L'arme nucléaire et le vecteur piloté Mirage IV

L'oeuvre de la IVe République 

Claude Carlier

 

L’année 1996 est marquée, en France, par une succession de décisions politiques et militaires qui tourne la page d’un demi-siècle d’histoire de l’arme nucléaire et de deux de ses vecteurs :

- le 29 janvier, le président de la République, Jacques Chirac, annonce l’arrêt définitif des essais nucléaires français ;

- le 22 février, il annonce une réforme du Service national et la restructuration de l’industrie de défense ;

- le 21 juin est publié le décret sur les conditions d’emploi des forces stratégiques ;

- le 31 juillet voit la fin de la mission de dissuasion nucléaire assumée depuis 1964 par les avions Mirage IV des Forces aériennes stratégiques (FAS)  ;

- le 16 septembre, le 1er Groupement de missiles stratégiques (1er GMS), installé au plateau d’Albion, met fin à l’alerte permanente assurée depuis 1971.

Entre les premières décisions concernant l’armement nucléaire français et les nouvelles orientations de la politique de la France, un demi-siècle s’est écoulé. Deux Républiques, la IVe et la Ve sont concernées, même si l’opinion publique ne retient que l’œuvre de la dernière et, plus particulièrement, la période où le général de Gaulle est revenu à la tête de l’Etat (1958-1969). L’œuvre de la IVe République est oubliée, voire occultée. Pourtant c’est elle qui a doté la France des structures indispensables à la réalisation de l’arme nucléaire et de son vecteur. 

 

Le virage vers les armes nucléaires et leurs vecteurs

 

            A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France réalise qu’elle n’est plus une grande puissance. Pour jouer le rôle qu’elle estime devoir être le sien entre les deux Grands, américain et soviétique, elle essaie de s’appuyer sur les technologies nouvelles dont l’atome et l’aéronautique.

            Dès le 11 juillet 1944, à Ottawa, le général de Gaulle avait été informé, par les chercheurs français réfugiés au Canada, des potentialités de la bombe atomique. En 1945, l’utilisation contre le Japon de la nouvelle arme donne au tandem avion-bombe atomique une place de premier plan dans les stratégies de défense.

            A cette époque, seuls les Etats-Unis possèdent l’arme nucléaire. Pour la transporter, ils créent, en 1946, une unité nouvelle, le Strategic Air Command (SAC).

            Devenu chef du Gouvernement provisoire, le général de Gaulle prend des mesures importantes dans les domaines aéronautique et nucléaire [1] :

            - 29 mai 1945, création de la Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation (SNECMA) dont un des principaux objectifs est la fabrication de moteurs à réaction ;

            - 18 octobre 1945, création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) pour des applications nucléaires civiles et militaires.

            Après la démission du général de Gaulle, le gouvernement français poursuit la même politique :

            - 3 mai 1946, création de l’Office national d’études et de recherches aéronautiques (ONERA) ;

            - 17 mai 1946, création du Laboratoire de recherche balistique et aérodynamique (LRBA).

            De leur côté, les industriels aéronautiques, publics et privés, sont invités à redonner à la France « le rang qui est le sien ».

            L'utilisation d'une arme nouvelle sur Hiroshima et Nagasaki fait entrer le monde dans l'âge de l'atome avec toutes les implications sous-jacentes. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance des Etats-Unis repose sur le monopole de l'arme nucléaire, monopole qu'ils entendent bien conserver malgré les souhaits de leurs alliés. C'est ainsi que les demandes françaises concernant certains secrets atomiques se heurtent à une fin de non-recevoir malgré la participation de savants français aux recherches nucléaires, notamment au Canada.

            Le général de Gaulle, informé par les scientifiques français, le 11 juillet 1944 à Ottawa, de l'avancement des travaux sur l'arme atomique, suit leur évolution. Le 18 octobre 1945, il signe l'ordonnance créant le Commissariat à l'énergie atomique :

            « Le Commissariat à l'énergie atomique poursuit les recherches scientifiques et techniques en vue de l'utilisation de l'énergie atomique dans les divers domaines de la science, de l'industrie et de la défense nationale. »

            L’exposé des motifs de l’ordonnance affirme la volonté de la France de participer à la maîtrise de cette nouvelle source d’énergie :

            « De pressantes nécessités d'ordre national et international obligent à prendre les mesures nécessaires pour que la France puisse tenir sa place dans le domaine des recherches concernant l'énergie atomique. »

            Pour mener à bien cette tâche, elle compte sur l'aide de son allié américain. Mais, le 14 novembre 1945, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada décident de maintenir la politique du secret poursuivie pendant la guerre en conservant, à leur seul usage, l'Agence d'approvisionnement créée pour acheter toute la production d'uranium du monde occidental. Si ces mesures sont dirigées contre l'URSS, elles n'en concernent pas moins la France qui a deux ambitions :

- maîtriser l'atome civil afin de combler le déficit énergétique face à l'Allemagne et à la Grande-Bretagne (atome électrique) ;

- maîtriser l'atome militaire pour reconstruire sa puissance et ne plus craindre une menace à l'Est, menace accentuée par la persistance de la « guerre froide ».

