La moyenne puissance au XXème siècle

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LA DOUBLE MONARCHIE EN 1914 : UNE PUISSANCE EN DÉCLIN

 

 

Nicole PIETRI [1]

 

 

            Lorsque l'Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine, en 1908, elle s'avère capable de tenir en respect la volonté expansionniste de l'Italie dans les Balkans et figure au nombre des six Grandes Puissances européennes « conventionnelles », selon l'expression de Jean-Claude Allain.

            Sa superficie, sa population de cinquante millions d'habitants, l'unité de son territoire douanier, son potentiel militaire et sa participation à la Triplice, son économie en voie de modernisation font d'elle une Grande Puissance, tout au moins à l'échelon régional.

            Héritière d'un passé prestigieux, cette dernière serait-elle, toutefois, en déclin, à la veille de la Grande Guerre, et sur la voie de devenir une Moyenne Puissance ?

            Avant de tenter de répondre, les thèmes suivants s'offrent à la réflexion : la cohésion de la double Monarchie était-elle apparente ou réelle ? De nouvelles solutions étaient-elles ébauchées afin de résoudre la question des nationalités dans cet Empire multinational et multiconfessionnel, tout au moins en Cisleithanie ? Sur quelles réalités reposaient le potentiel militaire et le système d'alliances, déterminants à l'égard de sa liberté d'action ? Quel niveau atteignait la modernisation de son économie ?

 

*

 

            La Double Monarchie venait d'éviter de peu le risque d'une confrontation militaire entre Vienne et Budapest.

            En novembre 1902, un projet de loi avait envisagé un accroissement modeste et justifié du contingent annuel de l'armée commune. Cette tentative avait réveillé en Hongrie l'ancienne revendication d'une armée nationale hongroise qui s'était exprimée lors des négociations de l'Ausgleich de 1867, conclu entre la couronne et la nation hongroise. Le compromis laborieux qui concédait à la nouvelle Honvédség des drapeaux distincts et la langue hongroise pour le commandement n'avait pas donné satisfaction aux Magyars.

            Au cours des années 1870, l'infanterie et la cavalerie de la Honvéd acquirent, néanmoins, la stature d'une armée nationale. Ce statut lui fut quasiment accordé, à l'issue de la crise des premières années du siècle, et cette armée nationale hongroise devait demeurer brave et loyale à l'épreuve de la Grande Guerre [2].

            Cette menace de conflit entre les deux moitiés de l'empire avait hâté, toutefois, en 1907, la conclusion du « compromis économique » à l'issue de plusieurs années de négociations laborieuses. L'unité du territoire douanier avait été sauvegardée en dépit de l'opposition des agrariens autrichiens et d'une propagande hongroise hostile [3].

            Aussi, les deux monarchies constitutionnelles demeuraient-elles unies par un régime dualiste qui s'était avéré fragile.

 

*   *

            La question des nationalités se posait différemment dans chacune des deux moitiés de l'empire : la Hongrie s'affirmait comme un État national, la Cisleithanie reconnaissait, par contre, son caractère multinational.

            Cette dernière s'était dotée de deux Cours de Justice ayant à connaître les plaintes des victimes d'une violation du droit des nationalités défini dans l'article 19 de la loi fondamentale de l'État de décembre 1867.

            Aux termes de cet article, tous les peuples ethniques qui constituaient l'État étaient égaux en droit. Il assurait à chacun le droit inviolable à la sauvegarde et au maintien de sa nationalité et de sa langue.

            L'État reconnaissait l'égalité des droits de toutes les langues usuelles à l'école, dans les administrations et la vie publique. La définition de la « langue usuelle » donna lieu, toutefois, à d'infinies discussions. En ce qui concernait l'école, qui jouait un rôle fondamental dans les luttes nationales, l'article stipulait, enfin, que dans les pays de peuplement mixte, l'organisation des établissements d'enseignement public devait donner à chaque peuple ethnique les moyens nécessaires à l'instruction dans sa langue, sans recourir à l'étude obligatoire d'une seconde langue du pays.

            Trois conclusions se dégagent de l'étude de la procédure des deux Cours de Justice qui arbitrèrent les conflits nés de l'interprétation de cet article.

 

1°) Le tribunal administratif protégea efficacement les minorités dans le domaine scolaire.

