La moyenne puissance au XXème siècle

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L'ESPAGNE DES ANNÉES DE GUERRE

ET SON ISOLEMENT D'APRÈS-GUERRE (1939-1953)

 

 

Victor MORALES-LEZCANO [1]

 

 

            Le thème de cette Table ronde est un de ceux qui, généralement, font défaut dans l'historiographie des relations internationales au XXe siècle, tout au moins dans la production historiographique espagnole.

            L'historiographie française, et en quelque sorte, le discours historiographique en Europe, a eu le mérite d'y réfléchir dans la revue Relations internationales. Le professeur J.-B. Duroselle a su faire appel à l'intellect et à la sensibilité de l'historien contemporain, afin de pousser plus loin les questions de fond et d'affiner les concepts manipulés par les milieux professionnels [2]. J.-C. Allain, parmi d'autres, a fait de son mieux pour que la tâche, tâche de longue haleine, se poursuive sine ira et studio [3]. Avec l'Espagne pour sujet, nous nous interrogerons donc sur le thème de la Moyenne Puissance.

            Notre communication s'inscrit d'emblée dans la première des trois questions fondamentales qui structurent la Table ronde : l'Espagne peut-elle être considérée au XXe siècle comme une Grande Puissance en déclin ? Et très particulièrement, entre 1939, année de la victoire franquiste dans la guerre civile, et 1953/55, date de la participation croissante de l'Espagne aux institutions internationales fondées après 1945, peut-on affirmer que l'Espagne soit restée une Grande Puissance en déclin ?

            Voyons donc, pour commencer, quelques données élémentaires du pays réel. À la fin de la Grande Guerre, l'Espagne est un pays de 505 000 km2, peuplé par 21 000 000 d'habitants. Soit donc, ni petite ni grande puissance, si on la juge par ses données physiques et démographiques. Jugé, cependant, par son potentiel économique et par le degré de cohésion sociale et politique, le pays reste encore arriéré par rapport à la France et à l'Italie, mais avec plus de poids global que, par exemple, la Grèce et le Portugal, pour ne pas sortir du cadre physique et culturel de la Méditerranée latine.

            Certainement, la perte de l'Empire colonial en Amérique avait fort altéré la fragile cohésion interne de la nation et l'image que l'Europe s'était faite de l'Espagne durant le XIXe siècle. Mais la dispersion du territoire national espagnol, même après 1898, avec le bastion péninsulaire à la croisée des chemins maritimes et océaniques (Détroit de Gibraltar) et avec des appuis insulaires très stratégiquement situés – les îles Baléares au cœur de la Méditerranée occidentale et les îles Canaries dans l'accès atlantique soit vers l'Afrique du Nord, soit vers le Sud-Ouest de l'Europe – faisait d'elle une quantité non négligeable de l'enjeu international, dans l'entre-deux-guerres [4].

            En plus, l'Espagne possédait des présides majeurs et mineurs (Ceuta et Melilla étant les plus importants) sur la côte nord-africaine qui permettaient de parler d'elle comme d'un État bi continental. L'établissement du protectorat espagnol tant au nord qu'à l'Ouest du Maroc (Ifni, Rio de Oro), lui conférait une allure de puissance coloniale [5].

            La participation de Espana en la penetracion europea en Marruecos, écrivait dans ses Mémoires Fernando Leon y Castillo, ambassadeur de la Monarchie près de la Troisième République française, la ha colocado en una situacion digna de nuestro pasado. Nuestra cooperacion en Marruecos ha servido para instaurar una politica internacional, de la que tan necessitados estamos. Merced a esta politica hemos podido soportar con relativa seguridad la tormenta horrorosa que ha estremecido a Europa [6].

            Évidemment, la valeur stratégique des territoires de souveraineté espagnole, colonies d'Afrique comprises, ne laissait pas d'offrir les inconvénients de ses privilèges ; en effet, la défense militaire du conglomérat métropolitain, insulaire et colonial espagnol, tel qu'il se présentait entre 1919 et 1939, était hors de portée d'un État peu solide politiquement et démuni de ressources excédentaires suffisantes pour faire face à une attaque extérieure dirigée sur ses extrémités insulaires et marocaines, séparées de la Péninsule par le milieu maritime.

