La moyenne puissance au XXème siècle

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LA POLITIQUE MONDIALE DU CANADA PENDANT ET AU LENDEMAIN DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE : LA NAISSANCE D'UNE MOYENNE PUISSANCE

 

 

Yves-Henri NOUAILHAT [1]

 

 

            Il n'est pas possible de parler de politique mondiale pour le Canada avant la Seconde Guerre mondiale. À Québec, un soir de juin 1912, Étienne Lamy, représentant de l'Académie française au premier Congrès de la langue française au Canada, terminait un discours officiel solennel par une péroraison vibrante qui débutait par ces mots : Canada, petite colonie d'hier, nation d'aujourd'hui, empire de demain. Le Canada n'est évidemment pas devenu un empire au sens conquérant du mot, mais il me semble que l'on peut dire qu'il est devenu depuis la Seconde Guerre mondiale une moyenne puissance.

            Dominion depuis 1867, ce n'est qu'au XXe siècle que le Canada acquiert peu à peu sa pleine indépendance sur le plan international [2]. Le Canada est représenté par une délégation distincte de celle du Royaume-Uni à la Conférence de la Paix en 1919 et signe le Traité de Versailles. Puis la déclaration Balfour (1926) et le statut de Westminster (1931) consacrent l'évolution amorcée depuis 1919 : le Canada se voit confier la pleine maîtrise de ses affaires extérieures. Ottawa ouvre une ambassade à Washington en 1927 puis dans les mois suivants à Paris (1928) et à Tokyo (1929), tout en continuant à être représenté à Londres par un Haut Commissaire. En 1939, le Canada entre en guerre une semaine après l'Angleterre par une décision souveraine de son Parlement, à la différence par exemple de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande qui se considèrent en guerre par la seule déclaration de la Grande-Bretagne.

            Il n'empêche que, pendant toute cette période de l'entre-deux-guerres, la politique extérieure du Canada reste modeste et discrète. Le service diplomatique canadien ne comprend encore en 1939 que 108 personnes à Ottawa et 110 personnes dans les postes à l'étranger [3].

            C'est avec la Seconde Guerre mondiale, et surtout à partir de l'entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941, que le Canada revendique un rôle dans la conduite de la guerre à la mesure de son engagement.

 

1°) Les efforts du Canada pour obtenir un partage des responsabilités pendant la Seconde Guerre mondiale

 

            Il convient de rappeler ici la participation considérable du Canada à l'effort de guerre allié, tant sur le plan économique que sur le plan militaire. La production de guerre ne servit que pour un tiers à l'équipement des forces canadiennes, les deux autres tiers bénéficièrent aux alliés du Canada et tout particulièrement à la Grande-Bretagne. Ainsi, 60 % des chars, 67 % des canons, 70 % des fusils et 53 % des avions produits par le Canada furent destinés à la Grande-Bretagne [4]. Les Britanniques s'étant trouvés rapidement dans l'incapacité de régler leurs énormes commandes, le 2 janvier 1942, le gouvernement canadien décida de faire un don de 2 milliards de dollars à la Grande-Bretagne pour lui permettre de financer ses achats au Canada dans l'année à venir. Dans le courant de 1942, un autre milliard fut affecté à l'achat et à l'envoi de biens et d'équipements (blé, viande, fer, acier, minéraux, munitions, chars, avions) au profit de l'ensemble des Alliés. Le Canada finança aussi toutes les dépenses des aviateurs canadiens servant dans la RAF et basés en Grande-Bretagne.

            En février 1943, les autorités britanniques soulignent l'importance de l'effort financier canadien envers la Grande-Bretagne : celui-ci représente environ le quart du prêt-bail américain mais trois fois plus par tête d'habitant ; presque le quart du budget canadien est consacré à cet effort contre seulement un huitième pour le budget américain. En 1944, le Parlement canadien vote 800 millions de dollars pour l'aide mutuelle et la United Nations Relief and Rehabilitation Administration. Au total, pendant la guerre, la Grande-Bretagne a reçu une aide financière du Canada d'un montant de 3 milliards 43 millions de dollars [5].

            En 1945, le Canada occupe le quatrième rang parmi les Alliés en ce qui concerne la production industrielle. Il leur fournissait la presque totalité de leur nickel, les trois quarts de leur amiante, un tiers de leur aluminium, des quantités considérables de cuivre, de plomb, de zinc notamment.

