La moyenne puissance au XXème siècle

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QU'EST-CE QUI FAIT DE LA GRANDE-BRETAGNE  

EN 1914 UNE GRANDE PUISSANCE ?

 

 

John KEIGER [1]

 

 

            En 1914 un cinquième de la surface du globe et un tiers de sa population étaient dominés par la Grande-Bretagne. C'était l'Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais – le plus grand empire de tous les temps. Pour les contemporains il n'y avait pas de doute, la Grande-Bretagne était une grande puissance, sinon « la grande puissance par excellence ». Mais quels étaient les critères qui permettaient de la classer dans cette catégorie de grande puissance – terme aussi souvent utilisé que nébuleux. Que voulait dire l'expression grande puissance, consacrée depuis son insertion dans un traité de 1815 [2] mais restée sans définition depuis. Comme apparemment la Grande-Bretagne en 1914 représentait le cas type d'une grande puissance, une analyse des bases de sa grandeur devrait permettre de dégager une définition de la nature d'une grande puissance pour en déduire celle de la moyenne puissance. Pour juger de la puissance de la Grande-Bretagne il convient d'analyser d'abord les signes extérieurs, et ensuite la réalité de sa puissance.

            La Grande-Bretagne est d'abord une grande puissance pour des raisons historiques. Comme le dit J.B. Duroselle, La définition de la grande puissance est d'abord historique. Indépendamment de tout contenu du concept, les grandes puissances se sont toujours reconnues entre elles, et n'ont pas admis les autres dans leur club privilégié [3]. Depuis le XVIIe siècle la Grande-Bretagne appartenait à ce club. L'expression grande puissance qui faisait partie du vocabulaire international depuis le milieu du XVIIIe siècle désignait communément la Grande-Bretagne, la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie. En 1861 l'Italie y sera admise suivie, dix ans plus tard, par l'Allemagne unifiée. Ces pays participeront à toutes les grandes décisions diplomatiques jusqu'en 1914, y compris et surtout les deux grandes alliances qui contrôlaient l'Europe jusqu'à la Grande Guerre. Un aspect particulier de ce club des Six est sa nature exclusivement européenne, du moins depuis le début du XIXe siècle. Les États-Unis et le Japon méritent de plus en plus une place parmi les grandes puissances vers la fin du siècle, mais leur position géographique les exclut d'un monde encore européocentrique. On a tendance à ne trop voir dans la mesure d'une grande puissance que la puissance physique. Mais le degré de participation à toutes les grandes décisions diplomatiques du monde constitue tout autant un critère de puissance. Et la Grande-Bretagne, pendant tout le XIXe siècle, est peut-être celle qui manipule avec le plus de doigté et à son plus grand avantage le diplomatique par-dessus le militaire, par le refus de contracter une alliance à long terme qui limiterait sa liberté de manœuvre. La Grande-Bretagne, même en 1914, est une grande puissance par la force de son jeu diplomatique [4].

            Cela dit, des facteurs plus traditionnels et visibles aident à la classer parmi les Grands. Sa population la place en quatrième position parmi les puissances européennes, les Iles britanniques étant peuplées en 1910 de 45 millions d'habitants par rapport aux 39 millions de la France, aux 35 millions de l'Italie, aux 50 millions de l'Autriche-Hongrie, aux 65 millions de l'Allemagne et aux 111 millions de la Russie [5].

