La moyenne puissance au XXème siècle

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L'EMPIRE FRANÇAIS ET L'UNION FRANÇAISE

  Facteurs de puissance mondiale de 1938 aux années 1960

 

 

Jean-Claude ALLAIN [1]

 

 

            Il n'y a jamais eu de Grande Puissance sans grandes colonies. L'apogée de la grandeur des empires coïncide toujours avec le maximum de leur expansion coloniale, leur décadence avec la perte de leurs colonies. Cette considération [2] qui date de 1877, au début de la reprise de l'expansion française dans le monde, pose bien la corrélation entre le degré de puissance et l'étendue de la souveraineté extra-métropolitaine ; l'évolution des deux variables est synchrone et dans les deux sens, croissant et décroissant. L'observation repose assurément sur une analyse rétrospective, censée commander l'avenir de la colonisation ; si on la retient moins comme une leçon de l'histoire que comme un moyen d'évaluation, elle garde une certaine fiabilité pour l'avant Deuxième Guerre mondiale qu'elle perd, sauf a contrario, après 1945 ; les deux termes changent en effet progressivement de contenu ; cette mutation endogène affecte le lien qui unit la puissance et l'empire outre-mer. Dans le sens que lui trouve notre auteur, on peut le tenir pour performant en 1914, persistant et encore pertinent en 1938, mais il devient discordant à partir de 1945 au point d'inverser sa signification, la puissance se perdant par les colonies. Leur corrélation vaut en effet non par le fait même de l'expansion métropolitaine, mais par la nature de la relation impériale, métropole/colonies : c'est ce qui évolue suivant les idéologies dominantes comme suivant la conjoncture internationale.

 

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            En 1938, la France européenne exerce sa souveraineté outre-mer sur environ 12 millions [3] de km2 ; 107 millions de personnes possèdent sa nationalité. Intercontinental et inter-océanique, cet empire, par sa distribution géographique, a une apparence mondiale mais il est surtout eurafricain : plus de 10 millions de km2, soit 5/6e de sa superficie, sont en Afrique [4]. En termes de comparaison classique, il est le deuxième du monde, derrière l'empire britannique, et confère à sa métropole européenne une allure de puissance, de grande puissance territoriale et démographique. Mais cette projection sur l'étranger repose sur une arithmétique unitaire, admise par la communauté internationale qui reconnaît comme un tout français cet ensemble discontinu de territoires, dès lors qu'il est dans l'espace de souveraineté française et dirigé par la République, la métropole européenne. Son autorité est alors sans partage et absolue : d'abord, parce qu'elle, seule, représente l'empire vis-à-vis des autres États et donne sa nationalité aux populations qui l'habitent ; ensuite, parce que les territoires coloniaux et les États protégés, entrés dans sa souveraineté, demeurent en situation d'infériorité vis-à-vis de la métropole ; la subordination est maintenue délibérément et effectivement. Près des deux tiers des habitants de l'empire n'ont pas la citoyenneté française et sont des sujets de nationalité française, qui ne jouissent pas, de droit, des prérogatives civiques et sociales (droit de vote, accès à la fonction publique, éducation primaire, justice, etc.) afférentes à la citoyenneté. Les avatars de l'histoire contemporaine française ne l'ont attribuée, et souvent avec des restrictions pratiques dans son application, qu'aux vieilles colonies (Antilles et Réunion), qu'aux originaires des Quatre Communes du Sénégal et qu'à une fraction des habitants des cinq Comptoirs et de la Cochinchine.

            Cette inégalité, survivance historique, est une ligne de fracture entre la métropole et l'empire. De son acuité, dépendent à la fois l'unité de la souveraineté et la puissance réelle de la France. En 1938, elle est encore virtuelle.

            Survivance historique, cette inégalité procède du mode d'entrée du territoire dans la souveraineté française. Soit par coercition, soit par traité passé avec ses dirigeants alors en place, l'empire s'est constitué sans adhésion formelle de ses habitants. Celle-ci n'était assurément ni un droit, ni un usage tant sur leurs territoires que dans la pratique internationale, antérieurement du moins au XIXe siècle : la population suit le destin ou la volonté du prince. Mais la France a précisément combattu ce principe séculaire et promu celui de la souveraineté nationale, s'exprimant par la voie du référendum (ou par celle d'assemblées issues d'une élection au suffrage large, sinon universel) pour déterminer l'État de rattachement, et parfois son régime politique. Principes des nationalités et de leur auto-détermination ont sous-entendu la politique extérieure française, sous le Second Empire en particulier, mais toujours dans l'aire diplomatique euro-méditerranéenne. La IIIe République se veut, pour elle-même, championne de l'État national et démocratique mais oublie vite, passée sa première décennie d'existence, son idéal de citoyenneté égalitaire, tout juste esquissée pour ses possessions d'outre-mer. Avant 1914, l'inégalité de la relation impériale est bien établie ; la contribution de l'empire à la Grande Guerre est insuffisante, non pas à la supprimer, mais même à l'atténuer.

            Ainsi, la République, pour toutes raisons de calculs politiciens, de mentalités traditionnelles, d'immobilisme aveugle et satisfait, se prive, en reniant ses principes métropolitains, de renforcer dans l'empire sa souveraineté territoriale par la souveraineté nationale. Bien au contraire, elle préfère réduire par la coercition répressive les mouvements politiques et nationaux qui remettent en cause l'exercice de son autorité souveraine, soit pour la rejeter au nom de l'indépendance à recouvrer, soit pour revendiquer l'accession à l'égalité des droits avec la métropole, à la citoyenneté complète. La ligne de fracture dans la puissance impériale existe donc ; les nationalismes indigènes la concrétisent, essentiellement dans les États officiellement sous le régime du protectorat (Maroc, Tunisie, Annam) et a fortiori dans les territoires sous mandat, tels que la Syrie. Exception faite de l'Algérie, ces mouvements sont encore inexistants dans le reste de l'empire. Mais leurs manifestations, politiques ou insurrectionnelles, conservent, là où elles se produisent, une audience réduite, numériquement et géographiquement. Leur caractère local est d'autant plus accentué que l'écho international est faible, sinon nul. La métropole rétablit l'ordre et son autorité contre des émeutiers et des rebelles, tenus au fond pour circonstanciels et inexpressifs d'une aspiration profonde à une révision du lien avec la France. Quelques discours lyriques et quelques mesures de détail paraissent des apaisements suffisants et efficaces : de fait, la relation inégale subsiste en 1938, globalement acceptée ici, supportée, faute d'alternative, là. L'unité internationale de la souveraineté française n'est pas rompue ; la ligne de fracture qui se dessine n'est encore que virtuelle. Aussi, l'ensemble français conserve-t-il l'image de puissance mondiale à la France européenne, susceptible d'exploiter à son avantage le potentiel superficiaire et démographique de son empire. La corrélation de la grandeur internationale et de l'étendue des possessions extérieures, malgré les points de faiblesse apparus qui fragilisent la relation impériale, demeure pertinente à la veille de la guerre mondiale, dans l'ordre politique international.

