles. Le « dromon » devait avoir environ deux cents hommes d’équipage. D’après elle, le terme « galeai » indique un « dromon » léger, et très rapide, défini comme « dromon monéré » (à un rang de rames). Il désigne un bâtiment à rames de même type que les « dromons » mais moins important qu’eux. A côté des « dromons » et « galeai », les sources désignent souvent les bateaux appelés « sagenai », « saktourai », et « katenai » ; tous trois appartiennent à la catégorie de bâtiments ronds et lourds ; ce sont des bateaux de commerce utilisés, en cas d’opérations, pour le transport.

Mme Ahrweiler souligne que le navire de guerre byzantin est un bâtiment long, léger, et à rames, contrairement à celui des Arabes qui est rond, lourd et à voiles. Il doit certainement porter des voiles à partir du Xe siècle43. On peut supposer que les galères de Renaud de Châtillon possédaient ces deux genres de propulsion.

Si l’on adopte le même ordre de grandeur, on peut estimer que les cinq galères du sire de Karak, et les bâtiments qui les accompagnaient, devaient transporter environ 1 500 combattants. Il est intéressant de noter que Mujîr ed-Din44 dit que les Francs, au moment du combat final, en 1183, à une journée de marche de Médine, étaient environ 300. Ils avaient avec eux, il est vrai, des mercenaires et des arabes renégats. D’autre part, une partie des effectifs de l’expédition était restée à EI-Harra pour garder les galères au mouillage. On peut admettre, qu’il y avait environ, par galère, 200 combattants. Le total des effectifs de l’expédition, au moment où Renaud de Châtillon la rassembla devant Ailat, devait donc difficilement dépasser 1 500 combattants, auxquels il fallait naturellement ajouter les équipages et la chiourme.

LES OBJECTIFS DE RENAUD DE CHATILLON

J. P. Prawer45 estime que les Francs voulaient entrer dans la mer Rouge, c’est-à-dire dans l’une des grandes artères commerciales de l’lslam, L’une des voies de communication par où les marchandises des côtes d’Afrique, de Madagascar, de l’lnde et de l’Extrême-Orient parvenaient, par Aden et le Bab el-Mandeb, aux ports de l’Est de l’Egypte, et de là, aux bazars et entrepôts du Caire, de Damiette et d’Alexandrie (la deuxième artère commerciale passait par le golfe Persique, vers Bagdad).

L’importance de la mer Rouge n’était pas uniquement commerciale. Toutes les routes du Hadj de l’Afrique du Nord, depuis le Maroc jusqu’à l’Egypte, aboutissaient à la côte orientale égyptienne, et, de là, les caravanes faisaient route par voie de terre, de Jisr Al Qûlzûm, les « Sources de Moïse », Sadr, et Aqaba, jusqu’au Hedjaz ; ou par voie maritime, de Qusaïr au nord, ou d’Aïdhab. De ces derniers ports elles traversaient la mer Rouge, et parvenaient aux villes saintes de la côte orientale.

René Grousset, citant le khadi El-Fahdel et le Livre des deux jardins, estime que « l’objectif des Francs était double. Comme le dit une lettre d’El-Fahdel, il s’agissait pour eux, d’une part, de couper par terre comme par mer la route du Hadj, le chemin de pèlerinage de La Mecque, de frapper à la tête, dans la ville sainte, le monde musulman ; et d’autre part, grâce à la conquête d’Aïlat, au nord, et à celle projetée d’Aden, au sud, de fermer la mer Rouge, et d’assurer aux Francs le monopole du commerce dans l’océan Indien »46.

Ernoul47 se contente de noter : « Le Prince Renaud voulait cierckier et savoir quel gens manoient sour cele mer d’entre part. »

Schlumberger souligne que les soldats de Renaud comptaient bien piller en route les petits ports de la côte arabique, alors très nombreux à cause du cabotage, et piller aussi les bâtiments de commerce et les caravanes du Hadj longeant la côte.

« On les vit, dit-il, débarquant partout où il y avait quelque pillage à faire, saccageant toutes ces petites marines surprises sans défense, brûlant toutes les embarcations sarrasines, après les avoirs dépouillées, détruisant les marchandises en immense quantité destinées à l’approvisionnement de La Mecque et Médine, pénétrant dans les terres, cherchant surtout dans des pointes hardies à atteindre la route du Hadj, pour y surprendre les grandes caravanes ».

« Renseignés et guidés par les pilotes arabes, maudits, pire que des infidèles, disent les chroniques de l’Islam, ils semèrent ainsi la ruine sur ces rivages, terrifiant à distance les populations des villes saintes ».

