Prospective et stratégie n°10 est paru

Le dixième numéro de Prospective et Stratégie, consacré au renseignement, est paru. Vous pouvez le consulter via CAIRN. Vous pouvez lire ci-dessous son éditorial, par Fabrice Roubelat :

Anticipation et renseignement

Dans son essai de typologie des stratégies de renseignement, Georges-Henri Soutou (1) rappelle la prévention qu’avait le Maréchal Foch vis-à-vis de ce qu’il appelait « les renseignements », qu’il jugeait « inutiles », « presque tous faux », le décideur ne sachant « qu’après ceux qui étaient vrais ». Dès lors que sa fonction principale est d’apporter une contribution à la préparation d’une action, le renseignement se traduit par une série de décalages : décalage entre les anticipations mises en évidence à un moment donné et leur transformation au cours du temps, décalage entre le caractère virtuel de ces anticipations et les capacités d’action, décalage entre la décision et l’action.

Le premier décalage pose la problématique de la capacité du renseignement à appréhender des phénomènes en cours de transformation. Le renseignement repose en effet sur l’idée que les germes de l’action future se trouvent dans la connaissance du présent et du passé et que ces germes peuvent être mis en évidence, en particulier sous la forme de signaux faibles qui serviraient de point de départ à l’anticipation, notamment sous forme de scénarios prospectifs (2). Le problème des organisations est alors moins de collecter ces renseignements que de les traduire en termes d’anticipation d’action en leur donnant du sens, à travers une intelligence de la transformation des scénarios.

Au-delà de leur caractère vrai ou faux, la faiblesse supposée des signaux constitue aussi un objet de discussion, montrant les décalages d’appréciation sur l’importance à leur accorder, le concept même de signal faible faisant lui-même polémique, entre mythe et mystification (3). Si le changement est déjà là, le renseignement permet d’en affiner les contours mais pose une deuxième question, celle des capacités d’action des organisations face à de multiples scénarios qui ne sont que virtuels, c’est-à-dire appartenant à un autre domaine que celui du vrai et du faux. À travers ces capacités d’action, c’est aussi à un effort de créativité qu’invite l’anticipation prospective, dans la mesure où le renseignement crée un inconfort qui appelle l’innovation.

Comme le souligne la phrase du Maréchal Foch, l’un des principaux problèmes pour le décideur est l’incapacité à évaluer avec certitude que ses capacités d’action auront été engagées dans le bon scénario, puisque ce n’est que dans l’action, « après » la décision, que les conséquences du choix de prendre en compte tel ou tel signal pourront être mesurées. Et même cette mesure ne sera que relative, les critères utilisés pour la fonder pouvant évoluer au cours du temps. Aussi, l’anticipation, quelle qu’elle soit, ne trouvera tout son sens que dans le processus d’action dans lequel elle s’inscrira et dans la volonté du décideur de « savoir ce qu’il veut », pour reprendre les mots de Foch, « sans attendre les renseignements ». À moins que le décideur n’ait une vision du renseignement, tel Eisenhower dont Georges-Henri Soutou rappelle qu’ « il ne se contentait pas de l’accueillir, il le sollicitait, il orientait les recherches », ce même Eisenhower pour lequel les plans étaient inutiles, au contraire de la planification qui était tout (4) . Et s’il en était de même pour le renseignement dans ses rapports à l’anticipation et à l’action ?

Coordonné par Nicolas Moinet, ce numéro 10 de Prospective et Stratégie ne se concentre pas seulement sur le champ militaire mais élargit le renseignement à la sphère des entreprises pour lesquelles l’anticipation des transformations de leur environnement constitue un enjeu stratégique. Les concepts de renseignement et d’intelligence entrent ainsi en interaction, au-delà de la simple traduction de l’anglais.

Dans « Le renseignement au prisme du couple agilité-paralysie », Nicolas Moinet part cependant bien du domaine de la défense et de la sécurité pour appuyer sa réflexion théorique à partir du cycle de renseignement et de la boucle OODA (observation, orientation, décision, action) de John Boyd. Pour Nicolas Moinet, le renseignement ne peut pas être conçu comme une « routine », produit d’une « endogamie » et conduisant à des « décisions déphasée ». Ainsi, Nicolas Moinet milite pour un processus de renseignement riche d’expériences et pour le développement d’ « intelligence studies ». Au cours de ce plaidoyer, il revient sur les signaux faibles pour signaler leur caractère non opératoire car passer son temps à chercher des signaux, c’est « avoir toujours un coup de retard » alors que ces « bribes d’information… ne révèlent leur caractère anticipatif que par un traitement et un regard spécifique ». Ainsi, le renseignement se révèle surtout comme un processus de construction de sens, processus pratiqué par un nombre croissant d’acteurs, de plus en plus non-étatiques, à la fois producteurs et consommateurs de renseignement.

