Prospective et stratégie n°9 est paru

Le neuvième numéro de Prospective et Stratégie, consacré à « Voir loin », est paru. Vous pouvez le consulter via CAIRN. Vous pouvez lire ci-dessous son éditorial, par Fabrice Roubelat.

Voir loin. Les décalages temporels de la prospective

Fabrice Roubelat

Pour la prospective, un horizon temporel est d’abord le symbole de l’action future, d’une action future qui se jouera dans un monde transformé, renouvelé́. Comme le soulignait Gaston Berger, « les conséquences de nos actes se produiront dans un monde tout différent de celui où nous les aurons préparés », ce qui implique toute une série de « décalages » (1). L’un des principaux effets du « voir loin » consiste à jouer avec ces décalages, à les créer et à s’interroger sur ce qu’ils signifient pour les processus décisionnels des organisations. Avec un dilemme, faut-il vraiment chercher à anticiper, ou ne vaudrait-il pas mieux être myope et interactif ? Ce qui permettrait de ne pas avoir à gérer des décalages si inconfortables. À moins que ces décalages ne soient les vrais enjeux de l’anticipation et de l’action.

Pour ce numéro 9 de Prospective et Stratégie, nous avons choisi de nous projeter dans le temps long, celui qui permet aux décalages d’être les plus visibles, d’avoir le plus de conséquences aussi, tout en gardant une signification pour l’objet de notre exploration, la prospective. Pour stimuler une réflexion sur le « voir loin », nous avons proposé aux auteurs d’interroger 2078, en tant que symbole du temps long. Un tel horizon nous place à mi-chemin entre un futur qui nous permet de tout imaginer – ou presque – et un passé, celui des débuts de la prospective qui déjà̀ mettait l’accent sur le fait que, dans un monde en mouvement, les règles du jeu se renouvellent sans cesse, tout comme les parties prenantes de l’action.

Agir sur son temps

Les trois premiers articles de ce numéro mettent en évidence l’appel à l’action à laquelle nous invitent les décalages créés par le temps long, que ces décalages proviennent du lien au contemporain, de la construction d’un futur numérique ou de la problématique de la réhabilitation de la fonction politique.

Le premier article de ce numéro « Retour en 2078. Réflexions sur l’anticipation et le contemporain », de Jamie Brassett et John O’Reilly pose la question de la situation de décalage qu’induit le concept de « contemporain ». À partir des travaux de Giorgio Agamben, ils nous présentent les quatre modes essentiels de la contemporanéité : « rester hors de son temps, être ainsi capable de percevoir l’obscurité de son temps, avoir le courage d’agir sur son temps, et de la sorte reconnaître le moderne comme archaïque ». Ce faisant, Jamie Brassett et John O’Reilly nous invitent à nous pencher sur l’inactuel nietzschéen et sur son rapport au temps, en faveur « d’un temps à venir ». Ainsi, anticiper reviendrait à être inactuel, et la prospective nécessiterait du courage, avec, au-delà de « l’obscurité du futur », un appel à l’action présente.

Avec « Inventer ensemble notre futur numérique : une ardente obligation ! », c’est bien à une action que nous invite Nicolas Curien à partir du constat de l’imprévisibilité du futur. S’il n’est pas possible, au-delà du parti pris méthodologique que révèle le paradoxe de Newcomb, de « découvrir le futur », alors le mieux serait peut-être de l’inventer. Par là-même, Nicolas Curien démythifie l’impact du big data pour la prospective, l’objectif des data scientists ne visant pour lui pas une prédiction fiable mais une « action efficace ». Pour Nicolas Curien, 2078 nous permet cependant de faire abstraction des contingences du présent et d’esquisser des scénarios qui non seulement interrogent les freins au développement de l’intelligence artificielle, ou la manière de garder le contrôle d’assistants numériques qui pourraient devenir plus envahissants qu’utiles mais aussi les jalons de l’action future.

