La moyenne puissance au XXème siècle

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VERS LA PUISSANCE NUCLÉAIRE ET

AÉROSPATIALE EN FRANCE ET AU ROYAUME-UNI (1945-1964)

 

 

Claude CARLIER [1]

 

            L'utilisation d'une arme nouvelle sur Hiroshima et Nagasaki a fait entrer le monde dans l'âge de l'atome avec toutes les implications que cette révolution stratégique entraîne sur les relations internationales. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance américaine repose sur le monopole de l'arme nucléaire, monopole que les Américains entendent conserver malgré les souhaits de leurs alliés. Les premières mesures protectionnistes datent du 19 août 1943 lorsque la Grande-Bretagne et les États-Unis signent l'accord de Québec. Cet accord donne à chacune des parties un pouvoir de veto sur la communication des informations à un autre pays, ainsi que sur l'emploi de la bombe. Sont également définis les normes et les moyens d'approvisionnement en uranium par l'intermédiaire d'un organisme : le Combined Development Trust qui est chargé d'acheter tout l'uranium disponible pour le répartir entre les seuls Anglo-américains [2].

            À la fin de la guerre, les demandes françaises pour obtenir communication de certains secrets atomiques se heurtent à une fin de non-recevoir américaine, ceci malgré la participation de savants français aux recherches, particulièrement au Canada. Le 15 novembre 1945, le président Truman, le nouveau Premier ministre anglais Attlee, le Premier ministre canadien Mac Kenzie King décident que les renseignements relatifs à la bombe atomique doivent être tenus secrets tant que l'ONU n'a pas adopté un plan de contrôle international.

            Le 16 juin 1946, les États-Unis présentent à l'ONU le plan Baruch qui prévoit la création d'une autorité internationale chargée de contrôler, sur place, les activités nucléaires. L'Union soviétique n'accepte pas de telles vérifications qu'elle considère comme une atteinte à son intégrité nationale et rejette le plan Baruch.

            Pour renforcer le monopole de son pays, le président Truman signe le 2 août 1946, la loi Mac Mahon sur l'énergie atomique qui interdit, sous peine de mort, même en temps de paix, la divulgation de renseignements nucléaires. Cette loi confie à une commission civile, la United States Atomic Energy Commission, le contrôle de l'énergie atomique pour tout le pays. Cette loi aboutit à un strict isolationnisme des États-Unis, même à l'égard de la Grande-Bretagne qui, progressivement, est écartée par les Américains des secrets nucléaires.

            Le 12 mai 1948, la Grande-Bretagne annonce son intention de fabriquer des armes nucléaires. Sa première bombe explose le 3 octobre 1952, tandis qu'elle lance les études pour l'arme thermonucléaire. Pour transporter son armement atomique, elle construit les bombardiers Vulcan, Valiant et Victor qui équipent la Royal Air Force.

 

La position française

 

            Le général de Gaulle s'est intéressé très tôt aux problèmes nucléaires. Connaissant, dès juillet 1944, par les chercheurs français réfugiés au Canada, l'importance des recherches sur l'arme atomique, le chef de la France libre suit de près l'évolution des travaux en ce domaine. Devenu chef du gouvernement provisoire, il signe, le 18 octobre 1945, l'ordonnance instituant le Commissariat à l'Énergie Atomique. Retiré des affaires de l'État, le général de Gaulle est tenu informé, par son entourage, des réalisations françaises. Visitant, en janvier 1956, le centre de Saclay, il tient à mettre en garde ses dirigeants contre les dangers qui peuvent résulter d'une perte d'indépendance nationale en matière militaire à la suite des négociations se déroulant alors sur une organisation atomique européenne : l'Euratom.

            Cette attitude correspond à une constante nationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En effet, en 1945, la France a compris qu'elle n'est plus un grand de ce monde. Pour rétablir sa puissance et jouer le rôle qu'elle estime devoir être le sien entre les deux grands, la France essaie de s'appuyer sur les technologies nouvelles. Si elle peut maîtriser l'atome civil, elle rétablit le déficit énergétique face à l'Allemagne et à la Grande-Bretagne (atome électrique) ; si elle peut maîtriser l'atome militaire elle rétablit sa puissance militaire (atome militaire) et ne craint plus une menace à l'Est. Il lui faut donc d'abord domestiquer l'atome, en faire une arme puis fabriquer les vecteurs. Cet objectif ambitieux correspond aussi à la volonté de créer des industries de pointe qui peuvent augmenter le potentiel économique, rendre possible une politique d'indépendance nationale d'où ne sont pas exclues des questions de prestige :

            L'État même tard venu, qui compte au nombre des quatre ou cinq détenteurs de l'arme dite décisive – encore qu'elle n'ait jamais été militairement employée depuis 1945 –, apparaît en dépit, ou peut-être au travers des invectives dont il est l'objet, comme un Grand de ce monde [3].

