La moyenne puissance au XXème siècle

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UNE MOYENNE PUISSANCE EN AFRIQUE :

LE CAMEROUN, PETITE PUISSANCE EN EXPANSION ?

 

Marc MICHEL [1]

 

 

            Le Cameroun est, certes, une petite puissance mondiale. Mais, par toute une série d'indices, il entre parfaitement dans la catégorie des puissances moyennes du continent africain. Moyen par ses dimensions (475 000 km2, 9 500 000 habitants), il vient au 19e rang des 40 États noirs du continent [2]. Légèrement mieux placé par sa population, il se situe au 10e rang, en 1986 mais n'arrive qu'au 19e par la densité du peuplement (19,1) [3]. Enfin, son P.N.B. (820 $ en 1983) le place beaucoup mieux, au 4e rang ou 5e rang de la hiérarchie considérée si l'on en excepte la République Sud-africaine, grâce au pétrole exploité depuis 1978 [4]. Mais, évidemment, cette hiérarchie recouvre des disparités telles qu'une simple comparaison peut apparaître absurde à bien des égards ; puisqu'elle met en balance le géant nigérian (923 700 km2 ; 84 millions et demi d'habitants supposés vers 1980 ; un P.N.B. supposé de 770 $) et la minuscule république du Cap Vert (4 000 km2 et 325 000 habitants).

            En fait, dans la classification selon le P.N.B. au début des années 80, le Cameroun arrivait en tête d'un groupe d'États intermédiaires. Il s'agissait en 1983 du Zimbabwe (P.I.B. de 740 $), de la Côte d'Ivoire (710 $), de la Zambie (580 $ en 1983, mais entré dans une profonde récession depuis cette date), du Libéria, du Lesotho, du Kenya et du Ghana (480 $ chacun), du Sénégal (440 $). Le Cameroun n'était dépassé que par le Congo-Brazzaville et le Gabon et également par le Botswana et par le Swaziland, ce qui démontre que la relative prospérité des États africains n'est pas le seul résultat du pétrole. De part et d'autre de l'éventail, se situent l'Éthiopie, le Tchad et le Mali (moins de 200 $) d'un côté ; le Congo-Brazzaville (1 230 $) et le Gabon (plus de 3 000 $) de l'autre. Si l'on fait intervenir d'autres paramètres économiques ou sociaux, tels que l'équipement sanitaire, le taux de scolarisation primaire et secondaire, la suffisance ou la non suffisance alimentaire, la démographie et surtout le taux de croissance, le Cameroun garde bien la tête du groupe des pays de puissance moyenne en Afrique.

            Néanmoins, les indices considérés, d'ordre quantitatif, ne peuvent rendre compte du rôle effectif joué par les uns et les autres. L'Éthiopie, isolée par son régime, en proie à la misère et à la guerre civile, continue à exercer une attraction disproportionnée à son état, parce qu'elle est le siège de l'O.U.A. Le Sénégal, à cause de son prestige culturel et politique, exerce toujours une influence notable en Afrique. Le Swaziland, relativement prospère mais enclavé dans la République Sud-africaine, est condamné à subir l'étroite dépendance de cette dernière. Pour apprécier la puissance, des critères non quantifiables doivent donc être pris en considération, tels que la situation géostratégique du pays, son homogénéité ethnique et religieuse (facteur particulièrement important en Afrique noire), sa stabilité politique et, bien sûr, le dynamisme ou le volontarisme des équipes au pouvoir. Le Cameroun se trouve alors dans une position ambiguë. Il possède une situation géostratégique exceptionnelle ; il jouit d'une stabilité politique apparente mais fragile ; il constitue un pays d'une extrême hétérogénéité humaine (plus de deux cents langues et dialectes, trois religions dominantes) où l'intégration de l'État et de la Nation n'est pas achevée.

            Peut-on parler, dans ces conditions, d'une petite puissance en expansion ? Le terme paraît mal approprié, si l'on entend par là une volonté et une pratique visant à étendre une influence à l'extérieur des frontières de façon à jouer un rôle de leader régional. Il faut plutôt poser le problème autrement, comme celui d'une progressive affirmation de souveraineté internationale. En effet, depuis l'indépendance, le Cameroun a eu une conduite extérieure discrète. Son originalité s'est essentiellement caractérisée par une volonté sourcilleuse de manifester sa liberté de choix vis-à-vis des plus puissants ou de ceux qui se proclamaient tels : la France bien sûr, mais aussi les partenaires africains jugés trop ambitieux. Une telle attitude a été le fruit d'une capacité d'action grandissante, mais également d'une volonté continue qui a traversé les aléas des changements. D'autres pays comparables en Afrique noire ne jugèrent pas nécessaire d'adopter un comportement aussi pointilleux, voire ombrageux. A-t-il abouti à une position de puissance régionale ? Seul l'examen de l'évolution de la politique extérieure du Cameroun permet, à notre sens, de répondre. Il invite aussi à s'interroger sur les fonctions de la politique extérieure dans un pays issu d'une décolonisation difficile [5].

            Le fait le plus frappant est, au premier abord, la continuité du discours officiel depuis l'indépendance. Il s'y exprime à l'évidence la volonté d'apparaître comme une Puissance africaine pleinement souveraine et jalouse de son autonomie de décision.

            La conduite de la politique extérieure en Afrique a toujours été, évidemment, le domaine réservé par excellence du chef de l'État, et même, en apparence, le fait du prince dans un régime aussi présidentialiste que celui du Cameroun. Or, que ce fût avec l'ancien président Ahmadou Ahidjo ou bien avec son successeur Paul Biya, le langage et les principes restèrent remarquablement identiques : l'indépendance, le non-alignement et la coopération internationale. Le non-alignement est l'un des principes fondamentaux de notre politique extérieure déclarait Ahmadou Ahidjo au Figaro en 1976 [6]. Le non-alignement… signifie pour nous la volonté de s'affirmer, de consolider et de défendre notre indépendance nationale. C'est au nom des principes du non-alignement que nos options diplomatiques sont prises… et ceci en dehors de toutes considérations idéologiques et indépendamment des blocs hégémoniques qui dominent le monde, écrivait dans Le Point, le ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement Biya en 1983 [7].

            Ce non-alignement, il est vrai, avait un sens assez particulier dans la pensée de l'ex-président et devait se traduire tout spécialement dans les rapports à l'égard de l'ancienne Puissance de tutelle par un comportement particulariste : Ces rencontres, spécifiait-il à propos des sommets franco-africains, ne pouvaient pas ne pas avoir un caractère politique. Nous disposons d'autres mécanismes, d'autres forums pour discuter du renforcement de la coopération avec la France ou avec les pays africains qui ont participé à ces rencontres. Aussi, le Cameroun n'a-t-il participé à aucun de ces sommets inaugurés par Georges Pompidou en 1969 et poursuivis par Valéry Giscard d'Estaing puis François Mitterrand. De façon tout aussi symbolique, le Cameroun a mis fin en 1973 à la préséance de l'ambassadeur de France dans le corps diplomatique à Yaoundé, alors que ce dernier avait automatiquement rang de doyen du corps depuis l'indépendance.

