La moyenne puissance au XXème siècle

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LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE D'ALLEMAGNE APRÈS 1955 :

GRANDE PUISSANCE EN EUROPE, MOYENNE PUISSANCE À L'ÉCHELLE MONDIALE

 

 

Franz KNIPPING [1]

 

 

                Si l'on compare la position internationale de la jeune République Fédérale d'Allemagne, devenue souveraine en 1955, à celle de l'Empire allemand créé en 1870-1871, on constate le résultat historique d'un double rétrécissement. Rétrécissement de Versailles, 1919, d'abord : si le Reich bismarckien avait été presque une puissance mondiale, la République de Weimar était certainement restée encore une grande puissance, même une grande puissance bridée, en attendant l'explosion expansionniste du Troisième Reich et de la Deuxième Guerre mondiale. Rétrécissement de 1945 ensuite, c'est-à-dire défaite et partage : avec la jeune République Fédérale, ce n'était que la partie occidentale de l'Allemagne qui était à la recherche de sa position, de son véritable rôle international. Au vu de sa capacité et de sa volonté de se relever qui rappelaient un peu les années 1920, - remontée dynamique après une défaite –, on peut dire qu'elle aussi s'est rapidement avérée une sorte de grande puissance, bien qu'avec un attribut limitatif : la République Fédérale d'Allemagne devint une grande puissance en Europe seulement, c'est-à-dire une grande puissance régionale. Par contre, à l'échelle mondiale, elle n'était certes après 1955 plus une grande puissance, mais une puissance moyenne, comparable aux autres anciens Grands comme la France et la Grande-Bretagne, mais non comparable aux deux nouveaux Grands, les États-Unis et l'URSS, les super-Grands. Pour illustrer cet état de choses, je rassemblerai quelques observations qui ne peuvent être que sommaires, voire provisoires [2].

 

Une grande puissance en Europe

 

            Deux séries d'observations semblent justifier de dire que la jeune République Fédérale est, au cours des années 1950, rapidement devenue une grande puissance en Europe : l'analyse de sa substance autonome, et le regard sur ses fonctions dans le nouveau système international.

 

1. La base matérielle de la jeune République Fédérale supportait très bien la comparaison avec le potentiel des deux autres grands États de l'Europe occidentale, la France et l'Angleterre. Elle disposait d'une structure économique particulièrement robuste, condition du miracle économique sans précédent des années 1950. Toutes les statistiques montrent que des facteurs favorables – démographique (afflux des réfugiés de l'Est), économique (essor des exportations) et industriel –, et avec eux une volonté particulièrement acharnée de redressement, poussaient l'Allemagne Fédérale à devenir rapidement un géant économique, plus puissant que la France métropolitaine, dont les possessions d'outre-mer commençaient à devenir une charge, plus puissant aussi que l'Angleterre avec sa structure industrielle dépassée. Il n'était pas difficile de prévoir que, dans le domaine militaire également, la République Fédérale apporterait en peu de temps une contribution substantielle à la sécurité de l'Ouest : après 1956, le réarmement ainsi que l'encadrement des troupes de la Bundeswehr étaient bien en cours, nonobstant l'interdiction de la production et de l'utilisation de l'arme nucléaire.

Il y avait suffisamment de symptômes indiquant que du poids économique il s'ensuivait un rôle politique croissant dans le nouveau système international. Ce poids politique ne fut guère à l'époque, semble-t-il, perçu par le large public qui était plus intéressé au progrès matériel et aux possibilités de consommation ; mais il fut bien perçu par les leaders de Bonn. Surtout le chancelier Adenauer et ses successeurs étaient très conscients du poids politique croissant de leur pays dans le contexte européen et atlantique, et ils cherchaient à le développer suffisamment pour rendre l'État qu'ils administraient capable de parer à toute certitude du futur. Le but, souvent inavoué, était de faire de la République Fédérale d'Allemagne une puissance de rang égal, de rang reconnu égal à celui de la France et de la Grande-Bretagne – et cela d'autant plus que ces dernières se montraient souvent bien conscientes de leur passé de vainqueur qui cherchait à maintenir une distance de rang envers l'Allemagne vaincue. De telles attitudes provocatrices étaient des moyens sûrs pour inciter Bonn à encore plus d'efforts, pour acquérir influence politique et puissance, pour gagner la stature d'une grande puissance européenne à l'instar de ses deux grands voisins (qui, eux, préféraient se comparer aux États-Unis). Logiquement on cherchait à Bonn à réduire les discriminations encore existantes, et à éviter que de nouvelles fussent établies et à différer des négociations susceptibles de ressusciter l'alliance de guerre, comme celles des Quatre sur Berlin et sur l'Allemagne, sur des zones régionales d'inspection, sur un désarmement ou sur un contrôle des armes, tant que le réarmement allemand n'était pas encore terminé, ni même entamé. Également, les tendances qui se manifestaient de temps à autre du côté français aussi bien que du côté britannique et américain en faveur d'une sorte de Directoire atlantique à trois, où la République Fédérale n'avait pas de place furent combattues avec résolution par Adenauer. Celui-ci était bien conscient que de nouvelles structures inter et supranationales ne mettaient pas totalement hors course le jeu des forces et les rivalités des États-nations.