 

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            Dans le domaine économique, l'empire concourt aussi à la puissance internationale de la France, en renforçant son poids national face aux autres États mais au détriment de sa capacité d'action en dehors de la souveraineté politique française. En effet, sa place dans l'activité commerciale et financière métropolitaine s'est accrue par rapport à 1913 : en francs constants le montant des échanges a presque doublé (de 1,7 à 3,3 milliards de F.F.) et l'investissement presque quintuplé (de 4,2 à 19,3 milliards de F.F.) [5]. La métropole s'intéresse donc maintenant plus à son empire, parce que la récession économique mondiale l'y incite : sa puissance se maintiendrait grâce à cet opportun refuge, faisant office de régulateur ou de modérateur pour un commerce extérieur, laminé par la crise. Cette séduisante logique, réjouissante pour les zélateurs de l'empire comme pour ses contempteurs, ne correspond pas à la réalité, sauf en faussant les critères.

            Le commerce impérial [6] ne change guère de valeur entre 1929 et 1938 : de 16 milliards en 1929, avec quelques oscillations qui le ramènent au plus bas à 12,5 milliards en 1932 et au plus haut à 19 milliards en 1936, il est à 15 milliards en 1938. Cette faible fluctuation d'un montant par ailleurs modeste contraste avec la chute verticale, – même assortie des correctifs sur la baisse des prix mondiaux –, qui caractérise dans le même temps les échanges avec l'étranger et qui est de 48 à 55 % suivant les modes de calcul. Où sont donc le transfert et le repli sur l'empire ? Dans le tour de passe-passe, dans l'imposture statistique, communément acceptée, – l'usage crée la bonne foi –, qui assimile ce commerce impérial au commerce avec l'étranger. La stabilité de celui-là associée à la décroissance de celui-ci dégage alors naturellement une place croissante de l'empire dans ce commerce prétendument extérieur ! Le voici occupant 28 % de ce faux ensemble, dans les années 1935-1938, ou 26 % des importations métropolitaines et 30 % des exportations en 1938 contre 13 % en 1913. Que ces proportions soient exactes pour les achats et pour les ventes effectués par la métropole, ne permet nullement d'en parler comme des importations et des exportations ; ce glissement sémantique est au centre de l'imposture qui est l'exact reflet de la mentalité et de la logique impériale : l'empire est français, en termes politiques, académiques et nationalistes ; il est étranger en termes économiques quand il s'agit de valoriser la position métropolitaine dans le monde !

            L'union monétaire de fait autour du franc, l'unité douanière quasi complète, la sécurité politique des commerçants et des financiers dans l'empire sont brusquement effacés, oubliés. L'empire est susceptible d'être, sans sourciller, donné comme le premier partenaire commercial (depuis 1928) de la France, devant le Royaume-Uni ou l'Allemagne, comme si les conditions des échanges avec ces deux partenaires étaient les mêmes qu'avec lui. Quel empire, au demeurant ? Près de la moitié du commerce s'effectue avec l'Algérie (jouissant de la franchise et desservie par un monopole français de transport par mer) : autre aspect de la supercherie du partenaire impérial. Est-ce à dire qu'il ne joue aucun rôle ? Certainement pas.

            Les achats de la métropole se font plus importants pendant les années de crise : de 6 milliards (1931-1932) et 11 milliards (1936-1937), mais 9 milliards en 1938, soit pour cette année, une hausse de moitié. De ce point de vue, l'empire aide la métropole, tout en y gagnant aussi d'être épargné par la crise. L'effet amortisseur joue ici dans le sens métropole-empire, au moins autant que dans le sens inverse, habituellement invoqué : il reste que le report éventuel des achats ne porte que sur 3 à 4 milliards de F.F. Or le commerce avec l'étranger en a perdu quatre fois plus depuis 1931 (et huit à neuf fois plus depuis 1929). De plus les ventes de la métropole diminuent régulièrement depuis 1934, (de 9 à 6 milliards) : la capacité d'absorption du marché impérial plafonne très vite, en l'état du développement socio-économique de l'empire et le seuil de saturation est le même qu'en 1913 ; la métropole assure environ 60 à 70 % du commerce de l'empire. Sans doute, dans les échanges réalisés pendant la crise, certaines branches d'activités métropolitaines placent-elles un peu plus de leurs produits dans l'empire qu'avant la crise et grossissent-elles le courant habituel du commerce des sucres, cotonnades, ciment et savons, sans oublier le symbolique et topique marché des bougies. Par là, l'empire assure la survivance, voire fortifie le développement de quelques secteurs productifs métropolitains qui, sans lui, eussent plus durement pâti de la récession. S'il a, comme avant 1914, soutenu le capitalisme métropolitain, l'empire n'y a contribué que dans un cadre politique intérieur et, dans les limites indiquées, n'a guère servi de régulateur et moins encore de relais au commerce extérieur, celui qui se fait, non pas seulement hors de métropole, mais hors de la souveraineté avec des partenaires également souverains.

            L'investissement impérial [7] ne conduit pas aux mêmes observations, bien qu'il soit, lui aussi, incorporé au montant des placements extérieurs, nonobstant la dissymétrie encore plus flagrante des risques courus. S'il est de 19,3 milliards de F.F. – 1914 (J. Marseille), il est équivalent à l'investissement extérieur, estimé à 16,5 milliards (M. Lévy-Leboyer) ou 18,5 milliards (OECE, 1950). Le changement est notable par rapport à 1914 où il en représentait 10 % = 4,2 milliards contre 40,8 milliards de F.F., (dans la statistique englobante de 45 milliards, on les compte pour 9,3 % de ce faux ensemble). D'abord, le reclassement de ces milliards de l'empire dans la souveraineté politique affecte substantiellement la présence financière française à l'étranger, à la différence de 1914 (où le passage de 45 à 41 milliards ne changeait rien à la position internationale de la France). L'illusion d'un portefeuille extérieur de niveau semblable en 1914 et en 1938 se dissipe : ces placements extérieurs sont de plus de moitié moins élevés en 1938 qu'en 1914. En second lieu, cette élévation des placements impériaux montre que des liquidités financières existaient et qu'elles se sont portées sur l'empire plutôt que vers l'étranger : un choix du moindre risque plutôt qu'une contrainte exercée par une carence d'appels extérieurs ou par une politique gouvernementale ; l'investisseur privé, alors prépondérant (l'investissement public recule de 70 à 25 % du total pendant l'entre-deux-guerres), hésite à se réengager en Russie soviétique et tempère, quand il ne les a pas encore repliés en 1938, ses placements sur les marchés de l'Europe danubienne et balkanique. L'empire apparaît ici comme un refuge financier et la question serait alors de la discordance, jusqu'au découplage, des évolutions du commerce et des placements.

            En 1938, l'empire participe inégalement à la grandeur de la France : par sa projection territoriale dans le monde, comme par sa relative homogénéité dans un rapport inégalitaire avec la métropole, il pousse celle-ci au rang des Grandes Puissances, mais, par sa contribution commerciale et financière, il n'élargit nullement l'expansion française à l'étranger mais uniquement le marché national : en ces années de crise, fortifier la France européenne était déjà un apport à sa puissance propre. La Deuxième Guerre mondiale révèlera le potentiel de cette réserve de puissance internationale que recelait l'empire.