            En 1983, le crédit moral de la France semble avoir remonté dans le discours officiel sur le non-alignement : Les pays du Tiers monde fondent beaucoup d'espoir sur la France qui, tant à Ottawa (juin 1981) qu'à Cancun (octobre 1981) et à Versailles (juin 1982), a fait montre d'une sensibilité fort appréciée par le groupe des 77… reconnaissait le chef de la diplomatie du Cameroun en insistant sur la volonté de son pays de participer à la lutte commune pour l'instauration d'un nouvel ordre économique plus équitable. En fait, rien n'était changé sur le fond, et le Cameroun a continué d'affirmer le même particularisme susceptible par rapport à la France et à l'ensemble francophone. Les événements d'avril 1984 et la responsabilité prêtée, à tort ou à raison, à la France dans la tentative de coup d'État manqué de l'ancien président Ahidjo n'ont évidemment pas contribué à réchauffer le climat de ces relations et Le Monde pouvait titrer : M. Aurillac a écouté la francophonie différente de Yaoundé, en mai 1986, à propos du voyage du chef de la Coopération française au Cameroun [8].

            L'autre principe constamment réaffirmé fut celui de la coopération internationale et interafricaine. En 1976, le Cameroun avait pourtant rompu avec l'Organisation Commune Africaine et Malgache [9] et venait de le faire avec Air Afrique. À la question : le Cameroun va-t-il jouer cavalier seul, le président Ahidjo répondait : je ne crois pas que ce soit possible en ce siècle où les progrès de la technologie ont plus que jamais accentué l'interdépendance des nations et des peuples. En tout cas, je pense que l'indépendance nationale et la coopération internationale, qui constituent les deux axes fondamentaux de notre politique étrangère, doivent être bien comprises dans leur complémentarité.

            En fait, il est clair que le Cameroun chercha toujours à affirmer sa personnalité au sein des organisations interafricaines. C'est pourquoi il fut un chaud partisan de l'Union douanière et économique de l'Afrique centrale (U.D.E.A.C.), créée à Brazzaville en décembre 1964 et dont l'objectif était l'établissement graduel et progressif d'un marché commun de l'Afrique centrale. Celui-ci ne s'est pas réalisé, mais l'union a cependant résisté aux à-coups et a permis des sommets périodiques des chefs d'États de l'U.D.E.A.C ; à ces occasions, leurs conversations ne se sont évidemment pas limitées aux domaines strictement techniques. Pourtant, l'observation essentielle serait peut-être que l'attachement du Cameroun à l'institution répondait à d'autres considérations. La première est sans doute le désir du Cameroun de jouer la carte d'une identité centre-équatoriale parce que c'est à l'Afrique centrale (qu')est lié le destin de notre pays, affirmait encore le ministre des Affaires étrangères camerounais en 1983. Le Cameroun avait aussi conscience d'être le principal partenaire de l'union considérée grâce à sa position stratégique et à sa relative supériorité de puissance par rapport à ses partenaires de l'ancienne A.E.F. Dans ces conditions, ce n'est pas sans réticences qu'il enregistra la volonté de participation du Zaïre et la formation d'une Union des États de l'Afrique centrale concurrente en 1968. Cependant, le désir d'hégémonie du président Mobutu, les dissensions entre membres de l'U.D.E.A.C. et l'impuissance de fait du Zaïre ont vidé cette nouvelle organisation de réalité et rassuré le Cameroun sur l'équilibre entre les États d'Afrique centrale et sur l'avenir de l'U.D.E.A.C.

            Les raisons de l'attitude du Cameroun depuis l'indépendance sont à chercher d'abord dans les origines coloniales du pays. La conscience nationale s'y est en effet forgée par rapport à trois colonisations, allemande, française et britannique. Non seulement toute une partie de l'élite intellectuelle du pays, mais également le sentiment populaire, dans le sud au moins, ont eu tendance à opposer la première à la seconde, jusqu'à auréoler les Allemands d'une image mythique d'efficacité et de justice bien supérieure aux Français et à faire oublier les épisodes douloureux du passé [10]. Cette image forgée dans l'entre-deux-guerres a persisté après 1945 et trouva certainement un regain de faveur lors de la lutte entreprise contre la tutelle française par les éléments les plus radicaux du nationalisme camerounais. Surtout, il renforça le mythe d'une unité originelle préservée par le Kamerun et par conséquent engendra une idéologie puissante dans le pays, celle de la réunification après le partage impérialiste de 1919.

            La tutelle britannique, elle, enracina la conviction qu'il fallait considérer le Cameroun comme un pays que son bilinguisme mettait à part de l'ensemble francophone. Mais à part également des tentatives d'unification venues des pays anglophones. Ainsi, les dirigeants camerounais ont-ils toujours montré de la méfiance vis-à-vis du panafricanisme intégrationniste de N'Krumah et se montrèrent-ils toujours partisans d'une Afrique des Patries et non d'une Afrique pan-africaine. En février 1961, le référendum organisé sous les auspices de l'O.N.U., permit le rattachement de la partie sud de l'ancien mandat britannique à la partie francophone, tandis que le nord anglophone se prononçait – avec une majorité qui n'était d'ailleurs pas écrasante – pour le rattachement au Nigeria [11]. Cette défection fut considérée avec une profonde tristesse par Ahmadou Ahidjo, lui-même originaire du Nord francophone, et il aurait été tenté un moment de ne pas respecter la décision de l'organisation internationale (de quelle façon ?). Il dut s'incliner très vite. Le Cameroun devint alors le seul État fédéral et bilingue de l'Afrique noire. Le poids d'une telle structure fut, et reste, très lourd ; elle a néanmoins contribué à renforcer la volonté du pays de se poser en intermédiaire entre les deux Afrique anglophone et francophone.

