ISC-CFHM

 

  

 

 

 

1916. L'émergence des armes nouvelles dans la Grande Guerre

 Claude Carlier et Guy Pedroncini (Dir.)

   

 

UNE  NOUVELLE STRATÉGIE  NAVALE : LA  GUERRE  SOUS-MARINE

 

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

 

 

Durant la Première Guerre mondiale, le sous-marin n’est pas véritablement une arme nouvelle. Toutes les marines en étaient dotées bien avant le déclenchement des hostilités. Il avait donné lieu à une abondante littérature, la Jeune Ecole se raccrochant à lui après l’effondrement des espérances fondées sur le torpilleur. Il avait failli être engagé dans la guerre russo-japonaise en 1904-1905 : les Russes avaient expédié par che­min de fer trois petits sous-marins à Port-Arthur ; ils avaient pu être mis à la mer et faire quelques sorties mais sans jamais engager l’ennemi. Les Grecs avaient utilisé des sous-marins dans la dernière guerre balkanique, en 1912-1913.

 

Peu après le déclenchement des hostilités, le sous-marin fait une irruption spectaculaire avec le torpillage par l’U-21 du croiseur Pathfinder, le 5 septembre 1914, suivi du « triplé » de l’U-9 du lieutenant de vaisseau Weddingen contre les trois croiseurs-cuirassés britanniques Aboukir, Cressy et Hogue le 22 septembre. Le 1er janvier 1915, l’U-24 coule le cuirassé Formidable. En Méditerranée, le sous-marin autrichien U-12 parvient, le 21 décembre 1914, à toucher le navire-amiral français Jean-Bart, mettant un terme aux incur­sions de l’Armée navale en Adriatique. Le 27 avril 1915, l’U‑5 autrichien coule le croiseur-cuirassé Léon Gambetta, ce qui conduit à reporter encore plus au sud la ligne du blocus allié.

 

Du côté allié, les occasions sont plus rares. Les exploits les plus remarquables seront accomplis par des sous-marins britanniques à l’occasion de l’expédition des Darda­nelles : plusieurs réussissent à pénétrer en mer de Marmara et à y séjourner plusieurs semaines, causant des dommages sérieux aux Turcs. Le B-11 torpille un vieux cuirassé de 10 000 t, le E-14 parvient à interrompre presque tout le trafic pendant trois semaines. En retour, le U-21 allemand coule deux cuirassés britanniques, le Triumph et le Majestic, les 25 et 27 mai 1915. Le sous-marin et la mine contribuent à rendre beaucoup plus prudents les amiraux qui répugnent désormais à faire sortir leurs escadres, à moins d’un très fort écran de torpilleurs et de destroyers. Le spectre du sous-marin hante désormais les flottes au point de provoquer de véritables paniques : à deux reprises, le 1er septembre et le 16 octobre 1914, la Grand Fleet appareille précipitamment de Scapa Flow suite à l’annonce de la présence (imaginaire) d’un sous-marin ennemi.

L’esprit du temps est cependant marqué par une sous-estimation surprenante des capacités du sous-marin. Prati­quement personne n’a sérieusement envisagé son utilisation comme raider contre le commerce, et surtout pas l’amiral Tirpitz, qui y était foncièrement opposé : à la déclaration de guerre, la Kriegsmarine n’aligne que 31 sous-marins quand la Royal Navy en compte 73 et la marine française 67. Lorsque l’U-17 ouvre une très longue série en torpillant, le 20 octobre 1914, le vapeur Glitra, premier navire marchand à succomber sous les coups du nouvel instrument, les états-majors n’en tirent aucune conclusion. La méthode des convois, qui avait été très en honneur jusqu’aux guerres de la Révolution et de l’Empire, avait été répudiée dans les premières années du XXe siècle car on lui reprochait de diminuer le rendement unitaire des cargos, de ralentir la navigation et de désorganiser le tra­fic portuaire. Au vu de cet événement, personne ne songe à la reprendre.

 

Les sous-marins sont alors handicapés par des facteurs techniques, notamment une insuffisance du rayon d’action, et juridiques, le droit de la guerre s’opposant à la destruction des navires marchands sans avertissement et sans mise à l’abri des passagers ou de l’équipage. L’expérience lève progressive­ment ces barrières. Dès la fin de 1914, l’U-20 avarié, incapa­ble de plonger, et donc de regagner sa base à travers les eaux très surveillées de la Manche, peut faire le tour des îles bri­tanniques, prouvant ainsi que des croisières de longue durée étaient possible. Par ailleurs, l’obstacle juridique va être mis en question au nom de la guerre totale : pour les alle-mands, la guerre au commerce est justifiée par le blocus allié qui frappe aussi bien la population allemande que les armées.

