Les Stratégiques

 

Le problème du porte-avions

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

 

Deuxième partie — Essai d’Évaluation

 

 

Le rôle central du porte-avions n’est pas niable. La guerre sur mer moderne se déroule dans trois dimensions : en dessous de la surface, à la surface, au-dessus de la surface. Dans cette der­nière dimension, l’aviation embarquée est indispensable : les océans sont trop grands pour que l’aviation basée à terre puisse assurer une couverture équivalente à celle qu’offre la base mobile qu’est le porte-avions. Même dans une mer étroite comme la Médi­terranée (étroite seulement sur des cartes à petite échelle : il y a 1800 km d’est en ouest), aucune base, aussi bien située soit-elle, ne permet aux avions de combat de rayonner utilement sur l’ensemble du bassin. D’autre part, le missile, malgré ses progrès constants, ne peut remplir toutes les missions du vecteur piloté. Mais cela n’exclut pas une réflexion sur la vulnérabilité du porte-avions, ses missions et son prix, en le comparant aux alternatives envisageables.


Chapitre quatrième — Le porte-avions est-il vulnérable ?

 

La controverse sur la viabilité des capital ships n’est pas neuve. Dès la fin du XIXe siècle, les propagandistes de la Jeune Ecole affirmaient que le cuirassé était condamné par l’apparition de la torpille et du sous-marin. Dans les années 20, Billy Mitchell, apôtre de la puissance aérienne, le déclarait condamné par l’avion. Il l’était effectivement, et la Deuxième Guerre mondiale allait en apporter la preuve, avec la destruction, le 11 décembre 1941, des cuirassés britanniques Repulse et Prince of Wales par des avions japonais au large des côtes de Malaisie. Mais le porte-avions a pris sa place comme nouveau roi des mers et, logiquement, le débat s’est déplacé vers lui. La question s’est posée avec acuité à partir des années 60 lorsqu’il a fallu envisager le remplacement des bâ­timents construits en série pendant la guerre. La destruction de l’Eilat, le 21 octobre 1967, a servi en quelque sorte de catalyseur. L’évolution des armements a paru mettre en question l’avenir des grands navires de surface et naturellement d’abord des plus gros d’entre eux.

1 – Les facteurs de vulnérabilité

Deux facteurs sont en effet à l’origine d’une vulnérabilité croissante des grands navires de surface en général et du porte-avions en particulier : la mutation du sous-marin et la généralisa­tion du missile.

La mutation du sous-marin

Le sous-marin de la Seconde Guerre mondiale n’était qu’un navire submersible, périodiquement obligé de revenir en surface. Ses torpilles ne portaient qu’à quelques kilomètres et il devait s’approcher au plus près de ses objectifs. Aujourd’hui, l’autonomie d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) n’est limitée que par sa capacité d’emport en vivres et munitions et la résistance de son équipage. Il peut lancer en plongée des missiles dont la portée at­teint plusieurs dizaines de kilomètres. Le commandant Brenot a dressé un tableau significatif de ce bouleversement [1]. Il est ici re­pris et mis à jour.

A ce stade, le changement n’est plus quantitatif : c’est un changement de nature. Le sous-marin qui n’était auparavant que l’arme du faible, celui qui n’a pas la maîtrise de la mer, est devenu l’instrument offensif par excellence et le symbole de la puissance maritime : seules les grandes marines peuvent s’offrir des SNA et ce n’est pas un hasard si la Royal Navy réserve aux siens les noms traditionnellement portés par les joyaux de la Home Fleet. La dé­fense ASM devient de plus en plus difficile et certains affirment qu’elle est même impossible. Paul Cohen estimait en 1971 que « la probabilité augmente qu’en dépit des efforts anti-sous-marins les plus acharnés, accomplis avec les plus perfectionnés des équipe­ments existants, une flotte sous-marine de taille relativement mo­dérée – peut-être quelques centaines d’unités – puisse détruire ou immobiliser au port n’importe quelle marine de surface ou flotte marchande actuelle » [2]. Affirmer qu’une flotte de quelques centai­nes d’unités est de taille relativement modérée est caricatural, car seule la marine soviétique possède plus de cent sous-marins d’attaque. Mais la perspective évoquée n’a fait que se rapprocher au cours des dix dernières années, avec le perfectionnement inces­sant des missiles anti-surface : en 1971, les Soviétiques commen­çaient tout juste à déployer le SSN7 à charge classique et d’une portée de trente nautiques. Aujourd’hui, ils déploient le SSN19 à charge nucléaire et d’une portée qui peut atteindre 300 nautiques. Les Américains se sont dotés du Sub-Harpoon, les Français du missile SM39 dérivé de l’Exocet.

