La moyenne puissance au XXème siècle

Recherche d’une définition

 

LA CAPACITÉ FRANÇAISE D'INTERVENTION

EXTÉRIEURE EN 1938 ET EN 1956 : MUNICH ET SUEZ

 

 

Élisabeth du RÉAU [1]

 

            En 1934, le lieutenant-colonel de Gaulle estimait nécessaire la constitution d'un instrument d'intervention toujours prêt aux actions de recours : un instrument de manœuvre répressif et préventif, voilà de quoi nous devons nous pourvoir, instrument tel qu'il puisse déployer du premier coup une extrême puissance et tenir l'adversaire en état de surprise chronique.

            Deux ans plus tard, la France n'était pas en état de riposter devant le coup de force allemand en Rhénanie ; il écrivait alors : l'acte hostile du 7 mars a montré quelle méthode va suivre désormais la force pour accomplir son œuvre : surprise, brutalité, vitesse. Un peuple qui veut vivre doit donc, non seulement s'assurer de la part des autres des garanties de secours (assistance mutuelle), mais encore organiser sa propre force de manière à pouvoir réagir dans les mêmes conditions que l'agresseur agira, mais il ajoutait… or nous n'en avons pas les moyens [2].

            En septembre 1938 resurgissait le débat sur la capacité d'intervention française. L'alliée de la France, la Tchécoslovaquie, menacée de démembrement par le Reich, serait-elle assistée par sa partenaire ? Contrairement à une idée reçue, les jeux n'étaient pas faits dès le printemps 1938. L'examen des possibilités françaises d'intervention se développera jusqu'à la veille de la conférence de Munich, l'hypothèse de l'entrée en guerre étant envisagée par le président du Conseil français dans les derniers jours de septembre. La conclusion des accords de Munich montrait cependant que la France avait choisi une solution de compromis bien peu honorable.

            L'étude par le gouvernement et le Haut Commandement des enjeux et des risques encourus, puis l'analyse des moyens à la disposition des décideurs font apparaître les carences du système militaire français à l'automne 1938. L'absence d'une force d'intervention, dissuasive car prête à intervenir à tout instant, avait sans nul doute contribué à affaiblir la position française face à un adversaire qui développait sa capacité manœuvrière et se préparait au Blitzkrieg.

            Au lendemain du deuxième conflit mondial, le général Juin précisait les missions à confier à l'armée (janvier 1946) : la première des idées qui s'imposent à l'esprit est celle d'une force d'intervention. Il importe…, pour ne plus revoir Munich, pour se tenir prêt à toute éventualité dans l'Empire… et pour satisfaire à nos obligations internationales dans le cadre des Nations Unies, de disposer en permanence de forces aptes à la guerre, susceptibles d'être déclenchées en quelques heures… [3].

            Ainsi, disposer d'une force armée qui soit l'instrument de la politique étrangère et qui permette de participer à la sécurité internationale au niveau du Conseil de Sécurité, est un incontestable facteur de puissance.

            Dix ans plus tard, au lendemain de la nationalisation du canal de Suez par Nasser, le gouvernement français est décidé à réagir par les armes à l'initiative du président égyptien. À cette volonté affirmée, le Haut Commandement français ne pouvait fournir immédiatement la capacité d'intervention nécessaire et le concours anglais apparaissait, comme en 1938, indispensable. Une fois les moyens tardivement réunis, les Anglo-français disposaient-ils encore d'une liberté d'action suffisante pour espérer mener à bien une entreprise à hauts risques ? Une force d'intervention immédiate leur aurait-elle permis d'affirmer un statut de puissance encore capable d'imposer sa volonté par une politique de fait accompli, prenant de vitesse les deux superpuissances dont on pouvait redouter les réactions ?

            Deux situations différentes, mais une même nation et un même problème spécifique permettront de réfléchir à la part tenue par une force d'intervention dans l'affirmation de la puissance.

 

*

 

            L'étude des sources françaises permet de mettre en évidence le poids du facteur militaire dans l'élaboration de la décision en 1938. Il importe donc d'examiner en premier lieu les appréciations du Haut Commandement sur la capacité d'intervention française en 1938.

