Préface

Par Joseph Henrotin

Lorsqu’il est question de classer les travaux de feu le comman­dant Guy Brossollet, il est souvent fait mention de « stratégie alterna­tive », sous-entendant ainsi l’existence d’un modèle dominant, tout comme l’originalité dissidente du concept proposé. C’est précisément ce que expose avec beaucoup de finesse et de pertinence le colonel Christophe Maresca dans cet ouvrage. Il le fait non seulement en mon­trant le cheminement conceptuel emprunté par Brossollet – sa lente maturation portée par une carrière déjà bien remplie au moment où parait son Essai sur la non-bataille –, mais également en montrant les répercussions sur les débats stratégiques du temps et la crainte inspirée par les discussions ainsi ouvertes au sein des institutions. Le terme même de « stratégie alternative » remonte aux années 1980 et aux prolongements donnés, en Europe mais aussi ailleurs[1], aux travaux de l’ancien stagiaire de l’École de Guerre.

Si l’irrégularité n’est évidemment pas neuve lorsque Brossollet écrit, la logique de « guérilla scientifique »[2] qu’il prône rompt un tabou avec l’importation, assumée, de l’irrégulier dans le temple du régulier qu’est alors l’armée de terre. Cette rupture conceptuelle n’a pourtant pas le caractère politique que peuvent avoir certaines des conceptions qui seront développées en Allemagne fédérale par les Verts et les sociaux-démocrates ou en Belgique par les mouvements paci­fistes[3]. Ces derniers voient dans ce qui devient la « défense défensive » fondée sur une « techno-guérilla » – la paternité du terme revient à Horst Afheldt – une réponse idéologiquement correcte au dilemme de la sécurité de l’époque, au risque de l’inefficacité militaire[4]. Au contraire, Brossollet pense d’une manière réaliste et rationnelle, sous-pesant avantages et inconvénients et pensant, avant sa formali­sation chez Hoffman ou Huber[5], un modèle hybride couplant des forces de guérilla et des forces plus classiques au plan national. Brossollet, en effet, n’élimine de son équation opérative et stratégique ni le char, ni l’hélicoptère de combat et encore moins la dissuasion nucléaire.

« L’alternative » de Brossollet est donc avant tout une optimi­sation cherchant efficacité et efficience dans les conditions françaises de l’époque, appuyée sur un processus de revue par les pairs – ses camarades et plusieurs de ses supérieurs, en l’occurrence – montrant le sérieux de la démarche. C’est sans doute là que réside une des clés de son succès : le colonel Maresca le montre bien, Brossollet fait des émules dans le domaine militaire. En Allemagne, le SAS (Studien­gruppe Alternative Sicherheitspolitik) rassemble plusieurs officiers supérieurs et généraux et n’hésite pas à multiplier les simulations[6]. Le groupe analyse notamment comment intégrer les forces aériennes et navales, dont Brossollet n’avait pas traité. En Suède, Wilhelm Agrell publie sur les techno-milices[7]. Dans tous les cas de figure, le constat de base posé par Brossollet demeure : l’individualisation de la puissance de feu revalorise l’attrition, comme la défensive. Les débats, que l’on pensait éteints au début des années 1990, ont depuis lors connu un renouveau. On s’aperçoit au Liban en 2006 que Tsahal s’englue littéralement dans un maillage défensif ; mais l’analyse montre bien vite que nombre de mouvements para-militaires ont été capables de s’approprier des technologies avancées, initialement considérées comme uniquement accessibles aux États, au risque de les mettre en difficulté. Le dernier avatar en date, Daesh, rend possible ce que les auteurs des années 1980 pensaient impossible du fait de ce qu’ils qualifiaient de Strukturelle Angriffsunfähigkeit – soit d’incapacité structurelle à l’attaque.

Plus de quarante ans après sa publication, l’Essai sur la non-bataille continue ainsi de nous interroger sur ce que nous pensons être la rationalité dans la stratégie organique, la stratégie des moyens, mais aussi la stratégie opérationnelle. On pourrait penser que Brossollet, confronté au modèle, encore inconnu pour lui, du corps de bataille, réagit avec la candeur de l’artisan qui, constatant une imperfection et ne se souciant pas de son environnement, la rectifie aussi prestement que professionnellement. Mais d’un autre côté, il fait également montre des qualités les plus éminentes du soldat : confronté à ce qu’il perçoit comme un problème, il cherche méthodiquement la solution la plus adaptée, fait appel à toutes ses ressources et fait preuve d’un courage qui n’est certes pas physique, mais qui confine définitivement à « l’affrontement des volontés opposées ». Ce questionnement sur ce qu’est la rationalité du rapport efficacité/efficience dans le monde mili­taire n’est historiquement pas vain – au vu des débats des années 1980 comme des réflexions, parallèles, de l’industrie[8] – et trouve aujourd’hui encore des ramifications.

Elles interrogent notamment notre rapport à l’irrégularité, histori­quement déconsidérée dans les débats au profit d’une régularité – opérationnelle et organique – perçue comme plus efficace. Or, Hervé Coutau-Bégarie, dans la définition qu’il donne de la stratégie, y voit la « dialectique des intelligences » – cette dernière se définissant en psychologie comme la faculté d’adaptation. Face à la masse adverse, ruser et jouer de l’attrition en évitant d’entrer dans la rationalité adverse – et ainsi le piège d’une guerre trop vite perdue – peut être la démons­tration d’une adaptation. Steven Lambakis nous rappelle ainsi que ce qui est trop souvent perçu comme une « tricherie » par le refus de la norme que l’Autre cherche à imposer est l’art de la guerre et non sa dégénérescence ou son dévoiement[9].  

[1] Voir par exemple la diversité des entrées du Dictionnary of Alternative Defense de Bjorn Møller (Lynne Riener/Adamantine Press, Boulder/London, 1995).

[2] Guy Brossollet, Essai sur la non bataille, Paris, Belin, 1975, p. 107.

[3] Sur les usages du concept dans les années 1980, Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Paris, Nuvis, 2014.

[4] Le « modèle intégral » proposé par Horst Afheldt dans Pour une défense non-suicidaire en Europe (La Découverte, Paris, 1985) est ainsi totalement statique, promet­tant la destruction à des éléments peu protégés et éliminant de facto les avantages apportés par la logique de guérilla.

[5] Le concept apparaît formellement 2005. Frank Hoffman, Conflict in the 21st Century. The Rise of Hybrid Wars, Potomac Institute, Washington, 2007 ; Thomas M. Huber (Ed.), Compound Warfare: That Fatal Knot, Fort Leavenworth, Combat Studies Institute, Command and General Staff College, September 2002.

[6] Voir par exemple : SAS (Eds.), Strukturwandel der Verteidigung: Entwürfe für eine konsequente Defensive, Opladen, Westdeutscher, 1984 et SAS (Eds.), Vertrauens­bildende Verteidigung. Reform Deutscher Sicherheitspolitik, Gerlingen, Bleicher, 1984.

[7] Wilhelm Agrell, Sveriges civila säkerhet, Stockholm, Liber Förlag, 1984.

[8] Ce que montre d’ailleurs bien le colonel Maresca lorsqu’il aborde la genèse de l’actuel VBL.

[9] Steven J. Lambakis, « Reconsidering Asymmetric Warfare », Joint Forces Quarterly, n° 36, Autumn 2003.

Les commentaires sont fermés.