Histoire du prieuré et du Val de Morteau

Lors de sa création en 1752, l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besançon institua un concours d’histoire dont l’un des premiers candidats fut en 1773 un religieux Dom Roy, auteur d’un Mémoire sur les coutumes des Germains et des Gaulois perpétuées dans le Comté de Bourgogne. Parmi d’autres titulaires de ce concours, j’ai retrouvé en 1985 dans la bibliothèque de mon père un manuscrit inédit de Jean-Pierre Routhier, daté de 1887 et intitulé:

Etude historique sur le prieuré de Saint Pierre et Saint Paul et sur le val de Morteau,

depuis leur origine jusqu’en 1791.

Ce manuscrit a été largement utilisé par le vicomte de Truchis de Varenne dans son ouvrage de référence sur Le prieuré de Saint Pierre et Saint Paul de Morteau (Jacques et Demontron 1925), et cité par Gérard Louis dans sa Guerre de dix ans (Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté ,1998).

Sans vouloir faire de nouvelles recherches en archives, j’ai consulté à la Bibliothèque nationale, et à la Bibliothèque de Besançon, grâce à l’entremise de Mademoiselle Lordereau, d’autres ouvrages (1) qui complètent cette histoire :

– les Notes sur le prieuré de Morteau, rédigées vers 1786 par l’évêque Moïse,

– l’Histoire du Prieuré et de la terre de Morteau, rédigé par Pierre-Henri Roland vers 1805,

– l’article Neuchatel du Dictionnaire géographique et statistique de la Suisse du pasteur Lutz (1837)

– L’histoire de la Seigneurie de Valangin, publiée par le Suisse Matile en 1852,

– Les recherches historiques sur Morteau, présentées au concours de l’Académie par Ambroise Cart en 1856,

– Les hautes montagnes du Doubs entre Morteau, Le Russey, Belvoir et Orchamps-Vennes, publié par l’abbé Narbey en 1868,

– le Musée neuchatelois, de la Société historique du canton de Neuchatel (1895)

Outre les articles du colonel Dutriez, ceux de l’abbé Mauvais dans le Bulletin de l’école libre, et la notice du docteur Nappey sur l’église, j’ai eu accès enfin aux travaux de jeunes chercheurs originaires de Morteau,, parmi lesquels:

– Gianfranca Vegliante pour ses articles du Dictionnaire des communes du Doubs (1985) et pour son mémoire de maîtrise sur l’artisanat dans le canton de Morteau au XIXème siècle (1976),

– Henri Leiser pour ses recherches sur le batiment conventuel et sur les édifices anciens,, aujourd’hui disparus, de Morteau,

– Christophe Cupillard, spécialiste en préhistoire, directeur de publication des derniers chasseurs-cueilleurs du massif jurassien ( Lons, 1998).

Moins qu’une nouvelle étude sur l’histoire de Morteau, mon exposé constitue donc plutôt une compilation des auteurs les plus connus, que j’ai comparés au manuscrit de Jean-Pierre Routhier. J’aborderai cette histoire autour de quelques grands thèmes ; – le cadre franc-comtois – l’origine du prieuré – les gardiens du Val – les prieurs commendataires – les malheurs de la guerre – les problèmes de frontières – la Révolution à Morteau – les constructions, leurs dommages et leur dévolution – le développement économique et social.

Le cadre franc-comtois.

Avant d’aborder l’histoire politico-religieuse du val de Morteau, il convient de la replacer dans le cadre général de l’histoire mouvementée de la Franche-Comté, passant d’une subordination à l’autre, de l’occupation romaine à la dépendance germanique et à la conquête de Louis XIV, sans changer véritablement de culture, qui est gallo-romaine avant d’être française..

Les seules données historiques que l’on posséde sur la région de Morteau avant le 10ème siècle sont celles de la préhistoire. Poursuivant les découvertes du lieutenant des Douanes Chapuis, de l’archéologue suisse Vouga et de Piroutet, conduites de 1926 à 1933, sur les abris du lac de Chaillexon (Villers-le-lac) et du col des Roches, Christophe Cupillard a mis en évidence la fréquentation régulière mais discontinue de ces sites par des chasseurs-pécheurs à l’époque néolithique, de 5.000 à 2000 avant Jésus-Christ, puis à l’époque du bronze, de 1500 à 1300. Des ossements de cerf, d’auroch, de sanglier, d’ours, et des vertèbres de truite, y ont été découverts, à côté d’outils de silex, de flèches triangulaires, et de fragments plus récents de céramique.

A défaut de documents d’archives, il faut replacer l’histoire de Morteau dans le cadre général de l’Histoire de la Franche-Comté, décrite par Roland Fiétier (ouvrage collectif, Privat, 1977), par Lucien Lerat, Pierre Gresser, Maurice Gresset et Roger Marlin (PUF, 1981) et par Jean-Louis Clade (Si la Comté m’était contée. 2001). Ces auteurs nous apprennent que romanisée par Jules César au Ier siècle, la Séquanie fut envahie au Vème siècle par les Burgondes, qui lui imposent la loi Gombette de partage des terres, mais aussi par les Alamans et les Warasques venus de Bavière, qui donnent naissance au pays (pagus) carolingien du Varais et au doyenné Varasque (ou Varasco )de Pontarlier, qui conserve ce nom jusqu’en 1789.

Francisées par Clovis en 534, ces tribus germaniques de religion arienne sont converties par les moines irlandais de Luxeuil, St Eustaise et St Agile, tandis que des moines errants et des familles nomades défrichent les joux (les forêts), la terre appartenant au premier occupant. Charles Martel fait de la Comté une marche militaire destinée à contrer les incursions sarrazines.

Rattaché à Rodolphe Ier, roi de Bourgogne au IXème siècle, le Comté de Bourgogne reste administré par le comte Otte-Guillaume (982) et son fils Renaud, dont la fille Béatrice épouse Frédéric Barberousse en 1156. Elle dépend désormais de l’empire germanique, jusqu’à ce que Othon IV la cède à Philippe le Bel en 1291.

La Comté est alors soumise aux ducs de Bourgogne, de Philippe le Hardi à Charles le Téméraire, dont la fille Marie épouse l’empereur Maximilien d’Autriche en 1477. Malgré le retour à l’Empire germanique et à la dépendance espagnole, la Comté garde une certaine autonomie, grâce à l’influence sur Charles-Quint et Philippe II de leurs conseillers Nicolas et Antoine de Granvelle, et au maintien de Gouverneurs (sauf de 1668 à 1674), et de membres du Parlement de Dole d’origine comtoise.