 

2°) Les administrations politiques de l'État intervinrent à maintes reprises pour sauvegarder les droits des minorités linguistiques dans les administrations autonomes [4].

 

3°) Les plaintes des représentants des minorités linguistiques concernant la violation du principe de l'égalité des droits en matière de langue furent adressées beaucoup plus fréquemment aux administrations autonomes qu'à celles de l'État.

 

            Il est vrai que la Moravie et la Galicie furent les seules provinces qui édictèrent des règles législatives sur la langue de service des administrations autonomes. En Moravie cette réglementation fut considérée comme exemplaire à l'égard des minorités linguistiques. La Moravie, la Galicie et la Bucovine conclurent, en effet, des compromis (Ausgleiche) en application du principe de l'autonomie nationale, respectivement en 1905, 1914 et 1908-1910.

            Le compromis morave prévoyait de créer pour les conseils scolaires locaux des circonscriptions fondées sur le critère national, à l'intérieur d'une même commune. La construction de l'école devait être agréée néanmoins par la municipalité et la commune assumait les dépenses scolaires. Durant la décennie suivant la conclusion du compromis, soixante plaintes furent déposées auprès du tribunal administratif concernant la scolarisation des enfants, la nationalité des membres des administrations scolaires ou les frais de construction des écoles des minorités nationales.

            Ce compromis appliquait, enfin, le principe de l'autonomie nationale. Des curies nationales étaient constituées à la Diète et les classes d'électeurs se répartissaient sur la base de ce même critère. Un cadastre national était établi pour la première fois en Autriche [5].

            Les tentatives de conclusion d'un compromis échouèrent, par contre, en Bohême, en 1890 et 1912. La question bohême demeura entière jusqu'au déclenchement des hostilités. Les Tchèques s'opposèrent notamment à la nomination exclusive de fonctionnaires allemands dans le territoire de cette nationalité et ils refusèrent le bilinguisme à Prague.

            Les Tchèques avaient édifié, en effet, une société nationale dynamique. Dotée d'une structure moderne celle-ci avait conscience d'elle-même. Ils détenaient, dès 1900, le taux d'analphabétisme le plus bas de la Monarchie. Le nombre des écoles primaires tchèques unilingues s'était élevé de 3 244 à 5 439, entre 1864 et 1914 ; celui des Gymnasien tchèques sextupla pendant la même période. Aussi les buts poursuivis par la dynastie étaient-ils devenus incompatibles avec la constitution de cette société nationale tchèque.

            Or, dans les Länder alpins (à l'exception de Vienne et de la Basse Autriche) peuplés en grande majorité d'Allemands, 38 Gymnasien et 17 Realschulen étaient dénombrés. Ces chiffres atteignaient respectivement 121 et 79 en Bohême. Les Länder alpins souffraient, par ailleurs, d'une relative stagnation agricole.

            Ce développement inégal contribua peut-être à acculer les Allemands à la défensive en Bohème comme en Syrie méridionale, en Carniole ou au Tyrol. Ils ne parvinrent à surmonter ce sentiment qu'en Moravie. À leur indécision, à leur attachement à des principes inadéquats, à leur manque d'imagination dans la politique journalière s'ajoutèrent les divisions de leurs conceptions politiques et sociales. C'est pourquoi les demandes de création de classes secondaires, celles d'une faculté de droit italienne à Trieste et d'une université tchèque à Brunn devinrent des affaires d'État, pouvant même conduire à l'effusion de sang [6].

 

*

 

            La question des nationalités se posait différemment dans les pays de la Couronne de Hongrie car les traditions historiques et l'évolution politique et sociale étaient différentes.

            La société et la vie politique étaient dominées par l'aristocratie et la noblesse foncière. Seule une petite partie de l'ancienne classe moyenne noble avait su conserver et moderniser son domaine. La majeure partie de la Gentry avait été en effet dépossédée en tout ou en partie. Toutefois, en dépit de cet appauvrissement, cette dernière occupait à la fin du XIXe siècle, les positions en progression dans l'État et les Comitats.

            La classe moyenne « historique » hongroise composée en majeure partie de fonctionnaires et d'employés du service public naquit de cette Gentry déclassée et s'enrichit d'éléments d'origine petite bourgeoise et paysanne sans perdre ses caractères propres.

            Les chefs d'entreprise ainsi que la grande et la moyenne bourgeoisie étaient, par ailleurs, en majeure partie israélites.

