DARRIEUS ET LA RENAISSANCE D'UNE PENSEE MARITIME EN FRANCE AVANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

 

Henri DARRIEUS et Bernard ESTIVAL

 

 

Le XIXe siècle n'avait pas été une époque faste pour la Marine française. Ayant renoncé à toute ambition d'affrontement direct sous forme de guerre d'escadre avec la Royal Navy elle n'envisageait plus, face à la Grande-Bretagne, qu'une stratégie reposant sur la guerre de course et la défense des côtes. Dans le même temps, le matériel n'avait cessé d'évoluer, rendant périmées les tactiques en vigueur dans la marine à voile, tandis que l'essor du commerce international et l'apparition de puissances maritimes nouvelles bouleversaient les données de la stratégie. Les combats de la guerre de Sécession, la bataille de Lissa, avaient encore contribué à jeter la confusion dans les esprits en provoquant un éphémère engouement pour l'éperon. L'apparition de la torpille automobile, enfin, avait été interprétée comme la fin du règne du cuirassé.

En 1882, l'Amiral Aube avait publié La guerre maritime et les ports français dans lequel il tentait de définir, dans l'optique d'une guerre contre l'Angleterre, une stratégie navale reposant sur quatre types de forces : une flotte cuirassée pour mener la guerre d'escadre, des croiseurs pour la guerre de course, des flottilles de torpilleurs et de garde-côtes pour la défense des possessions outre-mer.

Déformées par ses disciples de la "Jeune Ecole", qui n'avaient retenu de son programme que la guerre de course et, surtout, la défense des côtes, les idées de l'Amiral Aube allaient servir d'alibi à la construction de navires de guerre sans valeur militaire, tels que les torpilleurs de défense mobile, les cuirassés garde-côtes et les croiseurs-cuirassés.

Au sortir de cette désastreuse période d'hésitations sur les orientations à donner à la marine, non seulement la flotte française donnait l'image d'une collection hétéroclite de bâtiments sans valeur militaire, mais elle présentait une lacune encore plus grave : aucune pensée stratégique ni tactique solide n'animait le commandement et, faute d'une doctrine cohérente, les théories s'étalaient, de la façon la plus variée et la plus abondante, en dehors des documents officiels, dans la presse, sur les bancs de la Chambre des Députés, au Sénat, et dans une profusion étonnante de publications, telles que La guerre de demain, La marine qu'il nous faut, Réflexions sur le programme naval... alimentant les plus ardentes polémiques, non seulement dans les milieux politiques, mais également dans les carrés.

Dans ses mémoires, l'Amiral Daveluy, qui avait fait paraître en 1902 un ouvrage intitulé Etude sur le combat naval, suivi en 1905 de l'Etude sur la Stratégie navale et en 1906 de La lutte pour l'empire de la mer, décrit ainsi la confusion qui régnait dans les esprits en 1898 lorsqu'il entra à l'Ecole Supérieure de Marine :

"Sur le Brennus et pendant mon commandement du Gymnote j'avais lu à peu près tout ce qui avait été publié se rattachant à la question (la stratégie et la tactique) ; de ces lectures, il m'était resté l'impression du néant... Il était difficile de prendre au sérieux de pareilles élucubrations ; elles étaient le fait d'officiers qui s'intitulaient eux-mêmes "la jeune école" et disposaient d'une revue. J'avais lu dans cette revue des choses extraordinaires ; en particulier un article copieux et écrit avec un grand sérieux dans lequel l'élève de la jeune école posait comme critérium que, dans une force navale, le corps de bataille ne doit jamais être supérieur à six unités et les éclaireurs ne doivent jamais être inférieurs à douze. Il était donc manifeste que la Marine française traversait une période de décadence au point de vue des principes militaires.

