Edmond Jurien de la Gravière,

STRATEGE OU LITTERATEUR

 

Etienne Taillemite

 

L’œuvre, considérable par son volume, de Jurien de la Gravière, mérite-t-elle d’être ainsi rejetée en bloc dans les ténèbres ? Certes le style très orné en a beaucoup vieilli. Il est évident aussi que Jurien s’est davantage intéressé à la tactique qu’à la stratégie et qu’à cet égard son lecteur reste presque toujours sur sa faim. Il n’avait surtout, semble-t-il, rien d’un théoricien. Adepte résolu de ce que l’on n’appelait pas encore l’école historique, il s’efforçait de dégager les enseignements des campagnes du passé. "Il y a profit, écrit-il en 1859, à étudier l’histoire de notre marine même en ses plus mauvais jours" ! Cette tournure d’esprit l’empêcha sans doute de rédiger un traité théorique dans le genre de celui publié en 1869 par le capitaine de vaisseau Grivel, de sorte que sa pensée et ses conceptions se trouvent dispersées dans ses nombreux ouvrages et qu’il n’est pas facile d’en esquisser la synthèse. Nous verrons que la sévérité extrême de Castex est peut-être exagérée et qu’elle demande à être nuancée. Tout n’est pas à rejeter dans les travaux de Jurien, et dans certains domaines tout au moins, il a su émettre quelques vues judicieuses. Avant de tenter d’expliciter une pensée qui a évolué au long d’une carrière brillante qui le mena aux grandes responsabilités, il importe de rappeler les principaux épisodes de celle-ci, car ils expliquent sans doute certaines des vues qu’il soutiendra dans ses ouvrages.

Jean-Pierre Edmond Jurien de la Gravière était ce que l’on appelait sous l’Ancien Régime un enfant du corps et sa famille se trouvait solidement installée dans la marine depuis le règne de Louis XV. Son père, Pierre Roch, né en 1772, était le fils d’un chef de bureau de la marine. Entré au service comme novice en 1786, ancien du voyage de d’Entrecasteaux, héros du combat des sables d’Olonne en 1809, il terminera sa carrière comme vice-amiral, pair de France et préfet maritime de Toulon de 1834 à 1841.

Son cousin, Charles-Marie Jurien (1763-1836), d’une famille de magistrats de Riom, avait fait carrière dans l’administration et atteint lui aussi les hautes fonctions : conseiller d’Etat, directeur des ports et arsenaux en 1815, membre du Conseil d’Amirauté en 1824. Excellent juriste, Charles Jurien fut l’un des principaux artisans des tentatives, bien timides, de restauration de la marine après les désastres de la Révolution et de l’Empire.

C’est donc dans une famille essentiellement maritime que naquit à Brest, le 19 novembre 1812, Edmond Jurien de la Gravière et c’est tout naturellement vers la marine qu’il se dirigea dès son jeune âge. En octobre 1828, il entrait au service par le concours direct d’élève de la marine.

Dès sa première campagne sur la Dauphine, puis la champenoise, sur les côtes occidentales d’Afrique, il obtenait de son commandant des notes élogieuses : "actif, instruit, sans cesse curieux d’acquérir de nouvelles connaissances". Aspirant de 1ère classe en juillet 1830, le jeune Jurien eut alors la chance d’être affecté à la

station du Levant sous les ordres du capitaine de vaisseau Lalande qui passait, à juste titre, pour le meilleur manœuvrier de la flotte et pour un entraîneur d’hommes exceptionnel. Passé successivement sur la Résolue, la Calypso et l’Actéon, Jurien se fit apprécier de son chef qui le jugea "instruit, rempli de la meilleure volonté, bonne éducation, bonne santé, ayant un goût particulier pour la marine, très bon sujet, zélé, actif" (1831). Promu enseigne de vaisseau en janvier 1833, Lalande le prit comme aide de camp sur la Ville-de-Marseille. En 1834, il le note : "paraît devoir être un de nos capitaines les plus distingués. C’est un sujet à pousser".