            Le second facteur historique qui a renforcé le particularisme au Cameroun a été le statut dont bénéficia le territoire depuis la Première Guerre mondiale. Certes, les obligations des puissances mandataires étaient limitées, mais celles-ci durent au moins respecter l'engagement de ne pas absorber les mandats dans leurs propres colonies. Après 1945, l'intervention directe de l'O.N.U. dans les affaires locales consolida encore plus le particularisme au point que l'histoire officielle du pays puisse affirmer aujourd'hui que le Cameroun, pays sous tutelle avant son indépendance, est en quelque sorte l'enfant direct des Nations Unies… [12]. Le statut de tutelle provoqua non seulement le développement d'une conscience particulariste mais aussi un amour-propre chatouilleux et le sentiment que le Cameroun ne pouvait être assimilé aux colonies de la France et de la Grande-Bretagne. Ce sentiment s'enracina particulièrement dans la proto-bourgeoisie intellectuelle et économique, dont la formation fut précoce dans le sud et dans l'ouest du pays. En effet, bien avant l'indépendance, le Cameroun apparaissait comme un des territoires les plus scolarisés de l'Afrique francophone au point qu'en 1951, le taux de scolarisation n'y était dépassé que par celui du Moyen-Congo et celui du Gabon. Ainsi, le Cameroun arrivait-il alors au troisième rang des territoires francophones pour l'enseignement primaire et au second pour l'enseignement supérieur par le nombre des étudiants [13]. La petite bourgeoisie de fonctionnaires, commerçants, entrepreneurs et planteurs qui s'était déjà développée en pays douala, basa, béti et bamiléké affirmait déjà un nationalisme d'autant plus ombrageux qu'il avait trouvé en face de lui un colonialisme local militant à la fin de la Seconde Guerre mondiale [14].

            Mais, le facteur qui explique le mieux l'originalité de la politique extérieure du Cameroun tient aux circonstances du transfert de pouvoir de la France aux autorités du nouvel État. On sait que celui-ci s'effectua dans des conditions particulièrement difficiles et un contexte de guerre civile. Les prodromes en remontent à septembre 1945 dans les très graves incidents qui éclatèrent alors à Douala. Une crise majeure s'ouvrit en mai 1955 lorsque le parti de l'Union des populations camerounaises, d'obédience marxiste et de pratique révolutionnaire, déclencha des actions terroristes. Celles-ci embrasèrent rapidement tout le sud et l'ouest du pays – la Basse-Sanaga et le pays Bamiléké – et se transformèrent en une guérilla généralisée ; elle entraîna de continuelles et systématiques opérations militaires, d'abord françaises puis franco-camerounaises, jusqu'au-delà de l'indépendance [15].

            L'indépendance se trouva alors entachée d'un péché d'origine aux yeux des pays progressistes du Tiers monde et de l'opposition intérieure, celui d'être née d'une collusion entre l'ancien pouvoir colonial et les nouveaux dirigeants. La veille même de l'indépendance, le 30 décembre 1959, l'UPC lançait au crépuscule deux mille maquisards contre l'aérodrome de Douala en espérant provoquer un soulèvement général qui démontrerait l'illégitimité du nouvel État. En vain. Le soulèvement général ne se produisit pas. Cependant, l'opposition réussit au moins à paralyser ainsi la politique étrangère de l'équipe d'Ahmadou Ahidjo, en place depuis février 1958, pendant plusieurs années. Le gouvernement du Cameroun indépendant ne pouvait en effet fournir un exemple de libération nationale dans l'esprit de Bandoung. Mais, pour des raisons de politique intérieure, pour se dédouaner serait-on tenté de dire, il fut conduit à mettre l'accent sur sa souveraineté et à affirmer un non-alignement intransigeant d'autant plus que ses principaux opposants avaient trouvé refuge et appuis auprès de Sékou Touré et de Kwamé N'Krumah. La politique étrangère définie par le président Ahidjo eut donc d'abord pour fonctions de masquer la dépendance non seulement économique mais militaire du régime à l'égard de l'ancienne métropole [16], d'obtenir les reconnaissances nécessaires et de récupérer des appuis et des sympathies dans le monde ; en définitive, faire servir la politique extérieure à la stabilisation intérieure.

            Enfin, on ne peut négliger un autre facteur historique fortement ambivalent dans ses effets, celui de la construction territoriale du pays. Le Cameroun tira de son héritage colonial des avantages : une situation géostratégique qui en a fait la voie de passage obligée vers l'hinterland tchadien à partir du port de Douala, un des plus importants de la côte africaine ; également, une répartition équilibrée des régions et des climats qui fait volontiers dire aux Camerounais que leur pays est le résumé de l'Afrique. Il en reçut aussi de graves faiblesses : un développement très inégal parti de la côte, donc du sud ; surtout des oppositions ethnico-régionales profondes et compliquées, génératrices de forces centrifuges. Celles-ci expliquent que les dirigeants camerounais aient toujours exprimé la plus grande réserve, et même une hostilité marquée, devant les idéologies intégrationnistes et les influences venues de l'extérieur, qu'ils aient montré la même prudente réserve devant les remises en cause territoriales en Afrique.

            Au total, la continuité de principes de la politique extérieure camerounaise et cette volonté d'indépendance et de plus en plus de souveraineté correspond bien à des réalités. Pourtant, dans la pratique, cette continuité doit être sérieusement nuancée et examinée à la lumière d'une chronologie.

 

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            En fait, la montée en puissance du Cameroun, s'est d'abord effectuée à travers une émancipation progressive par rapport à la France et donc par le développement de sa capacité d'autonomie. Une première phase peut alors être repérée jusqu'en 1967, marquée par la très forte convergence de vues et d'objectifs entre les deux pays ; de 1967 à 1972/1973, une seconde phase marquée par l'apparition de divergences et un dégagement de la tutelle française ; depuis, le Cameroun paraît vouloir occuper une position de partenaire et non d'obligé grâce surtout à l'exploitation de ses ressources pétrolières depuis 1978.

            La première période est donc caractérisée par un alignement de fait derrière la France, en dépit des prises de positions officielles allant dans le sens des souhaits de l'élite nationaliste. En juillet 1960, le président Ahidjo dénonça les luttes d'influence entre l'Ouest et l'Est et, en octobre, son ministre des Affaires étrangères déclara à New York que le Cameroun et l'URSS allaient échanger des missions de bonne volonté. Mais ces déclarations restèrent lettre morte et, en réalité, le Cameroun se rangea presque immédiatement dans le camp occidental en Afrique largement dominé alors par la France. Aussi ne fut-il pas invité à la conférence de Casablanca en janvier 1961, puis à celle de Belgrade en septembre où les progressistes adoptèrent le non-alignement. Par contre, il participa activement à la formation du groupe de Brazzaville, issu de la conférence qui s'y était tenue en décembre 1960, puis à la conférence de Monrovia en mai 1961 qui scella l'entente avec les modérés anglophones, à l'initiative du Nigeria ; on y proclama la nécessité de respecter les frontières existantes et de rechercher une coopération inter-africaine sans supra-nationalité.

