La moyenne puissance au XXème siècle

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LE DÉCLIN DE LA FRANCE 

DANS LA PENSÉE POLITIQUE ET MILITAIRE ALLEMANDE AVANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

 

 

Gerd KRUMEICH [1]

 

            Dans son article de base sur la moyenne puissance , J.C. Allain a fait remarquer que la moyenne puissance apparaît comme une grande puissance qui se défait par sénescence, ou par gel de ses capacités sur une position acquise. Demeurée à l'écart de l'évolution, elle découvre, au test conflictuel, son inadaptation à maîtriser… une conjoncture internationale sur laquelle elle perd prise [2]. Cette définition me semble entièrement valable d'un point de vue d'analyse politologique moderne, susceptible de retracer l'échelonnement réel des forces internationales en présence. Or, dans la décennie précédant la Grande Guerre, tout homme politique – ou presque – dans l'Allemagne de Guillaume II aurait décrit l'état actuel de la France républicaine à peu près de la même façon, en en tirant néanmoins la conclusion que cette France en déchéance était condamnée non pas à vivre en un état moyen, donc d'importance relative, mais dans l'abaissement complet et sans prise aucune sur la politique internationale. De là, procède, dans le langage des hommes politiques et des militaires responsables, cette tonalité de mépris envers la France qui est à la base de tant de mécomptes concrets.

            On se demande donc, d'où proviennent ce manque de différenciation, ce manque de précision dans les catégories d'évaluation du voisin, bref ce manque de sérénité politique ? Est-ce que la rodomontade wilhelmienne est aussi caricaturalement obsédante, parce qu'en réalité, l'on vit dans une énorme hantise : la crainte de tomber également dans une déchéance à la française, de partager le sort présumé de la IIIe République ? Il me semble qu'il y a un grand nombre d'indices allant dans ce sens et qui ont été par trop négligés par les historiens récents [3], presque exclusivement occupés à faire ressortir le caractère offensif de la Weltpolitik allemande avant 1914. Mais Jules Isaac avait déjà insisté, à juste titre, sur le fait que cette Europe d'avant 1914 était gouvernée par des hommes peureux, hantés par le soupçon de la mauvaise foi universelle [4]. Dans le cas de l'Allemagne impériale, cette peur cohabite (mais elle cadre mal) avec la foi en l'avenir, en la destinée glorieuse de l'Empire fondé par Bismarck et en plein essor, mais où, depuis les années 1905, rien ne semble plus bien fonctionner. C'est une raison principale de la peur de l'encerclement et c'est sur ce fond-là qu'il faut analyser la résurgence, dans les années précédant la guerre, du stéréotype d'une France censée rechercher la Revanche.

            En effet, la méfiance envers les agissements de la France (par exemple, sa politique marocaine) était d'autant plus accusée, que l'on croyait y trouver une explication concrète et suffisante de l'inquiétude fondamentale qu'on éprouvait. Les agissements de la France étaient d'autant plus déconcertants pour les dirigeants et l'opinion publique allemands qu'on était convaincu que dans la mesure où c'était la destinée de l'Allemagne d'être une puissance mondiale, la chute de la France de ce rang était pour ainsi dire une chose acquise. C'est sur ce fond multicolore de sentiments et de ressentiments que se forme, en Allemagne, une structure mentale dont la particularité et le dynamisme ont été depuis longtemps mis en lumière par Pierre Renouvin :

            Quant à l'opinion publique allemande, c'est semble-t-il, une méfiance nuancée de dédain qu'elle manifeste envers la France, condamnée à l'instabilité gouvernementale, infestée du virus révolutionnaire… atteinte enfin dans sa vitalité par la stagnation démographique. Que la France soit en train de tomber au rang de puissance de second ordre, voilà une conviction qui paraît largement répandue en Allemagne entre 1905 et 1914. Mais l'opinion allemande tend aussi à penser que la France, inconsciente de sa faiblesse, n'est pas prête à accepter les abdications nécessaires et qu'elle reste capable de violences soudaines [5].