Avec « Le renseignement face au défi de la radicalisation. Une grille de lecture par la théorie conjointe de l’émergence, de la mémétique et de l’intégration conceptuelle », Franck Bulinge fait tout d’abord le constat de l’incapacité à anticiper et à agir dans un contexte de radicalisation. Dans son article, Franck Bulinge développe plus particulièrement la question de l’émergence de ce que les services de renseignement ont pu nommer un « loup solitaire », qu’il différencie d’une cellule ou d’un réseau, même si l’un comme l’autre passent à l’acte en suivant les mêmes étapes de conditionnement, d’endoctrinement, d’embrigadement et d’engagement puis de passage à l’acte, le loup solitaire se distinguant par le caractère individuel de son cheminement au cours de ces différentes étapes. Ce faisant, Franck Bulinge pose la question de l’anticipation de tels cheminements individuels, qui, s’ils peuvent être schématiquement appréhendés ne peuvent être précisément décrits, ces cheminements pouvant être réduits par des stratégies de communication. Au-delà du cas du loup solitaire, l’article introduit la problématique de la prise en compte de comportements individuels dans les processus d’anticipation.

Le « Regards d’acteurs » d’Olivier de Maison Rouge : « La sécurité économique : angle mort du renseignement ? » fait entrer le numéro dans le champ de la défense des intérêts économiques. Après avoir établi une distinction entre le renseignement étatique et l’intelligence économique, Olivier de Maison Rouge souligne les évolutions récentes qui ont conduit en 2019 à la suppression de la délégation interministérielle à l’intelligence économique (D2IE) et à la création d’un service « information stratégique et sécurité économiques » (SISSE) doublé d’un comité de liaison de sécurité économique (COLISE), qu’il décrit comme le pendant de l’Advocacy center institué en 1993 aux États-Unis. À partir de l’exemple américain qui intègre la dimension économique dans sa conception de la sécurité nationale, Olivier de Maison Rouge propose une réforme de ce dispositif de manière à créer une agence nationale de la sécurité économique et de l’intelligence stratégique afin de marquer l’importance d’un sujet qu’il considère régalien par essence.

La thématique de la création d’une entité dédiée au renseignement économique est également reprise par Christian Harbulot dans « La mutation du renseignement économique ». Pour Christian Harbulot, la confrontation commerciale entre les États-Unis et la Chine pose la question de la modification des « critères de priorité du monde du renseignement ». Après un rappel historique des enjeux économiques de la guerre froide, il en souligne la prise de conscience tardive et limitée, avec en particulier l’ordonnance de 1959 et la définition d’un concept de « défense globale » incluant la dimension économique mais centrée sur le bloc de l’Est. Il revient aussi sur les conséquences du démantèlement en 1990, dans des entreprises américaines, d’un réseau d’une cinquantaine d’agents français, démantèlement qui détourna la DGSE des problématiques de guerre économique. Les décennies suivantes marquent une domination américaine dans ces domaines, les « GAFAM » étant « l’expression économique privée d’une volonté de détenir une suprématie dans les activités numériques ». Pour Christian Harbulot, les stratégies d’influence impliquent la prise en compte de la « nouvelle dimension systémique de la guerre économique », ainsi qu’une doctrine sur la question de la dépendance et des stratégies informationnelles.

Avec « L’anticipation et la sûreté des organisations. Les raisons d’un désamour », Eric Delbecque propose une critique du manque d’anticipation par des organisations dans lesquelles les « décisions sont prises au mépris des conséquences qu’elles peuvent avoir ». Alors que, pour Eric Delbecque, l’anticipation devrait être un des quatre temps de l’action avec la planification, la conduite et le retour d’expérience, le défaut dont les organisations témoignent à son égard sont à l’origine de défauts de sûreté, d’un manque d’imagination et d’un « goût excessif pour la prévention ». Dès lors les organisations se retrouvent « piégées par une peur excessive du risque » et développent des stratégies de court terme au détriment d’une vision à long terme. Pour Eric Delbecque, « l’incertitude ne doit pas servir à l’inaction : ne pas savoir ce qui va advenir ne signifie pas pour autant qu’il ne va rien se passer », ce qui constitue une invitation à l’anticipation et à l’intelligence stratégique.