On objectera avec raison que la jeune école ne se composait que d'une petite minorité d'officiers qui croyaient inventer la guerre. C'est exact, mais jamais les énormités qu'ils publiaient n'auraient vu le jour s'il y avait eu une doctrine officielle s'imposant par sa netteté et sa précision ; mais
là, on se trouvait réellement en face du néant. C'est cette carence complète, absolue, de principes dirigeants qui permettait ces fantaisies qui nous semblent maintenant ridicules. Il y avait bien à bord des bâtiments trois volumineux bouquins qui étaient intitulés : "Livre de Tactique Navale" ; mais on était tout surpris, en les feuilletant, de s'apercevoir qu'ils ne constituaient qu'un recueil de signaux. Il paraît qu'il n'en avait pas toujours été ainsi, et qu'à une époque antérieure, le chapitre "Instructions générales" qui avait fini par se réduire à des règles pour la navigation des bâtiments groupés, avait contenu des directives ; mais celles-ci, au fur et à mesure de la transformation des bâtiments, avaient fini par disparaître complètement."
1

En 1896, conscient de la nécessité de mettre fin à cette déplorable anarchie des esprits et cette absence de doctrine le ministre de la Marine Lockroy décida de créer une Ecole Supérieure de Guerre de la Marine, mais on ne fait pas sortir du néant une pensée stratégique en quelques mois, comme le constate Daveluy.

"Mais l'Ecole de Guerre n'était pas arrivée à un résultat dès sa création ; elle avait tâtonné pendant plusieurs années, cherchant sa voie, avant d'arriver à son corps de doctrine indiscuté. Après ces trois années d'existence, l'Ecole Supérieure de Marine n'était pas encore sortie de cette période d'enfantement. Le capitaine de vaisseau B... qui tenait dans notre promotion la chaire de tactique et de stratégie, n'améliora pas sa situation, et il nous déçut complètement ; encore que, par son intelligence et sa culture, il semblât qualifié pour s'attaquer au problème. La pauvreté de pensée et d'idées qui caractérisait les conférences de Tactique et de Stratégie avaient frappé le ministre dans les circonstances suivantes. Le Président de la République, Félix Faure, se rappelant qu'il avait été ministre de la Marine, tint à assister à une conférence de l'Ecole. Le ministre de la Marine, Lockroy, avec l'aide de camp Darrieus, accompagnaient le chef de l'Etat. On avait choisi de préférence une conférence sur la Tactique navale, ce qui se justifiait ; mais le commandant B... ne trouva rien de mieux que de traiter un petit problème de cinématique navale qui occupa toute la conférence. En retournant au ministère, M. Lockroy dit à Darrieus (de qui je tiens le propos) : "C'est donc cela, la tactique navale ?" C'était bien cela en effet ; et il faut avoir vécu cette fin de siècle pour imaginer l'importance qu'on attachait alors à des problèmes de recherche, de chasse, d'éclairage qui ont, à l'occasion leur utilité ; mais en faire la base de la tactique, c'est confondre la partie - une infime partie - avec le tout." 2

Cette visite présidentielle, et les remarques qu'elle avait inspirées au ministre, n'ont peut-être pas été étrangères à la désignation, quelques années plus tard de Darrieus au poste de professeur de tactique à l'Ecole Supérieure de Guerre de la Marine.

Entré en octobre 1876, à dix-sept ans, à l'Ecole Navale, Darrieus en était sorti en 1878, dixième sur 47 élèves.

Nommé en 1878 aspirant de 2e classe, il embarque sur la frégate La Flore, école d'application. Noté à l'issue de la campagne : "Nature d'élite, fera honneur à la Marine" par son commandant, il est affecté pour deux ans sur le croiseur Thémis, en campagne en Extrême-orient. Enseigne, puis lieutenant de vaisseau, il parcourt le monde, en se perfectionnant chaque jour dans son métier : officier des montres sur le transport Calvados, officier hydrographe sur la canonnière Etendard, ou chargé de la machine sur le Linois, il fait preuve dans tous ses embarquements de qualités exceptionnelles, mais aussi d'un trait caractéristique que note l'un de ses commandants : "Cet officier est soigneux dans tout ce qu'il fait".

