La moyenne puissance au XXème siècle

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ÉCONOMIE ET RANG DE PUISSANCE :

LA DIMENSION SPATIALE

 

 

Marc AUFFRET [1]

 

 

            L'effort spatial de la France, entrepris pour des raisons purement stratégiques, aboutit à un net succès matérialisé par le lancement en 1965 par la fusée Diamant A d'un satellite expérimental (A1) d'un poids modeste (40 kg). Succès d'origine militaire donc, car tout lanceur civil dérive peu ou prou d'un lanceur militaire. Mais si la France atteint ses objectifs majeurs dans le domaine des forces nucléaires stratégiques, reste posé le problème de l'exploitation civile de l'espace. Et, avant même cette exploitation, intervient une phase préalable dont on ne peut préjuger ni la durée et encore moins le coût, et, à l'époque, la rentabilité réelle. Faut-il explorer ? Une possibilité technique de cette nature n'implique en aucun cas une nécessité économique directe. Cette exploration peut revêtir tous les aspects d'une aventure, y compris les risques (financiers) que celle-ci comporte.

            Faut-il alors renoncer à une exploration directe et volontariste ? Car les nécessités éventuelles (scientifiques, technologiques) n'apparaissent pas comme impératives [2]. La Grande-Bretagne, pour des raisons financières, renoncera d'ailleurs à cet effort, préférant miser sur une coopération européenne, au début des années 1970 [3]. D'ailleurs le premier satellite utile (FR1, satellite scientifique destiné à l'exploration de l'ionosphère) est lancé toujours en 1965… par la NASA ! Dans le cas français, à l'origine, l'acquisition de la capacité spatiale résulte pour l'essentiel d'une volonté de prestige et dans une moindre mesure d'objectifs purement scientifiques. Ayant lancé son satellite, avec son propre lanceur, la France est incontestablement la troisième puissance spatiale.

            Peut-elle le demeurer ? Et si oui, dans quel but ? Le problème du coût de la puissance, donc de retombées économiques tangibles, se posera tôt ou tard et il se serait posé de façon inéluctable avec la fin des Trente Glorieuses. Quel est en effet le prix à payer pour maintenir ce rang et enfin celui des limites de cette puissance ? L'évolution historique de ces vingt dernières années permet de mieux cerner le problème. Deux dimensions spatiales sur trois apparaissent essentielles [4] :

 

- les applications scientifiques, les premières à être considérées comme utiles et dont certaines s'avèreront rapidement rentables (la météorologie par exemple) ;

 

- les applications économiques non envisagées au départ, mais qui vont devenir impératives : l'effort financier doit être rentabilisé ; cette nécessité devient vitale avec la fondation de l'ESA (Agence Spatiale Européenne ; nous avons gardé le sigle anglais comme le veut l'usage de l'Europe spatiale), les entreprises et les États européens n'ayant pas vocation à financer un effort (à dominante française) à fonds perdus…

            Le degré d'indépendance de la France (ou de dépendance) dans ces deux domaines peut se mesurer objectivement par des critères simples et contribuer ainsi à mieux définir le rang de la France dans le domaine spatial. Pour être autonome, sinon indépendant, les critères indispensables s'avèrent être les suivants :

 

- fabriquer ses propres satellites utiles, quitte à les faire lancer par autrui. Cela suppose déjà une industrie spatiale, dérivée de l'électronique entre autres, un haut niveau scientifique, la création de laboratoires de recherches et une structure financière et administrative ad hoc ;

 

- mettre au point son propre lanceur, d'abord léger pour des expériences scientifiques, puis lourd pour des applications commerciales. Ce qui entraîne le développement d'une industrie spécialisée dérivée de l'aéronautique, de la chimie (pour le carburant et le comburant), etc. Et mettre au point des bancs d'essai pour tester les moteurs ;

 

- construire une base de lancement capable d'assurer des tirs à un rythme suffisamment élevé, ce qui entraîne la mise en place d'un réseau de stations terrestres, destinées à observer les phases du lancement, la satellisation et le bon fonctionnement du satellite.

 

            Ces premiers objectifs atteints, il convient ensuite de rentabiliser les investissements consentis : le lanceur lourd et la base de lancement pourront être mis à la disposition de clients étrangers ayant fabriqué (ou faisant construire) leurs satellites commerciaux. Pour cela, il s'avère nécessaire de constituer une société commerciale, d'avoir une infrastructure bancaire et d'assurances, d'établir des liens étroits entre les groupes industriels et les laboratoires concernés, etc. Pour le futur (les années 1990) une maîtrise plus avancée de la dimension spatiale rentable s'imposera afin que la France et l'Europe conservent leur rang de puissance et puissent faire face à la concurrence commerciale des États-Unis et bientôt du Japon [5] : trois nouvelles réalisations deviennent alors indispensables : la réalisation d'une mini-navette spatiale : projet Hermès prévu pour 1995 et permettant aussi des vols habités purement européens, mais avant d'atteindre ce troisième objectif, une station habitée, ayant des buts essentiellement économiques : la production de matériaux nouveaux grâce à la microgravité [6].