Il précise ensuite que « les galères franques sont demeurées près d’une année, toute la seconde moitié de 1182, et une partie de 1183, maîtresses de la mer Rouge, et, comme l’écrit le Khadi El-Fadhel, elles poussèrent jusqu’à Aden d’où les Francs emmenèrent en captivité les cheiks et les ulémas »48.

J.P. Prawer note également que « selon les sources musulmanes, Renaud voulait, après le Hedjaz, attaquer le Yémen »49.

Il faut retenir, naturellement, les actions à la mer au cours desquelles les galères franques capturèrent, pillèrent, et coulèrent de nombreux navires marchands arabes qui transportaient des pèlerins ou qui, venant d’Aden ou du Yémen, acheminaient vers les ports de la côte est d’Egypte les marchandises de l’Afrique, de l’Inde, et de l’Extrême-Orient.

MOUVEMENTS ET PERIPLE DES GALERES

On sait, d’après Schlumberger50 et les historiens arabes des croisades, que Renaud de Châtillon avait partagé son escadre en deux divisions.

La première, formée de deux grandes galères, et certainement aussi de bâtiments plus petits, assiégea, probablement sous la direction du sire de Karak, la forteresse de l’île de Graye pour l’empêcher d’être ravitaillée par mer. Il semble, en effet, d’après un passage du Kamel Altevarykh 51que Renaud ne se soit point embarqué mais qu’il ait seulement présidé au départ. Ibn Alatyr, dans ce document, s’exprime ainsi : « Ils (les navires francs) mirent à la voile et se partagèrent en deux escadres. Une des deux s’arrêta près de la forteresse d’Aïlat pour en faire le siège et empêcher les habitants de s’approcher des sources (qui alimentaient la forteresse). Une détresse fort pénible atteignit la population, et elle se vit resserrée de près. » D’après El-‘Imad52, « Deux de ces navires furent postés devant l’île où est située la forteresse d’Aïlat, pour empêcher les habitants de s’approvisionner en eau. » Pour El-Fadhel53, « Le premier corps, celui qui se dirigeait sur Aïlat, voulait empêcher la garnison de s’approvisionner en eau, et la combattre par le supplice de la soif. »

La seconde division, composée probablement de 3 galères et de quelques bâtiments plus petits, se dirigea vers le sud et atteignit Aïdhab, port important de la côte égyptienne, point d’embarquement des pèlerins vers les villes saintes, et escale de la route commerciale maritime de la mer Rouge. Aïdhab était au Moyen Age une des principales places maritimes musulmanes sur la côte orientale de l’Egypte. On la trouve mentionnée sur les cartes « Le Grand Idrisi » de 115454 ; « Le Petit Idrisi » de 119255 ; de Dalorto de 132556 ; de Freducci de 1497 ; « L’Egypte du Delta à la mer Rouge » par Bernhard von Breydenbach de 148657.

Il semble qu’Aïdhab sortit du néant vers le Xe siècle, son apogée se situant aux XIIe et XIIIe siècles. Guillaume de Tyr58 cite Aïdhab comme point de débarquement des marchandises à destination de l’Egypte, et Makrizi59 nous dit qu’en 1281 les envoyés d’un prince du Yémen, revenant de leur visite au sultan Kalaoun, s’embarquèrent là pour leur patrie. Il souligne également, écrivant en 1420, que d’après l’opinion d’un khadi d’Aïdhab, la route de ce port fut suivie, presque à l’exclusion de toute autre, par les pèlerins entre 1058 et 1273. D’autres témoignages, notamment ceux d’Istakhary, d’Ibn Haukal et de Moukadassi, montrent que l’on passait par Aidhab bien avant 1058.

René Grousset60 relate ainsi l’arrivée des Francs devant Aidhab : « L’escadre franque apparut d’abord devant Aïdhab port de Nubie en face du port héjazien de Djeddah, et qui était sur la mer Rouge le débouché de toutes les caravanes venant d’Assouan, d’Edfu (sur le Nil, à 100 kms environ au nord d’Assouan), et de Qûs. Dans les eaux d’Aïdhab, les navires francs s’emparèrent de plusieurs navires de commerce provenant de Djeddah et du Yémen. Les équipages francs pillèrent des stocks de denrées destinés au ravitaillement de La Mecque et de Médine, et capturèrent sur la côte nubienne (entre Aidhab et Qusaïr) une grande caravane qui rentrait de la Mecque. Les corsaires francs allèrent ensuite effectuer des razzias analogues sur la côte d’Arabie, puisque Makrizi61 nous dit qu’ils arrivèrent jusqu’à une journée de Médine ».