            Ajoutons encore quelques mots sur les fondements historiques qui appuient l'hypothèse de l'Espagne comme Grande Puissance en déclin et, potentiellement, donc, comme Moyenne Puissance in fieri, en devenir.

 

*

 

            Depuis la perte de l'Empire en Amérique, la pensée politique espagnole n'a pas cessé de développer le réseau idéologique de la soi-disant vocation universaliste des peuples ibériques (le Portugal, donc, inclus). Selon cette idéologie, le monde ibérique, et l'Espagne à sa tête comme s'il s'agissait d'un primus inter pares, avait représenté la civilisation-pont par excellence entre la Civitas chrétienne et l'Umma musulmane au Moyen-age, tandis qu'aux Temps Modernes, elle avait été appelée à servir de civilisation-pont entre le Vieux et le Nouveau Monde, c'est-à-dire entre l'Europe et l'Amérique, entre le passé et le futur historiques de l'hémisphère occidental [7].

            Une telle perception de leur rôle dans le dialogue contemporain des civilisations a permis au monde ibérique de façonner les avenues de sa projection dans les relations internationales en accord avec l'échelle de valeur suivante :

            Hispano-americanismo ou communauté hispano-phone du Nouveau Monde comme interlocuteur prioritaire (Ramiro de Maeztu et la droite primorriverista ont insisté là-dessus).

            Africanismo, ou penchant ibérique pour le Continent des Ténèbres, développé entre 1880 et 1930 (Gonzalo de Reparaz et plus tard Garcia Figueras étant ses maîtres à penser les plus connus).

            Europeismo ou reconnaissance de l'appartenance ibérique à la famille des peuples européens [8].

            Que ni l'Espagne ni le Portugal n'aient compté avec les moyens nécessaires pour obtenir le déploiement d'une telle politique tricontinentale, est une évidence historique ; que le soulignement de la dimension américaine et africaine des deux nations ait été hypertrophié durant la première moitié du XXe siècle afin de compenser l'isolement espagnol dans le cadre européen, appartient à la pratique de ce que l'on appelle politica de substitucion ; que cette perception hispano-portugaise de la civilisation ibérique comme une civilisation-pont destinée à faciliter le dialogue entre continents, peuples et marchés soit la conséquence logique d'un passé de Grandes Puissances, métropoles de vastes Empires et hauts-lieux de langues et de cultures de portée universelle, et qu'à la suite d'une évolution contraire dans le monde contemporain, cette vision soit, à la fois, remplie d'amertume et de fierté, semble être une constatation aussi évidente que la précédente. Mais il faut ajouter aussitôt qu'au-delà de la complexion ibérocentrique de la perception, plusieurs autorités internationales n'ont pas hésité, durant l'entre-deux-guerres, à reconnaître l'Espagne comme un intermediate power (Smuts), un membre de la middle-class states (Masaryk), situé entre les Grandes Puissances et les puissances tenues pour mineures dans le système international des années Vingt et Trente [9].

            L'avocat le plus insigne de l'Espagne intermediate power, était un intellectuel espagnol, connu pour son ampleur de vue et sa compétence réputée dans le domaine des affaires européennes : Salvador de Madariaga. À l'époque, il défendait avec acharnement le principe du désarmement mondial dans et en dehors de la Société des Nations. C'est lui qui a voulu bâtir un conglomérat puissant à partir des pays restés neutres dans la Grande Guerre et des Petites Puissances capables de déployer une politique active sur le terrain de ce que les politologues appellent aujourd'hui conflict resolution. Il rêvait, enfin, d'une Espagne médiatrice entre les civilisations et les intérêts de la complexe scène mondiale qui lui était contemporaine :

            La cultura espanola da a nuestro pais en el mundo un rango de potencia de primer orden, si no de gran potencia. Todo lo que contribuya a afirmar esta cultura, tanto en sus valores historicos como en sus realidades y esperanzas contemporaneas, tiene, pues, que ser objeto de primordial atencion desde el punto de vista de nuestra politica extranjera [10].