            Sur le plan militaire, le rôle du Canada, bien que naturellement plus modeste que celui des États-Unis, ne fut pas négligeable. Dès le printemps 1942, l'armée canadienne compte trois divisions d'infanterie, deux divisions et deux brigades blindées. Elle combat en Sicile en 1943 et en Normandie en 1944. À la fin de la guerre, 282 000 Canadiens combattaient en Europe.

            Il ne faut pas oublier non plus le rôle de la marine canadienne dans la protection des convois à travers l'Atlantique ni surtout celui, capital, de l'aviation. En 1945, avec 48 escadrilles, l'aviation canadienne représentait la troisième force aérienne alliée. En dépit du renforcement progressif de la Royal Canadian Air Force (RCAF), les aviateurs canadiens étaient encore plus nombreux dans la Royal Air Force (RAF) – 17 000 – que dans la Royal Canadian Air Force (RCAF) – 10 000 – en août 1944 [6].

            Or, en dépit de son poids, notamment économique dans la guerre, le gouvernement canadien a l'impression, après l'entrée en guerre des États-Unis, d'être mis à l'écart de la direction de la guerre. C'est en particulier le cas lorsque Churchill et Roosevelt annoncent le 26 janvier 1942 la mise en place d'un comité des chefs d'État-major combiné ainsi que la création de Boards pour coordonner les efforts de guerre des deux pays et de leurs alliés dans les domaines suivants : Marine, matières premières, munitions, produits alimentaires, production, etc. Une certaine crainte se fait jour que la guerre ne devienne qu'une affaire anglo-américaine, avec la Russie comme partenaire secondaire. Cette situation va amener les dirigeants canadiens à mettre au point une véritable théorie pour justifier la demande de participation du Canada à la conduite de la guerre.

            Les Canadiens réclament alors une influence dans les domaines où ils sont les plus directement concernés : leur représentation doit être déterminée sur une base fonctionnelle. Dès le 20 janvier 1942, Hume Wrong, assistant secrétaire d'État, écrit à Norman Robertson, sous-secrétaire d'État, que la participation des 26 gouvernements en guerre contre l'Allemagne à la conduite de la guerre devrait être proportionnelle à leur contribution à l'effort de guerre. Leur influence devrait être plus grande dans les domaines où les pays sont le plus directement concernés, par exemple, pour le Canada, celui de la fourniture du matériel de guerre [7]. Wrong venait d'énoncer le principe du fonctionnalisme. Dans un mémorandum du 19 mars 1943 rédigé à l'attention de Robertson, Hume Wrong souligne également l'importance que le Canada attache à sa participation aux organismes internationaux d'après-guerre. Nous sommes, naturellement, profondément concernés par la forme et la substance de l'organisation internationale d'après-guerre. En ce qui concerne la forme, nous avons avancé jusqu'à présent dans nos approches concernant l'administration des secours et dans une certaine mesure pour les Combined Board, le principe que la représentation dans les organes internationaux devrait être déterminée sur une base fonctionnelle [8] afin de permettre la participation des pays qui ont de plus grands engagements dans le sujet particulier examiné. Nous avons utilisé cet argument à la fois pour combattre l'explication selon laquelle les quatre principales puissances devraient avoir une responsabilité spéciale dans tous les domaines de l'organisation d'après-guerre et aussi pour éviter l'autre extrême qui accorderait à chaque membre des Nations Unies d'être représenté sur une base d'égalité. Je pense que nous devons nous cramponner au principe du fonctionnalisme [9]. Si nous pouvons assurer son acceptation générale, cela permettrait la représentation du Canada dans la plupart des organes dans lesquels nous sommes profondément intéressés [10].

             Cette revendication du Canada n'aboutit qu'à un succès partiel. Il ne fut pas admis à être représenté dans les organes directeurs du Combined Raw Materials Board ni du Combined Munitions Assignment Board. En revanche, il fut admis au Combined Shipping Adjustment Board, au Combined Production and Ressources Board et au Combined Food Board ainsi que dans un certain nombre d'autres comités : Medical Supplies Committee, Combined Textiles Committee, Combined Tires and Tubes Committee [11]. Devant les réticences américaines, le Canada avait dû menacer de ne plus fournir les milliards de dollars de fournitures militaires et de produits alimentaires.