            Cette population abondante permettait à la Grande-Bretagne de développer sa puissance militaire dans la mesure où celle-ci était calculée en fonction du nombre d'hommes sous les drapeaux. Ce calcul était basé sur l'opinion, très répandue avant 1914, selon laquelle une guerre serait de courte durée et se déciderait lors des premières grandes batailles. La Grande-Bretagne maintenait à peu près 1 % de sa population sous les drapeaux, l'Autriche-Hongrie 0,85 %, la Russie un peu plus de 1 %, et la France presque 2 % à la suite de la loi de trois ans en 1913 [6]. Avec de tels effectifs la Grande-Bretagne faisait figure de grande puissance. Mais la quantité numérique ne peut être dissociée de la qualité technique de ses forces militaires, et ici il faut considérer les dépenses militaires des grandes puissances. Bien sûr, ces chiffres sont sujets à caution dans la mesure où une marine de guerre coûtait plus cher qu'une armée, et une armée de métier plus cher qu'une armée de conscrits. Ici la Grande-Bretagne fait vraiment figure de grande puissance dans la mesure où son budget de défense pour 1914 est estimé à 76,8 millions de livres sterling, par rapport à 110,8 millions pour l'Allemagne, 88,2 pour la Russie, 57,4 pour la France, 36,4 pour l'Autriche-Hongrie et 28,2 millions de livres pour l'Italie [7].

            Mais c'est la Grande-Bretagne qui, selon A.J.P. Taylor, found it easiest to be a great power si l'on compare le pourcentage du revenu national consacré à l'armement. Seulement 3,4 % du revenu national britannique étaient utilisés à cette fin alors que la Russie y consacrait 6,3 %, l'Autriche-Hongrie 6,1, l'Italie 3,5, la France 4,8 et l'Allemagne 4,6 % [8].

            Bien sûr, c'est la richesse de la Grande-Bretagne qui lui permettait de maintenir son rôle de grande puissance sans grand effort. Sa force économique et financière développée avant les autres puissances lors de la Révolution industrielle soutenait son potentiel militaire et la maintenait dans le peloton de tête des grandes puissances. En 1914, la force économique d'un pays se mesurait en fonction de la quantité de charbon, de fonte et d'acier produite et cette production était, aux yeux des contemporains, intimement liée au potentiel de guerre du pays. De ce fait la Grande-Bretagne était une grande puissance car sa production de charbon était supérieure à celles de toutes les autres puissances européennes en 1914 avec 296,6 millions de tonnes, face à 281,4 millions pour l'Allemagne, 47,7 millions pour l'Autriche-Hongrie, 40,6 millions pour la France, 36,7 millions pour la Russie et seulement 0,9 million pour l'Italie. Sa production de fonte était de 11,1 millions de tonnes, dépassée seulement par l'Allemagne avec 14,9 millions, alors que la France produisait seulement 4,7 millions, la Russie 3,6 millions et l'Autriche-Hongrie 2 millions. En production d'acier la Grande-Bretagne était encore en deuxième position parmi les puissances européennes avec 6,6 millions de tonnes, dépassée encore une fois par l'Allemagne, avec 14,2 millions, mais devançant les 4,2 millions de la Russie, les 3,5 millions de la France et les 2,7 millions de l'Autriche-Hongrie. Et malgré le fait que son taux de croissance industrielle était dépassé par plusieurs pays en 1913, la part de la Grande-Bretagne dans la production industrielle mondiale avoisinait encore 10 %, devancée en Europe seulement par l'Allemagne avec 13 % [9].

            La richesse accumulée par la Grande-Bretagne depuis des décennies donnait une autre dimension à sa stature de grande puissance dans la mesure où cette richesse faisait de Londres et du pays la capitale financière du monde. Dans la hiérarchie des éléments qui forment une grande puissance, celui de banquier du monde ne figurait pas pour les contemporains en aussi bonne position que la production de fonte et d'acier. En réalité, la capacité de puiser en période de guerre dans cette richesse investie à travers le monde contribuait plus à la puissance de la Grande-Bretagne que bien d'autres éléments, comme il sera démontré plus tard.

            Néanmoins, si on avait demandé à un observateur en 1914 quel élément contribuait le plus à la position de la Grande-Bretagne en tant que grande puissance, la réponse aurait certainement été l'Empire. L'Empire était le signe extérieur par excellence, le symbole presque de la puissance britannique. Lord Curzon, vice-roi des Indes de 1899 à 1905, a bien résumé cette impression et cela en ne parlant que de l'Inde quand il a dit … as long as we rule India, we are the greatest power in the world. If we lose it, we shall drop straight away to a third-rate power [10]. Il se peut bien que l'Empire ait été perçu par les contemporains comme étant un élément clé de la puissance britannique et, en tant que tel, qu'il ait contribué à hausser son prestige [11], mais en réalité il semble que le rôle de l'Empire dans l'équation était ambigu, sinon négatif, comme nous le verrons plus loin.