Dès cette époque, Jurien réfléchit sur l’expérience qu’il est en train d’acquérir dans ces eaux du Levant où sévit une guérilla navale qui lui rappelle la guerre des brûlots au XVIIe siècle. D’ailleurs les Grecs utilisent beaucoup cette arme et il admire leur habileté manœuvrière. "C’est en manœuvrant qu’ils ont fait prendre chasse aux flottes ennemies, qu’ils les ont contenues dans leurs marches, interrompues dans leurs opérations". Cependant, il a bien vu aussi les limites de ce type de marine : "L’équipement d’une flotte ne se fait pas seulement avec de l’enthousiasme". Il remarque à quel point les Grecs sont gênés et limités par deux éléments très fâcheux : le manque de financement de sorte qu’il est impossible de mener un combat cohérent, d’exploiter un succès ou de réparer un échec2.

La navigation au Levant lui permit aussi de prendre contact avec la Royal Navy, ce qui lui inspira aussi d’intéressantes réflexions. Il a surmonté, semble-t-il, les rancœurs des guerres révolutionnaires et impériales puisqu’il écrit à propos des affaires de Grèce : "L’Angleterre s’était heureusement rapprochée de la France, et ces deux puissances, quand elles sont d’accord, font presque toujours prévaloir dans le monde les conseils de paix et de modération"3. Il insiste sur la bonne compréhension qui s’établit alors avec les marins anglais :

A l’ancienne animosité succéda une émulation générale, on lutta d’habileté dans les manœuvres, de hardiesse dans la navigation, d’élégance et de coquetterie dans la tenue des navires. Nous avions beaucoup à apprendre : nous apprîmes vite… L’amiral de Rigny était homme d’initiative. par sa situation personnelle, par ses grandes relations dans le monde, il dominait de très haut les capitaines rangés sous ses ordres, presque tous jeunes d’ailleurs et animés d’une noble ambition. Il fonda une école. Il fit dans une certaine mesure, pour notre marine ce que l’amiral Jervis avait fait pour la marine anglaise... Les relations qui s’établirent entre nous et les officiers anglais nous furent très profitables : elles nous firent partager le bénéfice de leurs traditions. Nous acquîmes ainsi en peu de temps ces secrets de l’atelier que nous eussions peut-être mis des années à découvrir. C’est dans le Levant qu’un esprit nouveau prit naissance : l’anglomanie envahit notre marine 4.

Il est vrai que les marins français avaient pris une petite revanche psychologique : Collingwood prétendait que la navigation dans l’archipel grec était impossible en hiver pour les vaisseaux de ligne. Rigny et Lalande démontrèrent brillamment qu’il n’en était rien. Ces années de navigation dans des mers très dures furent très formatrices pour Jurien. Il y apprit entre autres choses les joies de la manœuvre.

On naissait manœuvrier comme on naît poète, c’était affaire d’instinct... on disait de lui : c’est un marin. Et cela voulait dire c’est un homme ferme, résolu, prompt à prendre un parti ; c’est bien plus, c’est un homme né sous une heureuse étoile, un homme qui a le don.

Il bénéficia aussi des enseignements de Lalande qu’il va retrouver bientôt en escadre de la Méditerranée. En effet, après avoir reçu en 1836 son premier commandement, celui du cotre le Furet affecté à la station des côtes d’Espagne, Jurien fut promu lieutenant de vaisseau en avril 1837 et embarqua sur l’Iéna comme aide de camp de l’amiral Lalande. Il y vit à l’œuvre les premiers navires à vapeur et nota les réactions négatives de la plupart de ses camarades :

Nous avions encore pour ce moteur nouveau les dédains dont Mrs les officiers des galères avaient longtemps accablé les vaisseaux du roi : on ne fera jamais rien de ces navires là ! Tel était le jugement bref et péremptoire de plus d’un d’entre nous. Hélas, c’était plus qu’un jugement, c’était un espoir et une consolation5.