            Sur la lancée de ce qu'il a déjà obtenu concernant les organismes de conduite de la guerre, le gouvernement canadien s'efforce de consolider son statut international de moyenne puissance. Il réussit à obtenir un siège dans le Committee of Supplies de l'United Nations Relief and Rehabilitation Administration avec dix autres États (États-Unis, Grande-Bretagne, URSS, France, Australie, Belgique, Brésil, Inde, Pays-Bas, et Nouvelle-Zélande) en 1943. La nature de la participation canadienne à l'UNRRA était devenue un sujet politique capital au Canada et une note très sèche avait été adressée aux États-Unis et à la Grande-Bretagne pour bien préciser que le Canada ne saurait accepter d'y être le représentant du Commonwealth. En 1945, le Canada obtient même une place dans le Comité directeur [12].

            Le Premier ministre Mackenzie King avait présenté, lui-même, à la Chambre des Communes d'Ottawa le 9 juillet 1943 la position canadienne : l'autorité dans les affaires internationales ne doit pas être concentrée exclusivement entre les plus grandes puissances. Un certain nombre de nouvelles organisations internationales ont sans doute été mises sur pied comme une conséquence de la guerre. Selon le gouvernement canadien, les représentations efficaces de ces organismes ne devraient pas être limitées aux plus grands États ni forcément étendues à tous les États [13]. La représentation devrait être déterminée sur une base fonctionnelle [14] qui admettra à part entière les pays, grands ou petits, qui ont fait les plus grandes contributions concernant le domaine particulier en question [15].

            Sans que le terme de moyenne puissance soit encore prononcé par l'un des dirigeants canadiens, l'on voit bien que le principe du fonctionnalisme conduit le Canada à revendiquer une position spéciale entre les plus grands États et tous les États. Le Canada ne peut se mesurer aux plus grands États, en particulier dans le domaine militaire. En revanche, il peut jouer un rôle important dans le domaine économique.

            Le Canada joua un rôle non négligeable lors de la rédaction de la charte des Nations Unies à San Francisco. Ainsi le Canada participe à toutes les agences spécialisées au fur et à mesure de leur création : Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), Fonds monétaire international, Banque internationale pour la reconstruction et le développement, Organisation de l'aviation civile internationale (le siège de ce dernier organisme étant d'ailleurs fixé à Montréal) etc. En 1947, le Canada était devenu membre des huit agences spécialisées de l'ONU avec seulement cinq autres pays parmi les 55 membres que comptait alors l'ONU.

 

2°) Le Canada, chef de file des moyennes puissances au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

 

            Il faut bien reconnaître tout d'abord que la notion de moyenne puissance n'est pas d'une grande netteté, comme celle par exemple du statut officiel de grande puissance des États membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, avec le droit de veto.

            Notons également que la notion de moyenne puissance n'est pas une invention canadienne. Officiellement, son Premier ministre, Mackenzie King, semble lui-même rejeter ce statut pour son pays lorsqu'il déclare le 28 mars 1945 : Il y a aussi une certaine discussion, en grande partie critique, concernant le désir prêté au gouvernement canadien de voir le Canada compté parmi les puissances moyennes. Je veillais à ne rien dire pour soutenir cette prétention non fondée.

            En dépit de cette déclaration, on peut dire que le Canada se considère bien dans les faits comme une puissance moyenne. Pendant la guerre, le Canada avait participé d'une manière non négligeable aux côtés des États-Unis et de la Grande-Bretagne aux travaux scientifiques concernant la fission de l'atome. Sa capacité industrielle et technologique et l'espace dont il disposait lui auraient permis de devenir une puissance atomique. Toutefois, dès décembre 1945, le gouvernement canadien renonce à construire la bombe atomique. Sa conception de moyenne puissance l'amène à ne pas vouloir sur ce terrain suivre les États-Unis et à recommander une forme de contrôle international [16].

            Dans une conférence prononcée à l'Université de Toronto (Grey Foundation Lecture) le 13 janvier 1947, le secrétaire d'État aux Affaires extérieures, Louis Saint-Laurent, affirme que l'un des principes de base de la politique extérieure canadienne est d'accepter des responsabilités internationales et que son pays a le désir de prendre part à des actions internationales constructives [17].