En 1887, promu lieutenant de vaisseau depuis trois ans -et jeune marié- il est nommé à la Défense mobile de Toulon. C'est le début de la seconde période de sa carrière pendant laquelle, plus particulièrement attiré par l'étude d'un matériel nouveau, il va donner toute sa mesure comme inventeur.

Le lieutenant de vaisseau Darrieus est là à pied d'oeuvre, tantôt commandant le torpilleur Déroulède ou le sous-marin Gymnote, tantôt attaché à l'Ecole des Torpilles, et toujours poursuivant, à terre ou à bord, l'utilisation ou l'amélioration du matériel qui lui est confié. En 1889, il invente une dynamo à l'usage des torpilleurs, qui rend les meilleurs services. L'année suivante, il perfectionne la torpille. En 1894 il établit, en dehors de son service, un plan complet de moteur pour le sous-marin Gustave Zédé. En 1895, surtout, il publie dans le Bulletin des travaux des officiers une "Etude sur les bateaux sous-marins". En deux cent cinquante pages environ, une vue d'ensemble des problèmes et de l'avenir de la navigation sous-marine est exposée. Qu'il s'agisse de l'utilisation militaire des sous-marins, de leurs armes, de la pratique de la plongée, des moteurs, des instruments de route, de l'habitabilité, Darrieus fait la preuve de son expérience et de la justesse de ses vues.

E. Lockroy, prenant au mois d'octobre 1895, le portefeuille de la Marine, appelle l'ancien commandant du Gymnote comme collaborateur rue Royale pour faire progresser les recherches en cours sur la navigation sous-marine.

Après un embarquement de dix-huit mois à l'Etat-Major de l'Escadre de la Méditerranée, à bord du cuirassé Brennus, il est promu capitaine de frégate et appelé de nouveau à Paris en 1898 comme chef de cabinet de Lockroy, pour son second ministère.

En quittant rue Royale, il commande le croiseur du Chayla, puis l'Ecole des Officiers Torpilleurs et devient second du croiseur D'Entrecastaux. Cette suite de postes hors de Paris lui évite de participer de trop près à la période - sombre pour la marine - du ministère Pelletan.

C'est en 1905 qu'il revient à Paris, chargé du cours de Stratégie et de Tactique à l'Ecole supérieure de Marine.

LES "ECOLES"

Jusqu'au début du XIXe siècle, l'étude de la stratégie reposait sur la méthode, dite "historique" cherchant dans les conflits passés des enseignements, des leçons, des règles générales, susceptibles de servir de guides permanents pour l'avenir. L'évolution des idées à la fin du XIXe siècle, lointaine conséquence de la "querelle des anciens et des modernes", et les nouveautés de la technique, dans le domaine naval en particulier, allaient détrôner pour un temps cette méthode, d'allure philosophique, au profit d'une "méthode matérielle" se voulant plus scientifique, et fondée sur les caractéristiques et les performances des armes et des équipements.

Avec l'introduction brutale de nouveaux instruments de combat : le canon rayé se chargeant par la culasse, l'éperon, la mine et la torpille, avec l'apparition de la vapeur, de la cuirasse et de l'hélice, dans un siècle dominé par une confiance absolue dans la science, la méthode matérielle devait avoir la faveur des esprits.

C'est ainsi que l'on va assister successivement, après la guerre de Sécession et la bataille de Lissa, à l'engouement pour l'éperon entre 1865 et 1880, puis entre 1885 et 1895, à l'emballement pour la torpille et le torpilleur, à partir de 1900 au fanatisme pour le sous-marin, en attendant le retour en force du canon, après la bataille de Tsoushima, de 1905 jusqu'à la première guerre mondiale, en France surtout d'ailleurs, car, aux Etats-Unis, avec Mahan, en Grande-Bretagne avec Colomb, c'est toujours la méthode historique qui reste en faveur.