            À son avis, c'est là, précisément, que résidait la fonction prioritaire à jouer, pour une Puissance Mineure, héritière d'un capital stratégique et culturel considérable et capable d'apporter sa caution au fragile système international des années Trente.

            La crise finale du système, après les crises majeures de 1935 (occupation de l'Abyssinie par les troupes italiennes) à 1938 (accords de Munich), a débouché sur la Seconde Guerre mondiale, a contribué à l'effondrement de la multipolarité internationale valable jusqu'en 1939, et a donné lieu, à partir de 1945-1946, à l'établissement du nouvel ordre gouvernant la société des États.

            Voyons maintenant les hauts et les bas de l'Espagne entre 1939 et 1953.

 

*

 

            La Seconde Guerre mondiale peut être simplifiée en la décrivant comme un conflit armé entre les Grandes Puissances, défenseurs de l'ordre international fixé par le Traité de Versailles et par les arrangements diplomatiques postérieurs, d'un côté, et les Grandes Puissances hostiles à cet état de choses et au rapport de forces, existant en 1918 à la fin de la Grande Guerre, de l'autre côté.

            Entre la vieille dépendance de Londres et Paris, et la tentation de s'aligner sur la politique du défi italo-allemand, le parti victorieux dans la guerre d'Espagne (1936-1939) oscilla durant les six ans du conflit mondial entre la neutralité et la non-belligérance. La première avait été proclamée au début du conflit (4 septembre 1939), et la seconde fut annoncée au moment crucial de la poussée de la Wehrmacht aux Pays-Bas, en Belgique et en France (12 juin 1940). Finalement, le général Franco et l'appareil du Nouvel État reconduisirent l'Espagne vers la stricte neutralité à la fin de 1943 (d'où la note verbale du ministre des Affaires étrangères du 27 janvier 1944).

            En Espagne, à l'instar de l'Italie, quelques milieux, idéologiquement et militairement prépondérants dans le Nouvel État présidé par Franco, s'étaient laissé emporter par la croyance dans la régénération intérieure du pays, en synchronisation avec un ordre international fasciste, capable de contrecarrer les abus séculaires commis par les Grandes Puissances coloniales (Grande-Bretagne et France), au détriment, non seulement de l'Allemagne, mais de l'Italie et de l'Espagne [11]. Voici comment un porte-parole espagnol très connu pour la germanophilie de ses points de vue politiques et de ses démarches ministérielles, avait posé la revendication :

            El grupo anglo-frances dominante durante nuestras peores etapas politicas habia sentenciado a Espana a ser un pueblo de tercer orden, un mero satelite, un mercado, una fuente de contadas materias primas. Por donde quiera que se extendieran los anhelos de prosperidad de Espana aparecian los paises dominantes : si por la propia Peninsula, era Inglaterra (Gibraltar, la alianza peninsular, y tantos otros intereses espanoles eran objeto del veto inglese) ; si por Marruecos, Francia reinaba alii quia nominor leo [12].

            Nous n'entrerons pas dans les détails de la petite histoire de la neutralité espagnole durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant il nous semble important de souligner l'importance de la vision espagnole des relations internationales dans la mesure où, selon ses porte-parole franquistes, la démarche de la modernité avait été nuisible à la politique d'une Grande Puissance en déclin comme l'Espagne – certes –, mais décidée à sortir de la dépendance franco-britannique dans le détroit de Gibraltar et au Maroc ; et non moins décidée à gagner du poids en Amérique latine. Somme toute, décidée à devenir interlocuteur valable dans le concert des nations en voie de remaniement par le fascisme, dans l'hiver de 1940-1941.

            Le rêve impérial ne s'est pas accompli pour l'Espagne à la fin de la guerre. La victoire des Alliés sur l'Axe avait éloigné le gouvernement de Madrid de la Conférence de la Paix et de l'Organisation des Nations Unies (ONU). Si Franco avait réussi à survivre, – comme, par exemple, y avait réussi, dans une neutralité toujours changeante, la Turquie d'Ismet Inönu [13] – la société espagnole, au contraire, fut condamnée au plus drastique ostracisme à partir de 1945.