            Le Canada se considère comme une puissance majeure dans des domaines comme l'aide à l'étranger, l'aviation civile, le commerce international, comme une petite puissance dans d'autres domaines comme les transports maritimes, et enfin comme une puissance moyenne pour les questions de sécurité. Le Canada n'est pas assez puissant pour agir partout seul ; mais il n'est pas assez faible pour être obligé de suivre un leader. Selon Lester Pearson, sous-secrétaire d'État aux Affaires extérieures, les puissances moyennes le 1er juillet 1945 étaient au nombre de six : l'Australie, la Belgique, le Brésil, le Canada, le Mexique et les Pays-Bas [18]. G.P. de T. Glazebrook dans un article de juin 1947 ajoute l'Argentine, l'Inde et la Pologne [19].

            En réalité, le Canada ne reçut pas dans les agences internationales d'après-guerre le type de participation correspondant à ses efforts de guerre. Mais ce qui est important, c'est que le Canada avait lutté pour obtenir un partage des responsabilités avec la Grande-Bretagne et les États-Unis au nom du principe fonctionnel. L'approche ferme et argumentée de sa démarche pour obtenir satisfaction fit du Canada le chef de file des moyennes puissances pendant et après la guerre. Il permit à d'autres moyennes puissances comme la Belgique et les Pays-Bas d'être consultées sur les questions les intéressant directement.

            La détérioration des rapports Est-ouest et les débuts de la guerre froide amenèrent les responsables canadiens – qui avaient largement démobilisé leurs forces militaires – à réfléchir à une autre solution que celle offerte par les Nations Unies pour assurer leur sécurité. Ne souhaitant pas rester en tête-à-tête avec les États-Unis ni retrouver l'ancien tête-à-tête avec la Grande-Bretagne, les dirigeants canadiens songent à une organisation militaire regroupant les États occidentaux. L'idée en est avancée par Saint-Laurent lors d'un discours à l'ONU le 18 septembre 1947. Il avait d'ailleurs déjà évoqué ce projet à Ottawa le 4 juillet 1947. Escott Reid, sous-secrétaire d'État adjoint pour les Affaires extérieures, fut encore plus explicite lors d'une conférence qu'il prononça le 13 août 1947 devant les membres de l'Institut canadien des Affaires publiques à Couchinching. Le Canada joua un rôle non négligeable dans le déclenchement du processus qui aboutit à la signature du Pacte atlantique le 4 avril 1949 [20]. Des forces canadiennes sont envoyées en Europe en 1951. C'est la première fois que le Canada envoie des troupes en Europe en temps de paix.

            Cette nouvelle organisation n'empêcha pas le Canada d'apporter son soutien aux Nations Unies, comme l'affirme Lester Pearson, secrétaire d'État aux Affaires extérieures, devant la Chambre des Communes le 29 avril 1948. Il est intéressant de remarquer qu'à la différence de Mackenzie King en 1945, le ministre canadien des Affaires extérieures place sans discussion son pays dans la catégorie des puissances moyennes : Le rôle que joue au Conseil de Sécurité une puissance intermédiaire est toujours difficile. Une petite puissance, en raison de ses moyens restreints, est dégagée d'une bonne part de la responsabilité que comportent la participation aux décisions et leur exécution. Par contre, les grandes puissances peuvent se protéger au moyen du droit de veto.

            Toutefois, une moyenne puissance comme le Canada [21] se trouve dans une situation différente. Notre pays, qui possède une puissance économique et une influence politique importantes, jouit d'un grand prestige. Comme les deux récentes guerres l'ont démontré, le Canada est en mesure de participer notablement à l'action collective, du point de vue tant matériel que moral. En conséquence, le gouvernement canadien doit agir avec prudence, conscient de ses responsabilités lorsqu'il se prononce sur les questions dont sont saisies les Nations Unies, d'autant plus qu'on prend au sérieux les vues exprimées par le Canada qui s'est acquis la réputation d'exécuter consciencieusement les engagements qu'il a souscrits.

            Le Canada n'a pas tenté de se soustraire à ses responsabilités au niveau de l'ONU. Il participe à diverses opérations organisées par les Nations Unies. Ainsi, il prend une part active aux efforts de maintien du cessez-le-feu en Palestine et au Cachemire, joue un rôle non négligeable lors de la Conférence de Genève sur l'Indochine (1954) et surtout au moment de la crise de Suez en 1956. C'est l'apogée du rôle de médiateur de Pearson, Prix Nobel de la Paix en 1957. Dans les années qui suivent, le Canada continue à participer aux opérations de maintien de la paix de l'ONU au Liban (1958), au Congo (1960), au Yémen (1962), à Chypre (1964), en Inde et au Pakistan (1965) et à plusieurs reprises au Moyen-Orient, en envoyant soit des observateurs soit des troupes selon le type d'opérations.

