La moyenne puissance au XXème siècle

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LA SUISSE : PETITE OU MOYENNE PUISSANCE ?

 

 

Antoine FLEURY [1]

 

 

            Traditionnellement, la Suisse est considérée comme un petit État. Les étrangers semblent d'ailleurs trouver plaisir – et selon leurs liens avec elle une certaine assurance –, à la voir sous cette image de petit État, havre de tranquillité au cœur d'un monde agité. Pour leur part, les citoyens suisses se font une fierté d'appartenir à un petit pays, berceau de la démocratie moderne et de la Croix Rouge. Toute une littérature journalistique, historique et politologique confirme et conforte cette image à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.

            Il est vrai que du point de vue territorial et démographique, la Confédération helvétique figure parmi les petits États de l'Europe et d'une façon constante du XIXe siècle à nos jours, puisque ses frontières n'ont pas changé depuis 1815. Quel État de la planète pourrait se comparer à la Suisse en ce qui concerne l'intangibilité de l'espace sur lequel s'exerce sa souveraineté, sur une si longue durée ?

            En surface et en population, la Suisse se rapproche, avec ses 41 107 km2 et ses 6,5 millions d'habitants, le plus du Danemark, qui comporte 43 000 km2 et 5,08 millions d'habitants. Pour rester dans des comparaisons européennes, rappelons que d'autres petits États comme les Pays-Bas dont la surface est quasi identique (41 160 km2) et la Belgique plus petite (30 513 km2) comptent respectivement plus de 14 millions et presque 10 millions d'habitants ; l'Autriche, en revanche, plus proche de la Suisse sur le plan de sa population (7,5 millions d'habitants) a le double de la surface (83 849 km2). L'Albanie qui se rapproche de la Belgique sur le plan de la surface territoriale (28 748 km2) s'en éloigne beaucoup sur le plan démographique (2,5 millions d'habitants). Les autres petits États de l'Europe sont à vrai dire tant sur le plan territorial que démographique des micro-États : Luxembourg, Liechtenstein, Monaco, Vatican, Saint-Marin et Andorre, qui rejoignent la catégorie des nombreux micro-États qui sont apparus sur la scène internationale avec la décolonisation.

            Sans nul doute, si l'on retient les critères territorial et démographique, la Suisse fait bel et bien partie de la catégorie des petits États. Cependant, la question que l'on propose d'examiner ici est de savoir si ces critères permettent de rendre compte du poids spécifique, voire de l'influence d'un pays dans les relations internationales. Autrement dit, y a-t-il un rapport entre la petitesse territoriale et démographique et la puissance effective d'un pays comme la Suisse.

            Pour placer la question dans une perspective historique, il est bon de relever que ce rapport dépend considérablement du contexte politique général et d'autres critères qu'il faut prendre en considération. En ce qui concerne uniquement l'histoire contemporaine, il n'est pas sans intérêt de noter que l'existence, pour ne pas dire le principe même du petit État a connu un destin particulièrement contradictoire. Ainsi, au XIXe siècle, notamment à partir du moment où les nations européennes cherchaient à s'ériger en Grandes Puissances non seulement sur le continent, mais au-delà des mers, l'appartenance à un petit État avait quelque chose de désuet ; le petit État prenait un air suranné. Pis encore, aux promoteurs des grandes unités nationales, le petit État apparaissait comme un facteur de désordre et d'instabilité dans le jeu d'équilibre des Grandes Puissances. Certains auteurs et certains hommes d'État du XIXe siècle sont allés jusqu'à prôner qu'au nom des intérêts supérieurs des Grandes Nations, il fallait mettre un terme à la Kleinstaaterei et ne conserver que les États qui pouvaient servir de tampon entre Grandes Puissances [2].

            C'est d'ailleurs dans ce contexte de mise en cause des petits États que la Suisse sut développer des valeurs surtout morales et humanitaires qui ont contribué à légitimer son existence de petit État tant sur le plan intérieur que sur le plan international ; en plus, la vertu démocratique et le principe de neutralité lui ont permis de résister aux défis lancés par les grands États nationaux voisins [3].