            Le groupe relativement restreint qui occupait les positions clés dans une économie en expansion n'exerçait pas une influence politique en relation avec son pouvoir économique. Dans la monarchie hongroise constitutionnelle et parlementaire, les pouvoirs législatif et exécutif étaient encore détenus par l'aristocratie et la noblesse foncière. À la Chambre la proportion de députés d'origine bourgeoise ne dépassait pas un tiers et les trois quarts des dirigeants des Comitats étaient nobles.

            Cette société était, en second lieu, en voie de « magyarisation ». Un cinquième des citoyens de langue hongroise était, en fait, des assimilés de fraîche date, demeurés bilingues.

            Le gouvernement hongrois et les milieux nationalistes s'efforcèrent d'accélérer ce mouvement naturel, avant tout, au moyen de la politique scolaire.

            Au XIXe siècle, la classe dirigeante avait mis, en effet, au premier plan de ses préoccupations : le maintien de l'intégrité territoriale et de l'unité politique de la Hongrie, l'affirmation du caractère magyar de l'État et la volonté hégémonique de ce peuple. Ces objectifs n'avaient été, d'ailleurs, nullement incompatibles avec ceux de la modernisation de l'État, de l'économie et de l'enseignement. À l'origine, le mouvement de « magyarisation » n'avait, d'ailleurs, pas été dirigé contre les nationalités non magyares mais destiné à transformer la Hongrie attardée en un État moderne, national et centralisé.

            Toutefois, la loi sur les nationalités de 1868 ne reconnaissait que la « nation politique hongroise » et maintenait l'intangibilité du principe de l'unité de cet État. À l'instigation de la noblesse des Comitats, le Hongrois fut déclaré langue officielle de ces circonscriptions. La loi était cependant destinée à assurer à tous les citoyens hongrois la liberté de développement de la langue de leur nationalité. La loi réglementait l'usage des langues non magyares dans les administrations et les tribunaux de première instance. Elle assurait aux nationalités l'enseignement dans leur langue maternelle. Elle autorisait la création d'institutions culturelles nationales et d'associations dénuées de caractère politique. Elle garantissait l'autonomie des églises nationales.

            L'accession au pouvoir de la noblesse des Comitats, à partir de 1875, accentua la volonté de « magyarisation » de la vie publique et entrava le développement politique et culturel des nationalités non magyares.

            Ainsi la « Lex Apponyi » de 1907 sur les conditions juridiques dans les écoles primaires privées et les traitements des instituteurs dans les établissements communaux et confessionnels rendait obligatoires l'enseignement de la langue magyare et celui de la religion, dispensé dans cette langue.

            Cette loi très impopulaire fut utilisée pour exercer une pression sur les écoles ecclésiastiques et communales non magyares, en proie à des difficultés financières, en vue de leur étatisation. Elle permettait également à l'État de contrôler les enseignants des écoles des nationalités non magyares.

            Toutefois, la loi sur les nationalités de 1868 qui tentait de répondre aux exigences linguistiques de ces dernières, et la politique de « magyarisation » qui suivit ne réussirent ni à créer pour celles-ci une patrie commune, ni à endiguer la pression de leurs mouvements.

            L'exemple des Croates est à cet égard significatif. À partir de 1908, plusieurs groupes de jeunes Croates conçurent une idéologie prenant sa source à la fois dans les conceptions progressistes de la collaboration culturelle des Serbes et des Croates et dans l'idée « grand-Croate » de Starcevic. Cette idéologie ne concevait pas seulement la réunion des Serbes et des Croates dans une Kulturnation mais laissait prévoir également la création d'un État yougoslave indépendant [7].

 

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            Le potentiel militaire de la Double Monarchie et les appuis extérieurs dont elle disposait lui conféraient-ils, toutefois, la capacité de résister à ces pressions ?

            L'armée commune impériale et royale était l'héritière de l'une des plus anciennes forces militaires européennes.

            Rempart de la monarchie en 1848-1849, loyale en premier lieu à l'égard de la dynastie, elle était une des forces centripètes les plus solides de l'Empire et demeura une arme de combat effective, à l'épreuve de la Grande Guerre, en préservant son intégrité et sa cohésion.

            L'armée commune s'était refusée, en effet, à devenir le jouet d'un groupe national sans demeurer, cependant, étrangère aux conflits des nationalités qui divisaient notamment les officiers de réserve.