            Les indigènes des territoires de l'empire n'ont aucune part à la défaite militaire de la métropole en 1940. L'armistice de juin qui divise son territoire, consacre aussi la séparation avec l'empire, dans le droit fil de la relation inégale qui l'unit à la métropole. Certes l'Allemagne eût été fort en peine d'en exiger l'occupation mais elle n'en obtient pas même l'usage à d'éventuelles fins stratégiques (les accords de Paris, en 1941, le négocient pour la Syrie). L'empire se trouve partiellement neutralisé vis-à-vis de l'Allemagne et de ses alliés, l'Indochine tout particulièrement avec les accords conclus avec le Japon. Mais cet état est fragile et dépend de l'attitude des autres belligérants. Dans la relation franco-allemande de 1940, l'empire constitue, comme la flotte, une réserve potentielle de puissance française, que la faiblesse du gouvernement central devant son vainqueur empêche d'utiliser. Cet effondrement politique et militaire de la métropole pourrait libérer les forces contestataires et indépendantistes de l'empire et mettre à jour la ligne de fracture encore latente. Or il n'en est rien et la divine surprise demeure un apanage métropolitain. Les nationalismes choisissent la trêve, au Maghreb sinon en Indochine. Le loyalisme des populations de l'empire limite la révision du lien impérial à un dialogue qui exclut, de fait, le recours à un tiers, temporairement plus fort en Europe que la métropole. Aussi les territoires suivent-ils leurs autorités administratives, qu'elles soient fidèles au gouvernement de Vichy, ou qu'elles fassent sécession en ralliant la France libre qui y trouve alors des combattants, des ressources et un espace de souveraineté.

            Si l'empire était, pour la France de Pétain en 1940, une source de puissance passive, pour la France libre de de Gaulle, il en est une de puissance active et tout d'abord pour reprendre les combats : Car la France n'est pas seule ! … Elle a un vaste empire derrière elle … Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. (Appel du 18 juin). Par l'empire, de Gaulle donne une assise territoriale dans l'espace de souveraineté français à son mouvement de dissidence qui y gagne une certaine autonomie vis-à-vis de ses alliés britannique puis américain et, par là-même, une crédibilité politique paradoxalement plus grande que celle des gouvernements légaux en exil à Londres. De Brazzaville (octobre 1940) à Alger (1943), en passant par le bataillon de marche du Tchad, l'empire africain permet à de Gaulle de rentrer dans la guerre (Bir Hakeim), de promouvoir son mouvement en gouvernement provisoire et de s'imposer internationalement comme le représentant de la souveraineté de la République française [8]. Sans ce vecteur, et mieux encore sans l'utilisation de cette dimension extra-européenne, – car la Belgique et les Pays-Bas en possédaient une aussi –, la France n'aurait pu se rétablir en 1945 à son rang de Grande Puissance, à parité, au moins formelle, avec les grands vainqueurs anglo-saxons et soviétiques (participation aux signatures des capitulations allemande et japonaise ; membre permanent originaire au conseil de sécurité de la future ONU, etc.). On conçoit alors que cette expérience exerce une contrainte décisive sur les mentalités politiques de l'immédiat après-guerre.

            La discordance entre la métropole et l'empire s'approfondit quasi naturellement, par inertie. Pour celle-là, prévaut l'opinion que le régime constitutionnel de la IIIe République doit être changé [9] mais, pour celui-ci, ne s'impose pas la nécessité de réviser fondamentalement son lien de rattachement : de même que la victoire de 1918, obtenue avec les institutions de 1875, n'appelait pas qu'on les modifiât en dépit des transformations engendrées par la guerre, de même la victoire de 1945, obtenue avec le concours d'un empire subordonné et subalterne, n'exigeait pas d'abroger cette inégalité, qui s'était finalement révélée si fructueuse. Chacun croit de l'intérêt national de maintenir l'état antérieur de subordination impériale, sous peine de perdre cette puissance internationale, dont on se persuade qu'elle conserve les mêmes critères, en dépit des évolutions pourtant visibles dans les empires britannique et néerlandais.

            De cette même ligne de conduite relèvent l'écrasement de l'insurrection algérienne de mai 1945, l'envoi du corps expéditionnaire en Indochine en octobre 1945, la répression du soulèvement malgache en 1947, mais aussi la construction en trompe-l'œil de l'Union française. Toujours il s'agit de conserver à la métropole la direction absolue des territoires outre-mer, en leur concédant le minimum d'égalité juridique et politique, et si possible par des institutions décoratives ou fantomatiques. La guerre n'a laissé place à aucune rupture, du côté métropolitain, avec la perception du lien impérial des années 1930, bien au contraire et en dépit du changement de vocabulaire. L'Union française est la quatrième puissance du globe ; c'est à l'outre-mer que la France doit d'être une puissance de premier plan et elle ne le demeurera que si elle consolide son unité organique avec ses territoires extérieurs, lit-on dans le bulletin intérieur de la SFIO [10] en octobre 1946. Gaston Defferre s'exprime en des termes semblables en novembre 1953 à l'Assemblée nationale : La France sans l'Union française ne serait plus une nation d'importance mondiale [11]. Cette idée n'est pas qu'une vue de la classe politique, elle est enseignée : le manuel de géographie des classes terminales des lycées, édité de 1948 à 1957 dans la collection Demangeon, dans son chapitre sur l'Union française, grande puissance mondiale écrit : la France reste une Grande Puissance grâce à ses territoires d'outre-mer [12]. Le problème était alors de constituer cette unité organique face au monde extérieur, tout en y maintenant l'inégalité interne.

 

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            La réussite de cette acrobatie était beaucoup plus difficile qu'auparavant, car le principe égalitaire avait fait du progrès dans l'esprit public et la possibilité de flouer les indigènes qui avaient combattu avec la France libre, comme on avait finalement réussi à le faire avec les combattants noirs après la Grande Guerre, était moins assurée. La métropole devait plus à l'empire en 1945 qu'en 1919 et avait en quelque sorte une dette envers lui. Déjà les habitants de l'empire avaient participé à l'élection de la première Assemblée nationale constituante en 1945 et des élus d'outre-mer, d'Afrique noire en particulier, y siégeaient [13]. Le 7 mai 1946, l'un d'eux, Lamine-Guèye, député du Sénégal, avait fait voter une loi attribuant la citoyenneté française à tous les habitants de l'empire et la Constitution de 1946 en avait consacré le principe en même temps qu'elle instituait l'Union française (titre VIII). Un progrès formel (théorique ou rhétorique) considérable est ici accompli dans la révision de la relation impériale, tout au moins par le changement du vocabulaire qui la désignait.