            Ce n'est qu'après la Première Guerre mondiale que le petit État allait retrouver pour quelque temps un certain crédit ; le fait que la Société des Nations ait eu pour fondement le principe de l'égalité entre petits et grands États a contribué à donner toute légitimité à l'existence des petits États ; aussi la Société des Nations apparut-elle comme le lieu d'excellence où pouvait s'épanouir la diplomatie des petits États garantis par la sécurité collective. On sait que le rôle de la Société des Nations dans ce domaine essentiel n'a été qu'éphémère. Au cours des années Trente déjà, au moment où certains États procédaient au remodelage de la carte politique de l'Europe et du monde, le petit État se sentit à nouveau non seulement menacé, mais mis en cause dans son existence même. La Suisse para au danger, en redécouvrant les valeurs spécifiques qui l'avaient aidée à échapper à l'emprise de voisins plus puissants : la neutralité couplée à une disponibilité attentive aux désirs de ses partenaires que seule une Suisse libre et prospère serait capable de satisfaire et la manifestation d'une volonté d'indépendance accompagnée d'une politique de bons offices et d'aide humanitaire. L'affirmation de vertus nationales typiquement suisses conduit au concept d'un Sonderfall Schweiz, d'un cas spécial suisse, qu'il s'agit d'accréditer aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays. La Suisse est un petit pays, qui, depuis longtemps, s'est retiré des grandes affaires de ce monde… pour lequel il est impérieux de mener une politique discrète, réservée, impartiale, compréhensive…, toujours disposée à rendre des services de pays neutre à la communauté des Nations, selon la formule d'un ancien secrétaire d'État aux Affaires étrangères de la Confédération helvétique [4]. Autrement dit, la Suisse doit maintenir un profil de petit État ; elle en serait même devenue un modèle un peu particulier, il est vrai, du fait d'une politique de neutralité que les Suisses estiment être à nulle autre pareille, dans un environnement international caractérisé par la multiplication des États petits et moyens.

            Or, la question que nous posons ici est de savoir si cette position officielle et fortement ancrée dans la mentalité du peuple suisse, d'un petit pays retiré des grandes affaires du monde correspond à la position internationale qu'occupe effectivement la Suisse. L'interrogation nous paraît d'autant plus légitime et pertinente si l'on tente de situer la Suisse par rapport aux nombreux petits États qui sont apparus à travers le monde au cours de ces dernières décennies. Dans ce nouveau contexte international, la Suisse appartient-elle à la catégorie des petits États ? La question n'est plus aussi provocatrice que d'aucuns pourraient le croire. Et sans doute, les Suisses eux-mêmes sont-ils assez d'accord sur le fait que leur pays exerce une influence extérieure, déploie des activités d'une importance autrement plus considérable que celles de la plupart des autres États de la planète qui ne se prétendent pas petits et que l'on ne considère pas d'ailleurs comme tels. Autrement dit, le concept de petit État suisse ne rendrait absolument pas compte de la puissance que représente effectivement la Suisse.

            Maintenant, si l'on se tourne vers l'histoire, on découvre que l'interrogation est des plus pertinentes, à condition que l'on fasse l'effort d'examiner la question selon des critères clairement définis. En appliquant, par exemple, le critère décisif proposé par Jean-Claude Allain, qui sert à définir la Moyenne Puissance, à savoir la capacité de résister partiellement, mais effectivement à la pression adverse [5], la Suisse s'est trouvée dans de nombreuses situations aux XIXe et XXe siècles, où s'est illustrée sa capacité de s'opposer avec succès à la volonté de l'une, voire de plusieurs Grandes Puissances. Le propre de la Petite Puissance est au contraire de devoir accepter des solutions imposées, tandis que la Moyenne Puissance dispose d'un choix limité mais différencié d'actions [6]. À titre d'exemple de cette capacité à contrer une Puissance étrangère, citons l'affaire de Neuchâtel, provoquée par une tentative de contre-révolution en 1856 dans l'ancienne principauté, devenue canton de Neuchâtel, en faveur du roi de Prusse, lequel s'était mis en tête de prêter main forte à ses partisans ; la Suisse radicale et républicaine s'y opposa ; tirant parti de la neutralité établie par les Puissances en 1815 dans l'intérêt de la paix européenne, elle sut dissuader la Prusse de s'imposer par la force.