            Dans ces conditions, fort longtemps le Cameroun n'eut pas de relations avec les pays de l'Est ; il n'y accrédita aucun représentant et ceux-ci, réciproquement, ne figurèrent pas parmi les dix délégations – dont celle de la Chine nationaliste – qui furent reconnues à Yaoundé. Dans le même sens, le Cameroun entretint de mauvaises relations avec la Guinée et le Ghana, d'autant plus que l'état-major de l'UPC se trouvait à Conakry. Il manifesta également la plus grande désapprobation de ceux qui, de près ou de loin, sympathisaient avec la rébellion, en particulier Lumumba qui, en août 1960, aurait invité le principal leader upéciste, Félix Moumié, à venir s'installer à Léopoldville. Aussi, n'est-il pas étonnant que les dirigeants camerounais aient alors appuyé à fond Kasavubu contre Lumumba à l'ONU et aient soutenu Dag Hammarskjœld en 1960 et 1961. Étroitement commandée par la situation intérieure, la politique extérieure du Cameroun s'inscrivait dans un contexte de guerre froide en Afrique et s'alignait donc étroitement sur les positions des amis de la France.

            Ainsi, le rattachement du Cameroun au Marché commun s'inscrivait-il tout à fait dans le cadre de la construction d'une Eurafrique libérale dont l'idée fut caressée par les responsables français bien avant les indépendances [17]. Lorsque la question se posa en termes d'urgence, en 1957-1958, les représentants camerounais se prononcèrent comme leurs homologues francophones pour la thèse française, même s'ils rappelèrent le régime particulier dit de la porte ouverte, auquel étaient soumis les anciens mandats. Le numéro un camerounais déclara que l'intérêt de son pays était bien de ne pas faire bande à part [18]. Les Africains pouvaient espérer par là une diversification de leurs partenaires européens ; mais, on peut remarquer que, les Camerounais en tête, ils réclamaient en même temps des clauses de sauvegarde qui garantiraient les préférences tarifaires, dont leurs territoires jouissaient sur le marché métropolitain et leur maintien dans la zone franc. Simplement, Yaoundé entendit marquer son attachement particulier à l'entreprise eurafricaine et son importance personnelle en devenant la capitale, où furent signées les conventions d'association entre la CEE et les EAM (États africains et malgaches) en juillet 1963 et juillet 1969.

            La place privilégiée de la France était d'ailleurs consacrée par des accords de coopération spécifiques conclus avant l'indépendance ; ils prévoyaient des consultations régulières entre les deux gouvernements et assuraient le maintien de troupes françaises sous le couvert d'une mission militaire. Celle-ci symbolisa la continuation de la domination aux yeux des leaders de l'UPC qui demandèrent dès lors le retrait des forces françaises comme préalable à toute négociation, en mars 1960 et janvier 1961. Elle irrita aussi l'élite non-révolutionnaire, mais, pour le régime en place, sa présence était une question de vie ou de mort. D'où l'extrême prudence des prises de positions à l'égard de la France. Ainsi, à l'O.N.U., les votes du Cameroun gênèrent-ils l'adoption d'une motion favorable aux Algériens et, si, en 1962, Ahmadou Ahidjo condamna les essais nucléaires en général, il ne fit pas la moindre allusion aux essais français dans le Sahara contre lesquels se déchaînaient d'autres pays africains comme le Nigeria.

            Jusqu'à l'écrasement définitif de la rébellion, le Cameroun ne put donc bénéficier des conditions qui lui auraient permis de développer une conduite originale et le faire accéder au rang de puissance moyenne.

            La politique extérieure du Cameroun doit donc se comprendre alors dans la perspective d'une dépendance assez étroite vis-à-vis de l'ancienne Puissance de tutelle derrière la façade d'un discours national qui n'avait pas les moyens de se traduire dans les faits. Certes, le président Ahidjo affirmait hautement, en juillet 1960, la volonté de son pays de ne pas adhérer à la Communauté proposée par la France ; d'ailleurs, la perspective de la réunification avec le Cameroun britannique et l'entente conclue avec son principal dirigeant, John Ngu Foncha, interdisaient une telle perspective. Mais, qu'il s'agisse des liens avec la Grande-Bretagne, les États-Unis, ou l'Allemagne fédérale, aucun accord de coopération technique, d'échanges commerciaux ou culturels dignes de ce nom ne fut conclu avec ces pays dans ces premiers temps de l'indépendance où la France continua à occuper une position prééminente au Cameroun [19].

            Une seconde phase s'ouvrit avec la guerre civile au Nigeria car elle fut l'occasion du premier désaccord ouvert avec la France. On sait que le général de Gaulle soutint la thèse d'une reconnaissance internationale de la République du Biafra qui s'était proclamée indépendante en mai 1967 et que l'opinion française prit fait et cause en sa faveur. Le Biafra semblait pouvoir légitimement constituer un État de 50 millions d'habitants, humainement homogène, économiquement viable et politiquement sympathique à la France. Au contraire, le président Ahidjo désapprouva non seulement les initiatives de certains pays africains, la Tanzanie, le Gabon ou la Côte d'Ivoire, mais se démarqua nettement alors de la position française. Le désaccord était d'autant plus considérable que les Camerounais pouvaient soupçonner la France de jouer la carte du Biafra parce que ce dernier possédait, à ce moment, l'atout essentiel de la puissance : du pétrole.

            Cependant, les considérations essentielles qui dirigeaient le président Ahidjo restaient avant tout d'ordre intérieur ; le Cameroun, État fédératif et multiethnique fragile, risquait évidemment d'être victime de la contagion d'un exemple qui pouvait bien tenter les populations de l'ouest anglophone du pays, encore mal intégrées à la république fédérale [20]. En outre, les tendances centrifuges une fois encouragées, il ne serait même plus possible d'en limiter les effets à une partie du pays. C'est pourquoi, le Cameroun avait été un des plus fermes partisans de la reconnaissance des frontières coloniales par l'OUA en 1963. Il ne se départit jamais de cette position préférant le voisinage du géant nigérian, également fédéral et multiethnique, à celui d'un Biafra unitaire.

            L'Afrique du sud constitua l'autre grand sujet de désaccord avec la France. Il permit au Cameroun d'amorcer une stratégie nouvelle de leader par l'expression d'une attitude résolument anti-apartheid alors que la France préconisait le dialogue avec Prétoria. Ainsi, en 1969, l'OUA chargeait-elle le président Ahidjo de présenter un manifeste contre l'Afrique du Sud devant l'assemblée générale de l'O.N.U., dans lequel l'apartheid était comparé au nazisme et qui prenait la forme d'un avertissement solennel aux Nations Unies. Le Cameroun put prendre alors une place remarquée au sein de l'Organisation africaine dont il fut un moment un des plus actifs participants et à laquelle il fournit deux secrétaires généraux [21].