            La France forme avec les pays d'outre-mer une Union française, fondée sur l'égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race, ni de religion. On peut lire ce libellé comme l'expression du rôle directeur, sinon exclusif, de la France dans cette création, par-là unilatérale. Au regard du passé, cette primauté s'explique et, par suite, la décision de changer le rapport d'inégalité impériale en égalité dans l'Union française relève de ce pouvoir. Mais on demeure toujours éloigné du principe de la souveraineté nationale, issue des populations vivant dans ces pays d'outre-mer. Un clivage subsiste, certes atténué formellement, entre la République française et les territoires d'outre-mer : il est maintenant celui d'un tutorat : la France entend conduire les peuples, dont elle a pris la charge, à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires. Le volontarisme métropolitain s'affirme là aussi, tant dans la décision du changement des rapports que dans la définition de leur évolution prospective : compte tenu de la valeur qu'on confère à l'outre-mer dans la puissance internationale de la France, celle-ci ne peut envisager de finalité qu'à l'intérieur de sa souveraineté politique et sous sa direction : l'objectif est la décentralisation, poussée éventuellement jusqu'à une autonomie administrative régionale, mais non l'autodétermination, impliquant le choix de l'indépendance, ni même le self-government à connotation politique. Cette limite à la mutation, imposée par le concept de la puissance, n'a cependant pas la même portée dans l'ensemble de l'ex-empire, aux statuts divers à raison des conditions et des actes officiels, qui les avaient fait entrer dans la souveraineté française. Le rapport inégal, découlant d'une égalité de principe, loin d'oblitérer la ligne de fracture virtuelle en 1938, lui donne en 1946 une actualité d'acuité croissante.

            Dans le droit comme dans les faits, l'Union française matérialise déjà cette discordance et atteint d'emblée la limite de son évolution avec les États associés : ce sont des protectorats (Tunisie, Maroc, Cambodge, Laos, Vietnam) ; ils recouvrent, par cette formulation unilatéralement décidée par la France, une liberté théorique d'action, comme États, mais ils récusent cette association, immédiatement (Maroc, Tunisie) ou peu après (Cambodge, Vietnam) : le Haut Conseil de l'Union, censé les réunir avec la France, demeurera une fiction (il n'aura que trois sessions de 1951 à 1953). Outre les territoires associés du Togo et du Cameroun, aussi distingués en raison de leur statut international, géré maintenant par l'ONU, les territoires intégrés dans la République sont fort éloignés de l'égalité civique que ses habitants pouvaient attendre de leur promotion à la citoyenneté française. À la brutale division citoyen – non citoyen, s'est substituée une plus subtile distinction entre les citoyens, essentiellement ceux des territoires africains. La création des DOM (19 mars 1946) officialise en effet, pour la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane, une assimilation aux départements métropolitains, déjà ancienne dans le domaine électoral (institutions locales et Parlement). En revanche, en Algérie et en Afrique noire et malgache, un code électoral délibérément broussailleux multiplie les obstacles administratifs à l'exercice du droit de vote, et surtout ce suffrage, voulu le plus restreint possible, se pratique dans le cadre du double collège. Même limitée, la parité civique débouche sur une disparité institutionnelle, destinée à garder à la communauté métropolitaine (ou d'origine européenne) une place au moins égale à celle de la communauté indigène, numériquement largement supérieure.

            Par-là, se marque la continuité de l'esprit impérial discriminateur, et hégémonique car ce système contredit même l'intention décentralisatrice de la constitution, impliquant l'entrée croissante des indigènes des territoires dans leur gestion. Par contre, à l'échelon du Parlement, on comprend bien que la loi du nombre, jointe à la dispersion géographique, incline la métropole à la contourner. À suffrage égal pour les Français de métropole et les citoyens des territoires d'outre-mer, près de la moitié du corps électoral serait extra-européen, africain en majorité : certes elle représenterait les populations d'un espace vingt fois supérieur à celui de la métropole [14], mais géopolitiquement motivées par des aspirations différentes. La politique générale de la France, d'abord européenne, se trouverait ainsi au mieux arbitrée, sans doute dirigée par une majorité parlementaire, tributaire des élus africains. L'effet pervers de l'égalité et de la démocratie, reines en métropole, conduirait à renverser sa prépondérance et à en faire la colonie de son ex-empire [15].

            Avec les territoires d'Algérie et d'Afrique noire, la gestion politique et administrative est minée par la contradiction fondamentale entre les principes et les conséquences de leur mise en œuvre. La fracture en devient plus aiguë et plus complexe : plus aiguë, à raison de la critique croissante par les populations (entendons leurs élites politiques nouvelles) de l'inégalité de fait, et de la disparition des États associés, rendus à l'indépendance (1954-1956) ; plus complexe, parce qu'elle passe maintenant aussi à travers la classe politique et la société de la métropole, partagées entre l'envie de garder la souveraineté outre-mer et la tentation de s'en séparer, dès lors que la lutte pour son maintien coûte visiblement cher en hommes et en capitaux (guerres d'Indochine, puis d'Algérie).

            Au début des années 1950, – 1952 sans doute –, s'accomplit, hors du milieu administratif informé [16], la prise de conscience du fardeau colonial. Les inconvénients d'un outre-mer, générateur de guerres coloniales ou aspirateur sans terme prévisible de milliards de francs, toujours insuffisants [17], finissent par ternir les avantages qu'il procure : un gain de devises par l'union monétaire de la zone franc, gérée par Paris, un commerce facilité dans cet espace économique, continuateur de l'empire et d'un montant presque égal à celui des échanges avec l'étranger (auquel on l'assimile, évidemment), un palmarès avantageux dans le classement international des différentes productions végétales et minérales. Néanmoins, jusque 1958, la décolonisation s'accomplit plutôt par la violence que par la négociation avec une métropole consentante ; celle-ci s'y résigne par dépit et en déplorant son incapacité logistique et financière à l'empêcher : c'était pourtant le signe de la rupture de puissance.

            La France d'outre-mer, à partir du moment où certains de ses territoires à plus ou moins forte minorité européenne s'insurgent contre leur subordination ou, à un autre stade, engagent une guerre ouverte pour leur indépendance, cesse, par elle-même, d'être un facteur de puissance, mais devient bien plutôt cause d'affaiblissement et de rétrogradation ; la croissance de la métropole est privée des investissements, placés outre-mer, et est grevée par les pertes inhérentes aux opérations militaires, lesquelles fixent les armées dans des combats qui retardent leur modernisation et paraissent politiquement obsolètes. L'indépendance et la vulnérabilité françaises en sont altérées : la guerre d'Indochine resserre la dépendance envers les États-Unis, mais de petits États peuvent aussi découvrir la vulnérabilité française, telles l'Égypte et la Tunisie. Ainsi, se discerne une corrélation entre le déclin de la puissance française et la réduction de sa souveraineté outre-mer depuis 1946, mais, comme pour la situation antérieure, ce rapport ne s'établit pas d'abord sur une réalité physique, superficiaire et matérielle, mais sur un comportement humain, qualitatif et politique. À l'acceptation ou à la tolérance du lien impérial qui naguère apportait un surcroît de puissance internationale a succédé une protestation, poussée parfois jusqu'au refus absolu de ce lien par trop inégal. La rupture de l'unité interne, pouvant aller jusqu'à la sécession, est désormais réalisée, mais, fait nouveau, cette fracture affecte aussi l'homogénéité de la métropole.