            Au cours de ces années-là – remarque Lester Pearson dans ses Mémoires – nous n'avons pas cherché à jouer un rôle dominant ou particulier au sein de l'ONU. Mais la nécessité en a en quelque sorte créé l'organe. Chose certaine, nous n'avons pas tenté de nous soustraire aux responsabilités qu'un pays comme le nôtre devait raisonnablement accepter dans la conjoncture d'alors. Nous n'avons pas non plus surestimé notre importance en nous acquittant de ces responsabilités [22].

Le Canada attache de l'importance à être présent dans les organismes à vocation commerciale, dans la commission de l'énergie atomique et dans la commission du désarmement. En 1957, Lester Pearson déclare que, pour le Canada, les Nations Unies sont une agence de réconciliation et de négociation, un forum où des adversaires peuvent maintenir un contact, voire conclure des compromis. Ce n'est pas un substitut pour la diplomatie, mais un lieu où l'on peut mener une diplomatie plus efficacement.

Les changements du monde à partir de la fin des années 50 – avec le rôle plus important des États européens, du Japon et de la Chine notamment – amènent les dirigeants canadiens à considérer que la croissance du Canada, pourtant notable, n'est pas suffisante pour maintenir l'influence considérable qu'il avait exercée auparavant, notamment par sa participation active à la vie des Nations Unies.

C'est pourquoi le Premier ministre Pierre Elliott Trudeau, au pouvoir à partir de 1968, s'attache à redéfinir le rôle mondial du Canada. Un livre blanc intitulé Une politique étrangère pour les Canadiens paru en 1970 précise les nouvelles orientations [23]. Trudeau voit dans le Canada un État mentor susceptible de servir de guide pour d'autres États : Le Premier ministre multiplie les contacts avec l'Europe de l'Est, reconnaît la République populaire de Chine, participe au club des Sept Nations les plus industrialisées, enfin développe toute une politique de la Francophonie avec les pays africains francophones parallèlement aux actions de coopération menées dans le cadre du Commonwealth et d'une façon plus générale avec le Tiers monde anglophone. L'Agence canadienne de développement international (ACDI) qui remplace en 1969 le bureau de l'aide extérieure consacre des sommes importantes à l'aide au Tiers monde : 338 millions de dollars canadiens en 1969-70, 903 millions en 1975-76. Enfin, le Canada entreprend une politique de présence culturelle sans précédent dans son histoire.

Selon le secrétaire d'État aux Affaires extérieures, Mitchell Sharp, il s'agit d'une stratégie générale à long terme visant à développer et à raffermir notre économie et les autres aspects de notre vie nationale et, ce faisant, réduire la vulnérabilité actuelle du Canada à l'égard des États-Unis [24]. La volonté de jouer son rôle de moyenne puissance amène donc le Canada à tenter de réduire l'influence américaine tout en diversifiant ses relations extérieures, politiques, économiques et culturelles.

 

3°) Le Canada est-il vraiment une moyenne puissance ?

 

Ce vaste pays de 9 976 000 km2 est incontestablement une puissance économique importante dans le monde. Huitième puissance pour sa production industrielle estimée en 1981 à 675 milliards de francs, le Canada se situe parmi les tout premiers États pour le produit intérieur brut par habitant [25]. L'agriculture est caractérisée par d'abondantes récoltes de céréales (27 millions de tonnes de blé en 1983), d'oléagineux et par un élevage bovin de qualité. Une pêche intense et une exploitation rationnelle de la forêt permettent de fortes exportations dans ces domaines. Sur son territoire à l'échelle d'un continent, le Canada dispose de grandes ressources énergétiques et d'abondantes matières premières qui favorisent son développement industriel et suscitent de grands courants d'exportation. Le développement industriel s'est surtout affirmé à partir des années 50. Les secteurs les plus importants sont ceux de la pâte à papier et du papier (premier exportateur mondial) et de l'aluminium (plus d'un million de tonnes produites).

