La moyenne puissance au XXème siècle

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LA RÉPUBLIQUE DE WEIMAR :

UNE GRANDE PUISSANCE BRIDÉE

 

 

Georges-Henri SOUTOU [1]

 

            Le problème de la puissance obsédait les élites dirigeantes allemandes dès avant la Première Guerre mondiale [2]. On peut y voir des raisons culturelles, dans une atmosphère générale de Darwinisme social, qui n'était pas propre d'ailleurs à l'Allemagne, ainsi que des raisons historiques, liées au caractère récent et encore fragile de l'acquisition de la puissance.

            Mais indiquons ici que le mot si souvent employé à l'époque de Weltmacht, pour qualifier la position que l'Allemagne devait acquérir, face à l'Empire britannique en particulier, ne signifiait pas ce que l'on entend aujourd'hui par superpuissance, ni même vraiment « puissance mondiale », mais plutôt « grande puissance à responsabilités mondiales ». C'était beaucoup plus la recherche de la « place au soleil », dans un monde où la possession d'un Empire colonial était la plus sûre marque de la puissance, que l'annonce du Stufenplan, du projet de conquête mondiale par étapes de Hitler [3].

            Il n'y a donc pas, à notre sens, continuité sur ce point de Guillaume II à Hitler : la notion de puissance subit en 1933 une inflexion, pour ne pas dire une transformation radicale. Mais il reste que les dirigeants de Weimar seront eux aussi obsédés par les problèmes de la puissance et du rang.

 

I – LA DÉFAITE

 

            Au moment de l'armistice du 11 novembre 1918 et jusqu'à la remise du texte du Traité par les Alliés, le 7 mai 1919, qui fut pour Berlin un véritable choc, les dirigeants allemands considéraient que le Reich restait, malgré la défaite, une grande puissance.

            Il y avait là bien sûr une part considérable d'illusion, mais il est intéressant de voir ce qui était aux yeux de Berlin les facteurs de puissance essentiels, ce qui devait être préservé autant que possible lors des négociations de paix. Dans l'ordre d'urgence décroissant on distingue :

 

1°) Les sources de puissance économique (Kraftquellen, selon un terme qui revient souvent) ; il s'agit d'abord de la Haute-Silésie et de son charbon, en seconde ligne de la Sarre, toutes deux menacées par les revendications polonaises et françaises ; mais on constate que la Haute-Silésie, bassin beaucoup plus important, fut défendue avec beaucoup plus d'acharnement par les Allemands en 1919 ; dans une logique économique prioritaire, c'était compréhensible ;

2°) L'égalité de traitement sur le plan économique, très menacée par les projets alliés en matière commerciale et douanière ;

3°) Les possibilités de développement vers l'Est, vers l'Hinterland géostratégique du Reich (Pays baltes et Autriche).

            Ne sont pas considérées comme prioritaires, en revanche :

1°) Les questions territoriales proprement dites, sauf bien sûr si elles touchent également une source de puissance économique, comme la Silésie ;

2°) L'occupation de la Rhénanie ;

3°) Les questions militaires (le désarmement) ;

4°) Les colonies.

            Cet ordre d'urgence pourra surprendre ; mais il s'explique fort bien selon l'idée de manœuvre de Berlin : l'essentiel de la puissance réside dans l'économie ; si on conserve la force économique du Reich on pourra passer le cap difficile et ensuite rétablir la situation dans les autres domaines ; la puissance économique allemande permettra la révision du Traité [4].

 

II – LE TRAITÉ DE VERSAILLES

 

            Le traité de Versailles représente pour l'Allemagne un considérable coup de frein en profondeur : elle n'est plus qu'une grande puissance bridée sur le plan économique, une moyenne puissance sur le plan géopolitique, une petite puissance sur le plan militaire et même sur celui de la liberté d'action interne et de l'indépendance.