 

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            Les gouvernements de la IVe République ne parviennent pas à maîtriser ces tensions. Ils n'ont ni la crédibilité politique, ni même la possibilité constitutionnelle, pour effectuer eux-mêmes, – et a fortiori pour faire admettre par l'électorat métropolitain –, la révolution conceptuelle inéluctable, car elle est inhérente au renouvellement des rapports internationaux et des fondements de la puissance. De cette mutation ambiante et de plus en plus pressante, la IVe République subit la contrainte, passivement et y cédant au besoin sous le coup d'une défaite (Indochine), accueillie paradoxalement comme un soulagement et dont la conclusion, – le fait n'est pas coutumier –, renforce la popularité et son négociateur. La décolonisation est, en effet, traitée essentiellement, sinon uniquement, comme un enjeu de politique intérieure, un problème de souveraineté interne, et non comme un phénomène fondamentalement tout aussi international par son ampleur et par sa portée que l'avait été au XIXe siècle la colonisation.

            Les événements dessinent pourtant la trajectoire de l'Union française, quelque désir que l'on ait qu'elle soit différente ; l'indépendance des États d'Indochine (1954) puis du Maghreb (1956) fait disparaître tout un pan constitutionnel de l'Union. La guerre est alors engagée en Algérie contre les indépendantistes musulmans : elle n'est ni un ancien État, ni un État associé, ni un TOM, bien qu'on y applique le système du double collège ; elle n'est partie intégrante de la République que territorialement et, vis-à-vis de la métropole, son identité ne concerne politiquement que la minorité, certes nombreuse, de souche européenne qui l'habite. La IVe République choisit d'y défendre la continuité du statut inégal et de combattre la sécession, au moment où elle prend l'initiative de rendre à l'Union indienne [18] les quatre comptoirs restés français (1954-1956) et de promouvoir l'égalité civique dans les TOM, singulièrement pour ceux d'Afrique noire, en instaurant le collège unique et le suffrage universel (masculin et féminin) pour toutes les élections (1956). Cette loi-cadre Defferre marque assurément une étape dans la prise de conscience politique française et dans la reconquête de la maîtrise de l'évolution des liens avec l'outre-mer ; elle est cependant un réaménagement interne de l'exercice de la souveraineté ; la décentralisation qu'elle institue à l'échelon local, ne pose pas la question de l'appartenance à la souveraineté française, et suppose l'adhésion des populations à ce postulat ; la loi est d'ailleurs faite pour différer ou neutraliser cette mise en cause.

            La crise algérienne que ne pouvait évidemment conjurer la loi-cadre de février 1958, – un spécieux montage combinant le double collège et le collège unique et de mise en œuvre différée –, provoque par boomerang la crise institutionnelle de mai 1958, d'où sort la Ve République. Ce changement de constitution renouvelle fondamentalement les rapports de la métropole avec l'outre-mer, et simultanément la structure de la puissance internationale française.

            Le principe de la souveraineté nationale, exprimant par le vote référendaire l'acceptation ou le refus des populations de faire partie d'un même État et d'être régis par un système politique déterminé, s'élargit enfin de la métropole, où il s'appliquait depuis 1945, aux régions d'outre-mer, DOM et TOM. La République française, multiterritoriale, y trouve l'homogénéité tangible qui lui faisait défaut et l'adhésion des territoires à l'organisation commune de la Communauté qui procède de ce vote, reconnaît sans ambiguïté le leadership français, dès lors que son rejet conduit sans conflit préalable à une indépendance immédiate (choix de la Guinée-Konakry). Ce libre choix, que n'impliquait aucunement la loi-cadre de 1956, met un terme à l'ancienne relation de dépendance, demeurée, malgré ses amendements, de nature impériale. Un plan nouveau de relations est ainsi atteint, comportant sa propre dynamique et générant une nouvelle forme de diplomatie.

            En deux étapes accélérées, la Communauté de quatre-vingt-deux millions d'habitants, dont de Gaulle saluait la formation lors de la première et unique séance de son Sénat, le 16 juillet 1959, se dissout de facto, en jouant le rôle de sas sur l'indépendance : en juillet 1960, quatorze républiques d'Afrique noire et de Madagascar ont accédé à l'indépendance et douze d'entre elles (Mali et Togo exceptés) sont liées à la France par des accords de coopération multiforme. La République française exerce alors sa souveraineté sur 716 000 km2 et compte 48 millions d'habitants ; elle est pour 5/7e européenne [19]. Comparée à 1938, elle couvre 15 fois moins d'espace et concerne 2 fois moins d'habitants : en est-elle pour autant deux fois ou quinze fois moins puissante et la disparition de sa dimension impériale, qui concourait à son rang de Grande Puissance en 1938 en a-t-elle fait une Petite Puissance, telles naguère l'Autriche ou la Turquie, successeurs d'un empire disparu ?

 

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            La corrélation entre l'empire extérieur et la grandeur de la métropole, parce qu'elle le traitait et en jouissait comme d'un bien annexe, a perdu sa pertinence, dès lors que cette possession extra métropolitaine a cessé d'être passive, résignée à son état de subordination ou consentante. Le refus métropolitain de convertir le lien inégal en rapport paritaire, dans une structure unitaire ou fédérale, a élargi la ligne de fracture potentielle, puis réelle, jusqu'à la rupture ; il renforçait chez les populations indigènes la foi dans une autodétermination à la française, leur donnant un État national, distinct d'une métropole qui ne cessait de leur exprimer leur différence avec elle, leur extériorité. La résistance opposée à ce développement logique a dégradé la puissance française. La perte du rang de Grande Puissance, même de second ordre en 1945, et dont la démonstration est patente en 1956, n'est certes pas exclusivement imputable à ce débat impérial, mais, vis-à-vis du monde international, ces conflits de décolonisation, – dans notre perspective, de réajustement de l'espace de souveraineté –, ont affaibli la position de la République.

            De cette perception consciente avant 1958, a pu surgir l'idée d'un regain de puissance par abandon de cet outre-mer insatisfait, ou rebelle, et toujours coûteux : le complexe hollandais, suivant la formule de Pierre Moussa, point au début de 1956. Mais l'hypothèse est économico-financière : un recentrage sur l'économie ex-métropolitaine des flux qui irriguaient l'outre-mer. Le modèle de croissance des États sans empire, comme l'Allemagne fédérale ou le Japon, commençait aussi à militer dans ce sens. Ce n'est pourtant pas entièrement dans cette voie que s'engage la Ve République.

            Certes le désengagement en Afrique permet un repli militaire et une réorientation stratégique, avec l'adaptation corrélative de la composition et des missions des forces armées. Certes, il ranime l'activité commerciale et financière, en lui enlevant une partie, politique et administrative, de sa protection lénifiante et en la poussant sur le véritable marché étranger, singulièrement celui de la Communauté européenne à Six. Certes, il substitue à des chefs de territoires des gouvernements souverains, négociant sur pied d'égalité politique et ayant voix égale à l'ONU. Mais cette situation nouvelle n'annihile pas une présence internationale qu'elle transforme en adaptant ses formes d'action aux exigences nouvelles. Il apparaît aux plus puissants que leur avenir, leur salut et les possibilités de leur action mondiale tiennent à leur propre développement et à la coopération des pays naguère colonisés, beaucoup plus qu'à des dominations imposées à des allogènes, déclare le général de Gaulle le 11 avril 1961 ; sa conclusion lapidaire est connue : c'est un fait : la décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique.