La lutte des rois de France contre les Habsbourg, menée par Richelieu, fait de la Comté une terre d’invasion. Conduite par le duc de Lorraine en 1595, par Condé, le duc de Saxe-Weimar et Turenne de 1636 à 1648, par Louis XIV et Condé en 1668, puis en 1674, la conquête se conclut par le traité de Nimègues qui rattache la Comté au roi de France en 1678. La paix française restera cependant troublée par les remous de la Révolution, décrits par Jules Sauzay dans l’Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du Doubs (Tuberghe, 1867), par la chute de l’Empire et par les guerres franco-allemandes de 1870, 1914 et 1939-45.

Origine du Prieuré Saint Pierre et Saint Paul

Jean-Pierre Routhier écrit dans son chapitre sur les origines que le Val de Morteau était la contrée la plus favorable sous tous les rapports à ces moines errants et à ces familles nomades qui cherchaient à s’établir dans les montagnes du Jura….Ce riche vallon était compris dans l’itinéraire des voyageurs allant de Besançon à Neuchatel…Il n’appartenait à aucun souverain, il convenait merveilleusement aux colons au point de vue de l’indépendance et de la fertilité du sol. Nous inclinons à croire que ce pays fut peuplé au plus tard dès le milieu du Xème siècle.

Les géographes décrivent le val de Morteau comme un évasement marécageux du Haut-Doubs, cloisonné entre deux défilés percés par la rivière et deux plis montagneux du Jura. Ce sont les méandres du Doubs qui donnent à ce lieu le nom d’eaux calmes, mortua aqua. (Dictionnaire de communes)

Une occupation antérieure au Xème siècle semble avoir été démontrée par la découverte d’ossements datés du VIIème siècle à Pont de la Roche. Pour les siècles anciens, il reste à prouver l’existence de voies celtiques ou romaines à Morteau, de même que la présence de druides à la Table du Roi, et la pénétration des musulmans jusqu’au hameau des Sarrazins. et au Meix Sarrazin. Les premiers actes qui font état de la cité de Morteau, recueillis par l’évêque Moïse à Neuchatel, datent de 980, 1031 et 1093, ils qualifient les habitants de nobles bourgeois, Quant au prieuré, et à son premier prieur Hugues de Durnes, il en est fait mention dans un acte de 1105 qui évoque le don à Cluny du monastère de Froidefontaine. On sait que l’abbaye de Cluny, fondée en 980 par le comte Bernon, a donné naissance à de très nombreux prieurés et monastères en Europe.

Les habitants de Morteau furent confrontés, non aux rois et aux empereurs qui ont marqué l’histoire de la Franche-Comté, mais avec leurs vassaux : les Montfaucon-Montbéliard, les Neuchatel et Valangin, les Chalon, les Joux, les Vennes et les Belvoir, enfin avec les ducs de Bourgogne. C’est avec ces seigneurs possesseurs de la terre, détenteurs de la force militaire et du pouvoir judiciaire, que les habitants de Morteau eurent à traiter, ainsi qu’avec les autorités religieuses de Cluny et de Besançon. On notera l’importance de la généalogie et des alliances matrimoniales : comme pour le duché, ce sont souvent les femmes qui exercent le pouvoir et le transmettent d’une famille à l’autre.

Les historiens du XIXème siècle émettent diverses hypothèses sur l’origine du prieuré, dédié à St Pierre et St Paul, qui aurait été édifié et offert à l’ordre de Cluny au Xème siècle, en signe de foi ou de repentir, soit par Rodolphe III roi de Bourgogne, soit par un seigneur de Montfaucon ou de Durnes, soit même par l’impératrice Adélaïde fille de Rodolphe II. Ils auraient en même temps fondé à Eysson près de Vercel, un établissement religieux (la grange d’Eysson) dont le curé desservit la paroisse de Morteau jusqu’en 1330.

L’acte fondateur du prieuré est en fait la Charte des coutumes, ou des franchises, accordée en 1188 aux habitants du val par Hughes, le second prieur. Celui-ci, accompagné de quatre de ses sujets, se rendit à Cluny pour faire approuver ces conventions, qui sanctionnaient des atténuations importantes à l’antique servage. On peut y voir l’influence de Frédéric Barberousse, soucieux de rétablir un ordre régulier face à l’anarchie féodale.

Cette charte dénomme ce pays « terre d’Eglise, terra sanctuarii »; les colons y sont appelés « hommes d’église, homines sanctuarii » ou encore « sujets du prieur, homines sui ». Le val de Morteau appartenait d’ancienneté au prieur, avec tous les droits de la souveraineté. Il faisait des lois, rendait la justice et fixait les obligations de chacun, ce que Truchis résume comme suit :.

Dans toute l’étendue du prieuré de Morteau et de la terre d’Eysson les habitants doivent la dîme et les corvées pour toutes les terres cultivées qui ne sont pas amodiées (2) ; le cens fixé par un ancien usage pour les prés et les pâturages; et toutes les servitudes auxquelles ils étaient précédemment astreints, à l’exception de la taille.

Pour se racheter de celle-ci, ils ajouteront à l’impôt en usage le paiement de trois sols estevenants (3) par animal employé au labour,…maix cet impôt sera réduit de moitié si cet animal appartient à un étranger….

En outre tous les habitants doivent annuellement trois corvées de boeuf. Le prieur percevait la dîme partout où se trouvaient les récoltes imposables…Le vassal devait le logis au prieur et à sa suite une fois par an.

Tous les habitants étaient mainmortables et les biens de celui qui mourrait sans héritier vivant avec lui revenaient au prieur, mais ses parents pouvaient racheter la terre…personne ne pouvait marier sa fille en dehors du val, sans que les biens de celle-ci ne devinssent propriété du prieur; mais si elle avait un héritier qui revint dans le val, son héritage lui était rendu. Les maisons et immeubles ne pouvaient être vendus qu’à des personnes du val, et le prieur avait droit de préférence sur les autres acheteurs. Enfin il était déclaré que les habitants ne pouvaient pas être poursuivis pour les dettes du prieur.

Le code pénal se réduisait à un petit nombre d’articles : celui qui dissimulait du blé ou une bête était soumis à une amende; les injures réciproques étaient punies de 3 sols, l’effusion de sang de 9 sols, l’adultère de 60 sols; le voleur et le traître perdaient leurs biens; le meurtrier était à la merci du prieur. Si un crime devait être jugé à Rome, la communauté devait se cotiser pour payer le voyage.

Ce système de gouvernement théocratique était supervisé par l’Abbé et par les chapitres généraux de Cluny, qui nommaient les prieurs et les sacristains, et chargeaient des visiteurs d’examiner la situation des couvents. Mais des interventions extérieures viendront perturber cette organisation politico-religieuse.