            Un élément plus tangible dans l'analyse de la Grande-Bretagne en tant que grande puissance était sa flotte. Comme l'a écrit Anatole France… toutes les armées sont les premières du monde… Au rebours les flottes sont classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une deuxième, une troisième et ainsi de suite [12]. Il en était ainsi pour la Grande-Bretagne dont la Royal Navy dominait de loin les autres flottes du monde. Cette immense flotte garantissait la sécurité des Iles britanniques contre toute invasion et permettait à la couronne britannique de maintenir son prestigieux Empire en même temps que le libre accès à tous les marchés internationaux nécessaires à son commerce. C'était la Royal Navy par-dessus tout qui était perçue comme le fondement de la puissance britannique par son ennemi potentiel, l'Empire allemand. Et c'est la volonté et la capacité de la Grande-Bretagne de maintenir pendant longtemps la supériorité de sa flotte selon le Two Power Standard, (c'est-à-dire la supériorité par rapport à la somme des deux flottes étrangères les plus puissantes après celle de la Grande-Bretagne) et, le moment venu, de lancer un nouveau type de cuirassé, le dreadnought, qui démontre sa valeur de grande puissance. Lord Salisbury avait raison quand il remarquait We are fish, du moins tant que l'équilibre européen était maintenu et que les poissons n'avaient pas besoin de se déplacer sur terre.

            Les signes extérieurs de la stature de la Grande-Bretagne en tant que grande puissance sont nombreux ; mais dans toute image de grande puissance il y a les moyens réels à la disposition d'un pays et puis la perception qu'ont ses amis et ses rivaux de cette puissance. Mais pour déterminer les éléments les plus importants dans la puissance, d'un pays il faut connaître la raison d'être de cette puissance, c'est-à-dire sa finalité. Si nous acceptons que le but principal d'un pays est le maintien de son indépendance et de son intégrité territoriale, une façon de juger de sa puissance est sa capacité de faire face à la guerre. Mais ici surgit un autre problème, de quel type de guerre parlons-nous ? En 1914 les grandes puissances étaient jugées selon des critères de l'époque basés sur une estimation du genre de guerre susceptible d'avoir lieu et sur leur capacité d'y faire face. Un tel calcul est des plus compréhensibles. Mais la guerre de 1914-1918 ne fut pas la guerre rapide de quelques mois et de quelques grandes batailles qu'on prévoyait. Pour être plus objectif, il convient donc de s'interroger sur la capacité d'un pays à affronter la situation réelle de la guerre de 1914 plutôt que celle de la guerre hypothétique d'avant août 1914. La guerre de 1914 nous montre ainsi les éléments de la puissance britannique qui comptaient vraiment et qui contribuaient réellement à sa position de grande puissance avant 1914.

            Il était connu bien avant la Grande Guerre que, malgré le fait qu'elle maintenait environ 1 % de sa population sous les drapeaux comme les autres grandes puissances, la Grande-Bretagne n'avait pas d'armée de Terre à la mesure de ses obligations à travers le monde, ni même capable d'intervenir avec force sur le continent européen. Bismarck avait bien dit que si l'Angleterre faisait débarquer son armée sur le continent, il enverrait la police allemande procéder à son arrestation. Plus de soldats britanniques se trouvaient en Inde qu'en Angleterre. Comme l'expliquait le directeur des Opérations militaires, le général Ewart, dans son mémorandum de 1909 intitulé : La valeur pour une puissance étrangère d'une alliance avec l'Empire britannique, the British Empire has over a million men under arms, and if they could all be utilised for a common purpose we should indeed be a considerable military power. Mais cela n'était pas possible ; et il concluait que seulement 170 000 hommes pouvaient être envoyés en Europe en cas de guerre. Le rapport révélait que la valeur d'une alliance avec l'Empire britannique pour une puissance étrangère était beaucoup plus latente que réelle [13].