Nommé en 1839 commandant du brick la Comète, il rejoignit devant Tenedos son cher amiral Lalande et vécut à ses côtés la crise diplomatique provoquée par les affaires d’Egypte qui nous mena au bord d’une guerre avec l’Angleterre. Il y découvrit la fragilité des amitiés franco-anglaises lorsque des intérêts supérieurs étaient en jeu. Il nota ainsi en septembre 1839 :

La cordialité de nos anciens rapports avec l’escadre anglaise avait disparu. Nous choisissons nos amitiés, et souvent il ne nous déplaît pas de les choisir à l’encontre de la politique de nos gouvernements. En Angleterre, les choses ne se passent pas ainsi ; on dirait que nos voisins ne sauraient être aimables que par ordre de l’Amirauté. La froideur subite qu’on nous témoigna nous surprit, mais nous avertit en même temps6.

La crise résolue pacifiquement grâce à la volonté de Louis-Philippe, Jurien et sa Comète vont se livrer à d’autres activités, hydrographiques celles-là. Le 24 janvier 1841, une terrible tempête avait soufflé sur la Méditerranée et provoqué d’énormes dégâts et de nombreux naufrages. On s’aperçut alors soudain des lacunes des cartes marines.

Chose étrange, cette Méditerranée si étroite, nos bâtiments de guerre ne la connaissaient pas : ils en ignoraient le régime et les ressources. Les cartes que nous possédions ne nous disaient rien de ces précieux abris que la nature a pour ainsi dire creusés à chaque pas du détroit de Gibraltar à l’entrée des Dardanelles. L’Archipel seul nous était devenu familier par de longues stations ; partout ailleurs nous allions à l’aventure sur la foi d’un méchant routier où l’on avait fixé les principaux points par des déterminations astronomiques7.

Il fallait évidemment combler ces lacunes et Jurien fut chargé avec la Comète de travailler sur les côtes de Sardaigne avec le concours des ingénieurs hydrographes Darondeau et Laroche-Poncié. Il s’acquitta de cette tâche avec succès puisqu’il obtint en 1841 un témoignage de satisfaction et, en avril, sa promotion au grade de capitaine de frégate. Il avait 29 ans.

Jurien, sans doute grâce aux recommandations de l’amiral Lalande, fut choisi, en mars 1843, par le nouveau ministre l’amiral Roussin, comme aide de camp. Affectation de courte durée puisqu’en juillet, il recevait le commandement du Palinure, un brick de la station des côtes d’Espagne avec lequel il se distingua en juin 1844 lors d’un incendie survenu à Barcelone et en octobre 1845 en sauvant l’équipage d’un navire marchand français naufragé. En 1846, l’amiral Roussin le recommandait chaudement à son successeur rue Royale pour un avancement exceptionnel.

Contrairement à beaucoup d’officiers de sa génération, Jurien, au bout de près de vingt ans de marine, n’avait encore jamais fait campagne dans les mers lointaines. Cette lacune fut comblée en janvier 1847 lorsqu’il reçut le commandement de la corvette la Bayonnaise qui partait pour une mission de trois ans dans les mers d’Extrême-Orient. Il visita ainsi Hong-Kong, les Philippines, les Carolines, les Mariannes, Batavia, assista les baleiniers français alors assez nombreux qui travaillaient dans ces parages, porta secours aux Portugais de Macao lors du typhon qui ravagea la ville en septembre 1849 et recueillit une masse considérable de renseignements hydrographiques sur les mers de Chine.

De cette longue et fructueuse campagne, il rapporta deux témoignages officiels de satisfaction du ministre et un récit qui paraîtra en 1873 en deux volumes sous le titre Voyage de la corvette la Bayonnaise.

Dès avant son départ pour l’Extrême-Orient et le pacifique, jurien s’était découvert une vocation littéraire et historique en publiant en 1847 les deux volumes de ses Guerres maritimes sous la République et l’Empire, sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir car il y exprime, chemin faisant, certaines de ses conceptions. En octobre 1850, il était promu capitaine de vaisseau et se trouvait affecté au Dépôt des cartes et plans pour y mettre au net les travaux hydrographiques réalisés avec la Bayonnaise.

Sur cette marine de la Monarchie de Juillet encore si peu étudiée aujourd’hui, Jurien donne un témoignage précieux. Il remarque en premier lieu que la conquête de l’Algérie, puis la crise franco-anglaise de 1840, ont imposé silence aux théoriciens continentaux qui préconisaient l’abandon total de toute ambition et de toute politique maritimes. Au contraire, un sentiment de fierté et d’enthousiasme s’est développé.