            Il y eut de nombreuses interventions des Puissances étrangères au sujet de l'asile qu'accordait la Suisse aux réfugiés politiques de tous bords : l'Italie, l'Autriche, la France, l'Allemagne, la Russie sont intervenues à divers moments pour que les autorités suisses expulsent ou fassent taire des réfugiés ; tout en rejetant ces pressions, le gouvernement suisse en est venu progressivement à exiger des réfugiés politiques l'obligation de s'abstenir de toute agitation à partir de la Confédération. Cependant la tradition d'asile servit au Conseil fédéral à approfondir et à justifier une politique de neutralité comme l'axe cardinal de la politique étrangère ; le statut de neutralité reconnu par les Puissances, renforcé par une politique de neutralité, en vint à constituer une force de dissuasion à l'encontre de toute Puissance qui voudrait contraindre la Suisse. Il faudrait la coalition des Puissances pour priver cette neutralité de toute efficacité. Or, justement l'auto dissuasion que se sont imposées les Grandes Puissances à intervenir en Suisse, sous peine de voir voler en éclat l'équilibre européen, a procuré incontestablement à la Suisse une marge de manœuvre considérable, justement quand il s'agit pour elle de défendre ses propres intérêts. À cela, il convient d'ajouter que la situation géographique de la Suisse, longtemps valorisée pour son rôle de gardienne des passages alpins, mais aussi d'État tampon entre les grands États européens, constitue aussi un élément de puissance dont tout autre petit État n'est pas aussi bien pourvu. Dans cet ordre d'idées, il est clair que la volonté des Suisses de consolider leur neutralité par la démonstration permanente d'une défense armée populaire ajoute un élément de dissuasion de caractère militaire qui renforce la position internationale de la Confédération.

            Ces données fondamentales quasi permanentes ont en effet permis à la Suisse de faire prévaloir ses intérêts non pas comme une Grande Puissance, certes, mais en opposant à des solutions imposées par l'une ou l'autre des Grandes Puissances une défense significative et à obtenir une satisfaction partielle de ses intérêts, selon la définition d'Allain [7].

            Les exemples à cet égard sont nombreux, qu'il s'agisse de contrer les prétentions de la France, qui, forte de sa victoire en 1918, estimait pouvoir régler à son seul avantage le statut des zones franches de Haute-Savoie et du Pays de Gex [8] ou celui de la navigation sur le Rhin [9], ou encore celles d'autres Puissances, notamment des États-Unis après la Deuxième Guerre mondiale qui cherchaient à récupérer les avoirs allemands en Suisse [10].

            Il est vrai que, devant la coalition des Grandes Puissances pendant le premier conflit mondial, la Suisse neutre était devenue le petit État tributaire des économies de guerre des États belligérants ; la liberté de manœuvre que les deux coalitions adverses lui laissèrent, consistait à fournir au nom de la neutralité, d'une façon équitable sur le plan économique et industriel, les deux camps en guerre [11].

            La situation dans laquelle s'est trouvée la Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale, de 1940 à 1944, complètement entourée par l'Axe, pendant quelque temps, par la seule Allemagne, a été exceptionnelle et évidemment très dangereuse ; or, la Suisse sut résister à certaines exigences du Reich au faîte de sa puissance et monnayer sa coopération économique [12]. Pour saisir cette capacité de monnayer face à une Grande Puissance, au-delà de l'image d'une Suisse petite et neutre, mais néanmoins amicale, que le Grand Reich avait intérêt lui aussi à perpétuer au sein de son vaste Empire, il faut faire intervenir un autre critère qui peut servir à déterminer la puissance de négociation d'un État : le potentiel économique ; pour le Reich, il n'était pas indifférent de tirer parti de l'appareil de production helvétique à l'abri des champs de bataille.

            Or, si l'on se réfère à la Puissance en termes économiques, selon la définition d'Allain [13], il s'agit de la puissance importatrice de matières premières et exportatrice de biens variés, dotée d'une capacité scientifique et technique, la Suisse peut être rangée sans hésitation parmi les Puissances moyennes, laissant loin derrière elles les petites Puissances marquées par la monoculture ou mono-exportation, ou encore par une participation à peine perceptible au commerce mondial. Pour ne donner qu'une indication sur la situation actuelle, qu'en est-il de la petitesse de la Suisse, quand on sait qu'elle est le deuxième partenaire commercial de la Communauté européenne élargie et que, grâce à l'excédent de quelque 17 milliards de francs suisses que la CEE a réalisé avec la Suisse en 1986, elle peut éponger une grande partie de son déficit avec le Japon [14].