Il va de soi qu'aucune des deux méthodes n'est réellement satisfaisante, comme devait le souligner Castex :

"En résumé, deux tendances, deux directions de pensée, deux courants d'idées se partagent les esprits qui rêvent du mieux en matière militaire. Les uns iront vers cette thèse philosophique et synthétique, éprise de lois et principes, qui plane sur toutes les armes et sur tous les temps, et qui s'incarne dans ce qu'il est convenu d'appeler la méthode historique. Les autres seront attirés par la thèse analytique, rationnelle et positive, bornée intentionnellement aux faits, aux engins et aux procédés, qui n'embrasse qu'une seule arme et une seule époque, et qui se reflète dans ce que nous dénommerons, faute d'un meilleur terme, la méthode matérielle.

 

Les adeptes de la première méthode forment l'école historique, qui se signale par une unité complète. Ceux de la seconde méthode constituent l'école matérielle, qui, à l'inverse de la précédente, et à cause précisément de sa nature analytique, se subdivise en autant d'écoles qu'il y a d'armes : il y a l'école du canon, l'école de la torpille, l'école du sous-marin, l'école de l'aéronautique, qui souvent s'ignorent ou se combattent...

Les deux écoles, historiques et matérielle, sont trop dissemblables pour ne pas être en très fréquente opposition, tant que le jugement et le sentiment du juste équilibre n'interviennent pas pour les concilier. Elles provoquent des oscillations périodiques de la masse, portée vers l'une ou l'autre suivant le moment." 3

En 1906, date à laquelle Darrieus accède au poste de professeur de tactique et de stratégie à l'Ecole de Guerre, l'école matérielle, qui avait triomphé avec la "jeune Ecole", thuriféraire de la torpille et conduit la France à un ruineux programme de bâtiments sans valeur militaire, avait redressé la tête après la guerre russo-japonaise, mais c'était cette fois la "chapelle" du canon qui était en vedette. Citons de nouveau Castex :

"de 1905 à 1914, la courbe matérielle fait une de ces "pointes" dont nous parlions plus haut. Une école matérielle est à son apogée : celle du canon. Le dernier fait saillant, la guerre russo-japonaise, en révélant que cette arme n'a rien perdu de sa prépondérance ancienne, en la montrant presque seule sur la scène principale, a déclenché un mouvement d'opinion irrésistible qui pousse à tout lui sacrifier. Tous les efforts sont orientés vers ses progrès techniques et vers l'amélioration de son emploi tactique (entraînement du personnel, méthodes de tir, écoles à feu, etc.). Les autres armes sont plus ou moins négligées : l'école matérielle est toujours nettement particulariste. L'ensemble du corps, impressionné par l'ardeur et la foi mystique des canonniers, suit le mouvement. Tout est au canon. La torpille est dans le marasme, le sous-marin effacé, l'aéronautique inexistante." 4

il reviendra justement à Darrieus, suivant en cela Daveluy, de réhabiliter l'école historique, sans cependant tomber dans ces excès, car il sait compléter ses réflexions historiques par l'étude analytique des capacités des diverses armes, échappant ainsi à la double critique de Castex.

Dans la confusion des esprits qui régnait alors, la tâche de professeur de Stratégie et de Tactique était loin d'être simple. Darrieus va s'y adonner avec passion, comme dans toutes ses activités précédentes. Il faut d'abord "remettre de l'ordre dans la maison", discipliner les idées, construire ce que tous les officiers appeleront, du nom qu'il avait lui-même employé, "la doctrine" et l'imposer dans la Marine et même dans le public.

Le cours de Darrieus eut un retentissement certain dans la marine et son auteur fut autorisé à en publier le premier volume : "La Doctrine", qui sera imprimé en 1907, paraîtra sous le titre : La Guerre sur Mer et sera traduit en anglais, en allemand, en italien et même en japonais... Les deux autres, intitulés "L'Outil" et "l'utilisation", qui ne sortiront pas de l'Ecole, ont quelque peu perdu de leur actualité mais ils renferment, outre d'intéressantes indications sur la Marine de l'époque, des remarques générales encore valables de nos jours.