 

            Une grande puissance économique bridée

 

            L'affaiblissement direct de l'Allemagne par les pertes territoriales plus l'affaiblissement indirect par les clauses économiques du traité (perte du bénéfice de la clause de la nation la plus favorisée et saisie des brevets allemands) ont conduit à une redistribution des cartes en Europe. En ce qui concerne l'acier, on peut établir le tableau suivant (en millions de tonnes) :

 

                                         Production 1913                  Capacité 1927

 

Allemagne                               12,2                                   17,3

Sarre                                         2,1                                     2,3

Luxembourg                              1,3                                     2,8

France                                       4                                        9,9

Belgique                                    2,4                                     4  

Grande-Bretagne                     10,4                                   12,2

 

            Mais pour apprécier pleinement ces chiffres, il faut se souvenir qu'en 1913 la production de la Sarre et du Luxembourg était intégrée à la production de la Sarre et du Luxembourg était intégrée à la production allemande, alors qu'en 1927 la production de ces deux régions est rattachée en fait à l'espace sidérurgique français, par des liens issus du traité de Versailles et aussi par des prises de participation de sociétés françaises. Le vrai tableau est donc le suivant :

 

1913  1927

Allemagne                                                                                15,6                         17,3

France et espace sidérurgique

Sous contrôle français                                                                4                             15

            Nous indiquons pour 1927 les capacités de production ; si on s'en tient aux productions effectives, la situation est moins défavorable pour le Reich ; il n'en reste pas moins que la situation respective de la France et de l'Allemagne s'est transformée [5].

            Pour les colorants, on peut comparer les chiffres de 1913 et ceux de l'accord franco-allemand de 1927 (en % de la production mondiale) :

 

                                                     Production                                             Accord de 1927

                                                          1913

Allemagne                                            88 %                                                       50 %

France                                                    1 %                                                         9 %

 

            Les États-Unis et la Grande-Bretagne se partageant le reste. En ce qui concerne les colorants, c'est la perte des brevets qui a été déterminante.

            L'Allemagne reste donc une grande puissance économique, certes, mais incontestablement bridée par les conséquences du traité.

 

Une moyenne puissance géopolitique

 

            Rappelons que la rive gauche du Rhin et une bande de 50 kilomètres sur la rive droite sont démilitarisées en permanence et que l'occupation de la rive gauche, pendant quinze ans au moins, permet de faire peser une menace immédiate sur la Ruhr [6].

            Rappelons la signification géopolitique de la frontière germano-polonaise, dont on sait maintenant qu'elle a été en fait tracée par Foch dès février 1919, par le biais d'une limite d'armistice imposée aux troupes allemandes. Le traité n'a fait ensuite qu'entériner la décision de Foch, prise en fonction d'évidentes considérations stratégiques [7].

            Rappelons enfin la perte des colonies. Ces différentes dispositions transforment le Reich en moyenne puissance, peut-être même en fait en petite puissance, comme le montre l'épisode de l'occupation de la Ruhr en 1923. Le Reich, ainsi diminué et en partie occupé et démilitarisé, perd les avantages géopolitiques de sa situation au milieu de l'Europe et en subit désormais de plein fouet tous les inconvénients. Le Reich d'avant 1914 avait une option sur le contrôle du Heartland, le Reich de 1919 a perdu cette option [8].

 

Par bien des aspects une petite puissance

 

            En ce qui concerne la puissance militaire, il est vrai que la Reichswehr de 100 000 hommes a été conçue comme le noyau d'une future grande armée. Mais dans l'immédiat les préoccupations sont défensives, et les exercices auxquels procède l'état-major (clandestin) de Weimar sont très pessimistes : face à la coalition de la France, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, ils ne peuvent envisager qu'une défense élastique, dans l'espoir d'une intervention internationale de la SDN – ou éventuellement d'un appui de l'URSS ou de pressions anglaises sur la France, selon la constellation internationale du moment [9].