            À l'instigation de l'archiduc François Ferdinand, qui exerçait une influence non négligeable dans les affaires militaires, Conrad von Hötzendorf fut désigné, en 1906, en tant que chef d'état-major général de toutes les forces armées. Depuis une dizaine d'années la Double Monarchie se maintenait difficilement dans la course européenne aux armements et ses chefs militaires éprouvaient des difficultés croissantes à assimiler les récents progrès technologiques.

            Le budget de l'armée commune atteignit 322 millions de couronnes en 1909. Son accroissement n'était, toutefois, pas comparable à celui des dépenses militaires des autres puissances européennes.

            Le recrutement de l'armée n'exploitait que partiellement le potentiel démographique d'un empire peuplé de 50 millions d'habitants. La durée du service fixée à 3 ans se réduisait en fait, pour des raisons financières, à deux années. Le contingent annuel d'hommes recrutés au moyen de la conscription demeurait fixé à 126 000. Il atteignait 280 000 hommes en Allemagne, 250 000 en France et 335 000 en Russie, au début du XXe siècle. Conrad von Hötzendorf s'appliqua à modifier la structure du commandement et à améliorer l'entraînement, l'équipement et l'organisation de l'armée dans l'esprit d'une stratégie offensive et dans celui d'une guerre préventive dont il était un ardent partisan.

            La proportion de fantassins atteignait 68 %. Cette armée avait, par ailleurs, un caractère multinational. La langue du commandement et celle du service (l'allemand) devraient être distinguées de celle du régiment. En 1901, sur 256 unités de l'armée commune, 94 ne faisaient usage que d'une langue. Les autres unités employaient deux, trois ou même quatre langues.

            En 1909, 17 570 officiers réguliers étaient dénombrés, 70 % d'entre eux étaient de nationalité allemande. Les officiers de réserve étaient au nombre de 12 652,60 % étaient Allemands.

            En 1859, la proportion des officiers d'état-major d'origine bourgeoise ne dépassait pas 10 %. En 1918, elle atteignait 75 %. Le corps des officiers se recrutait dans les rangs de la petite noblesse, parmi les familles d'officiers et de fonctionnaires et dans une mesure croissante au sein de la petite bourgeoisie qui fournissait la majeure partie des officiers de réserve.

            Le caractère multinational de ce corps, l'affaiblissement progressif de son recrutement aristocratique et la fidélité exclusive à l'égard du souverain accentuaient son isolement par rapport aux autres groupes sociaux et nationaux.

            Celui-ci ne pouvait être atténué par les moyens mis en œuvre pour sauvegarder le prestige de ce corps : la stratégie offensive au combat, un code de l'honneur propre et une formation exigeante notamment dans les écoles militaires.

            Par ailleurs, le traité de 1879 qui scellait la « double alliance » avec l'Allemagne, ne contenait pas d'engagements précis sur le plan militaire. Les dirigeants autrichiens avaient déployé de vains efforts pour les obtenir, entre 1882 et 1892. En dépit de la poursuite des pourparlers, une coordination réelle entre les deux armées alliées fit défaut aux échelons les plus élevés et leurs officiers demeurèrent virtuellement des étrangers, jusqu'en 1914 [8].

            À la faveur d'une période de conjoncture élevée qui s'acheva à l'automne 1912, l'économie cisleithane connut par ailleurs, une expansion rapide dans les dernières années de paix. L'industrie autrichienne réalisa des progrès remarquables sur le plan quantitatif et qualitatif au cours de la décennie qui précéda le début des hostilités.

            Un certain nombre de grandes entreprises prit une part essentielle à cette expansion particulièrement dans les secteurs de la sidérurgie, des constructions mécaniques et électriques et de l'armement. Les grandes Mobilbanken à la tête desquelles se plaçait le Creditanstalt, créèrent de vastes Konzerne industriels et encouragèrent fortement la création de grandes entreprises.

            Cette économie recelait, néanmoins, des faiblesses : le déficit de la balance des comptes tendait à devenir chronique, la capacité de l'agriculture autrichienne à l'égard des importations de produits alimentaires hongrois s'accusait.

            Les principales productions agricoles de cette autre moitié de l'Empire connurent une croissance rapide de leur production entre 1870 et 1914.