Le principal intérêt du cours de Darrieus est qu'il ne se contente pas de traiter du combat lui-même, mais qu'il s'intéresse à tous les aspects de la guerre. Elargissant d'emblée le débat, il s'ouvre ainsi la possibilité de traiter non seulement de la politique, mais également des problèmes d'organisation de la Marine.

"C'est à l'édification d'une oeuvre militaire établie sur des bases solides et durables, écrit-il dans l'introduction de "La Doctrine", que répond encore une fois la création d'une Ecole supérieure ainsi que le but du présent ouvrage. Pour atteindre ce résultat sûrement, il faut un objectif supérieur ; aussi pour me servir d'une expression heureusement employée déjà, j'écarterai soigneusement des sujets traités tout ce qui n'aurait pas la guerre pour but. C'est à cette pensée précisément qu'obéissait le fondateur de l'Ecole, M.E. Lockroy, le ministre de 1895-1896, en donnant intentionnellement à l'institution le qualificatif d'Ecole de guerre de la marine. Il voulait marquer par là l'importance primordiale qu'il attachait à ce que cette grande et féconde pensée de la guerre fût toujours l'étoile directrice de ses travaux."5

 

LA METHODE

"La nécessité la plus pressante est, en effet, de coordonner les idées, de passer au crible d'un examen rigoureux toutes les opinions si diverses ayant cours en art maritime, de retenir le tout petit nombre de faits pouvant être admis comme vérité, pour jeter les bases d'une doctrine que l'avenir et un enseignement plus documenté devront peu à peu enrichir." 6

D'emblée, Darrieus annonce sa préférence pour la méthode historique :

"C'est donc aux enseignements de l'histoire que j'aurai recours pour commencer l'étude de la stratégie. Cette méthode est légitime, car il est naturel de penser qu'en dehors des éclairs de leur génie, les grands capitaines de tous les temps ont dû leurs victoires à un certain nombre de règles générales, de dispositions judicieuses, qu'il serait légitime d'espérer pouvoir appliquer aux guerres modernes.

"Entendons-nous bien encore une fois ; il ne peut entrer dans ma pensée de faire entrevoir je ne sais quel code, dans lequel seraient condensées un certain nombre de règles précises , qu'il suffirait d'appliquer rigoureusement sur le champ de bataille pour gagner la victoire à coup sûr.

"Mon but est plus modeste et non moins utile ; il consiste à chercher dans le passé des indications générales propres à fournir à un grand chef, toutes choses égales d'ailleurs, une orientation vers des chances plus favorables." 7

Darrieus étudie donc successivement les campagnes du passé, d'Alexandre à Napoléon, puis les grandes guerres maritimes, de Duquesne à Nelson. A partir du début du XIXe siècle, la guerre de Sécession, le combat de Lissa, les guerres chileno-péruviennes, la campagne de l'amiral Courbet , les conflits sino-japonais et hispano-américain lui fournissent des sujets de réflexion d'autant plus intéressants que le matériel naval se rapproche de celui du présent. Mais, bien entendu, c'est la guerre russo-japonaise, qui vient tout juste de se terminer, qui retient particulièrement son attention, et à laquelle il consacre un chapitre entier.

Les enseignements de l'Histoire occupent un court chapitre d'une quarantaine de pages, Darrieus y expose les principes généraux classiques, non sans répondre par avance aux critiques qui pourraient lui reprocher leur manque d'originalité :

"A ce propos, je dois avouer qu'en commençant ce chapitre, j'avais quelques doutes sur son utilité. Je me suis demandé un instant si je n'allais pas être taxé d'enfoncer des portes ouvertes ou d'énoncer des naïvetés,tellement les propositions qui y sont formulées paraissent évidentes et l'expression même du bon sens. J'ai été rassuré par le souvenir de la persistance de certaines erreurs et par le sentiment de la nécessité de les extirper." 8