            Par conséquent, la question essentielle qu'il faut poser ici est de savoir dans quelle mesure la puissance économique (industrielle, commerciale, financière) permet de transformer en Puissance tout court un État ? La classification de la Puissance à partir de critères économiques peut-elle avoir une signification politique ?

 

*

 

            Pour montrer à quel point les questions évoquées ici ont une certaine consistance historique, nous traiterons de l'enquête qui a été menée en 1919, sans doute la première du genre, au niveau officiel pour désigner les États qui pourraient siéger à titre permanent au Conseil d'administration du Bureau International du Travail (BIT). Il se trouve que la Suisse a été choisie pour faire partie du groupe des « huit États du monde ayant la plus haute importance industrielle » [15]. Certes, le fait qu'elle ait été retenue comme le 8e membre rendit cette position précaire ; d'autres États comme l'Espagne y prétendait, mais c'est surtout l'Inde qui protesta et qui réussit finalement à se substituer à la Suisse en 1922.

            Or, c'est la discussion des critères permettant de déterminer le choix de ces huit États qui est intéressante. Relevons aussi la nouveauté de la procédure qui consiste à établir une sorte de hiérarchie fonctionnelle des États sur la base d'une enquête de caractère statistique sur leur force respective.

            Selon les stipulations de l'article 393 du traité de Versailles, il revenait au Conseil de la Société des Nations de désigner 8 membres permanents sur les 24 du Conseil d'administration du BIT [16]. C'est afin d'établir cette liste que le secrétariat de la Société des Nations (qui ne dispose encore que de très rares données procède à une vaste enquête auprès des États, qui sont sollicités de fournir des renseignements précis sur : [17]

            1°) Richesse privée de la nation avant la guerre, par exemple pour 1913-1914 ;

            2°) Évaluation de la production totale de la nation avant la guerre ;

            3°) Évaluation des biens appartenant à l'État, aux provinces, aux communes et autres institutions publiques, également pour 1913-1914 ;

            4°) Montant de la Dette publique de l'État, et éventuellement des provinces et des communes avant la guerre ;

            5°) Montant des titres de la Dette publique de l'État, des provinces et des communes à l'intérieur de l'État.

 

            Dans les milieux diplomatiques, on est bien conscient que les seuls résultats de l'enquête statistique ne sont pas suffisants pour désigner ces huit États d'après l'importance, en chiffres absolus, de leurs ressources et de leur production industrielle ainsi que du degré de développement économique selon les cinq critères énumérés dans le questionnaire ci-dessus, mais en prenant en compte d'autres critères ; sinon, seules les Grandes Puissances auraient pu être désignées ; la Belgique et la Suisse par exemple ont été retenues, du fait qu'il s'est agi de prendre en considération des États qui, dans leur structure économique, ont porté au plus haut point de développement le caractère d'État industriel. Il s'agit en l'occurrence d'un critère qualitatif et non quantitatif [18].

            Ce caractère d'État industriel d'un territoire économique donné est révélé très clairement par :

            - l'accroissement de la population dans une mesure qui dépasse la capacité naturelle de contenance du pays ; il s'agit bien du passage de l'État agricole à l'État industriel ;

            - la composition professionnelle de la population, l'État industriel étant caractérisé par le fait que seule une faible partie de sa population est vouée à l'agriculture ;

            - la structure du bilan commercial, l'État industriel étant caractérisé par l'importation avant tout de denrées alimentaires et de matières premières et par l'exportation avant tout de produits industriels.

 

            D'autres critères peuvent être encore pris en compte qui doivent aider à déterminer le degré de développement industriel :

 

            - le développement et l'état de l'industrie ;

            - la puissance des forces motrices employées par l'industrie ;

            - la densité du réseau ferroviaire.