            Ces objectifs correspondent aussi à la volonté de créer des industries de pointe susceptibles de développer le potentiel économique et une politique d'indépendance nationale d'où ne sont pas exclues des questions de prestige. Ainsi, pour Raymond Aron :

« L'Etat même tard venu, qui compte au nombre des quatre ou cinq détenteurs de l'arme dite décisive - encore qu'elle n'ait jamais été militairement employée depuis 1945 -, apparaît en dépit, ou peut-être au travers, des invectives dont il est l'objet, comme un Grand de ce monde [2]. »

            La première tâche : trouver de l'uranium. La prospection porte ses fruits, à la fin de 1948, avec la découverte, dans le Limousin, d'un important gisement. Le 15 décembre 1948, le Commissariat à l'énergie atomique fait fonctionner la première pile atomique française baptisée ZOE dans laquelle, un an plus tard, sont isolés quelques milligrammes de plutonium. Le 1er janvier 1952, le chef d'état-major de l'armée de Terre, le général Clément Blanc, crée un Commandement des armes spéciales qu'il confie au colonel Charles Ailleret, ardent défenseur des armes nouvelles :

            « L'efficacité énorme de la bombe atomique sur le personnel non protégé permettrait en effet de contrebattre et de détruire les rassemblements de forces à découvert qu'impliquaient dans le dernier état des armements classiques les opérations de rupture des fronts défensifs et les opérations de débarquement amphibies ou aéroportées [3]. »

            Le 29 juin 1952, le gouvernement Pinay dépose un projet de loi de programme pour la réalisation d'un plan quinquennal de développement de l'énergie atomique. Ce plan, d'un montant de 40 milliards de francs, prévoit la construction de deux piles atomiques de puissance à uranium naturel-graphite-gaz et d'une usine d'extraction de plutonium permettant une production significative (environ 50 kilogrammes par an). Le texte est adopté par 518 voix contre 100 après le rejet d'un amendement, déposé par le parti communiste, visant à empêcher la France de fabriquer des armes atomiques. Si la loi est adoptée, beaucoup s'interrogent sur les capacités françaises de produire de telles armes. L'important effort américain entrepris pour la réalisation de la bombe dans le cadre du Manhattan District Project pendant la Deuxième Guerre mondiale incite à la prudence. Un espoir apparaît, le 3 octobre 1952, quand la Grande-Bretagne fait exploser sa première bombe atomique. « Si la Grande-Bretagne en est capable, pourquoi pas la France ? » répliquent les partisans de cette arme.

            Parallèlement, les discussions concernant la création d'une Communauté européenne de défense (CED) posent la question de la liberté d'action française. En effet, les négociateurs français, sans prévenir le CEA, acceptent, au nom de l'égalité des droits, que la production de plutonium soit limitée à 500 grammes par an, limite imposée à la République fédérale d'Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale. Le traité de la CED est signé le 27 mai 1952. Sa ratification par la France signifierait qu’elle renonce à entreprendre un programme militaire sans l'accord de ses partenaires. Le Parlement, les milieux militaires, l'opinion publique réalisent que la création d'une armée européenne signifierait l'intégration de l'armée française dans un ensemble multinational. L'armée est contre, le général de Gaulle fait connaître son opposition, l'opinion publique se divise. De leur côté, les gouvernements successifs tentent de faire modifier les clauses atomiques. Les différentes demandes françaises, regroupées dans un protocole d'application, sont présentées par le gouvernement Mendès France à la conférence de Bruxelles du 24 août 1954, mais sont rejetées par les cinq autres membres. Le 30 août, l'autorisation de ratification du traité de la CED est refusée par l'Assemblée nationale. A cause de la crise européenne qui s'ensuit et des pressions américaines, la France accepte, le 23 octobre, lors de la conférence de Paris, la fin du régime d'occupation de l'Allemagne fédérale, son adhésion à l'Union de l'Europe Occidentale (UEO) puis à l'Alliance Atlantique. Plutôt que de perdre le contrôle de son armée et la possibilité de fabriquer des armes nucléaires, la France a finalement accepté la création d'une armée allemande, intégrée dans l'OTAN.