Dans « Prospective et Territoires », Philippe Mocellin replace le temps long dans le temps des politiques publiques territoriales. En effet, si la prospective territoriale ne nous conduit pas en 2078, mais plus souvent entre une dizaine et une trentaine d’années dans le futur, « voir loin » permet de réhabiliter « la fonction politique » au sens « noble » du terme, qui « définit un cap, prenant en compte le “temps long” ». Cette prise en compte du long terme se heurte cependant au court-termisme, que renforcent « l’hypermédiatisation » de la vie publique, les sondages et les prochaines échéances électorales qui font osciller la vie politique entre l’instantanéité et le temps court des mandats d’une société démocratique. Philippe Mocellin souligne toutefois le « terreau » législatif favorable qui conduit à l’élaboration de documents de planification dont l’horizon dépasse souvent les vingt ans. Au-delà du long terme de l’expertise, Philippe Mocellin insiste sur les enjeux en termes de gouvernance locale de l’ouverture de la prospective à des publics plus larges, ainsi qu’aux idées nouvelles et à l’imagination.

S’aventurer et gouverner

Les deux articles suivants posent la question des conséquences de l’adoption d’une perspective temporelle de long terme du point de vue de l’évaluation de la place de l’événement dans la méthodologie prospective d’une part et du point de vue de la gouvernance des organisations d’autre part.

Dans « L’événement et l’horizon prospectif. Une approche symbolique », Anne Marchais-Roubelat interroge le statut de l’événement à partir de la discussion de la séparation de la pensée et de l’action qu’impose le fait de cadrer « pour regarder au loin ». Selon une perspective géométrique, le choix des horizons implique de choisir des points et des lignes de fuite, les événements constituant autant de points qui peuvent perdre ou au contraire cadrer l’action si le décideur perçoit la ligne de fuite que ces événements permettent d’appréhender. En permettant de « s’extraire du temps vécu », le temps long contribue à donner du sens au « chaos des événements ». Ce sens n’est cependant pas figé mais évolue, déformant ainsi les horizons au cours des différentes phases de l’action, créant toutes sortes de décalages. Anne Marchais-Roubelat propose de faire évoluer les horizons selon une approche symbolique qui inclut le temps vécu de l’aventure de Jankelevitch en vue de donner une nouvelle signification aux événements, qu’ils soient futurs ou passés.

Benoît Pigé, avec « L’inscription du territoire et des institutions dans le temps long. Les enjeux pour la gouvernance des organisations », nous conduit à la pensée et au mouvant d’Henri Bergson. Ce faisant il discute les possibilités de « changer le cours de l’histoire sans savoir si la flèche atteindra sa cible », c’est-à-dire de moins s’intéresser à un état final recherché qu’à « la possibilité de se dégager de contraintes jugées indépassables ». Or, pour le calcul économique, le long terme pose d’une part la problématique de l’incompatibilité entre les intérêts à court terme et les intérêts à long terme et d’autre part celle de l’irréversibilité. À ces deux problématiques s’ajoute le fait que les intérêts des différentes parties prenantes qui « ont une légitimité à être associées à la gouvernance des organisations » ne sont pas toujours prises en compte. Aussi, il convient de « s’interroger sur les normes, les règles, les institutions qui permettraient aux organisations de poursuivre des objectifs intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales ». Pour Benoît Pigé, « l’approche de la gouvernance dans un temps long suppose que ce temps long puisse exister, c’est-à-dire que l’environnement institutionnel doit décourager les comportements opportunistes ».

Imaginer et dialoguer

Les trois derniers articles donnent au « voir loin » une perspective temporelle sinon disruptive, du moins déformée par les siècles ou les représentations de la science-fiction, en accentuant les décalages.