Suit un chapitre consacré à la pensée des écrivains militaires et maritimes, de Jomini à Mahan, se terminant par cette conclusion :

"Si tant d'hommes de guerre illustres, si tant d'écrivains militaires renommés, depuis un siècle et de nos jours encore, ont cru devoir reprendre certaines idées sous des formes à peine modifiées, ce ne peut être pour la vaine satisfaction de se démarquer. S'ils n'ont pas craint de les ressasser, c'est qu'ils avaient la conviction profonde que ces vérités exigent mieux qu'une acceptation fugitive, en quelque sorte complaisante, et qu'elles doivent s'implanter définiti-vement dans les esprits avec la violence irrésistible des dogmes." 9

LA MAITRISE DE LA MER

Des leçons de l'histoire, Darrieus retient d'abord l'importance fondamentale de la maîtrise de la mer dans tous les conflits mettant en jeu des puissances maritimes :

"Etre maître de la mer, telle est l'expression familière à tous les marins qui, dans une formule concise, contient un monde d'idées et de pensées, et résume, pour ainsi dire, toute la stratégie navale.

"Elle ne signifie pas seulement, pour le parti vainqueur, la conquête définitive du champ des opérations de guerre ; elle comprend encore la liberté de la navigation, la sécurité des transactions commerciales, la circulation du pavillon, tout ce qui en un mot représente la vie active d'une grande nation, et ce qui constitue bien souvent l'objet du conflit. C'est précisément en cela qu'elle satisfait pleinement aux nécessités de la guerre." 10

Mais, comme les océans sont vastes, une maîtrise totale et absolue est illusoire :

"La notion de "maîtrise de la mer" doit bien être définie ; on ne saurait viser par ce terme la suprématie sur tous les océans. L'Angleterre seule pouvait, à la rigueur, caresser ce rêve mégalomane il y a quelques années ; elle ne peut plus y prétendre elle-même aujourd'hui. L'expression s'applique uniquement au théâtre maritime des opérations possibles"11.

Même sur ce "théâtre maritime des opérations possibles", la maîtrise est loin d'être absolue. Le développement des forces côtières, avec le torpilleur et le sous-marin, réduit d'une façon sensible l'espace sur lequel s'exerce cette maîtrise :

"L'entrée en service du torpilleur avait donc pour premier effet logique de repousser plus au large, au moins pendant la nuit, les postes de surveillance. C'est pour satisfaire à ces préoccupations légitimes, qu'on avait admis dans toutes les marines qu'il serait imprudent de la part d'un chef d'exposer son escadre en s'approchant la nuit à moins de 30 milles, d'un port pourvu de torpilleurs... L'entrée en scène des sous-marins est de nature à combler une lacune et à apporter un nouveau et profond bouleversement dans les conditions de cette opération de guerre." 12

LA BATAILLE

Le blocus peut certes assurer la maîtrise de la mer à moindre frais, puisqu'il fait faire l'économie des pertes qu'entraînerait le combat, mais celui-ci n'en est pas moins le moyen le plus sûr d'éliminer définitivement la menace représentée par une flotte ennemie. Une fois celle-ci au fond, la liberté des mers est définitivement assurée pour le vainqueur qui peut en user tant pour effectuer par mer tous les mouvements d'hommes et de marchandises que pour porter la guerre sur les côtes adverses. Le combat est donc bien "l'objectif principal", titre significatif que donne Darrieus au chapitre qu'il lui consacre et qui commence ainsi :

"A bien creuser le problème, on s'aperçoit tout de suite qu'il n'y a, en réalité, de définitif et de décisif que le premier (le combat) ; le second (le blocus) ne peut donner qu'une solution provisoire... Cette méthode nous a vraiment trop mal réussi dans le passé pour que nous n'y renoncions pas dans l'avenir." 13

Si seul le combat peut assurer la maîtrise définitive de la mer, c'est donc bien l'objectif principal, tout le reste n'étant qu'accessoire. Mais la bataille n'est pas seulement nécessaire, elle est inéluctable, comme l'ont montré les exemples de Trafalgar, de Santiago et de Tsoushima.