Ce qui distingue le corps de la Marine pendant toute la durée du gouvernement de Juillet, c’est l’amour du métier pour lui-même, c’est un esprit de recherche et d’élégance qui a dû faire place, avec la transformation de la flotte, à des préoccupations plus austères. Trop éprises du côté pittoresque des choses, l’agitation de la jeune marine n’en mit pas moins en mouvement dans la flotte tout ce qui, sans l‘impulsion de ce zèle passionné, serait longtemps resté immobile. Matériel, personnel, discipline, organisation intérieure, rien ne put échapper à la fièvre qui venait de nous saisir. La transformation fut complète 8.

Dans la conclusion de son étude sur les guerres de la Révolution et de l’Empire, Jurien affirmait, avec peut-être un peu trop d’optimisme, que ce mouvement "Jeune Marine" était soutenu par l’opinion publique.

A aucune autre époque, écrit-il en 1847, la marine n’a-t-elle été plus populaire parmi nous, qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous avons vu l’accroissement de notre puissance navale proclamé d’un accord unanime comme une nécessité de premier ordre, et l’opinion publique épouser avec éclat des intérêts qu’on lui avait longtemps reproché de méconnaître 9.

Avec le Second Empire, Jurien allait accéder à des responsabilités de plus en plus importantes. En 1852, il recevait le commandement de la frégate l’Uranie, école des canonniers avec laquelle il expérimenta de nouvelles méthodes de tirs à feux convergents. L’année suivante, il était demandé comme chef d’état-major par l’amiral Bruat, commandant l’escadre de l’Océan. Celui-ci justifiait sa démarche dans une lettre à l’intéressé en expliquant qu’il a été, comme lui, élevé, "dans les principes de l’amiral Lalande qui les avait lui-même puisés à l’école de votre père. Nous continuerons cette bonne famille autant qu’il nous sera possible".

Pour la première fois de sa carrière, Jurien participa à des opérations de guerre lors de la campagne de Crimée. Les services qu’il y rendit lors du bombardement de Sébastopol le 17 octobre 1854, lors du débarquement de Kertch où il commanda les troupes, lors de la prise de Kinburn lui valurent les éloges de son chef auquel le liait une sincère amitié. Il écrira plus tard :

c’est aux leçons de l’amiral Lalande et de l’amiral Bruat que je dois le peu que j’ai appris. Je me suis toujours fait gloire d’appartenir à leur école. Entre ces deux hommes de mer, j’hésiterais peut-être s’il me fallait désigner un modèle à nos officiers. J’ai souvent entendu mon père hésiter ainsi entre Bruix et Latouche-Tréville 10.

En décembre 1855, à 43 ans, il était promu contre-amiral.

De cette dure campagne de Crimée, Jurien tira quelques enseignements intéressants. En premier lieu, l’importance de la maîtrise de la mer et du rôle joué par la flotte. A propos du siège de Sébastopol, il écrit :

Si une des deux armées devait user l’autre, c’était à coup sûr l’armée qui restait maîtresse absolue de la mer. Les ressources qui affluaient à son camp par ce chemin facile lui donnaient une puissance de résistance et de renouvellement bien supérieure à celle de l’armée ennemie.

Dans cette mer Noire que les compagnies d’assurances tenaient pour une des plus dangereuses du monde, "on eut jamais admis que des vaisseaux la pussent impunément sillonner en hiver", la flotte a accompli

des tours de force qui ne laissèrent peut-être indifférent que notre pays. Les Anglais ne s’y trompèrent pas ; ils admirèrent cette audace et cette activité. Jamais notre marine ne s’était montrée à eux avec tant d’avantage.

Le sentiment du danger public avait doublé nos forces et notre corps d’officiers, choisi, peu nombreux, rompu au métier par une constante pratique, était peut être le premier corps d’officiers qui fut alors au monde : à coup sûr, il était le plus exercé11.