            Pour la France se pose très tôt, une fois les premiers objectifs atteints au moins partiellement, une série de problèmes diplomatiques [7] et économiques :

 la France seule ? Position intenable sur le long terme dans tous les domaines spatiaux, le coût en serait trop élevé surtout après les débuts de la crise économique. Alors, une entente avec d'autres pays européens ? Mais selon quelles modalités ?

 

 une collaboration avec les États-Unis ? Elle ne peut être que ponctuelle, ceux-ci tenant en tout état de cause à être les dominants.

            Ces différents problèmes seront en fait abordés et résolus au fur et à mesure du développement des activités spatiales françaises purement nationales, puis européennes, mais la France reste le maître d'œuvre et l'investisseur le plus important. Ici la chronologie commande et l'on peut pour simplifier le problème distinguer trois étapes dans ce domaine spatial : l'acquisition des techniques de base, la construction d'une Europe spatiale à dominante française avec des réalisations scientifiques, techniques, puis à retombées économiques. Enfin dernière étape (très récente), celle d'un espace commercial en plein développement.

 

*

  Les débuts de la maîtrise spatiale : succès, échecs, acquis (1960-1974)

 

            Dès 1961, la France décide, sous l'impulsion du général de Gaulle, de profiter des réalisations techniques obtenues grâce aux travaux du programme militaire français pour se doter d'une activité spatiale nationale. Ces travaux permettent la mise au point, à peu de frais, d'un lanceur civil qui, en 1965, atteindra son objectif : mettre en orbite un satellite et précéder ainsi en tant que troisième puissance spatiale la Grande-Bretagne et le Japon. Politique de prestige donc, qui permet cependant en 1962 la fondation du CNES (Centre National d'Études Spatiales). Le développement des activités purement françaises impose également une politique de création et de développement d'une véritable industrie se décomposant en trois types :

 

- la mise au point de lanceurs qui donnent lieu à une activité industrielle très concentrée et quasi monopolistique [8] : la fusée Diamant B, réalisée en 1967, permet de mettre en orbite basse des charges utiles de 100 kg et devient opérationnelle en 1970 [9] ;

 

- la fabrication de satellites nationaux (D1, D2A, Éole, D2B) [10] ;

 

- la construction des stations terrestres et du centre spatial guyanais [11], (édifié de 1965 à 1968) destiné au programme national, y compris le lancement de fusées-sondes ;

 

- enfin la France accepte une coopération dans le cadre européen sous l'égide du CECLES-ELDO (Centre Européen de Construction et de Lancement d'Engins Spatiaux – European Launcher Development Organisation), ce qui lui permet de rentabiliser quelque peu le Centre spatial guyanais. Quant aux industriels français (et allemands), ils espèrent bénéficier de commandes importantes, l'espace va devenir utile dans le domaine des télécommunications (Intelsat – cf. infra – se fonde en 1964). Et l'Europe (Grande-Bretagne comprise) désire être relativement autonome. La participation française au projet reste minoritaire (24 %), et compte tenu de l'avance française dans ce domaine, l'industrie nationale bénéficie de retombées plus importantes en ce qui concerne les commandes.

            Mais les deux programmes engagés se terminent par une série d'échecs spectaculaires. Mal conçu [12] le programme européen sera abandonné en 1973, l'échec d'Europa II – coût 650 millions de francs – le 15 novembre 1971, lui fut fatal.

            Quant au programme français, la charge utile prévue est trop faible et là aussi les échecs sont trop nombreux. Et de 1960 à 1975, les techniciens français se heurtèrent à la volonté du ministère des Finances de faire cesser toute activité spatiale [13]. Le programme purement national est abandonné en 1975. Le total des dépenses spatiales françaises (cumulées) dans le cadre du CNES atteignait alors 23,5 milliards de francs (francs constants, valeur de 1963, soit 42 279 millions de francs 1982 ou 13 fois l'effort fourni par la France cette année-là [14]).

            Mais ces programmes eurent des retombées : le Centre spatial guyanais, la maîtrise et le développement des techniques comme des industries nécessaires à l'acquisition de la dimension spatiale, l'implantation des stations terrestres qui poursuivent leurs activités, une collaboration scientifique entre la France et la NASA [15].