            D'autre part, même l'armée de 21 divisions envisagée et préparée très tôt par Seeckt aurait été entravée (comme l'a été d'ailleurs d'une certaine façon la Wehrmacht jusqu'à l'effort d'armement gigantesque de Speer en 1943) par le véritable « désarmement en profondeur » imposé par le traité de Versailles ; celui-ci se fit tout particulièrement sentir dans certains secteurs militaires de base, comme les poudres et les munitions, dès lors que l'on fut obligé de renoncer aux facilités et aux économies de la guerre-éclair. Cette situation, paradoxale mais bien réelle [10], est une conséquence directe du traité de Versailles. Elle nous permet d'affirmer que la République de Weimar, de toute évidence petite puissance militaire, était certes virtuellement une grande puissance sur ce plan, mais là aussi bridée, et pour longtemps.

            Mais deux organismes créés par le traité de Versailles manifestent de façon éclatante le statut diminué de l'Allemagne de Weimar : dans certains domaines elle est en effet soumise à un contrôle extérieur, ce qui est peut-être la définition la plus claire de la petite puissance. En Rhénanie, par la HCITR ; dans le domaine économique et financier, par la Commission des Réparations. Certes les pouvoirs de contrôle de la Commission des Réparations furent réduits en 1924 ; mais le plan Dawes comportait des dispositions (statut particulier de la Reichsbank, de la Reichsbahn, etc) qui prenaient en partie le relais de ces pouvoirs [11].

            Mentionnons pour finir la question très importante de la Kriegsschuld : l'Allemagne est perçue comme un État de seconde zone, moralement discrédité. C'est très important psychologiquement mais aussi politiquement, dans tout le jeu complexe des perceptions. Un aspect essentiel du combat de Weimar pour l'amélioration du statut de puissance sera la Kriegsschuldfrage, à laquelle se consacre un service spécial de l'Auswärtiges Amt, le Kriegsschuldreferat. À cette question est lié en effet le problème des réparations, par l'article 231 ; plus généralement la bataille pour la reconquête des opinions étrangères et d'abord anglo-saxonnes [12].

 

III – STRESEMANN

 

            C'est la période Stresemann qui pose les problèmes les plus captivants du point de vue de la conception et de la pratique de la puissance.

            Les objectifs

            Bien entendu, Stresemann entendait réviser le traité de Versailles ; mais jusqu'où ? S'agissait-il de revenir à la situation de Grande Puissance qui était celle du Reich en 1914 ? Ou l'objectif était-il plus modeste ?

            Il convient sans doute de distinguer ici différentes séries d'objectifs particuliers, qui ne sont pas également urgents mais forment un ensemble gradué selon un ordre logique.

            Tout d'abord, et en première urgence, il convient pour Stresemann d'éliminer les facteurs qui font de l'Allemagne une petite puissance : c'est le combat incessant et prioritaire contre la Kriegsschuld ; c'est l'évacuation de la Ruhr ; c'est la suppression des pouvoirs de la HCITR sur l'administration de la Rhénanie et la réduction du contrôle de l'économie allemande par la Commission des Réparations (tous résultats obtenus dès la conférence de Londres de 1924) [13]. Le premier objectif est en effet que le Reich retrouve sa liberté d'action intérieure et sorte de sa situation de paria de l'Europe, en d'autres termes qu'il échappe au statut de petite puissance.

            On pourrait mettre sur le même plan le soutien apporté par Stresemann à la Reichswehr pour un certain réarmement clandestin du Reich : sans que cette affaire ait constitué pour lui une priorité, il souhaitait évidemment améliorer la situation militaire du Reich [14]. Mais, à notre sens, il ne s'agissait pas par là de revenir au statut de Grande Puissance militaire, ni par la possession d'une armée équivalente à l'armée française, ni encore moins, par l'utilisation de cette armée dans le processus de révision du traité. Le révisionnisme de Stresemann est pour nous pacifique.

            La deuxième série d'objectifs correspondait à la volonté d'éliminer les facteurs qui limitaient la liberté d'action géopolitique de l'Allemagne et en faisaient une Moyenne Puissance. C'est l'évacuation de la Rhénanie ; c'est la révision de la frontière germano-polonaise.

