La guerre civile des Algériens

Terre d’invasions et de colonisations successives, l’Algérie a traversé des périodes de troubles et de divisions internes. Elle n’a été unifiée dans ses frontières actuelles qu’après la conquête française et l’occupation du Sahara, à la fin du 19ème siècle.

L’histoire du Maghreb central offre ainsi une succession de soulèvements et de conflits religieux et politico-sociaux, qui se sont perpétués au cours des siècles, jusqu’aux crises de l’Algérie indépendante. Ce chapitre se propose de survoler cette évolution.

Les rivalités dans une Algérie morcelée(1) .

La société d’origine berbère se caractérise par son organisation en familles patriarcales, hostiles à toute oppression et dévouées au groupe social d’appartenance. Les rivalités existant entre familles, clans, et tribus ont parfois été surmontées, afin d’opposer des confédérations de tribus, et même d’éphèmères royaumes numides, à la domination des phéniciens, notamment Carthaginois, puis des Romains.

Lors des guerres puniques qui opposent Rome à Carthage (261 et 218 avant J.C.), les Berbères se rangent d’abord dans le camp romain, et leur chef Massinissa bat Hannibal en 202. Lorsqu’en 146 les Romains rasent Carthage, ils s’emploient à détruire l’unité de la Numidie en encourageant les revendications tribales. Les attitudes des Berbères sont alors de deux sortes, ou bien ils refusent l’occupation romaine et se réfugient dans les montagnes, ou bien ils se romanisent, avant de se christianiser. Certains de ces chrétiens abjurent leur foi pour échapper aux persécutions romaines et versent ensuite dans le schisme donatiste aux 3ème et 4ème siècles.

D’autres Berbères romanisés se soulèvent contre la colonisation romaine et rallient à leur révolte les tribus montagnardes. Succèdant à celle de Jugurtha (104 avant J.C.), huit insurrections majeures sont déclenchées de l’an 17 à 395 de notre ère. En 429, l’occupation des Vandales, qui ne pénètrent pas dans les massifs kabyles, provoque un énorme soulèvement des Berbères, appuyé par les donatistes et les misèreux d’alors, les circoncellions (ceux qui rôdent autour des granges, circum cellas ). Lors de l’intervention de Byzance en 537, les Berbères sont refoulés dans leurs villages fortifiés, et s’efforcent de reconquèrir les terres qu’ils ont perdues. De nouvelles révoltes sont conduites par les Berbères Garmel et Gelimer.

De 645 à 715, les Arabes ayant conquis la Tripolitaine envahissent à plusieurs reprises le Maghreb. Leur conquête entraîne la révolte du chef Koseila et de la Kahina dans l’Aurès. Les conversions par contrainte sont suivies, selon Ibn Khaldoun, d’apostasies successives. En 740, toute la Berbérie se soulève contre le despotisme des Califes Omaïyades de Damas, et adopte le dogme kharedjite, plus ascétique et égalitaire que l’Islam orthodoxe(2). Les Arabes sont battus sur l’oued Cheliff et l’oued Sebdou en 740 et 742. Mais au 9ème siècle, le royaume kharédjite est balayé par le soulèvement des Ketamas, confédération kabyle qui se réclame du Calife fatimide de Kairouan. A la suite de luttes très confuses, dans lesquelles les tribus kabyles s’efforcent de préserver leur autonomie, le Berbère Ziri fonde un Etat ziride, que son descendant Hammad transforme en royaume hammadite ; c’est déjà le culte de la personnalité.

A la fin du 11ème siècle, l’Algérie subit la seconde vague de l’invasion arabe, conduite par les nomades hillaliens, commandités par le calife du Caire. Les Beni Hillal occupent les steppes algériennes et refoulent les Kabyles réfractaires sur les massifs côtiers. Cependant les Hillal sont à leur tour contenus par les Berbères almoravides (morabitoun, hommes du couvent fortifié, le ribat ), mystiques exaltés et guerriers qui viennent du Sud marocain. S’emparant d’Alger en 1082, ils instituent la journée du tri, à l’issue de laquelle sont exécutés les tièdes et les hypocrites. Ils sont supplantés par leurs adversaires du Haut Atlas, les Almohades, (unitaires), aristocrates plus rigoureux encore, qui imposent le rite malékite et l’impôt foncier.

Ils battent les Hillaliens à Sétif en 1152 et éliminent les derniers Almoravides en s’emparant de Bougie et d’Alger en 1187.

Les invasions des 11ème et 12ème siècles achèvent le processus d’islamisation du Maghreb, sous de multiples influences et en plusieurs phases. Les Kabyles et les Chaouias (habitants de l’Aurès) adhèrent à la religion nouvelle sans la pratiquer complètement, et conservent leurs coutumes, dont le culte des saints. Une autre invasion est conduite au 14ème siècle par les Mérinides, rois du Maroc qui s’emparent de Tlemcen (1337), et ravagent à nouveau le Maghreb jusqu’à Bône et Tunis.

Venus également du Maroc à partir du 15ème siècle, les marabouts ont peu à peu encadré les tribus, constituant une caste fermée et exerçant dans les villages un pouvoir spirituel qui leur permettait de présider à tous les actes de la vie familiale, de la naissance au mariage et à la mort.

Refoulés vers la côte, les Berbères ont développé leur activité maritime, notamment la piraterie, qui s’exerça surtout contre le commerce espagnol. Pour y mettre un terme, le roi d’Espagne décida, après la Reconquête de son territoire, d’intervenir en occupant des Présides qui interdirent tout développement et accentuèrent le déclin des ports d’Alger, Oran et Bougie.

Pour conjurer cette décadence, la cité d’Alger fit appel en 1516 à deux corsaires turcs établis à Djidjelli, les frères Barberousse, qui installèrent une Régence ottomane, vassale de l’empire turc, dirigée par un dey désigné par la milices des Janissaires (l’Odjak ); le dey était représenté par trois beys à Médéa, Oran et Constantine. Les Marocains sont chassés de Tlemcen par les Janissaires en 1552. A cette occupation ottomane, il faut ajouter, à partir de 1609 à Oran, l’invasion pacifique de 300.000 Morisques qui, expulsés d’Espagne en raison de leur non-assimilation, vont se disperser dans le Maghreb et dans l’Empire ottoman (3).

Selon Mohamed Harbi, 200 tribus sur 516 échappaient à l’autorité de la Régence. Une fois par an, les colonnes de Janissaires, appuyées par les tribus arabes de la plaine, faisaient des expéditions dans les montagnes pour y percevoir de lourds impôts. Alliées à des tribus exemptées d’impôts et à de grandes familles, les Turcs géraient le pays comme un butin.(3). La caste militaire décrétait sans discernement la responsabilité collective des tribus. La justice était rendue selon les rites hanéfite ou malékite; conformément à la loi coranique. Les sanctions allaient de l’amende à la décapitation, en passant par la bastonnade, la lapidation et l’amputation de la main. La forme principale de l’activité économique résidait dans la course sur mer, qui trois siècles durant réduisit en esclavage des milliers d’Européens. A ces violences, il faut ajouter la cruauté des féodaux envers leurs sujets, et les souffrances endurées par les esclaves noirs, lors de leur transfert à travers le Sahara.