Schlumberger62 : « L’Escadre pillarde des aventuriers de haute mer se dirigeant vers le sud semble avoir fait sa première escale à Aïdhab, port important de la côte égyptienne, une des principales escales sur la route d’Aden, presqu’en face de Djeddah. Aidhab fut pillée, entièrement saccagée. Les Francs, grâce à la terreur causée par une arrivée aussi inattendue, firent un grand butin, et de nombreux captifs. La population affolée semble n’avoir opposé aucune résistance. Les troupes de débarquement, probablement montées sur des chevaux du pays, après avoir dévasté les abords de la ville, coururent vers le nord, sur la route de Qusaïr, le grand port égyptien de ces parages, à la rencontre d’une forte caravane qui s’en venait de cette ville vers Aïdhab. Ils en massacrèrent les conducteurs jusqu’au dernier. Pendant ce temps, la flotte, devant Aidhab, brûlait, après les avoir entièrement pillés, 16 vaisseaux musulmans, tant bâtiments de l’Etat que navires marchands. Enfin, à quelques milles au large, ils avaient capturé un navire bien plus considérable qui ramenait de La Mecque des centaines de pèlerins embarqués à Djeddah, et qui transportaient avec eux de grandes richesses. Au retour de la route de Qusaïr, les Francs brûlèrent encore deux gros navires marchands du Yémen. »

J.P. Prawer63 : « Tandis que les foyers de l’Islam étaient dans l’effroi, l’Escadre franque progressait vers le sud. Aïdhab, sur le littoral africain, en face de Djeddah, fut assaillie et mise à sac, et le butin chargé sur les bateaux francs. »

El-‘Imad64 : « Le reste de la flotte, se dirigeant vers Aïdhab, coupa la route aux navires marchands, tua, pilla, et fit des prisonniers ; après quoi elle fit voile vers le Hedjaz. »

El-Fadhel65 : « Déjà les vaisseaux ennemis avaient pénétré loin dans cette mer, et, dirigés vers les parties découvertes du littoral de ces contrées par des Arabes, leurs dignes émules en infidélité, ils étaient arrivés jusqu’à Aïdhab sans avoir réalisé leurs désirs, mais, s’emparant de tout ce qu’ils trouvaient sur leur route et dans la rade d’Aidhab, semant partout le désordre, la dévastation et la ruine. »

Ibn Alatyr66 : « Quant au second détachement, il se dirigea vers Aïdhab, fit du dégât sur le littoral, pilla, prit ce qu’il rencontra de vaisseaux musulmans et les marchandises qui s’y trouvaient. Il attaqua à l’improviste les populations, au moment où elles s’y attendaient le moins, car elles étaient accoutumées à ne voir sur cette mer aucun Franc, soit marchand, soit guerrier. »

Kammerer67 : « Sur la côte occidentale, ils assaillirent et saccagèrent Aïdhab, alors escale de première importance pour les pèlerins du Nil se rendant à la Mecque. Ils y brûlèrent 16 vaisseaux marchands, et un gros navire de pèlerins revenant de Djeddah. Les troupes de débarquement, guidées par des prisonniers faits sur place, firent même une expédition vers le nord, le long de la côte égyptienne, et rencontrant une riche caravane venant de Qusaïr, s’en emparèrent. »

Il est certain que l’interception et le pillage de navires marchands venant du sud devaient représenter pour l’escadre franque des opérations très rentables, car le commerce maritime en mer Rouge était monopolisé par les Arabes. Même les navires indiens, qui apportaient d’Asie le poivre et les épices, devaient s’arrêter à Périm, la Diodori Insula des anciens, d’où des pilotes les conduisaient à Moka. Après avoir débarqué leurs cargaisons dans ce port, ils retournaient dans l’océan Indien.

Après avoir pillé Aïdhab et ses environs, les navires francs se dirigèrent vers la côte arabe, vers les ports qui servaient au débarquement des pèlerins où ils pouvaient trouver de nouvelles richesses à piller, tout en se rapprochant des villes saintes, Médine et La Mecque, qui, ne l’oublions pas, représentaient leurs objectifs principaux.

Schlumberger68 : « Au départ d’Aïdhab, les flibustiers francs, cinglant dans la direction du sud, attaquèrent successivement tous les petits ports échelonnés tant sur la côte égyptienne que sur celle du Hedjaz et du Yémen. On les vit à Râbigh69, oasis d’Arabie sur la route du Hadj, entre El Bazwa et El Dchouhfa, au sud d’Aswari. On les vit sur les plages d’El-Haouara70, à l’extrême frontière méridionale de l’Egypte, juste en face du Hedjaz, lieu d’embarquement des pèlerins d’Egypte pour Médine71.