La marine a joué en effet dans cette campagne un rôle primordial en tant que base d’opérations de l’armée de terre. "C’est, écrit Jurien, par ce pont jeté en travers de la mer Noire que viennent incessamment les munitions, les renforts, les vivres, tout jusqu’au bois de chauffage" et au foin pour la cavalerie. Cette symbiose présenta l’avantage de développer la compréhension entre armée et marine.

C’est de cette époque que date la sympathie qui n’a cessé de nous unir à l’armée. Nous aimâmes le soldat pour les souffrances que nous le voyions si héroïquement endurer ; il nous aima parce que nous compatissions à ses maux12.

Compréhension certaine au niveau des hommes, en fut-il de même à celui des chefs ? Jurien ne le précise pas mais il note bien un certain flottement dans le haut commandement. Après les échecs devant Sébastopol, l’amiral Hamelin fut remplacé par Bruat et, chez les Anglais, le vice-amiral Dundas par le contre-amiral Lyons, ce qui inspira à Jurien ce commentaire :

Les gouvernements, déçus par des espérances trop promptes, fondent toujours un certain espoir sur l’emploi d’hommes nouveaux ; mais l’instabilité du commandement est un pauvre remède bien que ce remède, plaise généralement à la foule.

Au moment de l’opération de Kertch, Jurien nota les hésitations du commandement :

En réalité, on ne savait plus ce qu’on voulait, car trop de volontés devaient concourir au même but pour qu’il fût possible de les maintenir d’accord. Les expéditions combinées traversent inévitablement ces périodes d’hésitations jusqu’au jour où quelque esprit absolu vient les faire cesser13.

C’est probablement cette expérience qui inspira à Jurien des réflexions sur la nécessité d’un état-major dont il sera question plus loin.

Autre enseignement de cette campagne qu’il met bien en lumière : les limites que rencontrait à cette époque l’action d’une flotte contre la terre. Après l’attaque infructueuse du 17 octobre 1854 contre Sébastopol, il notait :

Les vaisseaux peuvent traverser les passes les plus formidablement défendues si on ne les arrête pas par des obstacles sous-marins ; ils peuvent détruire les murailles de pierre, faire évacuer les batteries gazonnées lorsque ces ouvrages sont à peu près de niveau avec leurs canons : ils sont impuissants contre des feux qui les dominent. Leur triomphe en tout cas restera stérile tant que les troupes de débarquement ne se tiendront pas prêtes à envahir les batteries réduites au silence.

Il insistait aussi sur les insuffisances de la préparation : "on avait brusqué l’attaque, personne n’était prêt, l’effort qui devait tout emporter avait été décousu, successif au lieu d’être simultané" 14. De ces constatations, Jurien tirera une sorte de théorie des opérations amphibies qui sera analysée plus loin. Celle-ci ne sera guère retenue malheureusement et les exécutants feront cruellement les frais en 1915, aux Dardanelles, de cet oubli des enseignements de l’histoire.

La guerre terminée, Jurien, qui avait lié de bonnes relations avec les alliés anglais, présida en 1856 la délégation envoyée à la revue navale passée en rade de Spithead par la reine Victoria. L’année suivante, il recevait le commandement en sous-ordre de l’escadre de Méditerranée avec pavillon sur l’Algésiras, ce qui lui donna l ’occasion de participer aux opérations en Adriatique pendant la guerre d’Italie sous les ordres de l’amiral Romain Desfossés. C’est à lui qu’incomba l’organisation du blocus de Venise en juin 1859 mais l’armistice de Villafranca, signé le 7 juillet, interrompit ces opérations de l’escadre qui devait appareiller le 8 pour attaquer la ville15.