            La troisième série d'objectifs de Stresemann tendait à supprimer les facteurs qui bridaient, depuis Versailles, les éléments de Grande Puissance que conservait le Reich. C'est très net dans le cas de l'économie : le traité de commerce franco-allemand de 1927 permet le retour de l'Allemagne à la clause de la nation la plus favorisée, et écarte ainsi un des plus graves dangers que renfermait le traité de 1919. D'autre part, l'Entente internationale de l'acier en 1926 et une série d'accords internationaux comparables dans le domaine de la chimie durant les années suivantes garantissent sa place au Reich dans l'économie mondiale ; certes, cette place est réduite par rapport à celle qu'il occupait en 1914 et la France, en particulier, conserve le bénéfice des progrès qu'elle a accomplis dans les secteurs de la sidérurgie et de la chimie. Mais par rapport à ce que l'on pouvait craindre en 1919 les dégâts sont limités et le Reich reste une Grande Puissance économique, quoiqu’un peu réduite par rapport à 1914.

            Mais les efforts de Stresemann sont tout aussi révélateurs dans le domaine politique : c'est la recherche de l'égalité de traitement avec la France et, autant que possible, avec la Grande-Bretagne, c'est-à-dire avec les deux Grandes Puissances européennes de l'heure, dans la constellation de l'époque. C'est là que la conférence de Locarno prend tout son sens : elle assure au Reich la parité avec la France, sous garantie britannique, et un siège permanent au Conseil de la SDN. Ainsi est reconstitué le concert européen des Grandes Puissances, qui renoue, dans des conditions certes nouvelles, avec la situation d'avant 1914 et qui fait sa place à l'Allemagne. Dans ce concert, l'Allemagne se trouve dans une situation d'égalité approximative avec la France (si on fait la somme de tous les facteurs, politiques, économiques, militaires), la Grande-Bretagne conservant un rôle prééminent d'arbitre. La situation de l'Allemagne par rapport à 1914 s'est donc décalée (elle était à l'époque plus puissante que la France et à égalité avec la Grande-Bretagne) : on peut parler, pour la politique comme pour l'économie, d'une Grande Puissance minus ; l'action de Stresemann, très systématique, nous insistons sur ce point, correspond donc à un révisionnisme limité : le Reich doit redevenir une Grande Puissance, mais il ne retrouvera pas, au moins dans une première phase, tout à fait sa place de 1914.

            Ceci dit, et c'est toute l'ambiguïté mystérieuse de Stresemann, son révisionnisme n'était pas statique mais évolutif et dynamique. On n'en veut pour preuve que son utilisation des minorités allemandes en Europe orientale pour éroder les traités de 1919 [15] ainsi que son objectif jamais abandonné de l'Anschluss avec l'Autriche. Le révisionnisme de Stresemann se déroule dans une instabilité contrôlée du système international. Il est, à notre avis, pacifique et se situe dans le cadre d'un concert européen ; mais il ne faut pas sous-estimer son potentiel déstabilisant.

Les moyens

            Le moyen d'action privilégié de Stresemann a été la puissance économique du Reich. C'est ainsi que la stabilisation du mark et de l'économie allemande rend possible le Plan Dawes, qui permet l'évacuation de la Ruhr mais aussi l'imbrication financière étroite avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Or, cette imbrication accompagne et rend irréversible le soutien politique des Anglo-Saxons à l'Allemagne, soutien qui est un objectif essentiel de Stresemann.

            Dans une deuxième phase, les réparations allemandes doivent permettre l'évacuation anticipée de la Rhénanie : ce projet échoue à Thoiry mais se réalise avec le Plan Young.

            Au-delà, la puissance financière du Reich doit faciliter le révisionnisme, aussi bien à Eupen-Malmédy qu'à l'égard de la Pologne : en 1926 Stresemann essaie, mais en vain comme on sait, de récupérer Eupen et Malmédy et de modifier la frontière germano-polonaise en échange d'un soutien à la stabilisation du franc belge et du zloty [16].