Les gardiens du Val

La première intervention extérieure fut celle de l’ambitieux baron de Montfaucon, Amédée III, fils du comte Richard de Montbéliard. En 1238, avec l’appui de son oncle Jean de Chalon, il demanda les terres d’Eysson et de Morteau en qualité d’avoyer, c’est-à-dire de gardien et de protecteur. L’abbé Hugues de Courtenay lui accorda ce privilège pour sa vie seulement, à condition qu’il pourvoie à l’entretien de quatre religieux, et qu’il verse une contribution annuelle de 220 livres tournois.

Alors que le fief de Morteau était revendiqué par Amaury de Joux, Amédée, qui parvint à posséder 150 villages, donna son fief à son neveu Odon d’Arguel, en lui garantissant un revenu de 100 livres estevenantes, prélevées sur les habitants. Il pressurait ceux-ci, et négligeait l’entretien du prieuré. Il exigeait 300 livres pour autoriser les gens de Morteau à faire paître leurs troupeaux et couper du bois dans les forêts de Vennes. A sa mort en 1280, son fils Jean Ier recueillit son héritage et suivit l’exemple déplorable de son père. Les dettes du prieuré s’élevaient alors à 600 livres. Le prieur Simon de Gonsans conclut alors un accord avec Jean de Chalon-Arlay, le puissant seigneur de Salins, pour la vente de la poix récoltée dans le Val.

En 1318 et 1326, Agnès de Durnes, veuve de Jean II de Montfaucon, fit un partage entre sa fille Jeanne et son beau-frère Henri de Montbéliard. Jeanne ayant épousé Louis de Neuchatel en 1325, l’avouarie de Morteau fut revendiquée à la fois par le comte de Neuchatel et celui de Montbéliard. Soutenu d’abord par les habitants, le comte Louis reconnut les franchises de la Charte, en échange d’une contribution de 100 livres par an et des obligations de l’ost, de la chevauchée, et de la haute justice. Mais il se livra à divers excès contre ses administrés et les engagea dans une guerre de 20 ans, la guerre de Réaumont, sur laquelle je reviendrai.

Après cette guerre, il se montra plus soucieux du sort de ses vassaux, et répara ses torts avant sa mort, en redonnant la responsabilité temporelle du prieuré à Cluny, sans charges ni dettes, et en restituant des propriétés que son père le comte Rollin avait accaparées près de Cerneux-Péquignot et du Larmont. Cependant ses libéralités étaient assorties de conditions financières élevées : 700 florins d’or pour les droits de vente et de péage, et une rente annuelle de 100 livres. Sa fille Isabelle viendra à Morteau en 1373 pour approuver les lettres de franchise accordées, en se réservant le droit d’ost, de chevauchée, la haute justice, sous le ressort judiciaire du chatelain de Vennes (4). En signe de remerciement pour ses concessions, les sujets du prieuré lui offrirent 1500 florins d’or.

Au mépris de leur serment, les prud’hommes du Val s’adressérent en 1389 à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, sans doute pour bénéficier d’une protection plus efficace que celle des comtes de Neuchatel. Le duc agréa leur demande et les admit au nombre des bourgeois de la province. Les seules obligations qui leur étaient imposées était une redevance en nature de 200 livres de cire par an, et la participation à la milice de Pontarlier. La comtesse Isabelle et le prieur firent appel de cette décision, mais furent déboutés par le Parlement de Dole en 1392.

Conservant le titre de protectrice, la comtesse Isabelle de Neuchatel transmit son héritage à son neveu Conrad de Fribourg, ce qui entraîna une réaction violente du comte Etienne de Montbéliard. A son tour, le comte de Fribourg adopta Rodolphe de Hochberg qui devint protecteur du prieuré et se rendit à Morteau en 1458. Le comte Philippe lui succéda, puis Jeanne de Hochberg, épouse de Louis d’Orléans duc de Longueville.

Le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien en 1477, fit de l’archiduchesse la protectrice du prieuré, qui passe en 1492 sous la coupe des maisons d’Autriche et d’Espagne jusqu’à la conquête française. En 1520, les Cantons suisses ont accepté, contre un dédommagement de 1.000 florins, de se désister de la possession du val de Morteau et de Vennes qui passent alors à l’archiduchesse d’Autriche (Marguerite, fille de Maximilien).

En 1769, le duc de Randans, seigneur de Vennes, sera reconnu comme gardien du prieuré et détenteur du pouvoir judiciaire.

Les prieurs commendataires

La deuxième intervention extérieure fut le fait des papes d’Avignon, qui en 1374 enlevèrent à l’abbé de Cluny la prérogative de nommer les prieurs. Quatre cardinaux furent successivement nommés prieurs commendataires par le Pape. La commende était alors la concession à vie des revenus d’une abbaye. Ne résidant pas à Morteau, ces prieurs venaient cependant prêter serment devant les gouverneurs de la cité et reconnaître les franchises des habitants. Des procureurs étaient chargés de la gestion de leur commende, tandis que des prieurs claustraux ont la charge de diriger le monastère. Jusqu’à la Révolution, tous les prieurs seront désormais commendataires, ils seront désignés par l’abbé de Cluny de 1420 à 1510, ensuite par l’empereur d’Autriche, enfin par le roi de France à partir de 1692.

Bien que Jean-Pierre Routhier affirme que le prieuré de Morteau fut un des mieux administrés, il rapporte que le monastère connut des périodes de relâchement, ce que confirme l’abbé Narbey dans un chapitre non publié de son livre. C’est ainsi qu’en 1358 un religieux fit preuve d’insoumission. Le frère Gaillard avait séduit une jeune fille et entretenait des relations coupables avec sa belle-soeur et avec une marchande de vin de Besançon, il apportait dans cette ville de la fausse monnaie et jouait publiquement aux dés. Les visiteurs de Cluny exigèrent sa comparution devant le chapitre général, où il ne se présenta pas. Il quitta finalement le couvent et se retira auprès de sa concubine.

Les relations entre les habitants et les prieurs furent parfois conflictuelles. Ce fut le cas avec Guillaume de Berne, prieur bénédictin de 1420 à 1464. Autoritaire et âpre au gain, il était détesté des habitants auxquels il imposa de lourdes taxes et amendes, allant jusqu’à excommunier 1500 fidèles pour dettes. Les habitants portèrent plainte au duc de Bourgogne et après de longues négociations obtinrent de nouveaux droits.

En revanche son successeur Antoine de Roche se montra juste et bienveillant et fut unanimement apprécié. Les habitants commencent alors à s’organiser, et après que le notaire Humbert Musy eut collationné tous les actes fondateurs dans un Livre noir intitulé De lege mortua aqua, dix prud’hommes ou gouverneurs sont élus en 1462 parmi les chefs de famille de plus de 25 ans. Le prieuré est partagé alors en cinq quartiers : la Grand’Ville, Grand’combe, Villers-le-Lac, Montlebon et les Fins.