La paix revenue, Jurien reçut des attributions administratives et fut nommé membre du Conseil de perfectionnement de l’Ecole polytechnique et, en avril 1861, du Conseil d’amirauté et président de la commission des pêches et de la domanialité maritime. Mais ce ne fut qu’un bref intermède dans sa carrière de marin puisqu’en octobre 1861 il recevait le commandement de la division navale du golfe du Mexique. En janvier 1 862, il était promu vice-amiral. Commandant interarmées au Mexique, il dirigea le débarquement des troupes à Vera-Cruz et signa, le 19 février, la convention de La Soledad qui aurait pu régler pacifiquement le différend franco-mexicain mais Napoléon III refusa de la ratifier. Revenu au Mexique en juillet 1862 sur la frégate cuirassée la Normandie, premier bâtiment de ce type à traverser l’Atlantique, Jurien dirigea la 22 novembre l’attaque de Tampico et rentra en France en avril 1863. L’Empereur ne lui tint pas rigueur de sa lucidité dans l’affaire mexicaine puisqu’en janvier 1864, il le prenait comme aide de camp, ce qui lui donnait libre accès à la cour où il devint un familier et souvent un confident de Napoléon III et d’Eugénie. En janvier 1866, il était élu membre de l’Académie des Sciences.

En 1868, Jurien de la Gravière recevait enfin le principal commandement de la flotte, le plus envié, celui de l’escadre d’évolutions en Méditerranée avec pavillon sur le cuirassé Magenta. Pendant deux ans, il va faire naviguer cette force sans arrêt, étudiant à fond la nouvelle artillerie, l’organisation des diverses spécialités, l’amélioration de l’habillement, de la nourriture, révisant enfin la tactique des bâtiments de combat à vapeur. De cette expérience, il tira des considérations sur la tactique navale qui seront publiées en appendice de sa Marine d’aujourd’hui 16. En décembre 1870, il devait appareiller pour une croisière au Levant mais il resta finalement sur les côtes de Provence pour réprimer les troubles suscités à Nice par le parti séparatiste. Ce fut sa dernière campagne à la mer.

Le gouvernement républicain ne lui tint pas rigueur de son bonapartisme puisqu’il le nomma en mai 1871 directeur général du Dépôt des cartes et plans de la Marine et président de nombreuses commissions et conseils : Observatoire de Paris, conseil de perfectionnement de l’Ecole navale (1871), commission de révision de la tactique navale (1872), commissions de réorganisation des troupes de marine (1875), du corps de santé, de la défense des côtes. Son autorité s’étendait aux affaires internationales puisqu’en septembre 1873 il fit partie de la commission internationale chargée de régler les différents territoriaux anglo-portugais au Mozambique. En avril 1884, il était nommé membre de la Commission internationale chargée d’étudier les améliorations à apporter au canal de Suez. Maintenu en activité sans limite d’âge en novembre 1877, Jurien accumula les honneurs : président de l’Académie des sciences en 1886, il entra à l’Académie française en 1888. Les dernières années de sa vie furent consacrées à la rédaction d’ouvrages historiques avec une prédilection pour les périodes anciennes.

Il étudia ainsi les campagnes d’Alexandre (1883), la marine des anciens (1880), la marine des Ptolémées et la marine des Romains (1885), La guerre de Chypre et la bataille de Lépante (1888), Doria et Barberousse (1886), Les chevaliers de Malte et la marine de Philippe II (1887), Les corsaires barbaresques et de la marine de Soliman le Grand (1887), Les derniers jours de la marine à rames (1885). De nombreux extraits de ces ouvrages avaient paru sous forme d’articles dans la Revue des Deux Mondes. L’amiral Jurien de la Gravière mourut à Paris le 5 mars 1892.

De cette œuvre considérable basée sur de vastes recherches historiques et sur une expérience personnelle variée, il faut essayer de dégager quelques idées directrices qui permettront peut-être de mesurer le bien-fondé de la sévérité prononcée par l’amiral Castex.

Jurien s’est intéressé aux aspects les plus importants de la vie de la flotte. D’abord à sa conception même et à sa composition sur lesquelles il s’est abondamment exprimé. Le commandement, la formation et l’entraînement du personnel, la tactique enfin plus que la stratégie, ont aussi fait l’objet de sa part de nombreux commentaires. Essayons de synthétiser une pensée qui a naturellement évolué au long d’une carrière active de plus de cinquante ans.