« Autrefois, c’était le temps de la peur, l’ouakt el keuf…quand il y avait en permanence des discordes entre les tribus, écrit le géologue Robert Laffitte. A ce moment les gens de la plaine montaient faire des incursions chez les montagnards, enlevant leurs troupeaux, violant les femmes et dépouillant de leurs habits les isolés qui dans le territoire de leur tribu se croyaient en sécurité (4) ».

L’impact de la colonisation

A l’origine, la France n’envisageait qu’une expédition punitive contre les « pirates barbaresques », qui aurait dû se terminer par la capitulation d’Alger, le 5 juillet 1830, et par la reddition des villes côtières. Mais l’effondrement du régime turc eut pour conséquence à la fois la désorganisation du pays et la résistance des chefs arabes, notamment le bey de Constantine à l’est et l’émir Abd El Kader à l’ouest.

Des accords conclus avec l’Emir lui permettent d’unifier les deux tiers du pays, et d’édifier un Etat et une armée modernes. Il se heurte cependant à la résistance des Kouloughlis (métis de Turcs et d’Algériennes) de Tlemcen, et à celle des Kabyles, qui refusent de lui payer l’impôt. « Nous n’avons pas de chefs étrangers à notre nation, lui disent-ils…Vous vous êtes annoncé chez nous en qualité de pélerin…Si vous étiez venu comme maghzen, au lieu de couscous blanc, nous vous aurions rassasié de couscous noir (de la poudre)».

Non appliqués, les accords furent dénoncés de part et d’autre, et les opérations militaires reprirent, au cours desquelles les deux camps rivalisèrent de violences. Rejeté par le roi du Maroc, l’Emir est contraint à la reddition en 1847. L’armée d’Abd el Kader est ainsi vaincue par une armée supérieurement équipée. Elle l’est aussi parce que les Algériens manquent de cohésion. Les clans familiaux qui structurent le pays sont rebelles à une forme politique capable de regrouper les diversités tribales…Dans les couches autrefois liées à la caste turque, l’apparition de nouvelles élites, d’un encadrement issu des tribus, suscite un réflexe de peur. Ici et là, les chefs de famille prépondérantes…collaborent avec la France ou se réfugient dans l’expectative (3).

La soumission de toutes les tribus demandera encore quelques années, et des révoltes sporadiques se déclenchèrent après 1856, suscitées par des chefs féodaux privés de leur pouvoir : parmi les plus importantes, l’insurrection de Mokrani, bachaga de la Medjana, qui souleva une partie de l’ouest Constantinois en 1871, et celle de Bou Amama dans le sud oranais en 1881. Elles furent sanctionnées par des expropriations de terre et de lourdes amendes. La paix française régna désormais sur l’ensemble de l’Algérie, sans éliminer totalement les structures tribales(5) , ni éradiquer immédiatement certaines coutumes archaïques.

C’est ainsi que les règles juridiques (kanoun) en vigueur à Cap Aokas conduisaient chez le marabout celui qui insulte la religion. On fond du plomb dans la bouche du blasphémateur, ou bien on le lapide à coup de pierres, ou bien encore on lui coupe la langue, sinon on l’étend par terre, on le déshabille, et un adulte vigoureux lui donne cent coups avec une tige de fer, jusqu’à ce qu’il meure (6).

Robert Gebhart, instituteur en 1930 dans les Babors, constate que la djemaa des Beni Messali pratique encore une justice expéditive(7). Quelque temps avant mon arrivée, écrit-il, le dénommé Bouskine terrorisa les habitants. A son actif : crimes, vols, viols…Son épopée se termina lorsqu’il fut tué par un justicier. On exécuta même sa femme et son fils.

Les discordes des nationalistes

Face à la colonisation française, les élites musulmanes se partagent d’abord en assimilationnistes et en réfractaires. Le mouvement des Jeunes Algériens, converti par l’école française aux valeurs des Lumières, se prononce pour l’égalité des droits, alors que les Vieux Turbans, attachés à la tradition religieuse, refusent ce qu’ils considèrent comme une apostasie. Le nationalisme algérien naît après la guerre de 1914-1918, le courant radical est représenté par Messali Hadj, formé initialement par le communisme, tandis que Ferhat Abbas et les Oulemas sont davantage réformistes que révolutionnaires. Le débarquement américain de novembre 1942 accélère la montée du nationalisme, dont le soulèvement de mai 1945 dans le Constantinois constitue l’acte fondateur.

Au sein du PPA (Parti populaire algérien) de Messali Hadj, qui après sa dissolution est devenu MTLD (Mouvement pour le triomphe des Libertés démocratiques), divers courants voient le jour, à la suite du démantèlement de l’Organisation Spéciale (O.S.) qui a perpétré quelques attentats dans les années 1949-50. Les centralistes du Comité s’opposent au pouvoir personnel de Messali Hadj et créent le CRUA (Centre Révolutionnaire d’Unité et d’Action) pour préparer l’insurrection de novembre 1954. Cette opposition sera à l’origine du conflit entre le FLN, Front de libération nationale, auquel se rallient en 1956 les modérés et les oulémas, et le MNA (Mouvement national algérien), nouveau parti de Messali.

D’autres rivalités apparaissent entre les dirigeants réfugiés au Caire et ceux de l’Intérieur, entre les régionalistes de Kabylie et de l’Aurès, puis entre les wilayas de l’intérieur et la direction de Tunis. Alors que les éléments européens et musulmans du PCA (Parti communiste algérien) sont en désaccord, les communistes tentent de créer leur propre mouvement des Combattants de la Liberté, mais sont finalement contraints de s’intégrer individuellement au FLN.

Tout en reconnaissant qu’in fine le FLN l’emporte en créant un Etat reconnu par la communauté internationale, il faut bien souligner qu’au cours d’un conflit de huit années, se font jour bien des comportements et des conceptions divergentes. Les Chaouia n’acceptent une

direction que si elle est aurésienne. Les Oranais contestent les responsables originaires du Constantinois qui dirigent la wilaya 5. L’ancrage maraboutique des uns, la cohésion patriarcale et le conservatisme anti-intellectuel des autres, sont en désaccord avec le réformisme des modérés, autant qu’avec la volonté révolutionnaire, moderniste et laïque des nationalistes les plus radicaux(8)

Dans l’Aurès, un mouvement de dissidence provoque le ralliement de Adjoul Adjoul aux forces françaises, la contestation de Mahmoud Cherif par ses pairs, et les tentatives de prise en mains népotiques du clan des Abidi. Dans la wilaya 3, après la mort d’Amirouche (dont la responsabilité est attribuée par certains aux dirigeants de Tunis), le pouvoir est disputé entre Mohand ou el Hadj et Abderahmane Oumira; le complot des lieutenants destitue à la fois les deux concurrents, avant que Oumira ne meurre au combat.