            C’est surtout à partir de 1954 que se dégagent les premières options officielles en matière d’armement atomique. Le 17 mars, le ministre de la Défense nationale, René Pleven, en présentant le budget de son ministère, révèle l’existence de certains travaux militaires.

            Le 26 octobre, le président du Conseil, Pierre Mendès France, signe un décret instituant une Commission supérieure des applications militaires de l'énergie atomique et, le 4 novembre, un arrêté créant au sein de celui-ci un Comité des explosifs nucléaires. Ce dernier est présidé par le général Jean Crépin. Son secrétaire et rapporteur est le professeur Yves Rocard. Le 26 décembre, lors d'une réunion avec les ministres et personnalités concernés par l'atome militaire, Pierre Mendès France décide de faire préparer, pour le soumettre au Conseil des ministres, un projet de fabrication de la bombe atomique et d'un sous-marin à propulsion nucléaire. La chute de son gouvernement, le 6 février 1955, en empêche la discussion. En mai, son successeur, Edgar Faure fait porter à cent milliards les crédits du premier plan quinquennal nucléaire et autorise discrètement les premières études militaires. Le 20 mai, un protocole secret est signé entre le CEA, le ministère des Finances et celui des Armées pour la mise au point d'armes nucléaires, en particulier grâce à la construction d'un troisième réacteur plutonigène à Marcoule. Deux mois plus tard, le gouvernement décide la construction d'un sous-marin à propulsion nucléaire (Q-244) autour d'un réacteur à uranium naturel dont la réalisation s'avère un échec.

            Alors que se mettent en place les structures militaires de l’énergie atomique, la société Générale Aéronautique Marcel Dassault  (GAMD) fait voler, le 25 juin 1955, le prototype d’un avion d’interception à aile delta, le Mirage I. Dans ses cartons le constructeur a des versions de plus grande taille, Mirage III monoréacteur et Mirage IV biréacteur.

            Le 3 juin 1955, le CEA signe un protocole d'accord avec le Service des poudres. Il aboutit à la création du Centre d'études de Vaujours chargé de mener les travaux sur les explosifs nécessaires à la réalisation de charges nucléaires. Le 8 juillet, le CEA fait secrètement l'acquisition d'un domaine à Bruyères-le-Chatel afin d'y construire un Centre d'études destiné à conduire les études de physique, de métallurgie et de chimie des matières nucléaires en vue de la préparation d'engins expérimentaux. De leur côté, les Armées créent en février 1956, au sein du Commandement des armes spéciales, un Groupe d'étude des expérimentations spéciales chargé de trouver un champ de tir. L'intérêt de certains militaires pour l'arme atomique est rappelé dans un article de la revue Défense nationale par le général Paul Gérardot, ancien chef d'état-major de l'armée de l'Air ; il y compare les possibilités des moyens conventionnels et nucléaires :

            « A l'heure présente, devant l'inefficacité de la défense le seul " deterrent " à la guerre - à cette guerre qu'il nous faut éviter dans toute la mesure possible - c'est la possession d'armements atomiques que nous devrions pouvoir le plus tôt possible lancer par engins. Pour nous ce devrait être en particulier des engins (à étudier le plus rapidement possible) ayant une portée d'au moins 2 500 kilomètres [4]. »

            Le contexte international et la crise financière ne favorisent pas une telle évolution. Les gouvernements français ont subi la Guerre froide, la crise de la CED, les guerres d'Indochine puis d'Algérie, la préparation du traité d'Euratom. Ce dernier vise, sous les pressions américaines, à limiter la libre disposition des matières nucléaires, donc à interdire la réalisation d'armements nucléaires nationaux. Finalement, c'est une crise internationale, l'affaire de Suez, qui, en 1956, accélère l'évolution de la France vers des moyens nucléaires indépendants.

            Quand l’Egypte nationalise la Compagnie internationale du canal de Suez, la Grande-Bretagne et la France, aidées par l'Etat d'Israël, décident de réagir et interviennent militairement le 31 octobre 1956. Les Américains condamnent cette attitude tandis que les Soviétiques, le 5 novembre, demandent aux trois pays quel serait leur comportement s'ils étaient « l'objet d'une agression de la part d'autres Etats, disposant des terribles moyens de destruction modernes ». Cette menace à peine voilée, ajoutée aux pressions américaines, entraîne le retrait des troupes débarquées en Egypte. La France et la Grande-Bretagne prennent alors conscience qu’elles ne sont plus maîtresses de l’enjeu colonial ni mondial.

