LES  MOTEURS  D’AVIATION  : UNE  INDUSTRIE  STRATÉGIQUE

 

 

par Claude Carlier

Professeur à la Sorbonne

Directeur du Centre d’histoire

de l’aéronautique et de l’espace

 

 

 

            Un avion sans moteur est un corps sans cœur. Si la cellule est visible, le moteur ne l’est pas ou peu, il est caché sous des carénages. De ce fait, les décideurs ont quelquefois tendance à ne pas lui accorder toute l’importance qu’il mérite.

            La grande aventure du moteur d’aviation commence paradoxalement par son absence quand, en 1783, s’effectue la première ascension humaine en ballon. L’exploit est extraordinaire, mais il n’en demeure pas moins que le ballon apparaît très vite limité : soumis aux caprices du vent, il n’est pas manœuvrable.

            Ce n’est qu’en 1884 qu’un ballon motorisé, La France, effectue le premier circuit fermé, avec retour à son hangar de départ : ce jour là, le ballon devient dirigeable.

            Parallèlement, plusieurs inventeurs essayent de maîtriser la science du vol d’un plus lourd que l’air. Ces pionniers se heurtent à l’absence ou à l’insuffisance de moteurs suffisamment puissants et légers. Pourtant, à la fin du XIXe siècle, des concepteurs, parmi lesquels Langley, Ader et Maxim réussissent à mettre au point des systèmes de propulsion légers. Certains auraient pu voler, à condition toutefois que leurs aéroplanes aient réellement intégré les principes corrects de contrôle de vol.

            La solution vient des Etats-Unis, en 1903, avec les frères Wright. Leurs vols démontrent leur avance. Toutefois, à leur tour, ils sont rapidement handicapés par la fragilité de leur moteur.

            Jusqu’en 1906, les vols en Europe représentent peu de choses, pourtant c’est à cette époque que la France prend la tête dans le domaine de l’aviation. C’est précisément en 1905 que les frères Séguin fondent la Société des moteurs Gnome qui conçoit son premier moteur rotatif en 1907, le réalise et dépose les brevets en 1908.

            En 1908, la conception des cellules et moteurs a déjà fait des progrès considérables en Europe. C’est ainsi qu’au meeting aéronautique de Reims, en 1909, les machines des frères Wright sont surclassées.

            Alors que les cellules s’améliorent rapidement et que le contrôle du vol est obtenu, la différence entre constructeurs vient souvent de la qualité du moteur. On se souvient de l’inquiétude de Louis Blériot concernant le bon fonctionnement de son moteur lors de la traversée de la Manche en 1909.

            Progressivement, leur amélioration permet d’aller plus loin, plus haut, plus vite avec des avions plus lourds. En 1913, l’exploit de Roland Garros, qui traverse la Méditerranée, démontre, une nouvelle fois, que le moteur d’aviation est un des éléments essentiel de l’avion : le moteur a permis à l’avion de parcourir 800 km.

            La Première Guerre mondiale donne un essor extraordinaire à l’aviation. L’industrie des moteurs devient essentielle. En 1918, la France est le premier constructeur au monde, en particulier grâce aux moteurs Gnome et Rhône qui ont équipé des milliers d’avions de combat et d’entraînement.

            Entre les deux guerres, la course aux performances, entraîne un grand essor des moteurs en étoile et en ligne refroidis à l’air ou par liquide. Les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne prennent une part prépondérante dans leur développement. En 1940, la France, faute d’avoir pu ou su maintenir une puissante industrie des moteurs paye très cher son infériorité aéronautique.

            La Seconde Guerre mondiale donne un nouvel essor au moteur d’aviation tout en montrant les limites du moteur à pistons : son gigantisme le condamne ainsi que l’impossibilité imposée par l’hélice de dépasser le mur du son.

            La formule nouvelle, le moteur à réaction, qui vole pour la première fois en Allemagne, en 1939, fait entrer l’aviation dans une ère nouvelle. Les limites de poids, d’altitude, de distance, de vitesse sont reculées dans d’incroyables proportions.

            En France, conscient de l’importance de ce mode de propulsion et tirant les leçons de l’insuffisance d’attention accordée aux moteurs avant la guerre, le gouvernement crée, en 1945, la Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation (Snecma) dont une des premières tâches est de mettre au point un moteur à réaction. Les études aboutissent à la réalisation des réacteurs de la famille Atar.

            Alors que de nombreuses sociétés de fabrications de cellules d’avions se développent dans le monde et que plusieurs pays tentent de percer dans ce domaine, la construction de moteurs puissants reste l’apanage de quatre pays : les Etats-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni et la France.

            Alors qu’avant la guerre la cellule d’un avion était d’abord dessinée puis qu’un moteur y était adapté, la situation s’inverse : l’avion est désormais dessiné autour de son moteur. Tandis que l’aérodynamique des avions arrive à un stade qui n’autorise plus de grandes innovations, le moteur et l’électronique créent la différence entre avions concurrents.

 

            Pour tout pays qui veut jouer un rôle dans le monde, l’industrie des moteurs est devenue une industrie stratégique qui touche de nombreux domaines :

            - elle contribue à la défense de la nation en dotant ses avions militaires de moteurs nationaux ;

            - elle permet d’équiper les avions civils ;

            - elle contribue de façon importante au commerce extérieur par ses exportations ;

            - elle constitue un effet d’entraînement pour maintenir le haut niveau technologique (le turboréacteur est certainement une des pièces les plus avancées de l’industrie mécanique) ;

            - elle représente un secteur à forte valeur ajoutée dont les revenus et les emplois qualifiés exercent un effet d’entraînement sur le reste de l’économie.

 

            Aujourd’hui, encore plus qu’hier, la puissance d’un pays peut se mesurer au poids de son industrie aéronautique, donc de son industrie des moteurs d’aviation.

            C’est ce rôle essentiel que nous commémorons aujourd’hui : 100 ans de moteurs d’aviation français et 50 ans de Snecma. 

            Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

 

 

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