            L'étendue de la puissance demeure couplée à l'ampleur de la projection dans le monde de l'État considéré, mais celle-ci ne se mesure plus en terme de domination territoriale et démographique, mais de responsabilités susceptibles d'être revendiquées et assumées, dans leurs conséquences politiques et stratégiques. La présence et l'action extérieures sont ainsi déterritorialisées et gérées dans un cadre classique de diplomatie paritaire bi ou multilatérale : ce qui rend une liberté dans l'engagement français mais le soumet, en contre-partie, aux aléas de la souveraineté des partenaires.

            Grande Puissance intercontinentale, la France ne l'est plus au tournant des années 1960. Superpuissance polyvalente, elle ne peut l'être auprès des États-Unis et de l'Union soviétique. La République française, européenne par son histoire et par son assiette géographique, est néanmoins inter-océanique et sa dimension outre-mer, pour réduite qu'elle soit, est alors soutenue par ceux qui la lui donnent ; son concept stratégique, en élaboration, conjointement à la réalisation de sa nouvelle puissance militaire, a une visée mondiale et, pour l'heure, une capacité probable à l'assurer. C'est là plus que le potentiel d'une Petite Puissance. Dans la conjoncture des années 1960, peut-on situer cette reconversion de la puissance historique de la France à un autre rang que celui d'une Moyenne Puissance ?

 

  DÉBATS SUR LES EMPIRES FRANÇAIS ET BRITANNIQUE

 

Jacques Chatelle : La difficulté de la définition de la moyenne puissance se révèle dans la variété des termes employés dans les débats : superpuissance, grande puissance, moyenne puissance, petite puissance, non-puissance, puissance mineure, puissance neutralisée, puissance brisée, puissance bridée. On a aussi situé la puissance dans l'espace mondial ou géographiquement circonscrit : l'Afrique, l'Europe, et on a dégagé une relativité de la puissance avec, notamment, le cas de l'Algérie : grande puissance maghrébine, moyenne puissance arabe, petite puissance mondiale. La volonté de puissance par la projection extérieure d'une certaine image militaire, économique, humanitaire, culturelle, est peut-être moins un critère (car elle est commune à tous les États) de sa capacité de rayonnement dans l'espace, la moyenne puissance ne pouvant la manifester que dans un espace restreint, ni mondial donc, ni étroitement limité.

 

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Marc Michel (à John Keiger) : Les milieux dirigeants étaient-ils conscients en 1914 des risques et des responsabilités mondiales de la puissance britannique, et les membres du Commonwealth percevaient-ils l'Empire comme un facteur de leur propre puissance ?

 

Marc Michel (à Christopher Andrew) : Si la chute de Singapour a été le tournant qui a fait prendre conscience à l'Angleterre de la fragilité de sa puissance, quand, à l'extérieur, s'en est-on rendu compte ?

 

John Keiger : La faiblesse du Commonwealth était parfaitement perçue, et nombre de commissions se préoccupaient de son avenir. On préconisait alors de demander aux nations les plus riches du Commonwealth une contribution financière à la défense britannique, et c'est précisément cette perspective qui amenait le Commonwealth à ne pas trop souligner les faiblesses pour différer la contribution.

 

Christopher Andrew : La prise de conscience extérieure est immédiate. La chute de Singapour a brutalement révélé la réalité de la puissance japonaise qu'on sous-estimait systématiquement jusque dans le détail. On ne redoutait pas d'attaque aérienne de Singapour parce qu'on croyait les pilotes japonais myopes et incapables de voler la nuit, et auparavant, quand eut lieu l'attaque de Pearl Harbor, Mac Arthur se disait convaincu qu'il ne pouvait s'agir de Japonais mais de pilotes mercenaires blonds.

 

Gerd Krumeich : L'insuffisance industrielle britannique en 1914 est palliée par la capacité financière qui permet un renouveau industriel après la Grande Guerre, qu'elle avait concouru à financer.

 

John Keiger : On tenait en 1914 la Grande-Bretagne pour une grande puissance technologique, tout à fait capable de transformer son industrie en industrie de guerre ; or ce n'était pas possible sauf en rapatriant les capitaux investis à l'extérieur. Ceux-ci manquaient finalement avant la guerre à une industrie qui avait besoin de se revitaliser.

 

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Yves-Henri Nouailhat : Le Canada, satisfait de son statut de dominion dans l'Empire, puis dans le Commonwealth, souhaite et obtient un certain rééquilibrage de ses capacités en matière extérieure. Il conclut des traités de commerce à la fin du XIXe siècle, il signe le traité de Versailles et progressivement accède à une indépendance complète dans les affaires internationales. La constitution d'un ministère des Affaires étrangères en 1931 en est la manifestation. Les dirigeants canadiens, tout en restant dans le Commonwealth, ne veulent pas dépendre de décisions londoniennes mais prendre part à leur élaboration.

 

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Jean Delmas (à Jean-Claude Allain) : Les lézardes de l'Empire affectent aussi l'organisation de la défense en 1938. Comme l'Asie du Commonwealth, l'Indochine française est vulnérable parce que sa défense n'est pas préparée et en définitive est laissée à l'initiative du commandant supérieur en cas d'attaque japonaise.

 

Jacques Chatelle : L'amiral Castex avait même proposé d'échanger l'Indochine contre le Nigéria britannique pour compléter l'Afrique noire française.

 

Jean-Claude Allain : Cette carence de la défense en Asie a même des racines très lointaines et un champ plus étendu encore. L'ordre de priorité des points d'appui de la marine à fortifier en 1898-1902 et le dégagement effectif des crédits montrent que, jusqu'à la veille de la guerre, cap Saint-Jacques vient en troisième position après les bases africaines et que Dakar est la première priorité après 1930. Rien n'est alloué pour les établissements du Pacifique ; Nouméa est placé toujours en dernière position, ce qui assure ainsi le caractère totalement fictif du projet. Les liaisons entre la métropole et ces régions confirment ce désintérêt. Les communications télégraphiques empruntent les réseaux de câbles anglo-américains. La première liaison aérienne française desservant Saïgon date de 1931. L'orientation de la France est atlantique et africaine, en appliquant le slogan de Reclus : lâchons l'Asie, prenons l'Afrique. La France dès 1914 devait opérer des choix réels sous la dissimulation de programmes et, sans se l'avouer clairement, sa dimension de grande puissance était déjà moins grande et, sans doute, plus proche de celle d'une moyenne puissance.

 

Marc Michel : En 1938 l'Empire est déjà pour la France un facteur de faiblesse d'autant plus grande que l'option sur le bloc eurafricain n'était pas suivie de moyens de communications et de liaisons susceptibles de faire une entité fiable pour la défense nationale.