La révolution du missile

Mais la menace n’est pas seulement sous-marine. Elle existe aussi en surface et au-dessus de la surface grâce au missile. Arme modèle, le missile a une capacité supérieure à celle des tor­pilles, avec sa grande portée et son guidage terminal. D’un encom­brement restreint, il peut être embarqué sur des navires de faible tonnage, vedettes ou patrouilleurs. Il introduit ainsi une innova­tion majeure : la guérilla navale. Tandis qu’auparavant seuls des navires de même catégorie pouvaient s’affronter, les bâtiments légers, jusqu’alors condamnés à ne faire que de la figuration, re­présentent maintenant une menace réelle pour les plus gros navi­res dans les détroits ou dans des mers fermées comme la Méditer­ranée. La destruction du destroyer israélien Eilat, le 21 octobre 1967, par des vedettes égyptiennes équipées de missiles so­viéti­ques, puis celle du destroyer pakistanais Khaïbar par des ve­dettes indiennes lors de la guerre de 1971 l’ont brutalement démontré et, depuis, ces bâtiments légers lance-missiles n’ont fait que se ré­pandre. James Hazlett a publié en 1982 un intéressant tableau qui fait clairement ressortir le danger pesant sur les marines des grandes puissances, lorsqu’elles traversent le détroit de Gibraltar ou les détroits indonésiens. Depuis, la menace n’a fait qu’augmenter.

James Cable a analysé de façon pénétrante cette « diffusion de la puissance maritime » [3], dont un seul chiffre suffit à donner une idée : 450 patrouilleurs lance-missiles étaient en service en 1987, trois fois plus qu’en 1970 [4].

 

Enfin, dernière dimension de la menace : celle qui vient des airs. C’est là évidemment l’enseignement le plus éclatant de la guerre des Malouines : aux attaques aériennes classiques par bombes et roquettes qui n’ont rien perdu de leur efficacité (plu­sieurs navires britanniques ont ainsi été perdus), s’ajoutent main­tenant les attaques par missiles air-surface du type de celles me­nées par les Super-Etendard armés d’Exocet qui apparaissent à bien des égards comme l’arme idéale. Le Super-Etendard s’approche à très basse altitude, ce qui le rend très dif­ficilement repérable. Son missile Exocet AM39 a une portée de 50 à 70 kilo­mètres selon l’altitude et la vitesse de lancement. Une fois largué par gravité, après que le radar du Super-Etendard a transmis à sa cen­trale à inertie la distance et l’azimut du but, son allumage se fait automatiquement et il vole seul vers sa cible à une altitude comprise entre 3 et 15 mètres ; parvenu aux environs du but, l’autodirecteur actif prend le relais du guidage inertiel, identifie l’objectif et dirige le missile contre lui, la mise à feu se faisant par contact ou par proximité. L’exocet est dont totalement indépendant de l’avion porteur (missile fire and forget) qui n’a pas à affronter les défenses rapprochées des navires. Volant au ras des flots (tra­jectoire sea-skimming), il n’est pratiquement pas repérable avant son arrivée sur sa victime et son autodirecteur est fortement pro­tégé contre les contre-mesures électroniques. La destruction du Sheffield a montré qu’il n’y avait guère de parade à cette menace probablement encore plus redoutable que les vedettes lance-mis­siles, dont l’arrivée est moins discrète et le rayon d’action plus res­treint.

Certes, l’avion équipé de missiles air-surface n’a pas encore atteint le stade de vulgarisation de ces dernières : rares sont les pays qui en ont. Mais le processus est en route, l’attaque de la fré­gate américaine Stark par un avion irakien, le 17 mai 1987, en a donné une éclatante et tragique confirmation. Dans l’avenir, les marines occidentales seront confrontées à un risque de plus en plus étendu face aux bombardiers soviétiques Backfire et Bear équipés de missiles air-surface à grande portée (2 à 300 kilomè­tres) et grande vitesse (jusqu’à Mach 5) mais moins perfectionnés que l’Exocet (pas de trajectoire rasante et plus grande vulnérabi­lité aux contre-mesures électroniques), et aux avions d’un nombre croissant de pays du Tiers-Monde. Des simulations en ont déjà apporté la preuve. Lors d’exercices interalliés en Méditerranée, le Saratoga a été surpris à deux reprises par des Super-Etendard volant au ras des flots. Et pourtant, dans un cas au moins, les Américains avaient triché en positionnant un sous-marin près du Foch, antennes sorties, pour détecter et signaler l’envol du strike français.