Il ne s'agissait pas là seulement d'une auto-suggestion : les hommes d'État étrangers aussi, dans les capitales occidentales comme orientales, prirent très au sérieux le poids politique de la République Fédérale. Pour le président Eisenhower, Bonn aurait été, avec Londres, l'adresse la plus importante en Europe. Vraiment, l'idée souvent discutée dans les années 1950, que la République Fédérale serait un géant économique, mais un nain politique, n'était pas, au fond, valable.

2. Si les indices objectifs du poids économique et par suite politique de la République Fédérale ne manquaient pas, c'était en plus sa fonction dans la nouvelle structure internationale qui constituait son rang de puissance en Europe.

D'une façon générale, il y avait maints avantages découlant des nouveaux mécanismes d'intégration européenne et atlantique. L'intégration de la République Fédérale dans la structure politique de l'Ouest amena, certes, des liens de dépendance, mais aussi une égalité des droits ; grâce à cette intégration, la République Fédérale put passer, sur le plan international, très rapidement d'une position de non-puissance à une position de nouvelle force. Cette intégration fut une façon d'acquérir, de garder et d'accroître puissance et influence sur la scène internationale.

Très importante était la fonction géopolitique, dans le domaine de la sécurité : la position stratégique de la République Fédérale à la frontière des deux Blocs faisait d'elle, automatiquement, une pierre angulaire dans la structure politique de l'Ouest, un État que l'on devait prendre en considération dans chaque question internationale, qu'elle soit d'envergure européenne ou même globale. Si l'Allemagne ne reste pas dans l'OTAN… alors, c'en est fait de l'OTAN [3].

Jouait aussi l'effet de son grand potentiel économique dans une structure intégrée sur le plan européen : le grand marché en création concrétiserait très avantageusement la puissance économique de la République Fédérale. Or dans ce domaine économique, les discriminations établies par les ex-vainqueurs pour des raisons compréhensibles de sécurité, n'auraient plus de raisons d'être.

Enfin, la conjoncture et la configuration des rapports entre les grands États occidentaux donnaient à la République Fédérale une position avantageuse. Tandis qu'entre la France et l'Allemagne un rapprochement politique commençait à s'établir, la Grande-Bretagne tendait plutôt à se détourner du continent dès lors qu'elle ne pouvait changer la CEE selon ses propres intérêts, et les États-Unis regardaient de loin sans être hostiles. Dans cette situation la République Fédérale gagnait une sorte de position d'arbitre entre les intérêts français et britanniques envers l'Europe. Et dans ses relations avec les États-Unis, elle était de plus en plus en mesure d'introduire le poids de la Communauté Européenne. Un effet semblable jouait dans les relations avec l'URSS : le fait d'être intégrée à l'Europe de l'Ouest et au monde atlantique par les diverses alliances, assurait à la République Fédérale un appui ferme face à la menace existentielle que semblait constituer l'Union soviétique ; et le même fait donnait, d'une façon plutôt offensive, la possibilité d'entamer une sorte de politique de puissance (Politik der Stärke) dans la question d'une réunification dans la liberté. Il était de l'intérêt de Bonn qu'en aucun cas il ne fallait donner aux Soviétiques l'impression… que le monde libre n'était ni uni, ni fort [4].