 

Dès 1915, tout est en place pour le lancement d’une guerre sous-marine au commerce. L’instrument existe. Mais les mentalités n’y sont pas encore préparées. Les diplomates allemands s’inquiètent des répercussions sur les neutres, en particulier les Etats-Unis, qui ne manquent pas de protester contre toute nouvelle atteinte au droit des gens, surtout lorsqu’elle émane de l’Allemagne. Les marins eux-mêmes restent prisonniers de leur conception d’avant-guerre fondée sur l’idée d’une lutte entre flotte. La direction de la guerre navale répugne à une bataille en ligne contre la Grand Fleet britannique, beaucoup plus puissante que la Flotte de haute mer, mais elle ne peut accepter de considérer cette dernière comme ravalée à un rang auxiliaire par les nouvelles condi­tions de guerre. Si le vice-amiral Scheer approuve les plans du capitaine de corvette Bauer, chef des sous-marins, qui plaide dès octobre 1914 pour une guerre sous-marine au commerce, c’est avec l’idée qu’une telle action obligera la Grand Fleet à livrer bataille [1], non parce qu’il en attend des résultats décisifs par elle-même. Les Allemands restent donc empêtrés dans leurs problèmes diplomatiques et dans l’opposition entre la direction politique, qui met en avant les complications avec les Etats-Unis, et la direction navale, qui veut intensifier la guerre sous-marine. Durant près de 18 mois, la stratégie alle­mande va être dominée par un conflit constant entre ces deux ordres de considération et aboutir au résultat remarquable de préparer la rupture avec les Etats-Unis tout en empêchant l’arme sous-marine de fonctionner à plein rendement [2].

 

Le 4 février 1915, l’Allemagne déclare les îles britan­niques en état de blocus. Les neutres protestent et, le 19 février, ordre est donné d’épargner les bâtiments américains et italiens : les premiers parce que les Etats-Unis sont trop puissants, les deuxièmes parce que l’on s’efforce d’empêcher l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des alliés. En avril, à la suite de l’émotion provoquée par le torpillage du vapeur hol­landais Katwick, ordre est donné d’épargner tous les navires neutres.

Le 7 mai 1915, c’est le torpillage du lusitania, affaire complexe qui n’est pas une véritable violation des droits des gens puisque le paquebot était inscrit sur la liste des croiseurs auxiliaires de la Royal Navy et qu’il transporte des muni­tions ; l’ambassade d'Allemagne aux Etats-Unis avait d’ail-leurs lancé des avertissements et demandé aux ressortissants américains de ne pas embarquer sur le navire. La diplomatie américaine acceptera, pour partie, ces arguments et se mon-trera prudente dans sa réaction. L’émotion n’en est pas moins très grande aux Etats-Unis (parmi les 1 201 victimes, on compte beaucoup de femmes et d’enfants) et la propagande alliée sait l’exploiter intelligemment. Ordre est alors donné le 5 juin de ne plus attaquer les navires à passagers quel que soit leur pavillon.

Le 19 août 1915, c’est l’affaire de l’Arabic. De nou­veau, une campagne se déchaîne aux Etats-Unis contre l'Allemagne. Le chancelier et le général von Falkenhayn sont d’accord pour essayer de diminuer la tension. Les ordres pré­cédents sont renforcés : le 30 août, il est interdit de couler des navires à passagers, même petits ; le 18 septembre, il est décidé de cesser la guerre sous-marine sur la côte ouest de l'Angleterre et dans la Manche. Elle ne sera plus conduite qu’en mer du Nord et conformément aux règles internationa­les. En contrepartie, on tente un effort supplémentaire en Méditerranée pour soulager les Turcs confrontés à l’expédition des Dardanelles. Mais à la fin de l’année, les torpillages de l’Ancona et du Persia relancent la campagne anti-allemande aux Etats-Unis et le pouvoir décide d’étendre à la Méditerranée les restrictions énoncés à la mer du Nord dont Paul Halpern souligne au passage qu’elles n’ont pas diminué notablement la moyenne mensuelle des résultats obtenus, malgré les lamentations de la hiérarchie navale [3], relayées par la presse allemande.

 

La valse-hésitation continue au début de 1916. Face à la stagnation des opérations terrestres et à l’impuissance de la flotte de haute mer enfermée dans la baie allemande, les pressions en faveur d’une guerre sous-marine à outrance se multiplient en Allemagne et il faut toute l’autorité du chance­lier Bethmann-Hollweg pour s’y opposer. Il obtient gain de cause par son mémorandum du 29 février 1916, approuvé par l’empereur. Mais, le 24 mars, le torpillage du paquebot fran­çais Sussex relance l’agitation aux Etats-Unis. Face à la menace d’une rupture des relations diplomatiques, l'Allema­gne recule une nouvelle fois et, le 24 avril, donne l’ordre à ses sous-marins de ne plus torpiller de navires sans avertissement. C’est, en fait, la cessation de la guerre sous-marine, qui est bientôt confirmée par l’amiral Scheer [4]. Celui-ci a, en effet, besoin de sous-marins pour sa manœuvre en mer du Nord qui va aboutir à la bataille du Jutland.