            En outre, en ce qui concerne la position d'un État au sein de l'Organisation internationale du Travail, il convient d'y ajouter encore un autre critère d'ordre qualitatif :

 

            - l'état de la législation nationale sur la protection ouvrière ;

            et l'activité déployée par ce même pays dans le domaine de la protection ouvrière internationale.

 

            Autrement dit, un État qui s'est montré particulièrement actif dans ce domaine, est tout désigné pour collaborer en permanence à la réalisation des buts de l'O.I.T. C'est justement au nom de ces critères qualitatifs que la Suisse espère pouvoir conserver son siège de membre permanent contesté par l'Inde, la Pologne, la Tchécoslovaquie et d'autres dès 1921.

            On comprend aisément que la classification des États résultant de l'enquête menée par le secrétariat de la Société des Nations ne pouvait donner que des résultats différenciés selon l'importance accordée à ces divers critères. C'est en additionnant les divers rangs obtenus par critères qu'on a cru pouvoir établir un ordre de classification [19]. Cependant, l'on est bien conscient à la Société des Nations que tous les procédés statistiques ne sauraient fournir de solution présentant une certitude mathématique [20].

            Par ailleurs, les résultats statistiques ont été considérablement divergents entre les données évaluées par les services de la Société des Nations et certains chiffres avancés par exemple par l'Inde et la Pologne (16 529 km de lignes de chemin de fer contre 33 580 km avancés par la Pologne ou 8 millions de personnes engagées dans le secteur industriel contre 20 millions avancés par l'Inde).

            Le point crucial a été de combiner des critères purement quantitatifs absolus et des critères qualitatifs, c'est-à-dire relatifs, par exemple la part de la population industrielle par rapport à la population entière d'un pays, part de la production industrielle par rapport à la production totale. Des discussions menées de 1921 à 1922, est résultée une nouvelle liste de 7 membres pouvant appartenir incontestablement au groupe des États de la plus haute importance industrielle : Allemagne, Belgique, Canada, France, Grande-Bretagne, Italie et Japon, les États-Unis absents n'étant pas pris en compte. Le classement proposé d'une façon pragmatique avant l'enquête, en 1919, comportait la liste suivante : États-Unis, Grande-Bretagne, France, (Allemagne), Italie, Belgique, Japon, Suisse (Espagne) et une occupation provisoire du siège des États-Unis par le Danemark ! En 1922, le 8e siège fait problème du fait de la contestation de l'Inde et aussi du fait que, selon les nouvelles évaluations, la Suède et la Pologne pouvaient prétendre à ce siège. C'est le Conseil de la Société des Nations qui trancha, en désignant l'Inde, ce qui privait la Suisse du rang qu'elle avait obtenu et rejetait les prétentions d'autres États.

            Au-delà du débat de fond qui montre la difficulté de classer les États par ordre d'importance en partant de données statistiques, la question qu'il convient d'évoquer est bien celle du type d'influence, du type de pouvoir qui est reconnu à un État moyen et qu'il peut exercer au sein d'une organisation internationale ou dans le cadre de conférences internationales. La participation d'un État à titre permanent au processus de décision au sein d'une organisation internationale lui procure un attribut de puissance qui dépasse d'emblée sa seule importance économique ou politique. Ici s'ajoutent des critères tels que l'expérience diplomatique, la disponibilité des représentants de l'État en question. En se dotant de ces éléments, un État peut augmenter incontestablement son influence dans les affaires internationales. N'est-ce pas justement sur ce plan que la Suisse a pu et peut encore souvent exercer une influence bien plus considérable que son image traditionnelle de petit État le laisse supposer ?

            Enfin, quant à la prise en compte dans le cas suisse du paramètre économique (commerce, industrie, finance, technologie) qui pourrait servir à déterminer le poids spécifique de la Suisse dans les relations internationales contemporaines, il s'agit d'une analyse à entreprendre qui dépasse de loin cette première ébauche de réflexion. La capacité dont la Suisse a fait preuve quand il s'est agi de négocier des accords commerciaux, de s'opposer à des exigences qu'elle jugeait contraires à ses intérêts et à sa liberté d'action, donne déjà une indication sur la puissance réelle du pays que lui procure son potentiel économique. Dans ce domaine, la Suisse a su et sait encore s'opposer aux solutions que d'autres Puissances ont voulu et tentent encore de lui imposer, mais elle n'a pas la force d'imposer sans partage ses propres vues. Elle est belle et bien une Puissance moyenne.