            La Grande-Bretagne réalise qu'il lui est désormais impossible d'être en désaccord majeur avec Washington et aligne désormais sa politique extérieure sur celle des Etats-Unis. A Paris, les conclusions sont très différentes : sans la possession d'une arme atomique indépendante, il n'est pas question d'espérer jouer un rôle important sur l'échiquier international. De plus, la France constate que la seule allusion à des représailles atomiques peut déclencher, de façon efficace, le processus de la dissuasion. Elle estime que, si elle veut avoir une politique indépendante, il lui faut, comme les deux Grands, posséder l'arme nucléaire et ses vecteurs. Le gouvernement français étudie alors la mise en place d’une « Force stratégique d’intervention » dotée d’armes atomiques, d’abord de type bombe A, puis H. Le vecteur souhaité est l’engin balistique mais, en 1956, le manque d’expérience de la France ne lui permet pas de s’engager immédiatement dans cette voie. Elle s’oriente donc, avec réalisme, vers le vecteur piloté.

            Le 30 novembre 1956, soit moins d'un mois après le cessez-le-feu en Egypte, le ministre des Armées, Maurice Bourgès-Maunoury, et le secrétaire d'Etat aux questions atomiques, Georges Guille, signent un protocole d'accord qui définit un programme de travaux sur cinq ans et répartit la responsabilité des études et des essais entre le ministère des Armées et le Commissariat à l'énergie atomique.

            Le 5 décembre, un décret secret porte création au CEA d'un Comité des applications militaires de l'énergie atomique (CAMEA) présidé par le général Ely, chef d'état-major de la Défense nationale, comprenant les représentants du CEA et les chefs d'état-major des trois armées. Le 19 décembre, le président du Conseil demande l'établissement d'une fiche programme concernant un bombardier stratégique porteur d'une charge nucléaire. Le 18 mars 1957, sur proposition du CAMEA, le général Ailleret est chargé de superviser l’ensemble des essais nucléaires par l’intermédiaire d’un groupe mixte CEA-Armées. Le 1er octobre, les premiers éléments d'un bataillon du Génie sont à pied d'œuvre à Reggane, au Sahara, et commencent les travaux d'aménagement d'un Centre d'essais. Les problèmes atomiques prennent alors un aspect politique officiel.

            A l’Assemblée nationale, les rapporteurs de la Commission de la Défense nationale commencent à parler ouvertement d'armement nucléaire :

            « Le problème crucial et de plus longue haleine est assurément la réalisation de la force nucléaire de représailles. D'où la recommandation capitale de votre commission : primauté absolue à la fabrication de l'explosif nucléaire et de l'avion porteur stratégique [...] La création d'une force nucléaire et thermonucléaire nationale fût-ce au prix des plus lourds sacrifices est désormais la loi fondamentale de notre effort militaire [5]. »

            Cette confiance dans les engins est à tempérer par les résultats obtenus. La France n'a aucune expérience des missiles balistiques et, ainsi que le souligne, un an plus tard, le général Ely :

            « Il existe encore de graves inconnues techniques. Par exemple on ne sait pas encore nettement quand l'engin fera la relève de l'avion et dans quelle limite il la fera [6]. »

            Cette volonté de changement vers des moyens nucléaires est confirmée, en 1958, par les déclarations du maréchal Alphonse Juin :

            « C'est cet outil, lequel utilise encore l'avion comme véhicule en attendant l'emploi généralisé de la fusée nucléaire téléguidée qui, incontestablement, devient l'arme de la décision et non plus les forces classiques qui, tout en jouant un rôle essentiel pour la préservation des territoires nationaux, ne seront plus à l'égard de l'exploitation que des auxiliaires [7]. »

            Le maréchal déplore l'insuffisance de la France dans le domaine des moyens modernes de dissuasion, moyens dont dispose la Grande-Bretagne depuis 1952 :

            « Mais il lui manque toujours [à la France] sa part de force de frappe, celle du javelot et on se sentirait évidemment plus à l'aise dans l'incertitude où nous sommes de l'emploi de l'arme atomique - en cas d'agression franche - si l'on pouvait l'obtenir en toute priorité des Etats-Unis ou se la créer nous-mêmes [8]. »

            Ne s'étant pas orientée immédiatement vers les engins, la France évite de tomber dans le piège d'un choix irréversible qui risque de compromettre l'équipement de ses forces armées. En effet, elle ne possède pas une infrastructure industrielle suffisante pour réaliser les matériels nécessaires. Cette nouvelle orientation de la défense nécessite des transformations fondamentales dont l'ampleur est bien perçue par le général Ely :

            « Mais pour réaliser celles-ci et singulièrement à travers la situation de crise que nous vivons actuellement, il faut, n'en doutons pas un instant, un énorme effort de volonté et de ténacité, un esprit de sacrifice lucide et courageux [9]. »

 

De l’intercepteur Mirage IV au bombardier Mirage IV

 

            Depuis le début de 1956, le Bureau des programmes militaires de l’armée de l’Air, le Service technique de l’aéronautique et le bureau d’études de la Générale Aéronautique Marcel Dassault (GAMD) travaillent à la définition d’un futur avion de chasse dérivé du Mirage III, le biréacteur Mirage IV. Les services officiels de l’aéronautique demandent également un projet à la Société nationale de constructions aéronautiques du Sud-Ouest (SNCASO) qui propose un dérivé de son biréacteur Vautour, le Super-Vautour.