Mais ce géant a des faiblesses. Sa population de 25 millions d'habitants est surtout groupée au sud du pays sur une profondeur de l'ordre de 80 à 100 km : les 9/10e de la population se trouvent sur le 1/10e de la superficie. La partie la plus peuplée (2 % du territoire, 60 % des Canadiens) correspond à la vallée du Saint-Laurent et à la péninsule ontarienne entre les lacs Huron, Érié et Ontario [26].

            En outre, le Canada est placé à côté de la première puissance du monde. En raison du gigantisme américain et de la proximité géographique, la question a été posée de savoir si le Canada n'était pas le satellite de son puissant allié [27]. Le Canada est-il réellement capable de défendre ses intérêts nationaux ? Sur le plan militaire, le Canada est lié aux États-Unis pour sa défense depuis les accords d'Ogdensburg en août 1940. Un Permanent Joint Board of Defence existe. De plus, la création du North American Air Defence Command (NORAD) en mai 1958 a mis sur pied une défense commune de l'espace aérien nord-américain.

            Ses forces armées sont limitées et le Canada n'est pas une puissance nucléaire. Sur le plan culturel, les Canadiens – surtout les anglophones – sont très semblables à leurs voisins américains. De plus, le Canada, avec sa crise d'idendité, manifeste une certaine fragilité face aux États-Unis qui constituent une nation bien soudée. Enfin, sur le plan économique, l'influence américaine est considérable : plus de 40 % du PNB canadien appartiennent à des Américains. Une énorme majorité des investissements étrangers au Canada sont d'origine américaine. Une très grande proportion des entreprises canadiennes appartiennent à des sociétés multinationales dont le siège est aux États-Unis. 71 % des importations canadiennes viennent des États-Unis tandis que 70 % des exportations canadiennes se dirigent vers ce pays. Les Américains contrôlent 70 % de la production des hydrocarbures au Canada.

            Cette influence considérable du voisin du sud est connue des dirigeants canadiens qui affirment régulièrement leur volonté d'indépendance. Ainsi le secrétaire d'État aux Affaires extérieures, Sharp, déclarait en 1970 : L'option du continentalisme n'est pas un choix acceptable pour le Canada. Les États-Unis sont et resteront notre ami et notre allié le plus proche, mais il n'en reste pas moins que le Canada n'acceptera jamais une quelconque hégémonie des États-Unis. Le Canada entend rester souverain, libre et indépendant. Son successeur Mac Eachen déclare à Kissinger en 1975 : Nous constituons des sociétés distinctes, chacune ayant sa propre histoire, de multiples intérêts nationaux conditionnés par le jeu des contraintes internes [28].

            Enfin, le Canada a traversé et traverse encore une véritable crise d'identité qui peut faire par moments douter de sa capacité à préserver sa souveraineté et à maintenir en vie une véritable nation canadienne indépendante.

            Ces turbulences dans l'histoire récente du Canada viennent sans doute du fait que le Canada est passé presque directement du statut colonial à celui de moyenne puissance, que sa puissance économique le pousse à jouer un rôle mondial, qu'il n'est pas une puissance régionale – à la différence de la plupart des autres moyennes puissances – car c'est son rôle mondial qui lui confère la qualité de moyenne puissance. Notons enfin que les Canadiens ont une conscience extrême de l'importance qu'a pour leur pays ce statut de moyenne puissance [29]. Pour le Canada, ce statut a consisté à jouer un rôle important dans les organisations internationales, à marquer ses distances vis-à-vis de la politique américaine dans un certain nombre de circonstances (la guerre de Corée, la question des îles Quemoy et Matsu, la crise des missiles de Cuba, la guerre du Vietnam), enfin la possibilité de se faire entendre sur certains problèmes internationaux.

 

Conclusion

 

            En 1867, les commentaires concernant la mise en œuvre de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique avaient amené des journaux américains à faire des commentaires très contrastés sur l'avenir du Canada. Pour le New York Tribune : Lorsque l'entreprise aura échoué, comme elle se doit d'échouer, un processus d'intégration pacifique fera que le Canada trouvera sa véritable place à l'intérieur de la grande République américaine. De son côté, le New York Times concluait que le Canada deviendrait un pays riche et peuplé, une nation indépendante, puissante, et sans doute l'un des plus sûrs et des plus fidèles alliés des États Unis.