            C'est surtout à partir de 1954 que se dégagent les premières options officielles au sujet d'un armement atomique. Le 17 mars, le ministre de la Défense nationale, René Pleven, en présentant le budget de son ministère, dévoile l'existence de travaux atomiques militaires. Le 26 décembre 1954, le président du Conseil, Pierre Mendès France, décide de soumettre à l'approbation de son gouvernement un projet de fabrication de la bombe atomique et d'un sous-marin à propulsion nucléaire. La chute de son gouvernement, le 6 février 1955, en empêche la discussion. En mai 1955, le gouvernement Edgar Faure fait porter à 100 milliards les crédits du premier plan quinquennal nucléaire et fait entreprendre discrètement les premières études militaires.

            Dans un article paru dans la revue Défense nationale en mars 1956, le général Paul Gérardot, ancien chef d'état-major de l'armée de l'Air, compare les possibilités des moyens conventionnels et nucléaires :

            À l'heure présente, devant l'inefficacité de la défense le seul « déterrent » à la guerre – à cette guerre qu'il nous faut éviter dans toute la mesure possible – c'est la possession d'armements atomiques que nous devrions pouvoir le plus tôt possible lancer par engins. Pour nous ce devrait être en particulier des engins (à étudier le plus rapidement possible) ayant une portée d'au moins 2 500 km [4].

            Le contexte national de crise financière ne se prête pas à une telle évolution. C'est, une nouvelle fois, une crise internationale qui déclenche le processus d'évolution.

 

Les conséquences de la crise de Suez

 

            Le 26 juillet 1956, le colonel Nasser décide la nationalisation de la compagnie internationale de Suez. La décision égyptienne entraîne une vive réaction dans le monde. En 1955, 15 000 navires ont transité par le canal, dont trois quarts appartenant à des pays membres de l'Alliance Atlantique. Deux tiers de ces navires sont des pétroliers.

            Britanniques et Français décident de recourir à la force pour résoudre le problème, en accord avec Israël. L'attaque israélienne est fixée au 29 octobre 1956, les forces françaises et anglaises débarquent le 5 novembre. L'intervention se heurte immédiatement à l'opposition des États-Unis. Le Conseil de sécurité des Nations Unies ordonne un cessez-le-feu, la France et la Grande-Bretagne exercent leur droit de veto.

            Les opérations militaires se déroulent avec succès : l'armée égyptienne est défaite, les Français et les Anglais occupent Port-Saïd. Ils se dirigent vers Ismaïlia, sur la route du canal, quand ils reçoivent subitement l'ordre de stopper leur avance. Un élément politique nouveau vient de se produire. L'URSS qui est intervenue militairement en Hongrie, le 4 novembre, voit dans l'intervention franco-britannique l'occasion de contrebalancer l'effet psychologique de Budapest. Le 6 novembre 1956, le maréchal Boulganine, président du Conseil, demande à Londres, à Paris et Tel-Aviv l'arrêt immédiat des combats et le règlement du problème par l'ONU. Pour appuyer sa demande, il fait allusion, en particulier, aux moyens de destruction terribles et modernes que pourrait utiliser son pays. Dans la lettre adressée à la France il précise :

 

            Dans quelle situation se trouverait la France si elle était l'objet d'une agression de la part d'autres États, disposant des terribles moyens de destruction modernes [5] ?

 

            Le Premier ministre anglais, Anthony Eden, et le président du Conseil français, Guy Mollet, se tournent immédiatement vers Washington pour obtenir des garanties. La Maison Blanche fait savoir que les États-Unis sont décidés à ne pas intervenir et, pour mieux faire pression sur Londres, vend d'importantes quantités de livres sterling pour en faire effondrer le cours.

            Anthony Eden, critiqué par son parlement et même par une partie de sa majorité, décide d'accepter le cessez-le-feu et prévient Guy Mollet. Celui-ci ne peut que se rallier à la position anglaise. Le 6 novembre 1956, alors que Dwight Eisenhower est réélu président des États-Unis, les combats cessent en Égypte. Pour le colonel Nasser qui a perdu la face sur le plan militaire, c'est une grande victoire psychologique qui fait de lui le chef du monde arabe, celui qui a fait reculer la France et la Grande-Bretagne.

