La moyenne puissance au XXème siècle

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L'ÉVALUATION DE LA PUISSANCE  

  Jean-Baptiste DUROSELLE [1]

 

Je suis très honoré et heureux d'avoir été invité par mon Jean-Claude Allain à inaugurer ce colloque. Qu'il soit un historien de premier plan, dix ans de relations de professeur à élève me l'ont démontré. Un jour, ayant lu dans mon manuel de la collection Nouvelle Clio, que je souhaitais qu'on préparât des thèses sur des biographies, il vint me voir, et me proposa Joseph Caillaux. Je lui répondis par la condition d'usage : avoir accès aux sources essentielles. Cela aboutit fin novembre 1974, à une soutenance, présidée par notre maître le Doyen Pierre Renouvin sur le sujet : Caillaux et le Maroc. Une réception eut lieu une semaine après. Renouvin y participa. Il avait rédigé le rapport de soutenance. Il devait mourir dans la nuit.

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Le sujet que je dois évoquer est celui d'une éventuelle définition de la puissance moyenne. J'émets une remarque préalable : supposons que nous ne trouvions pas une définition suffisamment objective. Les juristes ont besoin de définitions. Les historiens, traitant de la vie, mélange de rationnel et d'irrationnel, savent que tous les types, prototypes, stéréotypes, classifications, typologies, immobilisent la réalité, laquelle résiste et fait exploser tous les cadres.

La définition nous apparaît alors comme un phare, que l'on essaie de porter sur les deux faces de l'objet, et aux divers moments. Je peux définir l'angle droit, qui ne bouge pas. Je peux définir le pouvoir législatif – à condition d'admettre ce qu'on appelle aujourd'hui un flou artistique. Je ne peux pas définir un caractère national français, car l'essence de la définition est d'obéir au principe de non-contradiction. Ainsi, la définition peut nous aider à chercher la vérité historique. Elle ne peut nous permettre, à elle seule, de la trouver.

S'agissant de la moyenne puissance je suppose qu'il faut définir moyenne, puissance, et voir comment ces deux définitions pourraient se combiner.

La grande puissance peut être relativement bien définie. Je l'ai fait en utilisant Clausewitz et Raymond Aron : une unité politique capable d'assurer sa sécurité contre n'importe quelle unité politique isolément. Il y en avait 8 en 1914, 7 en 1939, 2 en 1945 (nommées superpuissance).

Par contre, je ne vois pas très bien où passe la différence entre petite et moyenne puissance. Peut-être peut-on s'en faire une idée par un exemple trivial. Mais nous devons auparavant bien préciser la différence entre une puissance et la puissance.

Vers 1960, j'ai eu l'honneur de diriger un séminaire avec Raymond Aron, précisément sur le thème de la puissance. Nous en sommes venus à distinguer trois éléments : la force actuelle, le potentiel et la puissance.

La force actuelle, c'est l'ensemble des moyens principalement militaires et économiques immédiatement disponibles, ainsi que de la volonté psychologique. Le potentiel, c'est la capacité à se constituer rapidement une force beaucoup plus grande que la force actuelle : capacité économique et industrielle globale, capacité de reconversion de l'industrie civile en industrie militaire, rapidité de cette reconversion, etc.

L'exemple classique est celui du Japon et des États-Unis en 1941. Grâce à la surprise de Pearl Harbor, le Japon possède alors au moins pour l'énorme zone du Pacifique-Ouest, une force actuelle très supérieure à celle des États-Unis. Les dirigeants japonais savent fort bien que le potentiel américain est très supérieur au leur. S'ils ont déclenché la guerre en 1941, c'est parce qu'ils ont sous-évalué la rapidité avec laquelle l'industrie américaine allait reprendre la supériorité. C'est dans l'été et l'automne 1943 que 3 porte-avions ultra-modernes, puis 3 autres, suivis de bien d'autres encore, arrivèrent au combat. Ajoutons que les Japonais minimisèrent la volonté américaine de tenir jusqu'au bout.