 

*

 Vers l'espace rentable (1974-1980)

 

            Devant le développement des satellites commerciaux américains, principalement dans le domaine des télécommunications, la France et l'Europe (en particulier l'Allemagne) ne peuvent rester indifférentes au monopole des États-Unis dans le domaine des lanceurs lourds, comme à leur domination de fait au sein de l'organisation internationale Intelsat [16]. Sur le court terme se pose le problème des commandes industrielles pour la fabrication des satellites ; or la France comme l'Allemagne se trouvent défavorisées au profit des firmes américaines. Pour la France, comme pour l'Europe, c'est une question d'indépendance économique, et, dans le premier cas, également politique. Avec la multiplication des satellites utiles, dès 1974, le retard européen est alors apparu comme dramatique. Des pans entiers d'industrie de pointe risquaient de nous échapper [17]. Or Intelsat fournira à la France, en 1982, 40 % de ses circuits téléphoniques intercontinentaux et assure 2 000 heures de télévision par an [18]. Situation d'autant plus désagréable que, dès l'année 1974, triomphe le projet franco-allemand Symphonie (datant de 1967), dont la maîtrise d'œuvre est entièrement confiée à l'industrie : Symphonie I (français) est mis sur orbite géostationnaire [19] et Symphonie II (allemand) en 1975, par un lanceur américain, faute de lanceur Europa. Cette dépendance de la France et de l'Europe, faute d'un lanceur lourd, est d'autant plus inacceptable que les règles d'Intelsat interdisent à l'époque, d'utiliser réellement ces deux satellites, parce qu'ils n'en dépendent pas [20]. Symphonie II servira à établir des liaisons radio entre la RFA et le Rwanda, Symphonie I entre Radio France et La Réunion.

            Ni la France, ni l'Europe ne peuvent accepter une telle dépendance. Aussi, dès 1973, l'Agence Spatiale Européenne (ESA) voit le jour avec un triple programme [21] :

 

- l'établissement de liaisons entre mobiles (navires) et stations terrestres par satellites pour la navigation ;

 

- le projet européen Spacelab à dominante allemande [22], en collaboration avec la NASA, laboratoire intégré à la Navette… afin d'exécuter de nombreuses missions scientifiques ou d'application [23] ;

 

- la construction d'un lanceur lourd Ariane dont la maîtrise d'œuvre est confiée au CNES. La France en étant le principal investisseur, ce lanceur européen est donc à dominante française [24], d'autant plus que le champ de tir de Kourou sera utilisé pour sa qualification et pour son exploitation commerciale.

 

            Malgré quelques déboires financiers (le coût initial du projet – 2 milliards de F.F. 1975 – sera dépassé de 16 %), des délais de mise au point plus longs que prévus (mais il en est de même pour la navette spatiale américaine), l'objectif est atteint en 1979 avec le tir de qualification du lanceur Ariane 1 et la mise au point de la fabrication industrielle et des versions améliorées.

            En effet, le 24 décembre 1979 Ariane 1 [25], lors de son premier tir, met en orbite pré-géostationnaire [26] un satellite purement technologique : il s'agissait de tester la fusée. La société Arianespace naît de ce succès. Le cycle de production du lanceur étant de 54 mois, il fallait produire (ce qui fut fait) à partir de 1975 les premiers lanceurs opérationnels à l'horizon des années 1980. Or, les possibilités de son utilisation dépassent le cadre strict de l'ESA : Les industriels européens (et le CNES) devaient prendre le risque de financer, au prorata de leur participation à la production d'Ariane, le capital de la société, fixé à 120 millions de francs et de faire vivre cette société sur une base purement économique dans une économie de marché. Créée le 16 mars 1980, Arianespace a pour objectif d'assurer la maîtrise d'œuvre de la production de lanceurs de la famille Ariane, le préfinancement de cette production, la commercialisation des services du lanceur et la conduite des opérations de lancement au Centre spatial guyanais. Première société commerciale de transport spatial dans le monde, elle regroupe trente-six principaux industriels européens des secteurs aérospatial et électronique, treize banques (européennes) et le CNES. De droit français, cette société reste dominée par la France ; les douze firmes, les six banques françaises concernées et le CNES détiennent 59,25 % des actions ; l'Allemagne est le second partenaire avec 19,60 % des investissements (quatre firmes et trois banques) ; les autres actionnaires sont moins importants sur le plan financier. La Belgique détient 4,4 % des actions, l'Italie 3,6 %, la Suisse 2,70 %, l'Espagne 2,50 %, la Grande-Bretagne et la Suède respectivement 2,40 %, les Pays-Bas 2,20 %, le Danemark 0,70 % et l'Irlande 0,25 %. Le montage industriel pour la production et l'assemblage du lanceur associe le CNES qui apporte une assistance technique et scientifique à huit firmes industrielles (structure de 1985) dont quatre françaises [27]. Mais Arianespace connaît un échec sérieux avec le second tir d'Ariane 1 qui échoue le 23 mai 1980 entraînant la destruction de deux satellites (un destiné aux radio-amateurs, Oscar-9, scientifique) à la suite d'une défaillance du premier étage auquel le motoriste remédia rapidement. Incident fâcheux cependant dans la mesure où Arianespace a dix commandes fermes en 1981 et six de plus seulement en 1982, au moment où la navette spatiale américaine devient opérationnelle (en 1982) et casse les prix, (l'utilisateur ne paye qu'une fraction du coût réel de l'opération) tandis que les lanceurs américains classiques sont toujours en service [28]. Malgré tout la France et l'Europe grâce au lanceur Ariane ont acquis une dimension spatiale nouvelle : en témoigne le succès du troisième tir d'Ariane 1 qui met deux satellites, Météosat-2 et Apple, sur orbite géostationnaire.