            Pour les Anglais la déception est grande ; ils en tirent la conclusion qu'il leur est désormais impossible d'être en désaccord majeur avec Washington. La politique de coopération avec les États-Unis est désormais prioritaire.

            En France, l'amertume est également grande, mais les conclusions sont très différentes de celles de Londres. La France vient de réaliser que, sans la possession de l'arme atomique et son libre emploi, il n'est pas question espérer jouer un rôle important sur l'échiquier international :

 

            À Hiroshima et Nagasaki on avait fait l'expérience militaire de l'arme nucléaire. À Suez, on venait d'en faire l'expérience politique [6].

 

            Après l'Indochine, la France vient d'être, pour la deuxième fois en trois ans, abandonnée par son allié américain. De plus, elle a constaté que la seule allusion à des représailles atomiques menées par des moyens aériens, avions ou fusées, peut déclencher, de façon efficace, le processus de la dissuasion.

            Pour le président du Conseil Guy Mollet, la leçon est dure. Partisan de la renonciation unilatérale à l'arme atomique, il décide pourtant d'en doter la France. Le 30 novembre 1956, soit moins d'un mois après le cessez-le-feu en Égypte, le ministre des Armées, Maurice Bourgès-Maunoury, et le secrétaire d'État aux questions atomiques, Georges Guille, signent un protocole d'accord qui définit un programme de travaux à réaliser sur cinq ans et répartit la responsabilité des études et des essais entre les Armées et le Commissariat à l'Énergie Atomique.

            Dans les milieux militaires l'option nucléaire avait déjà fait son apparition, le colonel Charles Ailleret mène, depuis 1952, un combat dans ce sens :

 

            L'efficacité énorme de la bombe atomique sur le personnel non protégé permettrait en effet de contrebattre et de détruire les rassemblements de forces à découvert qu'impliquaient dans le dernier état des armements classiques les opérations de rupture des fronts défensifs et les opérations de débarquement amphibies ou aéroportées.

 

[…]

            C'est donc à l'aviation que reviendra probablement une très grande part des actions de feux atomiques au profit des troupes à terre.

 

[…]

            la théorie de Douhet est peut-être susceptible de redevenir vraie parce que la bombe atomique donne désormais à l'aviation des possibilités de destruction considérables qui rejoignent celles qu'entrevoyait l'imagination du précurseur italien [7]?

 

            À partir de 1956, les problèmes atomiques prennent un aspect politique officiel, le gouvernement français, le Parlement, l'opinion publique ont été sensibilisés par les menaces soviétiques lors de la crise de Suez. Les rapporteurs de la Commission de la Défense nationale commencent à parler d'armement nucléaire national :

 

            Le problème crucial et de plus longue haleine est assurément la réalisation de la force nucléaire de représailles. D'où la recommandation capitale de votre commission : primauté absolue à la fabrication de l'explosif nucléaire et de l'avion porteur stratégique … La création d'une force nucléaire et thermonucléaire nationale fût-ce au prix des plus lourds sacrifices est désormais la loi fondamentale de notre effort militaire [8].

 

            Cette confiance dans les engins est à tempérer par les résultats obtenus. La France n'a aucune expérience des missiles balistiques et, ainsi que le souligne, un an plus tard, le chef d'état-major général des forces armées :

 

            Il existe encore de graves inconnues techniques. Par exemple on ne sait pas encore nettement quand l'engin fera la relève de l'avion et dans quelle limite il la fera [9].

 

            Cette volonté de changement vers des moyens nucléaires est confirmée par les déclarations du maréchal Alphonse Juin :

 

            C'est cet outil, lequel utilise encore l'avion comme véhicule en attendant l'emploi généralisé de la fusée nucléaire téléguidée qui, incontestablement, devient l'arme de la décision et non plus les forces classiques qui, tout en jouant un rôle essentiel pour la préservation des territoires nationaux, ne seront plus à l'égard de l'exploitation que des auxiliaires [10].

 

            Le Maréchal déplore l'insuffisance de la France dans le domaine des moyens modernes de dissuasion, moyens dont dispose la Grande-Bretagne :

 

            Mais il lui manque toujours (à la France) sa part de force de frappe, celle du javelot et on se sentirait évidemment plus à l'aise dans l'incertitude où nous sommes de l'emploi de l'arme atomique – en cas d'agression franche – si l'on pouvait l'obtenir en toute priorité des États-Unis ou se la créer nous-mêmes.