Ces dissentiments seront à l’origine de maintes liquidations : l’exécution de Chihani Bachir par ses pairs de l’Aurès, l’assassinat de Ali Mellah, du capitaine Rouget et de Tayeb Djoghlali dans la wilaya 6, l’élimination de cadres de la wilaya 5 par Si Mohammed, responsable militaire de la wilaya 4. Les purges contre les traîtres présumés des wilayas 3, 4 et 6 se traduisent par des milliers d’exécutions sommaires, accompagnés d’horribles supplices. Le ralliement de Si Salah et d’une vingtaine d’officiers supérieurs à la paix des braves entraîne leur élimination physique. L’épuration de la wilaya 4 est poursuivie par les commissions de purge itinérantes du commandant Hassan (le docteur Youssef Khatib). Se prononçant contre l’attitude bienveillante du colonel Lotfi, les officiers de la wilaya 5 sont partisans de décapiter à la hache les déviants (8).

Le FLN a l’ambition d’assurer la direction du peuple, mais ne parvient pas à éliminer le tribalisme, le régionalisme et le clientélisme. Pour s’imposer, il n’hésite pas à recourir à la violence et à éliminer physiquement les notables pro-français et les anciens combattants. De 1955 à 1956, on passe de 4 à 16 égorgés par jour (voir courbe jointe). La terreur s’installe dans les villages. Des centaines de mutilations faciales punissent ceux qui enfreignent l’interdiction de fumer et de boire.

La criminalité indigène, étudiée par les professeurs de la Société médicale d’Alger(9),est marquée par certains réflexes des temps barbares, où l’on supprime les humains aussi facilement, et du même geste que l’on égorge les moutons. En médecine légale occidentale, les égorgements, éventrations et mutilations faciales et génitales sont assimilées à des actes de sadisme, et les lynchages de la foule à une explosion de folie collective. Cette explication ne satisfait pas ces experts, qui recherchent les causes profondes de ces violences dans l’anarchie des siècles passés, dans la brutalité de la justice ottomane, et dans le mépris de la vie humaine, attestée par la pratique de la Rebka (vendetta kabyle). Le sentiment de l’honneur conduit à venger dans le sang les manquements à ce code, il autorise le fils à sacrifier sa mère et le mari à exécuter la femme adultère et son amant.

Reconnaisant le haut idéal de la religion musulmane, son attachement aux valeurs de fraternité et d’hospitalité, ces médecins observent cependant que c’est aussi une religion guerrière, intolérante envers les déviants. Selon eux, la reconnaissance de l’égale dignité de la femme aurait dû tempèrer la cruauté des moeurs.

Le 20 août 1955, le chef du Nord Constantinois Zirout Youssef entraîne la population à attaquer une vingtaine de villages, de façon à provoquer une répression massive des forces de

l’ordre; 73 Européens sont tués ainsi que 30 musulmans jugés réfractaires à la Révolution(10).

La répression sera évidemment très lourde (1200 tués selon le SLNA du colonel Schoen).

Au début de 1956, le chef kabyle Amirouche fait attaquer les villages qui s’étaient constitués en auto-défense; à Ioun Dagen et Aïn Ourabah, des centaines de villageois sont ainsi éliminés au cours d’une dramatique « nuit rouge ». En même temps dans l’Oranais, des dizaines de fellah sont assassinés à Ain Menaa, Wagram et Honaïn.

En sept ans de guerre, 16.000 civils musulmans seront tués, des dizaines de milliers blessés, et des milliers de disparus dont on ignore la destination.

La lutte FLN-MNA (11)

Surpris par les attentats du 1er novembre 1954, les chefs du MTLD s’efforcent de prendre le train en marche et de s’entendre avec les responsables FLN auxquels ils accordent une importante aide financière. En Kabylie et dans l’Aurès en effet, c’est au nom de Messali que Krim Belkacem et Mostefa Benboulaïd ont lancé l’appel à la lutte. Cependant le gouvernement dissout le MTLD le 6 novembre, et fait arrêter plus de 400 messalistes. Le Zaïm réagit en créant le MNA, Mouvement National Algérien, et en envoyant deux délégués, El Mekki et Mazerna, auprès des dirigeants extérieurs du FLN au Caire, auxquels il reproche « les promesses non tenues ». Mais les Services égyptiens du major Fathi Dib font arrêter les envoyés de Messali. Mazerna se range alors aux côtés de Boudiaf.

A Alger, le FLN est opposé à une action autonome du MNA. Messali est considéré comme traître à la Révolution. Abane Ramdane donne l’ordre au printemps 1955 d’éliminer les maquis MNA en cours de constitution en Kabylie, et même de liquider Messali. En avril, le MNA procède à quelques attentats à Boufarik et à Alger, où des bagarres éclatent entre collecteurs de fonds. Yacef Saadi recrute des truands dont la mission sera d’épurer la casbah des militants MNA. En septembre, le chef messaliste Azzouzi est tué à Alger. Messali autorise alors l’action terroriste, mais recommande d’épargner la vie et les biens des Européens.

En Kabylie, Krim Belkacem charge Amirouche d’éliminer les maquis du MNA. 800 djoundi de l’ALN écrasent en juin 1955 les groupes armés constitués à Bouira, Dra el Mizan, aux Ouadhia, à Seddouk, au Guergour, aux douars Beni Bou Abdou et Amlouline, à Ain Bessem et Ménerville. Les combats les plus durs se déroulent à Guenzet, où 500 messalistes sont massacrés. Leur chef Belounis est chassé de Er Rich près de Bouira, et s’enfuit vers le sud, où il reconstitue un groupe de choc. Au printemps 1956, la Kabylie est normalisée, et la force K, à base de messalistes recrutés par la DST, est prise en mains par Krim Belkacem.

Simultanément, le FLN élimine le MNA à Oujda et Marnia. Mais dans la vallée du Cheliff, Si Ahmed et Djillali Belhadj ont constitué deux maquis qui ne relèvent pas du FLN. Djillali, surnommé Kobus, est un leader messaliste d’Alger, mais son maquis reste indépendant du MNA. Il élimine à la fois les groupes communistes du maquis rouge, et le réseau FLN dirigé par Bagadi. Manipulé par la DST, il est soutenu à partir de 1957 par l’armée française. Disposant de 600 hommes et de 460 fusils de guerre, il devient le Commando du Doui, sous le contrôle du lieutenant Heux. Mais le FLN réussit à retourner ses subordonnés qui assassinent Kobus le 28 avril 1957.

Une autre bande messaliste va se rallier à l’armée française en juillet 1957. Il s’agit de la bande de Labhri Cherif, dit Si Cherif, qui dispose de 300 hommes implantés dans le sud algérois. Son djich, baptisé Forces auxiliaires franco-musulmanes (FAFM), va liquider les troupes de la wilaya 6. Porté à 1100 hommes armés, il participe alors à la lutte contre l’ALN et à la pacification du Sud algérois jusqu’en juin 1962.