Vis-à-vis de ses voisins européens, la République Fédérale au milieu des années 1950 se trouvait en somme dans une situation que Hans-Peter Schwarz a comparée à celle du Reich bismarckien après 1870 : et qui était analogue au fameux Diktat de Kissingen de 1877, quand toutes les grandes puissances occidentales avaient besoin d'elle, et ne risquaient pas de former une coalition contre elle à cause de leurs tensions réciproques [5]. Il fallait veiller sur la permanence de cette fonction internationale avantageuse.

 

Une grande puissance européenne discrète

 

Mais il faut ajouter une autre observation. Le poids politique de la République Fédérale, ses possibilités d'influencer son environnement international ne furent engagés qu'avec beaucoup de retenue et de délicatesse. La politique allemande ne se manifestait pas à haute voix, elle était discrète. Dans la quête d'une égalité de rang avec la France et l'Angleterre, Bonn n'essayait pas de s'imposer, mais plutôt de se faufiler.

Pour caractériser cette politique, on peut l'opposer à celle tout à fait différente que menait la France gaullienne dans les années 1960, et qui engageait plus de puissance qu'il n'en disposait dans la réalité, tandis que l'Allemagne Fédérale, évidemment, renonçait pleinement à instrumentaliser sa force économique pour sa position internationale. Il y avait à cela plusieurs raisons.

1. La position internationale de la République Fédérale particulièrement vulnérable, engendrait une sorte d'insécurité foncière. La situation géopolitique impliquait, naturellement, aussi des dangers extraordinaires. Aux avantages de l'intégration occidentale correspondaient des dépendances particulièrement pesantes. Surtout, il y avait un grand besoin d'harmonie avec les Alliés occidentaux et leur politique, pour défendre les intérêts allemands dans la question nationale de la division du pays ; d'où un penchant à faire beaucoup de compromis. Du reste, subsistaient toujours certaines prérogatives des Alliés dans le Traité général (Deutschland-Vertrag), touchant le maintien de leurs troupes en Allemagne occidentale et pour toute question concernant l'ensemble de l'Allemagne ou Berlin. 

2. Il y avait aussi les hypothèques du passé, le national-socialisme et la guerre. Il est notable que les Allemands excluaient de leur vocabulaire politique les notions de puissance, de politique de puissance, de nation, d'autorité, de militarisme, etc. Il y avait certainement aussi une peur latente qu'un comportement international un peu capricieux ou seulement une trop grande activité politique de la République Fédérale fît ressurgir aux yeux des Français et des Anglo-Saxons l'image du danger allemand. Ne pouvait-on craindre sérieusement en permanence, à Bonn, un rapprochement entre Français et Anglais d'une part, et les Soviétiques d'autre part, ou même simplement entre Paris et Londres, au-dessus de la tête des Allemands ? De Gaulle ne confiait-il pas, encore en 1965, à un visiteur occidental que le danger allemand (était) plus actuel que le danger russe [6] ?

Les autres puissances qui avaient un passé pour ainsi dire normal, pouvaient prendre, en politique internationale, des chemins spéciaux et ambitieux, sans trop se soucier de leurs voisins ou même des règles de la société politique occidentale. Ils pouvaient, par exemple, entrer en pourparlers avec l'Union soviétique sans en parler au préalable avec leurs partenaires. L'histoire récente empêchait les Allemands de se comporter de cette façon, sous peine d'une perte de confiance immédiate. Adenauer était sûr que la combinaison d'un lent réarmement allemand et de négociations avec l'URSS ruinerait irrémédiablement la confiance du monde occidental envers l'Allemagne [7].

Aux freinages d'une instrumentalisation des atouts économiques et politiques vers l'extérieur, correspondait une sorte d'insécurité psychologique à l'intérieur : l'expérience de l'histoire allemande dans la première moitié du XXe siècle, la succession rapide de régimes différents, les deux guerres, ne rassuraient ni l'âme du peuple ni celle de ses gouvernants.

Le revers curieux de cet état des choses était qu'au cours des années 1960 un homme politique comme de Gaulle éprouvât le besoin d'un partenaire politique plus sûr de lui-même et plus actif à côté de la France. Rappelons avec quelle stupéfaction les Allemands entendirent son discours adressé au grand peuple allemand en 1962 !

3. Mais la discrétion internationale de la jeune République Fédérale s'explique surtout par l'hypothèque que représentait le statut international de l'ancienne capitale, Berlin. Ici Bonn dépendait complètement du comportement des trois Alliés occidentaux face à l'Union soviétique et n'avait pratiquement aucune marge propre de manœuvre.