C’était comme si le Jugement Dernier était arrivé s’écrie un chroniqueur arabe. On ne vivait plus dans les cités sarrasines de la côte. Les caravanes n’osaient plus se mettre en route, tremblant de voir apparaître les fameux guerriers latins. »

René Grousset72 : « Le livre des Deux Jardins atteste lui aussi que les colonnes franques débarquées sur la côte du Hedjaz, sans doute à hauteur de Yambo73 poussèrent assez loin vers le sud, puisqu’elles pillèrent la côte d’AI-Haoura, par 25° de latitude, presqu’en face de Médine, et que, plus au sud, en direction de la Mecque, elles descendirent jusqu’aux plages de Rabigh, au nord de Djeddah, capturant des caravanes et arrêtant tout le transit. Détail intéressant, les Bédouins faisaient cause commune avec les Francs, et, dans l’espoir d’un fructueux pillage, les guidaient à l’attaque des villes saintes. Des Arabes plus impies et plus hypocrites que les Francs guidaient ceux-ci vers les hauteurs du pays, dit le Khadi El-Fadhel. »

JP. Prawer74 : « Sans laisser aux Egyptiens le temps d’intervenir, les Francs attaquèrent la côte du Hedjaz, après s’être emparés sur leur route (dans les parages d’Aïdhab) d’un convoi de bateaux qui allait du Hedjaz en Egypte. Après quoi, ils attaquèrent le port de Rabigh, à mi-chemin entre La Mecque et Médine puis Al-Hawra, plus au nord, sur la côte du Hedjaz. 2 vaisseaux marchands musulmans qui venaient du Yémen, et qui faisaient route vers le nord, furent aussi attaqués et pillés. »

El-Fadhel75 : « Ils s’avancèrent le long de la côte du Hedjaz jusqu’à Rabigh et El-Haoura. Avec cette flotte ils (les Francs) assaillirent le littoral du Yémen et du Hedjaz, pénétrant et avançant dans les terres. Grand fut la terreur des habitants des ces contrées, surtout ceux de La Mecque, qui voyaient luire comme des sinistres éclairs les conséquences de cette invasion. On crut partout que l’heure du Jugement Dernier arrivait ; que ses signes avant-coureurs se manifestaient, et que la terre allait entrer dans le néant. On s’attendait à ce que la colère de Dieu éclatât à cause de la destruction qui menaçait sa Maison Sainte, la noble station de son ami76, l’héritage antique de ses prophètes, le tombeau de son apôtre le plus illustre. On espérait qu’un nouveau miracle allait frapper les regards comme le miracle qui s’accomplit pour ce temple (la Kaabah) lorsque les campagnes de l’Eléphant le menaçaient77. »

LA RIPOSTE DE SALADIN

 

Carte 4

Trajet des galères de Renaud de Chatillon – 1182-1183

Les nouvelles de l’expédition de Renaud de Châtillon en mer Rouge étaient parvenues jusqu’au Caire, et avaient plongé dans la consternation Saladin et ses ministres. L’agitation des foules musulmanes fut inexprimable, et une expédition fut rapidement mise sur pied pour courir à la poursuite des guerriers francs, et calmer les esprits surexcités à la pensée que les hommes de Renaud de Châtillon allaient profaner le tombeau du Prophète, et détruire les villes saintes.

« Il était possédé de la volonté effroyable », s’écrie Ibn Djobair78 « de piller les villes saintes, de dérober leurs trésors aux innombrables pèlerins, de fermer la Kaabah, sainte Mosquée du Prophète, de violer son tombeau, de jeter ses cendres au vent. »

Schlumberger79 : « En l’absence du Sultan Saladin, qui était à Harrân, en Syrie, son frère Abou Bekr, dit El Malec El Adel, qui gouvernait l’Egypte en son nom, ne perdit pas de temps. Saladin ne possédait sur la mer Rouge aucune flotte de combat capable de faire échec aux navires des Francs. Mais El Malec El Adel prit modèle sur ceux-ci. Sur son ordre, on démonta à la hâte un certain nombre de bâtiments de guerre et de transport, jadis construits à Alexandrie, réunis pour lors à Damiette, le grand port de l’égide à cette époque. Rapidement on les transporta par chameaux jusqu’à la marine de Qulzum, dans le golfe de Suez, et la flotte improvisée fut prête en janvier 1183. »

« Elle fut confiée à Housâm Ed-Dîn Loûlou, dit Le Hadjib, chef des forces navales du Sultan en Egypte (mutawalî). Loûlou forma ses équipages de maghrébins, les meilleurs qu’il y eut alors, tous entraînés, matelots d’élite et devôts musulmans. »

Il divisa, comme Renaud de Châtillon, sa flotte en deux escadres. La première pénétra dans le golfe d’Aqaba, et une bataille navale s’engagea en février 1183 sous les murs de la forteresse insulaire de l’île de Graye, entre les navires égyptiens et les galères franques qui bloquaient toujours la place musulmane sans arriver à l’investir. « Loûlou captura dans le golfe d’Aqaba une première galère franque, puis, il attaqua les deux autres qui bloquaient l’île de Graye. Il incendia les navires latins et débarqua ses troupes qui écrasèrent les Francs après une résistance héroïque »80.