[…]

 

            On ne saurait lui faire grief (à la Grande-Bretagne) d'avoir aussi cherché à s'affranchir d'une dépendance trop étroite vis-à-vis de l'Amérique en matière d'armes nécessaires à sa défense. Il est certain que si la France avait osé faire de même, elle aurait inspiré un autre respect que celui qu'elle attire aujourd'hui dans les circonstances difficiles qu'elle traverse [11].

 

            Ne s'étant pas orientée immédiatement vers les engins, la France évite de tomber dans le piège d'un choix irréversible, qui risque de compromettre l'équipement de ses forces armées, faute d'avoir pu réaliser des matériels demandant une taille industrielle qu'elle ne possède pas. Cette nouvelle orientation de la défense nécessite des transformations fondamentales dont l'ampleur n'est pas encore bien perçue :

 

            Mais pour réaliser celles-ci et singulièrement à travers la situation de crise que nous vivons actuellement, il faut, n'en doutons pas un instant, un énorme effort de volonté et de ténacité, un esprit de sacrifice lucide et courageux [12].

 

            Le processus est maintenant enclenché ; le 25 juillet 1957 est adopté un deuxième plan quinquennal nucléaire qui prévoit 500 milliards de francs dont 25 pour les études de la future usine de séparation isotopique devant produire l'uranium 235.

            Le 11 avril 1958, le président du Conseil, Félix Gaillard, décide de faire prendre les mesures nécessaires à la réalisation d'explosions atomiques expérimentales pour le premier trimestre de 1960 et approuve le choix de Pierrelatte comme site de l'usine de séparation isotopique. Cette usine, aboutissement du programme militaire, marque la volonté de posséder des armements au plus haut niveau, celui de la bombe H thermonucléaire.

            Ainsi sont prises les décisions quasi irréversibles de posséder l'arme nucléaire, après avoir mis en place l'infrastructure industrielle nécessaire. Parallèlement à la réalisation de l'explosif atomique, le gouvernement fait prendre à l'industrie aéronautique une orientation capitale pour ses structures et pour son développement.

            Le renouveau de l'aéronautique française d'après-guerre date du plan quinquennal du 19 août 1950, où pour la première fois, sont précisés les besoins militaires et les crédits à dégager pour respecter les objectifs. Ce n'est qu'après la crise de Suez et la décision de se doter d'un armement atomique que se pose la question du véhicule porteur. Constatant que le système militaire français reste organisé en fonction d'une guerre classique, le président du Conseil, Guy Mollet, fait amplifier les crédits de recherche nucléaire et demande l'étude d'un avion pouvant transporter une charge atomique au-delà du rideau de fer [13].

            C'est ainsi que, dans le budget de 1957, apparaissent 53 milliards de francs pour les études et prototypes dont 37 pour l'avion porteur qui s'avère être la seule solution. La fabrication de l'arme nucléaire étant liée à celle de son vecteur, le gouvernement Guy Mollet s'engage résolument dans cette voie :

 

            La capacité de riposte est liée aussi à la possession de bombardiers ou d'engins à longue portée. Les trois armées ont reçu des instructions formelles et les crédits nécessaires pour réaliser au plus tôt, en prototypes et en séries, les bombardiers et les engins de toutes sortes susceptibles de nous donner un potentiel suffisant d'engins porteurs [14].

 

            Pour garantir son indépendance nationale, la France est prête à s'engager dans la construction d'engins. L'orientation donnée nécessite la prise de délicates options car il faut choisir entre diverses voies. En pleine crise algérienne, les derniers gouvernements de la IVe République ont essayé de préserver au mieux l'avenir et même, dans certains domaines, de la préparer :

 

            C'est ainsi que l'existence, dans certaines armées étrangères, d'un engin intercontinental implique la nécessité de constituer en priorité une force de frappe à caractère offensif susceptible de transporter les moyens de riposte les plus modernes. Pour l'exécution de cette mission, nous comptons sur le Mirage IV qui, actuellement, est le seul avion de bombardement susceptible d'être valable pour la période de 1962 à 1965. Dans une deuxième étape, nous allons étudier un engin sol-sol stratégique qui pourra prendre la succession des bombardiers classiques. Les études et travaux indispensables à sa construction seront longs, difficiles, et entraîneront dans les années futures des dépenses très importantes [15].