L'espace utile (1981-1986)

            La mise au point d'un lanceur européen brise le monopole américain et permet à la France (et dans une moindre mesure à l'Europe) d'acquérir une véritable indépendance spatiale. Le troisième tir d'Ariane, avec la mise en orbite d'un satellite indien (Apple) ouvre la voie des marchés du Tiers monde pour les satellites de communication (les plus intéressants sur le plan commercial) et commence à répondre aux besoins de l'Europe avec le lancement du satellite de l'ESA, Météosat-2 (le premier avait été mis sur orbite en 1977 par un lanceur américain), un satellite météorologique. Avec le quatrième tir, le 12 décembre 1981, et la mise en orbite du satellite Marecs-1 H de communication maritime, l'ESA réalise la seconde partie de son programme initial dans le cadre de l'organisation internationale Inmarsat. Malgré l'échec du second satellite Marecs-B en septembre 1982 (le cinquième tir d'Ariane 1 l'ayant placé directement dans l'Atlantique à la suite d'une défaillance du troisième étage du lanceur) [29], un marché prometteur s'ouvre pour Arianespace : le marché international, (stricto sensu : celui des organisations internationales) Marecs-B-2 mis en orbite par une fusée Ariane 3 en 1984.

            La France paraît bien placée sur le marché, qui se développe actuellement, de la localisation des mobiles par satellites (des milliards de francs pour l'Europe en ce qui concerne les seuls mobiles terrestres). Trop bien placée même : les investisseurs institutionnels français sont partis dans trois directions différentes à la fois : la France participe à l'organisation Inmarsat (propriétaire des satellites Marecs qui étend ses activités aux domaines aéronautiques et terrestres) et au programme de l'ESA Prosat (qui loue les satellites Marecs) et le CNES a signé (en 1986) un accord de licence avec l'américain Géostar. Ces trois programmes peuvent être concurrentiels. On attend la prise de position de la DGT (Direction Générale des Télécommunications, membre d'Inmarsat, dépendant du ministère des P et T, un des principaux fournisseurs de ressources budgétaires du CNES), qui pourrait aussi bien – dans un cadre européen – développer un système de communication purement terrien (les progrès des communications dans ce domaine, rival direct de l'espace utile, sont rapides) [30].

            Avec le lancement réussi d'ECS-1 (satellite de communication européen), le 16 juin 1983 (sixième tir d'Ariane 1), Arianespace satisfait les besoins de l'ESA, bien que le programme (de liaisons téléphoniques et télégraphiques à inter-européennes) ait pris un léger retard. Sur cinq satellites prévus en 1990, trois ont déjà été mis en orbite. Ils peuvent retransmettre des programmes de télévision [31].

            En 1984 avec le lancement réussi de Spacenet-1 (satellite de communication : neuvième tir d'Ariane 1) s'ouvre le marché des compagnies privées (américaines) et le premier tir d'Ariane 3 (dixième tir du lanceur Ariane) met en orbite Telecom-1 A, un satellite français de télécommunications qui démontre que, pour ses propres besoins, la France maîtrise la dimension spatiale ; Telecom 1 B est mis en orbite en 1985 (avec environ dix-huit mois de retard sur les prévisions initiales) [32]. La France domine alors complètement la filière de l'espace commercial : le 8 février 1985, le douzième tir d'Ariane met en orbite Arabsat-1 et Brasilsat-1, deux satellites de communication [33].