Autre exemple : celui de la France en 1940. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts, disaient les deux alliés français et britannique. C'était exact, à condition que l'on pût résister à la forte supériorité allemande en force actuelle. Ce fut possible pour les Britanniques, non pour les Français.

Reste à définir la puissance. Elle est tout simplement, à un moment donné, la faculté de faire changer la volonté de l'adversaire. Cette faculté est momentanée. Le contraire peut se produire un moment après. Pour prendre un exemple simple, la France et l'Angleterre, qui, en 1956, disposaient : 1°) en force actuelle ; 2°) en potentiel, d'une énorme supériorité sur l'Égypte, ont dû lui céder complètement. Autrement dit, en novembre-décembre 1956, la puissance de l'Égypte – du fait de la constellation mondiale, qui est, bien évidemment, un élément du problème – a été plus grande que celle de la France, de l'Angleterre et d'Israël réunis.

Et j'en viens à l'exemple trivial : de nos jours, lors d'un match de rugby, on calcule la durée de la domination d'un camp A ou de l'autre camp B – c'est-à-dire les périodes où le ballon se trouve en B, ou en A. On projette à la télévision des vues où ces durées sont notées d'un côté en rouge, de l'autre en bleu, et où l'on tient compte de l'éloignement du ballon par rapport à la ligne centrale.

Si, dans la réalité politique, on pouvait de la sorte, sur une durée appréciable, représenter les durées et intensités des phases de domination – c'est-à-dire de réussite dans l'imposition de la volonté à l'autre camp – on serait à même de passer de la puissance à une puissance. Des deux, ce tableau déterminerait : 1°) si l'une, A, est beaucoup plus puissante que B, 2°) ou réciproquement, 3°) ou si, approximativement, les deux puissances paraissent à peu près équilibrées.

La puissance est donc une situation transitoire et changeante. Si un pays la possède moins souvent qu'un autre, on le dira moins puissant. Mais comme ces situations essentiellement changeantes dépendent en partie du moral, de la volonté des habitants, cela donne des résultats infiniment complexes, échappant aux lois.

On ne peut mesurer la puissance. On ne peut même pas mesurer la force actuelle, ni le potentiel. Peut-être en 1914, une division d'infanterie allemande valait une division française. Mais en additionnant, après la guerre, les divisions des petits alliés de la France : Tchécoslovaquie + Pologne, etc., on arrivait, comme l'histoire l'a montré, à des résultats stupides. En 1930, Anglais et Américains ont cherché une unité commune, le yardstick, permettant de dire que N croiseurs lourds (voulus par les Américains) étaient égaux à P croiseurs légers (correspondant aux besoins des Anglais).

Quant au potentiel, on peut à la rigueur l'évaluer pour l'industrie lourde – les tonnes de charbon, d'acier ou de pétrole. Mais pour les industries dites de pointe, elles sont liées au génie humain, et comme elles produisent les armes quintessenciées, comment mesurer la capacité des inventeurs dans les différents pays ?

Il me semble donc que la notion de puissance moyenne est peu aisée à saisir. Le mieux serait sans doute d'en dresser des listes concrètes, et d'observer, dans l'écoulement du temps, l'ampleur des influences exercées sur la volonté des autres. Mais cela même est arbitraire.

L'Inde n'est pas une grande puissance, ni une petite. De même, pour de toutes autres raisons, le Japon. Quelques pays de l'Ouest européen industrialisés, certes. Mais l'énorme Zaïre, l'énorme Nigéria, peu industrialisés, sont-ils des petites puissances ? Et les volontés des Vietnamiens ou des Afghans, avec les possibilités de la subversion, n'empêchent-elles pas leur pays d'être des petites puissances ? Alors ils sont moyens. Et la comparaison entre les quelques exemples ci-dessus, montre qu'il est bien difficile de définir les critères des moyennes puissances. Souhaitons que ce colloque nous fasse avancer dans cette voie.



[1] Membre de l'Institut.

 

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