            L'explication de cette politique d'affirmation se trouve dans la consolidation du régime. La guerre civile s'acheva en fait entre 1962 et 1966, officiellement en 1970. La présence militaire française disparut rapidement et, en 1979, elle ne comptait plus depuis longtemps de forces d'intervention mais seulement 100 assistants militaires [22]. La guerre civile avait permis au pays de se doter des forces armées que le statut de mandat, puis de tutelle, lui avait interdit auparavant. Depuis 1966, l'aide française se bornait à la formation de cadres et à la fourniture de contrats d'armement. En mars 1969, le congrès de l'Union Nationale Camerounaise, parti unique issu de la fusion des diverses formations francophones et anglophones existantes auparavant, révéla aux journalistes et observateurs du monde entier une véritable nation camerounaise [23]. Même s'il y a là quelque exagération, la proclamation de l'État unitaire en 1972 consacrait bien pour le Cameroun une étape. Comme l'observe Dieudonné Oyono, les années 1967-1969 ont donc marqué un moment charnière ; délivré des forces centrifuges, le Cameroun pouvait donner une nouvelle orientation à sa politique extérieure [24].

            Celle-ci se manifesta rapidement par une diversification des relations. Les rapports avec l'URSS étaient restés corrects ; ils furent normalisés. Par contre, ils étaient très mauvais avec la Chine populaire qui avait pris fait et cause pour l'UPC et soutenait les rebelles à partir du Congo-Brazzaville. Dès mars 1971, les deux pays normalisèrent leurs relations après la capture et l'exécution d'Ernest Ouandié, le dernier adversaire protégé par la Chine populaire. Yaoundé annonça alors qu'il reconnaissait le gouvernement de Pékin comme l'unique gouvernement légal représentant le peuple chinois tout entier et, de son côté, Pékin apporta son soutien à la politique de non-alignement telle qu'elle était comprise et définie par le gouvernement camerounais.

            Caractérisée par une volonté de dégagement vis-à-vis du grand frère, cette ré-orientation ne fut pas pour autant celle d'une puissance capable – ou désireuse – de constituer un pôle d'attraction au moins régional (excepté dans le cadre économique de l'UDEAC). Au contraire, le Cameroun parut tout à la fois choisir un certain isolationnisme et pratiquer le suivisme. Isolationnisme par rapport aux États de l'OCAM, dont il se sépara alors, et rupture avec eux en 1972-1973 à propos d'Air Afrique, la seule grande entreprise commune des États francophones. Suivisme par rapport au plus grand nombre qui suit les injonctions des pays arabes en 1973 et rompt avec Israël après la conférence des non-alignés au Caire et la guerre du Kippur mais, en fait, le Cameroun conserva des relations camouflées et étroites avec l'État hébreu [25]. En octobre 1986, l'annonce à l'ONU du rétablissement des relations diplomatiques ne fut donc que la légalisation d'un état de fait. Suivisme également dans la question du Sahara où le Cameroun se contenta d'épouser les positions marocaines jusqu'en 1983. Quant aux relations avec la France, malgré la renégociation des accords de coopération, – dont Madagascar donna le signal en 1973 –, et les manifestations du particularisme camerounais, elles restèrent privilégiées et ne firent pas l'objet d'une remise en cause radicale.

            On serait donc tenté de croire que rien ne changeait dans la pratique. La France restait fortement présente par sa communauté de 16 000 expatriés ; bien qu'en régression, elle continuait à occuper une place prépondérante dans l'assistance technique (744 coopérants fin 1985) et dans les investissements (60 % en 1983). Pourtant, une nouvelle phase s'était ouverte depuis le début des années 70. Déjà, avant la première crise pétrolière, la position de la France avait changé. Contrairement aux apparences, elle avait perdu sa place dominante et exclusive : sa part dans les exportations du Cameroun était passée de 57 % en 1961 à 27 % dès 1974 et dans les importations, où cependant le recul était moins net, de 59,4 % à 47,1 %. La crise accentua encore le mouvement. À partir de 1978-1979, la France resta toujours le premier fournisseur ; mais, elle fut talonnée et dépassée à plusieurs reprises déjà par les États-Unis et elle devint le second client derrière les Américains. En février 1986, à l'occasion de la visite du président Biya à Washington, ceux-ci proclamèrent leur désir d'accroître leurs relations avec le Cameroun et d'aboutir à un accord bilatéral concernant les investissements [26]. Il n'est donc pas étonnant que le Cameroun joue la carte américaine. De plus, à l'intérieur de la CEE, la République fédérale d'Allemagne et les Pays-Bas prennent une part croissante des échanges avec le Cameroun. En outre, certains marchés semblent définitivement perdus pour les Européens eux-mêmes, comme celui des voitures et des camions conquis par les constructeurs japonais dès l'abandon des préférences tarifaires par la CEE. Il n'est donc vraiment plus possible de parler du Cameroun chasse gardée de la France, si, d'ailleurs, il est douteux qu'il l'ait été depuis longtemps [27]. Il n'est pas jusqu'à la coopération où la part de la France ne diminue au profit de nouveaux partenaires comme le Canada. Au total, tout en reflétant le recul de l'ancienne métropole [28], cette évolution reflète aussi la réussite relative de la politique de diversification des liens extérieurs et d'autonomie de la part du Cameroun. En 1987, celui-ci entretient 58 ambassades – non compris Israël – et accrédite 24 représentations. Toutefois, l'orientation fondamentale reste très pro-occidentale puisque aucun des pays révolutionnaires d'Afrique, l'Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissao, Madagascar et même l'Éthiopie (le Cameroun y a une représentation à cause de l'OUA) n'a de relations avec le Cameroun ; par contre, ce dernier a réussi le tour de force de faire co-exister dans sa capitale, les représentations des deux Corée, des deux Allemagne, de la Libye, de la Tunisie et de l'Égypte !

            Peut-on voir dans ces transformations, la traduction d'une montée en puissance ? Et, faut-il considérer le Cameroun comme une petite puissance en expansion ? Il est certain qu'une des données contemporaines, essentielle à ce processus, existe grâce à l'accès à ce qu'on pourrait appeler le statut pétrolier, depuis 1978. Ainsi, pendant plusieurs années, le Cameroun a été ainsi un des rares pays d'Afrique noire dont les indices économiques sont restés positifs [29]. Profitant de cet atout et de sa situation géostratégique, son rôle de puissance régionale s'est accru et même la France s'est aperçue qu'elle ne pouvait réaliser ses objectifs en Afrique sans en tenir compte ; la fameuse Opération Manta n'a pu réussir que grâce à la bonne volonté et au concours du Cameroun – et du Gabon [30].

            Mais dans le nouvel équilibre local, ses possibilités, voire ses ambitions – par exemple au sujet de la faible et minuscule Guinée équatoriale –, demeurent bornées par des voisins aux capacités plus considérables, le Gabon et le Nigeria, avec lesquels le Cameroun entretint des rapports difficiles [31]. Les manifestations d'une ambition internationale, comme la formation de diplomates africains par l'Institut des relations internationales du Cameroun, rattaché à l'université de Yaoundé, depuis 1971, ne peuvent faire illusion [32].