Un large consensus existait, parmi les Allemands, pour rester à Berlin, garder les secteurs occidentaux au moins dans une étroite liaison avec la République Fédérale d'Allemagne. Pour tous les partis et la grande majorité de la population, Berlin était un facteur essentiel de l'identité nationale. Avec la deuxième crise de Berlin entre 1958 et 1963, Berlin devint aussi le motif central d'une alliance privilégiée avec les États-Unis. La menace soviétique contre Berlin en 1958 étouffa tout l'optimisme politique, d'après 1955 ; on se trouvait à Bonn sous le chantage de l'URSS et en dépendance de la bonne volonté de l'Ouest ; on ne pouvait entreprendre de pas politiques actifs sans tenir constamment compte de la dangereuse situation de Berlin. Une politique délicate et discrète en découlait. Au lieu de l'épanouissement d'une politique étrangère allemande autonome et active, il y avait pour longtemps dans la politique étrangère de Bonn des éléments de prudence, de circonspection, de peur, de manque de conscience de soi : attributs plutôt caractéristiques du comportement des petits États. C'est alors que la formule géant économique – nain politique trouve un sens et peut-être sa source.

 

Une moyenne puissance à l'échelle mondiale

 

Il n'est guère besoin de souligner qu'à l'échelle mondiale, la République Fédérale n'était plus une grande puissance après 1955. Elle était, comme les autres anciennes grandes puissances européennes, intégrée dans un système bipolaire commandé par deux super-puissances, et où une politique autonome, telle qu'elle avait été possible dans le système multipolaire de l'entre-deux-guerres, trouvait ses limites. Si la République Fédérale gagnait petit à petit un rang égal à celui de ses voisins, elle était, cependant comme eux, et plus qu'eux, dépendante d'une super-puissance, les États-Unis.

Relevons brièvement quatre moments pour éclaircir la position particulièrement subordonnée de la République Fédérale dans la structure globale des relations inter-étatiques dans les années 1950 et 1960.

1. La République Fédérale était, à partir de la fin des années 1950, contrainte de suivre la politique de détente que les Américains inauguraient, ce qui impliquait rien moins que la mise en question de la base même de l'existence du pays, c'est-à-dire l'antagonisme des blocs Est-Ouest. Ce fut une réorientation douloureuse, qui domina nombre d'années, et au cours de laquelle le gouvernement fédéral chercha aussi à entrer en relations directes avec l'Union soviétique, seulement pour constater à nouveau qu'avec le grand voisin de l'Est elle ne pouvait pas non plus parler d'égal à égal.

2. La République Fédérale n'avait pas le choix entre une orientation européenne et une orientation atlantique. Même le rapprochement avec la France ne lui permettait pas de renoncer au parapluie américain. La grande discussion allemande des années 1960 – entre les gaullistes et les atlantistes – était, dans une large mesure, un simulacre de combat. Si de Gaulle appelait ce comportement la « satellisation » de la République Fédérale par les États-Unis, l'Allemagne, elle, n'était pas libre, à l'instar de la France, de suivre une politique de retrait partiel de l'OTAN.

3. À la différence de la Grande-Bretagne et de la France, la République Fédérale avait renoncé en 1954 à la production et à la libre disposition des armes nucléaires. Ce fait constituait une dépendance spéciale, qui ne fut guère compensée par l'attribution d'un siège dans le Planning Group de l'OTAN. Il manquait donc à la République Fédérale cet attribut si prestigieux d'une grande puissance que constitue l'arme nucléaire. Si, à cet égard, la différence de rang avec la France et la Grande-Bretagne n'était pas plus grande encore, la raison en était, la situation géopolitique et stratégique, ci-dessus évoquée, de la République Fédérale.