 

I°– Le Haut Commandement et la capacité d'intervention de la France en 1938

 

            En juin 1936, à l'heure où Edouard Daladier devient ministre de la Défense nationale du premier gouvernement de Front populaire, une note sur le programme militaire français rappelait au nouveau ministre que les missions des armées françaises ne se limitaient pas à la défense du territoire national mais qu'elles comprenaient l'assistance aux alliés et partenaires de la France. Pour remplir ces missions, le gouvernement devait disposer de moyens d'intervention, c'est-à-dire de grandes unités manœuvrières, aptes à être mobilisées rapidement et capables d'entrer en jeu dans de très courts délais. C'est dans cette perspective que le Conseil supérieur de la Guerre devait, en octobre 1936, décider la constitution d'unités cuirassées. Les plans du Haut Commandement visaient à doter la France de moyens défensifs, mais aussi de certains instruments adaptés à la contre-offensive, dans un délai de quatre ans [4]. Or, dès le printemps 1938, au lendemain de l'Anschluss, le Comité permanent de la Défense nationale s'interrogeait sur les intentions de l'Allemagne à l'égard de la Tchécoslovaquie. Dès le 15 mars, le pouvoir civil, alors sous la responsabilité de Léon Blum, posait aux militaires la question de la capacité d'intervention française au profit de Prague, si une action allemande était engagée contre elle dans un avenir proche [5]. L'étude des sources militaires et de papiers privés de certains conseillers militaires du gouvernement permet de montrer que les réponses des responsables des trois armées furent plus nuancées que ne le laissent entendre certains historiens. Elle montre aussi que l'attitude du Haut Commandement a évolué de l'automne 1937 à l'automne 1938. À ses yeux, la capacité d'intervention apparaît bridée par une série de contraintes.

            a) La situation diplomatique française a beaucoup évolué depuis mars 1936 ; le retour à la neutralité de la Belgique a des incidences sur les modalités d'intervention pour tout conflit à l'est du Rhin. Le conflit espagnol crée une menace potentielle sur le flanc sud et permet de resserrer les liens entre l'Allemagne et l'Italie. Or le général Gamelin avait, jusqu'en juin 1936, escompté reprendre des conversations avec ses homologues italiens. À partir de l'automne 1937, il est obligé, comme Darlan, de retenir l'hypothèse d'une Italie hostile. Si la menace en Méditerranée se précise, il faut pouvoir riposter vite dans ce secteur qui retient donc beaucoup plus l'attention du Commandement que les troubles d'Europe centrale. Simultanément, la défense de l'Empire et des communications outre-mer fait apparaître de très graves carences.

            b) L'organisation de la mobilisation industrielle, condition du réarmement, s'opère difficilement. La loi sur l'organisation de la nation en temps de guerre ne date que du 11 juillet 1938 et ses premiers décrets d'application n'interviennent qu'en pleine crise des Sudètes. L'effort de réarmement, décidé depuis octobre 1936, se heurte à une infrastructure industrielle incapable de faire face aux commandes, particulièrement pour les armements terrestres et aériens. Pour le général Vuillemin qui revient d'Allemagne, l'infériorité française est dramatique et il reprend la formule employée en mars : l'aviation française serait détruite en quinze jours si la France s'engageait dans un conflit avec l'Allemagne. Le constat n'est-il pas pessimiste ? Il ne tient pas compte de certaines difficultés techniques rencontrées par les adversaires potentiels, comme semble avoir été sous-estimée la capacité défensive tchèque. Mais les conclusions des trois armées sont identiques : l'appoint de l'armée britannique est indispensable. Sans elle, le gouvernement ne peut intervenir, tel est l'avis des conseillers militaires de Daladier, d'où l'importance attachée aux réunions de Londres et aux conversations d'état-major engagées en septembre [6].

            c) L'organisation du système militaire français mis en place par les lois de 1927 et 1928, était remise en cause. Elle reposait sur une conception essentiellement défensive visant à assurer la sécurité de l'Hexagone, grâce à la mise sur pied de la couverture. Il était d'autant plus difficile de mettre sur pied des unités manœuvrières que l'arrivée des classes creuses réduisait les effectifs disponibles. L'exercice du Conseil supérieur de la Guerre de l'hiver 1937-1938 avait souligné les carences de l'organisation. Étudiant la riposte française à une agression allemande en Tchécoslovaquie, il démontrait, à travers les conclusions du général Georges développées devant Daladier quelques jours après l'Anschluss, que le facteur vitesse constituait l'élément essentiel de l'opération ; il soulignait l'impossibilité de déployer les grandes unités de manœuvre et les insuffisances de l'appui aérien. Daladier en retenait une conclusion, majeure à ses yeux : l'armée française ne paraissait pas prête à affronter dans l'immédiat l'adversaire allemand avec ses seules forces [7].