            Dans un article récent sur la crise de juillet 1914, l'historien allemand A. Hillgruber a souligné l'importance de telles images stéréotypées de l'adversaire éventuel pour la politique concrète. Or, dit-il, c'est dans la crise – en principe dans toute grande crise – que l'impact de ces stéréotypes se fait sentir plus durement, car ils ne sont plus enrayés ni par le calcul ni par la raison politiques. Et il pense pouvoir constater qu'en juillet 1914 ce n'était pas la force réelle de telle puissance qui faisait l'enjeu du calcul politique mais l'image qu'on en avait [6]. C'est dans les moments de crise politique internationale que les unspoken assumptions, qu'a magistralement évoquées l'historien anglais James Joll, deviennent, pour ainsi dire, des outspoken assumptions. En effet, quand on regarde le processus décisionnel au sein du gouvernement allemand dans la crise de juillet 1914, l'omniprésence d'un préjugé fondamental à l'égard de la France saute aux yeux. Dans tous les milieux décisionnels on trouve une même conviction : la France a peur de la guerre et elle ne bougera pas. C'est ainsi que s'exprime le baron von Schœn, ambassadeur d'Allemagne à Paris, dans une dépêche, datée du 15 juin 1914, et qui reflète bien les aléas de la politique intérieure française à ce moment précis (élections de 1914, mise en place d'un cabinet de gauche, échec à Poincaré, échec de la tentative Ribot)…

            Et en pleine crise de juillet, pour légitimer son calcul d'isoler le conflit austro-serbe, le chancelier allemand Bethmann-Hollweg pense pouvoir s'appuyer sur la certitude que la France ne bougera évidemment pas : la France, soumise ce moment-ci à un grand nombre de soucis fera tout pour retenir la Russie [7]. Le même optimisme se trouve dans les paroles et écrits de beaucoup de personnalités haut placées, depuis l'Empereur jusqu'au sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, von Jagow. Celui-ci ne déclare-t-il pas d'une façon toute saugrenue au journaliste Theodor Wolff, le 25 juillet 1914, que la guerre ne surviendra certainement pas ? Et l'industriel Stumm d'ajouter que les armements de la France étaient évidemment si insuffisants qu'elle tentera tout pour éviter la guerre [8]. Il va de soi, presque, que les militaires responsables en tirent les conséquences rationnelles : Moltke insiste beaucoup sur l'avantage qu'il y aurait de faire la guerre maintenant, au moment où la France se trouve politiquement et militairement embarrassée [9]. Et c'est encore au moment où le système européen tend à basculer définitivement vers la guerre générale que le chancelier Bethmann explique son calcul politique du saut dans l'inconnu, en assurant avec force que la France apeurée essayera de toute façon de sauver la paix et que, de la sorte, la Russie se trouvera isolée [10]. Le comble de cette estimation erronée des forces en présence me semble être la stratégie, dont le concept de la pompe de sang de Verdun reflète tous les avatars d'un cadre décisionnel profondément enraciné dans des certitudes et des préjugés invétérés, transmis de génération en génération. Car, comme l'explique le général commandant des armées Falkenhayn dans sa fameuse Weihnachtsdenkschrift de décembre 1915 au Kaiser : il est évident que la France est épuisée aux niveaux militaire et économique. Pour le lui faire comprendre il faut lui appliquer la pompe de sang, la saigner à blanc : ce sera la stratégie d'épuisement de la bataille de Verdun [11]. Si ce fait est bien connu, l'autre fait bizarre me semble même plus significatif pour bien saisir le caractère invétéré et stéréotypé de cet argument : en août 1916, au début de la bataille de la Somme, c'est encore Falkenhayn qui affirme dans un autre mémoire pour le Kaiser, que cette bataille lui sera bien utile pour rompre définitivement la résistance française, – en la saignant à blanc… [12].