4. La République Fédérale n'était à cette époque guère présente dans le monde, outre-mer. Certes s'amorçait déjà à Bonn une politique d'aide au développement économique du Tiers Monde, mais elle s'accompagnait d'un rigoureux refus de participer à des entreprises politico-militaires telles que les Américains en menaient par exemple au Vietnam. La République Fédérale était-elle, par principe, moins ouverte au monde que la France et la Grande-Bretagne ? La réponse est difficile, mais peut-être Hervé Alphand, ambassadeur français à Washington dans les années 1960, voit-il juste, en confiant à son Journal le 4 février 1966 :

Autre source de désaccord franco-allemand : la politique à l'égard du monde. En réalité, l'Allemagne ne s'y intéresse pas. Ils ne s'y sont jamais intéressés, même sous Hitler. Comme le disait Bismarck : « ce sont des rats de terre ». Ils ne sont jamais sortis, comme nous, du centre de l'Europe. Ils ne sont donc pas, comme nous, une puissance mondiale. Ainsi la position de la France vis-à-vis du Tiers Monde est beaucoup plus progressiste que la leur. On le voit clairement à l'occasion des affaires du Vietnam… [8].

Pour résumer, la République Fédérale peut être définie après 1955 comme une grande puissance, mais une grande puissance seulement en Europe : à cause de sa substance démographique, économique, industrielle, bientôt aussi militaire, et, en plus, à cause de sa place dans la nouvelle structure internationale. C'était une grande puissance à peu près à la mesure de la Grande-Bretagne et de la France qui, elles, s'orientaient dans leur perception plutôt vers les deux super-puissances, les États-Unis et l'URSS et non vers l'Allemagne de l'Ouest. La République Fédérale fit néanmoins preuve d'une politique plutôt discrète, à cause de ses multiples dépendances politiques et à cause de l'héritage du passé ; elle n'engagea pas son poids économique et politique dans les affaires internationales, au niveau de ses possibilités. La discrétion, voire la peur dans toute question concernant par exemple Berlin, rappelait parfois même le comportement des petits États. À l'échelle globale, la République Fédérale était après 1955, et elle se comprenait, telle une puissance moyenne d'une nouvelle catégorie, parmi quelques autres puissances moyennes comparables, et ente deux super-puissances particulièrement grandes.

 

DÉBATS SUR L'ALLEMAGNE

 

Gerd Krumeich : Peut-on déduire de l'exposé de Georges-Henri Soutou que Stresemann aurait mené une politique de moyenne puissance et Brüning une politique de grande puissance ?

 

Georges-Henri Soutou : Non pas une politique mais une diplomatie. La différence est de méthode car, sur le fond, les deux chanceliers étaient fort proches. Stresemann se souciait de ne jamais paraître isolé du concert européen ; quand il s'appuyait sur l'Angleterre, il veillait à ne pas être isolé de la France. Brüning a été à cet égard beaucoup moins prudent, aussi Stresemann offre-t-il pour la moyenne puissance un modèle d'action diplomatique.

 

Élisabeth du Réau : La présentation de la hiérarchie des objectifs suggère qu'en 1931 Brüning ait à la fois surestimé sa liberté d'action et sous-estimé la réaction des adversaires. Y avait-il eu débat préalable au choix ? La décision avait-elle été élaborée à l'aide d'autres conseillers ?

 

Georges-Henri Soutou : L'erreur d'estimation a été sanctionnée par la démission de Curtius en septembre 1931, mais elle procède aussi d'un état de la société allemande qui s'est modifié en 1928 ou en 1929, on peut débattre de la date. Les succès consécutifs à la politique locarnienne ont incité à forcer le rythme et ont inauguré une phase de surestimation de la puissance allemande qui durera jusqu'à Stalingrad. Joue ici la perception réciproque de puissance. Dans ces années Trente, le Weltbild allemand était faussé. L'échec de l'union austro-allemande le prouve bien pour 1931.

 

Dimitri Kitsikis (à Franz Knipping) : D'une manière générale peut-on être une puissance, si on ne s'engage pas dans un conflit ou, suivant le général de Gaulle, la grandeur existe-t-elle sans grande querelle ? Plus particulièrement la RFA paraît n'avoir pas de grande querelle et évite plutôt d'assumer les responsabilités de son histoire globale. La Turquie actuelle qui n'a plus rien à voir avec l'Empire ottoman assume bizarrement les responsabilités ottomanes de 1915 (question arménienne) dont il lui aurait été pourtant facile de se dégager. La RFA, elle, accepte vis-à-vis d'Israël la responsabilité du régime antérieur dans la question juive. La puissance n'apparaît-elle pas au moment où un État assume pleinement ses responsabilités historiques ?