            La vérité finalement un siècle plus tard se situe entre les deux : une moyenne puissance ayant du mal à s'affirmer en raison de la présence le long de ses frontières de l'une des superpuissances dont elle partage en grande partie la civilisation. Le destin du Canada reste incertain…

 

Débats sur le Canada

 

Dimitri Kitsikis : Il faut préciser que le Canada n'est pas bi-culturel, mais bi-national, français et anglais, et multiculturel. À la conférence de la Paix en 1919, il s'est posé ouvertement comme le champion des petits États, à la colère de Clemenceau du reste, et, par-là, a pris une dimension de moyenne puissance.

            D'autre part, en 1922, son refus d'aide militaire aux Britanniques en difficulté en Turquie, devant la progression des troupes de Mustapha Kemal jusqu'aux Dardanelles, a entraîné la chute de Lloyd George. Ce sont là deux signes de la montée en puissance du Canada. Ensuite, sa position géostratégique le place entre les États-Unis et l'Union Soviétique et lui permet, en particulier, de contrôler les voies maritimes de l'Arctique. Cette faculté est actuellement laissée aux États-Unis, mais les rapports américano-canadiens évoluent vers une individualisation du Canada dans le domaine économique, syndical et même sportif. On pourrait dire que le Canada utilise son alliance avec les États-Unis pour profiter éventuellement d'un déclin de la puissance américaine.

 

Yves-Henri Nouailhat : En 1919, on ne peut encore parler de moyenne puissance, car le Canada n'a pas d'indépendance en matière internationale. En revanche, ce rang est acquis lors de la Deuxième Guerre mondiale. La situation géostratégique accroît l'importance de l'alliance avec les États-Unis dont l'emprise demeure, malgré les faits et tendances évoqués par Dimitri Kitsikis, considérable dans les domaines économiques et culturels.

 

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Jean-Marc Delaunay : Le Vive le Québec libre du général de Gaulle en 1967 a-t-il suscité une appréciation du Canada sur sa propre puissance et sur cette atteinte virtuelle à son intégrité ?

 

Yves-Henri Nouailhat : La réaction du Premier ministre Pierson a été vive contre cette ingérence qui cependant a suscité dans le gouvernement canadien une hâte à trouver une solution au problème québécois, dans la mesure où l'action de la France encourageait le Québec dans la voie des relations internationales. Notons que le partage entre la Fédération et les provinces lui permettait déjà d'en avoir, dans le domaine de l'éducation par exemple. Cette intervention a poussé le Canada à renforcer son action dans le monde francophone et sa position internationale comme pays francophone autant qu'anglophone.

 

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Yves Salkin : On chuchotait naguère dans les Caraïbes que, si d'aventure les États européens qui y sont présents venaient à se replier, l'actuelle présence multiforme du Canada le mettrait à même d'assurer la relève, d'accord avec Washington.

 

Yves-Henri Nouailhat : Cette perspective, si elle existe, ne fait en tout cas partie ni des objectifs, ni des priorités de la politique officielle canadienne.

 

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Marc Michel : Quelles sont actuellement les relations qu'entretient le Canada avec la Grande-Bretagne ? Et quelle est l'incidence de la popularité indéniable du Canada en Afrique ?

 

Yves-Henri Nouailhat : Elles existent d'abord par le Commonwealth puis par le lien institutionnel de la Couronne, la Reine d'Angleterre étant le chef de l'État canadien. Les relations avec l'Afrique bénéficient en effet d'un crédit particulier. L'aide canadienne n'est pas suspecte de couvrir une manipulation comme celle d'une super puissance, parce que le Canada n'en est pas une et est une moyenne puissance. Cet avantage et la francophonie ont des effets mélangés. Vis-à-vis de la France, le Canada est un partenaire de la francophonie, mais en Afrique il est aussi un concurrent, depuis qu'après 1967 il a déployé son image de pays francophone.

 

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Jean-Claude Allain : Une remarque pour faire observer qu'on ne s'interroge pas, comme on l'avait fait pour le Cameroun, sur le caractère de force ou de faiblesse que comporte dans sa politique extérieure le dualisme national du Canada. Une question ensuite, qui anticipe peut-être le prochain débat, mais qui se pose néanmoins à propos du Canada : peut-on le définir comme une moyenne puissance alors qu'il ne possède pas l'arme nucléaire ? La question déborde même le cas canadien.

 

Jacques Chatelle : La grande puissance semble disparaître du débat. La puissance nucléaire n'est-elle pas le fait des grandes puissances ?