Les prud’hommes obtiennent de nouveaux droits, adressent des requêtes au parlement de Dole, au bailli de Pontarlier ou à l’officialité de Besançon, protestant contre les charges abusives imposées par le prieur et le curé (lequel est baptisé vicaire perpétuel). En 1600, le prieur Jean Richardot les affranchit totalement de la mainmorte, mais il en profite pour augmenter ses revenus. Son successeur fut un enfant de Morteau, Jean-Jacques Fauche de Domprel, il demanda à être relevé de ses voeux monastiques, introduisit au prieuré la réforme de St Vanne et devint archevêque de Besançon.

Parmi les prieurs claustraux, il faut citer dom Hippolyte Boban qui se dévoua lors de la peste de 1637; il en mourut en 1638 et fut considéré comme un saint.

Les prieurs François et Antoine de Grammont, désignés par Louis XIV et Louis XV, furent reçus en grande pompe par les Mortuaciens. Ils auront à règler de nouvelles affaires judiciaires concernant le partage des propriétés du prieuré, et le conflit entre le curé et les moines au sujet du tarif des enterrements et des mariages, et de la célébration des messes solennelles. Les curés du Val ne percevaient que le huitième de la dîme, et le curé de Morteau était considéré par les moines comme leur vicaire, il n’avait droit qu’à célébrer des messes basses; les prudhommes prennent son parti et obtiennent en 1752 le partage de l’église entre les moines et le curé, séparés désormais par un mur.

Le partage de la mense effectué en 1776, fait ressortir que sur un revenu annuel de 19.500 livres, les deux tiers reviennent au prieur commendataire, chargé d’acquitter les charges. L’inventaire de 1781 montre que le prieuré possèdait 1.466 hectares de communaux, et que l’ensemble de ses biens équivalait au cinquième des richesses du Val. Le dernieur prieur, Pierre Loménie de Brienne, nommé à 22 ans par protection de son oncle archevêque et ministre, se contentera de percevoir ces bénéfices sans jamais venir à Morteau. Il mourra sur l’échafaud en août 1794.

Les malheurs de la guerre

Le val de Morteau eut à plusieurs reprises à subir les malheurs de la guerre, et ses habitants furent appelés à prendre les armes pour leur défense. Le premier conflit connu est celui des comtes Richard de Montbéliard et Etienne d’Auxonne contre Othon II duc de Méranie et de Bourgogne en 1209. Les habitants de Morteau furent rançonnés par le comte Richard, qui exigea le paiement de la taille et saisit quelques propriétés.

En 1338, la guerre de Réaumont opposa Henri de Montbéliard à son neveu par alliance Louis de Neuchatel. Cette guerre dura 20 ans et fut très onéreuse aux deux seigneurs.. Beaucoup d’habitants de Morteau furent enrôlés sous la bannière de Neuchatel, les autres furent rançonnés et la terre de Morteau fut entièrement ruinée. Le comte de Montbéliard avait fait construire le chateau de Réaumont près du Bélieu, face auquel son adversaire édifia une tour. Sans parler des pillages , des meurtres et des incendies, écrit JP Routhier…il est douloureux de voir des amis et des parents combattre les uns contre les autres pour des choses peu importantes…dans un état voisin de la barbarie !

En 1396, Etienne de Montbéliard contesta le testament d’Isabelle en faveur de son neveu Conrad de Fribourg et il s’empara à main armée de Morteau, Vennes et Vercel.

Le val de Morteau fut pillé en 1474 par les troupes de Berne et Fribourg, en lutte contre Charles le Téméraire. Des soldats de basse condition appartenant aux Allemands tuèrent 120 hommes dans le val, ils pillèrent et brûlèrent tout ce qui était sur leur chemin. L’année suivante, 800 hommes des mêmes troupes firent une incursion de Morteau à Pontarlier; ils laissèrent de tristes souvenirs de leur passage. Les habitants du Val de Morteau, du Saugeais et de Mouthe se mirent alors sous la protection du Sénat de Berne. En 1479, l’invasion de la Comté par le maréchal d’Amboise aboutit à la destruction du chateau du Mondey.

La tentative des réformés de s’emparer de Besançon, en 1575, incita les habitants de Villers-le -Lac à interdire le passage du Doubs aux 300 reîtres du baron d’Aubonne. Les Suisses se battirent vaillamment, mais ne purent résister à tant de vaillance. La vue des morts les effraya et ils se retirèrent. C’est à la suite de ce fait d’armes que les échevins de Morteau furent admis aux Etats de la province.

Lors de l’invasion française de 1636, le prieuré de Morteau dut envoyer des contingents au Lomont et à Salins, tout en assurant la garde des passages du Doubs. En avril 1638, l’invasion paraissant imminente, le prieur fit appel à tous ses sujets, 1589 hommes furent mis sur pied dans le Val. En janvier 1639, résolus à se défendre eux-mêmes, ils refusèrent le concours du colonel de cavalerie Clicot et se portèrent le 15 janvier au-devant des Suédois du duc de Saxe-Weimar. Le combat s’engage sur la route de Montlebon, contre 1500 à 1800 hommes du capitaine Regnard. Bien que peu aguerris et mal armés, ils combattent avec courage et forcent l’ennemi à reculer. Mais le capitaine Regnard est plus habile à la manoeuvre, il fixe les Mortuaciens et les déborde par le bois Robert. De 300 à 1.000 combattants auraient perdu la vie autour de ce qui fut appelé par la suite le pont rouge. Une dalle fut placée dans l’église à la mémoire des Heroïbus Mortuosis : ils ont vécu, ils sont morts pour la foi, pour le roi et pour la patrie, ils ne pouvaient vivre ni mourir avec plus de gloire.

Malgré la promesse de Regnard de respecter la vie et les propriétés des habitants, les Suédois se livrèrent à de graves exactions, se livrant au pillage des églises et des fermes, et assassinant ceux qui leur résistaient. C’est alors que se situe l’embuscade des trois frères Billod pour délivrer leur père emmené par des Suédois à la queue d’un cheval. Des francs-tireurs, comme le capitaine Ligier à Sancey, continuent la lutte. Plus de 2200 habitations furent détruites. Une grande disette s’étendit dans tout le pays, suivie d’une épidémie de peste. La population fut réduite d’un tiers par la famine et par la maladie.