 

Le missile apparaît ainsi, pour transposer une formule cé­lèbre du général Gallois, comme un égalisateur de puissance sur mer. Si les Argentins avaient eu, lors de la bataille, les 14 Super-Etendard et les 24 Exocet AM39 qu’ils avaient commandés, la Royal Navy se serait exposée à des pertes insupportables. Avec seulement 5 ou 6 AM39, les pilotes argentins ont coulé un grand transport (l’Atlantic Conveyor)et un destroyer (le Sheffield) et peut-être endommagé le porte-aéronefs Invincible [5].

2 – La complexité de la guerre navale moderne

Cette vulnérabilité est l’argument principal des détracteurs des grands navires de surface. Mais elle n’est pas l’apanage de ceux-ci : elle concerne toutes les catégories de bâtiments, à cause des progrès de la détection et de l’apparition d’armes intelligentes.

Les progrès de la défense

Contre le sous-marin, la détection a beaucoup progressé : si le repérage par anomalie magnétique ou image de chaleur n’a donné jusqu’à présent que des résultats très limités (quelques cen­taines de mètres), les sonars remorqués à résurgence ou réflexion sur le fond ont des portées atteignant vingt ou trente kilomètres. L’emploi de plus en plus fréquent d’hélicoptères, même sur des bâtiments relativement légers comme les frégates, accroît considé­rablement leur rayon de défense ASM et les réseaux d’écoute fixes (par pylônes sous-marins style SOSUS américain dans l’Atlantique et le Pacifique) ou mobiles (par avions de patrouille maritime Orion, Nimrod ou Atlantic ou par navires de surveil­lance type TACTASS) permettent de surveiller en permanence des mers en­tières, avec des taux de repérage très élevés. Et les missi­les mer-surface fonctionnent également en sens inverse (Asroc de l’US Navy, en attendant l’ASSOW, et SSN15 et 16 soviétiques). La vulnérabilité du sous-marin devient grande, elle aussi, et l’attitude des Argentins durant la guerre des Malouines ne contre­dit pas cette affirmation : après les attaques des premiers jours, ils n’ont plus guère engagé leurs sous-marins classiques contre l’escadre britannique.

Quant à la guérilla navale, la frayeur qu’elle a suscitée ré­sulte pour une bonne part de la destruction de l’Eilat. C’est oublier que celui-ci, rescapé de la Seconde Guerre mondiale et dépourvu de tout armement moderne, effectuait une patrouille de routine dans un secteur réputé calme plusieurs mois après le cessez-le-feu. Son insouciance a permis aux vedettes égyptiennes de s’approcher et de tirer comme à la parade. La valeur opérationnelle de la dé­monstration était nulle, et la guerre du Kippour l’a prouvé : au cours de la bataille de Lattaquié, les vedettes syriennes ont tiré 51 missiles. Brouillés par les fusées à dispersion israéliennes, ils ont tous manqué leur cible. Contre une force en état d’alerte, les chan­ces de la guérilla sont faibles. Le missile, cette arme miracle, a en effet un point faible : au-delà d’une trentaine de nautiques, il ne peut plus se diriger seul, il lui faut un relais à mi-course, généra­lement un hélicoptère. Or un navire léger [6] n’a pas d’hélicoptère (et un sous-marin non plus). Il lui faut donc s’approcher à trente milles de son adversaire plus puissant, opération pour le moins périlleuse. Là encore, les navires argentins se sont bien gardés, après l’échec de leur attaque initiale, de sortir de leurs ports pour aller affronter l’armada britannique, preuve sans équivoque des limites de la guérilla navale, qui ne peut espérer causer des dégâts sérieux à de grosses unités que par une frappe surprise avant l’ouverture des hostilités.