 

            Alors que la France décide de réaliser un engin balistique mais en passant par l'étape intermédiaire, celle du vecteur piloté, le ministère de la Défense britannique publie, en avril 1957, un livre blanc qui adopte la stratégie des représailles massives. La Grande-Bretagne renonce à la construction d'avions stratégiques et passe directement au missile en étudiant la fusée Blue-Streak. Cette attitude anglaise, conforme à l'engouement de cette période pour les engins, est lourde de conséquences dans l'orientation de son industrie aéronautique. Les milieux officiels français, moins catégoriques sur l'invulnérabilité du missile et craignant de ne pouvoir réaliser immédiatement un engin sol-sol, préfèrent conserver le vecteur piloté, plus souple dans son emploi et surtout plus à la portée de l'industrie nationale.

 

La Ve République et l'armement nucléaire

 

            Dès son retour au pouvoir, en mai 1958, le général de Gaulle confirme les décisions prises par ses prédécesseurs au sujet de la préparation d'une explosion atomique expérimentale. Le nouveau chef du gouvernement signe, le 22 juillet 1958, la décision fixant au premier trimestre 1960 l'explosion de la première bombe atomique. La décision indicative fixée par le président du Conseil Félix Gaillard devient exécutoire. Le général de Gaulle confirme également le choix du bombardement Mirage IV comme premier vecteur de l'arme nucléaire. Il fait accélérer les travaux de mise au point du prototype.

            La décision de posséder un armement atomique nécessite la mise en œuvre d'une infrastructure industrielle puissante et portant sur des secteurs nouveaux comme l'espace. Le choix de la fabrication d'engins amène la création d'une industrie entièrement nouvelle, sur laquelle la France ne possède que peu d'expérience et dont l'exemple anglais, avec ses échecs, laisse présager de grandes difficultés. Les États-Unis comptent sur l'incapacité technologique française de réaliser un tel programme pour ramener la France dans le droit chemin de l'OTAN.

            Désirant sonder les intentions françaises, le président Eisenhower envoie à Paris, le 5 juillet 1958, son secrétaire d'État Foster Dulles. Le général de Gaulle demande l'association de la France aux décisions prises jusque-là par les seuls Anglo-américains. Foster Dulles fait de vagues promesses tout en garantissant que la France sera consultée en cas de crise grave.

            Le 24 septembre 1958, le général de Gaulle adresse au président Eisenhower et au Premier ministre britannique Mac Millan un mémorandum secret dans lequel il proteste contre l'intégration militaire au sein de l'OTAN et réclame un partage de responsabilités. Il se heurte à une fin de non-recevoir qui renforce la détermination française de se désengager du commandement militaire intégré de l'OTAN et, pour compenser le vide militaire qui risque de se créer dans la défense du pays, de le doter de son propre armement nucléaire et de ses propres vecteurs.

            Le général de Gaulle franchit une étape décisive en définissant dans sa conférence du 3 novembre 1959 ce que doit être la politique militaire française. Condamnant l'intégration atlantique, le chef de l'État se prononce pour la création d'une force atomique nationale :

 

            Il faut que la défense de la France soit française… Un pays comme la France, s'il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort… La conséquence, c'est qu'il faut, évidemment que nous sachions nous pourvoir au cours des prochaines années, d'une force capable d'agir pour notre propre compte, de ce qu'il est convenu d'appeler une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n'importe où. Il va de soi qu'à la base de cette force sera un armement atomique… qui doit nous appartenir… Dans le domaine de la défense, ce sera notre grande œuvre pendant les années qui viennent [16].

 

            La première bombe atomique française explose le 13 février 1960 concrétisant les efforts nationaux. À partir de cette date, la position de la Grande-Bretagne vis-à-vis de la France donne l'impression de vouloir évoluer. Les rencontres, en 1961, entre les ministres de la Défense des deux pays abordent, pour la première fois, la politique atomique militaire. Le gouvernement britannique estime néanmoins que la France ne sera un partenaire valable que quand elle possèdera l'avion capable de transporter son arme nucléaire, c'est en quelque sorte le « tarif » d'admission au club atomique. La Grande-Bretagne propose à la France des réunions d'état-major à l'échelon militaire le plus élevé pour contrôler l'escalade des armes nucléaires en Europe ; la Grande-Bretagne réclame une grande discrétion sur ces propositions pour éviter de provoquer l'émoi des autres partenaires de l'OTAN devant ce cavalier seul franco-britannique.

            Alors que semblent pouvoir s'établir des relations privilégiées entre les deux nations nucléaires d'Europe occidentale interviennent, en Grande-Bretagne, des éléments aérospatiaux nouveaux qui modifient considérablement l'évolution en cours.