La milice fut à nouveau levée lors de l’invasion française de 1668, mais le 9 février, Dom Frébi, bénédictin de Morteau, fut envoyé à Besançon à la demande du prieur et des échevins. Il obtint du prince de Condé la sauvegarde suivante :

 » Louis de Bourbon, prince de Condé, …ayant mis sous la protection et sauvegarde du Roy et la nostre, la seignerie et priorey de Morteau et ses dépendances, …nous défendons à toutes les troupes…d’inquiéter en aucune manière les habitans des dits lieux et de ne leur prendre ny enlever aucune chose à condition qu’ils ne porteront pas les armes pour le service de Sa Majesté catholique et ne recevront point de garnison de ses officiers et, en cas de contravention, nous ferons punir les coupables des peines portées par les ordonnances.

En mai 1674, après avoir reçu l’ordre du prince de Vandémont de « courrir à l’ennemi et de brusler le fourrage dont il pourrait se servir », les échevins envoyérent 80 hommes à Besançon, puis levèrent 60 hommes pour la guerre de partisans, et 106 hommes pour assurer la garde du val. Le 18 mai, ayant fait tout ce qu’ils croyaient humainement possible pour la défense de leur territoire, ils firent le voeu d’envoyer un ou deux d’entre eux à ND des Ermites « dès que les présentes alarmes seraient allenties ». Puis ils chargèrent deux commissaires de se rendre à Neuchatel pour obtenir la protection du gouverneur et le refuge sur ses terres en cas de danger.

Ils furent alors convoqués par le colonel de Vins, chef de corps du régiment de cavalerie qui avait pris Pontarlier. De son côté le gouverneur de Neuchatel envoya un agent auprès de M.de Vins et en obtint une sauvegarde ainsi conçue :

 » De par le Roy, le sieur de Vins, commandant pour Sa Majesté à Pontarlier, nous avons mis soubz la protection du Roy tous les habitans résidans dans le val de Morteau et leurs granges, ensembles leurs biens et familles, déffendant très expressément à ceux qui sont soubz nos charges de les trouber ni molester en aucune manière sous peine de punition exemplaire. Fait à Pontarlier le 26 may 1674 « .

La paix de Nimègue consacra en 1678 le rétablissement de la paix et le rattachement de la Comté à la France. Le duc de Duras, nommé intendant de Franche-Comté, s’efforça de respecter les coutumes et l’organisation communale du val de Morteau. Mais voyant combien ce peuple chérissait toutes ses libertés, et son peu de sympathie pour le nom français,…on ne pouvait, dit-il nationaliser ce pays que bien lentement.

Les guerres de la Révolution et de l’Empire touchèrent les habitants de ce qui était devenu le canton de Morteau. Une centaine furent requis lors de la levée en masse de 1793, et en août d’autres furent appelés à s’opposer aux révoltés de « la petite guerre de Vendée ». Le pays subit l’occupation autrichienne en décembre 1814 et suisse en 1816. Morteau vit passer en janvier 1871 les débris du 24ème Corps de Bourbaki, poursuivis par le XIVème Corps prussien; attaqués à Malpas au pied du col des Roches, les Prussiens prirent pour otages le maire er le curé de Villers.

Le 17 juin 1940, l’arrivée du Corps blindé de Guderian provoqua un début de panique. Le le 24 août 1944, les maquisards de Morteau s’emparèrent de la villa occupée par des réservistes allemands, et le 8 septembre, le général Bethouard installa le PC du Ier Corps dans l’école des filles, afin de préparer la libération de l’Alsace et la campagne victorieuse jusqu’à l’Autriche.

Les pertes subies par le val de Morteau furent de 26 morts en 1870, 433 (3,6% de la population) en 1914-18, 59 morts et 5 déportés en 1939-45, 8 morts dans les guerres coloniales.

Les problèmes de frontières

A l’origine, les seigneuries ne sont pas délimitées, elles débordent sur l’Helvétie et la Bourgogne. Neuchatel sera rattaché à la Confédération en 1815 seulement. Les limites du territoire du prieuré ont donc fait l’objet de négociations et d’accords de voisinage, mais aussi de conflits, dont le principal concernera la frontière entre Neuchatel et la Comté.

En 1338 et 1348, l’archevêque Hugues de Vennes arbitre les discussions entre les comtes de Neuchatel, celui de Montbéliard et le sire de Joux, pour fixer les limites entre le prieuré de Morteau, l’abbaye de Montbenoit, le val de Réaumont et le val de Vennes. Ces limites seront confirmées en 1510.

La délimitation du coté suisse fut difficile à établir. C’est en 1310 en effet que quatre habitants de Morteau, appelés les Bruniat ou les Brenetz, allèrent s’établir sur un terrain inculte et inoccupé sur la rive droite du Doubs. Jean d’Arberg (branche cadette des Neuchatel), sire de Valangin, se rendit à leurs revendications et accepta leur installation pour 50 écus d’or, moyennant une redevance annuelle de six quartiers de fromage et 12 livres de poix. Les colons des Brenets étendirent ensuite leur occupation jusqu’aux Planchettes et au mont Pouillerel, Ce vaste territoire fut appelé le clos de la franchise. Ils en chassèrent les colons du Locle.

En 1408, le comte de Neuchatel reconnut les droits de Valangin. En 1451, le sire d’Arberg vint avec un troupeau de 200 vaches saccager les champs de blé des Brenets. Les colons du lieu se plaignirent alors à Philippe le Bon. Un procès-verbal de bornage fut établi et le Parlement de Dole confirma en 1455 le bien-fondé des habitants des Brenets (5). Ce jugement n’empêcha pas les gens du Locle en 1478, de venir moissonner les terres des Brenets, ni le sire d’Arberg d’édifier un gibet pour effrayer les gens des Brenets, tentés de se réfugier aux Bassots (à Villers).

La réforme protestante modifia de façon notable les relations frontalières. En 1532, les habitants des Brenets adoptèrent la réforme, alors que Guillaume Farel venu prêcher à Morteau fut traité de ribaudaille hérétique et chassé de la ville. Il reviendra en 1570 et sera reconduit à coup de fourches par les femmes du Villers. Cinq ans plus tard, les gens de Villers-le lac, s’opposeront par les armes au baron d’Aubonne. Chassé du Locle en 1537, le curé Besancenot vint se réfugier à Morteau; à sa mort, il fut enterré dans l’église de Morteau. Plusieurs familles catholiques suisses s’installèrent dans le Val. Réforme et contre-réforme entraînent des sentiments de haine dans les deux camps.

En 1508, l’archiduchesse Marguerite reconnut les droits du prieur sur les Brenets. Le prieur Mareschal fit une nouvelle requête au Parlement en 1686, mais les comtés de Neuchatel et Valangin étant administrés alors par le prince de Condé, sa demande ne fut pas prise en considération.