            C'est au vu d’éclatants mécomptes que le chancelier Bethmann-Hollweg a résumé, à peu près à la même époque, les avatars de la politique allemande :

            Depuis le début de la guerre, nous n'avons pas évité la faute de sous-estimer les forces de nos ennemis. Nous avons hérité cette faute des temps de la paix… Nous étions tellement fascinés par notre propre avance que nous avons par trop négligé le développement des autres pays… [13].

            Et du point de vue d'un militaire haut placé, le général Tappen, aide de camp de Falkenhayn à l'époque, a expliqué dans les années 1930 les mécomptes allemands de la façon suivante :

            En effet, les Français n'avaient pas une très grande valeur morale. Or, notre GQG s'est trompé sous beaucoup de rapports : d'abord quand on croyait les Français gravement atteints par les premières batailles : en période de paix, nous nous étions dit et redit que les Français n'avaient pas les réserves nécessaires pour combler les vides. Où iraient-ils en effet trouver toujours à nouveau des forces nouvelles ? Ce peuple relativement petit n'en avait pas. Il devait saigner à blanc… Or il est certain qu'on a fait des mécomptes concernant les Français… [14].

            En effet, les fautes commises sur le plan militaire n'étaient que la conséquence d'une façon de penser et de parler bien établie depuis au plus tard le début du siècle. Sur la France, pays de vaincus, la rodomontade wilhelmienne battait son plein. On n'a qu'à parcourir la correspondance politique et militaire de l'après-1900 pour s'en convaincre. Il suffira de donner ici quelques exemples particulièrement parlants d'une structure de pensée, d'une mentalité à vrai dire, qui peut-être n'était pas collective mais qui était de toute façon bien répandue dans les milieux dirigeants de l'Empire. Ainsi, l'affirmation-stéréotype de Falkenhayn, saigner à blanc les Français, n'est nullement originale, ni due à la situation particulière de 1916. L'expression revient par exemple dans la correspondance du prince von Bülow, chancelier allemand au début du siècle, qui, dans une lettre adressée à son ami Holstein, estime en 1895 déjà, qu'il serait extrêmement souhaitable d'engager une nouvelle guerre contre la France pour lui tirer la dernière goutte de sang [15]. Or, comme l'écrit pertinemment le plus récent biographe de Bülow, Winzen, cette idée de saigner la France (et aussi, s'il le faut, la Russie…) résulte aussi de ce que les dirigeants allemands des années 1900 étaient formés par les expériences de la guerre de 1870 et des débuts de la IIIe République. C'était le cas de Bülow, dont les expériences personnelles concernant la France datent de la fin des années 1870 – époque, où il avait été secrétaire de la légation allemande à Paris.

            Il n'est pas étonnant de constater qu'un homme persiste dans les expériences de sa période de formation intellectuelle. Il est néanmoins curieux de noter que les milieux dirigeants allemands tenaient beaucoup, semble-t-il, à garder leurs préjugés. Il y avait, par exemple, une façon bien extraordinaire de tenir le Kaiser Guillaume II à l'écart de toute information ne cadrant pas avec ses idées reçues sur la France : elles se résument en des clichés tels que frivolité, faiblesse, décadence. Et lorsque l'ambassadeur Radolin, par exemple, exige qu'on prenne note, à Berlin, des développements politiques en France, on lui signifie verbatim de s'en tenir aux affaires de la Cour et de se plier, dans ses rapports, aux intérêts de son souverain… [16]. En revanche, on était bien enclin à Berlin, à noter tout fait susceptible d'affirmer la prétendue décadence française. La République elle-même était censée être l'expression même de cette déchéance continuelle, dans laquelle on considérait la France engloutie. C'est ainsi que le prince de Bülow est d'avis que l'anarchie parlementaire de la France serait la meilleure garantie pour la sécurité de l'Allemagne. À longue échéance, dit-il, la France ne comptera plus dans le concert des Puissances, à cause de ses déchirements de politique intérieure. Et dans son style inimitable de rodomontade, il poursuit :

            Quand la pestilence aura pénétré jusque dans le sang, quand il en aura résulté un état de maladivité continuelle et quand la République ainsi affaiblie et déshonorée ne fera plus que végéter, c'est à ce moment-là que nous aurons de quoi nous féliciter. La possibilité que vienne un prétendant ou un dictateur, pour crever hardiment l'abcès et qu'ainsi le corps malade guérisse, voilà une perspective beaucoup moins réconfortante [17].