Accompagné d’une annexe cartographique, l’article de Yannick Pech, « Vers une intelligence cyber ? Penser le renseignement augmenté dans la noosphère » nous plonge dans le domaine de la cyber-stratégie et du « cyber-renseignement ». Le numérique ayant révolutionné et complexifié le renseignement, Yannick Pech invite à « penser un renseignement « par », « pour » « dans », voire « sur » le cyberespace ». Tous ces différents axes constituent autant de pistes de réflexion pour évaluer les multiples conséquences de la digitalisation de nos sociétés sur le renseignement. Pour Yannick Pech, l’intelligence est à la fois « connaissance & anticipation, elle est stratégie ». Aussi l’intelligence cyber qu’il propose va bien au-delà des méthodes et techniques de collecte et d’action par, pour, dans et sur le cyberespace. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle « déresponsabilise l’humain et menace le processus décisionnel ». Ainsi, Yannick Pech insiste sur le fait que « le fétichisme technologique et le formatage analytique ne peuvent en aucun cas constituer une solution d’avenir », l’humain devant rester « au centre du jeu numérique et de l’analyse ».

C’est précisément l’alliance de l’humain et de la technologie qui sont au cœur de l’article d’Ali Laïdi, « Le renseignement économique américain de Reagan à Trump. Un engagement de plus en plus ferme ». Comme Christian Harbulot, l’auteur remonte à la guerre froide, tout en se concentrant à sa toute fin avec la signature par Ronald Reagan d’une série d’executive orders qui jettent les bases d’un espionnage économique institutionnalisé, en autorisant « le recours au secteur privé pour monter des opérations clandestines ». Avec la chute du mur de Berlin, « on demande l’impossible à la communauté du renseignement : tout surveiller, tout renseigner » avant qu’une nouvelle directive présentée en 1992 par le président Bush père comme « la plus spectaculaire depuis des décennies » fixe la nouvelle priorité : « la lutte contre la corruption et l’espionnage industriel et technologique ». Dès lors, Ali Laïdi nous décrit, président après président, l’engagement des États-Unis dans l’espionnage économique de ses alliés et dans la surveillance des marchés mondiaux que vient symboliser l’affaire Snowden. Il ne reste plus qu’à Ali Laïdi de conclure en présentant Donald Trump comme le général en chef de guerres commerciales s’appuyant sur « un appareil de renseignement économique tentaculaire et des agents parfaitement rompus aux arcanes de l’économie mondiale », marquant ainsi une volonté stratégique au-delà des moyens technologiques.

Le numéro se termine par un entretien du général Vincent Desportes par Nicolas Moinet, « Entrer en stratégie. Modeler le présent pour bâtir l’avenir ». Dans cet entretien, Vincent Desportes nous propose une stratégie fondée sur le « caractère interactif de l’action ». Ainsi, « l’erreur serait de croire que le renseignement pourrait être suffisant car il ne donnera toujours qu’une image imparfaite de l’Autre et une image déformée de ses intentions ». De même pour Vincent Desportes, « celui qui anticipe se prépare à un événement qui n’arrivera jamais », « l’anticipation ayant un rôle d’orientation et de modification mais pas de prévision ». Aussi « la stratégie est nécessairement un processus de créativité » car « la surprise vient de l’inédit » : « je dois aller chercher des solutions dans ce qui j’estime impossible » et « la prospective intervient alors en distinguant les possibles, le strictement impossible et une troisième catégorie : le non impossible ». Vincent Desportes reprend ainsi le « penser l’impensable » d’Herman Kahn avant d’interroger « l’information, la communication mais aussi la mystification » et de revenir à l’action : « L’action, disait Charles de Gaulle, ce sont les hommes au milieu des circonstances ».

Affaire de circonstance mais aussi d’engagement dans l’action, le renseignement apparaît d’abord profondément humain. Si la technologie ne doit pas être oubliée, l’approche du renseignement à laquelle nous invitent les différents articles de ce numéro de Prospective et Stratégie nous renvoie à un rapport à l’anticipation fondé sur une intelligence de l’action.

1 Georges-Henri Soutou, « La stratégie du renseignement : essai de typologie », Stratégique, n°105, 2014, p. 23-42. La citation du Maréchal Foch est extraite de Cdt Charles Bugnet, En écoutant le Maréchal Foch (1921-1929), Paris, Grasset, 1929, pp. 121-122

2 Paul J.H. Schoemaker, George S. Day, Scott A. Snyder, “Integrating organizational networks, weak signals, strategic radars and scenario planning”, Technological Forecasting & Social Change, vol. 80, 2013, pp. 815-824.

3 Camille Alloing, Nicolas Moinet, « Les signaux faibles : du mythe à la mystification », Le renseignement : un monde fermé dans une société ouverte, Revue Hermès, n° 76, CNRS
Editions, 2016, pp. 86-92.

4 “Plans are worthless but planning is everything”, voir notamment le numéro 113 de la revue Stratégique consacré en 2016 à la planification stratégique.

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