            Quel est le bilan actuel d'Arianespace ? Sur les 18 tirs, 14 ont été des succès. 17 satellites rentables ont été mis en orbite dont 15 de communications. L'échec du tir du 12 septembre 1985 concernait deux satellites de communication, l'un américain, l'autre EC-3, de l'ESA. (Coût : 150 millions de dollars) ; celui du 31 mai 1986, le satellite 5 AF-14 (Coût : 82 millions de dollars). Par nationalité les satellites placés sur orbite se répartissent ainsi : six européens, cinq américains, trois français (en comptant les deux satellites Météosat), deux brésiliens, un arabe.

            La mise en service en 1986 du second pas du tir Ela 2 au centre de Kourou permet de porter à huit lancements annuels (et même plus) les possibilités d'Ariane. Aussi bien Arianespace, dont le capital a été porté à 270 millions de francs (une filiale a été créée aux États-Unis en 1982, pour prospecter un marché d'une importance vitale), a-t-elle, au 31 août 1985, un carnet de commandes fermes de 22 satellites (européens, américains, internationaux, australiens) pour une valeur de 6,2 milliards de F.F. L'échec du dix-huitième tir d'Ariane, le 30 mai 1986, a eu pour effet de remettre en question la fiabilité du lanceur et de retarder de près d'un an (dans l'état actuel de la situation) les lancements prévus. Cependant devant la défaillance des lanceurs américains (explosion de la navette Challenger le 28 janvier 1986), d'un Titan 34-D le 18 avril et d'une Delta le 3 mai), Ariane dispose de 50 % du marché mondial des satellites (les lanceurs classiques américains assurant la quasi-totalité des autres lancements commerciaux) et ce dès juillet 1986 : 37 satellites pour un chiffre d'affaires prévu de 11,6 milliards de F.F. Les carnets de commandes d'Arianespace sont complets jusqu'en 1988 [34].

 

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            Malgré tout Arianespace comme l'ensemble de l'effort spatial français n'est toujours pas rentable. Or cette rentabilité conditionne dans une large mesure l'avenir des programmes français (et européen). Donc le maintien du rang actuel de puissance de la France (le troisième) dans ce domaine [35] et l'acquis de vingt ans de politique spatiale. Le maintien sera conditionné dans un futur très proche par le succès ou l'échec de quelques tests de rentabilité dont les plus importants sont la réussite des prochains tirs d'Ariane et le succès commercial des satellites de télécommunications TDF-1 et TDF-2. Mais les impératifs économiques sont encore plus draconiens qu'il n'y paraît et imposent dans le domaine étudié une définition spécifique du concept de la moyenne puissance. En effet la France n'a plus et ne peut avoir les moyens financiers de tenir, seule, son rang d'importante puissance spatiale. Elle peut cependant conserver le rang de Puissance Moyenne de premier plan [36]. Catégorie de puissance que l'on peut définir par deux critères :

 

1°) Une puissance à responsabilités mondiales partagées. Des trois projets du programme spatial européen [37], la France peut et doit poursuivre celui dont elle est le chef de file : le lanceur lourd avec Ariane IV et V. Elle ne peut prétendre (et ne le désire pas) dominer l'ensemble des projets de l'Europe spatiale ;

 

2°) Une puissance associée à d'autres puissances moyennes. En effet, toujours pour des raisons financières, la France ne peut garder le rang qu'elle possède et son autonomie (et même si elle le désire éventuellement un programme national) que dans le cadre de l'ESA, c'est-à-dire de l'Europe occidentale. Car les trois projets spatiaux du programme de l'ESA doivent aboutir : ils forment un ensemble cohérent. Pour cette réalisation la France a besoin de coopérer étroitement avec ses partenaires européens, voire de contribuer à la création d'une véritable Europe spatiale intégrée [38] !

 

            Toute faute majeure entraînerait un autre cas de figure de la définition de la Moyenne Puissance : une (ex) grande puissance en déclin.

 

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Débats sur la dimension spatiale

 

            Georges-Henri Soutou : Dans l'actuelle compétition technologique spatiale, Ariane est-elle en mesure de résister aux techniques nouvelles en cours de recherche, notamment en Grande-Bretagne ?

 

            Marc Auffret : La fiabilité d'Ariane IV est démontrée, mais il sera indispensable pour celle d'Ariane V de tenir les délais prévus pour le lancement de la station spatiale européenne. Cette technique paraît bien éprouvée puisqu'elle est celle qu'utilisent les projets soviétiques, japonais et sans doute chinois. La recherche engagée par Rolls Royce porte sur une technologie nouvelle et coûteuse et qui ne sera pas encore testée en 1995, ce qui tout en représentant un risque pour Ariane V lui laisse l'avantage, si le plan se développe sans retard.