"C'est ainsi que l'indispensable histoire, ancienne ou contemporaine, nous apprend avec une logique implacable, que la guerre ne peut avoir d'autre sanction effective que le combat. Que ce soit un peu plus tôt ou un peu plus tard, au début ou à la fin de la guerre, la bataille est inéluctable, et le moment arrivera toujours où les deux forces antagonistes se trouveront en présence." 14

Puisque la bataille est nécessaire et inéluctable, il faut donc la rechercher, pour bénéficier des avantages que donne l'offensive.

"Dans son Esprit des Lois, Montesquieu dit : "La nature de la guerre défensive est décourageante, elle donne à l'ennemi l'avantage du courage et de l'énergie dans l'attaque ; il vaudrait mieux hasarder quelque chose par une guerre offensive que d'abattre les esprits en les tenant en suspens." "Heureux le soldat, dit von der Goltz, auquel le destin assigne le rôle d'assaillant." Et il ajoute : "Faire la guerre, c'est attaquer."

Et il est de fait, en effet, que tous les grands hommes de guerre ont adopté l'offensive et obtenu par elle leurs plus belles victoires ; cela se conçoit, car l'offensive donne au chef qui l'emploie, et avant toute action, de précieux avantages. Celui-ci sait ce qu'il veut tenter, son adversaire l'ignore. Le premier est maître de ses mouvements, du temps et de l'espace où il transportera l'action ; celle-ci emprunte à ces conditions éminemment favorables un caractère de précision dont le second ne peut bénéficier. Tout est inconnu pour ce dernier ; entre tous les projets qu'il peut prêter à son ennemi, entre toutes les hypothèses permises, lesquels faut-il choisir?...

Observons, à ce propos, que le terme d'offensive est pris ici dans son sens le plus large ; il s'applique aussi bien à la tactique qu'à la stratégie, à l'attaque d'une flotte sur le terrain du combat qu'à sa poursuite dès l'origine de la guerre , ou à toute autre action militaire analogue contre les forces ennemies.

La méthode offensive exige avant tout une qualité primordiale : l'activité ; c'est celle que possédaient, au plus haut degré, Alexandre, César, Annibal, Napoléon, Suffren et Nelson. Elle exige une grande force de caractère de la part du chef, avec une volonté tenace au service d'une haute intelligence...

Le rôle d'assaillant a par lui-même trop d'avantages moraux de toutes sortes pour qu'on puisse songer à y renoncer. Pourtant, quelle que soit la force du raisonnement, celui-ci ne suffirait pas à emporter les convictions, si les enseignements impitoyables du passé ne nous rappelaient que nos plus douloureux revers sur mer ont été le fruit de notre méthode passive de faire la guerre. Bien loin de rechercher le combat, nous l'avons le plus souvent subi.

On ne saurait trop méditer à ce sujet les paroles de l'amiral Jurien de la Gravière : "Si le nom de quelques-uns de nos amiraux est aussi tristement associé au souvenir de nos désastres, la faute, soyons-en convaincus, n'en est point à eux toute entière. Il en faut plutôt accuser la nature des opérations dans lesquelles ils furent engagés et ce système de guerre défensive que Pitt proclamait, dans le Parlement, l'avant-coureur d'une ruine inévitable. Ce système, quand nous y voulumes renoncer, avait déjà pénétré dans nos moeurs ; il avait pour ainsi dire énervé nos bras et paralysé notre confiance. Trop de fois nos escadres sont sorties de nos ports avec une mission spéciale à remplir et la pensée d'éviter l'ennemi ; la rencontre était déjà une chance contraire. C'était ainsi que nos vaisseaux se présentaient au combat ; ils le subissaient au lieu de l'imposer."