 

II°– Le gouvernement devant la décision diplomatique. La prise en compte du facteur militaire et le poids des autres facteurs

 

            Placés devant les analyses fournies par les experts, comment ont réagi les décideurs politiques ? Peut-on estimer que le facteur militaire et l'examen du rapport des forces furent les composantes essentielles de l'élaboration de la décision ? Faut-il croire qu'ils ont utilisé ces avis comme un simple levier pour justifier une décision politique ?

Les sources françaises montrent que le poids des considérations militaires a été primordial à différents moments-clés, au cours de la crise qui se développe du 12 au 30 septembre.

            Aux yeux d'E. Daladier, le maintien de l'indépendance de la Tchécoslovaquie était bien un enjeu essentiel. Les conversations de Londres à la fin du mois d'avril mettaient en évidence le souci d'honorer les engagements pris par Paris à l'égard de Prague. Mais face à cette montée en puissance de l'Allemagne, quelle ligne de conduite adopter ? Cette question aurait dû faire l'objet d'un débat au sein du Conseil supérieur de la Défense nationale, dont Gamelin avait demandé la réunion, puisque c'est le gouvernement qui doit définir les buts généraux de la guerre. À défaut de la réunion de cette instance associant les représentants du gouvernement et les responsables du Haut Commandement, plusieurs réunions du Conseil des ministres ou informelles au cours de l'été avaient mis l'accent sur une donnée essentielle : la France était mal préparée à affronter un conflit avec l'Allemagne. La prise en compte des données fournies par les experts militaires avait été déterminante. La confrontation des papiers Daladier et des papiers Guy La Chambre, son ministre de l'Air, permet bien d'établir l'existence d'un groupe de pression efficace en faveur de la non-intervention. À la veille de Munich, Guy La Chambre, qui accompagnait le Président à l'aéroport, commentait le dernier rapport du général Vuillemin très défavorable à un engagement français aux côtés de Prague [8].

            b. Ce constat de carence conduisait-il les décideurs français sur la voie de l'abstention ? La prise de conscience des limites de la puissance militaire impliquait-elle le renoncement aux engagements pris dans le passé et renouvelés au printemps ? C'est sur ce point que les opinions divergeaient au sein de l'équipe gouvernementale, au point que l'ambassadeur britannique parlait dans ses rapports de deux diplomaties. Dès le lendemain de la conférence de Londres (29-30 avril), on voit se dégager les deux tendances qui s'affirmeront au cours des mois suivants. L'une regroupe les partisans d'une politique de fermeté face à l'Allemagne ; l'âme en est Paul Reynaud. L'autre réunit autour de Georges Bonnet, les partisans d'une politique de compromis assurant la sauvegarde de la paix.

            Pour P. Reynaud, G. Mandel et J. Zay, seule une politique de fermeté peut modifier les données du problème européen. Elle doit être celle des deux démocraties. Il faut donc resserrer les liens avec la Grande-Bretagne. Ce rapprochement ne pourra s'opérer si la France n'effectue pas rapidement un redressement économique grâce à la mise en place d'une nouvelle politique. La correspondance de P. Reynaud et de E. Daladier montre en effet que, dès l'été 1938, le futur ministre des Finances est un conseiller économique du Président et lui suggère la voie à suivre. Conscient des retards du réarmement, E. Daladier mise, au printemps 1938, sur la réussite de son plan de redressement lancé par un premier train de décrets-lois en mai et juin, puis estime nécessaire d'annoncer dès le mois d'août un aménagement de la semaine de quarante heures. La crise des Sudètes intervient trop tôt pour que des résultats sensibles aient pu être enregistrés. En septembre 1938, aux yeux des partenaires britanniques, la France reste en état de faiblesse. Invité à Londres le 18 septembre, Daladier ne peut convaincre ses interlocuteurs de la nécessité d'agir dans le sens d'une politique de résistance. Il hésite alors sur la marche à suivre.

            C'est le moment favorable pour le développement d'une campagne en faveur de l'apaisement orchestrée par Georges Bonnet et les partisans d'une politique de conciliation. Celle-ci, qui se veut réaliste, part d'un constat plus pessimiste que celui formulé par Daladier et Reynaud. Le ministre des Affaires étrangères analyse le rapport des forces en s'appuyant non seulement sur l'estimation des données militaires, mais sur l'appréciation de la réalité économique à court et moyen terme. Associé à l'opération de dévaluation qui intervient en mai 1938, G. Bonnet, bon connaisseur des questions financières, est conscient de la vulnérabilité de la situation française. Préoccupé par les mauvais résultats enregistrés au cours du premier semestre 1938, il jugeait que Daladier ne pouvait réussir à gagner son pari économique d'un redressement rapide. Or, dans l'hypothèse d'un conflit généralisé, le pays ne pouvait affronter une telle situation sans un trésor de guerre. Avant toute intervention extérieure, la France devait rapatrier ses capitaux exilés et avoir jeté les bases d'une coopération franco-britannique tout aussi importante sur le plan économique que sur le plan militaire. Ces conditions n'étant pas réunies en septembre 1938, la France devait s'abstenir et conseiller à Prague la voie de la conciliation [9].