Une autre tentative de 3ème Force est celle de Belounis, qui est crédité de 1500 combattants armés en mai 1957. Chassé de la région de Bouira, il agit d’abord autour d’Aumale contre le FLN; plus au sud, il subit une attaque de bandes ALN venues du Maroc; dans le djebel Amour, son adjoint Si Ziane est assassiné par Amor Driss. Traversant l’Ouarsenis, il est dénoncé par des agents FLN et accroché près de Boghari par des unités françaises. Il se rapproche alors des Beni Ilmane avec les 800 hommes qui lui restent. C’est alors que la wilaya 3 intervient et avec l’aide des kabyles de Melouza, massacre le 28 mai 1957, à Mechta Kasbah, 300 messalistes arabes des Beni Ilmane. Aussitôt, Belounis rencontre le capitaine Combette qui

avait entrepris de pacifier la région. Contacté par les envoyés du général Salan, il accepte de collaborer avec l’armée, mais refuse de se rallier au drapeau français et de conclure un accord politique. Suivi par un détachement de liaison du CCI, puis du 11ème Choc, il reçoit armement, véhicules militaires, postes radio et crédits de fonctionnement pour un effectif de 3.500 hommes.

L’Armée nationale Populaire algérienne (ANPA) de Belounis est baptisée par le commandement français Commandos du Sud Algérois (CSA). Elle participe à des opérations en liaison avec l’armée française, en particulier à l’opération Nivose en février 1958, qui a pour but de contrer l’offensive que les wilayas de l’ALN ont déclenchée contre l’ANPA. En mai et juin, l’ANPA obtient plusieurs succès dans la lutte contre l’ALN.

En contrepartie, Belounis a l’ambition d’étendre son influence à toute l’Algérie, il crée sa propre organisation politico-administrative, impose des réquisitions abusives et pressure la population. Son action est condamnée par Messali Hadj à la suite d’une mission d’information de Jacques Simon. Rencontrant de plus en plus d’oppositions internes, il se livre à des exécutions sommaires. Le général Salan décide de mettre fin à la coopération. Belounis est tué le 14 juillet 1958 dans des circonstances mal éclaircies. Un charnier de 430 cadavres sera alors découvert. Une partie de ses troupes se rallie au FLN, tandis que les autres continuent leur combat autonome et observent une stricte neutralité vis-à-vis des forces françaises. On en retrouvera une partie en 1961 dans les maquis constitués par le Front algérien d’action démocratique (FAAD) dans le Sud algérois.

En métropole, où le MNA était solidement implanté en région parisienne, dans le Nord et dans l’Est, les règlements de compte avec le FLN seront sanglants. Les messalistes accusent le FLN de collusion avec le Parti communiste, lequel avait condamné en mai 1955 la position du MNA. La volonté d’hégémonie du FLN est confirmée par une directive de Ben Bella qui ordonne d’exterminer tous les messalistes. Les hotels où ils logent sont attaqués par les commandos de choc du FLN en 1956 et 1957. En juin 1957, un cessez-le-feu est conclu en Belgique entre groupes rivaux. En revanche à Paris, les commandos FLN assassinent les responsables du syndicat messaliste (USTA), puis les dirigeants Abdallah Filali et Ahmed Bekhat. En décembre 1957, le FLN a pris le dessus en France, mais la lutte se poursuivra en 1958. Le bilan des affrontements en métropole est évalué à 12.000 agressions, 4.000 morts et 9.000 blessés.

Le 29 août 1959, le Bureau politique du MNA adresse à la Ligue arabe un message qui stigmatise les crimes et massacres dont sont victimes les « patriotes algériens » : il affirme que des charniers sont découverts tous les jours, et que le pays subit un bain de sang. Le 30 mars 1961, la déclaration de Louis Joxe affirmant qu’il négociera avec le MNA est rejetée par le FLN. Le MNA ne sera admis ni aux négociations, ni au référendum d’autodétermination. En 1962, la répression contre le MNA est relancée en Algérie par le FLN. Au sein de l’Exécutif provisoire, on l’accuse d’avoir « vendu son âme au diable « . Le 1er novembre, le dirigeant Moulay Merbah sera emprisonné et torturé.

Discordes au sein du FLN et de l’ALN extérieurs (12)

Soutenus par les services spéciaux égyptiens, Ben Bella et les dirigeants de l’extérieur mettent en place en 1955 des filières d’armement qui ne conviennent pas aux dirigeants de l’intérieur, Krim Belkacem et Abane Ramdane. Les représentants des premiers, Mahsas et Abdelhaï, sont éliminés par la force à Tripoli et Tunis, au profit d’Ouamrane, alors que Boussouf, qui se réclame à la fois de Napoléon, de Franco et de Staline, s’impose au Maroc. Non invité au Congrès de la Soummam, Ben Bella en refusera les décisions, en particulier la primauté de l’intérieur sur l’extérieur, et l’absence de référence aux valeurs de l’Islam. Au rejet de ces conclusions par une partie des wilayas 1 et 2 s’ajoutaient les oppositions traditionnelles entre l’Aurès, les Nementcha et les Kabylie, le conflit entre bourguibistes-conciliateurs et nassériens-radicaux, et la compétition pour la possession des armements. On peut y voir aujourd’hui les prémisses de la lutte pour le pouvoir.

Les bandes qui s’installent en Tunisie et au Maroc se rattachent d’abord à leurs autorités territoriales. Les partisans d’une guérilla régionalisée s’opposent à la direction dictatoriale des trois B: Belkacem, Boussouf, Bentobbal. Après avoir assassiné Abane Ramdane, Boussouf impose au

Maroc une discipline fondée sur la prison, les tortures et les exécutions. Des pétitions circulent, condamnant cette direction arbitraire.

Après l’échec de la bataille des frontières, l’ALN ne réussit pas à introduire en Algérie les cadres et l’armement dont ont besoin les wilayas de l’intérieur. Exclu du Commandement Est et exilé au Caire par le CCE en septembre 1958, le colonel Lamouri exprime sa haine du clan kabyle. Avec l’aide du commandant Lakhal, le soutien des services égyptiens et du clan radical de la wilaya 1, il organise un putsch visant au renversement du GPRA et à la pénétration des unités frontalières en Algérie. Ayant découvert le complot, les 3 B font appel à Bourguiba qui fait encercler les insurgés par sa Garde nationale. En février 1959, un tribunal présidé par Boumediene prononce quatre condamnations à mort et la détention de treize officiers. La gravité de ce complot fait oublier la « trahison » du commandant Azzedine, qui, converti à « la paix des braves »à Alger, venait plaider cette cause à Tunis.

Du 6 au 12 décembre 1958, quatre chefs de wilayas se sont réunis et ont établi un bilan négatif de l’action du GPRA, jugé incapable de remplir sa mission de ravitailleur en armes. La mort au combat d’Amirouche et de Si Haouès (28 mars 1959) met un terme à leur projet d’aller protester à Tunis. Dans le même temps, Mohammedi Saïd est rejeté par la base de l’Est, qu’il voulait diriger. Le 21 mars, le capitaine Ali Hambli avec ses 150 djoundi, se rallie aux forces françaises; il accuse les responsables politiques de vivre dans le luxe alors que les forceurs de barrage endurent les pires souffrances.