            Un sous-comité ad hoc du Conseil de Sécurité de l'ONU fut chargé d'étudier le soi-disant cas espagnol, c'est-à-dire de prouver l'illégitimité du pouvoir espagnol en place à la fin du conflit mondial et la menace qu'impliquait son existence juridique pour la société d'après-guerre. En origen, naturaleza, estructura y conducta general, el regimen de Franco, soulignait l'avis du sous-comité, es un regimen de caracter fascista, establecido en gran parte gracias à la ayuda recibida de la Alemania nazi de Hitler y de la Italia fascista de Mussolini [14].

            L'insertion de l'Espagne dans l'ordre international s'avéra donc, encore une fois, n'être pas une tâche facile. Le système international découlant de la guerre avait décidé de la tenir à l'écart de la reconstruction de l'Europe, en dehors des principales organisations mondiales et dans un vide diplomatique et économique relatif, baptisé à Madrid du nom de cerco (le siège).

            La réaction nationaliste ne se fit pas attendre à Madrid. Franco apprit tôt à profiter de la détresse dans laquelle était tombé tout le pays, toujours à la faveur du prolongement de son mandat. À la rigueur des Alliés, de nombreux amis de l'Espagne furent recrutés parmi les membres de la communauté hispanique des nations (Amérique latine) et dans le monde arabe (à travers le protectorat au Maroc). Dorénavant on fit, à Madrid, de nécessité vertu et on essaya une percée en direction du Tiers Monde naissant [15]. La traversée du désert espagnol se prolongea jusqu'en 1953-1955.

            La Grande Puissance en déclin avait payé le péché de sa versatilité durant la Seconde Guerre mondiale dans le Purgatoire des pays mineurs (isolé, sans voix ni poids dans le forum d'après-guerre, avec un développement économique pauvre et un commerce intérieur et extérieur peu actif) ; elle fut sauvée de l'ostracisme par la politique de la main tendue que déploya l'Administration Eisenhower vers la Péninsule ibérique dès son accession au pouvoir [16]. La signature des Accords exécutifs entre Madrid et Washington, le 26 septembre 1953, permit l'entrée, lente et irrégulière, de l'Espagne dans le nouvel ordre international. L'admission à l'ONU en avril 1955 couronna, en conséquence, un processus d'insertion dans la société internationale, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il avait été atypique.

            À partir des années Cinquante, la trajectoire espagnole sur la scène européenne est caractérisée par la croissante affirmation de sa condition de Moyenne Puissance, dans un univers de Super puissances, capables de polariser autour d'elles les 150 acteurs – moyens et mineurs, – constituant la famille internationale de la seconde moitié du XXe siècle.

 

*

 

            Hypothèses à défendre ? Pas exactement. Conclusions à établir ? Peut-être est-ce trop dire. Parlons, plutôt, de réflexion première autour du cas espagnol et de sa spécificité, dans le cadre de la problématique proposée pour cette Table ronde. La trajectoire espagnole durant la première moitié du XXe siècle fait penser, et pour cause, à une Grande Puissance en perte de vitesse progressive jusqu'au point d'être considérée comme une Petite Puissance par ses partenaires européens. Cependant, l'Espagne était héritière d'un passé historique splendide, situé au point de convergence maritime atlantico-méditerranéen, et avec des visées plus rhétoriques qu'effectives envers l'Amérique latine et le monde arabe. En conséquence, les différents régimes politiques espagnols, chargés de gouverner le pays en septembre 1923, avril 1931 et avril 1939, ne se sont pas résignés à la perte de poids éprouvée par la nation dans le concert international depuis 1898. Le général Franco, en particulier, fit un effort, – en se prévalant de l'état de guerre de 1939 à 1945 – pour essayer de se trouver un coin ensoleillé dans la Neue Ordnung proclamée par Hitler et ses alliés tous azimuts.