            Ce révisionnisme à base économique est particulièrement net dans le cas de la Pologne : Stresemann est persuadé que les traités de Paix contredisent la logique des rapports économiques au sein de l'ensemble Europe Centrale – Europe Orientale ; il est persuadé que la France et l'Angleterre finiront par l'admettre, ayant elles aussi intérêt au retour de la prospérité dans ces régions. Il sera alors possible de réviser pacifiquement les frontières de 1919 dans cette région, avec l'accord des Grandes Puissances [17].

            Mais les moyens économiques ne sont pas les seuls utilisés, loin de là. Les moyens purement politiques le sont massivement. Tout d'abord la diplomatie qui a son rôle spécifique, comme le montrent Locarno, l'entrée à la SDN, le traité germano-soviétique de Berlin en 1926. Stresemann pratique une diplomatie typique de la Moyenne Puissance, qui compte ses points et joue ses cartes avec la plus grande prudence.

            Mais Stresemann connaît aussi la puissance de la propagande, comme en témoigne son action en matière de Kriegsschuld, et aussi de la pénétration politique et de l'influence, comme le montre son soutien discret à Joseph Caillaux lors des élections françaises de 1928 [18].

 

La méthode

 

            Pour analyser la méthode de Stresemann, il faudrait une étude chronologique précise. Indiquons seulement l'essentiel : Stresemann procède, à chaque moment, à une hiérarchisation constante et précise de ses objectifs. Prenons par exemple la discussion au sein du gouvernement en 1928-29 sur la priorité à accorder à la réduction des Réparations ou à l'évacuation anticipée de la Rhénanie. Contre la plupart de ses collègues, qui estimaient que l'Allemagne ne devait pas accepter les charges du Plan Young, Stresemann était d'avis d'accepter celles-ci afin de réaliser la priorité immédiate, qui était à ses yeux l'évacuation de la Rhénanie. Une fois celle-ci acquise, disait-il, le Reich retrouverait sa pleine liberté d'action et pourrait reposer ensuite le problème des Réparations, avec de bien meilleures perspectives de les réduire ou de les supprimer, puisque les Alliés ne détiendraient plus leur gage essentiel [19].

            Remarquons pour finir que l'on constate une certaine continuité entre les dirigeants allemands de 1918-19 et Stresemann, en particulier en ce qui concerne le poids de l'économie comme facteur primordial de la puissance allemande et comme instrument privilégié d'une future révision.

 

IV – BRÜNING

 

            La période de Brüning est particulièrement complexe ; par certains côtés celui-ci paraît plus ambitieux que Stresemann ; mais d'un autre côté le Reich, à cause de la crise économique et de la crise politique intérieure, paraît encore moins puissant qu'en 1924-1929.

            Brüning a utilisé une stratégie très caractéristique de la Moyenne Puissance, que l'on pourrait appeler la stratégie du judoka : utiliser ses faiblesses pour obtenir des avantages. C'est ainsi qu'il s'est servi de la crise financière pour obtenir la fin des Réparations à la conférence de Lausanne de 1932 et qu'il a utilisé la crise politique intérieure et la montée du nationalisme pour obtenir l'égalité des droits sur le plan militaire (ce qui sera fait en décembre 1932). Là où Stresemann utilisait sa force économique, Brüning, très habilement, a exploité ses faiblesses, en étalant complaisamment devant ses partenaires les catastrophes qui se produiraient si on ne l'écoutait pas : écroulement du système financier allemand si on ne supprimait pas les Réparations, raz-de-marée nazi si on n'accordait pas l'égalité des droits sur le plan militaire [20]. Les moyens employés sont donc très différents de ceux de la période précédente.

            Brüning a-t-il eu des objectifs plus ambitieux encore que Stresemann ? C'est une question controversée dans l'historiographie allemande. En particulier on s'est demandé si Brüning n'avait pas envisagé une composante militaire du révisionnisme, en particulier dans le cas de la Pologne. En fait il semble que pour lui – mais en allait-il de même pour les chefs de la Reichswehr ? – le réarmement clandestin restait défensif : il s'agissait de retrouver une certaine liberté d'action par rapport à la puissance militaire française, ce qui n'était pas fondamentalement différent de la position de Stresemann [21].