            Une telle vision de la France républicaine fait partie du fond commun de la pensée des dirigeants politiques et militaires. Il semble y avoir eu, cependant, une certaine divergence de vues sur les perspectives d'avenir. Tandis que les uns concevaient la France vraiment déchue dans son sang et vouée à la mort prochaine, les autres pensaient que, déséquilibrée par son régime républicain, elle était néanmoins capable de se ressaisir en changeant ses institutions. Car, comme le dit Bülow dans la lettre précitée, l'élasticité et la vitalité de la France ne sont pas à sous-estimer. Tant qu'elle possède les qualités supérieures telles que son indéniable fierté nationale, son patriotisme prêt au sacrifice et son système d'armée centralisée, elle restera toujours un ennemi redoutable [18]. C'est ainsi que Moltke l'aîné, qui avait vécu la guerre populaire française après Sedan, mettait en garde ceux qui rêvaient de la guerre courte, fraîche et joyeuse contre un peuple qu'on croyait exsangue. Dans un entretien qu'il eut avec Guillaume II, le 29 janvier 1905, il mit Sa Majesté en garde : la guerre prochaine contre la France sera une guerre contre tout le peuple français et le pays ne sera vaincu qu'au moment où sera épuisée sa force vitale [19].

            Mais si le gouvernement allemand était toujours tout à fait prêt à une guerre préventive au début de la crise marocaine de 1905, c'était parce que tous les responsables, de Bülow à Schlieffen, étaient convaincus de la faiblesse intrinsèque de la France. Jaurès n'avait-il pas annoncé une grève des soldats, comme s'empresse de le rapporter à Berlin l'ambassadeur Radolin [20] ? Les fortifications françaises à l'Est n'étaient-elles pas dans un état de délabrement complet, comme le fait savoir l'officieux Schlulthess [21] ? Et enfin, Rouvier n'avait-il pas dit que la guerre porterait les socialistes au pouvoir ? La conclusion qu'en tire Bülow et qu'il écrit en marge d'une dépêche de l'ambassade allemande à Paris : les Français ne feront pas la guerre parce qu'ils ont peur… [22].

            Derrière cette masse impressionnante de préjugés, de distorsions de la réalité dans les jugements concrets de la politique étrangère et militaire allemande, il y a tout un faisceau d'options et d'idées reçues que l'on s'est habitué à résumer sous la dénomination d'esprit wilhelmien. Sur le plan de l'historiographie érudite, c'est surtout par les travaux de Fritz Fischer et de ses élèves que cette mentalité a été suffisamment mise en évidence [23]. Pour cette analyse, une des sources les plus éloquentes et par conséquent la plus utilisée, est l'œuvre de l'écrivain politique et militaire, Friedrich von Bernhardi [24]. En effet, dans ses livres, on trouve résumée, d'une façon paradigmatique, la vision du monde des milieux dirigeants allemands de l'époque. Déjà, dans la préface de son livre Vom heutigen Krieg (1912), il résume les idées généralement admises : l'Allemagne, dont le territoire est à peu près de la même étendue que celui de la France, a en ce moment 65 millions d'habitants, soit un tiers de plus que la France. En outre, elle est en croissance continuelle d'environ 1 million d'habitants par an, tandis que la population de la France est stagnante ou même en décroissance. L'Empire colonial étant inégalement distribué parmi les Grandes Puissances, il va falloir que l'Allemagne prenne ce qui lui est dû historiquement et qu'il lui faut pour survivre (c'est-à-dire ne pas étouffer) et qui équivaut à une expansion territoriale méthodiquement poursuivie. Au contraire, affirme-t-il, la préservation de son Empire colonial n'est pas pour la France une nécessité aussi irréfutable que pour l'Allemagne. Car la France, dont la population est en décroissance continuelle, n'a même pas les effectifs suffisants pour équiper convenablement ses colonies [25]. Mais étant donné que la France mesquine ne semble pas prête à se résigner, à se soumettre à l'évidence historique et qu'elle cherche ostensiblement la Revanche pour reprendre l'Alsace et pour ainsi encore restreindre l'expansion nécessaire de l'Allemagne, il faudra bientôt régler les comptes avec elle. Voilà qui est la première et la plus importante exigence d'une saine politique allemande [26].