            Si cette Realpolitik paraît l'emporter du 18 au 23 septembre, une autre politique est préconisée après Bad-Godesberg. Les partisans de la fermeté réussissent à convaincre Daladier que la détermination française peut susciter en Grande-Bretagne une réaction comparable. La perspective de la guerre est envisagée par la France qui mobilise partiellement, suivie par la Grande-Bretagne, le 28 septembre. Mais, dans les deux pays, le clan de la paix déploie ses efforts et la solution d'une conférence internationale est acceptée par les deux gouvernements [10]. Les arguments des partisans du réalisme l'ont emporté. L'examen du rapport des forces mettait en évidence les limites de la puissance française. Ni le rapport des forces militaires, ni l'examen plus global des capacités d'action françaises ne permettaient à la France de pratiquer une politique d'intervention dans un contexte où la France se trouvait isolée face à l'Allemagne. E. Daladier qui avait espéré obtenir l'engagement britannique, s'était résigné à suivre le chemin de Munich. La France n'avait-elle pas perdu son statut de grande puissance ? N'était-elle plus qu'une moyenne puissance ?

 

SUEZ, 1956

 

Général Jean Delmas [11]

 

            Nous tenterons d'analyser le processus qui détermine l'intervention française en Égypte, à travers les termes de la définition de la puissance donnée par Raymond Aron : la capacité d'imposer sa volonté aux autres. Les trois termes seront évoqués dans l'ordre suivant : volonté, capacité, les autres.

 

I – La volonté d'intervenir

 

            Rarement un gouvernement français n'a été si décidé à agir (on peut comparer avec les tergiversations de 1938). Il le déclare dès le lendemain du discours du 26 juillet de Nasser sur la nationalisation du canal et il prend des mesures immédiates. Le 27, le général Ély, chef d'état-major général des forces armées, étudie un plan de débarquement en Égypte. Le gouvernement maintient sa décision malgré l'écoulement du temps et l'accumulation d'éléments défavorables. Le 22 septembre encore, le communiqué lu à l'issue du Conseil des ministres affirme : le gouvernement tient à ce que l'on sache bien que la France a l'intention de préserver sa liberté d'action et refusera de coopérer à toute mesure qu'il considère comme contraire à ses intérêts vitaux. Certes, pendant une première phase, cette volonté paraît se réfugier derrière un leadership britannique, délibérément accepté pour deux raisons majeures : conviction que la Grande-Bretagne peut, seule, entraîner l'acquiescement des États-Unis ; la seule base d'opérations à relative proximité de l'objectif est britannique : Chypre. Mais, après le veto soviétique à la résolution franco-britannique au Conseil de Sécurité le 13 octobre, le leadership français se manifesta avec éclat, la Grande-Bretagne étant entraînée, bon gré, mal gré, à la conférence de Sèvres du 22 octobre, dans le sillage de l'axe France-Israël.

            Il faut noter que cette volonté d'action obtient, pendant toute cette période, une adhésion générale de l'opinion, à l'exclusion du PCF, qui se traduit encore le 25 octobre, par une forte majorité à l'Assemblée Nationale (330 voix pour, 140 contre et quelques abstentions), qui est à comparer avec les difficultés d'Eden à la Chambre des Communes. Donc la volonté d'agir du gouvernement français est incontestable et appuyée par un large consensus de l'opinion.

            Mais volonté d'agir pour faire quoi ? Abattre Nasser pourrait être le commun dénominateur des buts de guerre très divergents (entre Français et Anglais notamment) et surtout très mal définis.