 

Franz Knipping : La dernière partie de la question introduit une valeur morale dans l'évaluation de la puissance ; c'est un autre et vaste débat. Les conflits sont certainement le test suprême de la puissance mais sans exclusive : ainsi le rôle de la RFA dans la CEE depuis 1957 est indéniable ; il est exempt de grande querelle et s'exerce par influence. Le rôle de l'État n'est pas seulement dépendant de ses forces concrètes, il l'est aussi de sa perception extérieure, conforme ou non à sa réalité concrète.

 

Marc Michel (à Georges-Henri Soutou) : Quelle est la spécificité dans la stratégie et dans la méthode de la moyenne puissance ?

 

Georges-Henri Soutou : La stratégie englobe la méthode, ici qualifiée de diplomatique. Une grande puissance peut aborder de front plusieurs, sinon même tous les problèmes extérieurs, alors que la moyenne puissance est obligée de les hiérarchiser avec lucidité sous peine d'échec. La méthode diplomatique suit la dimension de la stratégie. La grande puissance peut alternativement opter pour l'abandon et/ou pour l'affrontement d'un partenaire. La moyenne puissance doit au contraire essayer d'intégrer tous les autres partenaires à tout moment dans son équation et éviter absolument de laisser se constituer contre elle une coalition.

 

Jean-Baptiste Duroselle : La grande puissance peut se permettre de prendre des risques beaucoup plus considérables que la moyenne puissance obligée de les hiérarchiser et de les proportionner à l'enjeu ainsi qu'à ses moyens propres.

 

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Antoine Fleury : La différenciation présentée par Georges-Henri Soutou des diplomaties de Stresemann et de Brüning ouvre une typologie que l'équipe DDMP pourrait peut-être pousser dans le cadre d'une réflexion plus générale. D'autre part les dirigeants français ou britanniques ont-ils à l'époque perçu la différence de style dans les diplomaties successives de l'Allemagne ?

 

Georges-Henri Soutou : Par excès d'illusion ou de répulsion, voire par refus les Français n'ont pas compris la politique de Stresemann et par suite la différence avec celle de Brüning. La publication de ses papiers en 1932 le montre bien ; elle a provoqué un choc : au lieu du prix Nobel de la Paix qu'on voyait en lui, se révélait un épouvantable Metternich, un nouveau Bismarck. Quant à la typologie des diplomaties suivant le rang de puissance, on pourrait assurément l'établir à condition de réhabiliter la notion même de diplomatie et d'histoire diplomatique. La diplomatie, sans être une science, est une pratique de la vie internationale avec ses règles et avec un consensus sur certaines notions, lesquelles renvoient à une prépondérance du monde européen évoqué par Dimitri Kitsikis ; ainsi existe-t-il des diplomaties différentes allemande, helvétique, luxembourgeoise, etc.

 

Jean-Baptiste Duroselle : La différence entre Stresemann et Brüning peut s'expliquer d'une façon beaucoup plus conforme à l'histoire diplomatique. Le portrait du diplomate par La Bruyère en rend compte admirablement. L'un préfère l'action en force, l'autre la finasserie ; c'est une question de caractère et non un rang de puissance grande ou petite.

 

C. Andrew (à Franz Knipping) : Ne sous-estime-t-on pas la puissance de la RFA, parce qu'on tient l'actuel partage de l'Allemagne pour définitif, et dès lors, l'Allemagne n'est-elle pas une superpuissance divisée en deux ?

Franz Knipping : La question procède d'une hypothèse, la réponse ne peut être que du même ordre. Les structures internationales d'après-guerre ne permettent plus la formation au cœur de l'Europe d'une superpuissance liée à une seule nation. On peut concevoir l'Europe comme une troisième puissance mondiale, mais l'Allemagne, même réunifiée, n'aurait pas la taille d'une superpuissance à l'échelle américaine ou soviétique.

 

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Gerd Krumeich (à Georges-Henri Soutou) : Y a-t-il une stratégie militaire de moyenne et de grande puissance ? L'état-major de Weimar avait-il choisi le mode de repli défensif ? En France, en tout cas, l'armée de 100 000 hommes était perçue comme le noyau d'une armée prête pour l'offensive. L'Allemagne de Weimar sans capacité d'agression militaire avait-elle alors une stratégie de moyenne puissance ? Avant 1914, radicaux et socialistes français pensaient que la nation armée n'était pas valable pour une grande puissance qui a besoin d'une armée offensive toujours disponible pour l'action, ce qui paraissait être le choix allemand. Mais le caractère offensif ou défensif d'une armée relève de la stratégie et non de son potentiel.