 

Les déboires aérospatiaux anglais et leurs conséquences

 

            Dès 1955, la société De Havilland étudie un missile à portée intermédiaire, Blue Streak, dont Rolls Royce met au point les moteurs à propergols liquides aux termes de licences achetées aux États-Unis chez General Dynamics et North American.

            Au moment de décider le lancement d'un programme spatial national [17], le gouvernement britannique s'interroge sur la nécessité d'un tel effort. De plus, sur le plan militaire, la fusée Blue Streak à carburants liquides est longue à mettre en œuvre, le tir ne peut s'effectuer qu'environ une heure après réception de l'ordre, ce qui laisse à l'agression ennemie largement le temps d'avoir lieu ; de surcroît, n'étant pas enterrée, elle est très vulnérable. En avril 1960, le programme est abandonné après une dépense de 1152 millions de francs.

            Ne voulant pas perdre le bénéfice de ses recherches, la Grande-Bretagne entreprend de « placer » sa fusée chez les Européens. À la conférence de Strasbourg du 30 janvier au 2 février 1961, la France et la Grande-Bretagne proposent une organisation européenne pour la réalisation d'une fusée civile. La Grande-Bretagne fait accepter sa fusée militaire Blue Streak comme premier étage, le deuxième étage est français avec la fusée Véronique, le troisième, allemand. Ainsi est lancé le programme de la fusée Europa dans le cadre de la Conférence Européenne de Construction de Lanceurs et d'Engins Spéciaux (CECLES). La suite est une série d'échecs : la fusée Europa n'arrive pas à fonctionner correctement, un des trois étages étant toujours défectueux [18].

            Le deuxième trimestre de 1962 est marqué par la crise de Cuba au cours de laquelle les États-Unis, soutenus par tous les membres de l'Alliance Atlantique, adoptent une position de force qui fait reculer l'URSS. La France, qui vient de marquer sa solidarité avec les États-Unis, constate que son principal allié lui refuse toujours le droit de posséder sa propre force de dissuasion :

 

            En résumé, donc, des capacités nucléaires limitées, fonctionnant de manière indépendante, sont dangereuses, coûteuses et ont tendance à tomber rapidement en désuétude ; elles ne peuvent être considérées comme des forces de dissuasion valables [19].

 

            Cette constatation se trouve à nouveau confirmée lors des accords de Nassau entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, le 21 décembre 1962. À l'origine de ces accords se trouve la volonté anglaise de posséder une fusée nationale pour remplacer les missiles Thor et Jupiter stationnés sur son territoire. Le gouvernement Mac Millan, qui soutenait la fusée Blue Streak avait renoncé à la fabrication de sous-marins lanceurs d'engins qu'il jugeait peu satisfaisants et très coûteux. Toutefois, cette tentative anglaise aboutit à un grave échec technologique et militaire. Le Premier ministre Mac Millan renonce à Blue Streak, il se tourne alors vers un nouveau véhicule, la fusée américaine air-sol Douglas Skybolt, que peuvent transporter les bombardiers stratégiques de la Royal Air Force (bombardiers Vulcan, Valiant, Victor). Le Gouvernement britannique s'oriente alors vers un dispositif piloté double : un avion de pénétration à basse altitude, le TSR-2, complété à haute altitude par les bombardiers V armés de la fusée Skybolt.

            Les États-Unis, qui étudient la fusée Skybolt, s'engagent à financer les frais de recherche et de développement, la Grande-Bretagne ne s'acquittant que du montant des fusées qu'elle achète. Ce projet, lancé par l'administration Eisenhower pour ses bombardiers Bœing B 52 dans le cadre des représailles massives, s'avère excessivement complexe et coûteux, sa mise au point prend du retard. Le programme Douglas Skybolt est mis en comparaison, par la nouvelle administration Kennedy, avec le projet mer-sol Lockheed Polaris qui se déroule avec plus de satisfaction et surtout qui correspond mieux aux exigences de la nouvelle stratégie américaine de réponse flexible. Le 7 novembre 1962, le secrétaire à la Défense, Robert Mac Namara annonce, unilatéralement, l'abandon du projet. La Grande-Bretagne se trouve alors démunie de tout véhicule porteur, il ne lui reste plus qu'à se ranger à la proposition américaine d'une force multilatérale.