            Abattre Nasser parce qu'il est le soutien principal de l'insurrection algérienne ? Le support du panarabisme qu'exploite l'URSS pour tourner l'OTAN par le Sud ? L'adversaire mortel d'Israël qu'il faut sauver ? Abel Thomas, qui fut, au cabinet de Bourgès-Maunoury, un des principaux négociateurs de l'alliance avec Israël, conteste le raisonnement qu'on nous prête, séduisant et simpliste : en écrasant l'Égypte nassérienne, nous pensions régler l'affaire algérienne [12]. Il poursuit : la finalité de notre politique était, à l'origine, de rétablir entre le jeune Etat israélien et ses voisins un équilibre qui s'est rompu en faveur de l'Égypte depuis les massives livraisons d'armement par les Tchèques [13]. Cet objectif ne figure pas dans les brouillons du général Ély [14] quand, charnière entre le politique et le militaire, il tente de définir les buts de guerre de la France en cette circonstance. À travers ratures et mises en ordre, il n'est question ni d'Israël, ni spécifiquement de l'Algérie, mais de bloquer le développement du panarabisme sous la forme d'un nassérisme dans son action anti-occidentale, premier temps de son entrée dans l'orbite soviétique et ainsi empêcher le bloc d'Afrique du Nord de tomber sous l'influence des Soviétiques, ce qui aboutirait à l'encerclement de l'Europe occidentale et de l'OTAN.

            Ces buts de guerre sont-ils restés à l'état de brouillon ? On pourrait le croire en lisant le général Beaufre : quel était le but de l'opération ? Je n'avais aucune directive sur ce point… écrit-il en évoquant sa prise de commandement de la Force A [15]. Les militaires – Français comme Anglais – n'ont-ils pas eux-mêmes déterminé leurs objectifs ? Beaufre poursuit … il était évident que le but français était Nasser, dont la révolution tendait à soulever et unifier le monde arabe. Il fallait donc battre l'armée égyptienne et aller au Caire. Toute opération plus limitée laisserait subsister le gouvernement du dictateur dont le micro ameuterait l'opinion mondiale… Il était donc indispensable de disposer des moyens nécessaires pour une opération décisive… [16].

            Cette explication de Beaufre justifie le premier plan Mousquetaire adopté par l'état-major britannique : débarquement à Alexandrie et marche sur Le Caire, après franchissement du Nil, série d'opérations de grande envergure, nécessitant gros moyens et délais.

            Eden s'y opposa, parce qu'elle se déroulait trop loin de l'objectif politique, le canal. Pour de multiples raisons, on évolua vers le deuxième plan Mousquetaire : débarquement à Port-Saïd, qui correspondait mieux à une suggestion faite depuis août par l'amiral Barjot, commandant adjoint interallié du théâtre d'opérations : objectif Port-Saïd, car tenir le port, c'est tenir le canal et disposer ainsi d'un gage important qui permettra de négocier.

            Ce flou initial des objectifs souligne implicitement la motivation profonde des responsables français : il serait impensable de ne pas agir. Cherchant à déterminer avantages et inconvénients de l'opération en Égypte, le général Ély a ajouté en conclusion des arguments pour : c'est une opération concevable si l'on considère que tout vaut mieux que l'inaction. Celle-ci, en effet, étant susceptible d'entraîner notre effondrement sur le plan mondial dans un délai plus ou moins long, on peut admettre que le risque d'un échec ne faisant que hâter le processus de cet effondrement, peut et doit être pris [17].

            Ainsi la volonté d'agir était évidente, mais le flou initial dans la détermination des buts de guerre est une des causes majeures de l'échec. S'emparer du Caire pour abattre le régime nassérien ou saisir un gage à l'entrée du canal étaient deux opérations totalement différentes dans leur nature et qui exigeaient des moyens et des délais dissemblables. On fit la deuxième avec trois mois de retard et avec les moyens de la première.

 

II – La capacité d'intervention

 

            Au Comité de la Défense nationale du 2 octobre 1944, le général de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire, et son chef d'état-major, le général Juin, s'étaient trouvés d'accord sur la nécessité de disposer d'une force d'intervention comprenant des éléments terrestres, aériens et navals, et tenue prête à intervenir à tout instant [18]. Cette force d'intervention immédiate n'avait jamais pu être mise sur pied. Elle n'existait pas en juillet 1956 ; il fallait la constituer. Elle ne pouvait l'être que dans des délais d'autant plus longs que l'état-major britannique avait adopté l'objectif le plus coûteux en moyens, le plan Mousquetaire I qui exigeait des forces importantes pour détruire une armée égyptienne dont on avait d'ailleurs surestimé la capacité à s'adapter au nouvel armement soviétique.