Reste la menace aérienne. La destruction du Sheffield et du Coventry a incontestablement plus de poids que celle de l’Eilat (le Sheffield était un bâtiment moderne opérant en zone et en temps de guerre). Il serait cependant erroné d’en conclure qu’il n’y a pas de parade possible. Certains missiles et canons à grande cadence de tir guidés par radar ont la capacité de détruire des missiles et même des obus en vol. Le Sheffield n’en était pas équipé, mais ces matériels existent. L’escadre britannique comptait dans ses rangs deux frégates classe Broadsword armées de missiles Seawolf pos­sédant une telle capacité. L’US Navy a développé le système Aegis, premier système de défense anti-aérienne intégré avec missiles SM2ER et canons multitubes Phalanx, dont l’efficacité est plu­sieurs fois supérieure à celle des systèmes existants. D’autre part, il est possible de brouiller l’autodirecteur du missile, même si ce­lui-ci est protégé contre les contre-mesures électroniques. Aussitôt après la destruction du Sheffield, les Britanniques ont mis au point une tactique qui s’est révélée efficace : dès qu’une présence suspecte était signalée (le Super Etendard doit prendre de l’altitude pendant quelques instants pour que son radar accroche la cible), des hélicoptères mettaient en œuvre des contre-mesures actives et des leurres. Les Exocet lancés le 25 mai ont ainsi été détournés de leur cible, le porte-aéronefs Hermes (malheureuse­ment pour les Britanniques, l’Atlantic Conveyor était à proximité et a fait les frais de l’opération). Enfin, pareille mésaventure ne serait peut-être pas arrivée à une force disposant d’une couverture aérienne. La Royal Navy a payé l’abandon de ses porte-avions classiques. Une Task Force américaine peut maintenir en vol per­manent des avions de surveillance électronique EA6B Prowler qui mettent en œuvre des contre-mesures : la Navy affirme qu’au cours d’exercices dans le Pacifique, un porte-avions a réussi à échapper pendant plusieurs jours à toute détection. Les avions d’alerte avancée E2C Hawkeye, eux aussi en vol permanent, cou­vrent trois millions de nautiques carrés et les intercepteurs éta­blissent une zone d’interdiction de 200 milles. Un attaquant aurait bien du mal à s’approcher, à moins d’opérer à très basse altitude comme peuvent le faire les Super-Etendard. Mais les avions (et les pilotes) capables de mener de telles attaques sont, on l’a dit, en­core rares.

Les chances de survie des porte-avions

Cette trop logique réfutation des arguments des adversai­res des grands navires de surface ne doit pas suggérer que ceux-ci n’ont aucune consistance et que l’avenir s’annonce radieux. Au-delà de toutes les nuances que l’on peut (et que l’on doit) intro­duire, il n’est guère niable que la vulnérabilité des navires de sur­face a plutôt augmenté. Simplement, il faut bien voir que la dialec­tique de l’offensive et de la défensive, de la lance et du bouclier, est toujours à l’œuvre ; la complexité de la guerre navale (aéronavale plutôt) aujourd’hui est telle qu’elle interdit des conclusions unila­térales.

L’augmentation continuelle de la portée des missiles tacti­ques rend effectivement plus difficile la constitution d’une zone de sécurité totalement étanche. Mais les moyens de défense électro­nique ne cessent eux aussi de se perfectionner et les porte-avions actuels sont infiniment mieux protégés que leurs devanciers, avec leurs ponts blindés, des moyens d’épuisement très importants (un Nimitz peut corriger une bande de 1,5 degré en 20 minutes) et leur compartimentage très serré (jusqu’à 2 000 compartiments sur les Nimitz). Les partisans du gros porte-avions n’hésitent pas à pro­clamer qu’il est virtuellement incoulable, à moins d’une explosion dans ses magasins de munitions [7]. Ils citent constamment l’exemple de l’explosion accidentelle de 25 bombes de 500 livres sur le pont de l’Enterprise le 14 janvier 1969 : le feu qui s’est dé­claré a été maîtrisé en 40 minutes et, quelques heures après, le porte-avions était de nouveau opérationnel. Reste à savoir si cette dé­monstration a la valeur topique que lui prêtent ceux qui l’invoquent. Jan Breemer a fait remarquer qu’une explosion sur un pont, avec la plus grande partie de l’effet de souffle qui se perd dans l’air, ne peut être comparée avec l’effet d’un missile qui au­rait percé la coque pour exploser dans un espace confiné [8]. Sans entrer dans des controverses sans fin, on peut du moins admettre qu’en dehors des 4 cuirassés New Jersey américains (vieilles car­casses de 45 000 tonnes dotées d’une cuirasse si épaisse qu’aucun missile conventionnel n’a de chances d’en venir à bout) les porte-avions sont les mieux protégés des navires actuels. Certes, cela n’est vrai que dans la perspective d’une utilisation des seules ar­mes conventionnelles. Un coup au but aurait des conséquences définitives quel que soit leur compartimentage. L’amiral Rickover lui-même, père de la propulsion nucléaire dans l’US Navy, a dé­claré que tous les porte-avions seraient hors de combat au bout de deux jours. Mais l’utilisation des armes nucléaires même sur mer pose le problème de l’escalade et de la plausibilité d’une guerre limitée et, en toute hypothèse, les porte-avions n’auraient aucune vulnérabilité spécifique de ce point de vue.