 

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            Jean-Charles Jauffret : Il est question de choisir un site européen de lancement à la limite de l'Hérault et de l'Aude pour le cas où celui de la Guyane serait menacé.

 

            Marc Auffret : Ce problème a été soulevé bien avant les troubles du Surinam dans la perspective d'un bouleversement politique dans les Caraïbes, mais ce projet coûtera cher et est dangereux à proximité des grandes agglomérations. Il s'agira alors de lancer des fusées de grosse taille propulsées suivant la technique allemande par un carburant d'hydrogène liquide.

 

            Jacques Chatelle : Il y a en Europe d'autres sites mieux appropriés que la région de Montpellier pour installer un tel site, mais dans toute cette question spatiale et nucléaire, comme du reste en 1956 quand la France avait la volonté d'agir sans la capacité et l'Angleterre la capacité sans la volonté, se dégage l'importance fondamentale du volontarisme. Dans le domaine spatial, c'est celui de la France qui a fourni les premiers efforts et a entraîné l'Europe dans cette voie.

 

 



[1] Université du Maine.

[2] De plus, la France sait, pour un avenir prévisible (soit environ 20 ans dans ce domaine) qu'elle ne pourra en aucun cas réaliser – seule – des vols habités. Test suprême de la puissance spatiale, car ils nécessitent une très grande fiabilité des équipements, à 99,99 % d'après la NASA ; dans les domaines scientifiques et des télécommunications, une fiabilité minimum de 90 % est déjà rentable.

[3] Malgré le lancement réussi le 28 octobre 1971 d'un satellite scientifique de 65 kg depuis la base australienne de Woomera par le lanceur britannique Black Arrow. Sur les incertitudes du coût financier et de la portée économique à long terme d'un programme spatial scientifique, cf. J. Lesourne, « Science, innovation et développement économique », La recherche, n° 183, décembre 1986.

[4] Jusqu'à une date récente, la dimension militaire de l'espace civil est négligée faute de lanceur lourd et d'objectif réel. Elle commence à faire son apparition dans les années 1980 avec les satellites de communications et surtout avec le projet de satellite militaire de reconnaissance qui doit être lancé par Ariane.

[5] Le Japon qui affiche clairement son ambition de devenir la troisième puissance spatiale vers 1992 (il l'est déjà pour les investissements), dispose d'un lanceur lourd qui, sous une forme plus élaborée, sera entièrement japonais (le NHI est partiellement américain), et d'une puissante agence spatiale (la NASDA). Il se dote d'une industrie nationale de la fabrication d'hydrogène liquide-carburant indispensable d'un lanceur sophistiqué – grâce à l'assistance du groupe français Air Liquide, leader mondial des gaz industriels. Ce groupe détient 30 % du capital de la nouvelle société (la Pacific Hydrogen Company), sa filiale japonaise 10 % et son partenaire nippon 60 % (Le Monde, 3 septembre 1986).

[6] Après les télécommunications et la télédétection (avec ces expériences de production en état d'apesanteur) s'ouvre le troisième grand domaine de développement des activités spatiales rentables, (Le Monde, 10 décembre 1986).

[7] Que nous n'aborderons pas dans le cadre de cette communication.

[8] Quatre firmes se partagent un marché encore réduit : Aérospatiale – le maître d'œuvre – SEP (carburant et comburants), Air Liquide (réservoirs cryogéniques) et Matra (source : Alain Simon « L'industrie spatiale française », La Documentation française : « Les enjeux de l'espace », Cahiers français n° 206-207, mai-septembre 1982.

[9] Avec le lancement d'un satellite allemand en 1970 ; mais la charge utile est détériorée par suite des vibrations du lanceur.

[10] Les satellites de la série D ont des applications scientifiques très limitées (géodésie). Quant à Éole plus perfectionné et destiné à étudier l'atmosphère, il est mis en orbite en août 1971 par un lanceur américain (Scout).

[11] Coût (de 1966 à 1970 : 700 millions de francs) d'après J.C. Guillebaud, Les confettis de l'Empire, Éditions du Seuil, 1976, p. 215.

[12] Chaque grand pays, France, Grande-Bretagne, Allemagne, est responsable de la construction d'un étage de la fusée Europa-II. Mais la maîtrise d'œuvre est défaillante. Dès 1971, ce programme a connu 11 échecs retentissants. Le satellite prévu n'a pas de mission précise ; la Grande-Bretagne et l'Allemagne se retirent de l'Europe spatiale ! Europa coûta 3,5 milliards de francs dont en définitive 40 % pour la France (J.G. Guillebaud, op. cit., p. 216).

[13] Aubinière (premier directeur général du CNES) dans la préface de l'ouvrage de J. Arnaud, Les moissons de l'espace, Plon, 1982.