Jurien posa d’abord un principe qui devrait être d’évidence mais a été trop souvent négligé dès le XVIIe siècle : "La marine n’est pas seulement de l’administration, elle est avant tout de la politique. On ne met pas une flotte sur les chantiers sans savoir préalablement ce qu’on en veut faire" 17. Mais il a vécu la grande période de bouleversement technique provoqué par la vapeur qui rendait très ardus les choix à opérer. "Nous vivons en des temps douteux, écrit-il en 1847, où il est difficile de prévoir avec quels éléments nous ferons la prochaine guerre, si ce sera avec des flottes ou avec des vaisseaux isolés, avec des navires à voiles ou avec des navires à vapeur". Un seul élément lui paraît certain : quel que soit le système de guerre qui vienne à s’imposer, nos navires, quelle que soit leur catégorie, doivent se trouvent aptes à affronter avec avantage les bâtiments ennemis de même rang et de même force. Principe encore une fois évident qui sera néanmoins très négligé après 1870 et jusqu’à 1914, période pendant laquelle presque tous les navires français seront toujours largement inférieurs en vitesse et en puissance de feu à leurs contemporains anglais ou allemands.

Le 15 décembre 1852, il précisait se pensée dans une lettre au ministre : "La composition d’une flotte doit dépendre de l’usage qu’on veut en faire. Il est donc nécessaire d’embrasser dans son ensemble le système de guerre qui conviendrait à notre génie, à nos ressources, à la situation que nous ont créé les événements qui se sont accomplis depuis 1789. Nous n’avons plus ni colonies ni commerce maritime". Application quelque peu exagérée. Il constatait que l’Algérie alimentait un trafic non négligeable, qu’il existait aussi un cabotage considérable, et enfin une armée de Terre à laquelle il fallait fournir des moyens de transport. La conclusion à ses yeux s’imposait donc : "transporter des troupes avec toute la rapidité possible, défendre la mer territoriale, tel doit être le double rôle de notre marine. Je concevrais que la France songeât à inquiéter le commerce britannique dans les mers lointaines par des divisions de frégates ou de grandes corvettes. Elle obligerait ainsi l’Angleterre à augmenter ses dépendances et à diviser ses forces. Mais je crois que la composition de nos stations actuelles suffirait amplement à ce service "18. Conception bien restrictive qui se limitait à jouer les voituriers de l’armée et à assurer la défense des côtes. Quant à la lutte contre le commerce anglais avec des divisions de frégates, c’était un rappel de la stratégie adoptée par Napoléon et Decrès dans les dernières années de l’Empire, qui n’avait guère eu de succès en raison de l’énorme disproportion des forces.

Jurien va préciser ses conceptions dans son livre La marine d’aujourd’hui paru en 1872. Etudiant le grand programme naval de 1857, il commençait par remarquer combien "il était sage, je dirai même indispensable, de ne pas vouloir disputer à l’Angleterre l’avantage de nombre. C’était la seule supériorité qu’on dût lui concéder". Il développait ensuite une théorie qui était, semble-t-il, celle de Napoléon III lui-même :

pour tenir sur les mers la place à laquelle nos ressources de tout genre nous faisaient un devoir d’aspirer, nous avions deux moyens infaillibles : n’admettre dans la composition de notre flotte que des navires dont les qualités ne fassent aucun doute, assurer par tous les détails de notre organisation une célérité exceptionnelle à nos armements. Nous pouvions ainsi inspirer un certain respect à l’Angleterre même car au début d’une guerre, nous lui aurions opposé, en la prenant de vitesse, des forces à peine inférieures aux siennes. Ce programme était simple. Il fallait en écarter tout plagiat inintelligent du passé.

Il estimait avec raison qu’en France, on faisait grand abus "du fétichisme qui s’attache à certaines noms" et en premier lieu à celui de Colbert.