            La guerre de 1914 a bien souligné cette faiblesse : la Grande-Bretagne avait négligé de s'équiper d'une armée adéquate en cas de guerre européenne. Quand celle-ci éclata, elle n'avait pas les réserves en soldats nécessaires ni les uniformes, les munitions, les fusils, l'artillerie, ni même les plans pour les produire. La force expéditionnaire britannique avait bien mérité l'appellation que le Kaiser lui avait donné de petite armée méprisable.

            Même la Royal Navy, l'instrument le plus visible de la puissance militaire britannique, n'était pas en mesure de compenser l'insuffisance de l'armée de Terre si l'Angleterre devait faire face à une guerre européenne, guerre qui était de plus en plus prévisible depuis la formation de la Triple Entente. Déjà en 1909 un mémorandum de l'état-major britannique expliquait qu'avec l'amélioration des moyens de communication sur terre et l'énorme croissance des armées européennes, les avantages autrefois conférés par la puissance maritime étaient en nette régression. Concluant sur l'influence de la puissance maritime britannique en cas de guerre européenne, il expliquait : it is a mistake to suppose the command of the sea must necessarily influence the immediate issue of a great land struggle. The battle of Trafalgar did not prevent Napoleon from winning the battles of Austerlitz and Jena and crushing Prussia and Austria [14]. Cette prévision s'avéra particulièrement vraie lors des deux premières années de la guerre 1914-18. La puissance maritime britannique était considérable, mais en cas de guerre européenne la remarque sardonique du président du Conseil Rouvier résumait bien le problème : la Royal Navy ne roule pas sur des roues [15].

 

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            Il a été expliqué qu'avant 1914 le potentiel militaire d'un pays était souvent calculé en fonction de la quantité de charbon, de fonte et d'acier produite. Dans une certaine mesure cela n'était pas faux, mais la guerre de 1914-1918 devait exiger bien plus qu'un tel potentiel brut. Les deux premières années de la guerre ont démontré l'incapacité de la Grande-Bretagne de combattre dans une grande guerre avec ses propres ressources industrielles. Selon Corneli Barnett, en 1914 la Grande-Bretagne était en voie de devenir une colonie technologique des États-Unis et de l'Allemagne. Cela s'est manifesté quand il a fallu convertir la machine industrielle britannique à la production de munitions, opération qui s'est soldée par une crise dans ce domaine de 1914 à 1916. Non seulement la Grande-Bretagne ne produisait que la moitié de la production allemande d'acier, mais la carence quantitative était rendue plus grave par une faiblesse technologique qui faisait qu'après 1914 il y avait par exemple un manque sérieux d'aciers spéciaux, jusqu'ici importés d'Allemagne, et maintenant vitaux pour la machine de guerre britannique. Cela, plus le nombre insuffisant de moteurs, était la raison principale du retard de trois ans dans le développement de la production en chaîne de chars d'assaut. La production aéronautique a été retardée de la même façon par la mauvaise qualité des alliages d'acier. Ainsi The shortcomings of the British iron and steel industry alone were proof enough that the Motherland, no less than the empire, was not the great independent power it seemed [16].

            De la même façon il manquait presque entièrement à la Grande-Bretagne les nouvelles industries de la deuxième phase de la révolution industrielle après 1870. Elle avait très peu d'usines spécialisées dans l'industrie légère et dans l'industrie des instruments de précision. Elle n'avait pas d'industrie de machines-outils moderne – l'Allemagne et les États-Unis fournissaient presque tout. C'était finalement l'importation de machines-outils suisses, américaines et suédoises qui a empêché l'effondrement de l'effort britannique pour créer les nouvelles industries nécessaires entre 1914 et 1916. Il en était ainsi dans l'industrie des roulements à billes en 1914 qui, à l'exception d'une seule usine en Grande-Bretagne, étaient importés d'Allemagne. La Suède et la Suisse ont pris le relais après 1914, mais jusqu'en 1918 il existait un manque sérieux qui a retardé la production de moteurs à combustion, de chars et d'avions. L'absence d'une industrie de magnétos et d'une industrie de moteurs aéronautiques ne représente que quelques autres exemples d'une liste qui comprenaient entre autres une industrie d'instruments optiques et scientifiques et une grande industrie chimique nécessaire à la production d'explosifs [17]. Ainsi était révélée brusquement en 1914 l'incapacité de l'industrie de la Grande-Bretagne de faire face à la guerre.