            Cette orientation, finalement, n'a pas été payante. L'Espagne est restée durant la décennie immédiate de l'après-guerre dans un isolement polyvalent, que n'a fait qu'accentuer le réflexe nationaliste de la population péninsulaire et qui a retardé le démarrage économique du pays par rapport, toujours, à ses partenaires en Méditerranée.

            Les nécessités du système bipolaire, régi par les Super puissances depuis 1945, ont facilité, néanmoins, l'insertion espagnole sur la scène internationale à partir de 1953. Franco a mis en vente l'idéologie anticommuniste en vogue à l'époque et la valeur logistique de quelques bases aériennes et navales. L'Administration Eisenhower a acheté l'une et l'autre, et ce sont elles qui ont permis à l'Espagne de rentrer, avec des limites, dans les affaires internationales.

            Ne peut-on affirmer qu'à partir de ce moment, l'Espagne a réussi à devenir Moyenne Puissance dans le jeu mondial de la moitié du XXe siècle, et à se situer au-dessus de tout soupçon ?

 

DÉBATS SUR L'ESPAGNE

 

            Robert Bassac : Notre recherche d'une définition de la moyenne puissance devrait progresser avec ces deux communications. M. Delaunay parle de l'Espagne comme d'une petite puissance qui, par sa neutralité pendant la Grande Guerre, n'a pas su profiter de la situation pour devenir moyenne puissance et le professeur Moralès en parle comme d'une grande puissance en déclin, lors de sa neutralité pendant la Deuxième Guerre mondiale, et qui, par son ouverture internationale, devient après 1953 une moyenne puissance.

 

            Yves Salkin évoque son expérience des années 1970. À Mexico on trouvait un chargé d'affaires de la République espagnole, à La Havane castriste, un ambassadeur de l'Espagne franquiste. L'hispano-américanisme éclaire certainement cette curieuse situation comme il explique la vaste célébration du Jour de la race, commémorant l'arrivée de Christophe Colomb aux Bahamas en octobre 1492, et l'automatique escale à Madrid de toute personnalité politique importante d'Amérique latine se rendant en Europe. Ce lien hispano-américain si fort a-t-il gardé ce caractère pendant les années de repli et d'isolement de l'Espagne ?

 

            Victor Moralès-Lezcano : Dans Jour de la race, le mot race désigne ici la communauté née de l'expansion espagnole et du mélange avec l'indianité ; il a un sens spirituel, il relève plutôt de la pensée politique conservatrice nationaliste et évoque une position sur la défensive. Ce lien de l'hispano-américanisme s'est maintenu effectivement pendant les années d'isolement, en particulier avec le Mexique, la Colombie, le Venezuela, l'Argentine surtout, qui a permis de surmonter la pénurie alimentaire de l'Espagne, quand sa frontière des Pyrénées était fermée et le commerce avec le Royaume-Uni, très réduit.

 

            Marc Michel : 1°) La perception du déclin espagnol n'a-t-elle pas été exagérée par référence à la grandeur passée de l'Espagne ? 2°) Dans le passage au rang de moyenne puissance, manqué entre 1914 et 1919, réussi après 1950, où se situe le seuil ? 3°) L'imaginaire de la puissance espagnole a hypertrophié avant 1950 l'importance du Maroc et de l'hispano-américanisme, de là un décalage entre le discours et la réalité. Concrètement, l'Espagne n'a-t-elle pas eu la possibilité de jouer un rôle lors de la décolonisation en Afrique ? L'ouverture tiers-mondiste de Madrid n'a guère eu d'écho chez les Africains, alors qu'inversement les puissances coloniales ont tenu compte du rôle potentiel de l'Espagne. 4°) Enfin, le transfert sur l'Amérique du Sud du rêve impérial ne se heurte-t-il pas aux États-Unis ?

 

            Jean-Marc Delaunay : L'Espagne a su mettre en valeur les vestiges de son passé glorieux et profiter de son ancien rang de grande puissance, au moins dans le protocole d'accréditation des ambassadeurs comme dans la position conservée par le poste de Madrid dans la carrière diplomatique européenne.