Il est vrai qu’à l’âge du missile, les petites unités ont des capacités contre les grands bâtiments que leurs prédécesseurs ne pouvaient envisager. Mais cette égalisation de puissance est très relative. La Royal Navy a subi des pertes aux Malouines parce qu’elle n’a plus de porte-avions conventionnels et parce que ses navires sont en fait conçus pour opérer en Atlantique nord, sous la protection d’avions basés à terre... ou embarqués sur des porte-avions américains. Si les États-unis s’étaient trouvés dans la même situation, « l’US Navy pouvait envoyer une force de Marines avec un porte-avions       et son groupe et avaler les Falkland en un après-midi. Si les Américains s’en étaient réellement pris aux Ar­gentins, ils auraient envoyé deux groupes, balayé l’aviation argen­tine et coulé tous leurs bateaux en mer ou au port » [9]. Tout est af­faire de rapport de forces. Le problème n’est pas celui de la vulné­rabilité intrinsèque d’une catégorie donnée de bâtiments.

Il n’est pas vrai que la vulnérabilité croisse en même temps que le tonnage. On peut au contraire soutenir que les bâtiments les plus gros sont les mieux protégés en raison de la quantité d’armes et d’équipements qu’ils emportent, ainsi que de leur pro­tection passive. Cela dit, les enseignements du passé ne permet­tent pas, là non plus, de tirer de conclusions nettes. L’amiral Hayward a fait valoir que, durant la Seconde Guerre mondiale, un seul grand porte-avions a été coulé par les Japonais contre dix pe­tits, mais l’argument témoigne :

-        d’une déformation de la réalité historique, car quatre grands porte-avions américains ont été coulés et non un (Lexington, Yorktown, Hornet, Wasp[10] et ne considérer les pertes qu’à par­tir de l’entrée en service des Essex, c’est-à-dire de la deuxième année de guerre, est un procédé douteux et même à la limite de l’honnêteté intellectuelle.

-        d’un rapport de forces et non d’une invulnérabilité du grand porte-avions, car en face tous les porte-avions japonais (sauf un) étaient coulés ou mis hors de combat à la fin de la guerre.

Au total, 19 porte-avions lourds (plus de 20 000 tonnes) et 19 légers ont été coulés durant la guerre [11]. Il est donc difficile de parler de supériorité du grand porte-avions dans ce domaine. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un tel taux de perte ne paraît pas disproportionné par rapport au nombre des porte-avions qui ont été engagés dans la guerre, surtout lorsqu’on se souvient qu’ils ont presque tous soutenu un rythme d’opérations très élevé.

De toute manière, ce problème de la vulnérabilité n’est qu’un élément du débat. Michael MacGwire l’a très bien rappelé : « si l’adversaire déploie tous ses efforts pour couler certains navires et qu’il a suffisamment d’armes, il les coulera. Rien n’est totalement invulnérable. Mais cela a toujours été vrai dans la guerre na­vale » [12]. Le vrai problème est de savoir si l’on a besoin de ces porte-avions ou pas.



[1] Didier Brenot, "Lutte anti-sous-marine : considérations historiques et prospectives", Défense nationale, juin 1977, p.68.

[2] Paul Cohen, "The Erosion of Surface Naval Power", Foreign Affairs, janvier 1971, p. 331.

[3] James Cable, "The Diffusion of Maritime Power", dans son recueil d’articles Diplomacy at Sea, Londres MacMillan, 1984. Voir aussi Jean-Marc Balencie, "La prolifération des forces navales dans le tiers-monde", Stratégique, 1988, n°3.

[4] Cette expansion s’est arrêtée dans les années 80 à cause de la crise économique que traverse la quasi totalité des pays du Tiers Monde.

[5] C’est l’une des énigmes de la guerre des Malouines. Oui ou non, un Exocet a-t-il touché l’Invincible dans les derniers jours d’opérations ? Un pilote argentin a apporté un témoignage formel en ce sens, mais la Royal Navy a toujours nié avec énergie. Mais il est de fait que l’Invincible n’a regagné la Grande-Bretagne que plusieurs mois après le reste de l’escadre. Aucune explication satisfaisante de ce retard n’a pu être fournie.

[6] Il faut se souvenir aussi qu’un patrouilleur a un rayon d’action limité et tient mal la mer par gros temps.

[7] Thomas B. Hayward "Thank Cod for the Sitting Ducks", U.S. Naval Institute Proceedings, juin 1982, p.24.

[8] Jan S.Breemer, U.S. Naval Developments, Londres : Frederick Warne, 1983, p.87.

[9] Michael MacGwire, interview, US News and World Report, 17 mai 1982, p.28.

[10] Amiral Hayward, "Thank God for Sitting Ducks", U.S. Naval Institute Proceedings, juin 1982, p.25.

[11] Cf. Annexe II.

[12] Michael MacGwire, interview citée.

 

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