 

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Georges-Henri Soutou : Lors d'une cérémonie de transfert de souveraineté en Afrique anglaise, tout s'est déroulé comme le décrit Christopher Andrew, à un détail près, noté par l'ambassadeur Jean-Marie Soutou : une minute avant qu'on amène l'Union Jack, les projecteurs s'éteignent et la foule ne voit pas la descente du drapeau.

 

Georges-Henri Soutou (à John Keiger) : Dès 1914, l'inquiétude de certains dirigeants britanniques sur la pérennité de l'Empire ne conduit-elle pas aux idées de Chamberlain et à la préférence impériale ?

 

Georges-Henri Soutou (à Christopher Andrew) : Premièrement, est-ce vraiment la hantise du Japon qui a conduit l'Angleterre à la politique de Munich ? N'y aurait-il pas aussi d'autres causes proprement européennes ? Deuxièmement, l'organisation des services britanniques n'a-t-elle pas rendu service aux Soviétiques du fait de certaines pénétrations fâcheuses, test, il est vrai, de l'intérêt suscité par les dits services.

 

Georges-Henri Soutou (à Jean-Claude Allain) : La loi-cadre Defferre n'est-elle pas, en 1956, le dernier grand projet impérial ?

 

John Keiger : La pérennité de l'Empire ne pouvait être assurée par les moyens militaires en 1914. Suivant le stratège Liddell Hart, l'Empire britannique constituait le plus grand exemple historique de surextension militaire, ce qui interdisait en cas de guerre européenne la défense de ses positions les plus lointaines, mais qui empêchait aussi l'emploi maximum du potentiel militaire parce qu'il était dispersé dans le monde.

 

Christopher Andrew : Premièrement, il est évidemment impossible de ne donner qu'une seule explication à la politique d'apaisement en 1938, mais l'état-major britannique avait pleinement conscience de son incapacité à faire face simultanément à une crise européenne et à une défense contre le Japon en Asie. Parmi les autres éléments d'explication, il en est un, peu connu, et qui relève encore du renseignement. En mai 1938, le Premier ministre Chamberlain a appris qu'Hitler allait envahir la Tchécoslovaquie et l'a mis en garde contre cette initiative. L'invasion n'a pas eu lieu parce qu'Hitler n'en avait pas l'intention à ce moment-là, mais Chamberlain en a déduit que c'était par suite de son avertissement. Cette conviction éclaire son attitude conciliante à Munich ; il était persuadé qu'Hitler ne pourrait supporter ce qu'il pensait être une seconde humiliation semblable à celle de mai. Deuxièmement, les liens entre les services de renseignements anglais et soviétiques procèdent du recrutement dans les universités, méthode suivie par de nombreux pays pour leurs propres services, mais aussi suivie par des services étrangers. Pendant l'entre-deux-guerres, l'ancêtre du KGB a commencé à recruter à Cambridge cinq ans avant le MI 5 et le MI 6, mais ensuite tout a changé ; les vraies taupes ne sont plus des taupes de Cambridge au service du KGB, mais des taupes du KGB au service de l'Angleterre ; on l'a vu récemment avec le chef de la station de Londres qui travaillait pour Londres depuis treize ans.

 

Jean-Claude Allain : La loi-cadre de 1956 est bien en effet la dernière tentative de la IVe République pour restaurer une unité intérieure impériale et éviter son éclatement, par un aménagement de la Constitution de 1946, aménagement dont la constitutionnalité a, du reste, été discutée. La suppression du double collège au profit du collège unique en Afrique noire instaurait une égalité civique avec le régime métropolitain, mais à l'intérieur de chaque territoire et non de l'ensemble de l'Union française. Cette étape ultime d'égalisation n'a été franchie qu'en 1958 avec l'adoption de la Constitution du 4 octobre ; le vote exprime la volonté ou le refus des populations de rester dans la République française ou dans la communauté, ce qui ne leur était pas demandé auparavant. Assurément la loi Defferre a réduit la discordance, sans la supprimer, ni en prévoir la suppression ; elle tendait à maintenir, à travers cette Union française, une importance mondiale à la France : le propos de Gaston Defferre, cité dans la communication, l'indique clairement.

 

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Dimitri Kitsikis (à John Keiger) : Depuis le XVIIe siècle, la puissance britannique qui était mondiale, reposait sur le rôle qu'elle s'était fixé d'être l'arbitre de l'équilibre européen. La condition était de ne pas s'engager militairement sur le continent. Or, elle l'a fait en 1914. N'est-ce pas pour avoir trahi sa propre règle de jeu que la Grande-Bretagne a perdu sa puissance ?

 

John Keiger : Certainement, mais la Grande-Bretagne n'avait plus d'autre choix. À la fin du XIXe siècle, et comme la France du reste, elle n'a plus la capacité d'assurer seule sa sécurité en Europe contre les puissances continentales dominantes, elle a donc été obligée de contracter des alliances en prenant une participation militaire au conflit.

 

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Élisabeth du Réau (à Christopher Andrew) : Les décisions britanniques prenaient en compte l'Empire, mais en fonction des hypothèses de conflit envisageables sur trois fronts : allemand, italien, japonais, avec pour ce dernier la perspective d'une défaite rapide. Or, aucun dispositif vraiment sérieux pour former une coalition n'est mis en place avant la dernière crise tchécoslovaque de mars 1939.

 

Christopher Andrew : À partir du milieu des années 30, la menace japonaise est une préoccupation constante. Au PRO (Public Record Office), une liste des priorités établie par le MI 6, certainement sur les conseils du Foreign Office et des responsables de la défense, met en première place l'Allemagne, en deuxième place le Japon et seulement en troisième l'Italie, alors que se déroule la guerre d'Éthiopie. Il est du reste révélateur que le comité chargé de la défense en Angleterre s'appelle Haut Comité de Défense Impériale et soit donc sensible au danger japonais.

 

Guy Pervillé : L'imposture statistique que dénonce avec véhémence Jean-Claude Allain en matière d'investissements extérieurs et coloniaux, exprime au moins une vérité. La France n'a jamais considéré les colonies comme un territoire national, mais bien comme des possessions extérieures, donc exactement dans la tradition mercantiliste. Ce mode de présentation est très révélateur de cette conception fondamentale de l'économie. D'autre part, il permet d'utiles comparaisons avec l'Angleterre ou l'Allemagne. Enfin il ne dissimule pas que la croissance de la part impériale s'est faite au détriment de la position internationale véritable de la France.