Or il est bien évident que les conditions de 1856 ne sont plus celles de 1668. Aujourd’hui, selon lui, la puissance navale n’était plus liée comme au XVIIe siècle aux colonies et au pacte colonial et il est très remarquable de constater que Jurien se déclare très réservé sur l’expansion coloniale, en particulier en ce qui concernait l’Extrême-Orient, sujet sur lequel il se révèle comme un prédécesseur de Castex. Il écrit ainsi à propos des premiers établissements en Indochine : "Nous avons mis la main dans la ruche et nous avons éveillé les abeilles. Tout établissement possédé par l’Europe dans ces mers lointaines doit se sentir menacé". Il n’allait pas jusqu’à conseiller l’abandon mais il restait "très convaincu de se tenir en garde contre des espérances chimériques" et ajoutait aussitôt : "l’avenir colonial, sous quelque forme qu’il se présente, ne m’apparaît donc qu’environné de nuages. Il n’existe plus heureusement de relation intime entre le progrès colonial et les facultés maritimes du pays". Cet avis était alors loin d’être partagé et Jurien se trouvait très en avance sur son temps en préconisant le décrochage des colonies et de l’armée coloniale de la marine. Il s’était félicité, en 1858, de la création de l’éphémère ministère de l’Algérie et des colonies auquel on avait eu le tort de rattacher l’Algérie "que sa proximité et son importance conseillaient d’assimiler dès lors aux départements français". Par contre, il déplorait le maintien de l’armée coloniale au sein du ministère de la Marine, "de sorte que nous perdîmes une merveilleuse occasion de voir enfin clair dans notre budget. Il n’en est pas moins remarquable que la plupart des progrès réalisés par la marine impériale datent de l’époque où, par suite de la séparation des deux ministères, son sort avait cessé d’être étroitement associé à celui de nos possessions d’outre-mer"19. 

Jurien approuva la politique suivie par l’amiral Hamelin pendant son passage au ministère. C’était, dit-il, "un homme froid, profondément honnête et qu’une longue expérience avait mis au courant de toutes les parties de notre service qui a laissé une trace profonde de son passage aux affaires". Il souligne la difficulté de la tâche du ministre qui devait innover profondément car "l’ancienne constitution de notre établissement naval n’était plus d’accord avec les conditions dans lesquelles allait se développer une marine qui n’avait que de rares analogies avec la marine du passé".

Hamelin divisa donc le matériel en trois catégories : la flotte à voiles, destinée dans son esprit à disparaître rapidement, la flotte transformée, matériel de transition que l’on entretiendrait sans le renouveler et enfin la flotte de l’avenir qui comprendrait 150 bâtiments de combat dont 40 vaisseaux de ligne. Jurien considérait ce programme comme "très sérieux et qui tendait à placer nos forces navales sur un pied des plus respectable" mais il émit cependant des critiques. Pour lui, "une partie des dépenses prévues sera absorbée par la construction de navires dont l’existence parasite menaçait de se développer aux dépens de la substance même de notre flotte de guerre". Il visait ainsi la flotte de transport que l’on souhaitait développer pour lui permettre de transporter 40 000 hommes, 6 000 chevaux et 18 000 tonneaux de matériel.

A son avis, ce programme de 1857 reposait sur une idée juste et deux idées fausses. L’idée juste consistait à limiter à un petit nombre de navires rapides notre état militaire. La première idée fausse était d’ordre stratégique et attribuait à la marine "pour rôle principal le transport d’une armée sur le littoral ennemi tandis que c’est l’occupation de la route maritime qui est le point essentiel. La sécurité du trajet garantie, les flottes marchandes suffiront pour l’accomplir". Jurien précisera plus tard, comme nous le verrons, ses idées sur ce point. La seconde idée fausse résidait pour lui dans une confusion trop grande entre les dépenses d’investissement et celles de fonctionnement. Il reconnaissait néanmoins que la rénovation de la flotte avait été menée avec des vues assez larges et qu’Hamelin se préoccupa toujours de tenir les unités constamment disponibles20.

Jurien approuvait donc ce programme basé sur une flotte de ligne constituée de grands bâtiments de combat. A plusieurs reprises, il revient sur ce sujet dans ses œuvres postérieures et invoque les théories de son maître l’amiral Lalande.

En marine, il partait d’un principe aussi simple qu’absolu : tout pour la flotte, c’est-à-dire faire tout converger vers le bon et prompt armement du plus grand nombre de vaisseaux possible. Le faste des arsenaux ne lui en imposait pas ; ce n’était point aux monuments des ports qu’il jugeait la force d’une marine : il la reconnaissait à la puissance productive des chantiers, à la richesse des approvisionnements et surtout à la forte constitution du personnel. Il rêvait d’une armée