Les sept colonels réunis de juillet à novembre 1959 refusent la présence des membres du triumvirat et mettent Belkacem Krim en minorité. Ils imposent une participation accrue des militaires au CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne), et confient le commandement de l’ALN à Boumediene. D’anciens officiers français complotent alors pour kidnapper trois colonels dont Boumediene.

Pendant le même été, l’insubordination se répand dans les bataillons de Tunisie. Par compagnies entières, les soldats abandonnent leur cantonnement. La psychose des cadavres suspendus aux barbelés électrifiés amplifie la baisse du moral. Lors d’une visite à Ghardimaou, fin 1959, Krim Belkacem est hué aux cris de «Vive la paix, vive de Gaulle ».

Les efforts d’organisation poursuivis par l’EMG n’empêchent pas les querelles internes de se développer. Au Maroc, le colonel Ben Boulaïd échappe à un attentat. Le capitaine Zouibir, avec une centaine de djoundi, entre en dissidence contre la wilaya 5 ; il attaque un détachement de l’ALN avant d’être cerné, puis condamné à mort par un tribunal présidé par Boumediene. Le capitaine Moussa est l’auteur en septembre d’une nouvelle conjuration.

Tandis que l’armée tunisienne s’oppose par la force aux infiltrations vers le Sud, l’ALN de Tunisie n’est pas à l’abri des dissensions et des manifestations d’indiscipline. Les désertions d’un bataillon à l’autre et les absences irrégulières obligent Boumediene à brandir la menace de sanctions. En août 1960, Ferhat Abbas dresse un contat alarmiste de la fracture entre les maquis et le FLN extérieur. Au début de 1961, il se rend à deux reprises à Ghardimaou pour faire la leçon à Boumediene. Leur différend concerne la passivité de l’ALN, et surtout le commandement des wilayas, que le GPRA veut conserver, alors que l’EMG le revendique. Opposé au Comité interministériel de Guerre (CIG), Boumediene constitue une nouvelle faction et cherche des alliés parmi les chefs historiques détenus en France : Ben Bella, Khider et Bitat(13).

Le GPRA, à la demande de Bourguiba, demande que l’EMG livre à la police tunisienne un pilote français abattu le 21 juin 1961. Boumediene s’incline avec difficulté, mais le 15 juillet, l’EMG donne sa démission et se constitue en direction autonome. Le 19 août, 21 officiers votent une motion réclamant le retour à la Révolution et la transformation de l’ALN en armée de militants. Le conflit ne fait que s’envenimer avec la désignation de Ben Khedda (ancien centraliste du MTLD) à la tête du GPRA, à la fin du mois d’aôut.

Les représentants de l’EMG voteront contre les accords d’Evian en février, puis en mai 1962. L’ordre du jour de Boumediene affirme que le cessez-le-feu n’est pas la paix…la lutte continue jusqu’à la Révolution. Représentant l’EMG, le capitaine Bouteflika se rend à Aulnoye en décembre 1961 et rallie Ben Bella au camp des militaires. Après l’échec du CNRA de Tripoli au début de juin 1962, Boumediene achemine des responsables et des armes en Algérie. Le 30 juin le GPRA destitue l’EMG, décision sans conséquence du fait que l’Armée Nationale Populaire est derrière Boumediene. Profondément politisée, l’armée de métier qui entre en Algérie en juillet 1962 est aussi un instrument de conquête du pouvoir.

L’anarchie de l’été 1962 (14)

Dans un interview de juin 1963, Aït Ahmed estime que « les causes de la crise, c’est la ligne Morice, c’est la ligne Challe, ce sont les barrages électrifiés…Asphyxiée, l’ALN poursuivait un combat de plus en plus inégal. La crise de direction fut fondamentalement une conséquence de la crise sur le terrain ».

Rejeter la crise sur des facteurs extérieurs, c’est oublier ou ne pas admettre les ambitions personnelles des chefs historiques de la rébellion. C’est l’attrait du pouvoir absolu qui a déterminé le choix de nos dirigeants, écrit Ferhat Abbas. Installés sur leur trône, ils se sont entourés de courtisans. Ainsi Ben Bella, désireux de prendre sa revanche, va-t-il cristalliser les oppositions, avec le soutien de Boumediene. Après avoir recherché l’investiture de Nasser, il se fait acclamer à Oujda aux dépens de Boudiaf et d’Aït Ahmed, et proclame son allégeance ethnique par le cri répété de « Nous sommes Arabes ! ».

Après la fuite de Tripoli de Ben Khedda et de quelques ministres, 39 congressistes du CNRA avaient adopté un « procès-verbal de carence », sans se mettre d’accord sur la constitution du Bureau politique. La lutte pour le pouvoir va opposer Boudiaf, Krim, Ben Khedda et la Fédération de France au clan Ben Bella- Boumediene. Ben Bella impose son propre Bureau Politique à Tlemcen, auquel Ferhat Abbas et Mohamed Khider se rallient pour des raisons personnelles d’opportunité.

En raison de cette discorde, il est impossible au GPRA d’approuver les accords Susini -Mostefaï, que Ben Khedda avait d’abord autorisés. Les wilayas prennent parti pour l’un ou l’autre camp, après l’échec relatif de la réunion inter-wilaya du 24-25 juin. Les wilayas 3 et 4 se prononcent pour Ben Khedda, les autres pour Ben Bella, non sans désaccords internes. En Wilaya 3 en effet, Mohammedi Saïd et Yazourene s’opposent à leur colonel Mohand ou El Hadj, qui s’est rallié au pouvoir établi. En wilaya 2, les commandants Berredjem et Beloucif se déclarent contre leur chef benbelliste, et enlèvent le ministre Bentobbal. Boudiaf est détenu par la wilaya 1 à M’sila. Après avoir créé le Comité de la Révolution algérienne, Belkacem Krim signe avec le Bureau politique un accord de compromis, valable un mois, que Boudiaf et Aït Ahmed rejettent. La wilaya 4 prend en main la Zone autonome d’Alger (ZAA), et Yacef Saadi déclenche une fusillade en haute casbah. Il y a des morts, et la population, qui vit sa situation comme une occupation militaire (14), manifeste aux cris de « Sept ans, ça suffit !».

Trois pouvoirs coexistent alors en Algérie, entre lesquels naviguent les wilayas. Ben Khedda se déconsidère dans une guerre de communiqués. L’Exécutif provisoire de Farès est amputé de ses conseillers démissionnaires, et de la Force de l’ordre qui a déserté avec armes et bagages. Ben Bella est le plus fort et tactiquement le plus habile.