L’amiral musulman mit ensuite le cap au sud, en direction d’Aidhab, mais lorsqu’il atteignit la ville, il ne put constater que le passage des vaisseaux francs.

El-Imad81 : « De là (Ailat), il se dirigea vers Aidhab et constata la cruelle situation de la ville. »

Ibn Alatyr82 : « Aussitôt après ce succès, il marcha sur les traces de ceux qui s’étaient dirigés vers Aidhab, mais il ne les aperçut pas. En effet, ceux-ci s’étaient jetés sur ce qu’ils avaient trouvé dans la ville, avaient tué tous les individus qu’ils avaient rencontrés dans le voisinage et s’étaient dirigés ailleurs pour y faire les mêmes dégâts. Ils avaient formé la résolution d’entrer dans le Hedjaz, à La Mecque et à Médine, de s’emparer des pèlerins, de forcer l’entrée de la Kaabah, et de pénétrer ensuite dans le Yémen. Lorsque Loûlou fut arrivé à Aidhab, et qu’il ne les eut pas trouvés, il reprit sa marche en suivant leurs traces. »

Loûlou fit voile ensuite vers Sherm Rabigh, et, n’ayant pas trouvé les Francs, remonta un peu vers le nord, vers El-Harrah, où il trouva les galères de Renaud de Châtillon au mouillage.

J.P.Prawer83 : « Les Francs avaient abordé à El-Haoura, et étaient entrés en contact avec les Bédouins du désert, qui acceptèrent de leur servir de guides, et de mettre des chevaux à leur disposition. C’est ainsi que les Francs pénétrèrent à l’intérieur du pays, et firent route par des passages connus des seuls habitants indigènes, du côté de Médine. Ils ne se trouvaient plus qu’à une journée de marche de la ville sainte. Mais Loûlou était sur leurs traces. »

« Ses hommes débarquèrent, et, montés sur les chevaux des Bédouins, ils poursuivirent les Francs. C’est là, dans les sables du désert, que se décida le sort de l’expédition de Renaud de Châtillon. Les Francs furent rejoints, massacrés ou faits prisonniers. Un ordre explicite de Saladin prescrivait de ne laisser aucun survivant qui pût raconter ce qui s’était passé, et dévoiler le secret des routes maritimes aux Francs de Terre Sainte. Les prisonniers furent en partie envoyés à Al-Minâ, près de La Mecque, où ils furent décapités, et en partie emmenés par Aidhab et Qûs en Egypte où ils subirent le même sort. »

« La campagne en mer Rouge se terminait, et avec elle le rêve enivrant d’une domination franque sur une artère marchande parmi les plus importantes du monde islamique, et sur la route maritime du Hadj. Les Francs auraient ainsi contrôlé les accès maritimes et terrestres ; au lieu de quoi, le p}an de couper l’Egypte de la Terre Sainte et de la Syrie par terre comme par mer s’écroulait. »

Schlumberger84 : « Une partie des Francs avait déjà débarqué (à El-Haoura) : les Egyptiens firent de même. Un vif combat s’engagea sur terre et sur mer. Mûjir ed-Din relate que le combat à l’abordage des navires francs fut d’une telle intensité que les navires changèrent plusieurs fois de main avant d’être incendiés. Mûjir Ed-Dîn dit encore que ces Francs audacieux étaient encore au nombre d’environ 300, auxquels s’étaient joints des mercenaires et des Arabes renégats. Les Egyptiens s’emparèrent l’un après l’autre des vaisseaux des Francs. Sur terre, les Francs des troupes de débarquement étaient à une petite journée de marche de Médine. Renaudot dit que le manque d’eau les aurait arrêtés en ce point. Les Francs qui étaient restés à bord, se voyant perdus, avaient tous débarqué. Poursuivis par l’ennemi, également descendu en masse de ses navires, ils s’enfoncèrent dans l’intérieur, qui à pied, qui à cheval, montés sur des bêtes enlevées aux Bédouins. Après cinq jours et cinq nuits de poursuite éperdue, sans trêve, arrivés à une gorge de la montagne, ils s’y retranchèrent. Loûlou, qui avait lui aussi monté une partie de ses gens sur les chevaux des Bédouins, arriva presque en même temps. L’attaque fut très dure. Le combat se termina par la destruction de la troupe franque. Tout ce qui ne périt pas les armes à la main fut pris par les Egyptiens. »