[14] Mais annuellement le total des dépenses françaises dans le domaine spatial ne dépasse pas 0,4 % du budget national.

[15] Et dans une moindre mesure avec l'URSS (accords de 1966).

[16] Intelsat (International Telecommunications Satellite Organisation) créée en août 1964 où domine la Comsat américaine (Communication Satellite Organisation), (société privée) et regroupant alors 11 pays dont ceux de l'Europe de l'Ouest, le Canada, le Japon et l'Australie dont le poids politique est proportionnel à l'utilisation du réseau de satellites de télécommunication (d'abord essentiellement téléphoniques, puis télévisuelles). Or la France n'assure par cet intermédiaire que 6,6 % (vers 1980) des communications mondiales…, ce qui la place malgré tout au 3e rang mondial.

[17] J. Arnaud, op. cit.

[18] « Les enjeux de l'espace », op. cit., p. 99.

[19] L'orbite géostationnaire est telle que le satellite accomplit le tour de la terre en 24 heures. Le satellite paraît donc immobile pour un observateur terrestre. L'avantage de cette orbite située à 36 000 km d'altitude est multiple : communications plus faciles, possibilité pour un satellite de communication de couvrir presque le tiers de la superficie terrestre. La possibilité d'atteindre cette orbite-équatoriale est un test de la puissance spatiale d'un pays.

[20] Un pays membre de l'Intelsat ne doit pas lui faire concurrence, donc mettre en place un réseau de communication permanent.

[21] L'ESA compte dix pays à sa fondation : France, Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, Pays-Bas, Espagne, Italie, Danemark, Suède, Suisse ; s'y joint ultérieurement l'Irlande. La création de l'ESA proprement dite intervient en 1975. L'accord de 1973 portait sur la mise au point d'un lanceur lourd. En ce qui concerne les dépenses effectuées par l'ESA de 1964 à 1977 (soit 1 390 millions d'écus – 1 écu valant approximativement 7 francs) les retombées (indirectes) sont environ le triple des investissements consentis mais si l'on enlève les bénéfices pour la main-d'œuvre (29 % du total) qui ne sont réels – directement – que si les produits fabriqués sont effectivement commercialisés, restent : 760 millions d'écus pour bénéfices sur l'organisation et les méthodes mais ces retombées nées de l'industrie spatiale s'infléchissent à partir de 1980) ; 996 millions d'écus proviennent des bénéfices technologiques qui suivent une progression exponentielle mais avec un temps de latence de six ans. Quant aux bénéfices commerciaux, ils suivent l'évolution des contrats spatiaux, atteignent le milliard d'écus, mais l'espace d'utile doit devenir rentable, l'industrie spatiale devra (indirectement au moins) s'auto financer, et faire des bénéfices directs. (P. Cohendet : « Les retombées économiques des grands programmes », La Recherche, décembre 1986).

[22] La France, dans le cadre de l'ESA où aucune puissance ne domine (Allemagne, France et Grande-Bretagne, dans une moindre mesure, sont des principaux investisseurs), ne participe au financement des études préliminaires du projet Spacelab qu'à concurrence de 12,07 % en 1982 contre 64,78 % pour l'Allemagne qui est le véritable chef de file du projet. Le coût total des études préliminaires et de la première charge utile du Spacelab est inférieur à celui du développement jusqu'au 4e tir du lanceur Ariane 1.

[23] M. Bignier, « Les programmes spatiaux européens », in « Les enjeux de l'Espace », op. cit., p. 19.

[24] En 1984 la France finançait 90 % du développement du lanceur Ariane et 53 % de la mise au point de sa version – très améliorée, cf. infra – d'Ariane 4 dont le premier vol était prévu (en 1982) pour octobre 1985 pour satelliser TDF-1 ou un satellite de communication Intelsat (cf. : R. Deschamps, secrétaire général d'Arianespace, « Arianespace », in « Les enjeux de l'Espace », op. cit., p. 121).

[25] Ariane 1 est la tête de série d'une famille de lanceur capable de mettre sur une orbite de transport géostationnaire un ou deux satellites (quatre pour la navette spatiale américaine) sur cette orbite Ariane 1 peut lancer une charge de 1 825 kg, Ariane 2 dont la coiffe a été modifiée 2 175 kg, Ariane 3 2 580 kg grâce à l'adjonction de deux propulseurs d'appoint. Le dérivé le plus performant Ariane-4 devait être opérationnel en 1986 (cf. infra). Source : Arianespace, première société commerciale de transport spatial. N.B. : Ce document comme de nombreux autres, qui ont facilité l'élaboration de cette communication, nous a été fourni grâce à la courtoisie de la Réunion spatiale et de son président (Jacques Gangloff) et par l'intermédiaire efficace et chaleureux de Michel Prud'homme (représentant la Mutuelle générale française accidents), administrateur de la Réunion spatiale.