            Qu'en était-il alors de l'autre symbole de la Grande-Bretagne en tant que grande puissance : l'Empire ? Il était communément accepté avant 1914 que l'Empire britannique n'était pas un système cohérent ou coordonné mais un amalgame de colonies pour la plupart sous-développées qui s'étalait de l'Amérique centrale à la Chine et de la Méditerranée aux mers du Sud. Et contrairement à une idée reçue, l'Empire ne contribuait pas de façon majeure à l'économie britannique en 1914, du moins pas suffisamment pour justifier les obligations militaires et administratives qu'il imposait à la métropole [18]. Même l'Inde, le fleuron de l'Empire, ne fournissait que quelques matières premières et en tant que marché pour les produits britanniques celui de la France et de l'Allemagne était plus important. Du point de vue des investissements l'Argentine comptait autant que l'Inde et les États-Unis deux fois plus. Et la contribution en hommes de l'Inde à l'effort de guerre ne fut que de 0,3 % de sa population (par rapport aux 12,4 % des Iles britanniques) dont seulement 621 224 ont été envoyés outre-mer. Les Dominions blancs avec une population de 25 millions ont, bien sûr, fourni une aide importante de 857 450 hommes pour combattre l'Allemagne [19]. Mais ce qui est important à retenir est le potentiel de l'Empire dont on parlait tant en 1914 et ce qui en a été réalisé après. C'était une tromperie de prétendre que parce que l'Empire dont on parlait tant en 1914 et ce qui en a été réalisé après. C'était une tromperie de prétendre que parce que l'Empire avait une population de plus de 400 millions d'habitants, la Grande-Bretagne était ipso facto une grande puissance quand, comme l'ont souligné plusieurs rapports gouvernementaux vers la fin de la guerre, il y avait avant 1914 une absence d'organisation et de volonté nécessaires pour faire de l'Empire autre chose qu'une simple source d'excitation patriotique [20]. En fait, dans certains domaines, l'Empire était un fardeau supplémentaire à l'effort de guerre britannique dans la mesure où la Grande-Bretagne était, à l'exception peut-être du Canada, la seule source de fournitures de guerre et de produits industrialisés et que l'Empire continuait à dépendre d'elle pendant la guerre. Autrement dit l'Empire ne méritait pas les implications stratégiques qu'il imposait à Londres. L'Empire britannique était devenu selon, Liddell Hart, the greatest example of strategical over-extension in history.

            Où, donc, résidait la vraie force britannique en 1914 ? Dans sa puissance financière. Depuis plusieurs siècles sa richesse avait joué un rôle militaire en permettant à la Grande-Bretagne d'acheter les hommes et le matériel qui lui faisaient défaut en période de guerre ou bien de poursuivre la guerre par procuration. Ainsi la cavalerie de Saint-Georges, – allusion à la présence de Saint-Georges sur les souverains d'or – était une arme militaire puissante et souple. Avec l'héritage financier accumulé depuis plus d'un siècle d'expansion industrielle et investi à travers le monde, la Grande-Bretagne en 1914 était en mesure de financer à court terme son effort de guerre. En rapatriant les sommes colossales placées à l'étranger, elle pouvait acheter principalement aux États-Unis, mais aussi à la Suède et à la Suisse, tout le matériel qui lui faisait défaut à court terme et la technologie nécessaire pour moderniser à long terme son infrastructure industrielle et pour la transformer en économie de guerre. Ainsi la puissance financière britannique arrêta le déclin de l'énorme machine industrielle britannique, la rénova [21] et permit à la nation de continuer la lutte jusqu'au bout et avec succès.