            Au mois de mars, l’état-major de l’armée de l’Air demande un avion plus gros, permettant de transporter une plus grande quantité de pétrole donc ayant une plus grande autonomie. En juillet, il demande des performances accrues.

            Le 15 novembre, alors que la crise de Suez vient de se terminer, la société Dassault apprend que son projet d’intercepteur biréacteur Mirage IV doit évoluer vers un avion de bombardement.

            Le 17 novembre, alors que le Mirage III effectue son premier vol, la fiche programme d'un bombardier biplace est communiquée à Dassault. Elle fixe une vitesse supérieure à Mach 1,8 à 18 000 m d'altitude. Le rayon d'action, sans ravitaillement en vol, doit être de 1 500 km dont la moitié à une vitesse proche de Mach 2. La charge militaire (une tonne) devra pouvoir être larguée, en palier, à plus de 18 000 m et à la vitesse maximum.

            Le secrétariat d'Etat aux Forces armées Air confirme, le 28 novembre 1956, la décision de « passer commande d’un avion biplace, Mirage IV, devant être équipé de deux réacteurs Snecma Atar 9 » et précise :

            « Désirant que les nombreux problèmes, que poseront les vols nettement supersoniques de ce prototype (vitesse supérieure à Mach 2), soient abordés le plus tôt possible, je vous demande d’en entreprendre l’étude, sans attendre d’autres précisions sur l’armement [10]. »

            Le marché de fabrication du Mirage IV 01 est notifié le 28 avril 1957 ; il s’agit de réaliser un avion prototype avec fournitures et accessoires.

            Les caractéristiques du bombardier, définies conjointement par les services officiels et Dassault, sont approuvées le 20 mars 1957. L’allure générale du Mirage IV 01 est très voisine de celle du Mirage III A mais à échelle deux pour sa surface, sa motorisation et son poids à vide. Par contre, il emporte trois fois plus de pétrole interne. C’est un biplace, les études des systèmes de navigation et de bombardement, poursuivies parallèlement, ont démontré que la présence d'un navigateur est indispensable. 

 

De la IVe à la Ve République

 

            C'est ainsi que, dans la préparation du budget 1957, apparaissent 53 milliards de francs pour les études et prototypes dont 37 pour l'avion porteur, seule solution à court terme. La fabrication de l'arme nucléaire étant liée à celle de son vecteur, le gouvernement Guy Mollet s'engage résolument dans cette voie. Le 6 décembre 1956, le ministre de la Défense nationale, Maurice Bourgès-Maunoury, déclare à l'Assemblée nationale :

            « La capacité de riposte est liée aussi à la possession de bombardiers ou d'engins à longue portée. Les trois armées ont reçu des instructions formelles et les crédits nécessaires pour réaliser au plus tôt, en prototypes et en séries, les bombardiers et les engins de toutes sortes susceptibles de nous donner un potentiel suffisant d'engins porteurs [11]. »

            Le processus est maintenant engagé. Le 23 juillet 1957, un deuxième plan quinquennal nucléaire est adopté prévoyant 500 milliards de francs dont 25 pour les études de la future usine de séparation isotopique devant produire l'uranium 235. Le budget 1957 réserve également 37 milliards de francs pour l’étude d’un avion porteur de l’arme atomique.

            Le 26 novembre 1957, un accord secret est conclu entre la France, l’Italie et la République fédérale d’Allemagne pour une coopération en matière d’armement et d’applications militaires de l’énergie atomique. On envisage la fabrication, en commun, d’un missile sol-sol balistique stratégique d’environ 2 500 km de portée.