            En conclusion, l'établissement d'une classification des États en fonction de leur puissance ne peut être que relative comme l'a bien montré l'enquête de la Société des Nations, par rapport aux circonstances et aux critères choisis dont l'équation peut varier considérablement de cas en cas.

            En ce qui concerne la Suisse, l'on peut établir, – et l'histoire fournit d'amples confirmations –, qu'au-delà des attributs de petitesse dont on l'affuble (essentiellement territoire réduit, population limitée et ressources naturelles quasi inexistantes à part les paysages) elle possède à vrai dire plusieurs critères de la Moyenne Puissance :

            - la volonté de maintenir son indépendance et sa liberté d'action dont son statut de neutralité lui fait obligation ;

            - la capacité de faire prévaloir ses vues, du moins partiellement, dans des questions considérées comme vitales ou de grand intérêt pour elle ;

            - le rang économique qu'elle occupe au plan industriel, commercial, financier, technologique ainsi que sa structure économique ;

            - le rôle économique qu'elle joue chez ses voisins, anciennes Grandes Puissances devenues moyennes, et qui est proportionnellement plus important que celui d'autres États de dimension moyenne ou petite.

            Enfin, la Suisse, en complément à la définition d'Allain, n'est pas une ancienne Grande Puissance qui deviendrait moyenne, mais bien au contraire une Petite Puissance qui s'est hissée au rang des Moyennes Puissances plutôt au gré des circonstances que comme résultat d'une politique délibérée de recherche de la puissance. Si, en effet, la Suisse s'est dotée au cours de son histoire de quelques-uns des éléments de la puissance, on peut s'interroger sur la volonté du pays de s'en servir. L'image du Petit État, d'une Suisse à l'abri des tourmentes du monde, n'agit-elle pas à plusieurs niveaux, – Conseil fédéral, Parlement et opinion publique –, comme un frein à vouloir assumer des responsabilités internationales en proportion avec les éléments de puissance à disposition ?

 

Débats sur Cuba et sur la Suisse

 

            Dimitri Kitsikis : Si la puissance de Cuba a été vue sous l'angle volontariste, celle de la Suisse l'a été sous l'angle économiste. Est-elle sans volonté ?

 

            Antoine Fleury : De fait la Suisse traditionnelle et officielle n'a aucune volonté d'être une grande ou même une moyenne puissance, ni d'en faire la démonstration. Son discours officiel parle uniquement du service à la communauté internationale qui évidemment dégage des éléments, sinon de puissance, du moins d'influence (cf. les médiations, la Croix Rouge). La Suisse joue en quelque sorte le rôle d'éminence grise ; celle-ci a-t-elle ou non un pouvoir ?

 

            Franz Knipping : approuve la définition de la moyenne puissance donnée par Yves Salkin et s'interroge sur la neutralité de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Suisse n'a-t-elle pas servi l'économie hitlérienne ? Était-elle dans une situation si différente de la France de Vichy ?

 

            Antoine Fleury : Assurément, elle était capable de discuter les conditions de sa contribution à l'économie allemande, d'empêcher les ingérences allemandes dans son système politique et de continuer à commencer avec l'extérieur, y compris vers l'Angleterre. Elle a maintenu son activité humanitaire, elle ne fut nullement un État satellite.

 

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            Anthony Adamthwaite : Si Cuba n'est pas une moyenne puissance, parce que c'est un relais de l'Union soviétique, qu'est-ce que la Pologne par exemple ? Quant à la Suisse, la pression anglo-américaine des derniers mois de la guerre l'a privée presque entièrement de sa liberté d'action économique.

 

            Antoine Fleury : La Suisse n'a pas perdu sa liberté d'action et a refusé de nombreuses exigences américaines en matière bancaire notamment. Le Royaume-Uni a, du reste, soutenu la position suisse pour ménager sa participation à la reconstruction économique de l'Europe. Vis-à-vis de l'Allemagne, la Suisse n'a pas rompu les accords existants ainsi que le voulaient les États-Unis mais ne les a pas renouvelés à l'échéance.