            Mais à l'encontre des affirmations répétées de Fritz Fischer et de ses élèves, il me semble évident que ce n'est pas simplement le sentiment de la force débordante qui cherche son épanouissement mondial sans se soucier de l'existence et des droits des autres. Cette façon de voir l'esprit wilhelmien appelle une nuance, – qui est essentielle –, à savoir que l'affirmation toujours répétée de se trouver encerclée, étouffée, contrainte par les voisins jaloux, n'était pas simplement une idéologie pour cacher un impérialisme brutal mais provenait d'une vision du monde social-darwiniste [27] comportant avec toutes ses affirmations positives un défi et une crainte ; être Puissance mondiale ou ne pas être du tout, mourir, était conçu comme une loi naturelle et comme un spectre évident. Il faut remarquer que la littérature critique de l'Allemagne de Guillaume II n'a plus suffisamment insisté, depuis des décennies, sur ce fait pourtant fondamental si l'on veut bien comprendre, au sens strict du terme. On ne saisit pas l'esprit de l'époque si l'on tend à exclure cette hantise fondamentale d'où provient le saut dans l'inconnu dans la crise de juillet 1914. Il va de soi qu'un tel effort de compréhension n'exclut ni la critique de cet esprit, ni la mise en évidence de la facilité avec laquelle beaucoup de dirigeants allemands ont conçu la solution du problème… Mais sans comprendre que cette hantise était, sous des formes différentes, partagée par beaucoup de couches, on n'arrivera pas à expliquer que le concept de la défense nationale, fondement de la trêve d'août 1914, ait trouvé un écho aussi positif, même chez ceux qui avaient le plus souffert des avatars d'une politique intérieure rétrograde [28]. C'est pourquoi il faut prendre en compte, beaucoup plus qu'on ne l'a fait à ce jour, une analyse sérieuse de ce paradigme wilhelmien : être Puissance mondiale ou tomber en déchéance.

            Cette hantise était d'autant plus accusée que, depuis le milieu du XIXe siècle, l'opinion allemande, – même dans les milieux de gauche –, s'était de plus en plus habituée à concevoir l'ascension économique et sociale de l'Allemagne en termes d'une comparaison explicite avec le développement de son antagoniste le plus en vue : la France. Or, on connaît très peu aujourd'hui ce mouvement de l'esprit public et il faut dire qu'il y a toujours un important décalage entre nos connaissances concernant la crise allemande de la pensée française [29] et notre connaissance de l'évolution de l'image de la France en Allemagne [30]. Mais on peut affirmer avec certitude que l'image d'une nation en déchéance a des racines solides dans la littérature à partir, au plus tard, des années 1870. C'est évident, par exemple, dans ce que disent de la France des encyclopédies allemandes du XIXe siècle. On y voit une vision très stéréotypée du soi-disant caractère national où, avec une remarquable stabilité, la description reste inchangée, – ne varietur –, à travers les différentes éditions [31]. Invariablement le Français y est censé être irascible, léger, vaniteux ; son esprit se contente des apparences, etc. [32]. Si cette stéréotypisation peut paraître ridicule et insignifiante en soi, (preuve aussi d'une certaine paresse des éditeurs), il est au contraire très significatif de voir que dans ces mêmes pages, on prend grand soin de donner avec exactitude les chiffres objectifs des successifs recensements de la population en France. Et il s'entend que tout ce qui sert à mettre en relief la décroissance continuelle du taux de la population, s'y trouve accentué avec un soin bien significatif : la France, explique l'encyclopédie Meyers en 1876, subit un déclin démographique continuel depuis le début du siècle [33]. Il est certain qu'une analyse moderne des encyclopédies du XIXe siècle apporterait un grand nombre d'indices de cette dégradation de l'image de la France qui correspond assez bien, et avec un décalage temporel assez restreint, à l'évolution politique. Or, il faut dire que le thème de la déchéance française n'est pas forcément une invention allemande mais que, sous beaucoup de rapports, on ne fait, outre-Rhin, que reprendre à son compte la critique néo-conservatrice française de la fin du siècle. Déjà Ernest Renan avait parlé de la fin éventuelle de la France, devenant un satellite de l'Allemagne, étant donné que la démocratie issue de la Révolution fonctionnerait comme dissolvant social [34]. Dans la mesure où la République se stabilise, le pessimisme conservateur se fait même plus virulent : très significatif à cet égard me semble être le jugement d'Arthur Gobineau :