Une autre zone frontalière fut contestée entre Neuchatel et la Comté, à savoir la région de Cerneux-Péquignot, dont le curé dépendait du prieuré de Morteau. La délimitation en fut approuvée en 1408. De nouvelles limites furent établies en 1525, désavantageuses pour la Bourgogne. Mais l’archiduchesse les accepta dans le but de complaire aux confédérés.

Dernier comte de Neuchatel, le duc de Nemours fut remplacé en 1707 par le roi de Prusse Frédéric Ier, désigné par les Trois-Etats, représentant les habitants de Neuchatel. Son ministre Metternich intrigua alors pour revendiquer le rattachement de la Franche Comté et fomenter des conspirations à Morteau même.

En 1765, une réunion entre les représentants de la Prusse et de la France confirma la perte de l’enclave des Brenets, et le maintien à la France de Cerneux-Péquignot. De nouvelles revendications pour les Brenets, en 1778 et 1781, se traduisirent par un échec politique.

Quant aux 1500 hectares de Cerneux-Péquignot, ils furent cédés à la Suisse en 1815. Les limites actuelles du canton de Morteau sont donc celles de 1819.

Les relations franco-suisses sont actuellement concrétisées par deux courants contraires, celui des 2.000 travailleurs frontaliers et celui de centaines de clients suisses des supermarchés.

La Révolution à Morteau

Critiques vis-à-vis du luxe des prieurs, les habitants de Morteau refusèrent de voter la dîme en août 1789. Ils étaient donc favorables aux réformes de la Révolution, mais ils furent choqués par la Constitution civile du clergé de 1791 et prirent le parti des prêtres réfractaires. Ils assurèrent la protection de ceux qui se cachaient, tandis que les autres s’exilaient en Suisse, en même temps que six Bénédictins. Un des moines se réfugia à Quingey où il se fit remarquer par son inconduite. L’inventaire des biens du monastère montra que les religieux ne vivaient pas dans l’opulence.

Une Société des Amis de la Liberté et de l’Egalité, dirigée par le sculpteur Joseph Boiston, semait l’esprit jacobin dans le val et faisait campagne contre les fanatiques de la religion, avec le concours des Comités de Surveillance des suspects, et d’un représentant de la Convention en mission. Les cloches et les vases sacrés furent saisis, les prêtres réfractaires déportés en Guyane ou à l’ile de Ré, les églises fermées, les notables destitués. La Garde Nationale, une compagnie de gendarmes et un bataillon de volontaires de la Drôme participèrent à la répression de l’émeute de Sancey-Vercel, appelée petite Vendée. 31 des émeutiers furent guillotinés à Ornans et Maiche en octobre 1793, tandis que dans le canton, 160 suspects étaient arrêtés et détenus au couvent des Minimes.

Plus réjouissantes étaient les manifestations républicaines organisées par Boiston, auxquelles la population est conviée. Voici comment le Musée neuchatelois, revue de la Société d’histoire du Canton de Neuchatel, rapporte ce que fut la cérémonie d’enterrement de la Royauté, le 8 décembre 1792. L’auteur de l’article rappelle que les Neuchatelois ont toujours eu la tête mousseuse malgré leur apparente impassibilité…Chez nous, les têtes s’échauffaient, les Montagnards surtout s’identifiaient avec la Révolution. Un peu partout s’élevaient des arbres de la liberté, autour desquels on chantait et l’on dansait la Carmagnole, en arborant des bonnets rouges.

1.200 Suisses des Montagnes et du Val de Ruz participérent à cette cérémonie. Précédés de 3 hommes de couleur, 4 officiers municipaux, 12 vétérans, 20 amazones armées de piques, 20 nourrissons de la république (sic) et un détachement de la Garde nationale furent accueillis à la frontière par une délégation de la Société républicaine de Morteau. De longs discours furent échangés entre les deux délégations, proclamant leur hostilité aux tyrans et aux prêtres.

Précédé d’une salve d’artillerie et du chant (travesti) de l’office des morts, un défilé burlesque a traversé la ville, derrière un mannequin représentant le scélérat Louis XVI, suivi de Voltaire, Rousseau et Guillaume Tell, de la délégation suisse, des frères du Roi précédés de leurs pages, d’un baron allemand, des maréchaux de France, de la reine entre deux docteurs de la Sorbonne qui portent la prétentaille théologique, du cardinal Collier (de Rohan), des dignitaires et de l’aumônier de la Cour, des intendants, d’un évêque, d’une cuisinière rebondie, des ordres religieux, des suppôts de la chicane, des aristocrates à longues oreilles, des banquiers et agioteurs…etc.. Le convoi, égaïé par des chants funèbres tournés en ridicule, est enfin arrivé à l’arbre sacré, au pied duquel s’est trouvée creusée la fosse de la royauté. Mercure annonce le Tems (sic) et le Destin, lequel prononce cet arrêt : « Atropos coupe le fil des crimes des rois, Clotho et Lachesis, filez les siècles d’or ». A ces mots le fantôme funeste est englouti et les emblèmes des distinctions jetés dans le vase de Pandore. Parait le génie de la France, revêtu d’une robe blanche, il prononce des paroles de consolation. Un cri général se fait entendre : « Périssent les tyrans, vive la république universelle ».

Le lendemain, 77 citoyens suisses ont adhéré à la Société républicaine de Morteau. L’oraison funèbre de la Royauté y fut à nouveau proclamée. Cependant des poursuites furent engagées en Suisse contre ces républicains, dont certains ont dû s’exiler. A Neuchatel, le chancelier de Boyve les condamna en ces termes :  » Jamais peut-être la présomption, l’aveuglement, l’amour inconsidéré des nouveautés, l’ingratitude ne furent poussés plus loin; et le jour où l’on vit des Suisses, enfants de la liberté, renier leur patrie…ce jour devint un éternel monument de honte et de reproches pour notre patrie « .

Quand lors de la famine de 1816-1817, certains demandèrent de l’aide au bailli de Berne, celui-ci répondit allègrement : « Allez trembler l’arbre de la liberté, il tombera de la graine et des pommes de terre ». Le gouvernement de Neuchatel fut moins féroce et s’employa à conjurer la famine.