            Rencontrant le président Kennedy à Nassau, aux Bermudes, en décembre 1962, le Premier ministre britannique accepte la proposition de fournitures de fusées Polaris, à charge pour son pays de construire les sous-marins et les ogives nucléaires. La force anglaise ainsi constituée est intégrée dans le cadre d'une force multilatérale OTAN avec pour seule concession, la possibilité d'utiliser les sous-marins si les intérêts de la Grande-Bretagne sont en danger. La force nucléaire de la Grande-Bretagne devient ainsi un complément de la force américaine dans le cadre de l'OTAN :

 

            Le Premier ministre a déclaré clairement que, sauf dans le cas où le Gouvernement de Sa Majesté déciderait que des intérêts nationaux suprêmes sont en jeu, ces forces britanniques seront utilisées en toutes circonstances en vue de la défense internationale de l'Alliance occidentale [20].

 

            La France qui n'a pas été consultée lors des accords de Nassau se voit offrir les mêmes avantages, mais aussi la même intégration. La réponse française est clairement exprimée, par le général de Gaulle, lors de sa conférence de presse du 14 janvier 1963 :

 

            Ainsi, les principes et les réalités s'accordent pour conduire la France à se doter d'une force atomique qui lui soit propre. Cela n'exclut pas du tout, bien entendu, que soit combinée l'action de cette force avec celle des forces analogues de ses alliés. Mais pour nous, dans l'espèce, l'intégration est une chose qui n'est pas imaginable [21].

 

            Le chef de l'État refuse donc l'entrée de la France dans une force multilatérale qui intègre des éléments nationaux et, devant l'attitude de la Grande-Bretagne qui, une nouvelle fois, a choisi de se ranger aux côtés des États-Unis, s'oppose à son adhésion au Marché Commun. Cette décision marque la rupture française et son refus définitif de toute force multilatérale.

            Cette position peut, en partie, s'expliquer par le fait qu'en 1963, la France n'a pas les connaissances technologiques suffisantes pour construire des sous-marins à propulsion nucléaire, ni réaliser des ogives atomiques miniaturisées. La proposition américaine est donc sans intérêt, elle dénote la volonté de Washington de récupérer à tout prix, la force française.

            La France apparaît isolée dans le monde atlantique. En réalité, elle manifeste tout haut ce que certains craignent et n'osent dire, sauf dans le cadre discret de quelques organismes européens :

 

            La crise cubaine a également montré que, bien que les organes de l'OTAN ainsi que plusieurs pays de l'Alliance aient été impliqués dans cette affaire, aucune consultation n'a eu lieu à l'OTAN … Il n'en reste pas moins que tous les Alliés de l'OTAN se sont déclarés en général solidaires de l'action des États-Unis, et ce facteur a renforcé la position américaine dans son dialogue avec l'Union soviétique. La leçon de Cuba est claire : les États-Unis sont prêts à agir sans l'accord préalable de leurs alliés s'ils estiment que leur propre sécurité est en danger [22].

            Cette attitude française, très critiquée par l'opinion publique anglo-américaine, est néanmoins perçue avec réalisme dans les milieux informés :

 

            Aussi difficile qu'il soit de traiter avec la France de de Gaulle, nous ferions bien de ne pas oublier que sa contribution aux intérêts généraux de l'Occident est bien supérieure à ce que serait celle d'une France ravagée par les dissensions ou renonçant à jouer un rôle sur la scène internationale [23].

 

            L'opposition française à toute tentative pouvant freiner son développement nucléaire est à nouveau manifestée par le refus de signer le traité de Moscou du 5 août 1963, sur l'interdiction des essais nucléaires dans l'atmosphère, dans l'espace et sous l'eau. Ce traité, signé par les États-Unis, l'Union soviétique, la Grande-Bretagne, est pour la France une manifestation du monopole des membres du Club atomique, possesseurs de la bombe H, que ne détient pas encore la France. Elle refuse donc de signer le traité, imitée en cela en particulier par la Chine et l'Inde qui veulent également se réserver la possibilité d'expérimenter des armes nucléaires.

            Alors que la Grande-Bretagne a mis à la disposition de l'Alliance Atlantique ses moyens nucléaires après s'être alignée sur Washington [24], la France et la République fédérale d'Allemagne signent, le 22 janvier 1963, un traité de coopération dont ne sont pas exclues les questions militaires. Ce traité suscite quelques inquiétudes à Londres et à Washington qui craignent un axe Bonn-Paris qui dominerait l'Europe. Toutefois, les parlementaires allemands sont réticents à accorder l'autorisation de ratification. Ils sont opposés à une trop grande coopération militaire avec la France. Ils font précéder le projet de ratification d'un préambule qui affirme la solidarité de la RFA à l'Alliance Atlantique et à un Marché commun qui comprend la Grande-Bretagne. Ainsi accepté, le projet de loi vide le traité de sa substance, la France se retrouve isolée dans l'Alliance Atlantique.