            Et c'est dans ce contexte que la Royal Navy a vraiment contribué à la puissance britannique. Elle avait maintenu une marge de supériorité qui lui donna la maîtrise des mers et qui lui permit ainsi d'assurer le transport du matériel américain à travers l'Atlantique. Mais cette maîtrise des mers était en partie due à la force et à la souplesse du jeu diplomatique britannique. La croissance générale des flottes du monde avait sérieusement modifié la politique étrangère britannique dans la mesure où, comme l'avait dit Sir Edward Grey en mars 1914 : It is essential that our foreign policy should be such as to make quite certain that there are, at any rate, some nations in Europe with whom it becomes inconceivable that we should find ourselves at war. Ainsi la formation de la Triple Entente était the only way of retaining command of the sea car elle neutralisait de fait les marines française et russe, et enlevait à l'Allemagne la possibilité d'augmenter sa puissance maritime par une alliance navale avec une de ces puissances [22]. De ce fait la souplesse et le réalisme de la diplomatie britannique, en faisant de ces anciens ennemis des amis, avait contribué à protéger la Grande-Bretagne contre la possibilité d'une défaite aux mains d'une coalition continentale.

 

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            La Grande-Bretagne est une grande puissance en 1914, même si elle n'arrive pas en tête de chaque catégorie qui, dans l'ensemble, contribue à déterminer la puissance d'un pays. Cette étude n'a pas analysé la liste exhaustive des critères qui permettraient d'établir le rang d'un pays. Elle a simplement pris quelques signes extérieurs, qui pour les contemporains comptaient dans l'évaluation de la puissance britannique, et elle les a très sommairement soumis au test du conflit et à la préparation en vue d'un conflit – conflit qui mettait à l'épreuve la sécurité, l'indépendance et donc l'existence de la Grande-Bretagne. Il en ressort que la Grande-Bretagne n'était pas le colosse qu'imaginaient ses rivaux, ses amis, ses citoyens, mais plutôt selon Joseph Chamberlain the weary Titan, staggering under the too-vast orb of its fate. La Grande-Bretagne en 1914 est déjà sur la pente graduelle qui l'entraîne vers le rang de moyenne puissance, mais une moyenne puissance pour laquelle une grande partie des critères de son ancien rang de grande puissance sont toujours visibles. Paradoxalement les signes extérieurs de son rang de grande puissance ne sont pas toujours ceux qui comptaient vraiment devant le test conflictuel – ce ne furent que les oripeaux du rang de grande puissance, tel l'Empire, alors que la véritable contribution à la puissance britannique, fût-elle moins visible, était sa richesse financière qui lui permit d'acquérir ce qui lui faisait défaut dans d'autres domaines quand son existence était en jeu.

            Évidemment, il n'est que trop facile d'exagérer le déclin de la puissance britannique. Le déclin est relatif et apparaît surtout avec le recul et principalement aux yeux d'historiens qui veulent remonter le courant du déclin vers sa source. Mais le cas de la Grande-Bretagne en 1914 nous enseigne au moins une chose sur la nature de la puissance, grande, moyenne ou petite, à savoir que la perception de celle-ci ne cadre pas toujours avec la réalité et ceci pour deux raisons. Premièrement, il existe toujours un laps de temps dans l'appréciation de la puissance d'un État, un camouflage temporaire de la véritable puissance conditionné par le poids de l'histoire, les perceptions des nationaux, des amis et des rivaux et qui le maintient toujours à un niveau supérieur à sa vraie position pour la puissance en déclin, et à un niveau inférieur pour celle qui est en phase ascendante ; phénomène qui rappelle un peu l'observation d'étoiles lointaines dont l'image telle que la perçoivent nos yeux n'est plus celle de la réalité. Deuxièmement, les critères de puissance peuvent fluctuer en fonction du rôle auquel est destinée cette puissance, surtout si ce rôle est celui du maintien de l'indépendance de l'État. Là encore il peut y avoir un écart entre la menace perçue et les mesures adoptées pour la contrecarrer d'une part, et d'autre part la menace effective et la capacité de réponse. La Grande-Bretagne en 1914 en fournit un exemple, comme nous venons de le voir, la France en 1940, avec la plus forte armée au monde, en constitue un autre. De nos jours l'évaluation d'une puissance peut fluctuer considérablement selon qu'il s'agit de se préparer à une menace conventionnelle ou nucléaire et cela surtout pour la moyenne puissance dont la position résulte d'un équilibre extrêmement fragile entre deux camps.