« Quelques rares fugitifs parvinrent peut-être à rejoindre Karak par les routes du désert »85. « Nous les poursuivîmes, » dit le chroniqueur arabe, « jusqu’à ce qu’on ne vît ni entendît plus rien d’eux. une foule d’infidèles furent ainsi par nous expédiés en enfer. Nous fîmes 170 prisonniers. »

« Loûlou ramena le reste des captifs en Egypte. « Il avait reçu du Sultan, » dit Eimad ed-Dîn, « des lettres lui enjoignant de leur faire couper la tête jusqu’au dernier. Il s’acquitta de telle sorte de cette mission qu’il ne demeura parmi eux un seul oeil qui clignât, un seul homme qui put raconter l’aventure ou indiquer à d’autres ou connaître les routes de la mer Rouge, barrière inviolable entre les infidèles et les cités saintes ».

D’après Ibn Djobaïr12 les captifs arrivèrent en mai 1183 au Caire, et furent exécutés dans diverses villes d’Egypte, dont Alexandrie.

*

* *

Cette expédition eût pu tourner d’une manière différente si Renaud de Châtillon et ses troupes s’étaient attaqués aussitôt aux Villes saintes de l’Islam sans perdre de temps à des opérations de pillage, à Aidhab et ailleurs.

Cependant l’Islam trembla sur ses bases, et de nouvelles précautions furent prises pour éviter que les infidèles puissent renouveler de pareilles alarmes.

Pendant quatre siècles, le silence et l’oubli régnèrent sur la mer Rouge, et il fallut attendre la puissante intervention des Portugais, venus par le cap de Bonne-Espérance : au début du XVIe siècle, l’audace et la compétence du grand Albuquerque, les exploits de Lopo Soarès, Lopès de Sequeira, H. de Silviera, Antoine de Miranda, et surtout la remarquable expédition de Don Estevan de Gama, le neveu du grand Vasco, qui, venu des Indes en 1541, remonta la mer Rouge et bombarda Suez, pour ouvrir à nouveau la route interdite.

IDENTIFICATION DES LIEUX

 

Teyma, Taïma, Teïma, ou Thema (27°34N-38°40E) fut visitée par Charles Huber en 1880 (Voyage dans l’Arabie centrale 1878-1882), Bulletin de la Société de Géographie – 4e trimestre 1884.

Ile de Graye (Jazirat-Fir’Awun). Dans le golfe d’Aqaba, (29°34N-34°53E). Porte encore des ruines importantes. Instructions Nautiques Françaises. Série L (VII). Mer Rouge et golfe d’Aden.

Ailat, Ailath, Eilah, Ailah ou Aylah . Située à peu près sur l’emplacement de la ville actuelle israélienne d’Eilath, à une dizaine de km dans le NW de la ville jordanienne qu’Aqaba. Instructions Nautiques Françaises. Série L (VII). Mer Rouge et golfe d’Aden.

Jisr AI’-Qulzum ou Qulzum. La ville actuelle de Suez ou ses environs immédiats.

Sadr. A proximité du Gebel Bishr er Sudr dans la presqu’île du Sinaï (29°40N-32°58E).

Qusair ou AL Al Qusayr. La ville actuelle de Kosseïr ou Cosseïr sur la côte égyptienne de la mer Rouge. (26°08N-34°14E).

Edfu ou Edfou. Sur le Nil (25°00N-32°56E).

Assouan. Sur le Nil (24°l0N-32°54E).

Aidhab ou Aidib. D’après J. Couyat86 Aïdhab, Aidib, Etbai, Helaip, Halaïb, sont un seul et même mot s’appliquant, non seulement à la ville d’Aïdhab mais à tout le désert de l’Etbai, ainsi qu’à plusieurs montagnes ou wadis. Aussi Couyat place Aïdhab à Mersa Halaïb, sur la côte de la mer Rouge. (22°16N-36°37E). Bent87, après son voyage en 1896 préconisait également Mersa Halaïb, G. Murray88 est du même avis que Brent et donne un croquis d’Aïdhab, à Mersa Halaïb, après son voyage en décembre 1925. Je proposerai donc d’adopter Mersa Halaïb comme position d’Aïdhab.

Sherm Abhar ou Ubhur. Port sur la côte du Hedjaz, à 30 km au nord de Djeddah (21°45N-39°06E).

Sherm Rabig, Rabegh ou Rabigh . Sur la côte du Hedjaz (22°46N-39°01E).

Yambo ou Yembo. Sur la côte d’Arabie (24°04N-38°06E).