            En 1963, la rupture est consommée entre la France et ses alliés atlantiques. La France entend développer ses propres moyens nucléaires et ses vecteurs. Le déroulement de la première loi de programme militaire, votée en 1960, laisse entrevoir une évolution technologique favorable, renforcée par un bon contexte économique. Le 1er octobre 1964, sur la base aérienne de Mont-de-Marsan, conformément aux prévisions du gouvernement français et à sa planification militaire, la première prise d'alerte opérationnelle est assurée par les Mirage IV équipés d'une arme nucléaire, la France est véritablement devenue membre du club atomique.

 



[1] Directeur du Centre d'histoire de l'aéronautique et de l'espace, université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] La présente étude concerne essentiellement la France en la comparant au développement d'une puissance sensiblement équivalente, la Grande-Bretagne. Pour respecter les limites de longueur de texte, il n'est fait état que des événements les plus significatifs.

[3] Raymond Aron, Le grand débat, Calmann Lévy, Paris 1963, p. 126.

[4] Général Gérardot, Plaidoyer pour l'attaque, Revue Défense nationale, mars 1956, p. 299.

[5] Lettre du maréchal Boulganine au président du Conseil Guy Mollet, La vie politique en France, année 1956, p. 256.

[6] Claude Delmas, Histoire politique de la bombe atomique, Albin Michel, 1967, p. 262.

[7] Colonel Charles Ailleret, Revue Forces Aériennes Françaises, n° 79, avril 1953, p. 9.

[8] Olivier Harty de Pierrebourg, rapporteur de la Commission de la Défense nationale de l'Assemblée nationale, Débats, 7 décembre 1956, p. 5586.

[9] Général Ély, chef d'état-major général des Forces armées, Notre politique militaire, Revue Défense nationale, juillet 1957, p. 1048.

[10] Maréchal Juin, La défense française, PUF, 1958, p. 579.

[11] Maréchal Juin, Ibid.

[12] Général Ély, ibid., p. 1050.

[13] Le projet de fiche programme concernant le bombardier stratégique porteur d'une charge nucléaire est daté du 19 décembre 1956.

[14] Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense nationale, Débats, Assemblée nationale, 6 décembre 1956, p. 5564.

[15] Louis Christiaens, secrétaire d'État aux Forces armées Air, Débats, Assemblée nationale, 28 février 1958, p. 1153.

[16] Général de Gaulle, président de la République, allocution à l'École militaire, Paris, 3 novembre 1959.

[17] Le British National Space Center n'est finalement créé qu'en 1986.

[18] Devant les échecs de ce programme, la Conférence spatiale européenne du 20 décembre 1972 l'annule. Elle décide la création d'une Agence spatiale européenne (European Space Agency) dans laquelle la France prend la responsabilité financière et technique de la réalisation d'un nouveau lanceur baptisé Ariane.

[19] Robert Mac Namara, secrétaire à la Défense des États-Unis, discours à Ann Arbor, université du Michigan, 16 juin 1962.

[20] Accords de Nassau, communiqué final du 21 décembre 1962.

[21] Général de Gaulle, conférence de presse au Palais de l'Élysée, 14 janvier 1963.

[22] Assemblée de l'Union de l'Europe Occidentale, Document, n° 256, 16 novembre 1962, Commission des questions de défense et des armements, p. 9.

[23] Henry Kissinger, Les malentendus transatlantiques, Denoël, 1965, p. 80.

[24] En 1965, le programme d'avion TSR-2 (Tactical Strike Reconnaissance) est annulé. Toute la structure industrielle et militaire mise en place autour du Bomber Command de la Royal Air Force s'avère désormais inutile. La mission de dissuasion nucléaire est alors progressivement transférée à la Royal Navy avec ses sous-marins nucléaires lanceurs d'engins. La Royal Air Force s'équipe de matériels américains, Mc Donnell Phantom, Lockheed Hercules. À partir de cette date et jusqu'à nos jours (hormis le Harrier), l'industrie aéronautique britannique ne fabrique plus seule des avions de combat (le Hawk est un avion école et appui-tactique, les Jaguar et Tornado sont issus de la coopération internationale). Il faut attendre le 8 août 1986 pour voir voler le British Aerospace EAP, projet concurrent du Dassault Rafale.

 

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