Cette anarchie favorise toutes les violations des accords d’Evian : occupation de biens vacants abandonnés par les Européens, extorsion de fonds auprès des commerçants et des colons, pillages, enlèvements ( 3.093 Européens enlevés, dont un millier seulement seront retrouvés vivants), internement des messalistes et massacre de plus de 60.000 harkis. S’agissant de ces derniers, la préméditation et la duplicité sont évidentes : les directives des wilayas recommandent en effet de les traiter avec bienveillance, en attendant leur jugement final devant Dieu et devant le Peuple. Ces directives contredisent les promesses de novembre 1961.

Le 30 août, le Bureau politique donne l’ordre aux troupes de l’ANP de se diriger vers Alger. A Boghari, Aumale, Sidi Aissa et Chlef, le choc avec la wilaya 4, bref et meurtrier, se traduit par des centaines de morts. Ben Bella révise ensuite les listes électorales et élimine ses adversaires. L’armée des frontières impose ses propres représentants, sur une liste unique de 195 militants.

Tendances et factions prolifèrent. Le FLN a éclaté. Hocine Aït Ahmed crée le Front des Forces socialistes, Boudiaf le Parti de la Révolution socialiste, aussitôt interdits (14). Le parti de Messali Hadj et le parti communiste sont également interdits. Le peuple algérien, une fois passées les fêtes de l’indépendance, qui sont aussi celles de la paix espérée, ne se rend pas encore compte que le régime de parti unique ne répond pas aux espoirs que pouvaient formuler les partisans des droits de l’homme, du pluralisme et de la démocratie. La déception n’en sera que plus amère.

Le colonialisme a duré 130 ans. Combien de temps durera l’indépendance ?, demandent les interlocuteurs de Mohammed Benyaha, lequel, regagnant la Kabylie, constate que la Soummam vit dans la terreur(15) .

La nouvelle guerre civile

Elu Président par acclamation, Ben Bella se préoccupe sans doute de ramener le calme dans le pays, mais surtout de mettre ses partisans aux commandes de l’Etat, et d’appliquer le programme marxisant de Tripoli, et en particulier l’autogestion socialiste, recommandée par quelques gauchistes français (dont le trotskiste Michel Raptis) en dépit de son échec en Yougoslavie. La campagne d’enlèvements et les extorsions de fonds ayant fait partir les derniers colons, des comités de gestion sont mis en place en mars 1963 dans les propriétés agricoles, dont les détenteurs sont expropriés en octobre. 2,7 millions d’hectares sont ainsi conduits à la ruine, l’exode rural s’accélère, la production est en chute libre et le chômage s’accroît.

La Constitution d’octobre 1963 confirme le régime de parti unique et donne les pleins pouvoirs au Président. Un Code raciste de la nationalité consacre l’exclusion des non-musulmans. A l’incompétence des pseudo-médecins venus de l’Est s’ajoute la médiocrité de 650 instituteurs proches des Frères musulmans, dont Nasser est heureux de se débarrasser; ils vont s’employer à dispenser en Algérie un islamisme rétrograde (16) .

Le système des wilayas résiste et ne sera brisé qu’après plusieurs secousses, la révolte du colonel Mohand oul Hadj (Kabylie) en septembre 1963, et du colonel Mohamed Chaabani (Sahara) en juillet 1964 (14).

Craignant pour sa survie, Ben Bella met en place en juillet 1964 des milices populaires destinées à préserver les acquis de la Révolution. Elles ne sont pas en mesure de s’opposer au coup d’Etat du colonel Boumediene, qui le 19 juin 1965 envoie son prédécesseur en détention, pour 15 ans, dans le Sud algérien. Boumediene décrit Ben Bella comme un dictateur incompétent : amour morbide du pouvoir, intrigues traquées dans l’ombre, improvisation , irresponsabilité, mystification et illusionnisme démagogique, telles sont les aimables qualifications que le colonel attribue à celui qui a mis en prison sans jugement, ou fait assassiner, une dizaine de responsables de la Révolution.

Mais à peine au pouvoir, Boumediene renforce les pouvoirs présidentiels et policiers, et se lance avec son ministre Abdesselam dans une politique d’industrialisation forcée – sur les modèles de Mussolini et de Staline. Malgré la rente pétrolière, qui passe de 89 à 7.500 millions de dollars, c’est un échec. Des dizaines d’usines travaillent au tiers de leur capacité, les apparatchiks s’enrichissent, l’agriculture délaissée ne suffit pas à nourrir une population dont la croissance démographique est encouragée. Les fellah des camps de regroupement ne regagnent pas le djebel et s’entassent autour des villes. Cette urbanisation spontanée contribue à destructurer la famille(17).

Dans l’enseignement, l’arabisation et l’islamisation provoquent la fuite des cerveaux; comme dans d’autres pays musulmans, l’accès à la modernité est ainsi entravé. Une culture de guerre anti-française répand le mythe de la victoire militaire. Boumediene institue un islamisme d’Etat.

C’est au tour de la wilaya 1 de se soulever, en décembre 1967, en la personne de son chef Tahar Zbiri. Selon Mohamed Harbi, l’Algérie nouvelle s’avère riche en affrontements factionnels et en assassinats politiques, celui de Mohamed Khider (Madrid, 4 janvier 1967), celui de Krim Belkacem (Francfort, 18 octobre 1970). La Sécurité militaire assure le maintien de la dictature et réprime le Parti de la France. Aux côtés de 2.500 prisonniers politiques, Ferhat Abbas et Abderahmane Farès sont placés en résidence surveillée.

C’est l’Etat-Armée qui tient le pays, et non le FLN, qui est réorganisé sur le modèle nassérien. La première Assemblée populaire nationale est élue le 25 février 1977 sur le mode plébiscitaire. Le fossé s’élargit entre la société civile et l’Etat qui avec un journal anime un Parti et un Syndicat.

Après la mort de Boumediene (décembre 1978), Chadli Bendjedid relâche la pression étatique et tente de se rapprocher de l’Europe et des Etats-Unis. Mais il se heurte au régionalisme : le printemps kabyle est réprimé en avril 1980 à Tizi Ouzou. Les mesures de redressement financier provoquent les émeutes d’octobre 1988. Intervenant contre les saccages de magasins et les incendies d’immeubles, l’armée fait plus de 500 morts parmi les jeunes manifestants. Des militaires ont tiré, comme ça, parce qu’ils n’en avaient pas l’habitude, par peur, reconnaît le général Khaled Nezzar, accusé en outre par l’avocat Bourdon d’être responsable direct de l’exécution extrajudiciaire d’une cinquantaine de victimes civiles à Bab el Oued. Le dénouement de la libéralisation est amer. Le peuple a fini par se soulever contre ce régime tyrannique et corrompu, reconnaît ben Khedda.

Chadli réagit en abolissant, dans la Constitution de 1989, le rôle dirigeant du Parti. Il institue le multipartisme et la liberté de la presse(18). Mais il est trop tard. Le mécontentement populaire est exploité par les réseaux islamiques. Dès 1983 se sont constitués des maquis attribués aux Afghans. Le Code de la famille antilibéral(19), voté en 1984, ne suffit pas à apaiser les fondamentalistes , dont 135 sont déférés aux tribunaux. Aux élections municipales de juin 1990, on assiste au raz de marée du FIS (Front Islamique du Salut), qui totalise 54% des votants et rejette la démocratie et l’Occident.