            Dans le cas du projet d'union douanière austro-allemande de 1931, Brüning a été très imprudent dans la forme, mais sur le fond il n'a pas rompu avec la ligne de Stresemann qui n'avait pas renoncé, on l'a vu, à l'Anschluss.

            C'est en effet surtout dans les méthodes que Brüning nous paraît différent de Stresemann ; les moyens employés aussi sont différents, on l'a vu, mais cela tient aux circonstances et en particulier à la crise économique et ne dépend pas entièrement de Brüning ; le choix de la méthode diplomatique, en revanche, lui incombait totalement. Or on constate que Stresemann évitait soigneusement toute action unilatérale, mais se plaçait toujours dans le cadre multilatéral du concert européen ; en s'appuyant certes en priorité sur certains pays, mais sans exclure les autres.

            Or Brüning n'a pas hésité à agir unilatéralement (dans le cas de l'Autriche) ou à s'appuyer sur la Grande-Bretagne et les États-Unis contre la France (comme par exemple lors de la conférence de Bessinges d'avril 1932, à propos du désarmement) [22]. On pourrait dire que là où Stresemann pratiquait une diplomatie de Moyenne Puissance pour revenir progressivement au statut de Grande Puissance, Brüning a tenté de pratiquer d'emblée une diplomatie de Grande Puissance. Était-ce selon une conception d'ensemble consciente, ou était-ce par maladresse ?

            La question est légitime, dans la mesure où l'on peut se demander si, les circonstances aidant, Brüning n'a pas été amené à pousser plus loin que Stresemann la stratégie de l'instabilité contrôlée, faisant passer au second plan la notion de concert européen chère à son prédécesseur. C'est là sa responsabilité propre dans la fin du système de Locarno.

 

V – LA SITUATION EN 1933

 

            Il est particulièrement difficile de faire un tableau de la situation en 1933, à cause de la crise économique et politique de Weimar. Est-il vrai que Brüning, comme il l'a dit, ou plus généralement Weimar auraient échoué 100 mètres avant le but ?

            Il semble néanmoins que la bataille des perceptions avait déjà été gagnée :

- on ne croit plus à la Kriegsschuld, certainement pas chez les Anglo-Saxons, même pas en France, où la fin de la croyance à la culpabilité unique de l'Allemagne est un des moteurs du pacifisme des années 30, comme le montre Les Thibaud, de Roger Martin du Gard ; 

- l'égalité des droits sur le plan militaire a été obtenue le 11 décembre 1932 ;

- la révision de la frontière germano-polonaise est admise comme légitime et possible dans des cercles beaucoup plus larges, même en France [23]

            Sur le plan économique, l'Allemagne était libérée des Réparations et, malgré l'échec de l'union douanière, la pénétration économique de l'Europe danubienne était bien engagée. Mais il est difficile de dire si, du point de vue de la puissance, ces succès compensaient la crise économique. Il est clair que l'instrument privilégié de Stresemann, l'économie, s'était faussé.

            En revanche, sur le plan politique les choses paraissent plus claires. On dispose en effet, à notre avis, d'un excellent révélateur de l'héritage de Weimar en matière de puissance : c'est le Pacte à Quatre de juin 1933 : il instaure en effet un concert européen musclé, avec d'incontestables tendances révisionnistes ; l'Allemagne est de nouveau une Grande Puissance, à égalité avec la France et la Grande-Bretagne. Elle est telle et considérée comme telle [24].

            Il semblerait donc que la politique, la propagande, la géopolitique, la bataille des perceptions aient eu finalement plus d'importance encore que l'économie ; on constate en tout cas que les succès continuent même après le début de la crise économique. Weimar est arrivé plus ou moins au but, mais pas tellement par les moyens économiques considérés comme les plus efficaces par ses propres dirigeants depuis 1919.

            La révision des frontières en est un bon exemple : à notre avis, le combat politique et psychologique a compté davantage pour faire accepter à l'avance les révisions de 1938 que les moyens économiques envisagés par Stresemann. C'est sous Weimar que l'Anschluss et Munich ont été gagnés en profondeur, et dans un contexte politique et moral dépassant de loin l'économie.