            Le déclin espagnol, marqué par la défaite de 1898, se poursuit jusque vers 1910. On peut le relativiser, par exemple, par la nécessité de la prise en compte de l'Espagne dans la question marocaine et par la tentative de régénération, exprimée par un courant littéraire et par l'adoption d'un programme naval. L'Espagne doit maintenir une présence maritime, à cause de ses colonies, même si l'axe colonial qui était, avant 1898, orienté suivant la longitude, l'est ensuite suivant la latitude, ce que j'appellerai un changement orthonomique …Enfin, on peut tenir pour un facteur de redressement l'acceptation de tolérances intérieures, telle la reconnaissance du Catalanisme en 1911.

 

            Victor Moralès-Lezcano : À la troisième question de Marc Michel la réponse est affirmative. Il y a un décalage certain entre le discours d'ouverture au Tiers-monde et la pratique coloniale, mais il est variable selon les époques. En 1940, le colonel Beigbeder cherche à obtenir une modification des frontières du protectorat sur le Maroc aux dépens du Maroc français, sans toutefois tomber dans le piège de l'annexionnisme mais en profitant de la prépondérance politique italo-allemande. Mais en 1953 Madrid laisse entendre sa désapprobation de la déposition par la France du sultan Mohamed V. Quant aux rapports avec les États-Unis en Amérique latine, si les phalangistes ont tenté jusqu'en 1943 de développer une propagande en Amérique du Sud, ils ont aussi suscité une contre-attaque des États-Unis. D'une certaine manière ce rapport montre qu'il fallait quand même compter avec l'Espagne fût-ce comme relais, comme intermédiaire, et cette situation s'est poursuivie jusqu’à aujourd’hui.

 

            Jacques Thobie plaidera de nouveau pour une analyse de la puissance installée. Nous savons bien que la puissance économique et financière n'est pas tout mais que, sans elle, rien n'est possible. La problématique exige d'arriver à établir des indices qui, même d'une validité relative, donneront une échelle de puissance y compris la non puissance de l'empire ottoman.

 

            (À Victor Moralès-Lezcano) : En quoi l'Espagne de l'après-guerre 1945-1953 serait-elle atypique ? En 1945 le franquisme paraît un anachronisme aux vainqueurs du nazisme et du fascisme et l'isolement de l'Espagne n'a véritablement rien d'atypique ; c'est la guerre froide qui lui redonne des vertus géopolitiques que saisissent alors les États-Unis.

 

            R. Fuentes s'étonne aussi du terme atypique. La deuxième république espagnole n'est qu'une petite puissance. L'Espagne de Franco pendant la Deuxième Guerre mondiale cherche à devenir une moyenne puissance dans le cadre d'un remaniement des relations internationales en Europe, mais après 1945 l'Espagne n'est plus ni l'une ni l'autre ; c'est une puissance neutralisée qui paye ainsi son régime intérieur et qui est sans aspiration jusqu'aux accords de 1953 avec les États-Unis d'Amérique. Cet état se prolonge ensuite et expliquerait, en réponse à la question de Marc Michel, que les Africains aient eu recours au Portugal ou à la Belgique et non à l'Espagne, parce que sa puissance n'avait pas de réalité internationale.

 

            Franz Knipping : Le développement de la neutralité jusqu'au neutralisme, à en juger par la communication de Dimitri Kitsikis, serait un signe d'accession de la petite puissance à la moyenne puissance. L'Espagne confirme-t-elle ce point de vue ?

 

            Victor Moralès-Lezcano : Le neutralisme actif et réfléchi, capable de maintenir une neutralité entre les grands, serait pour une puissance le signe qu'elle est plus qu'une petite puissance.

 

            Jean-Marc Delaunay : À dire vrai, une petite puissance n'aspire pas à devenir une moyenne puissance, mais immédiatement une grande puissance. L'ambition est le négatif de l'évolution précédemment rappelée par Guy Pervillé citant Jules Ferry et montrant que de la grande puissance à la petite puissance on passe sans relais. Reste à savoir si l'Espagne fut dans ce cas. Quant à la neutralité espagnole dans les deux guerres, elle fut plus subie que choisie, mais suscita entre 1914 et 1918 un nationalisme industriel minier et même financier (ce dernier tout à fait illusoire comme l'a montré le travail d'Albert Broder). C'était un embryon d'évolution vers le neutralisme au sens moderne et d'accession vers la moyenne puissance.