A partir de 1991 s’enclenche une dynamique insurrectionnelle (18). Les élections législatives de décembre 1991 confirment la domination des islamistes, qui enlèvent 188 sièges contre 25 au FFS et 18 au FLN. 200 officiers supérieurs signent une pétition contre Chadli, qui est contraint à la démission. Un Haut Comité d’Etat fait appel à Boudiaf, qui interdit le FIS. Mais il est assassiné le 29 juin 1992 à Annaba. La guerre civile est désormais réouverte. Le terrorisme fait des milliers de victimes, journalistes, intellectuels, hommes politiques et étrangers (31 Français plus 7 religieux). 600 écoles ont été détruites, des villages décimés sans que les forces de l’ordre interviennent. A l’Armée islamique du Salut (AIS) s’ajoutent en janvier 1994 les GIA (Groupes islamiques armés).

Selon le capitaine Souaïdia, la consigne est d’exterminer non seulement les tangos (terroristes), mais tous les islamistes dans la population. Il faut éradiquer toute opposition, tuer les bergers, ramener les têtes ou les oreilles des terroristestabattus. « Pas de prisonniers, je veux des morts», aurait déclaré le général Mohamed Lamari. Après la désertion de 18 sous-officiers à la fin de 1991, les purges s’étendent à l’armée, assimilée à une Société nationale de formation des terroristes. La prière devient un acte criminel, les mosquées sont interdites dans les casernes. Certains militaires, à l’imitation des tangos, soumettent des jeunes filles à des mariages de complaisance, qui ne sont rien d’autre que des viols.

Alors que le gouvernement accuse des fils de harkis de se livrer à des opérations de vengeance, les patriotes des Groupes de légitime défense reconstituent les harkas d’autrefois. Ils ne seraient pas moins cruels que les terroristes du GIA ou les tortionnaires du Département du renseignement et de l a Sécurité (DRS).

Dans le Monde du 13 mars 2001, l’ex-officier Yasmina Khadra, qui a été chargé d’enquêter sur les massacres, dément les accusations de Souaïdia. Il attribue toutes les horreurs au GIA et évoque ces vieillards, ces femmes, ces enfants, et nourrissons, surpris dans leur misère la plus accablante, et assassinés avec une férocité absolue. Des bébés ont été embrochés, frits et brûlés vifs. De telles horreurs ne peuvent être commises que par des mystiques ou des forcenés… Il reste que ces atrocités rappellent celles des temps anciens, et plus proches de nous, celles du 20 août 1955, les supplices infligés aux traîtres de la bleuïte, et en 1962 aux harkis.

Les péripéties politiques apportent peu de répit à le lutte. La plate-forme adoptée en 1995 à San Edigio par les partis et par le FIS est refusée par le gouvernement. L’élection du général Zeroual, le succès de son parti, et la trêve décretée par l’AIS, s’accompagnent en 1997 d’épouvantables massacres. Après la démission de Zeroual, le programme de Concorde civile de son successeur Bouteflika, élu en avril 1999 à une faible majorité(20), ne produit pas l’apaisement espéré; 5.000 prisonniers ont été libérés, dont certains se livrent à nouveau à des actions de propagande islamique. La sécurité semble revenue dans les grandes villes, mais dans le bled subsistent de vastes zones d’insécurité.

Le bilan de cette deuxième guerre civile est estimé à plus de 100.000 morts, dont 20.000 militaires, et 4.000 disparitions dues en grande partie à la répression (21). Il faut y ajouter les manifestations kabyles d’avril-mai 2001, qui font une centaine de morts.

Sortir de la crise ?

Telle est la question posée aux participants d’un colloque d’historiens, algériens pour les deux tiers, réunis à Nancy par Gilbert Meynier au début de 1999. Le constat est sans appel, mais n’évite pas quelques contradictions : l’obscurantisme en Algérie a été depuis longtemps et continue d’être une production officielle…L’Algérie a un passé – le passé turc, le passé colonial français – qui est lui-même violent. Le marché mondial et l’impérialisme financier mondialisé sont les violences importées aujourd’hui…Le diable est donc bien à l’extérieur… Mais le diable est aussi à l’intérieur .

Smaïl Goumeziane, universitaire et ancien ministre, estime que le fossé ne cesse de se creuser entre une population désabusée, une opposition politique étouffée, et un pouvoir réel de plus en plus isolé. Il préconise de réhabiliter l’agriculture et l’industrie nationale, d’attaquer les monopoles et les rentes de spéculation, de faire appel à l’initiative et aux partenariats extérieurs. Selon lui, l’urgence va aux réformes démocratiques. Certains des participants mettent alors leur espoir dans la prochaine élection de M. Bouteflika(22) .

Pour d’autres observateurs, le rôle des historiens est primordial. Il s’agit, conformément à la réflexion de Paul Ricoeur, d’élargir le regard dans l’espace et dans le temps. A la lumière de l’actualité, Paul Thibaud estime que la guerre d’Algérie est devenue un évènement tragiquement négatif. G.Pervillé souhaite que l’on se libère de la mémoire obsessionnelle de la guerre d’Algérie. …Algérie et France ont besoin de reconsidérer leur passé avec esprit critique…Le jour où l’Algérie décidera de refermer les portes de cette guerre, elle pourra espérer devenir enfin un pays libre et heureux (23)

Aussi nécessaire qu’il soit, le travail historique ne parait pas suffisant. Le drame de l’Algérie actuelle va au-delà de la crise. L’analyse historique montre que la violence n’est pas seulement coloniale ou turque, elle remonte aux coutumes ancestrales, à l’inconscient collectif, à la course au pouvoir et aux richesses, à la conception d’un islam intolérant.

Dans son testament posthume (24), le roi Hassan II affirme que l’intégrisme est contraire à l’Islam, qui est animé par l’esprit de tolérance et de modération, conformément au précepte du Coran : « O gens du Livre, évitez l’excès dans la religion « . Le Commandeur des Croyants, profondément contrarié par la situation algérienne, fait confiance aux fils et filles d’Algérie pour trouver une solution aux difficultés actuelles.

Cette solution, estime Mohammed Harbi, exige un effort intérieur de la part du peuple algérien : l’idéalisation de la violence requiert un travail de démystification. C’est parce que ce travail a été frappé d’interdit, que le culte de la violence a été entretenu dans le cadre d’un régime arbitraire et que l’Algérie voit resurgir avec l’islamisme les fantômes du passé…

Décrivant la tragédie d’une démocratie sans démocrates, il confirme deux ans plus tard : Ainsi en occultant l’existence de pratiques cruelles enracinées dans une culture paysanne archaïque, dominée par un code particulier de l’honneur et de la blessure symbolique à imposer au corps de l’ennemi, on s’interdit de voir dans la cruauté actuelle des actions de terrorisme islamiste, un retour qui en vértité traduisait une permanence culturelle (25).