 

CONCLUSION

 

            Le cas de l'Allemagne de Weimar est évidemment un cas particulier, qui rend l'analyse du concept de Moyenne Puissance difficile : Grande Puissance bridée par le traité de Versailles, elle est aussi Petite Puissance sur le plan militaire et sur celui de la liberté d'action géopolitique ainsi que par l'absence de colonies ; Moyenne Puissance par certains côtés, elle est encore une Grande Puissance sur le plan économique et par le fait qu'elle négocie avec les Grandes Puissances (France et Grande-Bretagne) et les superpuissances en devenir (États-Unis et Russie) sur un pied qui, sans être celui de l'égalité absolue, n'est pas non plus celui de l'infériorité.

            Toute la politique de Weimar tend à refaire de l'Allemagne une Grande Puissance à part entière, en état de parité approximative avec la France et la Grande-Bretagne. Mais cette politique suppose une stratégie volontariste : le Reich doit faire un effort constant non seulement pour devenir une Grande Puissance mais même pour garder son rang de Moyenne Puissance. On peut prendre l'exemple de ses rapports avec la Pologne, qui est à la fois à terme un objectif dont le contrôle est nécessaire pour le retour au statut de Grande Puissance et dans l'immédiat un facteur de danger qui peut encore amoindrir la situation du Reich.

            On peut généraliser cette remarque : la Moyenne Puissance est un concept relatif ; on n'est pas Moyenne Puissance, on le reste, par un effort constant, sans lequel on tombe sous la coupe d'une Grande Puissance ou même d'une autre Moyenne Puissance, qui rencontre de son côté le même problème et doit s'affirmer sous peine de péricliter.

            Cet effort doit être hiérarchisé, il faut choisir l'essentiel (pour Stresemann, l'évacuation de la Rhénanie passe avant la fin des Réparations, pour Brüning la fin des Réparations passe avant la sortie de la crise économique). Cette hiérarchisation doit correspondre à une appréciation des facteurs de puissance, en fonction de la situation ; c'est ainsi que la puissance militaire n'est pas une priorité pour Weimar ; les priorités sont la puissance économique, la liberté d'action intérieure (par la suppression des pouvoirs de la HCITR et de la Commission des Réparations), la liberté d'action géopolitique (Rhénanie et Europe de l'Est), la perception internationale du statut du Reich (question de l'égalité des droits).

            En effet, la Moyenne Puissance, plus encore que la Grande Puissance, ne se place pas uniquement au niveau des faits mais aussi à celui des perceptions ; d'où l'importance attachée à la question de la Kriegsschuldfrage, à l'égalité de traitement avec la France à Locarno, etc. En effet, on est dans le domaine de la dialectique des volontés, à la fois vis-à-vis de l'opinion intérieure (qu'il faut galvaniser) et de l'opinion internationale et des gouvernements étrangers (qu'il faut impressionner).

            La Moyenne Puissance est vouée à une dialectique de rivalité et de collaboration :

- avec une Grande Puissance elle ne peut pas se permettre une rivalité permanente (dangereuse) ou une collaboration perpétuelle (qui risque d'entraîner la satellisation) ;

- avec les autres Moyennes Puissances elle est en concurrence, ce qui limite le degré de collaboration possible ; pour Weimar, le mieux est une organisation multilatérale intégrant rivalité et collaboration, à l'instar du concert européen d'avant 1914, avec des relations particulières avec les Grandes Puissances restant en dehors du système (États-Unis et Russie).

            Relativité de sa situation, effort conscient et hiérarchisé pour la maintenir, importance des perceptions, voilà ce qui caractérise la Moyenne Puissance. Mais la Moyenne Puissance classique à intérêt à un ordre international stable ; or le Reich, révisionniste, a besoin d'une instabilité contrôlée (c'est tout particulièrement vrai de la période 1930-1933) pour que les choses évoluent sans refaire malgré tout l'unité de ses adversaires. La Moyenne Puissance qui veut devenir, ou redevenir, Grande Puissance a donc un comportement à part.