            Aussi, est-ce naturellement vers l'intérieur du continent, au nord, vers lequel il est naturellement orienté, que le Cameroun semble pouvoir jouer un rôle déterminant. Or, ce théâtre s'est avéré pour lui beaucoup plus une source de complications tant que la question du Tchad ne sera pas résolue, qu'une zone d'expansion [33]. Il est même fort peu probable qu'il puisse y engager une armée dont la fonction est surtout de maintenir l'ordre à l'intérieur. Surtout, la stabilité politique interne du pays reste le facteur capital. Il n'est pas sûr que les forces armées, pourtant soigneusement contrôlées et divisées par une composition habilement dosée, en soient la garantie. Les difficultés qui ont suivi le passage d'Ahidjo à Biya montrent bien. Plus encore, cette stabilité apparaît aujourd'hui gravement menacée par les effets pervers du statut pétrolier [34].

 

Conclusion

 

            Au terme de cet examen, il paraît clair qu'on ne peut pas considérer le Cameroun comme une petite puissance en expansion, quel que soit le sens qu'on attribue à ce mot, parce qu'il n'est pas encore en mesure d'exercer une influence dominante dans un ensemble régional. Et, pourtant, ce pays est devenu incontestablement une puissance moyenne en Afrique et il est reconnu comme tel. En définitive, il paraît devoir cette reconnaissance à deux facteurs fondamentaux : une consolidation du régime qui en fait un des plus stables d'Afrique noire, le plus stable jusqu'en 1983 ; une progressive démonstration de la souveraineté extérieure. Il faut donc entendre puissance ici dans un sens restrictif et conférer un cadre limité à son exercice.

            Au-delà, le Cameroun ne peut prétendre avoir joué un véritable rôle international. Longtemps, il n'a pu faire figure de modèle comme le Ghana de N'Krumah ou l'Algérie de Boumedienne ; il n'a pas, non plus, réussi à devenir un conciliateur, encore moins un arbitre, des profonds différends inter-africains contemporains au Tchad et au Sahara. Plus encore, il n'a pas pu même s'assurer une place de leader dans la lutte anti-apartheid malgré des prises de position constamment dures sur ce chapitre. Il n'a donc pas franchi le seuil, bien difficile à définir, qui est celui de la moyenne puissance sans influence extérieure à celui la moyenne puissance capable d'exercer un pouvoir international.

            On peut être tenté de l'expliquer par les limites internes de la puissance de l'État. Certes, elles existent au Cameroun, structurelles – l'inachèvement de la nation, le sous-développement relatif – et conjoncturelles – les aléas de la vie politique locale. Mais, on observera que ces faiblesses, plutôt moindres qu'ailleurs en Afrique, ne caractérisent pas seulement ce pays. Au-delà, l'incapacité apparente à atteindre le seuil d'un leadership même régional, reflète en partie la relative égalité des partenaires et la crainte, l'impossibilité même, d'une expansion armée génératrice d'un chaos généralisé.

 

DÉBATS SUR L'ALGÉRIE ET SUR LE CAMEROUN

 

            Lucien Robineau : Après avoir examiné comment on pouvait accéder ou descendre au niveau de la moyenne puissance à partir d'un rang supérieur de grande puissance, le thème de cette séance est de savoir si on accède à la moyenne puissance en partant du bas, du rang inférieur de petite puissance.

 

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            Dimitri Kitsikis : Dit son contentement d'avoir entendu Guy Pervillé rappeler que le Tiers monde a une autre problématique que l'Occident dont les critères ne sont pas les siens. Ce point de vue naguère évoqué par lui dans le bulletin du Groupe (Diplomatique n° D) avait été fort contesté. Le Tiers monde divise les puissances en exploiteur et en exploité, les nations prolétaires exploitées par les anciens colonisateurs occidentaux. Il faut y ajouter l'apport de Mao Tsé Toung avec sa théorie des trois mondes, celui du milieu participant des deux autres ; les moyennes puissances qui exploitent le Tiers monde et sont exploitées par les deux superpuissances. La politique du général de Gaulle paraît du reste avoir accepté ce point de vue.

 

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            Franz Knipping : Pour des pays comme l'Algérie et le Cameroun, ne faut-il pas faire entrer en ligne de compte la mentalité décolonisatrice d'après 1945 et surtout le contexte de la guerre froide ?

 

            Guy Pervillé : La question de savoir si l'Algérie est un État tiers-mondiste et non-aligné ou un relais de la politique soviétique, est fort complexe. Les militaires français par référence à la théorie de la subversion inclinaient pour cette dernière mais sans justification. La preuve n'est pas faite que l'Algérie soit un État satellite de l'Union soviétique, même s'il existe entre eux de très larges convergences ponctuelles. L'attitude du FLN envers le conflit est-ouest a évolué. Au début de la guerre d'Algérie, le FLN suivait une ligne authentiquement neutraliste dans l'espoir de provoquer pendant cette phase de rivalité moins aiguë (1954-1957) une convergence anticolonialiste aux dépens de la France : un espoir vite déçu. Le FLN a songé alors à une sorte de chantage, à un ralliement aux Soviétiques pour entraîner l'intervention américaine : nouvel échec après le retour de de Gaulle au pouvoir. Le FLN, en 1960, a enfin envisagé une troisième hypothèse : l'engagement véritable dans la guerre froide, mais il n'a pas été nécessaire d'en arriver là, ce qui fut sans doute mieux. De cette évolution à grands traits, il paraît difficile de considérer l'Algérie comme un relais du camp socialiste. La tentation exprimée par quelques intellectuels algériens de le devenir n'exprime pas la ligne officielle du FLN.

 

            Marc Michel : Pour le Cameroun, il est clair qu'il ne s'est jamais désolidarisé du monde occidental. Son indépendance a été réalisée par les adversaires des forces marxisantes et sympathisantes de l'est, telle l'UPC, et ses gouvernements se sont affirmés anti-communistes. Même s'ils ont parlé d'établir aussitôt des relations officielles avec l'est, ils ne l'ont pas fait, et de même avec la République Populaire de Chine jusqu'aux années 1970 parce qu'elle soutenait contre Ahidjo ce qu'on appelait les partisans de la subversion. Le changement d'orientation n'est intervenu qu'après 1970.