A son tour, l’ambassadeur d’Algérie Ahmed Ghoualmi dénonce une guerre venue du fond des âges, un terrorisme barbare, sans précédent dans l’histoire moderne . Cette opinion n’est pas sans rappeler le jugement de Tocqueville selon lequel la société musulmane « n’était pas incivilisée; elle avait seulement une civilisation arrièrée et imparfaite. Germaine Tillion souligne enfin que la société musulmane « s’est efforcée d’effacer la femme de la catégorie active et pensante de l’humanité. Or comme ce sont les femmes qui élèvent les enfants, il en résulte souvent pour cette société une arriération chronique (26).

En conclusion du colloque de 1999, Ahmed Koulakssis en appelle à la libération du peuple algérien, libération d’un Etat prédateur, d’une classe parasitaire, de la peur et des blocages culturels, du refoulement historique (8). Tout est dit.

(1) Pour ce paragraphe, on a surtout utilisé les ouvrages de CA Julien, et « l’Algérie, passé, présent et futur » de Lacoste, Nouschi et Prenant, en nuançant leur tableau idyllique de la Régence turque par les points de vue d’Augustin Bernard, H.Isnard et M.Emerit. S’agissant de la romanisation et de la christianisation, on a utilisé les ouvrages de Joseph Mesnage, de Joseph Cuoq et de Serge Lancel.

(2) Réf. Bernard Lugan. Histoire du Maroc. Perrin. 2000.

(3)Mohamed Harbi. La guerre commence en Algérie. Complexe. p. 74 à 102.

Philippe Conrad. Histoire de la reconquista. PUF.1998.

(4) Robert Laffitte. C’était l’Algérie. Ed. Confrérie Castille. 1994.

(5) Notre peuple a une tendance profonde à rester au stade de la tribu, écrit Ferhat Abbas dans Autopsie d’une guerre. Garnier. 1980. Le mythe kabyle n’est pas une invention des ethnologues coloniaux, comme le prétend CR Ageron.

(6) Rahmani Slimane. Coutumes kabyles de Cap Aokas. Société historique algérienne. 1939.

(7) Robert Gebhart. L’élève et le maître. Rapport manuscrit du 30 novembre 1987.

(8) G.Meynier. L’Algérie contemporaine. Actes d’un colloque de 1999, publiés par L’Harmattan. 2000.

(9) Professeurs A.Fournier, P.Michaux et J.Thiodet. in Algérie médicale. Vol. 61. 1957.

(10) Aujourd’hui, certains Algériens prétendent que les Européens ont assassiné leurs propres compatriotes. Réf. Entretien avec Chergui Brahim et article de JL Planche : FLN et MNA à Alger. in Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie. Complexe. 2001..

(11) Sources : J.Valette. La guerre d’Algérie des messalistes. 1954-1962. L’Harmattan. 2001. J.Simon. La passion de l’Algérie libre. Thèse de 1995. M.Harbi. Mirages et réalités du FLN. op.cit. p.143 à 168. M.Faivre. Services secrets et troisième Force. in Il n’est point de secrets que le temps ne révèle. Lavauzelle. 1998.

(12) M.Faivre. L’ALN extérieur face aux barrages frontaliers. in La défense des frontières. CFHM. Vincennes 1997. Mohamed Harbi. Le complot Lamouri. in La guerre d’Algérie et les Algériens. A.Colin. 1997.

(13) M.Harbi, La guerre commence en Algérie, op.cit. p.269-275, et l’implosion du FLN, in L’Algérie contemporaine. op.cit.p.29. F.Abbas. L’indépendance confisquée. Flammarions. 1984. p.316-317

M.Teguia. L’Algérie en guerre. OPU Alger. 1981. p.393-397. M. Lebjaoui. Vérités sur la Révolution algérienne. Gallimard. 1980.

(14) M.Harbi. L’implosion du FLN. op.cit. Ali Haroun. L’été de la discorde. Casbah édition. 2000.

B.Ben Khedda. L’Algérie à l’indépendance. Ed. Dahlab. 1997. Hervé Bourges. Mémoire d’éléphant. Grasset. 2000. M.Faivre. Les combattants musulmans de la guerre d’Algérie, des soldats sacrifiés. L’Harmattan. 1995.

(15) Mohammed Benyahia. La conjuration au pouvoir. Récit d’un maquisard. Aracantère. 1988.

(16) CR Ageron. La prise du pouvoir par le FLN. in L’Histoire d’avril 1991.

(17) André Nouschi. L’Algérie amère. 1914-1994. Maison des Sciences de l’Homme. 1995.

Michel Cornaton. Les camps de regroupement de la guerre d’Algérie. L’Harmattan. 1967.

(18) Benjamin Stora. Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance. La Découverte. 1994. L’Algérie, formation d’une nation. Atlantica. 1998. F.Abbas. L’indépendance confisquée. Flammarion. 1984. Khaled Nezzar. Octobre. Ed. Le Matin; Alger. 1998.

(19) Considérée comme vulnérable et fragile (sic), la femme est mise sous tutelle de son père puis de son mari. Elle ne peut travailler qu’avec leur autorisation. Elle ne peut rendre visite qu’à sa famille très proche. Le mariage mixte lui est interdit. Elle peut être répudiée pour infécondité. Réf. Yamina Bettahar. L’enjeu des femmes en Algérie. in G.Meynier. op.cit.

(20) Selon le Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), Bouteflika a obtenu 28,3% des voix sur un taux de participation de 23,03%. Réf. www.anp.org.

(21) D.Malti. La nouvelle guerre d’Algérie. La Découverte. 1994. E.Schemla. Mon journal d’Algérie. Novembre1999-Janvier 2000.. Flammarion. 2000. Nesroulah Yous. Qui a tué à Benthala ? La Découverte 2000. Habib Souaïdia. La Sale Guerre La Découverte. 2001.

(22) G.Meynier, op.cit.

(23) P.Thibaud. Les violences en Algérie. Odile Jacob. 1998. p.176. G.Pervillé. Réflexions sur la réévaluation du bilan de la guerre d’Algérie. Colloque de Bordeaux. Mars 1997. Quand la guerre d’Algérie a-t-elle pris fin ? Conférence au CEHD. 14 juin 1999.

(24) Hassan II. Le génie de la modération. Réflexions sur les vérités de l’Islam. Plon. 2001.

(25) M.Harbi. L’Algérie et son destin, croyants ou citoyens. L’Arcantère, 1992. p.155. La tragédie d’une démocratie sans démocrates, in le Monde du 13 avril 1994.

(26) Alexis de Tocqueville. De la colonie en Algérie. Rapport de 1847. Complexe, 1988, p. 169.

– G.Tillion. L’Afrique bascule vers l’avenir, réédition, Tirésias, 1999, p.71.

– Mohamed Ghoualmi in le Monde du 21 novembre 2000. L’ambassadeur semble ignorer les supplices abominables infligés aux harkis.

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