 

Jean-Claude Allain : Cette véhémence procède d'un malaise devant l'exploitation des résultats du commerce extérieur français. Son deuxième rang mondial au début de la Troisième République s'établit pratiquement sans commerce impérial, faute de grand Empire colonial, mais ensuite on y incorpore ce commerce qui n'a rien d'extérieur, parce qu'il est privilégié, qu'il se pratique dans une même souveraineté et qu'il constitue vraiment un refuge. On ne peut sans malhonnêteté traiter d'une position internationale en incorporant dans la statistique des échanges extérieurs ceux qui se font à l'intérieur de la souveraineté. Que ce mode de calcul témoigne d'une mentalité de rupture entre métropole et Empire, c'est certain, et cette mentalité n'a pas disparu aujourd'hui, comme en témoigne par exemple le rapport de la Banque Française du Commerce Extérieur pour 1984 sur les échanges de la France avec les PVD, parmi lesquels on trouve la Martinique, la Guadeloupe, etc. ou, en 1985, la présentation parlementaire du coût des opérations extérieures des armées, ou, entre le Tchad et le Liban, paraît la Nouvelle-Calédonie. Cela étant, la mentalité est une chose, les statistiques en sont une autre, et ce sont celles-ci que vise la critique formulée et qu'on n'exprime guère habituellement.

 

Marc Auffret : Cette présentation statistique entretient aussi d'autres illusions de satisfaction. En incorporant dans l'aide aux PVD les crédits alloués aux DOM-TOM, on parvient à doubler la part de PNB officiellement consacrée à l'aide au développement. À la limite, on pourrait l'augmenter encore des aides budgétaires aux régions en crise, comme la Bretagne… (rires).

 

Jean-Claude Allain : Il reste qu'une vente réalisée par une entreprise du Nord en Auvergne est intérieure et que sa réalisation à Fort-de-France passe pour une opération extérieure alors qu'elle relève du marché intérieur.

 

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Victor Moralès-Lezcano : Le nationalisme indigène du Maghreb dans les années 30 : Étoile nord-africaine, comité d'action marocaine, etc. n'était-il pas plus qu'une menace virtuelle sur l'unité impériale française ?

 

Jean-Claude Allain : L'existence de ces mouvements est alors, par l'étendue de leur audience, insuffisante à rompre l'unité de souveraineté française qui apparaît encore supportée. La revendication d'indépendance qui la briserait ne se manifeste que tardivement, en 1938, et dans des fractions minoritaires. C'est pourquoi la ligne de fracture est qualifiée de virtuelle en 1938, mais il est certain que c'est là une faiblesse latente de la puissance française fondée sur l'Empire.

 



[1] Professeur à l'Université du Maine.

[2] Elle est d'un certain abbé Raboisson (Études sur les colonies et la colonisation au regard de la France) ; découvert par Agnès Murphy (1948) et cité par Henri Brunschwig, Mythes et réalités de l'impérialisme colonial français (1960), p. 27.

[3] Y compris les 185 000 km2 du mandat syro-libanais, où la souveraineté n'est que temporaire par délégation de la SDN et les colonies ex-allemandes sous tutelle du Cameroun et du Togo, soit 483 000 km2.

[4] En Asie : 741 000 km2 pour l'Indochine, 513 km2 pour les Comptoirs de l'Inde. Dans l'océan Indien : 618 000 km2, dont 606 000 km2 pour Madagascar ; dans l'océan Pacifique : 34 000 km2, y compris fictivement la moitié de la superficie des Nouvelles-Hébrides ; dans l'océan Atlantique : 4 000 km2 et les 90 000 km2 de la Guyane.

[5] M. Lévy-Leboyer, La position internationale de la France (1977) : ses propres analyses sur la capacité financière et les placements extérieurs (p.7-33 et 75-142, en particulier les pages 9-15, 25, 31, 79, 135) ; celle de P. Bairoch et de J.C. Toutain sur le commerce extérieur (p.37-74) d'A.S. Milward sur les placements à l'étranger (p. 299-311) et de J. Marseille sur l'investissement colonial pendant l'entre-deux-guerres (p.387-397). De ce dernier, le livre, issu de sa thèse, Empire colonial et capitalisme français (1984), ici, p. 106 et aussi J. Thobie, La France impériale (1880-1914), (1982), p. 66-67.

[6] Outre les références de la note précédente, les tableaux statistiques du commerce dit extérieur, établis par A. Sauvy, Histoire économique de la France entre les deux guerres (1965) t. 1, annexes, p. 474-476, 488 et par R. Delouvrier, La politique économique de la France … (Cours FNSP, 1957, t. 1).

[7] M. Lévy-Leboyer, A.S. Milward et J. Marseille, cités note 4.

[8] Cf. J.B. Duroselle, L'abîme, 1939-1945, (1982) et, dans la présente perspective, J.C. Allain, La politique extérieure du général de Gaulle de 1940 à 1944, Internationale Schulbuchforschung, 1987, (Braunschweig, Georg-Eckert-Institut).

[9] Première question du référendum du 21 octobre 1945, à laquelle répondent affirmativement 75 % des électeurs inscrits et 96 % des suffrages exprimés.

[10] Arguments et ripostes, 15 octobre 1946, cité par F. Lascaux dans sa thèse inédite de 3e cycle, La SFIO et la décolonisation de 1945 à 1951, (Université du Maine, 1986).

[11] 17 novembre 1953. Cité par J. Marseille, Empire colonial …, op. cit., p. 350.

[12] Manuel Hachette, rédigé par Perpillou, Meynier et L. François, chapitre LV, p. 623.

[13] Ce droit de vote avait été accordé aux non-citoyens, c'est-à-dire aux sujets de l'Empire par les Ordonnances du 17 et 22 août 1945, relatives à l'élection de l'Assemblée constituante. Il ne concernait pas le référendum du 21 octobre, ci-dessus évoqué.

[14] Avec l'indépendance de la Syrie et du Liban, et sans les États associés, la superficie de la souveraineté française reste de l'ordre de 10 millions de km2, toujours pour 9/10e en Afrique, avec une population de 30 à 35 millions d'habitants.

[15] Cette perspective déjà présente au début du siècle dans le débat colonial, de théorique, est devenue d'actualité sous la IVe République. En 1957, on la retrouve dans les critiques de Michel Debré : Ces Princes qui nous gouvernent (Allusion ici à la formule d'Herriot en août 1946).

[16] Suivant Charles-Robert Ageron, dans sa communication au colloque de Nice (1985) sur la vie et la mort des républiques.

[17] Ainsi le FIDES a investi 550 milliards de F.F. entre 1947 et 1956.

[18] Le rattachement de Chandernagor à l'Inde, suivant un traité de 1949, avait été approuvé par un référendum des habitants en 1951. La convention franco-indienne de 1954 pour les autres comptoirs ne fut soumise qu'à l'agrément des conseils municipaux ; le traité de 1956, qui confirme ce rattachement, ne fut ratifié par l'Assemblée nationale française qu'en juillet 1962.

[19] Avec les 551 000 km2 de la Métropole, la République française en comprend 33 400 en mer rouge et dans l'océan Indien (TFAI, Comores, Réunion, TAAF), 37 200 dans l'océan Pacifique (Polynésie, Wallis et Futuna, Nouvelle-Calédonie, Nouvelles-Hébrides alors comptées pour 11 860 km2, et pour mémoire Clipperton) et 94 100 dans l'océan Atlantique (Saint-Pierre-et-Miquelon, Antilles-Guyane). La population métropolitaine est alors de 46,5 millions d'habitants, celle de l'outre-mer de 1,6 millions, respectivement dans l'ordre géographique ci-dessus de 672 000, 246 000 et 676 000.


 

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