La ferme des poudres et salpêtres

création et approvisionnement en poudre en France (1664 – 1765)

 

 

Introduction

 

Utilisée en France depuis le XIIIe siècle, la poudre noire ou poudre à canon devint peu à peu un élément indispensable de tout armée en raison du développement des armes à feu. De ce point de vue, le XVIIe siècle marqua un tournant avec la géné­ralisation du mousquet aux dépens de la pique, puis avec l’introduction du fusil et le rôle croissant joué par l’artillerie. L’augmentation des effectifs imposa également une consommation toujours plus grande et donc la nécessité d’en organiser l’approvisionnement.

La première moitié du XVIIe siècle vit progressivement la mise en place d’une ferme des poudres et salpêtres calquée sur le système de la ferme générale. Si la première tentative date de 1635, c’est en 1664 que la ferme connut son organisation définitive avec la nomination à sa tête de François Berthelot, financier ap­pelé, lui et sa famille, à jouer un rôle prépondérant dans l’appro-visionnement militaire. Loin d’être une décision isolée, cette création s’inscrivait dans une vaste réforme de l’artillerie destinée à faire de ce corps une arme à part entière.

La poudre noire serait apparue en Chine, environ 1.000 av. J.C. Comme le note fort justement M. de Lombarès, la découverte des propriétés incandescentes du salpêtre fut sans doute fortuite et rien n’empêche de croire que quelques savants chinois avaient cherché à les utiliser avec d’autres produits, tels le soufre ou le charbon, pour en faire un mélange incendiaire utilisé aussi bien pour des festivités qu’à des fins militaires. Les premières armes à feu furent des tubes de bambou liés à un bâton dans lesquels la poudre allumée provoquait un jet de flamme suffisamment im­pressionnant pour effrayer l’adversaire, d’où leurs noms de “lances à feu”. En mélangeant la poudre avec des cailloux, la lance à feu devenait une arme tirant des projectiles, ancêtre de toutes les ar­mes à feu.

Au VIIe siècle, ces inventions firent leur apparition au Proche-Orient, apportées par des marchands arabes. Les Grecs ne tardèrent pas à s’en emparer et à les perfectionner. En agrandis­sant le tube, la quantité de poudre utilisée pouvait être augmentée et donc l’effet plus important. Encore fallait-il assurer la solidité de l’arme lors de l’explosion d’où la création de pièces en bronze, mais l’accroissement du poids en rendait le transport difficile, ce qui devait pénaliser longtemps l’artillerie. Les Byzantins contour­nèrent cet obstacle en équipant leurs navires de ces nouvelles ar­mes tirant les fameux feux grégeois.

Il fallut attendre les croisades pour voir arriver la poudre en Occident. En France, elle ne sembla pas avoir été fabriquée avant la seconde moitié du XIIIe siècle, probablement sous l’impulsion de Louis IX , lequel avait pu en observer l’utilisation par les Arabes lors de sa première croisade. Dans un pays où le salpêtre se trouve rarement sous forme de gisement naturel, sa recherche sur les murs humides des vieilles habitations s’avérait désormais nécessaire. Si la fabrication de la poudre connut des améliorations notables, en particulier avec l’invention de la poudre grainée au milieu du XVe siècle, ses effets furent particulière­ment méconnus jusqu’au XVIIIe siècle.

Avec la justesse du tir, l’autre grand problème des officiers d’artillerie et des théoriciens était les effets de la poudre. La rapi­dité et la brutalité de l’explosion étaient d’autant plus difficiles à comprendre que les connaissances en balistique et en chimie étaient encore balbutiantes. Toutes les études buttaient sur deux questions :

-        Comment appréhender le phénomène de combustion ?

-        Comment évaluer l’effet de l’explosion sur le boulet ?

Le jugement de Blondel  [1] sur les premiers théoriciens de la balistique est révélateur des lacunes dans ce domaine. Ainsi, ju­geait-il Rivaut de Fleurance  comme « un homme d’une très grande érudition, qui avoit lu une infinité de bons livres, qui avoit une connoissance parfaite de la langue grecque et des autres langues orientales » mais ayant « étudié plus que médiocrement aux mathé­matiques » et incapable de travailler sur les ouvrages d’Archimè-de [2].

Si son analyse des travaux de Louis Collado, ingénieur du roi d’Espagne  dans le Milanais , était plus concise, elle n’en était pas moins incisive et définitive :

« Je ne m’arrêterai pas à raisonner sur le rapport de cet au­teur et sur le peu de sûreté qu’il y a de ces expériences [3]. » 

Même si Blondel  avait tout intérêt à déprécier les travaux de ses prédécesseurs pour faire valoir ses nouvelles tables de tir, son jugement n’était pas très éloigné de la vérité. A leur décharge, ils étaient confrontés à deux obstacles majeurs :

-        les approximations scientifiques de l’époque dans le do­maine de la physique ;

-        l’hostilité des officiers d’artillerie à leur égard, donc la dif­ficulté d’expérimenter leurs théories [4].