            Pour les Français, la constitution de cette force était compliquée par la priorité accordée par le gouvernement Mollet à la lutte contre l'insurrection algérienne par rapport aux engagements de l'OTAN en Europe. Ainsi, les deux divisions choisies pour participer à l'opération à Suez, étaient en Algérie, dont la 7e DMR, division à l'origine expérimentale, qui avait dû abandonner ses matériels modernes inaptes aux missions de quadrillage et de lutte anti-guérilla. De même, pour des questions d'économie d'effectifs, le Centre interarmées des opérations amphibies avait été dissous. Il n'existait plus de force amphibie. Les forces aériennes n'avaient subi aucun entraînement de coopération avec la marine. Aucune base navale et aérienne française n'était située à distance opérationnelle de l'Égypte. Il fallait donc transiter soit par Israël, soit par Chypre, ce qui privait de toute autonomie d'action. Un mois minimum était exigé par le commandement pour réunir les forces jugées alors nécessaires, les moyens logistiques et équiper la base de Chypre. Donc plutôt que d'agir vite, il fallait temporiser en attendant d'être prêt, c'est-à-dire négocier comme le voulait Foster Dulles.

            Or, seule une intervention immédiate aurait été, sinon acceptée, du moins tolérée par l'opinion internationale. L'amiral Radford le dira au général Ély : si la réaction militaire avait eu lieu dans les 48 heures, les États-Unis n'y auraient vu aucun inconvénient. Maintenant l'occasion est passée. Il n'y a plus de recours possible [19]. Ayant ultérieurement adopté la solution de prise de gage, le gouvernement français estima, à la mi-octobre, qu'il y avait encore différentes hypothèses d'engagement, mais entre ces hypothèses, une seule constante, selon Abel Thomas : une guerre-éclair pour atteindre les objectifs avant que les autorités internationales aient le temps d'intervenir [20]. À ce moment, les moyens étaient réunis pour une opération-éclair vers Suez. Par suite des hésitations britanniques, le corps expéditionnaire débarqua avec les délais que l'on sait, pour s'interposer entre Israéliens et Égyptiens. Il ne put que vérifier l'étroitesse de l'impasse dans laquelle il s'était fourvoyé.

            L'absence de capacité d'intervention immédiate réduisit d'abord la volonté d'action manifeste du gouvernement français à des déclarations d'intentions. Quand il crut avoir enfin réuni les moyens nécessaires, c'était déjà trop tard ; il se heurta alors à une conjonction hétéroclite mais efficace d'oppositions qui réduisit à néant sa capacité à imposer sa volonté aux autres. Ceux-ci étaient trop nombreux.

 

III – Les autres

 

            Trop nombreux en effet étaient ceux qui voulaient s'opposer au coup de force anglo-franco-israélien à Port-Saïd en novembre 1956. Les autres, c'était notamment : l'adversaire désigné, Nasser, militairement battu, politiquement sorti grandi de l'épreuve ; la superpuissance hostile, c'est-à-dire l'URSS, encore qu'il est peu probable que l'ultimatum Boulganine ait été l'élément décisif ; la superpuissance amie, les États-Unis, qui sut dissuader par des pressions économiques le gouvernement britannique de poursuivre l'action militaire ; l'opinion britannique majoritairement hostile à la politique de son gouvernement ; l'opinion internationale qui se traduit par les votes de l'ONU.

 

C'était beaucoup d'adversaires et un allié défaillant. Or, si le gouvernement français avait toujours voulu contrer les décisions de Nasser, il avait été conscient qu'il ne le pouvait seul. Sa marge de liberté d'action était faible mais réelle à deux conditions : cette action devait être immédiate, riposte qui s'impose aux autres par le fait accompli ; elle ne devait pas être isolée mais disposer de l'aide britannique. Trois mois passés et l'allié fléchissant réduit cette marge à néant. Le gouvernement français ne dispose désormais d'aucune liberté d'action. Il est réduit à l'impuissance et accepte les recommandations du Conseil de Sécurité.

Vouloir agir certes, mais encore faut-il pouvoir. Ce constat brutal amplifie l'état de subordination dont le Haut Commandement français était déjà conscient, avant l'expédition de Suez. Après avoir pris ses fonctions de chef d'état-major général le 29 février 1956, le général Ély avait adressé à son ministre, une note où il exposait ses réflexions sur la situation politique générale et les incidences sur le problème algérien. Après avoir remarqué combien l'appui officiel que la France apportait à Israël exaspérait le monde arabe et était préjudiciable à nos servitudes de puissance musulmane [21], il soulignait : l'indépendance que nous recherchons vis-à-vis de nos grands alliés occidentaux ne peut être trouvée dans un flirt avec l'URSS, mais dans notre volonté de rester puissance mondiale, ce qui pose le problème de notre indépendance atomique, comme celui de la constitution de l'Europe [22].