            Je tiens pour incontestable que la France est un pays perdu… la population y va diminuant, les opinions s'y énervent, les instincts s'y pulvérisent. C'est une race souillée, trop bâtarde [35].

            Or, on sait que Gobineau était beaucoup lu et très apprécié à la Cour de Guillaume II… et ainsi se recoupaient les vieux stéréotypes avec ce que l'on croyait être une observation compétente de la société française.

            Si donc la certitude wilhelmienne que la France était perdue en principe, était mentalement bien incrustée, il en ressort par un curieux retour une mise en question des fondements de sa propre existence. Car, si le déclin de la France paraissait évident surtout par son problème de natalité et par son développement politique, que dire d'une Allemagne qui, loin de poursuivre sa mission historique, se trouvait non pas seulement encerclée par des voisins jaloux, mais menacée au même titre par son propre développement économique et social ? Je pense en effet que le syndrome de l'Einkreisung ne saurait être interprété comme le seul résultat de la politique internationale et des impérialismes concurrents – cette menace était d'autant plus virulente que les cadres, surtout Junker, de l'Empire étaient conscients du fait que l'Allemagne tomberait avant peu, elle aussi, dans cette déchéance de la modernisation, donc de la démocratisation.

            Parmi les fameuses – et combien significatives – marginales de Guillaume, certaines font ressortir ce syndrome à merveille : en marge du rapport diplomatique relatant les mutineries des marins à Marseille, de mai 1904, Guillaume II note :

            Alors on voit où l'on va en arriver si on se montre faible en permanence, à l'égard des socialistes et si l'on est suffisamment bête de croire qu'on peut arriver à un entendement avec ces chiens sans patrie. Toute la discipline et tout l'ordre fichent le camp et le pays y perd à jamais. C'est une bonne leçon pour nos universitaires socialisants (Kathedersozialisten) [36].

            Autre propos dans le même sens du professeur Julius Wolff, beaucoup lu à l'époque pour ses études sur la croissance de la population. En 1912, il explique aux lecteurs de la Deutsche Revue la natalité décroissante en France. Tout en déclarant que la France sera quasiment morte en 1930 de par son propre choix malthusien, Wolff ne peut s'abstenir de comparer et d'en tirer des conclusions décevantes : on s'est engagé, sans trop s'en soucier, sur la même pente en Allemagne, à cause de l'influence croissante des Rouges, dont le matérialisme conduit directement de la décroissance inquiétante de la natalité [37]. Cette hantise quasi obsessionnelle qu'on trouve en effet dans beaucoup de sources de l'époque a donc un côté quasiment sociologique et de politique intérieure. Il est important de noter, pourtant, que cette crainte-là s'accompagnait d'un syndrome de politique étrangère : la phobie de l'encerclement – dont on ne peut tout simplement pas nier l'impact sur les décisions en politique extérieure, provenait du fait qu'on savait depuis longtemps – sans se l'avouer cependant – que les Grandes Puissances de ce début du XXe siècle n'avaient plus la qualité qu'exige la belle définition de Ranke : Une Grande Puissance est celle qui peut résister même contre toutes les autres Puissances coalisées [38].