Sur les effets de la poudre, Blondel  n’avait pas eu plus de succès que les autres. Tout en le reconnaissant, il en minimisait les conséquences :

« Ces obstacles peuvent être suffisamment surmontez par le soin et par la méditation laborieuse de ceux qui s’appliquent tout à fait à ce métier [5]. » 

Cette phrase était-elle un hommage aux officiers d’artillerie ou une concession à leur égard ? Était-ce aussi un aveu d’impuissance ?

En semblant considérer que seuls les officiers d’artillerie, « ceux qui s’appliquent tout à fait à leur métier », étaient capables de percer le mystère de la poudre, Blondel  tentait d’atténuer une lacune majeure de son travail et de ne pas paraître aussi ignorant que les autres sur ce problème. Mais le constat était là : lui non plus n’était pas parvenu à percer les secrets de la poudre.

L’expérimentation n’était pas non plus la panacée. Les dif­férences entre deux pièces, en théorie, identiques, étaient si gran­des qu’une épreuve pouvait donner des résultats très différents selon la bouche à feu utilisée. Les munitions et la poudre présen­taient des inconvénients similaires. Comment vérifier une hypo­thèse si les boulets n’étaient pas strictement du même poids et du même diamètre ? Si la poudre n’était pas toujours d’une qualité identique ou si la pièce n’avait pas une âme parfaitement rectili­gne ?

Ressons  butta sur ces difficultés en tentant de comprendre le mécanisme de l’explosion. En 1716, il reconnaissait son échec devant l’Académie royale des sciences de Paris en déclarant « qu’il n’y avait aucune théorie dans les effets de la poudre [6]. »  Selon lui, seule une longue pratique permettrait de surmonter de telles diffi­cultés. Cette maxime fut souvent le motif avancé pour refuser une innovation.

Ainsi, en 1740, Vallière  [7] renvoya l’abbé Deidier  [8] à son en­seignement des mathématiques à l’école d’artillerie de La Fère  [9] :

« Il faut croire que le sieur Deidier  est dans la bonne foy, mais sa découverte ne sçauroit être aussy intéressante pour l’état qu’il se l’imagine, à moins qu’il n’ait trouvé l’art de soumettre au calcul les bisarres variations des effets de la poudre. On peut même normalement assurer que ny lui, ny d’autres ne parviendront à cette connoissance. Ces mêmes variations inséparables des effets de la poudre sont un obstacle insurmontable contre ceux qui préten­dent comme le sieur Deidier donner une bombe dans le but sans tatonner [10]. »

La résignation du premier officier d’artillerie du royaume (après le grand-maître) prouve à quel point l’explosion de la pou­dre restait un mystère.

Même si des progrès furent réalisés dans ce domaine, les ouvrages de balistique du XVIIIe siècle renfermaient plus de supputations et de constatations que de réelles découvertes. L’essai sur la poudre du chevalier d’Antoni (1763) en est un parfait exemple. Mais contrairement à Vallière , son auteur considérait que les épreuves répétées permettraient un jour de percer ce se­cret :

« On ne peut faire aucune expérience pour découvrir les pro­priétés et les effets de la poudre que par le moyen du feu [11]. »

En 1772, Guibert  [12] résuma parfaitement les difficultés auxquelles étaient encore confrontés les officiers d’artillerie :

« Plusieurs points de première importance sont encore pro­blème et le seront peut-être longtemps. On ignore quels sont les ef­fets de la poudre, jusqu’à quel point elle agit sur les mobiles qu’elle chasse, soit relativement à sa qualité, à sa quantité, à la manière dont elle est employée, aux impressions que l’air fait sur elle; soit relativement au métal, à la longueur et à l’épaisseur des pièces. On ignore la quantité de force motrice, par laquelle les mobiles sont chassés et la diminution successive de vitesse qu’ils éprouvent par la résistance plus ou moins forte de l’air. La théorie de la balistique est encore plus incertaine.(...) Il est donc apparent que le temps, que les connaissances mathématiques qui se répandent et font de plus en plus fermenter les esprits chaque jour, produiront des découver­tes nouvelles et que ces découvertes amèneront de nouveaux princi­pes [13]. »

Si le principe de l’expérimentation était acquise, les connaissances restaient donc sommaires plusieurs siècles après l’apparition de la poudre en Occident.