Le résultat pour le moins incertain de celle-ci entraîne un bouleversement complet. Devant l’échec de son plan, Scheer se rallie à l’idée d’une relance de la guerre sous-marine, comme l’ensemble de la hiérarchie navale. Le général von Falkenhayn, qui se montrait réticent face aux risques de rupture avec les Etats-Unis, est remplacé pendant l’été par le tandem Hindemburg-Ludendorff qui va plaider pour une guerre sous-marine à outrance. Le seul obstacle reste le chan­celier Bethmann-Hollweg qui parviendra à différer la décision de quelques mois, jusqu’à la fameuse conférence de Pless au début de 1917 qui acquiesce au désir du pouvoir militaire, avec comme conséquence presque immédiate l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Celle-ci avait été prévue et acceptée. Ce que les Alle­mands n’avaient pas prévu, en revanche, c’est que les alliés seraient finalement capables, malgré la passivité de l’Admiralty [5] britannique, de mettre au point des mesures défensives, et notamment la substitution aux inefficaces (et même perverses) routes patrouillées des convois escortés, qui feraient échouer leur calcul fondé sur une moyenne mensuelle de 600 000 tonnes coulées, moyenne effectivement obtenue mais pour quelques mois seulement.

 

L’arme sous-marine est un intéressant exemple des contraintes auxquelles se heurte un nouveau venu dans une guerre. Le problème n’est pas seulement technique. Le nouvel instrument, qui se meut dans un autre milieu que les navires traditionnels et qui n’est pas fait pour le combat classique, modifie les règles traditionnellement admises, tant sur un plan juridique que sur un plan politique. Il se heurte donc à une réaction de rejet à peu près générale et à une incompréhension chez ceux auxquels il pourrait profiter, qui doivent progressi­vement assimiler une nouvelle manière de combattre. Il en résulte de profondes dissensions au sein de la Direction navale [6] qui ne contribuent évidemment pas à améliorer le rendement de la stratégie navale allemande.

 

Le lancement de la guerre sous-marine peut ainsi s’analyser comme une double erreur. D’un côté, une telle décision, unanimement ressentie comme une atteinte au droit des gens, méconnaissait gravement la dimension politique de la guerre. Elle était donc, en tout état de cause très risquée. En sens inverse, si on voulait la prendre, elle aurait probablement été plus efficace si elle était intervenue plus tôt, avant la montée en puissance des constructions navales alliées et neu­tres et avant le développement d’un très fort sentiment anti-allemand aux Etats-Unis. Il n’est pas certain qu’une guerre sous-marine à outrance aurait provoqué automatiquement l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1915. Mais, cela aurait supposé une réorientation radicale de la stratégie navale alle­mande en faveur des sous-marins, trop peu nombreux pour conduire une guerre sous-marine décisive [7], au détriment de la flotte de ligne, que la Direction navale n’était absolument pas prête à accepter.

Le sous-marin nous rappelle que la guerre est un ensemble complexe qui ne se ramène pas aux seules opéra­tions militaires et qu’il ne suffit pas qu’une arme existe pour qu’elle s’intègre ipso facto dans une stratégie. L’équilibre entre les emballements des partisans de l’arme nouvelle, qui exagèrent souvent ses possibilités, et le conservatisme, qui domine souvent au sommet de la hiérarchie, est particulière­ment difficile à trouver. Même en temps de guerre, où les événements se déroulent à un rythme accéléré, les blocages institutionnels et mentaux doivent être surmontés.

 


[1] Paul G. Halpern, A Naval History of World War I, Annapolis, Naval Institute Press, 1994, p. 293.

[2] L’amiral Castex a très bien mis en évidence ce conflit dans ses Théories stratégiques.

[3] Paul G . Halpern, op. cit., pp. 299-300.

[4] Plusieurs sous-mariniers ont estimé que cette cessation était une erreur, et résultait davantage d’une manifestation de mauvaise humeur de Scheer devant le refus de l’Empereur d’autoriser une guerre sans restriction. En Méditerranée, les sous-marins respectaient les règles sur les prises et obtenaient cependant de bons résultats. Paul G. Halpern, op. cit., p. 309.

[5] Il est vrai que le sujet est complexe et que l’opposition aux convois était d’abord le fait des marins de commerce eux-mêmes. Mais le refus de l’évidence est tout de même flagrant... et inexcusable.

[6] Paul G. Halpern, op. cit. p. 303.

[7] En février 1915, l’Allemagne n’a mis en service, depuis le début de la guerre, que 12 sous-marins (alors qu’elle en a perdu 7). Durant l’année 1915, elle n’a guère plus de 25 sous-marins disponibles.

 

 

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