La moyenne puissance au XXème siècle

Recherche d’une définition

   

SYNTHESE DU COLLOQUE

 

 

Guy PEDRONCINI [1]

 

 

            Plus un colloque est excellent, plus en faire la synthèse est compliqué. Or, à l'issue de notre Table ronde, une chose est claire : elle n'a été ni une petite, ni une moyenne mais une grande Table ronde. Ma tâche s'apparente donc à une mission impossible.

            Commençons par le plus facile.

            Au sein de l'IHCC, Jean-Claude Allain, avait d'emblée orienté les travaux de la commission qu'il préside, vers l'étude des moyennes puissances, domaine largement laissé en friche par les études traditionnelles consacrées aux relations internationales.

            Ce colloque qu'il a parfaitement organisé et réalisé, est issu de cette orientation, reconnue depuis par le CNRS. Cette Table ronde exemplaire a été servie par de remarquables communications dont il faut remercier chaleureusement les auteurs. Les séances ont été dirigées par des Présidents mêlant humour, compétence et autorité. Les concours n'ont pas manqué : l'Université du Maine – au sein de laquelle je ne me retrouve pas sans émotion – le CNRS, l'IHCC et la FEDN. Remercions tous ceux qui ont également contribué à la réussite logistique : les différentes autorités parlementaires, départementales, municipales, universitaires. Et les étudiants qui nous ont aidés avec une gentillesse et un dévouement très apprécié. En particulier cet ultime café qui me soutient en ces minutes délicates.

            Il reste à espérer que cette Table ronde sera suivie par d'autres. Car la recherche, symphonie inachevée, d'une définition de la Moyenne Puissance n'épuise naturellement pas ce qui apparaît nettement comme une immense question. Après les éminents spécialistes qui ont recherché cette définition, ce n'est assurément pas un non-spécialiste qui peut prétendre y parvenir à lui tout seul. Je me limiterai donc à faire part de quelques réflexions générales sans chercher à établir une espèce d'échelle de Richter des séismes politiques qui affectent la montée ou la descente des puissances. Car en ces domaines, établir des chiffres, et à la décimale près, me laisse rêveur : quel seuil mathématique entre la plus importante des Moyennes Puissances et la plus petite des Grandes Puissances ?

            Il me semble, après les brillantes communications que j'ai écoutées, qu'une Moyenne Puissance est une puissance qui a la capacité de peser de façon significative régionalement ou mondialement, d'une manière ou d'une autre, et pour un temps plus ou moins long, sur l'évolution de l'Histoire.

            Je me bornerai maintenant à quatre remarques qui peuvent être des directions de recherches ultérieures et qui résument ce qui m'a paru se dégager de nos travaux.

            Tout d'abord les limites de l'autonomie de la Moyenne Puissance, soit par les vulnérabilités qu'elle présente : financières, économiques, politiques, militaires, techniques, ethniques, position géostratégique ; soit par les contraintes qui pèsent sur elles : pressions des Grandes Puissances notamment. Pour pallier les unes et les autres, elle peut avoir recours à des alliances qui accroissent la puissance mais créent des obligations nouvelles.

            Ensuite le rôle des hommes.

            Par leurs capacités. Je proposerais volontiers une équation : une Moyenne Puissance conduite par un grand homme n'égalerait-elle pas une Grande Puissance menée par un médiocre ? Cette égalité pourrait être la formule de la relativité restreinte et même générale des Puissances. Je pense au rôle d'un Bismarck avant l'unité, d'un Cavour, d'un de Gaulle, et dans cette Asie, qui fut un peu absente, d'un Mao ou d'un Gandhi. L'exemple le plus net, n'est-ce pas celui d'Israël qui multiplie le maximum de technologie par le maximum de volonté politique ?

            Par leurs idées et leurs croyances. Que peut faire le fanatisme d'un Khomeyni ? Quelle influence exerce les religions ? On peut se poser la question : la papauté est-elle une Moyenne Puissance ?

            Par leur rôle dans les progrès scientifiques et techniques. Ce rôle est très complexe : il faudrait plusieurs colloques pour l'étudier. L'IHCC a commencé à le faire : plusieurs colloques ont déjà été tenus sur l'aviation, et le premier consacré à la marine se tiendra au début de juin 1987. Il suffit d'évoquer quelques exemples pour saisir le rôle capital qu'inventions et innovations techniques peuvent jouer ; les sous-marins : le pays qui eût possédé réellement, à l'époque, des sous-marins comme le Nautilus de Jules Verne eût été le maître de la mer. Ce qui n'est pas sans conséquences, même si l'on n'adopte pas toutes les conclusions d'Henri Pirenne ; les avions : pensons à la révolution que constitua l'apparition du réacteur ; les tanks : qui ont profondément marqué la tactique et la stratégie ; les canons à tir rapide et naturellement les fusées et la bombe atomique.

            Que l'Allemagne ait disposé de plus de temps avant de connaître la défaite en 1945, qu'elle ait eu la bombe A avant ses adversaires, on peut penser que nous n'aurions pas eu d'exposé sur la RFA.

            Il apparaît nettement que les techniciens et les sciences sont soit égalisatrices, soit sources de déclassement.

            Nous avons beaucoup parlé des colonies qui sont des puissances-zéro (d'ailleurs curieusement ces zéros additionnés donnent un ensemble tantôt positif, quand ils renforcent la métropole et tantôt négatif, quand ils l'affaiblissent).

            Mais les colonies, c'est l'Outre-mer. Quel est le rôle de la puissance navale et ensuite aérienne, comme élément de liaison et de maintien ? Je pense au Portugal au XVe siècle, aux Pays-Bas au XVIIe siècle. Comment ont pu survivre leurs empires après le recul de leur flotte ?

            Il faut introduire dans la réalité de la Moyenne Puissance la puissance navale : si la flotte allemande l'avait emporté au Jutland, – et sa maîtrise technique dans les télémètres, la plu grande flottabilité de ses navires ne rendent pas l'hypothèse absurde –, nous n'aurions pas eu non plus une communication sur la République de Weimar.

            Enfin il me souvient d'un lointain passé d'étudiant qu'il existait des livres sur la prépondérance espagnole, au XVIe siècle, sur la prépondérance française, au XVIIe siècle, sur la prépondérance anglaise, au XVIIIe siècle. Que sont les Grandes Puissances devenues ? Pourquoi ont-elles ensuite des destins si différents ? Les unes redevenant ou restant de Moyennes Puissances et pas les autres ? Est-ce que nous n'atteignons pas là une des grandes questions de l'histoire ? Au fond je me demande si la Moyenne Puissance n'est pas à l'image de l'Univers : elle naît d'un big bang, favorable si elle monte, défavorable si elle descend. Mais alors que l'on ignore encore si notre Univers est en expansion illimitée ou s'il se contractera un jour, nous savons, nous, après ce colloque que c'est une expansion continue qui s'ouvre devant les recherches sur la Moyenne Puissance. En ce sens notre Table ronde en aura été le big bang.



[1] Professeur à la Sorbonne. Directeur de l'Institut d'histoire des Conflits contemporains.

 

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