L'expédition de Suez participait de cette volonté de rester puissance mondiale, mais sans que les voies vers l'indépendance atomique, ou la constitution de l'Europe aient été suffisamment frayées pour transformer une situation que Suez accréditait avec force : la France n'était plus une puissance mondiale. Les enseignements furent vite tirés : dès le 30 novembre 1956, soit trois semaines après la crise de Suez, le ministre de la Défense, Bourgès-Maunoury, et le secrétaire d'État chargé de l'énergie atomique, signent un protocole chargeant le Commissariat à l'Energie atomique de préparer les types de bombes et les explosions expérimentales. Simultanément, la crise contribue à la relance européenne.

 

Conclusion

Par Élisabeth du Réau et Jean Delmas

 

            Quel est le poids de la capacité d'intervention dans la détermination de la puissance d'un État ? Constitue-t-elle un critère de la Grande Puissance ou de la Moyenne Puissance ? La réponse est complexe.

            Après la crise de Munich, la France est encore perçue dans le monde comme une Grande Puissance, tant est grand le prestige de son armée victorieuse en 1918. Par contre, les décideurs français sont très conscients des limites de leur puissance militaire. Est-ce au point de renoncer aux engagements de la politique extérieure ? E. du Réau a démontré que si les partisans du compromis l'emportent sur le clan de la fermeté, c'est en raison d'une plus sombre appréciation de la situation économique, tous étant également convaincus du déséquilibre des forces. Constatons toutefois que la notion de force d'intervention pour prise de gage n'est pas évoquée alors, sinon dans les écrits du colonel de Gaulle. Agir serait mobiliser et déclencher un conflit général. D'où le compromis de Munich qui marque une étape dans le déclin de la puissance française : la France est désormais incapable d'assurer la sécurité de ses alliés, faute d'un instrument militaire adapté aux besoins de sa politique extérieure. Son statut de Grande Puissance n'est pas encore remis en cause, tant est fort le mythe. Il faudra la défaite de 1940 pour le lui faire perdre.

            Ce statut, la France ne le retrouvera plus, si même, grâce à de Gaulle, elle est membre permanent du Conseil de Sécurité. L'éclatement de l'Empire, les incertitudes de l'Union française, Genève ont compromis l'ambition de redevenir puissance mondiale. Avant la crise de Suez, la France n'est qu'une moyenne puissance, très dépendante du grand allié, les États-Unis, Suez marque une volonté d'agir – par opposition à Munich – pour retrouver une autonomie d'action au moins régionale. Mais cette volonté, approuvée par l'opinion nationale, se heurte dans sa réalisation, à l'absence d'une force d'intervention susceptible de saisir un gage, les conflits de décolonisation ayant empêché de mettre sur pied ce dont de Gaulle et Juin avaient, à juste titre, souligné la nécessité en 1945-1946. Cette absence d'une capacité d'intervention limitée mais instantanée, est décisive dans l'échec de cette volonté d'affirmer une politique autonome vis-à-vis des Grandes Puissances. Après le retrait des troupes de Suez, à quel statut est ramenée la France ? Est-elle encore une Moyenne Puissance capable de s'affirmer régionalement ? La conscience de l'échec est telle que le gouvernement Guy Mollet, à l'origine hostile à l'atome militaire, prend des résolutions qui ouvrent plus grande la voie qui mène à la puissance nucléaire.

            Mais l'avenir prouvera que la puissance nucléaire ne permet pas, même aux Grandes Puissances, de résoudre tous les problèmes. La crise de Cuba a pour conséquence la création par le président Kennedy d'une force d'intervention susceptible d'intervenir vite, là où les intérêts vitaux des États-Unis l'exigent. Beaucoup plus tard, la France, devenue puissance nucléaire, éprouvera le besoin de créer une Force d'action rapide.

            La capacité d'intervention n'est pas un critère qui différencie Grande et Moyenne Puissance. Elle est un moyen dont peut disposer l'une ou l'autre pour faire respecter ce qu'elle estime être ses intérêts vitaux, une fois évaluée la marge de liberté d'action disponible. C'est l'étendue de cette marge qui peut faire la différence entre Grande et Moyenne Puissance.

 

Débats sur les capacités d'intervention

 

Georges-Henri Soutou : En 1956, la possession de l'arme nucléaire par l'Angleterre entraîne-t-elle une différence, perceptible dans les archives, d'attitude par rapport à la France qui n'a pas encore cette arme ?