El-Houara ou El-Hawra ou Al-Harrah. L’identification d’El-Haoura ou Al-Harrah pose un problème délicat, et deux hypothèses peuvent être formulées :

– La première, se basant sur la carte « Le Petit Idrisi », de 1154, placerait El-Haoura sur la côte d’Arabie par 25°04N et 37°14E, à 250 km dans l’ouest de Médine, et à 320 km dans le NW de Sherm Rabigh, en face de l’île de Hassanee. Son nom actuel est Umm Lej.

– La seconde, utilisant la grande carte officielle « Arabian Peninsula » au 1/2 000 000, de 1963, du Gouvernement de l’Arabie Saoudite, placerait Al-Harrah à 30 km dans le NW de Sherm Rabigh, dans un mouillage protégé.

A mon avis, la seconde hypothèse est probablement la bonne. En effet, si l’on retient, comme dans la première hypothèse, El-Haoura par 25°04N et 37°14E, les Francs n’étaient qu’à 250 km dans l’ouest de Médine, mais ils auraient dû d’abord franchir par mer la distance de 180 milles nautiques séparant Sherm Rabigh d’El-Haoura. Ensuite, de ce dernier point à Médine, le terrain est très accidenté, et les puits sont rares, car la barrière des montagnes du Hedjaz sépare Médine de la côte (certains sommets dépassent 1 500 m).

Si l’on adopte la seconde hypothèse, qui place Al-Harrah sur la côte à 30 km dans le NW de Sherm Rabigh, le projet des Francs apparaît comme plus facile, car il ne faut pas oublier qu’ils combattaient sur terre et sur mer depuis plusieurs mois. En outre, la vieille route du pèlerinage de La Mecque à Médine longeait la côte par Djeddah, Sherm Rabigh, Al-Harrah, Badr Hunayn, Fara’, As Safrâ, et Al Musayyid. Elle évitait ainsi la barrière des montagnes du Hedjaz et franchissait, entre Badr Hunayn et Médine, une série de cols facilement accessibles. Si l’on admet, comme le dit Makrizi (31), que les Francs étaient à une journée de marche de Médine, il est possible qu’ils aient atteint la région d’Al Musayyid. Cette route était jalonnée d’étapes et de points d’eau, et la distance d’Al-Harrah à Médine, en empruntant cet itinéraire, n’était que de 240 km. Il est certain, d’après les cartes, qu’il y avait deux localités portant le nom d’El-Haoura ou Al-Harrah mais c’est probablement la seconde qui fut utilisée par les Francs pour mouiller leurs galères et débarquer leurs troupes. L’accès de Médine leur était plus facile, la distance plus courte, et ils pouvaient, par cette vieille route, intercepter sans difficultés les caravanes de pèlerins. La route terrestre de Médine, selon Palgrave89, venant du Sinaï, empruntait Tabouk et Teïma, et elle passait à l’intérieur, à plus de 200 km de El-Haoura (1ère hypothèse). On voit mal, dans ces conditions, la raison pour laquelle les Francs auraient choisi une solution aussi difficile.

Je propose donc d’adopter Al-Harrah, à 30 km dans le NW de Sherm Rabigh, comme point de débarquement, sur la côte du Hedjaz, de l’expédition de Renaud de Châtillon.

El Bazwa, El Dchouhfa, Aswarri. Je n’ai pas trouvé d’éléments cartographiques et hydrographiques qui permettent d’identifier ces lieux cités par Schlumberger.

 

________

Notes:

30 Strabon., XVI-VI, Pline, Hist.. Nat, 28.

31 J.P. Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem, tome I, traduit de l’hébreu par G. Nahon, Paris, 1969.

32 Abu Shama, Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux, tome IV.

33 Mujir Al-Din-Kitab Al Uns AI-Jalil Bi-Ta’rikh Al-Khalil, Le caire 2 vol (1867-1886), H. sauvaire (extraits en français), Histoire de Jérusalem et d’Hébron, Paris, 1876.

34 René Grousset, Histoire des Croisades et du Royaume franc de Jérusalem, 3 Vol. Paris, 1935.

35 Strabon-XVI-VI.1, J.P. Prawer, p. 612 et suivantes.

36 J.P. Prawer, op. cit.

37 Aboul’Feda, tome 1, RCH, p. 50 et suivantes.

38 El-lmad, Le Livre des Deux Jardins, RCH, tome IV.

39 Schlumberger, Renaud de Châtillon, Prince d’Antioche, Paris, 1898.

40 Ernoul, Chronique d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, Paris, 1871.

41 Ibn Djobair, Rhila. Le Caire, traduction française par Godefroy-Demonbynes, Paris 1949-1965, tome IV ; Extraits des voyages d’lbn Djobaïr par Ch. Schefer dans son Sefer Nameh, Relation de voyage de Nassiri Khosrau, 1881.