            C'est de cette façon extrêmement complexe que se constitue, à mon avis, le véritable syndrome de politique extérieure et de politique intérieure – un syndrome qui est à la base de l'essai de sauvetage par le saut dans l'inconnu de Bethmann-Hollweg dans la crise de juillet 1914.

 

 



[1] Université de Düsseldorf (RFA).

[2] J.-C. Allain, « La moyenne puissance : une réalité fuyante de la vie internationale ». Enjeux et Puissances. Pour une histoire des relations internationales au XXe siècle (Mélanges J.-B. Duroselle), Paris, 1986, p. 25.

[3] Parmi les rares exceptions on pourrait nommer : Fritz Stern, The Politics of Cultural Despair (1963) et W.J. Mommsen, « Le thème de la guerre inévitable en Allemagne dans la décennie précédant 1914 », 1914. Les Psychoses de guerre ? (1979), p. 95.

[4] Jules Isaac, Un débat historique : 1914. Le problème des origines de la Guerre (1933).

[5] Pierre Renouvin, « Les relations franco-allemandes de 1871 à 1914 : Esquisse d'un programme de recherches », Studies in Diplomatic History and Historiography, Ed. Sarkissian, (Mélanges G.P. Gooch), (1961), p. 320.

[6] A. Hillgruber, « Die deutsche Politik in der Julikrise von 1914 », Quellen und Forschungen…, vol. 61, (1981), p. 193.

[7] Instruction à Rœdern, gouverneur d'Alsace-Lorraine, 16 juillet 1914, Die deutschen Dokumente zum Kriegsausbruch, Ed. Kautsky, (1919), tome 1, n° 58.

[8] Theodor Wolff, Tagebücher, Ed. Bernd Sösemann, tome 1, (1984), p. 64.

[9] Rapport de l'attaché militaire de la Bavière à Berlin, daté du 29 juillet 1914, op. cit., Stig Förster, Der doppelte Militarismus (1985), p. 273 n. 22 ; cf. aussi : F. Fischer, Griff nach der Weltmacht (1961), p. 64-68.

[10] Cf. le fameux Journal du secrétaire du chancelier Bethmann-Hollweg, Kurt Riezler, qui y note les réflexions de Bethmann, vers le 27 juillet 1914 ; Kurt Riezler, Tagebücher, Dokumente, Aufzeichnungen, Ed. K.D. Erdmann (1972), p. 192s.

[11] Erich von Falkenhayn, Die Oberste Heeresleitung 1914-1916 in ihren wichtigsten Entschliessungen (1919), p. 176-184.

[12] Der Weltkrieg, Ed. par le Reicharchiv, tome 10 (1929), p. 321 : rapport Falkenhayn sur la bataille de la Somme, août 1916.

[13] Op. cit., d'après le compte rendu de la commission du budget du Reichstag, par Fritz Fischer, 1. Weltkrieg, Ed. W. Schieder (1969), p. 56.

[14] Archives militaires de Freiburg/Br., Fonds Tappen. Source aimablement communiquée par H. Afflerbach (Université de Düsseldorf) qui prépare une thèse sur Falkenhayn.

[15] Lettre du 31 janvier 1895, cit. P. Winzen, Bülows Weltmachtkonzept (1970), p. 429.

[16] Cf. l'étude pertinente de Heiner Raulff, Zwischen Machtpolitik und Imperialismus. Die deutsche Frankreipolitik, 1904-1905 (1976), pp. 24ss.

[17] Lettre à Eulenburg, 1895, cit. Winzen, p. 47.

[18] Ibid.

[19] Cf. Moltke, Erinnerungen, Briefe, Dokumente, 1922, p. 308.