            L’évolution progressive de l’avion piloté aux missiles est confirmée par Louis Christiaens, secrétaire d’Etat aux Forces armées Air :

            « C’est ainsi que l’existence dans certaines armées étrangères, d’un engin intercontinental implique la nécessité de constituer en priorité une force de frappe à caractère offensif susceptible de transporter les moyens de riposte les plus modernes. Pour l’exécution de cette mission nous comptons sur le Mirage IV qui, actuellement, est le seul avion de bombardement susceptible d’être valable pour la période de 1962 à 1965. Dans une deuxième étape, nous allons étudier un engin sol-sol stratégique qui pourra prendre la succession des bombardiers classiques. Les études et travaux indispensables à sa construction seront longs, difficiles, et entraîneront dans les années futures des dépenses très importantes [12]. »

            Ces décisions interviennent alors que l'armée est engagée en Algérie. Dans les milieux militaires, les opposants à l'armement nucléaire s'expriment de plus en plus fort. Ils craignent que le coût de la mise au point de l'arme nouvelle implique une réduction de l'effort de pacification de l'Algérie et de l'armement conventionnel.

            Néanmoins, alors que la Quatrième République connaît d’importantes difficultés financières, aggravées par l’instabilité politique, le 11 avril 1958, en pleine crise algérienne, le président du Conseil, Félix Gaillard, décide de faire prendre les mesures nécessaires à la réalisation d’explosions atomiques expérimentales pour le premier trimestre de 1960 et approuve le choix de Pierrelatte (Drôme) comme site de l’usine de séparation isotopique. Cette usine, aboutissement du programme militaire, marque la volonté de posséder des armements au plus haut niveau technologique, celui de la bombe H thermonucléaire. Les décisions quasi irréversibles de posséder l'arme nucléaire sont ainsi prises après avoir prévu la mise en place de l'infrastructure industrielle nécessaire.

            En mai 1958, la Quatrième République s'effondre. Le 1er juin, le général de Gaulle est nommé président du Conseil. Le 12 juillet, il fait le point sur l'avancement des études avec le général Albert Buchalet, directeur du Département des techniques nouvelles au CEA. Le 22, il entérine les décisions de ses prédécesseurs concernant la préparation d'une explosion atomique expérimentale et fait accélérer les travaux de mise au point du prototype de l’avion Mirage IV. Parallèlement, il met un terme à la coopération engagée en 1957 avec la RFA et l’Italie et demande une nouvelle répartition des responsabilités de la France au sein de l’Alliance Atlantique.

            Le 17 mars 1959, une directive aux Armées indique que la priorité absolue sera consacrée à la réalisation de la « force de frappe », au démarrage en série des avions Mirage IV ainsi qu’aux études de l'engin balistique comme vecteur ultérieur.

            La position de la France est précisée lors de l’allocution du général de Gaulle, à l’Ecole militaire, le 3 novembre 1959 :

            « Il faut que la défense de la France soit française [...] Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort [...] La conséquence, c’est qu’il faut, évidemment, que nous sachions nous pourvoir, au cours des prochaines années, d’une force capable d’agir pour notre propre compte, de ce qu’il est convenu d’appeler une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n’importe où. Il va de soi qu’à la base de cette force sera un armement atomique [...] qui doit nous appartenir [...] Dans ce domaine de la défense, ce sera notre grande œuvre pendant les années qui viennent. »

            Le 17 juin 1959, le Mirage IV effectue son premier vol ; le 13 février 1960, le premier tir nucléaire français est réussi. L'œuvre entamée par la IVe République, amplifiée par la Cinquième porte ses fruits : la France entre dans le Club atomique. 

 

Du Mirage IV B au Mirage IV A

 

            Pendant la construction du prototype expérimental Mirage IV 01, l’état-major de l’armée de l’Air élabore une fiche-programme opérationnelle pour les avions de série. Elle est publiée, le 26 janvier 1959, sous le titre Système d’Armes Stratégique Piloté (SASP). Le rayon d’action est doublé par rapport à celui du Mirage IV 01 tout en maintenant les mêmes performances d’altitude et de vitesse.

            Le 31 mars, les définitions de base d’un gros Mirage IV, le Mirage IV B, sont approuvées. Cet appareil, d’un poids total d’environ 57 tonnes au décollage, serait propulsé par deux réacteurs américains Pratt & Whitney J 75. Au début de juin 1959, la fabrication du premier Mirage IV B est lancée. Le Mirage IV 01 est alors considéré comme un prototype à échelle réduite destiné à la mise au point du système de navigation et de bombardement.

            Alors que se poursuit la construction du premier Mirage IV B, le prototype expérimental Mirage IV 01 effectue  son premier vol le 17 juin 1959, à Melun-Villaroche, piloté par Roland Glavany. A son troisième vol, le 20 juin 1959, le Mirage IV 01 est autorisé à effectuer un passage au-dessus du salon du Bourget. Parmi les spectateurs particulièrement attentifs : le président de la République, Charles de Gaulle.

            Le 13 février 1960, explose, au Sahara, la première bombe atomique française.