 

Anthony Adamthwaite : Les archives consultables du PRO et du Cabinet ne le montrent pas. On y voit plutôt les pressions américaines financières sur Londres ; du reste les missiles soviétiques de l'époque n'avaient pas une portée suffisante pour toucher l'Angleterre.

 

Jean Delmas : Dans les négociations d'état-major, il n'est fait aucune allusion au potentiel nucléaire britannique ; l'expédition de Suez est montée comme une opération militaire classique.

 

Gerd Krumeich : La distinction faite par Anthony Adamthwaite entre la force réelle de la Grande-Bretagne en 1938 et sa volonté d'agir, ici de ne pas agir, est contestable. Peut-on dissocier véritablement pouvoir et vouloir ? Et en référence à J.-B. Duroselle, ce choix d'inaction n'est-il pas aussi pour l'Angleterre la marque de la décadence ? Quant à la France de 1938, elle décide de ne pas intervenir tout comme en 1936, or ses capacités militaires ont changé en deux ans par rapport à celles de l'Allemagne et à son avantage à cause de son nouvel armement en chars et en avions : deux rationalités différentes ont donc dû motiver un choix identique.

 

Anthony Adamthwaite : Certes les notions de pouvoir et de vouloir sont liées, mais celles-ci commandent celles-là, et en 1938 Chamberlain a choisi politiquement la non intervention en dépit du potentiel militaire permettant un autre choix.

 

Élisabeth du Réau : Les situations de 1935 et de 1938 sont en effet différentes mais moins nettement qu'on le pense. En Allemagne même, en 1938, l'opinion militaire est partagée. Beck souhaiterait un succès de l'apaisement par crainte d'une intervention militaire encore redoutée à tous égards. Si on l'avait préparée en France, sa réalisation était tout à fait possible, mais on ne l'a pas voulu.

 

Franz Knipping : Les conditions d'une intervention en 1938 n'étaient de toute manière pas réunies, dès lors que la France ne s'en sentait pas capable sans le concours britannique, comme l'écrit Gamelin dans une note du 3 décembre 1938.

 

Jean-Charles Jauffret : Une vieille tradition historique française et aussi britannique ne voit la Grande-Bretagne en grande puissance que par sa flotte, or en réalité ce n'est le cas que lorsqu'elle possède le couple flotte-armée d'intervention continentale, c'est-à-dire à l'époque de Napoléon 1er, lors de la guerre de Crimée, et dans les deux immédiats avant-guerres 1912-1914, 1938-1939.

 



[1] Université du Maine.

[2] Charles de Gaulle, Vers l'armée de métier, Paris, Berger-Levrault, 1934 ; nouvelle édition, 1963, Paris, Press Pocket, p. 97. Lettres, notes et carnets, 1919 – juin 1940, Paris, Plon, 1980, p. 401.

[3] Archives du maréchal Jean de Lattre, dossiers 1945-1947.

[4] SHAT, CSG, 1 N 36.

[5] Ibidem CPDN, 2 N 25.

[6] FNSP, Papiers Daladier, 2 DA, notes manuscrites.

[7] Jean Delmas, Les exercices du CSG, 1936-1937, 1937-1938, Revue historique des Armées, n° 4, 1974.

[8] SHAA, Fonds privé Guy La Chambre, 2 décembre 1964.

[9] Élizabeth du Réau, Edouard Daladier et le problème de la sécurité de la France, 1933-1940, Thèse de doctorat d'État, soutenue en 1987, Paris I, tome 4, p. 1484-1492.

[10] Philipp'sPapers, Churchill College, Cambridge PHPP, 2090.

[11] Institut d'histoire des Conflits contemporains.

[12] A. Thomas, Comment Israël fut sauvé, p. 47.

[13] Ibidem, p. 270.

[14]. SHAT, Fonds privé Ély.

[15] Général Beaufre, L'expédition de Suez, p. 45.

[16].Ibidem.

[17] SHAT, Fonds privé Ély.

[18] Colonel Jean Delmas, De Gaulle, la Défense nationale et les forces armées (1944-1945), Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 110, 1978.

[19] P. Ély, Mémoires, tome 2 : Suez et le 13 mai, p. 144. Le général Ély rend visite à l'amiral Radford à la mi-août 1956.

[20] A. Thomas, op. cit., p. 165.

[21] P. Ély, op. cit., p. 144.

[22] Ibidem, p. 165.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin