La moyenne puissance au XXème siècle

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LE DEGRÉ DE PUISSANCE DE L'EMPIRE

OTTOMAN AU COURS DE LA

PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

 

 

Dimitri KITSIKIS [1]

 

 

I – Le concept de puissance [2]

 

Le concept de Puissance – avec une majuscule – est un concept occidental de droit public, né de la montée des États, à la Renaissance. Pour qu'il y ait Puissance, il faut qu'il y ait État.

Le concept d'Empire œcuménique, qui a précédé celui d'État, était commun au Moyen Age dans toute l'Eurasie. Bien qu'il y eût trois empires œcuméniques sur le continent eurasiatique, l'Empire romain d'Occident, l'Empire byzantino-ottoman et l'Empire chinois, chacun d'eux se voulait universel et ignorait les prétentions à l'universalité des deux autres.

Contrairement aux souverains des États modernes, la souveraineté de l'empereur n'avait pas de limites géographiques. Il régnait sur le monde. L'espace extra-terrestre qui s'étendait au-delà de ce monde, était formé de martiens, c'est-à-dire de barbares. Pour cette raison, il n'existait pas de ministère des Affaires étrangères. Tout au plus, un système de réception de tributs et d'ambassadeurs itinérants ou d'agents commerciaux rémunérés par les compagnies [3].

Mais, en Occident, dès le XIVe siècle, on trouve des textes comme le suivant : Le pape n'est pas le seigneur suprême dans les affaires temporelles pour les royaumes qui ne sont pas soumis à l'empire romain. Or, le royaume de France n'est pas soumis à l'empire romain : au contraire, il y a et il y a eu, depuis un temps immémorial, des frontières définies, séparant le royaume de l'Empire. Donc le Pape n'est pas seigneur du royaume de France, ni autorité suprême dans les affaires temporelles ; il l'est seulement dans les spirituelles, comme partout sur la terre [4].

L'idée qu'il pouvait exister en Occident, c'est-à-dire dans un même espace de civilisation, plusieurs États souverains, possédant chacun une limite géographique, fit naître au XIVe siècle, dans l'esprit de Machiavel, l'idée d'équilibre européen. Pour ce dernier, il s'agissait de trouver le moyen d'équilibrer la puissance des cinq États italiens principaux. Néanmoins, l'idée d'empire œcuménique demeura pour un temps, puisque François Ier lutta contre Charles Quint, en s'aidant de l'alliance ottomane, non pas, au départ, pour affirmer la pluralité des États, mais pour s'emparer de la direction de l'empire œcuménique d'Occident. Mais avec les traités de Westphalie, 1648 marqua le triomphe de la pluralité des États et de l'équilibre entre grandes puissances d'Occident. D'où la mise en place d'un système international permanent, fondé sur des ministères des Affaires étrangères et de grandes conférences internationales, dont le concert européen, établi en 1815, fut le couronnement.

Cette notion de Puissances – au pluriel – en tant qu'États, fut importée au temps de l'occidentalisation, dans l'empire ottoman, puis en Chine, en même temps que l'ensemble des valeurs occidentales. Néanmoins, il fallut attendre le 11 mars 1836, pour que l'empire œcuménique des Ottomans se voit obligé d'établir un ministère proprement dit des Affaires étrangères (Nezareti Hariciye), alors que la Chine dut établir le sien (le Zongli Yamen), le 20 janvier 1861.

Au départ, les puissances tout court étaient une expression qui voulait dire, les grandes puissances. Il était entendu qu'un État ne pouvait pas être une puissance si, comme la Chine, avant le XXe siècle, il ne participait pas au système de l'équilibre européen. Les petites puissances ne furent définies qu'à partir du concept de grande puissance. Ce furent celles qui ne possédaient pas les prérogatives des grandes.

L'acte de baptême qui conféra officiellement le titre de puissance à l'empire ottoman, fut le congrès de Paris de 1856. C'est bien évidemment l'Occident, inventeur du concept, qui conféra ce titre à l'empire. En effet, l'article 7 du traité de paix du 30 mars 1856, signé à Paris, dit que les puissances déclarent la Sublime Porte admise à participer aux avantages du droit public et du concert européens [5].

 

II – Grandes et petites puissances

 

Au XIXe siècle, on distinguait, sur le plan formel, les grandes puissances qui s'échangeaient des ambassadeurs, des petites puissances qui n'avaient droit qu'à des ministres plénipotentiaires. Ainsi, Paris et Istanbul échangeaient des ambassadeurs, alors que Paris et Athènes échangeaient des ministres plénipotentiaires, logés non dans des ambassades, mais dans des légations. Depuis 1919, l'évolution vers la reconnaissance de l'égalité entre États a abouti à l'établissement d'ambassadeurs dans tous les pays du globe et à la proclamation solennelle de cette égalité dans la charte des Nations Unies, qui précisa, dans son préambule, l'égalité de droits des hommes et des femmes ainsi que des nations, grandes et petites. En fait, cette proclamation fut aussitôt contredite par l'établissement des membres permanents du Conseil de Sécurité et de leur droit de veto.

À la conférence de la Paix de 1919, on avait tourné la difficulté, en classant les États participants en puissances à intérêts généraux – comme le Japon – et en puissances à intérêts particuliers – comme la Chine.

Néanmoins, malgré ces euphémismes, à Paris, on distingua bel et bien deux catégories de puissances : les grandes et les petites. À ce sujet, un débat qui eut lieu le 25 janvier 1919, à la conférence, réunie en séance plénière, est éclairant. Face à une levée de boucliers de la part des petites puissances, le président de la conférence, Clemenceau, répondit : Sir Robert Borden (Premier ministre du Canada) nous a reproché très amicalement d'avoir décidé. Oui, nous avons décidé … Je n'en fais pas mystère : il y a une conférence des grandes puissances qui délibère dans une salle voisine … Les cinq grandes puissances, dont l'action doit être justifiée aujourd'hui devant nous, sont en mesure de le faire … Nous avons perdu des morts, nous avons des blessés qui se comptent par millions, et si nous n'avions pas eu devant nous la grande question de la Ligue des nations, peut-être aurions-nous été égoïstement conduits à ne consulter que nous-mêmes. C'était notre droit [6].

 

III – La moyenne puissance

 

Entre grandes et petites puissances, la notion de moyenne puissance surgit au XXe siècle, dans le langage des historiens et des journalistes. On dit Middle Power, en anglais, Mittelmacht, en allemand. Mais cette notion n'a pas de valeur juridique. On trouve le même problème avec la notion de puissance mondiale – ou super-puissance. Juridiquement, la France a droit de veto au Conseil de Sécurité, tout comme les États-Unis. Certains auteurs ont proposé, sans succès, la reconnaissance juridique du statut de puissance moyenne [7].

Il s'agit donc, essentiellement, d'un degré de puissance, allant en montant, de la puissance nulle d'une colonie, à celle, énorme d'une puissance mondiale, comme celle de l'empire britannique en 1815 ou des États-Unis en 1945.

Une petite puissance est un État politiquement indépendant, mais qui est placé sous la dépendance totale, de fait, des grands. À partir du moment où celui-ci réussira à multiplier des gestes en politique internationale, contraires à la volonté des grands, commencera son ascension vers la position d'une puissance moyenne. Il s'agit donc d'une question d'étage, en descendant ou en montant, selon l'expression du général de Gaulle, qui avait écrit dans ses Mémoires : Il fallait, pour commencer, nous introduire dans le débat dissimulé et discordant où l'Amérique, la Russie, l'Angleterre traitaient sans nous de ce qui était en jeu. Pour accéder à leur étage, nous partions vraiment de très bas [8]. Un État peut faire plusieurs va-et-vient dans le sens vertical, mais, bien entendu, la descente est plus durement ressentie que la montée, car elle est chargée de nostalgie de la grandeur passée.

Nous essaierons de montrer dans cet exposé que l'empire ottoman était tombé au rang, non point de moyenne, mais de petite puissance, pendant la Première Guerre mondiale. Plus tard, la Turquie, nouvel État, remontera la pente, pour arriver, en 1938, au rang de moyenne puissance, situation qu'elle conservera jusqu'à nos jours.

La puissance moyenne, contrairement à la petite, est en mesure soit de demeurer neutre, au cours d'une conflagration entre grands, soit de jouer le jeu du neutralisme, en jouant une grande puissance contre une autre et en recueillant des avantages des deux côtés. Le neutralisme étant une politique nationaliste, la puissance moyenne se distinguera par une politique intérieure visant à l'acquisition de la puissance. Elle mettra en place un programme économique, social et militaire, propre à affermir le corps de la nation. Elle visera à l'autarcie relative, non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans le domaine militaire.

La puissance moyenne, contrairement à la petite, est en mesure d'étendre son territoire ou son influence, de façon limitée, sans autorisation des grands. Mais elle ne cherchera pas à réaliser cette expansion à une grande distance de ses frontières.

Enfin, la puissance moyenne, contrairement à la petite, joue un rôle important sur l'échiquier international. Par une politique de prestige ou par des actes concrets, elle a un rôle dirigeant dans des organisations internationales régionales.

Il est très important de distinguer les puissances moyennes qui le deviennent, en descendant de l'étage des grandes puissances qu'elles occupaient auparavant, de celles qui le deviennent en montant de l'étage des petites puissances.

En 1919, à la conférence de la Paix, l'Italie se sentit traitée comme une puissance moyenne par les grands et mise sur le même pied que la Grèce vénizéliste. Mais l'Italie descendait d'un étage, tandis que la Grèce en montait un. Par conséquent, le ministre italien des Affaires étrangères, le comte Carlo Sforza, exprima sa nostalgie des gloires d'antan, en déclarant qu'il était dégradant pour l'Italie de se voir placée sur un pied d'égalité avec la Grèce. Vénizélos, au contraire, trouva flatteuse la promiscuité gréco-italienne. Quant à la République turque, qui se considérait comme le principal Etat successeur d'une grande puissance défunte, l'empire multinational des Ottomans, elle a eu tendance, après la mort, en 1938, d'Atatürk, à rechigner à l'idée d'être placée sur le même rang de puissance moyenne que la Grèce. Après la Deuxième Guerre mondiale, l'empire ottoman ayant été progressivement réhabilité dans la conscience des Turcs, leurs gouvernements ont eu tendance à réclamer l'exclusivité de la succession ottomane. Ils se montrent agacés face à une quelconque prétention des Grecs de vouloir partager, ne serait-ce qu'une faible partie de la gloire ottomane et préfèrent prendre sur eux la responsabilité ottomane dans les persécutions arméniennes de 1915. Ainsi, la Grèce se déclare aujourd'hui menacée par une résurgence, à Ankara, de l'expansionnisme ottoman, fondé sur l'utilisation politique du quadruplement de sa population en soixante ans et sur un éventuel glissement à venir vers l'intégrisme musulman.

 

IV – L'empire ottoman en 1914

 

Juridiquement parlant, l'empire ottoman était, en 1914, une grande puissance puisque, d'une part, elle échangeait avec les autres grandes puissances des ambassadeurs et non des ministres plénipotentiaires et que, d'autre part, elle avait été acceptée, depuis 1856, dans le concert européen.

Économiquement parlant, l'empire était une semi-colonie, entre les mains principalement de la France et de l'Angleterre, puisqu'il ne contrôlait pas ses finances publiques depuis la constitution en 1881, du conseil de la Dette publique ottomane (DPO). Mais le symbole de cette dépendance était les capitulations, qui furent abolies par le gouvernement ottoman, le 9 septembre 1914. C'est la volonté du gouvernement ottoman de libérer le pays de cette dépendance économique, qui le décida à se ranger aux côtés de l'Allemagne, puisque Berlin, contrairement à Paris et à Londres, montra son désir de traiter Istanbul sur un pied d'égalité, puis accepta l'abolition des capitulations.

On sait, d'autre part, que ce n'est pas une quelconque dépendance économique ou militaire de l'empire par rapport à l'Allemagne, qui décida celui-ci à s'allier aux puissances centrales, puisque la présence anglaise et française dans l'empire était plus importante dans ces deux domaines, que la présence allemande. Londres venait première dans les importations et les exportations ottomanes, la France venait première dans le volume des investissements et possédait 59 % de la Dette publique ottomane ; le personnel de la mission navale anglaise, sous la direction du vice-amiral Sir Arthur Limpus, qui entraînait la flotte ottomane et renforçait la défense des Détroits, était presque aussi nombreux que celui de la mission militaire allemande, sous la direction du général Otto Liman von Sanders.

C'est donc bien la volonté de l'empire ottoman d'essayer de recouvrer la puissance perdue et de redevenir une grande puissance, qui le décida à entrer dans la Première Guerre mondiale, en choisissant l'alliance allemande, plutôt que de demeurer neutre ou de s'allier à l'Entente.

Jusqu'au jour de l'ultimatum autrichien à la Serbie, le 23 juillet 1914, le gouvernement allemand était d'avis que la puissance ottomane était à ce point négligeable, qu'il ne valait pas la peine de faire un effort particulier pour s'assurer du concours militaire ottoman, dans une guerre avec l'Entente [9]. En fait, ce fut le gouvernement ottoman, et plus précisément le ministre de la Guerre, Enver Pasa, qui rechercha, avec insistance, l'alliance allemande.

Cette alliance ne fut pas le résultat d'un plan allemand, préparé, de longue date, comme on l'a trop souvent écrit. Au contraire, elle fut le résultat de la volonté des patriotes unionistes de s'assurer d'un bouclier extérieur, afin de mener à bien leur programme étatiste d'indépendance nationale. En cela ils furent soutenus par Parvus, l'un des premiers théoriciens tiers-mondistes. Que les écrits de Parvus, en faveur de l'alliance allemande, aient fait l'affaire de l'Allemagne, n'enlève rien à son action anti-impérialiste ; de même que l'intérêt de l'Allemagne au retour de Lénine en Russie, en 1917, n'enlève rien à l'action prolétarienne de ce dernier. Quand Lénine accusait Parvus de social-chauvinisme, il oubliait que l'empire ottoman était devenu un pays du tiers monde, croulant sous le poids de l'impérialisme et que la défense de la patrie ottomane ne pouvait être comparée à celle de la défense de la patrie française. Quoi qu'il en soit, le 2 août 1914, fut signé à Istanbul, le traité secret d'alliance germano-ottoman, entre l'ambassadeur Hans von Wangenheim et le Premier ministre Mehmet Sait Hâlim Pasa.

Mais dès le déclenchement des hostilités, les Allemands s'aperçurent que le concours ottoman allait leur être indispensable contre les Russes et les Britanniques. Pourtant, ce fut la position stratégique du territoire ottoman, séparant les Russes de leurs alliés anglais, bien plus que le faible concours d'une armée ottomane, qui compta pour Berlin. D'ailleurs, le 14 août 1914, l'ambassadeur allemand avait diagnostiqué le délabrement prononcé des défenses des Dardanelles.

L'Empire était tombé au rang de petite puissance, tout d'abord par une population trop peu nombreuse, pour la grandeur du territoire à défendre : environ 23 000 000 d'habitants, dont seulement 9 000 000 de Turcs. Étant donné les ravages causés par le nationalisme dans cet empire multinational, il était évident que seuls les Turcs étaient désormais disposés à combattre. La défection des Arabes et l'hostilité des Arméniens, en particulier, rendaient fort problématique la défense d'un territoire qui s'étendait sur près de 1 800 000 kilomètres carrés, comprenait une frontière de 12 000 kilomètres, une côte longue de 8 000 kilomètres et un chemin de fer de Bagdad qui était loin d'être terminé.

À cause de la démobilisation morale d'une population, dont la majorité n'était pas prête à se faire tuer pour l'empire, même une politique de neutralité aurait été impossible à imposer, quoi qu'en disent certains auteurs turcs [10].

Par ailleurs, les ambitions d'expansion d'Enver, notamment pour y inclure les Turcs de Russie, étaient complètement disproportionnées avec la puissance réelle de l'empire. Ces ambitions se trouvaient exprimées dans le cinquième des six points du 6 août 1914, présentés par le gouvernement ottoman et acceptés par Berlin, qui déclarait : l'Allemagne assurera à la Turquie une correction mineure de sa frontière orientale, qui mettra la Turquie en contact direct avec les musulmans de Russie [11].

L'Empire était tombé au rang de petite puissance, également par sa dépendance économique et financière. Ne possédant pas d'industrie lourde, il était obligé d'importer presque tous les produits manufacturés dont il avait besoin. Tiers-mondisé par l'Occident, son sous-développement en 1914 était fort prononcé. Sans l'infusion massive d'or et d'argent, de matériel militaire et d'aide économique, en provenance de Berlin et de Vienne, jamais l'Empire n'aurait tenu le coup jusqu'en 1918. L'Allemagne porta celui-ci, littéralement, à bout de bras.

Enfin, militairement, l'Empire était tombé au rang de petite puissance, depuis sa défaite dans les guerres balkaniques. La preuve en fut que, depuis 1913, son objectif était d'atteindre et, si possible, de dépasser la puissance militaire d'une autre petite puissance, en voie de devenir moyenne, la Grèce.

Peu avant son assassinat, en juin 1913, le Premier ministre, le général Mahmut Sevket Pasa déclarait : L'armée grecque, nous avons appris à la respecter pendant la guerre balkanique, ainsi que sa flotte qui ne peut être comparée avec l'ancienne flotte de la guerre turco-grecque (de 1897). À mon avis, le plus grand service que Venizélos a rendu à son pays a été d'organiser les forces armées de la nation … Je veux rendre le même service à mon pays [12].

Le ministre de la Marine et membre du triumvirat, Cemal Pasa, écrivit qu'en 1914, notre seul objectif dans la vie était de rendre notre flotte supérieure à la flotte grecque, dès que cela serait possible [13]. D'ailleurs, ajoutait-il, les Grecs venaient de donner à leur nouveau roi, Constantin, le chiffre XII, pour en faire le continuateur de Constantin XI Paléologue, tombé sur les murs de Constantinople en 1453. Ainsi, concluait-il, il n'y avait aucun doute que le moment approchait, d'un affrontement décisif avec la Grèce.

 

V – L'expédition des Dardanelles en 1915

 

L'échec de l'Empire britannique et de son allié français, dans l'expédition des Dardanelles, dément-il notre analyse, selon laquelle l'Empire ottoman était tombé au rang de petite puissance, au cours de la Grande Guerre ? Les exploits, notamment de Mustafa Kemal et de ses compagnons, étaient-ils autre chose que des actes de bravoure sans lendemain ? Et quel était le rôle, dans cette victoire, de l'état-major allemand ?

Ce qui frappe, tout d'abord, c'est que toutes les relations contemporaines de l'événement, publiées dans les pays alliés, se réfèrent surtout aux Allemands. Les Ottomans sont le plus souvent ignorés, et le nom de Mustafa Kemal n'apparaît guère [14]. Quand il est question de Turcs, ceux-ci sont mentionnés sous forme de chair à canon. Les cerveaux sont allemands. D'ailleurs, Kemal n'est à l'époque que lieutenant-colonel (promu colonel, le 1er juin 1915) et n'est à la tête que de l'une des divisions – la XIXe – de la 5e Armée, sous les ordres de Liman von Sanders. C'est ce dernier seul qui devient mondialement célèbre pour sa victorieuse défense du front de Gallipoli et pour son génie militaire. Ce génie militaire, ainsi que l'importance déterminante du commandement allemand, furent également reconnus dans un ouvrage, qui reçut en 1981, l'approbation officielle de l'État turc, à l'occasion du centième anniversaire de la naissance d'Atatürk [15].

En particulier, une relation britannique, contemporaine du conflit, au jour le jour et extrêmement détaillée [16], ne contient aucune mention de Mustafa Kemal, alors qu'il est question, à plusieurs reprises, des commandants allemands. Par exemple, cette relation reproduit une instruction aux troupes turques de Gallipoli, du 1er mai 1915, qui déclarait : Nous n'allons pas reculer d'un seul pas ; car si nous le faisons, notre religion, notre pays et notre nation périront [17]. Et l'auteur remarque que celui qui était à ce point concerné par la défense de la race et de la religion turques, signait von Zowenstern.

Cette vision occidentale correspondait, en grande partie, à la réalité. Ce sont les Allemands et non les Ottomans, apprend-on en France et en Angleterre qui, le 29 octobre 1914, bombardent avec leurs navires, Odessa, Sébastopol, Théodosia et d'autres ports de la mer Noire, coulent plusieurs navires et, entre autres, un vaisseau français, le Portugal. En effet, qui commande la flotte ottomane, qui se livre à cette attaque ? Le contre-amiral allemand Wilhelm Souchon, chef de la Mittelmeer Division qui, le 10 août 1914, avait fait entrer ses deux croiseurs allemands, le Gœben et le Breslau, dans les Dardanelles.

Le 16 août 1914, le vice-amiral britannique Limpus, qui jusqu'à cette date avait été le commandant en chef de la flotte ottomane, fut remplacé à ce poste par Souchon. Tous les officiers anglais de la mission navale anglaise furent retirés de la flotte. Le Gœben et le Breslau furent incorporés dans la marine ottomane et leur nom fut changé en Yavuz Sultan Selim et Midilli. Mais, en fait, ils demeurèrent allemands et leur équipage allemand se contenta de porter simplement le fez.

Une chronique américaine de la Grande Guerre, contemporaine de l'événement, publiée en 1916, remarque que lorsque les troupes alliées débarquent sur la péninsule de Gallipoli en 1915, les troupes ottomanes sont évidemment commandées par l'Allemand Liman von Sanders, bien que, de temps à autre, apparût, au cours des opérations, la figure pittoresque d'Enver pasa [18]. Quant à la défense navale des Détroits, celle-ci était placée sous le commandement de l'amiral allemand Guido von Usedom. Ce dernier, à la tête du Sonder-kommando Usedom, composé de 700 marins et spécialistes allemands de la défense côtière, était arrivé dans les Détroits, au début de septembre 1914, et avait commencé à réparer les fortifications délabrées des Dardanelles.

La conviction que les Alliés avaient, en fait, pour adversaires, dans l'empire ottoman, les Allemands et non les Turcs, est exprimée par un autre analyste contemporain, l'historien français Gabriel Hanotaux, qui remarque que les ambassadeurs alliés se demandèrent, un moment encore, si le gouvernement turc ne désavouerait pas les actes d'hostilité du 29 octobre (1914). Mais il fallut se rendre à l'évidence [19].

L'étude des archives allemandes confirma qu'Hanotaux avait raison. Enver, qui avait délibérément poussé son pays dans la guerre, aux côtés de l'Allemagne, afin, pensait-il, d'utiliser Berlin à ses fins, qui étaient de refaire de l'empire ottoman une grande puissance, allant, du moins au départ, jusqu'à forcer la main à l'Allemagne, se trouvait, à présent, son prisonnier. Il avait ordonné à Souchon de ne pas attaquer directement la côte, mais de créer d'abord un incident avec la flotte russe, afin de faire croire à une provocation de Pétrograd. Souchon n'obéit pas et alla directement bombarder les ports russes [20], ce qui provoqua une crise majeure, au sein du cabinet ottoman.

L'appel à la guerre sainte contre les chrétiens, lancé le 13 novembre 1914 par l'empereur ottoman, était une preuve supplémentaire de la déchéance d'un empire, dont la puissance passée était fondée tout entière, sur la tolérance et la bonne entente des deux principaux millets qui le composaient, celui des chrétiens orthodoxes et celui des musulmans sunnites. Pourtant, même cette proclamation n'était pas considérée, par les alliés, comme provenant des Ottomans, mais comme faisant partie d'un plan allemand pour soulever l'Orient musulman contre eux, selon le mot du ministre de la Guerre britannique, Lord Kitchener, dans un télégramme du 16 novembre 1915 [21].

Une autre chronique française, contemporaine de l'événement, nous assure que Enver Pasa et Talaat Pasa jouaient leur suprême partie ou, pour mieux dire, la laissaient jouer par Guillaume II. Ils consentaient à n'être que des instruments dociles entre ses doigts ensanglantés [22].

Ainsi, nulle part dans ces chroniques n'apparaît le nom d'officiers ottomans. Il s'agit toujours de piétaille turque et de ses officiers allemands [23].

En règle générale, les Turcs sont méprisés. Bismarck disait déjà : Les Grecs me sont aussi indifférents que les Turcs et les Bulgares. Je professe le même mépris pour toutes les races du Levant, musulmanes ou chrétiennes [24]. La tendance en Occident, avant 1914, était de considérer les Turcs comme un peuple barbare et l'empire ottoman comme une puissance défunte. C'est un peuple mort, écrit-on sérieusement en France, au tournant du siècle, en ajoutant que le Turc était, de toute façon, d'une déloyauté innée [25]. Les Jeunes-turcs sont d'une duplicité naturelle et Enver Pasa aime jouir de la vie, en attendant le paradis de Mahomet [26]. Il n'y a que les Américains pour qualifier – en 1915 – les défenseurs des Dardanelles de Turcs héroïques [27], tandis que le Times britannique admet que les Turcs résistèrent vaillamment [28].

 Malgré ces rares exceptions, la conviction que, d'une part il fallait refouler tous ces Turcs minables en Asie et que, d'autre part, la force de résistance aux entreprises alliées devant Istanbul, était allemande et nullement turque, était en 1915, générale en Occident, ainsi que nous le montre dans ses souvenirs, l'écrivain britannique, Compton Mackenzie [29].

 L'Angleterre était à ce point persuadée de l'efficacité de sa célèbre flotte, qui faisait d'elle une incontestable grande puissance et aussi du peu de poids d'un empire ottoman, tombé au rang de petite puissance qu'oubliant sur le moment les cerveaux allemands, elle attaqua les Dardanelles, uniquement par mer, à partir du 19 février 1915. Il fallut attendre plus de deux mois, avant que le 25 avril, Londres ne se décidât à lancer une attaque conjointe, par mer et par terre. Avertie, dès la première attaque navale, la défense germano-ottomane, eut le temps de se mettre en place.

Les Allemands étaient parfaitement conscients du fait qu'ils utilisaient la chair à canon turque, de la même façon que les Anglais utilisaient les troupes indiennes, et ils s'inquiétaient, tout comme les Anglais de leurs Indiens, que cette guerre pourrait réveiller chez les Turcs, une volonté d'indépendance. En pleine campagne de Gallipoli, Liman von Sanders, au début de juillet 1915, se défait du commandant allemand, le colonel Weber, en charge de la défense de la pointe sud de la presqu'île, à Seddülbahir (Sedd-el-Bahr) et le remplace par un général turc, Ferit Vehip Pasa. L'ambassadeur allemand à Istanbul, Wangenheim, câbla à Berlin, le 15 juillet 1915, que cette décision de Liman était déplorable parce qu'elle persuaderait les Turcs que leurs officiers étaient tout aussi capables que les officiers allemands. Le résultat serait l'encouragement du nationalisme turc qui constituait un danger pour nos entreprises présentes et futures en Turquie [30].

 

VI – Conclusion

 

Mustafa Kemal fut, entre les deux guerres, l'un des premiers leaders de l'idéologie tiers-mondiste. Malgré l'inimitié personnelle qui l'avait opposé à Enver Pasa et qui l'amena à ne jamais reconnaître tout ce que devait cette idéologie à ses prédécesseurs unionistes, malgré la condamnation morale par nombre d'historiens, d'Enver et de Parvus comme pro-allemands, comme s'il s'agissait d'une mauvaise chose d'être pro-allemand plutôt que pro-anglais, il n'en demeure pas moins que le régime d'Enver, tout comme celui de Kemal, essaya de rendre à son pays, la puissance perdue. La différence entre les deux hommes est qu'Enver échoua, là où Kemal réussit. L'empire ottoman était tombé au rang d'une petite puissance, en 1914, et le demeura pendant toute la durée de la Grande Guerre, jusqu'à son anéantissement en 1918. L'alliance avec l'Allemagne ne se fit point sur un plan d'égalité et les Allemands n'entendaient nullement aider le programme d'indépendance nationale de gens que, depuis l'époque de Bismarck, ils méprisaient.

Si nous reprenons les trois caractéristiques principales d'une moyenne puissance, que nous avons énumérées précédemment, nous constatons qu'aucune des trois ne s'applique à l'empire ottoman de 1914-1918. La première caractéristique est le pouvoir de la moyenne puissance d'affermir le corps de la nation par une politique d'indépendance, aussi bien à l'intérieur que dans le champ international. Si le programme des Unionistes allait bien dans ce sens, ses dirigeants n'avaient pas les moyens de leur politique et à aucun moment ils ne purent le réaliser. Évidemment, on n'a pas de preuve que le gouvernement ottoman aurait pu demeurer neutre dans la Grande Guerre, s'il l'avait voulu, puisqu'il ne l'a pas voulu, mais étant donné sa puissance réelle en 1914, il est fort à parier qu'Istanbul aurait connu le sort d'Athènes qui, voulant demeurer neutre, fut malgré elle entraînée dans la guerre.

La deuxième caractéristique est le pouvoir de la moyenne puissance d'étendre son territoire ou son influence, de façon limitée, sans autorisation des Grands. Il est évident que dans ce domaine également, Enver échoua lamentablement, puisqu'il ne réussit à augmenter la puissance de son État ni avec le panislamisme, ni avec le panturquisme et qu'il fut tué en 1922 en panturquiste en Uzbekistan, sans avoir pu, à aucun moment, réaliser ses rêves.

Enfin, la troisième caractéristique est le pouvoir de la moyenne puissance de jouer un rôle important sur l'échiquier international et un rôle dirigeant dans des organisations internationales régionales. Or l'empire ottoman échoua dans sa tentative de diriger la guerre sainte des musulmans contre l'Occident et son poids en tant qu'État fut tout à fait secondaire, dans l'alliance des puissances centrales.

En 1920, l'empire ottoman étant pratiquement mort, les grandes puissances n'eurent pas le moindre respect pour cet État fantôme et elles se le partagèrent. À cette date, la Grèce, son principal adversaire, s'était hissée, pour un temps qui prit fin en 1922 – au rang de puissance moyenne. Mais en 1936, la Grande-Bretagne, de plus en plus préoccupée par la menace montante de l'Italie mussolinienne et de l'Allemagne hitlérienne et incapable qu'elle était d'aider financièrement tous les pays balkaniques contre cette menace, décida de concentrer presque toute son aide sur la Turquie, parce que le gouvernement britannique était arrivé à la conclusion que, de tous les États balkaniques, la Turquie était le plus puissant. Le 19 octobre 1939, un traité d'alliance fut signé entre, d'une part, la Turquie, d'autre part l'Angleterre et la France. Grâce à ce traité, la Turquie neutraliste obtint un prêt militaire de 43 500 000 livres sterling, dont la plus grande partie fut accordée par Londres. Par contre, la Grèce, alliée la plus fidèle de la Grande-Bretagne depuis un siècle, reçut de Londres la fort modique somme de 2 000 000 de livres sterling en juin 1939, pour l'achat de matériel militaire.

La république de Turquie avait prouvé qu'elle était devenue une puissance moyenne, à la mort d'Atatürk en 1938 puisque : 1°) elle réussit à faire respecter sa neutralité par les grandes puissances, pendant la Deuxième Guerre mondiale ; 2°) elle réussit à étendre territorialement son influence, par l'invasion de Chypre en 1974 et à jouer un rôle important dans les conférences islamiques. Si, en fin de compte, elle parvient, malgré l'opposition résolue de la Grèce, à se faire accepter comme membre à part entière, dans la communauté économique européenne, elle aura certainement consolidé sa position de puissance moyenne.

En effet, la Grèce qui, depuis sa défaite de 1922, était retombée au rang de petite puissance, situation aggravée par les neuf années d'une guerre atroce qui fut épargnée à la Turquie, allant de 1940 à 1949 – guerre extérieure et civile à la fois – commença à remonter la pente, à partir de 1955 et malgré son échec à Chypre en 1974, est aujourd'hui à nouveau une puissance moyenne. L'actuel affrontement gréco-turc est un affrontement entre deux puissances moyennes, mais une série de crises intérieures ou extérieures pourrait, à l'avenir, à nouveau changer le niveau de puissance de ces deux pays, liés l'un à l'autre pour le meilleur et pour le pire.

 

Annexe :

 

Comme l'Empereur de Chine, l'Empereur ottoman ou l'Empereur byzantin avant lui n'admettait pas d'égal. Les envoyés des pays d'Occident devaient se présenter diminués devant le sultan, comme s'ils venaient apporter un tribut à leur suzerain. Ils devaient être désarmés et ne pouvaient porter leur costume occidental. Le sultan leur offrait un somptueux habit ottoman pour qu'ils puissent se présenter devant lui, en Ottomans. Les cadeaux offerts par l'ambassadeur étaient assimilés à un tribut. Rémunérés par les compagnies occidentales de commerce, ces ambassadeurs étaient perçus par le sultan comme des agents commerciaux et non comme des personnages politiques. De son côté, Istanbul envoyait en Occident des émissaires ; le sultan privilégiait évidemment Vienne, la capitale de l'Empire œcuménique d'Occident. La première ambassade importante que l'Empereur ottoman daigna envoyer en France, celle de Yirmisekiz Celebi Mehmed efendi, fut, elle aussi, extraordinaire et de courte durée. Ce dernier arriva à Paris, le 16 mars 1721 et quitta la capitale française pour rentrer à Istanbul, moins de cinq mois plus tard, le 3 août. La première ambassade ottomane permanente en Angleterre dura trois ans, de 1793 à 1796. Voir notamment : Lady Mary Montagu, L'Islam au péril des femmes. Une Anglaise en Turquie au XVIIIe siècle, Paris, Maspero (La Découverte), 1981 et Medmed efendi, Le paradis des infidèles. Un ambassadeur ottoman en France sous la Régence, Paris, Maspero (La Découverte), 1981.

La fondation du ministère des Affaires étrangères (Nezareti Hariciye) en 1836, sous la pression accrue de l'occidentalisation, avait été précédée d'une période de mûrissement, allant de 1793 à 1836. 1793 est l'année de la première ambassade ottomane permanente en Occident (à Londres). La sécession des Grecs en 1821 accéléra le processus. En effet, les diplomates et consuls de l'Empire étaient essentiellement des Grecs. Ainsi, la révolution grecque de 1821 amena l'abolition du service diplomatique ottoman. Au printemps de cette année-là, le poste, tenu par les Grecs, de grand dragoman (bas tercüman) de la Porte fut aboli et remplacé par un Bureau de traduction de la Sublime Porte (Babi Ali Tercüme Odasi). En 1834, Mahmut II commença à rétablir des ambassades ottomanes permanentes à l'étranger (Carter V. Findley, Bureaucratic Reform in the Ottoman Empire. The Sublime Porte, 1789-1922, Princeton, Princeton University Press, 1980, p. 126-140). L'envoi, entre 1720 et 1730, des premiers ambassadeurs ottomans extraordinaires en Occident, constitua la première brèche dans le rideau de fer ottoman ; une concession faite à cette réalité qui voulait que les Ottomans ne pouvaient plus se payer le luxe d'ignorer les développements internes de l'Europe (Stanford Shaw, History of the Ottoman Empire and Modern Turkey, Cambridge, Cambridge University Press, 1976, p. 233).

 

Débats sur l'Empire ottoman

 

Jean-Baptiste Duroselle souligne préalablement à la discussion deux aspects mis en évidence par les communications. Premièrement, l'accroissement de territoires n'accroît pas toujours la puissance mais peut la diminuer (cf. la comparaison d'une annexion sous l'Ancien Régime sans protestations des populations et d'un territoire colonial au moment de la décolonisation avec intervention des populations). Deuxièmement, un même pays n'est pas grande puissance à toutes les époques, un État peut le devenir et aussi cesser d'être considéré comme telle (cf. la situation de la Russie, de la Suède, des Provinces-Unies, de la Suisse, au XVIIe et au XVIIIe siècles, et même de l'Empire ottoman au XIXe siècle).

Jacques Thobie (à Guy Pervillé) ; La Turquie nouvelle de Mustapha Kemal est une république indépendante et respectée et possède des éléments de puissance absents à l'époque ottomane ; pourtant dès cette époque en apparaissent des indices : la constitution avec le concours français d'une aviation embryonnaire, le premier recours à l'épargne intérieure avec l'emprunt émis en 1918 ; néanmoins ils ne suffisent pas à modifier la qualification proposée de non puissance.

Christopher Andrew : La défaite la plus humiliante subie par l'Angleterre l'a été en 1917 devant les Turcs, certes encadrés par les Allemands pendant la campagne des Dardanelles. Elle a rehaussé le prestige des Turcs en Grande-Bretagne ; cette victoire turque n'est-elle pas un test de puissance ?

Jacques Thobie : Certes l'armée ottomane a une tradition militaire et a su mener une dure campagne dans les Dardanelles et aussi en Palestine. Liman von Sanders lui rend hommage, mais il souligne aussi la légèreté, qui l'étonne, avec laquelle les alliés se sont engagés dans les Dardanelles sans repérage sérieux d'une région que leur adversaire connaissait à fond.

  Dimitri Kitsikis : Les victoires remportées par les Ottomans tiennent non seulement à la vaillance des troupes et à leur emploi sans souci des pertes mais aussi aux conditions géographiques du combat (à Gallipoli notamment) et au fait que l'Angleterre n'ait jamais, dans cette région périphérique de la guerre, engagé le maximum de ses forces, ce qui accroît la portée des fautes tactiques commises sur le terrain.

Jean Delmas : Lors de la capitulation anglaise à l'Ouest de Bagdad, les Turcs sont simultanément engagés en Russie et en Perse et les Anglais ont deux fronts en Égypte et en Mésopotamie. Leur puissance maritime leur permettra d'y faire face et de retourner la situation, tandis que les Turcs sont desservis par l'insuffisance ou le mauvais état des voies de communication : l'étendue du territoire est probablement un handicap.

Jean-Baptiste Duroselle : La défaite turque dans le Caucase tient à la dispersion des forces, celles qui contenaient les Russes ont manqué ailleurs ; sans ce front russe, ce n'est pas seulement l'armée anglaise de Bagdad qui aurait dû capituler. 

*

Georges-Henri Soutou : En 1915, puis en 1917-18, l'Allemagne a envisagé d'étendre sa pénétration économique et financière dans l'Empire ottoman à la faveur de la guerre, mais ses objectifs étaient indécis, les Turcs en ont joué pour esquiver cette menace. En ce cas s'agit-il d'une non-puissance, d'une petite puissance ou d'une moyenne puissance ?

Jean-Baptiste Duroselle : Kitsikis a dit qu'une moyenne puissance pouvait être quelque chose d'important ; je demande de définir important et moyenne.

Franz Knipping : Les critères retenus par Kitsikis : durcir le corps social pour une politique d'indépendance, étendre son territoire sans autorisation des grandes puissances, jouer un rôle dirigeant dans des organisations régionales, sont positifs et définissent une presque grande puissance. Une moyenne puissance comporte aussi des critères négatifs, comparés aux capacités d'une grande puissance.

Dimitri Kitsikis : Ces critères s'appliquent à une petite puissance en ascension et non à une grande puissance en déclin. L'Empire ottoman qui avait perdu avant 1914 beaucoup de territoires, a dans un sursaut tenté d'en recouvrer (les îles égéennes) et d'en conquérir à sa frontière, en Russie et en Perse ; il a échoué et, par là, ne peut passer pour moyenne puissance. L'impuissance avérée engendre alors la répression interne et la fuite dans le mythe de puissance, ici le pantouranisme.

Jacques Thobie : Juridiquement le concert européen comporte six à huit grandes puissances et concrètement Clausewitz définit la grande puissance par la capacité d'un État à assurer seul sa sécurité contre un ennemi isolé.

Antoine Fleury : Quand cesse le statut de grande puissance ? N'en reste-t-il pas toujours des vestiges, fût-ce au niveau protocolaire ? Qu'on compare la prise en considération internationale de la Grèce par rapport à l'Empire ottoman. D'autre part, le critère de Clausewitz est-il applicable à l'Empire ottoman si fréquemment combattu par des coalitions européennes ? Et dans le cas de la guerre italo-turque de 1911, qui est grand ? L'Italie ou la Turquie ?

Jean-Baptiste Duroselle : L'Empire ottoman n'a pas toujours été seul devant une coalition, mais parfois dans une coalition comme pendant la guerre de Crimée. Quant à la fin de la grande puissance, c'est la défaite militaire qui l'exprime ; la France en 1940, l'Allemagne et le Japon en 1945. La Turquie, elle, a été battue lors de la première guerre balkanique par une coalition, mais formée de petits États et si elle s'en est habilement tirée lors de la seconde guerre balkanique, c'est en raison des erreurs bulgares.

Dimitri Kitsikis : Il conviendrait de distinguer aussi la dimension mondiale de la grande puissance qui, peut-être, ne l'a pas toujours été. L'Empire ottoman et la Chine, empires œcuméniques lourds d'un passé considérable, luttent contre leur déclin ; en soi cette autodéfense n'est pas signe d'impuissance mais son échec ; or ce passé empêche largement l'adaptation, la modernisation, qu'inversement le Japon ressenti comme inférieur à la Chine, périphérique à elle et proportionnellement sans passé, peut adopter beaucoup plus aisément.

Jacques Thobie : La guerre italo-turque de 1911 est ambiguë, elle comportait une possibilité de guérilla mal exploitée par les Turcs mais aussi une expression régionale qui, dans la résistance à l'Italie, ne servait pas nécessairement les objectifs politiques d'Istanbul.

*

Jean-Marc Delaunay : Entre les qualifications proposées pour l'Empire ottoman, petite puissance et non-puissance, il y a tout de même une différence ; de plus, dans l'évolution menant à ce statut doivent être pris en considération des facteurs internes de faiblesse et de déliquescence.

Gerd Krumeich : Des exposés et du débat semble découler que la grande puissance en déclin n'est pas forcément une moyenne puissance. Peut-être faudrait-il ajouter une notion : la résignation. La moyenne puissance apparaîtrait quand la grande puissance se résigne, devant les faits, à ne plus en être une.

Dimitri Kitsikis parle dans sa communication de Mittelmacht comme équivalent de Middle Power, le terme allemand correspondant est Mittelstaat pour désigner la moyenne puissance.

Guy Pervillé : Les exposés ont montré que l'Empire ottoman, grande puissance en déclin, ne devient pas une moyenne puissance. Jules Ferry le pressentait bien ainsi dans son fameux discours du 28 juillet 1885 ; du rang de grande puissance on ne peut descendre inéluctablement qu'au troisième ou au quatrième rang ; le deuxième rang n'existe pas : ainsi une grande puissance en déclin ne peut devenir qu'une petite puissance.

Jean-Baptiste Duroselle : En histoire, il n'y a pas d'immobilisation et, dans une évolution, on ne peut s'installer définitivement dans la situation de moyenne puissance.

Yves-Henri Nouaihat (à Dimitri Kitsikis) : Les critères de la moyenne puissance qu'il a donnée dans sa communication premièrement, procèdent-ils de son unique réflexion ? Deuxièmement, ont-ils, selon lui, valeur générale ou limitée à la période étudiée 1860-1960 ? Troisièmement, concernent-ils expressément tels ou tels États ?

Dimitri Kitsikis : Les notes de la communication indiquent que la réflexion présentée se réfère aussi à d'autres travaux. Les critères proposés relèvent de concepts occidentaux liés à la naissance et à l'essor de l'Occident, donc non éternels. Ils apparaissent avec l'Occident moderne, entendons la montée des États, et s'étendent au monde, du XVIIe au XIXe siècle, avec la mondialisation de l'occidentalisation ; en ce sens et dans cette durée, ils sont planétaires.

Jacques Thobie : Le choix du terme non-puissance ne vise ni à embarrasser ni à compliquer l'analyse ; elle existe, les colonies sont res nullius. De petites puissances comme la Belgique ou la Suisse sont respectées, ont les moyens d'avoir une certaine autonomie, une capacité à maîtriser leurs propres richesses. L'Empire ottoman en 1914 n'est rien de tel, sans être pour autant une colonie, puisqu'il garde des attributs d'une souveraineté.

Dimitri Kitsikis : C'est une semi-colonie ; il ne possède plus tous les attributs de souveraineté, notamment en matière économique et financière, mais il en conserve encore. Jean-Baptiste Duroselle dit qu'une petite puissance existe quand un État souverain, même nominalement, existe ; c'est le cas de la Turquie. La qualification de Jacques Thobie contient une part de vérité : l'Empire ottoman n'est pas tout à fait une puissance, sans être tout à fait une non-puissance ; il est entre les deux, comme semi-colonie.

Jean-Claude Allain : Le terme intermédiaire s'introduit enfin dans le système binaire qui, pour classer les puissances, fut celui du XIXe siècle et qui commande encore le mode de pensée historique actuel. Les deux exposés montrent que les impuissances conduisent automatiquement à la petite puissance, notion néanmoins imparfaite pour rendre compte de la situation ottomane. Le nouveau concept de non-puissance permet de s'en sortir mais c'est un troisième terme. Dès lors qu'on arrive à un moyen terme qui n'est ni la petite puissance, ni la grande puissance, pourquoi ne pas l'appeler moyenne puissance ? La comparaison évoquée de la Belgique et de l'Empire ottoman montre que de ce dernier Berlin ne peut se passer après avoir espéré le contraire, ni le manipuler à sa guise, mais que la Belgique, par sa situation et son étendue, est ballottée, envahie, sans qu'elle puisse l'empêcher. La Belgique est une petite puissance, l'Empire ottoman est plus que cela : une moyenne puissance, malgré ses impuissances. Quelle grande puissance n'en a pas ?

Jacques Thobie : Défini comme non-puissance, l'Empire ottoman, même avec de beaux sursauts, reste en-deçà de la petite puissance et ne peut, par un glissement de concept, être assimilé à une moyenne puissance.

Jean-Baptiste Duroselle : Entre la définition de la grande puissance que je donnais tout à l'heure et la définition de la petite puissance et de la non-puissance, il reste encore pour la moyenne puissance un immense espace.



[1] Université d'Ottawa (Canada).

[2] On peut comparer les réflexions qui suivent, avec celles du n° 17, printemps 1979, de la Revue Relations internationales, qui porte le titre : Qu'est-ce qu'une grande puissance ? Voir, également, mes propres réflexions sur ce sujet et les réactions du groupe sur la Défense et la Diplomatie des Moyennes Puissances (DDMP), dans Diplomatiques, bulletin de liaison du groupe DDMP, n° D, février 1985, pp. 20-25.

[3] Voir annexe.

[4] Le Rex Pacificus de 1302, cité par J.-B. Duroselle, L'idée d'Europe dans l'histoire, Paris, Denoël, 1965, p. 73.

[5] Annuaire des Deux Mondes. Histoire générale des divers États, Paris, Bureau de l'Annuaire des Deux Mondes, 14 volumes, 1851-1868 : appendice. Acte du Congrès de Paris ; traité de paix du 30 mars 1856, p. 903. Voir aussi : Key Treaties for the Great Powers, 1814-1914. Volume I : 1814-1870, New York, St. Martin's Press, 1972, p. 320.

[6] Conférence de la Paix, 1919-1920. Recueil des Actes de la Conférence. Partie III : Séances plénières de la Conférence (secret), Paris Imprimerie nationale, 1922, p. 36-37.

[7] Voir notamment, Aladar Gœllner, Les puissances moyennes et le droit international, Neuchâtel, La Baconnière, 1960. Concernant le problème juridique de l'égalité entre États, voir P.H. Kooijmans, The Doctrine of Legal Equality of States, Leyden, A.W. Sythoff, 1964.

[8] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. Le salut, 1944-1946, Paris, Plon, 1959, p. 48.

[9] Ulrich Trumpener, Germany and the Ottoman Empire, 1914-1918, Princeton, Princeton University Press, 1968, p. 14-15.

[10] Voir notamment, Ahmed Emin (Yalman), Turkey in the World War, New Haven, Yale University Press, 1930, p. 78 : Des officiers turcs d'état-major qui, ces dernières années, ont fait une étude objective de la situation générale qui prévalait au début de la guerre mondiale, sont arrivés à la conclusion unanime que la Turquie aurait été capable de défendre avec succès sa neutralité contre toute agression de l'extérieur, si elle n'avait pas commis la grande erreur d'entrer dans la guerre.

[11] U. Trumpener, op. cit., p. 28.

[12] Djemal Pasha, Memories of a Turkish Statesman, 1913-1919, New York, Arno Press, 1973, p. 67.

[13] Ibid., p. 95.

[14] L'image d'un Kemal ayant, à Gallipoli, énormément contribué à stopper l'avance ennemie (V.D. Volkan and N. Itzkowitz, The Immortal Atatürk. A Psychobiography, Chicago, The University of Chicago Press, 1984, p. 88) a été construite, essentiellement, à partir de témoignages turcs.

[15] Jorge Blanco Villalta, Atatürk, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 1979, p. 82 et 86.

[16] The Times History of the War, Londres, The Times, 1915-1916, vol. V, p. 361-400 et 441-480 ; vol. VI, p. 81-160 et vol. VII, p. 161-236.

[17] Ibid., vol. VI, p. 98.

[18] Reynolds, The Story of the Great War, New York, P. F. Collier, 1916, vol. VI, p. 1655.

[19] Gabriel Hanotaux, Histoire illustrée de la guerre de 1914, Paris, Gounouilhou, 1922, tome XIII, p. 116.

[20] U. Trumpener, op. cit., p. 55.

[21] G. Hanotaux, op. cit., p. 127.

[22] Émile Hinzelin, 1914, Histoire illustrée de la guerre du droit, Paris, Librairie Aristide Quillet, 1916, vol. 2, p. 710.

[23] Reynolds, op. cit., p. 1648.

[24] Émile Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère. Tome IV : La politique mondiale, 1878-1919, Paris, Librairie classique Eugène Belin, 4e édition, 1940, p. 17.

[25] Voir notamment, Edouard Driault, La question d'Orient, Paris, F. Alcan, 2e édition, 1900, p. 387 et 388. Sur ce sujet, voir mon étude, L'espace ottoman dans l'esprit de Charles de Moüy, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Hâmit Batu et J.-L. Bacqué-Grammont Éditions, L'Empire ottoman, la République de Turquie et la France, Istanbul-Paris, Éditions Isis, 1986, pp. 327-344.

[26] G. Hanotaux, op. cit., p. 114 et 116.

[27] Reynolds, op. cit., p. 1649.

[28] The Times History of the War, vol. V, op. cit., p. 362.

[29] Compton Mackenzie, Gallipoli Memories, Londres, Cassell, 1929, p. 202-203.

[30] U. Trumpener, op. cit., p. 87.

 

 

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