 

            Jacques Thobie : On pourrait discuter l'expression guerre froide pour les années 1960 mais le neutralisme est une position de guerre froide, le non-alignement une position de détente, car les attitudes sont différentes. Le chantage ne peut pas être le même entre les deux puissances quand elles s'entendent sur les grandes affaires et quand elles s'affrontent de façon rigoureuse. L'Algérie semble avoir une ambition non seulement régionale mais aussi mondiale, à en juger par ses médiations efficaces dans certaines affaires, dans certains conflits diplomatiques graves (cf. l'Iran et les États-Unis). Son rôle fait penser à celui de la Syrie mais dans un cadre régional (question libanaise) et à la faveur de l'alliance soviétique. L'Algérie n'a dans l'Union soviétique qu'un ami privilégié. Dès lors comment peut-on appeler une puissance qui s'affirme à l'échelle régionale grâce à l'appui et grâce à l'aide d'un ami privilégié ?

 

            Guy Pervillé : L'Algérie et la Syrie suggèrent en effet qu'il faudrait marquer les degrés, paliers ou nuances dans l'évaluation. Mais, pour l'Algérie, aux critères politiques des soutiens diplomatiques ou des fournitures d'armes, elle serait alignée sur le camp socialiste mais son commerce civil s'effectue essentiellement avec les pays capitalistes ; ceci compense peut-être cela dans une certaine mesure.

 

            Marc Michel : Le recensement des relations extérieures du Cameroun montre qu'il possède une certaine capacité d'autonomie lui permettant de manifester son non-alignement officiel. Ainsi a-t-il pu ne pas suivre les États d'Afrique noire quand ils ont rompu leurs relations diplomatiques avec Israël à la demande des États arabes ; de même, ses relations avec la France, indiquées dans la communication, indiquent une relative autonomie de sa conduite diplomatique ; de même enfin, son absence de relations avec l'Afrique révolutionnaire ou progressiste, Angola, Madagascar et aussi avec Cuba.

 

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            Yves-Henri Nouailhat : Le caractère multinational et bilingue du Cameroun est-il un atout, comme il le souhaiterait en cherchant un rôle d'intermédiaire entre l'Afrique francophone et l'Afrique anglophone, ou au contraire une faiblesse grevant sa politique extérieure ?

 

            Marc Michel : Plutôt une faiblesse, surtout avec le voisinage de la puissance nigériane qui lui ôte le poids qu'il aimerait avoir dans la région. Le bilinguisme sert le Cameroun auprès de la France mais paraît plutôt le desservir du côté britannique et anglophone. Ajoutons que le dédoublement administratif imposé par le bilinguisme lui est fort coûteux et est plus pesant pour ce pays pauvre que pour le Canada, pays riche.

 

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            Jean-Claude Allain : Les deux communications dégagent clairement le critère qu'est l'espace couvert par la diplomatie et leur hiérarchie. Portée régionale et portée mondiale s'opposent ici plus nettement que dans les débats précédents. L'Algérie vise à prendre la tête d'un groupe d'États en se posant en modèle, ce qui implique bien qu'elle cherche une place prééminente dans un cercle d'égaux, primus inter pares, mais non à travers le monde. Le Cameroun d'Ahidjo et de Bia cherche un rôle semblable en Afrique centrale et la Syrie, évoquée par Jacques Thobie, pareillement au Proche Orient. Ces critères qui nous sont apparents chez des États récents pourraient se retrouver même avant 1914. L'Autriche-Hongrie ne paraît pas sortir de l'Europe continentale danubienne à la différence de ses partenaires, les grandes puissances, qui ont des préoccupations extra-européennes, et même de dimension mondiale. Cette dimension géographique de l'influence dans le monde pourrait entrer en considération pour distinguer la moyenne puissance des autres États.

 

            Jean-Marc Delaunay : L'Espagne du début du XXe siècle pendant son déclin a imaginé des espaces possibles d'intervention. Victor Moralès-Lezcano a décrit ces cercles : ibérisme, africanisme, ibéro-américanisme (Relations internationales n° 50, été 1987), mais il est vrai que ces espaces sont présomptifs car loin d'être réellement tenus.

 

            Franz Knipping : Le terme d'espace régional est trop limité. Environnement international serait peut-être meilleur. Presque tous les pays ont un siège à l'ONU.

 

            Jean-Claude Allain : Environnement dans ce sens fait perdre la dimension réelle, géographique, de la diplomatie, mais la situation des organismes internationaux représente en effet un aspect de l'évaluation à prospecter.

 

            Marc Michel : Le cercle d'influence peut déborder la région immédiate surtout si l'État se donne en modèle, ainsi de l'Algérie vis-à-vis du Tiers monde.

 

            Lucien Robineau : La discussion sur la puissance s'oriente maintenant sur le rayon d'action et sur le monde d'action. C'est glisser insensiblement de la notion de puissance à celle d'influence dont les limites seraient à définir. Est-il suffisant, par exemple, de pouvoir créer des perturbations temporaires ? C'est un autre débat.

 

 



[1] Université de Provence.

[2] Nous n'avons retenu pour cette classification que les États noirs du continent africain, en excluant l'insignifiant Sao Tomé et Principe (971 km et 87 000 habitants vers 1980), la Namibie non existante comme État, et la république Sud-africaine. En dépit de leur peuplement mixte et parfois de leurs affirmations elles-mêmes, nous y avons inclus l'Éthiopie, parce qu'elle est le siège de l'O.U.A., le Soudan et la Somalie.

[3] Les évaluations démographiques sont évidemment sujettes aux plus grandes réserves si l'on rappelle que les recensements sont politiquement ou techniquement impossibles dans de nombreux pays, même stabilisés, en particulier le Gabon et le Nigeria. Par conséquent, les évaluations du P.I.B. par habitant n'ont qu'une valeur relative et indicative.

[4] Cf. Europe-Outremer, numéro spécial sur le Cameroun, 637-638, 1983, pp. 34-35, « Un bilan énergétique exceptionnel ». Depuis, les fluctuations du dollar et la désunion des producteurs ont corrigé ce bilan trop optimiste.

[5] La bibliographie récente sur la question est fort réduite. Nous devons beaucoup à Oyono Dieudonné, « Introduction à la politique africaine du Cameroun », Le Mois en Afrique, avril-mai 1983, n° 207-208, pp. 21-30 et du même auteur, « Le coup d'État manqué du 6 avril 1984 et les engagements de politique étrangère du Cameroun », Le Mois en Afrique, août-septembre 1984, n° 223-224, pp. 48-56. Pour mémoire, l'ouvrage déjà ancien de Ndam Njoya Adamon, Le Cameroun dans les Relations internationales, LGDJ, 1976. Sur le Cameroun contemporain, l'ouvrage fondamental reste Bayart Jean-François, L'État au Cameroun, FNSP, 1979, rééd. 1987.

[6] Le Figaro, 19 juillet 1976.

[7] Le Point, 28 février 1983. En juin 1983, le gouvernement Biya fut remanié et les Affaires étrangères furent confiées à M. Félix Tonye Mbog, mais le langage et les principes furent les mêmes.