42 Léon Guérin, Histoire maritime de la France, tome 1, 1851.

43 Hélène Ahrwveiler, Byzance et la mer, Paris, 1964.

44 Mujir-ed-Din, Histoire de Jérusalem et d’Hébron.

45 J.P. Prawer, pp. 612 et suivantes.

46 René Grousset, tome II.

47 Ernoul, pp. 69-70.

48 Schlumberger, pp. 264 et suivantes.

49 J.P. Prawer, pp. 613 et suivantes

50 Schlumberger, p. 263.

51 Ibn Alatyr, Extrait de Kamel Altevarykh.

52 El-‘Imad, Livre des deux jardins, pp. 230 et suivantes.

53 El-Fadhel, Livre des deux jardins.

54 K. Miller, Mappae Arabicae, Arabische Welt und Landerkarten Des 9-13 Jahrhunderts in Arabischer Urschrift, Latetnischer Transkription und Uebertragung in Neuzeitliche Kartenskizten, 5 vol. Stuttgart, 1926-1927, 1938.

55 K. Miller, ibid.

56 Murray, The Geographical Journal, Londres, vol. XVIII, 1926.

57 H.W. Davies, Bernhard Von Breydenbach and his Journey to the Holy Land, Londres, 1911.

58 W. Heyd, tome 1.

59 Makrizi, Description topographique et historique de l’Egypte, dans Mémoires de la mission archéologique française du Caire, T XIII, 1893.

60 René Grousset, tome II.

61 Makrizi, Histoire d’Egypte, Revue de l’Orient Latin, 1900-1901.

62 Schlumberger, pp. 266 et suivantes.

63 J.P. Prawer, tome I.

64 El-‘Imad, Livre des deux jardins.

65 El-Fadhel, Livre des deux jardins.

66 Ibn Alatyr, Extrait du Kamel Altavatykh, RCH, tome I.

67 Kammerer, La mer Rouge l’Abyssinie et l’Arabie depuis l’antiquité, tome I 1e et 2e parties, Les pays de la mer Erythrée jusqu’à la fin du Moyen-Age, Le caire, 1929.

68 Schlumberger, pp. 266 et suivantes.

69 Sherm Râbigh ou Rabegh, Côte d’Arabie, 22°46 Net 39° 01E, Instructions nautiques Françaises, série L (Vll), mer Rouge et golfe d’Aden, pp.222.

70 El-Haoura, Carte, Le Petit Idrisi » (1154), Côte d’Arabie, 25°04 Net 37°14E Actuellement umm Lej-lnstructions Nautiques Françaises, Série L (VII), Mer Rouge et golfe d’Aden, Carte Shom n° 2993, Nommée aussi Al Harrah, Carte Arabian Peninsula du gouvernement de l’Arabie saoudite. A 30 kms dans le nord-ouest de Sherm Rabigh 1963.

71 Schlumberger fait probablement une erreur en plaçant El-Haoura sur la côte égyptienne.

72 René Grousset, op. cit. n. 5.

73 Yambo ou Yembo -Côte d’Arabie- 24°04N – 38°06E.

74 J.P. Prawer, op. cit..

75 El-Fadhel, op. cit. n° 35.

76 La station d’Abraham, un des sanctuaires du pélerinage de la Mecque Pierre de la Kaabah, qui servit de marchepied à Abraham lorsqu’il construisit ce temple.

77 Allusion à la légende d’après laquelle les Abyssins qui envahirent la région de la Mecque en 570 après J.C périrent sous une grêle de pierres que laissaient tomber sur eux les oiseaux du ciel. Voir Essai sur l’histoire des arabes, tome l, p. 268 et Le Coran, Chap. CV.

78 Ibn Djobair, op. cit., n° 12.

79 Schlumberger, pp. 272 et suivantes.

80 Schlumberger, p. 274.

81 El-‘lmad, op. cit., n° 34.

82 Ibn Alatyr, op. cit. n° 36.

83 J.P. Prawer, op. cit..

84 Schlumberger, pp. 277 et suivantes.

85 Cest peu probable car Ernoul, p. 69-60 (II) termine ainsi son récit : « Et ils appareillèrent de là (côte de la mer Rouge) vers la haute mer. Et après qu’ils fussent embarqués on n’en entendit plus parler, et nous ne savons pas ce qu’il leur est arrivé. »

86 J. Couyat, Le désert d’Aïdhab, Bulletin de l’lnstitut Français d’Egypte, vol. 111, 1911.

87 Bent, Royal Geographical Societ Journal, VIII.

88 G. Murray, Survey of Egypt-Aïdhab, The Geographical Journal, Londres, vol. XVIII, sept. 1926.

89 W.G. Palgrave, Une année dans l’Arabie centrale (1862-1863), traduction d’Emile Jonveaux, Paris, 1869.

 

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