Revenons à Morteau, où la chute de Robespierre est accueillie avec joie, ainsi que le coup d’Etat du 18 brumaire. Les catholiques sont largement majoritaires aux élections primaires d’octobre 1795. Le 27 décembre 1795, 1.200 catholiques bousculent le capitaine de la Garde, et imposent le retour de l’ancien curé Thomas. Venu maintenir l’ordre, le Commissaire Mourgeon de Besançon, trace un portait modéré des habitants du Val :

 » J’ai remarqué qu’en général ils étaient bons, humains, dociles à la voix de la raison. Il y a parmi eux beaucoup plus de gens instruits que dans le pays bas; j’ai cru en apercevoir la cause dans leurs relations commerciales avec la Suisse….Ils sont aussi très désintéressés…et avec cela bons citoyens…cependant il ne faudrait pas compter longtemps sur leur soumission aveugle; ils sont impatients d’avoir un culte, et je crois qu’il est de bonne politique de leur passer quelque chose à cet égard; autrement on s’exposerait à perdre leur confiance et à les révolter entièrement…ce qui ne manquerait pas d’arriver, car les prêtres, les émigrés et tous les artisans de la royauté ont les yeux ouverts sur cette partie intéressante du département et ils saisiraient avec avidité le premier signal de mécontentement pour les soulever sans retour « .

La persécution religieuse fut cependant relancée par le Directoire et ne s’apaisa qu’avec le Concordat. Les tensions demeurèrent vives entre les deux partis, elles se poursuivirent lors des compétitions électorales du XIXème et du XXème siècle. Le renouveau religieux fut mis en oeuvre par des curés d’un grand rayonnement, les abbés Balanche, Paillard, Beauquey et Barthod.

Les construction, leurs dommages et leur dévolution

L’installation initiale des Bénédictins fait l’objet d’hypothèses contradictoires. Les uns les situent au chateau du Mondey, les autres dans des maisons particulières du quartier de Glapiney. Ce quartier en effet a été occupé dès le XIVème siècle : des ossements découverts récemment sous le couvent ont été datés de 1292 à 1398 (6).

Les batiments claustraux, construits de 1412 à 1428, privés de leur aile est écroulée, ont été revendiqués par la municipalité en novembre 1792 pour un montant de 13.904 livres. Ils furent vendus aux enchères le 5 juillet 1795, à JJ Guillier et JF Singier, pour 62.010 livres. Rachetés par le curé Balanche en 1815, ils furent transformés en école communale.

Une première église de style roman fut construite au XIIIème siècle, entre le bas de la grande rue et la Guron, ses vestiges ont disparu. Une deuxième église de style gothique fut construite sur la butte de Glapiney de 1410 à 1420. Dédiée à St Pierre et St Paul, elle était à la fois église prieurale et paroissiale. Détruite par un incendie en 1470, elle fut reconstruite par le prieur Antoine de Roche en 1481-82. Dédiée au XVIème siècle à Notre Dame de l’Assomption, elle a été remarquablement restaurée en 1942 par le chanoine Pagnier. Une chapelle St Pierre et St Paul, édifiée à la Guron en 1970, rappelle le souvenir du prieuré.

Une chapelle de ND de la Compassion, avec son cimetière, découverte en 1760, est signalée par JP Routhier comme étant la première église paroissiale. Il s’agit en fait de la chapelle du Pied du Mont, de 5 mètres sur 5, située non au Caillet mais au pied du Trou au Loup, qui fut achetée par le géomètre Roland le 7 juillet 1796 pour 250 livres. Devenue en 1815 une remise de la commune, elle a été détruite (7).

Au début du XVIème siècle, Grandcombe et les Gras construisent des chapelles qui deviendront églises paroissiales. Onze autres chapelles ou églises sont construites au XVIIème siècle, et deux au XVIIIème. Le couvent des Minimes s’installe à Montlebon en 1627.

Il ne reste pas de traces du chateau du Mondey, détruit par le maréchal d’Amboise en 1479, et dont les pierres ont servi pour le clocher que les habitants ont construit en 1513 pour remplacer le clocher effondré des moines. Les ruines du chateau de Réaumont sont encore visibles au sommet du Bois banal près de Bélieu; des travaux y seraient en cours. La tour construite par le comte de Neuchatel face à Réaumont n’est pas localisée. Ni les ruines, ni la fonction du chateau indiqué sur la carte de Cassini dans la région de Volson n’ont été découvertes. Les pierres du chateau de Vennes ont été récupérées pour la construction des fermes.

Originaires de Tonnerre, les Fauche construisent en 1590 au coût de 20.000 livres, un hotel particulier qui est vendu au prieur de Grammont par Disle et Guillaume Roussel, pour le prix de 7.300 livres en 1694. Il est acheté par la municipalité qui en fait l’Hotel de Ville, le 5 mai 1791, pour un prix de 10.100 livres .

Venue de Suisse, la famille Cuche construit un chateau Renaissance en 1576. Propriété de la famille Bole, il est acheté comme bien national par Jean-Charles Pertusier(8) le 30 juillet 1796 pour le prix de 90.987 livres (incluant d’autres domaines). Le montant en fut remboursé ensuite à la famille Bole. Le chateau Pertusier fut racheté par la ville en 1934, il est devenu musée de l’horlogerie.

Le feu a été un des fléaux de la ville de Morteau, dont les édifices ont subi de nombreux incendies, en raison de leur couverture de bois . En voici l’inventaire :

– 1470. Eglise de 1410 à 3 nefs

– 1480. prieuré et quartier Glapiney

– 1640. 2200 maisons. Voute église affaissée.

– 1683. Eglise, maison Fauche, 45 maisons

-1747. Couvent, église et 45 maisons Glapiney

– 1865. Grande Rue

– 1936. Chateau Pertusier

– 1945. Clocher

– 1946. Hotel de Ville

Remarquable par son réalisme, il faut signaler le monument aux morts dû au sculpteur Georges Serraz, que Marie-Claude Fortier a présenté à l’Académie (le 16 mars 2001).

Le développement économique et social.

L’évolution démographique donne une idée des progrès de l’économie. Selon Routhier, le Val de Morteau compte plus de 2000 familles et 12.000 habitants en 1600(9). Les maisons sont au nombre de 3.000, dont 1.938 habitants sont propriétaires. L’agriculture est essentiellement herbagère. Les troupeaux de bovins et d’ovins nourrissent et habillent la population et les religieux. En 1513, le prieur de Vergy a obtenu de l’archiduchesse (Marguerite d’Autriche) la création de 3 foires annuelles et d’un marché le mardi. Le commerce était donc florissant, mais aussi une petite industrie naissante, qui comptait 80 moulins hydrauliques, 4 scieries, 6 forges, une armurerie et 17 ribes (10). Les petits métiers de transformation du bois, du métal, du cuir et du textile permettent de subvenir aux besoins de la population (Vegliante).