L’étude détaillée des ouvrages des théoriciens ne permet­trait que d’aligner de fausses hypothèses, des supputations hasar­deuses et des interrogations sans réponse. S’ils ont le mérite d’exister, ces travaux ont peu aidé les artilleurs de l’époque pour qui la composition, la fabrication et surtout la conservation de la poudre étaient autrement plus importantes que ses effets propre­ment dits. A une époque où les armées étaient de plus en plus im­portantes, et donc la consommation de poudre toujours croissante, la construction de magasins fut insuffisante dans bien des régions. Dans ces conditions, la recherche de lieux adéquats à la conserva­tion de la poudre fut un véritable casse-tête pour de nombreux gouverneurs et intendants tiraillés entre les sollicitations des offi­ciers d’artillerie et les mesures élémentaires de sécurité pour la population.

Le second souci fut l’approvisionnement. Le vieux système, crée par Henri II  et basé sur la fourniture de salpêtre par les villes du royaume, apparut dépassé après les guerres de religion, les­quelles avaient prouvé qu’une telle organisation favorisait la cons­titution de réserves de poudre échappant au pouvoir royal. La ferme générale des poudres et salpêtres s’imposa dans la première moitié du XVIIe siècle mais non sans difficulté. Le contrôle de cette entreprise et le choix des hommes à qui le roi devait la confier fut l’un des problèmes de notre période. Mais l’essentiel demeura la nécessité d’assurer une production suffisante tout en tenant compte des finances jugées, à tort ou à raison, perpétuelle­ment insuffisantes. La réponse apportée par les responsables à cette délicate équation constituera notre troisième et dernier sujet de réflexion.




[1] Nicolas-François Blondel  (1618-1686), architecte, ingénieur et mathématicien, dessina les plans de Rochefort  avec le chevalier de Clerville , et fut admis à l’Académie des sciences en 1669. Sous-précepteur de Monseigneur en 1673, il fut le premier directeur de l’Académie d’architecture. Parmi ses principales réalisations figure la porte Saint-Denis à Paris. Blondel rédigea plusieurs ouvrages dont un Cours d’architecture, un Cours de mathématique et son Art de jeter les bombes.

[2] Blondel  François, L’art de jeter les bombes, La Haye, 1685, p.43.

[3] Blondel  François, L’art de jeter les bombes, La Haye, 1685, p.41.

[4] De nombreux théoriciens jugeaient inutiles ces expérimentations. Il fallut attendre la seconde moitié du XVIIe siècle pour que celles-ci soient considérées comme nécessaires.

[5] Blondel  François, L’art de jeter les bombes, La Haye, 1685, p.512.

[6] Ressons , Méthode pour tirer des bombes avec succès, Histoire de l’académie des sciences 1716, Paris, 1718, p.79.

[7] Jean-Florent de Vallière  (1667-1759), issu d’une famille de vieille noblesse, entra dans l’artillerie en 1685. Commissaire ordinaire, il participa durant la guerre de succession d’Espagne  aux sièges de Landau , du Quesnoy  et de Barcelone , ainsi qu’aux batailles de Ramillies, d’Oudenaarde et de Malplaquet. Devenu maréchal de camp, il fut l’auteur de la réforme de l’artillerie de 1732, réorganisant la fabrication des bouches à feu.

[8] L’abbé Deidier  était professeur de mathématique. En 1740, il succéda à Belidor  à l’école de La Fère .

[9] Ce refus se déroula dans un contexte particulier pour Vallière . Quelques semaines auparavant, il y avait eu une querelle importante au sein de l’artillerie, au sujet des découvertes de Belidor  (voir chapitre VII), prédécesseur de l’abbé Deidier  à La Fère . Le directeur général de l’artillerie n’était sûrement pas prêt à accepter une innovation venant de quelqu’un d’étranger au Corps.

[10] S.H.A.T., fonds Vallière  1K311/2, lettre de Vallière au cardinal de Fleury , le 5 octobre 1740.

[11] Antoni  Alessandro Papacin o, chevalier d’, Essai sur la poudre, Amsterdam, 1763, p.1.

[12] Jacques Antoine Hippolyte de Guibert  (1743-1790), fils d’un capitaine, participa à la guerre de Sept ans avec ce grade, notamment dans l’état-major du duc de Broglie, et fit la campagne de Corse en 1769. La parution de son Essai général de tactique, en 1773, déclencha des passions qui l’obligèrent à quitter la France. Il rencontra alors Frédéric II et Joseph II. A partir de 1775, il retrouva la vie de garnison, même si Ségur, ministre de la guerre, lui demanda de réfléchir à un plan de réforme de l’armée.

[13] Guibert  Jacques (comte de), Essai général de tactique et traité de la force publique (1772-1790), Paris, Nation armée, 1977, p.155-156.

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