 

            Yves Salkin : La réponse sur le parallèle entre Cuba et la Pologne passe par un autre critère : l'internationalisme. Ce caractère, inscrit comme un devoir dans la Constitution cubaine (art. 12), est apparu lors du passage de la révolution humaniste, 1959, à la révolution socialiste, 1961. Il motive l'action extérieure castriste, or il ne semble pas que les pays de l'Est aient un souci internationaliste aussi puissant, sauf peut-être, et sous réserve d'examen, le Vietnam.

 

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            Élisabeth du Réau : Par ses premiers succès Cuba a représenté un modèle révolutionnaire. Après ses échecs économiques, peut-il encore être un modèle pour les pays qui ont pour principal objectif leur développement économique ? D'autre part, que reste-t-il de ses liens originels avec la démocratie chrétienne qui lui donnant une originalité par cette allure différait du marxisme ?

 

            Yves Salkin : Castro semble depuis les années 80 chercher à faire peau neuve, orientation qui confirme l'idée qu'il n'est pas le serviteur de l'Union soviétique. Ainsi que penser de la visite à La Havane de Costa Mendès, ministre argentin des Affaires étrangères lors de la guerre des Malouines et de l'abrazo avec Fidel Castro ? C'est sans doute une orientation nouvelle : le continentalisme, mais aussi un renouement avec une vieille tradition, celle de Bolivar.

 

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            Robert Bassac : Le rang de puissance de Cuba ne tient-il pas à la personne de Castro ? La présence d'un chef charismatique ne serait-elle pas un élément de la moyenne puissance car si le chef d'une grande puissance disparaît, son pays reste une grande puissance, mais que se passe-t-il dans le cas d'une moyenne puissance comme Cuba, quand Castro mourra ?

 

            Yves Salkin : La succession de Castro posera un problème, en effet. Raul, son frère, n'a pas son envergure, mais il y a l'appareil du parti et Rodriguès, le penseur rallié à Castro en 1958.

 

            Jean-Marc Delaunay : À la différence du sandinisme, conjonction de plusieurs mouvements, le castrisme est né d'un seul mouvement sous l'autorité de Castro. Cet aspect est important pour la survie du régime. Son rôle de relais soviétique vers le Nicaragua pourrait être nuancé notamment pour les fournitures d'armes. Quant au modèle, Cuba semble y attacher plus de prix qu'à la puissance même, et Castro est ici dans la lignée de José Marti de 1890 appelant l'Amérique latine à une véritable indépendance.

 

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            Christopher Andrew : La Croix Rouge est-elle un élément de puissance pour la Suisse ?

 

            Antoine Fleury : Elle l'est par sa présence mondiale, et le fait qu'elle soit mieux pourvue en ressources que le ministère des Affaires étrangères le confirme, car elle conforte l'image d'une Suisse indépendante, impartiale et interlocutrice de tous les États, mais aussi habilitée par convention internationale à surveiller les actes de guerre et à établir des rapports à leur sujet. Les tentatives faites au XXe siècle pour minimiser le rôle de la Croix Rouge montrent bien a contrario que c'est un élément de puissance.

 

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            Claude Carlier : Les nations acquièrent d'abord les attributs de la puissance avant d'en apprécier le rang. Les forces armées sont l'un de ces attributs et la Suisse le possède. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le général Guisan avait prévu de parer à une attaque allemande par une défense en hérisson autour d'un réduit. Depuis la guerre, l'armée suisse jouit d'une réputation de sérieux, n'est-ce pas là un autre facteur de la puissance suisse ?

 

            Antoine Fleury : La Suisse a, en effet, une armée qu'elle s'efforce de maintenir crédible mais dont la capacité n'a pas encore heureusement eu l'occasion d'être éprouvée. Pendant la guerre, même si l'Allemagne a préparé des plans contre la Suisse, elle ne s'en est pas servie et n'a jamais menacé la Suisse d'une invasion. Certains milieux militaires croient que c'est la capacité de résistance suisse qui en a dissuadé Hitler, mais il ne manque pas d'autres raisons, comme l'avantage de maintenir l'appareil suisse de production ou la faculté que la Suisse offrait de communiquer avec le reste du monde (règlements financiers ou espionnage) et peut-être aussi le coût, d'ailleurs non évalué par les Allemands, d'une telle opération provoquant par exemple la destruction du tunnel du Saint-Gothard. La défense en hérisson a donc été un élément de la force internationale de la Suisse, mais pas essentiellement par ses valeurs militaires.