            Dans les années 1870 un taux de croissance soutenu était apparu dans la plupart des pays de la Couronne de Hongrie. Les études récentes mettent également l'accent sur la participation de la Hongrie au processus de développement industriel. Ainsi une nouvelle technologie venue de l'extérieur pénétra dans le secteur minier et métallurgique. La Hongrie détenait, de ce fait, en 1913 une part de 28,2 % dans la production industrielle de la Monarchie. En dépit des progrès réalisés à cet égard, qui avaient contribué à faire de Budapest une métropole, la Hongrie demeurait néanmoins un État à dominante agricole.

            Cependant, son produit intérieur brut, par tête, dépassait celui de la Russie, de l'Espagne, du Portugal et des pays balkaniques tout en avoisinant celui de l'Italie [9].

            Le « marché commun » constitué par les deux moitiés de l'Empire avait facilité l'expansion économique hongroise et notamment son industrialisation. En 1913, la Hongrie recevait encore 45,5 % des exportations autrichiennes de produits finis. Elle exportait vers l'Autriche 80 % de ses produits finis. Toutefois, les effets négatifs de la protection douanière élevée qui entourait ce vaste marché intérieur se firent sentir, à partir de 1900, en contribuant au maintien des structures traditionnelles de l'économie hongroise.

            La progression de l'économie de l'ensemble de la Double Monarchie n'était cependant pas niable et se reflétait dans le développement de sa flotte marchande, à la fin du XIXe siècle, qui lui permit de commencer à étendre son rayon d'action à l'ensemble de la Méditerranée.

            La faiblesse des liens entre l'hinterland oriental de l'empire et l'ensemble de cette union économique contribua néanmoins à accroître le retard relatif du premier. À la veille de la Première Guerre mondiale, il existait, en effet, de grandes inégalités dans le revenu régional par tête, entre les parties occidentales plus développées et les zones de l'est et du sud-est moins avancées. De même, la Hongrie intérieure occidentale était plus développée que la partie orientale de cette dernière, la Transylvanie et la Croatie-Slavonie. La révolution des transports avait accéléré néanmoins le processus d'intégration économique. Les chemins de fer avaient relié progressivement les zones orientales aux régions des Alpes et de Bohême plus développées. Une économie de plus en plus intégrée se constitua dont le centre premier était Vienne, Prague et Budapest jouant le rôle de foyers secondaires. Les capitaux en surplus de l'ouest se diffusèrent dans les régions orientales. Un vaste marché intérieur s'édifia fondé sur la spécialisation et les échanges entre les régions industrielles autrichiennes et les pays agricoles hongrois. Le degré de diversification des exportations autrichiennes était élevé. Par ailleurs, à la fin du XIXe siècle une aristocratie orientée vers les besoins du marché fut l'artisan de la prospérité agricole hongroise et le gouvernement central dominé par l'aristocratie fit usage de son autonomie récemment acquise pour encourager le développement économique [10].

 

*

 

            Au cours des premiers engagements de la Grande Guerre, l'armée austro-hongroise fut défaite à la fois par les Russes et les Serbes et perdit près de 750 000 hommes. Que la vieille monarchie se soit maintenue aussi longtemps dans le conflit, demeure encore pour certains un objet d'étonnement.

            Les services de renseignements avaient cependant dressé un portrait fidèle des armées ennemies. En 1913, l'on n'ignorait pas, à Vienne comme à Berlin, que la Russie était capable de procéder à une mobilisation rapide et les mouvements des troupes russes avaient été prévus avec exactitude par ces services. Les déficiences ne seraient apparues ni dans ceux-ci, dans les plans, ni dans la direction des chemins de fer. Elles auraient résidé dans l'incapacité de Conrad von Hötzendorf de respecter son plan primitif ou d'en adopter un autre. Il aurait été confronté à une tâche particulièrement difficile, en tant que dirigeant d'une puissance en déclin.

            Une impression semblable paraît se dégager des rapports des diplomates allemands accrédités à Vienne et à Budapest, avant 1914. Leurs commentaires acides sur la situation intérieure hongroise laissaient entrevoir le déclin lent mais inexorable de la Double Monarchie ainsi que l'approfondissement du fossé entre les deux moitiés de celle-ci. Ainsi, la mise à l'écart du chef d'état-major Beck, en 1906, aurait dû être imputée aux Hongrois et non à l'héritier du trône, l'archiduc François Ferdinand. La question de l'armée était d'ailleurs largement traitée par ces diplomates. Ils s'interrogeaient, par ailleurs, sur la possibilité de concilier les prétentions de l'État unitaire magyar avec le maintien de la grande puissance autrichienne [11].