 

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            La Grande-Bretagne en 1914 est donc un exemple de l'écart entre perception et réalité de la puissance. Elle est le cas type de la grande puissance à la fin de sa trajectoire ascendante, qui se ressaisira quelque peu pendant les deux guerres mondiales, mais qui poursuit inexorablement son déclin au rang de moyenne puissance.

 

 



[1] Université de Salford (Royaume-Uni).

[2] G. Craig and A.L. George, Force and Statecraft : Diplomatic Problems of Our Time, Oxford, 1983, p. 3.

[3] J.B. Duroselle, Tout empire périra. Une vision théorique des relations internationales, Paris, 1981, p. 337.

[4] Même en 1914, en refusant de se lier formellement à la France ou à la Russie, la Grande-Bretagne maintient un doute qu'elle utilise de temps à autre dans ses relations avec l'Allemagne.

[5] A.J.P. Taylor, The Struggle for Mastery in Europe 1848-1918, Oxford, paperback edition, 1973, p. XXVI.

[6] Ibidem.

[7] Pour des tableaux comparatifs des grandes puissances de 1870 à 1914 voir ibid., pp. XXVII-XXIX.

[8] Ibidem.

[9] Ibidem, pp. XXIX-XXXI.

[10] Cité dans C. Barnett, The Collapse of British Power, Gloucester, 1984, p. 76.

[11] Il est significatif que la France et l'Allemagne après 1870 aient fait appel à la notion d'Empire en citant souvent l'exemple britannique, la première pour compenser sa perte de puissance en Europe, la deuxième pour consacrer sa récente position de grande puissance qui selon elle nécessitait une place au soleil.

[12] A. France, L'île des Pingouins, Paris, 1908, pp. 204-205.

[13] Cité dans K. Wilson, « British Power in the European Balance, 1906-1914 », in D. Dilks (ed), Retreat from Power : Studies in Britain's Foreign Policy of the Twentieth Century, London, 1981, p. 24. Le successeur d'Ewart a reconnu la même chose en août 1911.

[14] Ibid. Ces conclusions ont été réitérées dans plusieurs rapports jusqu'en 1914. Voir ibid., pp. 29-34.

[15] Voir J.F.V. Keiger, France and the Origins of the First World War, London, 1983, p. 103.

[16] C. Barnett, The Collapse of British Power, pp. 83-86. Selon L'Histoire du ministère des munitions. It was only the ability of the Allies to import shell and shell steel from neutral America… that averted the decisive victory of the enemy.

[17] Voir ibid., pp. 84-89.

[18] Plus de la moitié des investissements britanniques outre-mer et les deux tiers des importations et exportations se faisaient en dehors de l'Empire. Voir R. Robinson and J. Gallagher, Africa and the Victorians : The Official Mind of Imperialism, London, 1961, pp. 6-8.

[19] Voir C. Barnett, pp. 74-83 pour le recensement des faiblesses que représentait l'Empire par rapport à son potentiel.

[20] Voir le Final Report of the Dominions Royal Commission de 1917 et ceux des Imperial War Conferences de 1917 et 1918 cités dans ibid., p. 83.

[21] C'est ainsi que furent créées entre autres de grandes industries britanniques chimiques, aéronautiques, électriques, etc.

[22] K. Wilson, « British Power in the European Balance », in Dilks, Retreat from Power, p. 33.

 

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