[26] À l'exception de deux tirs qui, pour des raisons techniques, ne visaient pas à l'acquérir, tous ont pour objectif de mettre en place un ou deux satellite(s) sur l'orbite géostationnaire, la plus rentable sur le plan commercial.

[27] Les huit contractants principaux sont l'Aérospatiale, chargée des études générales des lanceurs Ariane et de la fabrication du 1er et du 2e étage, SEP (France) motoriste des trois étages, Air Liquide fabricant du réservoir du 3e étage, MBB-Erno constructeur du second étage et Matra responsable de la case à équipement (électroniques et électriques) logée au-dessus du 3e étage et cerveau de la fusée. Contraves (Suisse) fabrique les coiffes, la SNIA Bpd (Italie) les propulseurs d'appoint à poudre et une firme britannique, la structure destinée au lancement double pour Ariane-4.

[28] En 1981 sur 14 satellites commerciaux (rentables et non seulement utiles) lancés dans le monde (URSS exclue), 10 le sont par des fusées américaines, 1 par Ariane. La distinction entre utile et rentable peut être résumée ainsi : un satellite scientifique ou météorologique peut être utile, mais il n'est rentable que si les consommateurs paient les services réalisés au prix du marché.

[29] Coût de l'échec : 20 millions de dollars pour la destruction de Marecs-B et 9 millions pour celle du satellite Satcom-2 (client RCA), Ariane transportant 2 satellites. Source : l'assurance française, bilan 1985, document communiqué par la Réunion spatiale.

[30] Les Échos du 6 octobre 1986, « Localisation des mobiles par satellite », communiqué par la Réunion spatiale. Le programme de l'ESA ne prévoyait que deux satellites. Le but fixé a été atteint. Se pose maintenant le problème du passage de l'espace utile à l'espace rentable (cf. infra).

[31] L'Aérospatiale joue un rôle important dans la construction de ces satellites dépendant de l'organisation Eutelsat ; en novembre 1985, ECS-1 retransmettait 8 chaînes. La DGT est l'un des partenaires important d'Eutelsat (système régional européen de télécommunications par satellites), comme d'Intelsat et d'Inmarsat.

[32] Décidé en février 1979 par le gouvernement le programme Telecom 1 est sous la responsabilité de la DGT en particulier pour la réalisation des stations terrestres (confiée au groupement d'intérêt économique Telspace réunissant Thomson-CSF et CIT-Alcatel). Le CNES de son côté… assure sur les crédits de la DGT l'achat et la mise en œuvre des lanceurs Ariane nécessaires : « Les enjeux de l'Espace », op. cit., p. 101.

[33] L'espace commercial devient rentable pour la France. L'Aérospatiale a été choisie comme maître-d'œuvre des trois satellites d'Arabsat (mais avec une importante sous-traitance américaine celle de Ford-Aérospace) ; le second a été lancé le 17 juin 1985 par la navette Discovery, le troisième reste au sol en réserve. Mais, surdimensionné, Arabsat (organisation créée en 1976 par la Ligue arabe) n'est pas rentable pour ses organisateurs qui réclament 25 millions de dollars à la SNIAS (Arabsat 1 fonctionne mal et un échelonnement du reste de la « facture » (1/3 du montant) aux constructeurs… Le Monde du 10 janvier 1986, Meed, 11 janvier 1986, Jeune Afrique, 22 janvier 1986 ; documents communiqués par la Réunion spatiale.

[34] Les Échos, 29 juillet 1986.

[35] Sur le plan technique la France devance encore le Japon et la Chine.

[36] Précédée uniquement par les deux grandes puissances spatiales (ayant effectuées, seules, des vols habités) États-Unis et URSS.

[37] La construction du lanceur Ariane V, de la navette Hermès (mise en orbite par Ariane V) et du module habitable Colombus (greffé à la station orbitale américaine prévue pour les années 1995). Coût total : 51 milliards de francs. L'aboutissement de ces projets conditionne la préparation d'une station orbitale européenne. Sous une forme ou sous une autre, ce triple aspect de la puissance spatiale et l'objectif final (une grande station orbitale sont les mêmes pour les Européens, les Américains, les Soviétiques et les Japonais).

[38] Même si la France devenait la quatrième puissance spatiale derrière une Europe dont elle serait membre. Car les Français comme les autres Européens ne doivent pas sous-estimer la montée en puissance du Japon, concurrent probable (et redoutable) d'une Europe spatiale

 

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