            Les essais en vol du prototype Mirage IV 01 se déroulent conformément aux prévisions et permettent de porter, le 19 septembre 1960, le record international de vitesse sur 1 000 km en circuit fermé, jusqu’alors détenu par les Etats-Unis, de 1 126 km/h à 1 960 km/h.

            La construction du Mirage IV B ne va pas jusqu’à son terme. En effet, le souci de ne pas dépendre d’une licence étrangère pour la propulsion d’un vecteur de la Force nucléaire stratégique et le coût élevé de ce programme conduisent à l’adoption d’un appareil plus petit. Le 3 septembre 1959, le Délégué ministériel pour l’armée de l’Air modifie radicalement la définition du vecteur. Se référant aux récentes décisions gouvernementales concernant la « Force de frappe », il demande à la GAMD « de dériver du Mirage IV 01 Atar 9 volant actuellement, par modifications mineures, au moindre prix, aux moindres risques techniques et dans les délais les meilleurs, un appareil capable d'emporter les bombes de 78 cm de diamètre. L'effort doit tendre à un accroissement de portée et d'emport au détriment possible de la vitesse dans une limite acceptable [13]».

            Un nouvel avion est dérivé du Mirage IV 01, le Mirage IV A ; sa définition est approuvée en octobre 1959 et le marché d’études notifié en novembre. D’un poids de 32 tonnes au décollage, le nouvel appareil dispose d’un rayon d’action de 1 100 km (dont la moitié en vitesse supersonique). Les performances demandées sont Mach 2,2 et un plafond de 19 000 m. Les pistes de 2 400 m de longueur, installées sur le territoire national, doivent pouvoir être utilisées ainsi que des accélérateurs de décollage (fusées JATO). 

            Le 25 mars 1960, la Direction technique et industrielle de l’aéronautique transmet à la société Dassault la commande de trois prototypes Mirage IV A (02, 03, 04) complètement équipés. Pour le ravitaillement en vol, le quadriréacteur américain Boeing KC 135 est adopté. La France en achète 12 qui reçoivent l’appellation C 135 F.

            Le Mirage IV A 02 effectue son premier vol le 12 octobre 1961, à Melun-Villaroche, aux mains de René Bigand.

            Le déroulement du programme d’essais est suivi avec une attention particulière par le général de Gaulle qui précise régulièrement la position de la France. Ainsi le 4 mai 1962 :

            « Il ne s’agit plus de faire la guerre, comme depuis que l’homme est homme, mais de la rendre impossible, comme on n’avait jamais réussi à le faire. Nous allons devenir un des quatre pays invulnérables. Qui s’y frotterait s’y piquerait, et s’y piquerait mortellement. La force de frappe n’est pas faite pour frapper, mais pour ne pas être frappé. »

            Puis, à nouveau, le 3 janvier 1963 :

            « Voyez-vous, à partir de l’été prochain, nous aurons les premiers des 50 Mirage prévus. Ils seront capables de transporter autant de bombes : les deux productions seront synchronisées, une unité de chaque par mois ; puis le rythme s’accélérera. Dès 1965, nous aurons l’équivalent de l’actuel Strategic Air Command des Américains. La philosophie de l’ère nucléaire, c’est la dissuasion à la place de la guerre. Nous n’avons pas des avions de combat, mais d’épouvante. »  

            Le premier Mirage IV A de série vole, à Bordeaux-Mérignac, le 7 décembre 1963. Il est livré à l’armée de l’Air en février 1964. Le 1er octobre, le premier escadron de bombardement des Forces aériennes stratégiques est déclaré opérationnel sur la base aérienne de Mont-de-Marsan.

            La mise au point opérationnelle de la bombe et de son vecteur s’est déroulée dans le cadre de la loi de programme militaire 1960-1964. Elle répond à une volonté politique très affirmée, ainsi que le souligne le général Ailleret, alors chef d’état-major des Armées :

            « A partir de ce moment-là, il sera évident que les choses en sont désormais arrivées à un degré irréversible et qu’elles seront menées avec la plus grande énergie et au plus vite par le gouvernement de la Cinquième République. Il serait cependant injuste de ne pas reconnaître à la Quatrième, en contrepartie de toutes ses défaillances, que c’est bien elle qui a mis, avec pas mal d’hésitations peut-être mais mis cependant sur ses rails le train de notre armement nucléaire national [14]. »

 

Conclusion  

1956-1996, quarante années se sont écoulées entre la gestation et le retrait du Mirage IV, premier vecteur de l’arme nucléaire française. Il doit son existence à la conjugaison de la volonté gouvernementale de posséder un armement atomique, du contexte international qui a servi de déclencheur après l’affaire de Suez, de la capacité des industriels à réaliser les matériels demandés et de l’adaptation de l’armée de l’Air à cette arme nouvelle. L’histoire du bombardier stratégique est inséparable de celle de l’arme nucléaire française [15].