 

            Victor Moralès-Lezcano : L'expression atypique qualifie non les relations internationales de l'Espagne mais le processus de sa réinsertion internationale après 1945.

 

            Jean-Marc Delaunay : L'originalité de cette réinsertion vient de ce qu'isolée l'Espagne, tout comme le Portugal, est hors de la communauté internationale et n'y rentre pas dans un cadre multilatéral comme le Portugal lors de la création de l'OTAN mais suit un parcours bilatéral.

 

 



[1] UNED, Madrid.

[2] Voir J.-B. Duroselle, « Qu'est-ce qu'une grande puissance ? », Relations internationales n° 17, printemps 1979, p. 3-11.

[3] Voir J.-C. Allain, « La Moyenne Puissance, une réalité fuyante de la vie internationale ». Enjeux et puissances. Pour une histoire des relations internationales au XXe siècle. Mélanges en l'honneur de J.-B. Duroselle, Paris, Publications de la Sorbonne 1986, Série internationale 29, pp. 11-27.

[4] Voir plusieurs articles de J.-M. Jover, en particulier, « La perception espanola de los conflictos europeos : notas historicas para su entendimiento », Revista de Occidente, n° 57, febrero 1986, p. 5-42.

[5] Cf. V. Morales-Lezcano, Espana y el norte de Africa. El protectorado espanol en Marruecos : 1912-1956. Madrid, UNED, Aula Avierta, 2 ed. 1986.

[6] Cf. F. Leon y Castillo, Mis tiempos, Ed. del Excmo Cabildo Insular de Gran Canaria, 1978, V. III, p. 298-299.

[7] À droite ou à gauche, à tort ou à raison, on trouve souvent dans la pensée espagnole depuis la fin du siècle, l'idéologie du monde ibérique présentée comme culturapuente. Nous sommes en voie de terminer un bref aperçu sur le thème : El dilema de la orientacion de la Espana contemporanea.

[8] C'est-à-dire les germes de la politica de substitucion. Cf. F. Moran Lopez, Una politica exterior para Espana, Barcelona, Planeta, 1981.

[9] Cf. W.-E. Rappard, Small States in the League of Nations, Problem of Peace, Pacifism is not enough, Genève, IUHEI, Londres, 1939, p. 14-53 et Th. Masaryk, The Problem of Small Nations in the European Crisis (1915), Londres, The Athlone Press, 1986, p. 17.

[10] Cf. S. de Madariaga, Memorias (1921-1936). Amanecer sin mediodia, Madrid, Espasa Calpe, 1974, p. 606-615.

[11] Cf. R. Espinas et alii, El impacto de la II Guerra Mundial en Europa y en Espana, Asamblea de Madrid, 1986, passim.

[12] Cf. Serrano Suner, Entre Hendaya y Gibraltar, Madrid, 1947, p. 142-143.

[13] Cf. l'étude classique : A. Baker Fox, The Power of Small States : Diplomacy in World War II, Columbia University, 1959 et V. Morales-Lezcano, Las causas de la no-belligerencia, reconsideradas, Revista de Estudios Internacionales, juillet-septembre 1984, p. 609-629.

[14] Cf. A.-J. Lleonart y Anselem (éd.), Espana y ONU Documentacion basica-sistematizada y anotada, Madrid, CSIC, 1982, vol. 1, p. 386-389.

[15] Cf. A. Martin-Artajo, « Las constantes de nuestra politica exterior », Arbor, juillet-août 1958, p. 336-346 et aussi Angel Marvaud, « Les grandes directives de la diplomatie franquiste », Le Monde, 26-28 février 1952.

[16] Cf. Les études d'Angel Vinas, en particulier, Los pactos secretos de Franco con Estados Unidos. Bases, ayuda economica, recortes de soberania, Barcelona, Grijalbo, 1981 et la dernière monographie de A. Marquina Barrio sur la politique de défense poursuivie en Espagne depuis 1945.

 

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