L’article de Jean-Michel Calvez, « Résilience et renaissance. Les scénarios post-apocalyptiques dans la littérature de science-fiction » nous plonge dans des scénarios dystopiques, tels que dessinés par la littérature de science-fiction dans un genre nommé « post-apo ». Pour ces ouvrages, il s’agit, au-delà des histoires individuelles qu’ils racontent de décrire le « monde d’après », de le mettre en tension. Dans ces scénarios, ce ne sont pas seulement des organisations mais des civilisations qui se trouvent frappées dans leurs « fondements » et leurs réalisations. Ainsi, ils proposent une « mise en situation » face à des événements extrêmes qui nous rappelle le « penser l’impensable » d’Herman Kahn. À partir de ces histoires, Jean-Michel Calvez met en évidence deux constantes. La première est le détournement d’objets, « d’artefacts » du monde d’avant, malgré le fait qu’ils ne puissent plus assumer leur fonction initiale et se trouvent en décalage avec le monde d’après. La deuxième constante, en dehors du cas de quelques « héros isolés » est l’exacerbation des notions de « factions », des « regroupements par clans » ou par « affinités sociales ». Nous retrouvons ici le concept de communauté, qui permet à l’histoire de se poursuivre dans les scénarios dystopiques du temps long.

Dans « Prospective et science-fiction. Le dialogue nécessaire », Pierre Gévart interroge quant à lui les liens entre la prospective et la science-fiction, opposant le supposé sérieux de l’une, destinée aux décideurs, à l’ironie qui accompagnerait l’autre : « c’est de la science-fiction ». Aussi, Pierre Gévart nous parle des futurs possibles mais « de préférence les plus improbables qu’ils soient ». Au fond, en nous proposant des regards croisés entre prospective et science-fiction, il nous présente les différentes facettes de la prospective tout en soulignant que « là où il n’y a qu’imaginaire il n’y a pas matière à asseoir une réflexion prospective ». C’est là peut-être l’essentiel de l’apport de la science-fiction à la prospective qu’illustre l’exemple des institutions militaires recherchant la créativité de la science-fiction pour essayer sinon de penser l’impensable, du moins d’imaginer des théâtres ou des modes d’opérations innovants. Pour Pierre Gévart, plusieurs 2078 s’entrechoquent : le virtuel, l’apocalyptique, celui de la médecine triomphante et dictatoriale ou celui du rêve, qui sera moins « surprenant » et moins « inattendu » que le réel, plus décalé serait-on tenté de dire.

Avec « La prospective face aux dialogues pythiques. L’anticipation sous le regard du temps long », Fabrice Roubelat discute les méthodologies prospectives, et plus particulièrement les approches par scénarios, à partir des points de controverses soulevés par les Dialogues pythiques de Plutarque. Il ne s’agit pas de comparer ce qui n’est pas comparable mais de soumettre à la critique les processus contemporains d’anticipation sous les trois angles de la symbolique qu’ils révèlent, des paradigmes qu’ils structurent, ainsi que de leur transformation au cours du temps. Ce faisant, Fabrice Roubelat interroge leur essor, leur banalisation et la perspective de leur déclin, avant de proposer d’explorer la question de la compatibilité entre les points fixes que constituent les horizons prospectifs et la table rase à laquelle invite l’imagination. Comme le montrent les articles de ce numéro 9 de Prospective et Stratégie, 2078 est un symbole aux significations multiples. À travers les différents décalages qu’il exprime, le temps long nous conduit en effet à compléter ses horizons par des réflexions sur la nature du changement, sur les concepts de disruptivité et de transformation, sur la durabilité et l’éphémérité́ des stratégies. Ainsi, explorer un horizon si éloigné conduit à une réflexion sur l’action et la décision, que le concept même de décalage invite moins à considérer de manière séquentielle et linéaire que sous l’angle des multiples lignes de fuite qui le rendent lui-même mouvant.

Note

(1) Gaston Berger, « Sciences humaines et prévision », La revue des deux Mondes, 3, 8 Prospective et Stratégie

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