            Cette dernière, dont l’origine remonte à la création du Commissariat à l’énergie atomique, en 1945, n’a, comme son vecteur, jamais eu à remplir la grave mission à laquelle elle était destinée, preuve manifeste de sa capacité de dissuasion.

     

Résumé

 

            En 1996, le gouvernement français donne une nouvelle orientation à sa politique nucléaire et à deux de ses vecteur : les essais nucléaires sont arrêtés, les bombardiers Mirage IV et les missiles balistiques du plateau d’Albion cessent leur activité opérationnelle. Entre les premières décisions concernant l’armement nucléaire français et les nouvelles orientations, un demi-siècle s’est écoulé.

            Tirant les leçons de la Seconde Guerre mondiale, la France s’engage rapidement dans la réalisation d’une arme nucléaire et ses vecteurs. Le vote, en 1952, d’un plan quinquennal de développement de l’énergie atomique, les premières options officielles annoncées en 1954, renforcées par l’arrivée du général de Gaulle en 1958, aboutissent à la première expérimentation nucléaire française en 1960.

            Parallèlement, la société Dassault étudie et construit le premier vecteur stratégique, le bombardier Mirage IV, dont la construction est décidée dès 1956, immédiatement après la crise de Suez. De leur côté, les sociétés nationales étudient des missiles balistiques destinés à prendre la relève du système piloté.

            Malgré les problèmes posés par la décolonisation et l’instabilité de la Quatrième République qui a néanmoins su poser les bases militaires et industrielles, l’action conjointe du Commissariat à l’énergie atomique, du ministère des Armées et des industriels, a permis de doter la France d’une capacité de dissuasion qui la place au troisième rang mondial. 

Summary

In 1996, the French Government gave a new direction to its nuclear policy and to two of its delivery systems : nuclear tests were halted, and the Mirage IV bombers and ballistic missiles stationed on the Plateau d’Albion were withdrawn from operational use. Between the first decision to build nuclear weapons and the new defence policy, half a century had elapsed.

            Drawing its lessons from the Second World War, France rapidly engaged in the construction of a nuclear weapon and a delivery system. The approval in 1952 of a five-year development plan for atomic energy, followed in 1954 by the official announcement of the government’s plans and reinforced in 1958 with the arrival of General de Gaulle, led to the first French nuclear test in 1960.

            At the same time, Société Dassault studied and produced the first French strategic delivery system, the Mirage IV bomber, the decision to build it being taken in 1956, immediately after the Suez crisis. The government-owned companies, for their part, studied the production of ballistic missiles which were designed to take place of manned aircraft.

            In spite of the problems posed by decolonisation and the instability of the Fourth Republic (which did not prevent it from establishing the necessary military and industrial basis), the combined action of the Atomic Energy Commission,, the Ministry of Defence, and the industrial sector are enabled France to achieve a deterrent force which placed it in third position in the world.



[1]. Pour un complément chronologique, Cf. Claude Carlier, Chronologie aérospatiale, politique, militaire 1945-1995, Economica, 1997, 188 p.

[2]. Le Grand débat, Calmann-Lévy, 1963, p. 126.

[3]. Revue Forces Aériennes françaises, n° 79, avril 1953, p. 9.

[4]. Revue de défense nationale, « Plaidoyer pour l’attaque », mars 1956, p. 299.

[5]. Olivier Harty de Pierrebourg, Journal officiel des débats, 7 décembre 1956, p. 5 586.

[6]. Revue de défense nationale, « Notre politique militaire », juillet 1957, p. 1 048.

[7]. La défense nationale, PUF, 1958, p. 579.

[8]. Ibid, p. 583.

[9]. Revue de défense nationale, « Notre politique militaire », juillet 1957, p. 1 050.

[10]. Claude Carlier et Luc Berger, Dassault - 50 ans d’aventure aéronautique 1945-1995, Editions du Chêne, 1996, tome 2, p. 95.

[11] . Journal Officiel des Débats parlementaires, Assemblée nationale, 6 décembre 1956, p. 5 564.

[12]. Journal officiel des débats, 28 février 1958, p. 1 153.

[13]. Dassault - 50 ans d’aventure aéronautique 1945-1995, p. 101.

[14]. L’aventure atomique française, Grasset, 1968, p. 301.

[15]. Sur le développement des Forces nucléaires stratégiques, cf. Claude Carlier, L’aéronautique française 1945-1975, Lavauzelle, 1983 et le tome 4 de l’Histoire militaire de la France (collectif d’auteurs), PUF, 1994.

 

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