 

Jean-Baptiste Duroselle : La comparaison des instructions françaises et allemandes pour la conduite des grandes unités, faite par le général Vial lors du centenaire de l'École de Guerre, montre au contraire qu'elles ont le même principe de base : seule la supériorité du feu permet l'offensive ; l'Allemagne de Weimar, ne l'ayant plus, a cherché à tourner par la ruse ce handicap.

 

Georges-Henri Soutou : Tactiquement l'armée de Weimar est de haute qualité et potentiellement très offensive, mais stratégiquement les dirigeants savent qu'elle ne pourrait soutenir une politique classique de puissance, contrairement à la perception qu'en ont les Français. Tout l'art de Stresemann est de réussir cette politique avec des moyens militaires très faibles.

 

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Jean Delmas : L'évaluation par Georges-Henri Soutou de la diplomatie de Brüning souligne l'importance d'une notion à développer, la marge de liberté d'action qui varie en fonction du rang de puissance ; elle est plus limitée pour une moyenne puissance que pour une grande puissance, laquelle connaît aussi les limites de son action.

 

Franz Knipping : Stresemann a voulu atteindre un niveau de puissance qui rende acceptable en Allemagne un rapprochement avec la France et qui impliquait la fin de l'occupation et un règlement des Réparations. Ces objectifs sont atteints peu avant sa mort avec la conférence de La Haye et le plan Young, mais Brüning, à l'inverse de cette orientation, radicalise la politique extérieure. Il traduit en fait le changement de l'opinion publique, portée à prendre ces résultats comme justificatifs d'une politique plus énergique. Un mémorandum du ministère des Affaires étrangères allemand le dit pendant l'été 1928 et une dépêche de l'ambassadeur britannique du 5 août 1928 le constate aussi. La crise économique n'a pas provoqué cette radicalisation, elle l'a accentuée.

 

*

 

Georges-Henri Soutou (à Franz Knipping) : Adenauer ne pensait-il pas que la puissance de l'Allemagne ne pouvait plus se retrouver que dans le cadre européen ?

 

Franz Knipping : Absolument. Il ne cherchait pas la réunification mais une construction européenne autour d'un rapprochement franco-allemand qui empêchât le rétablissement de la coalition franco-russe. L'identité nationale allemande à terme ne lui semblait possible que dans une intégration européenne.

 

Jean-Claude Allain : Le cas allemand, inscrit dans la problématique de la moyenne puissance comme grande puissance en déclin en considération des deux défaites de 1918 et de 1945, est abordé ici dans une autre perspective : une grande puissance brisée à la recherche de son rang passé, la moyenne puissance comme puissance en mal de grande puissance, en somme.

 



[1] Université de Tübingen, RFA.

[2] Les observations suivantes sont le fruit d'une lecture extensive de publications récentes et surtout de Hans-Peter Schwarz, Die Ära Adenauer. Gründerjahre der Republik 1949-1957, Stuttgart/Wiesbaden, 1981 ; et Die Ära Adenauer, Epochenwechsel 1957-1963, Stuttgart/Wiesbaden, 1983 ; Klaus Hildebrand, Von Erhard zur Grossen Koalition 1963-1969, Stuttgart/Wiesbaden, 1984 ; Adenauer. Teegespräche 1955-1958, édité par Hanns Jürgen Küsters, Berlin, 1986 ; Konrad Adenauer, Erinnerungen, volumes III et IV, 1955-1963, Stuttgart, 1966, 1968 ; Herbert Blankenhorn, Verständnis und Verständigung. Blätter eines politischen Tagebuchs 1949 bis 1979, Frankfurt a. M/Berlin/Wien, 1980.

[3] Adenauer, Teegespräche, p. 197.

[4] Ibid., p. 174.

[5] Schwarz, Gründerjahre der Republik, p. 354.

[6] Hildebrand, Von Erhard zur Grossen Koalition, p. 100.

[7] Adenauer, Teegespräche, p. 57.

[8] Hervé Alphand, L'étonnement d'être. Journal (1939-1973), Paris, 1977, p. 472.

 

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