[8] Le Monde, 10 mai 1986.

[9] L'O.C.A.M. avait été créée dans le cadre de l'O.U.A. en 1965, la charte, signée à Tananarive en juin 1966, pour renforcer la coopération dans les domaines économique, social et culturel des États francophones ; le Cameroun en est sorti en même temps que le Tchad en juillet 1973, le Zaïre et le Congo (1972). En 1976, l'O.C.A.M. ne rassemblait plus que des États d'Afrique de l'Ouest francophone.

[10] Cf. SAH Léonard I. « Activités allemandes et germanophilie au Cameroun (1936-1939) », Revue Française d'Histoire d'Outre-mer, T. LXIX, 2e trim. 1982, n° 255, pp. 130-139. Un de ces épisodes douloureux fut assurément la répression de la rébellion des Bulu dans le Sud au début du siècle.

[11] 145 296 pour, 97 659 contre le rattachement au Nigéria dans le Nord du mandat britannique sur le Cameroun.

[12] Mveng Engelberg, Histoire du Cameroun, nouvelle édition, CEPER Yaoundé, 1985, tome II, p. 294. L'O.N.U. mandata quatre missions de visite au Cameroun sur la réunification, la situation politique et l'indépendance en 1949, 1955, 1958, 1959.

[13] Taux de scolarisation de 59 % au Cameroun en 1957, de 66 % au Gabon et de 63 % au Moyen-Congo alors que celui de l'AOF était de 13,5 %, du Dahomey de 29,1 %, du Sénégal de 23,1 % et de la Côte d'Ivoire de 25,8 %. Cela s'explique par l'accent mis sur l'enseignement secondaire en A.O.F. plus que sur l'enseignement de masse. Néanmoins, le Cameroun avait alors plus d'étudiants que la Côte d'Ivoire et sans doute autant que le Sénégal. Source : Outre-mer 1958, tableau économique et social des États et Territoires d'Outre-mer à la veille de la mise en place des nouvelles institutions, service des statistiques d'outre-mer, ministère de la FOM, 1959.

[14] En septembre 1945, se tinrent à Douala des États généraux de la colonisation française en Afrique noire qui se proposaient de freiner l'évolution amorcée par la conférence de Brazzaville et représentaient les colons de l'A.E.F. Aucune étude sérieuse n'a été faite de cette tentative de réaction coloniale.

[15] Sur l'UPC, voir Joseph Richard A., Radical Nationalism in Cameroun, social origins of the UPC Rebellion, Oxford Université Press, 1977.

[16] L'aide de la France représenta cinq bataillons d'outre-mer (surtout de recrutement tchadien), des chasseurs bombardiers T-26 et un escadron blindé sous les ordres du général Briand.

[17] Cf. Byakolo-Byakolo, Évolution des relations entre le Cameroun et le Marché commun du Traité de Rome à la deuxième convention de Yaoundé (1957-1975), thèse de 3e cycle, Université de Paris I, 1982, 466 p. dactyl.

[18] Cité in Byakolo-Byakolo, p. 99.

[19] Bonn apporta une aide financière de 235 millions de francs CFA et une aide technique au jeune État en 1960 ; on y vit un dessein de retour en force de l'ancienne métropole ; celle-ci fit au contraire preuve d'expectative.

[20] Cf. Oyono Dieudonné, Introduction à la politique africaine du Cameroun, art.cité.

[21] MM. Nzo Ekanghaki en 1972, William Eteki Mboumoua depuis 1974.

[22] L'Express, 15 décembre 1979, Les forces françaises en Afrique.

[23] Robert Cornevin, Le Monde diplomatique, supplément Cameroun, septembre 1971.

[24] Oyono Dieudonné, Introduction à la politique africaine du Cameroun, art. cité.

[25] Aide technique sous couvert de sociétés non-israéliennes et assistance militaire en particulier pour la garde présidentielle du président Biya.

[26] Marchés tropicaux, 7 mars 1986.

[27] Cf. la controverse entre Le Monde et Marchés tropicaux. « Le Cameroun chasse gardée ou partenaire éminent de la France ? », Marchés tropicaux, 19 décembre 1986.

[28] L'aide française est en diminution : 33 milliards 600 millions de francs CFA en 1985 contre 36 milliards 600 millions de francs CFA en 1984. Cf. Marchés tropicaux, 4 avril 1985, « L'aide française au Cameroun en 1985 ».

[29] La balance commerciale et le taux de croissance du PIB (en % : 1981 : 3,9 ; 1982 : 7,5 ; 1983 : 4,9 ; 1984 : 6,9 ; 1985 : 6,6). La balance des paiements n'est que légèrement déficitaire et la dette extérieure une des plus faibles d'Afrique noire. Source RAMSES 1985-1986, annexes statistiques.

[30] Voir à ce sujet le livre, fort éclairant sur le rôle du Cameroun et du Gabon, du colonel Spartacus, Opération Manta, Tchad 1983-1984, Plon, 1985. Les transports de ravitaillement et de matériel durent être effectués à travers le Cameroun et la logistique en carburéacteur par des contrats avec deux compagnies de charters et les compagnies Air Gabon et Air Cameroun à des tarifs particulièrement élevés en ce qui concerne ces dernières.

[31] Cf. les manifestations anti-camerounaises au Gabon en mai 1981 et les troubles frontaliers dans les confins côtiers du Mont Cameroun avec le Nigeria en juillet 1981. Il est significatif d'une xénophobie populaire que les violentes manifestations anti-camerounaises à Libreville éclatèrent à propos d'un match de football et provoquèrent l'interruption des liaisons aériennes par les deux compagnies nationales et le rapatriement de centaines de Camerounais. Quant aux troubles nigéro-camerounais, ils furent déterminés par l'indécision de la frontière coloniale dans une zone explorée par Elf aquitaine.

[32] Cet institut financé par le Cameroun et appuyé par des aides suisse, ouest-allemande, belge et française aurait formé quatre cents diplomates de vingt-sept pays africains depuis sa création en 1971.

[33] Cf. Le Matin, 5 mars 1981, « Le Cameroun, malade du Tchad » et Le Monde, 24 mars 1981. Il y eut des dizaines de milliers de réfugiés du Tchad au Cameroun (et non 200 000 comme l'annonça Le Matin !), pour la plupart regroupés au camp de Kousséri d'où ils furent alors évacués par l'armée camerounaise.

[34] Cf. Le Monde, 2 décembre 1986, article de Laurent Zecchini, Cameroun : les grincements de la coopération. Quand les cousins sont jugés un peu envahissants… Cet article a suscité une vive réponse de la part de Marchés tropicaux, (cf. art. cité plus haut, du 19 décembre 1986).

 

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