A la suite des ruines provoquées par l’invasion suédoise, de nombreux émigrants de Suisse et de Savoie vinrent s’installer dans le val, en même temps que furent engagés des domestiques, à condition qu’ils fussent catholiques. Ces immigrés apportaient leur savoir-faire. Toutes les terres ne furent pas cultivées, elles furent converties en paturages et l’industrie fromagère fut développée La perception des impôts fut rétablie en 1641. La statistique de 1773 dénombre 278 bovins, 10.580 boissaux d’avoine, 1.560 de froment et 900 livres de chanvre. Tuilerie, textile et fabrication de faux voient le jour.

L’élevage continue de se développer au XIXème siècle. En 1841 trois fromageries utilisent 1.500 hectolitres de lait pour fabriquer 15.000 kilogs de fromages. Les comices agricoles animent l’activité paysanne, la race montbéliarde s’impose, mais le bourg et les villages s’urbanisent rapidement, l’artisanat occupe davantage de personnes que l’agriculture. C’est un artisanat de subsistance, au moment où les indigents sont nombreux et où des bandes vivent de la contrebande. En 1826, six ateliers de tisserands occupent 60 ouvriers. Mais au milieu du siècle les tanneries, le textile et la tuilerie sont en déclin, alors que se maintiennent des fonderies de cloches.

L’horlogerie supplante bientôt toute autre activité artisanale. Dépendante de la Suisse, une main d’oeuvre qualifiée fabrique des montres bon marché. Une école d’horlogerie fonctionne de 1836 à 1850. La construction de la voie ferrée Besançon-Le Locle en 1884 favorise les échanges. En 1891, Morteau compte 22 patrons horlogers et 306 ouvriers; ils sont 750 en 1908, et 680 à Villers-le-Lac. La fabrication des ébauches, et la terminaison à domicile se développent, tandis que la dépendance de la Suisse s’atténue. Le village des Gras se spécialise dans la fabrication des outils de précision. Mais périodiquement, les crises de l’horlogerie limitent la croissance.

L’industrie alimentaire est une autre activité de Morteau, avec la chocolaterie Klaus qui produit 600 tonnes de chocolat en 1984, la brasserie, la limonaderie, la distillerie d’absinthe, et la fabrication de la saucisse fumée, spécialité mortuacienne exportatrice.

Ce développement économique s’est accompagné d’une croissance de la population. La progression est de 36% au XIXème siècle et de 59% au XXème siècle, au bénéfice en particulier de la ville de Morteau. Cette population comporte une certaine proportion d’immigrés : Italiens au début du XXème siècle, Espagnols et Portugais dans les années 1960, Turcs depuis 1970.

DATES

POPULATION DU VAL

dont MORTEAU

1600
1800
1900
2000

2.000 familles soit 12.000 selon Routhier

6.591 habitants

11.231

18.832

300 familles ? =15%

1.372 = 20%

4.110 = 36%

6.800 = 36%

Conclusion

Dans l’histoire de la Franche-Comté, l’évolution du Prieuré de Morteau est tout à fait originale, et même exemplaire en ce qui concerne l’histoire sociale. Elle nous montre comment une société de gens courageux et industrieux, attachés au monastère qui est la maison commune, sont peu à peu confrontés aux querelles des grands et à leurs guerres, à l’exploitation de certains prieurs commendataires, aux pressions des réformateurs suisses, et enfin au sectarisme de la Convention révolutionnaire. Jaloux de leurs libertés, soucieux de leur survie économique, ils désignent leurs représentants de façon démocratique et défendent leur indépendance devant les puissants et les tribunaux.

Lorsqu’ils perdent cette autonomie, ils deviennent Français à part entière, fidèles à la culture qui a toujours été la leur; car malgré la domination des Habsbourg, ils n’ont jamais été germaniques ni espagnols. Ils restent enfin attachés à la religion, envoient des missionnaires en Chine et s’opposent aux inventaires de 1905. Les relations avec la Suisse sont apaisées et marquées par une volonté de coopération. Leur population est devenue plus diverse, elle s’efforce de suivre le progrès technique face aux défits de la modernité.

(1) Références des auteurs cités : – avant d’être évêque constitutionnel de St Claude, l’abbé Moïse avait été envoyé à Neuchatel en 1786, par les échevins du val, pour rechercher des documents sur les droits du prieuré. Il vint célébrer une messe à Morteau qui fit scandale en octobre 1795. Il se retira à Morteau dans la maison Klein en 1806; très charitable envers les pauvres, il mourut en 1813 – JP Routhier pourrait être apparenté à l’huissier de Morteau qui fut arrêté le 27 avril 1794 – Ambroise Cart était contrôleur des contributions à Ornans – PH Roland, originaire du Mont Vouillot, arpenteur royal, est décrit par Routhier comme un fougueux révolutionnaire – l’abbé Narbey écrivit un chapitre sur la décadence des monastères, qui ne fut pas publié, car il était très critique envers le relâchement de certains couvents et la vie luxueuse des prieurs commendataires; ce chapitre a été retrouvé par Charles Verdot à la cure de Chapelle d’Huin – Dom Albert Chassignet, cité par plusieurs auteurs, fut prieur claustral à Morteau en 1695-98 et 1713-14 – Nicole Perrenoud-Cupillard est maire de Mouthier-Hautepierre – G.Vegliante est chargée de programme à la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) – Henri Leiser est conseiller municipal à Morteau.

(2) amodiation = exploitation d’une terre concédée contre une redevance périodique

(3) estevenant = de St Etienne, monnaie frappée par l’archevêque de Besançon. Réf. Maurice Rey. La monnair estevenante des origines à la fin du XIVème siècle (SED 1958)

(4) Les prud’hommes et la milice devaient assister aux éxécutions capitales au chateau de Vennes.

(5) Procès analysé dans le mémoire de maîtrise de Rachel Huot-Soudain en 1989.

(6) fouilles dirigées par Nicole Perrenoud-Cupillard en juillet 2001.

(7) source Henri Leiser

(8) Avocat à Besançon, JC Pertusier (1754-1822) en dirige la milice en 1788. Il vient à Morteau en 1790 pour superviser la formation de la Garde nationale. Son fils Charles (1799-1836), polytechnicien, était lieutenant-colonel du Train dans la Garde royale en 1825. Annobli en 1830, il se retira à Besançon où il écrivit des ouvrages

de poésie et d’arts. L’achat de 1796 comprenait également la domaine de Seignoley à Montlebon, et des propriétés à Baume-les-Dames, Verne et de Cour (Truchis, p. 475).

(9) chiffre probablement surestimé, même si l’on estime que le tiers a disparu lors de l’invasion suédoise.. L’évaluation de 1.792 bestiaux en 1490, indiquée par R.Fietier, paraît également très surestimée.

(10) Ribe = moulin à broyer le chanvre et le lin (expression franc-comtoise)

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