            La crise récente du dualisme avait révélé, en effet, la fragilité d'un système que les Hongrois avaient intérêt, néanmoins, à maintenir, car il leur était plutôt favorable.

            En Cisleithanie, les « compromis » conclus sur la base du principe de l'autonomie nationale, en Moravie, Galicie et Bukovine, laissaient entrevoir une solution au problème des minorités nationales.

            La situation était différente en Transleithanie. La politique suivie à l'égard des nationalités et le mouvement naturel de magyarisation de la société encouragé par les dirigeants n'avaient réussi ni à créer pour celles-ci une patrie commune, ni à endiguer le courant des revendications nationalistes.

            Cet Empire multinational n'était cependant pas irrémédiablement condamné. Aux facteurs d'intégration traditionnelle : l'empereur, l'armée, le clergé et un parti social-démocrate attaché à l'unité, la recherche récente a ajouté une expansion économique rapide qui toucha également la Hongrie à la fin du XIXe siècle, une vie culturelle plurinationale brillante et une mobilité sociale facilitée par l'essor de l'économie et la qualité de l'enseignement dispensé notamment auprès des Tchèques.

 


            DÉBATS SUR L'AUTRICHE-HONGRIE ET SUR L'ALLEMAGNE

 

            Dimitri Kitsikis (à Gerd Krumeich) : La définition de la grande puissance par Ranke, une puissance capable de se maintenir contre toutes les autres, même coalisées, est historiquement inacceptable ; elle est contraire à l'esprit de l'équilibre européen comme à sa réalité. Une telle grande puissance, si elle existait, supprimerait cet équilibre et Napoléon, qui a tenté de le faire, a échoué.

 

            Gerd Krumeich : Cette définition du milieu du XIXe siècle n'est pas du tout fantaisiste et répond, en tout cas, à la situation ultérieure, celle de l'avant-guerre. La hantise de la sécurité chez Poincaré comme chez les dirigeants allemands, sinon anglais, procède de la prise de conscience que cette qualité de grande puissance n'existe plus. Pour y pallier, on recherche alors des alliances, non pour des raisons d'équilibre européen, mais bien pour assurer sa sécurité.

 

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            Anthony Adamthwaite (à Nicole Piétri) : À quel moment a-t-on pris conscience du déclin dans la double monarchie ?

 

            Anthony Adamthwaite (à Gerd Krumeich) : L'image de la France était-elle discutée dans les milieux militaires allemands ou acceptée telle quelle ? Quelle preuve en a-t-on ?

 

            Gerd Krumeich : Les lacunes des archives ne permettent pas de suivre en continu et en détail cette discussion interne, mais l'inventaire des bibliothèques de corps, aujourd'hui réunies dans celle de la Bundeswehr, montre d'un côté le succès des livres de Driant et de l'autre l'absence d'intérêt pour l'armée française en tant que telle. Entre 1912 et 1914, les Allemands sont convaincus que l'égalité numérique des forces armées françaises avec les leurs n'est que temporaire et illusoire car la France, peureuse et angoissée, cédera au premier choc de l'offensive prévue par le plan Schlieffen ; c'était là une illusion répandue.

 

            Jean Delmas : L'Allemagne paraît suivre ainsi la même démarche que la France. L'idée d'une guerre courte la suppose rapidement décidée ; l'avantage ira à celui qui prendra l'initiative. Progressivement l'adversaire disparaît du facteur pris en compte ; seuls importent le terrain et ses propres forces. Une ébauche de plan faite en 1912 à l'École de Guerre ignore complètement le facteur ennemi.

 

Gerd Krumeich : Cette foi dans l'offensive, dans l'élan, existe bien, en effet, avec son côté sublimatique.

 

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Nicole Piétri : Tout d'abord, il faut préciser les relations de Vienne avec ses alliés du Dreibund : une méfiance certaine envers l'Italie, contre laquelle des plans stratégiques existent ; une moins grande dépendance envers Berlin qu'on ne le dit (cf. les banques étudiées par Bernard Michel). L'idée du déclin de la monarchie s'est surtout développée après la Grande Guerre à partir du thème nationaliste de l'Autriche prison des peuples, affaiblie par ses luttes nationales, ce qui est tout à fait excessif et inexact.