[1] Université de Paris IV.

[2] Klaus Werneke, Der Wille zur Weltgeltung, Droste, 1970.

[3] Cf. à ce sujet la discussion des idées de Fritz Fischer (Les buts de guerre de l'Allemagne impériale) dans notre thèse : Les buts de guerre économiques des Grandes Puissances, 1914-1919, Paris I, 1985.

[4] Cf. pour tout ce passage, Georges-Henri Soutou, La France et l'Allemagne en 1919, J. Bariety, A. Guth, J.-M. Valentin, La France et l'Allemagne entre les deux guerres mondiales, Presses universitaires de Nancy, 1987.

[5] Cf. Bernd Weisbrod, Schwerindustrie in der Weimarer Republik, 1978.

[6] L'occupation de la Ruhr est envisagée par l'état-major français dès 1919.

[7] L'occupation de la Ruhr est envisagée par l'état-major français dès 1919.

[8] L'occupation de la Ruhr est envisagée par l'état-major français dès 1919.

[9] Walter Gœrlitz, Kleine Geschichte des deutschen generalstabes, Berlin, 1977.

[10] B.H. Klein, Germany's Economic Preparations for War, Harvard UP, 1959. G. Thomas, Geschichte der deutschen Wehr-und Rüstungswirtschaft (1918 bis 1943-45), Boppard am Rhein, 1966. Alan S. Milward, Der Zweite Weltkrieg, DTV, 1977.

[11] B.H. Klein, Germany's Economic Preparations for War, Harvard UP, 1959. G. Thomas, Geschichte der deutschen Wehr-und Rüstungswirtschaft (1918 bis 1943-45), Boppard am Rhein, 1966. Alan S. Milward, Der Zweite Weltkrieg, DTV, 1977.

[12] B.H. Klein, Germany's Economic Preparations for War, Harvard UP, 1959. G. Thomas, Geschichte der deutschen Wehr-und Rüstungswirtschaft (1918 bis 1943-45), Boppard am Rhein, 1966. Alan S. Milward, Der Zweite Weltkrieg, DTV, 1977.

[13] Hans W. Gatzke, Stresemann and the rearmement of Germany, Baltimore, 1954.

[14] Hans W. Gatzke, Stresemann and the rearmement of Germany, Baltimore, 1954.

[15] Carole Fink, Stresemanns Minderheitenpolitik 1924-1929, W. Michalka et M. Lee, Gustav Stresemann, Darmstadt, 1982.

[16] Jacques Bariéty, Finances et relations internationales : à propos du plan de Thoiry (septembre 1926), Relations internationales, n° 21.

[17] Cf. le discours prononcé par Stresemann le 14 décembre 1925 devant les Deutsche Landmannschaften, Akten zur deutschen auswärtigen Politik, série B, vol. I, 1.

[18] Jacques Bariéty, L'appareil de presse de Joseph Caillaux et l'argent allemand (1920-1932), Revue historique, avril-juin 1972.

[19] Franz Knipping, Deutschland, Frankreich und das Ende der Locarno-Ära 1928-1931, Oldenbourg, 1987.

[20] Cf. ses Mémoires, Gallimard, 1974, et Josef Becker, Probleme der Aussenpolitik Brünings, Internationale Beziehungen in der Weltwirtschaftskrise 1929-1933, Munich, 1980.

[21] E.W. Bennet, German Rearmament and the West, 1932-1933, Princeton, 1979. M. Geyer, Aufrüstung oder Sicherheit. Die Reichswehr in der Krise der Machtpolitik 1924-1936, Wiesbaden, 1980.

[22] Maurice Vaïsse, Sécurité d'abord, Paris, 1981.

[23] Georges-Henri Soutou, L'alliance franco-polonaise (1925-1933) ou comment s'en débarrasser ?, Revue d'Histoire Diplomatique, avril-décembre 1981.

[24] Charles Bloch, Hitler und die europäischen Mächte 1933-34. Kontinuität oder Bruch, Hambourg, 1966.

 

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