[20] A. Moritz, Das Problem des Präventivkrieges (1974), p. 92.

[21] Schulthess, Europäischer Geschichtskalender, année 1905, cit. Moritz, ibid.

[22] Ibid. Cf. les différents matériaux à cet égard dans Pierre Guillen, L'Allemagne et le Maroc de 1870 à 1905 (1967), p. 852 ; il fait voir, d'une manière convaincante, les idées de guerre préventive qui prévalent chez les militaires allemands aux abords de la première crise marocaine.

[23] Cf. les ouvrages cités et désormais célèbres de Fritz Fischer ; cf. aussi l'édition critique par I. Geiss des sources relatives à la guerre : Julikrise und Kriegsausbruch, 2 vol. (1967) ; cf. également Klaus Wernecke, Der Wille zur Weltgeltung (1970).

[24] Friedrich von Bernhardi, L'Allemagne et la prochaine guerre. Traduction française de la 6e édition allemande, parue en 1913, Paris 1916 ; La guerre d'aujourd'hui (1913).

[25] Bernhardi, Vom heutigen Krieg, préface et tome II, p. 193 sqq.

[26] Bernhardi, Deutschland und der nächste Krieg, p. 114. Le chapitre 5 du livre porte le titre Puissance mondiale ou déchéance…

[27] Hanns-Joachim Koch, Der Sozialdarwinismus (1973) ; un livre très intéressant sous un jour comparatiste : Linda Clark, Social Darwinism in France (1984).

[28] Il va de soi qu'il faut distinguer entre le concept prévalant dans la France radicale de la défense nationale conçue comme défense du territoire, et le concept plus étendu et moins précis de l'Allemagne, mais ce n'était pas de gaieté de cœur, que les socialistes allemands se pliaient aux nécessités de la défense nationale

[29] Cf. surtout Claude Digeon, La crise allemande de la pensée française de 1870 à 1914 (1959) ; E.M. Carroll, French Public Opinion and Foreign Affairs (1931, repr. 1965) ; B. Gödde-Baumanns, Deutsche Geschichte in französischer Sicht (1871-1918), (1971) ; L.M. Case, French Opinion on War and Diplomacy during the Second Empire (1954).

[30] M.O. Maxelon, Stresemann und Frankreich (1972), cf. J. Bariéty, « Stresemann et la France » : Francia, vol. 3 (1975), p. 554-583 ; E. Schulin, « Das Frankreichbild deutscher Historiker ». Ibid., vol 4 (1976), p. 609-673 ; Fritz Fischer, « L'image de la France dans l'Allemagne de Guillaume II », Revue d'Allemagne, 4 (1972).

[31] Cf. Meyers Konversationslexikon, Ed. de 1847, 1863, 1876, 1890, 1895 : article Frankreich.

[32] Remarquons qu'on ne se contente néanmoins pas de dresser un registre des mauvais côtés du caractère français : du côté positif, on note que le Français est peu enclin à l'ivresse et qu'il est toujours accueillant.

[33] L'édition de 1847 avait pourtant affirmé que la population française était en continuelle croissance malgré les sacrifices de sang de la Révolution…

[34] La réforme intellectuelle et morale, cf. Digeon, p. 179 ss.

[35] Cité Kœnrad R. Swart, The Sense of Decadence in 19th Century France, (1964), p. 137.

[36] Cité Raulff, p. 33.

[37] « Die Zukunft der französischen Bevölkerungszahl », Deutsche Revue, 37 (1912), tome 3, p. 21-3.

[38] Cité d'après Th. Schieder, « Die mittleren Staaten im System der Grossen Mächte », Historische Zeitschrift, vol. 232 (1981), p. 583. Il me semble qu'il serait extrêmement utile de regarder de ce côté-là, vers la quête de plus en plus insensée d'alliances, la frénésie de s'assurer des aides pour pallier le mal de la souveraineté rankéenne perdue depuis longtemps, si l'on veut en arriver à expliquer d'une façon dynamique le système d'alliances de l'avant-guerre.

 

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