 

Antoine Fleury : La réévaluation de l'Autriche-Hongrie en 1914 ne peut quand même aller, par réaction inverse, jusqu'à en faire un empire fort. La décentralisation interne par les Ausgleiche, profite à la paix civile mais correspond à un abandon partiel de pouvoir par l'État, à un aveu d'affaiblissement : Sont-ils donc un facteur de renforcement de l'Empire ? De plus, il faut les relier aux mouvements des peuples balkaniques qui menacent l'Empire. Avec la Serbie, on en arrive finalement à la crise de 1914. D'autre part, comment ces transformations internes ont-elles été perçues au dehors : comme un affaiblissement ou comme un renforcement de puissance ? En tout cas, l'expérience s'est conclue sur un échec.

 

Nicole Piétri : L'évolution vers un État multinational se marque surtout en Cisleithanie et il faut souligner le caractère timide de ces compromis nationaux bien en-deçà du plan de Karl Renner. C'était l'annonce d'une solution, on ne peut pas en dire plus. Le monde extérieur ne devait certainement pas bien comprendre cette transformation.

 

Gerd Krumeich : L'Allemagne pensait que, sans son concours, le brillant second s'effondrerait et ce n'est pas là un dicton de l'après-guerre.

 

Nicole Piétri : Cette perception allemande n'est pas incompatible avec la transformation politique amorcée et Vienne sentait le danger que représentaient pour l'Empire la Serbie et l'Italie, au point que Conrad von Hœtzendorff envisageait une guerre préventive. Berlin a apprécié le danger de la même manière en 1914, puisque l'Allemagne a soutenu l'Autriche-Hongrie lors d'ultimatum à la Serbie.

 

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Jacques Thobie (à Gerd Krumeich) : La perception allemande de la France ajoute-t-elle ou non à la puissance de l'Allemagne ?

 

Jacques Thobie (à Nicole Piétri) : L'Empire austro-hongrois n'est pas l'Empire ottoman ; c'est une puissance industrielle ; au critère de l'indice signalé hier, il est à 27,5, une bonne position : c'est une moyenne puissance. Sa réhabilitation historiographique rappelle celle de l'Empire ottoman par les historiens turcs. Ce phénomène est lié à la conjoncture, la renaissance d'ambitions commerciales et militaires dans la région, et, à l'hypothèse que le problème d'Israël ne se serait pas posé si l'Empire ottoman avait survécu, mais les Arabes voient l'Empire ottoman différemment ; sans doute en est-il de même pour les historiens slaves à l'égard de l'Empire austro-hongrois.

 

Robert Bassac : La sous-estimation de la France par l'Allemagne est quand même un élément de faiblesse pour l'Allemagne, elle doit provenir de l'interprétation erronée de renseignements recueillis sur la France.

 

Gerd Krumeich : Mais elle a un côté psychique et le problème est ici d'en trouver la raison.

 

Nicole Piétri : Le parallèle historiographique austro-turc pose un problème intéressant. Les sources de l'exposé sur l'Autriche-Hongrie sont effectivement autrichiennes, mais il n'apparaît pas que les historiens actuels de l'Autriche veuillent à tout prix valoriser l'ancien Empire qu'ils n'hésitent pas à juger sévèrement, sans nostalgie passéiste à la Stefan Zweig.

 

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Dimitri Kitsikis : Quel rapport existe-t-il entre la puissance et un Empire multinational ? Cette question est actuelle pour le Canada, par exemple, puissance montante mais bi national. La nostalgie des anciens Empires autrichien ou turc rêve d'une restauration de puissance au travers de structures dépassées.

 

Franz Knipping : Il faut élargir cette dernière question à celle de la cohésion interne de l'État dans l'évaluation de sa puissance.

 

Jean Delmas : Entre la perception antérieure et l'historiographie postérieure à la Grande Guerre, on trouve la réalité des combats. Avec leurs prisonniers, les Russes n'ont réussi à constituer que deux divisions tchèques ; les autres nationalités n'en ont pas fourni. La réalité est donc l'absence de défaillance des minorités nationales.

 

Robert Bassac : Un État multinational peut donc être une grande puissance ?