 



[1] Université de Genève.

[2] Pour des développements de cette question, cf. Kosary, D. « The Development Types of the minor States in Europe, 1715-1919 », Les « Petits États » face aux changements culturels, politiques et économiques de 1750 à 1914, 16e Congrès des Sciences historiques, Stuttgart, août 1985, édité par H.U. Jost, Lausanne, 1985, p. 3 ss.

[3] Jost, H.U. « La culture politique du petit État dans l'ombre des Grandes Puissances », Ibid., pp. 25-32.

[4] Exposé d'Albert Weitnauer à l'Assemblée générale de l'Association suisse de politique étrangère, le 10 juin 1981, Journal des associations patronales, 30-31 juillet 1981, pp. 511-512.

[5] Jean-Claude Allain, « La Moyenne Puissance : une réalité fuyante de la vie internationale », Enjeux et Puissances, Mélanges en l'honneur de J.B. Duroselle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1986, pp. 11-27.

[6] Ibid., p. 15.

[7] Ibid., p. 15.

[8] Cf. Documents diplomatiques suisses, volumes 7 et 8, la rubrique : « La question des zones de Haute-Savoie et du pays de Gex » ; aussi notre contribution « La Savoie, la Suisse et Genève », La Savoie de la Révolution à nos jours, XIXe-XXe siècles. Rennes, Éditions Ouest-France, 1986, pp. 405-476.

[9] Cf. Documents diplomatiques suisses, volumes 7 et 8 ; notre contribution « Le statut du Rhin et les relations franco-suisses après la Première Guerre mondiale », Aspects des rapports entre la France et la Suisse de 1843 à 1939. Actes du colloque de Neuchâtel, septembre 1981, édité par R. Poidevin et L.E. Roulet, Neuchâtel, La Baconnière, 1982, pp. 137-153.

[10] Cf. Durrer, Marco. Die schweizerisch-amerikanischen Finanzbeziehungen im Zweiten Weltkrieg, Berne, Haupt, 1984.

[11] Documents diplomatiques suisses, volume 6 et Luciri Pierre, Le prix de la neutralité. La diplomatie secrète de la Suisse en 1914-1915, Genève IUHEI, 1976.

[12] Cf. Bourgeois Daniel, Le Troisième Reich et la Suisse, 1933-1941. Neuchâtel, La Baconnière, 1974 et « Les relations économiques germano-suisses 1939-1945 », Revue d'histoire de la 2e Guerre mondiale, n° 121, 1981, pp. 49-61.

[13] Allain J.C., op. cit., p. 20.

[14] Cf. Jagmetti, Carlo, « La Suisse et l'Europe », Cadmos, Genève, n° 38, 1987, p. 42.

[15] Documents diplomatiques suisses, volume 7, tome 2, n° 62.

[16] Rappelons que, sur les 24 membres du Conseil d'administration du BIT, 6 sont élus par les délégués patronaux, 6 par les délégués employés et ouvriers et 12 représentent les gouvernements dont 8 doivent être choisis à titre permanent parmi les États de la plus haute importance industrielle par le Conseil de la Société des Nations et 4 par les délégués gouvernementaux.

[17] Lettre circulaire du Secrétaire général de la Société des Nations, E. Drummond, du 7 juin 1921, Archives fédérales, Berne E 2001 (B) 8/31.

[18] Lettre du département politique fédéral au Président du Conseil d'administration du BIT, Arthur Fontaine, du 4 août 1921. Ibid.

[19] Pour l'ensemble de la discussion, cf. Société des Nations, Détermination des 8 membres de l'organisation internationale du travail dont l'importance industrielle est la plus considérable, Rapports communiqués au Conseil et aux membres de la Société, le 3 octobre 1922 c. 643 (1). M.400.1922.

[20] Ibid. p. 5 ; aussi Documents diplomatiques suisses, volume 8, n° 221 pour l'exposé des arguments suisses

 

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