 

Yves-Henri Nouailhat : Une crise d'identité existe bien, en effet, qui menace la cohésion interne et constitue alors un élément de faiblesse. Elle éclaterait si le Québec devenait indépendant car la Fédération se désagrègerait sous des pressions diverses et ce serait bien le naufrage de la moyenne puissance, mais cette perspective n'est guère qu'hypothétique et improbable ; dans le cas contraire, le Canada donnerait l'exemple d'un État bi-national harmonieux dédoublant par là sa capacité d'action extérieure.

            Pour l'armement nucléaire, le Canada y a volontairement renoncé tout en ayant les moyens de l'acquérir ; c'est un choix qui le place délibérément sous le parapluie américain et qui peut passer pour un élément de faiblesse dans la position de moyenne puissance, mais le sujet est à débattre.

 

Jacques Chatelle : Le Canada a peut-être aussi, en l'absence d'un armement nucléaire immédiatement nécessaire pour sa défense, choisi une voie qui lui permette de prendre la tête des États non nucléaires et du Tiers monde.

 

 

 

 



[1] Professeur à l'Université de Nantes.

[2] Sur cette question, voir le petit ouvrage de Claude Le Gris, L'entrée du Canada sur la scène internationale (1919-1927), Paris, PUF, 1966.

[3] Yves-Henri Nouailhat, « Les effectifs du ministère canadien des Affaires extérieures des origines à nos jours », Relations internationales, n° 32, hiver 1982, p. 449.

[4] C.P. Stacey, Canada and the Age of Conflict. Vol. 2 : 1921-1948 The Mackenzie Era, Toronto, Univ. of Toronto Press, p. 357.

[5] Ibid., pp. 358-359.

[6] Stacey, op. cit., p. 355.

[7] J.L. Granatstein, The Ottawa Men. The Civil Service Mandarins, 1935-1957, Toronto, Oxford University Press, 1982, p. 125.

[8] C'est moi qui souligne.

[9] C'est moi qui souligne.

[10] John W. Holmes, The Shaping of Peace : Canada and the Search for world order, 1943-1957. Vol. 1, Toronto, Univ. of Toronto Press, 1979, p. 35.

[11] John W. Holmes, The Shapping of Peace, vol. 1, p. 30.

[12] J.L. Granatstein, The Ottawa Men, p. 132.

[13] C'est moi qui souligne.

[14] Ibid.

[15] Cité par J.L. Granatstein, Canadian Foreign Policy since 1945, Middle Power or Satellite ?, Toronto, Copp Clark Publ., 1973, p. 12.

[16] John W. Holmes, The Shaping of Peace, vol. 1, pp. 196-225.

[17] Ibid., p. 195.

[18] John W. Holmes, The Shaping of Peace, vol. 2, p. 38.

[19] G.P. de T. Glazebrook, « The Middle Powers in the United Nations System », International Organization, June 1947, p. 307.

[20] Escott Reid, « The Birth of Atlantic Alliance », International Journal, vol. XXII, n° 3, summer 67, p. 426-427.

[21] C'est moi qui souligne.

[22] Lester Pearson, Mike, Toronto, Université of Toronto Press, vol. 2, p. 123.

[23] Mitchell Sharp (sous la direction de), Politique étrangère au service des Canadiens, Ottawa, Information Canada, 1970.

[24] Mitchell Sharp, « Relations canado-américaines : choix pour l'avenir », Perspectives internationales, n° spécial, automne 1972.

[25] Michel Genty, « L'espace canadien » in Canada et Canadiens sous la direction de P. Guillaume, J.M. Lacroix, P. Spriet, Presses universitaires de Bordeaux, 1984, p. 90.

[26] Ibid., p. 81.

[27] J.L. Granatstein, Canadian Foreign Policy since 1945 : Middle Power of Satellite ?, Toronto, Copp Clark Publ., 1973.

[28] Louis Balthazar, « Les relations canado-américaines », in Le Canada et le Québec sur la scène internationale, sous la direction de Paul Painchaud, CQRI, Presses de l'université du Québec, 1977, p. 322.

[29] Voir par exemple : Canada's Role as a Middle Power, Toronto, CIIA, 1966, J. King Gordon ed., et John W. Holmes, Canada : A Middle-Aged Power, Toronto, Mc Clelland and Stewart, 1976.

 

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