 

Jean Delmas : Un État multinational, comme l'Autriche-Hongrie, a tenu son rang pendant trois ans de 1914 à 1917, sans déflagration violente, sans défaillance majeure de son armée ; le constat s'arrête là.

 

John Keiger : Entre la puissance montante de l'Autriche-Hongrie et son appréciation par l'Allemagne comme manquant de fiabilité, se manifeste une différence à laquelle l'Autriche-Hongrie devait être sensible et, plus généralement, à quoi bon grandir en puissance, si le monte extérieur continue à vous considérer comme sans valeur ?

 

Nicole Piétri : Certes l'Autriche-Hongrie a pu susciter des inquiétudes à l'Allemagne sur sa capacité défensive ; son armement et son budget militaire croissaient moins que ceux de l'Allemagne, avec laquelle Vienne n'était pas liée par une convention militaire. En tout cas, l'exposé n'a pas voulu montrer que la Double Monarchie était une puissance montante, mais une puissance dont le déclin était moins prononcé qu'on ne le dit.

 

 

 



[1] Université de Poitiers.

[2] Gunther E. Rothenberg : The Army of Francis-Joseph, Purdue University Press, 1976, 298 p.

[3] Die Habsburgermonarchie 1848-1918. Band I : Die wirtschaftliche Entwicklung, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, Wien, 1973, 666 p.

[4] Les administrations étatiques et autonomes cœxistaient dans les Länder.

[5] Die Habsburgermonarchie 1848-1918. Band III, Die Völker des Reiches. 2. Teilband, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, Wien, 1980, XV.

[6] Die Habsburgermonarchie 1848-1918, op. cit. III/ 1. II Die Deutschen A) von Peter Urbanistsch B) von Berthold Sutter (pp. 33-339) et IV. Die Tschechen von Jiri Koralka et R.J. Crampton (pp. 489-521).

[7] Die Habsburgermonarchie 1848-1918, op. cit. III : 1. III. Die Magyaren, von Laslo Katus pp. 410-488 ; VIII. Die Kroaten, von Arnold Suppan pp. 626-733, III/ 2. XVI. Ungarns Nationalitätengesetze und das Problem des Magyarischen National – und Zentralstaates, von Ludwig Gogolak. pp. 1207-1303.

[8] Gunther E. Rothenberg, The Army of Francis-Joseph, op.cit., War and Society in East Central Europe vol. 1 Bela K. Kiraly and Gunther E. Rothenberg, editors New York, 1979. Robert A. Khan, The social prestige of the officer corps.

À partir de 1867, l'armée commune est distincte de la Landwehr autrichienne et de la Honvéd hongroise ; ces deux dernières étaient gérées et financées séparément.

Répartition des nationalités dans l'armée : Sur 1 000 hommes enrôlés (1906) : 267 Allemands, 223 Hongrois, 135 Tchèques, 85 Polonais, 81 Ruthènes, 67 Serbes et Croates, 64 Roumains, 38 Slovaques, 26 Slovènes, 14 Italiens.

[9] Le revenu par tête en Hongrie atteignait environ 70 % de celui de l'Autriche à la veille de la Première Guerre mondiale.

- Edvard März, Osterreichische Bankpolitik in der Zeit der grossen Wende, 1913-1923. Am Beispel der Creditanstalt für Handel und Gewerbe. Verlag für Geschichte und Politik, Wien, 1981, 608 p.

- Bernard Michel, Banques et Banquiers en Autriche au début du XXe siècle, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1976, 405 p.

- G. Eredy (ed.), Demographie, Bevölkerungs – und Agraarstatistik, Budapest, Akademia Kiado, 1982, 129 p.

- David F. Good, Uneven Development in the Nineteenth Century : A comparison of the Habsburg Empire and the United States, The Journal of Economic History, March 1986, pp. 137-151.

- Die Habsburgemonarchie 1848-1918, op. cit., III/1. Die Magyaren.

[10] Austria-Hungary by Norman Stone ; Knowing One's Enemies, Intelligence Assessment before the Two World Wars, pp. 37-61.

Ed. by Ernest R. May, Princeton University Press, 1985, 561 p.

[11] Berthold Sutter, Die innere lage Ungarns vor der Ersten Weltkrieg in der Beurteilung deutscher Diplomaten, Südostdeutsches Archiv. 13, 1970, pp. 119-194.

 

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