Longtemps cette guerre embarrassée et timide, cette guerre défensive, avait pu se soutenir, grâce à la circonspection des amiraux anglais et aux traditions de la vieille tactique. C'était avec ces traditions qu'Aboukir venait de rompre ; le temps des combats décisifs était arrivé... Ce tableau d'une flotte à l'ancre, laissant venir sur elle une autre flotte pleine de vitalité et d'ardeur, celle-là, n'apparaît-il point comme le symbole même de la résignation passive, de la méthode défensive pour tout dire ?" 15

LA COURSE

Car il n'y a pas, pour Darrieus, d'alternative à la bataille. La guerre de course a, estime-t-il, fait la preuve de son inefficacité tout au long de l'histoire` :

"Jean Bart, Dugay-Trouin, d'autres moins illustres mais non moins valeureux comme du Casse, firent des prodiges et, en quelques années, enlevèrent aux Anglais un nombre de bâtiments qu'on n'évalue pas à moins de quatre mille. Le commerce anglais en éprouva incontestablement de grands dommages, mais la partie financière n'en fut pas moins perdue pour la France puisqu'elle fut obligée de reconnaître comme roi d'Angleterre Guillaume d'Orange...

Cet exemple montre entre tous le point faible de l'argumentation sur laquelle s'appuient les partisans entêtés de la course pour préconiser son emploi unique. On énumère complaisamment les prises faites au cours de telle ou telle guerre, et certaines de ces listes sont, à première vue, singulièrement troublantes ; on fait valoir les dommages matériels causés au commerce ennemi, les perturbations profondes apportées dans son commerce pendant toute la durée de la guerre, ainsi que les pertes financières qui en sont les conséquences ; tout cela est réel, mais, puisque nous parlons commerce, il m'est bien permis d'en emprunter le langage. Or, ce n'est jamais en cours d'exercice qu'une maison de commerce peut savoir exactement si une opération déterminée lui a été profitable et d'ailleurs cette opération est inséparable de toutes les autres ; il importe peu que prise isolément elle ait donné des bénéfices, si l'ensemble de toutes les opérations doit se chiffrer par une perte.

"Au règlement final des comptes seulement, lorsque le bilan sera dressé, on pourra savoir si l'affaire a été bonne. Et justement l'affaire dont il s'agit est toujours mauvaise. Il est certain que les armateurs particuliers de la course y gagnent des fortunes, mais la France en sort toujours plus appauvrie." 16

S'il condamne la course en tant que stratégie principale, Darrieus lui reconnaît quand même une certaine efficacité économique, car elle affaiblit l'adversaire, mais également militaire : elle l'oblige à distraire de ses forces principales des moyens importants pour lutter contre elle. Judicieusement utilisée, elle peut jouer un rôle important dans la manoeuvre stratégique.

"Cette méthode ne peut avoir d'effet utile qu'autant qu'elle fait partie d'un système général de guerre, s'attaquant à l'ensemble des forces antagonistes. Appuyée sur des opéra-tions d'escadres agissantes, la course n'est plus négligeable et satisfait à l'objectif de la guerre. En l'envisageant ainsi comme auxiliaire de la grande guerre, nous aurons à en tenir le plus grand compte pour l'avenir." 17

Encore faut-il savoir l'utiliser :

"La guerre de course par coureurs isolés n'a jamais abouti qu'à des résultats négatifs. De par son principe même, un corsaire n'a qu'une ressource, la fuite, s'il est rencontré à la mer par des forces réelles, et comme on ne peut pas toujours fuir, il arrive toujours un moment, tôt ou tard, où le corsaire isolé sera pris au piège." 18

 

On n'imaginait évidemment pas en effet à cette époque que la guerre sur mer allait, moins de dix ans plus tard, à l'image de "l'ascension aux extrêmes", selon l'expression de Clausewitz, qui sévissait sur le front terrestre, voir sauter les fragiles barrières juridiques et humanitaires jusque-là respectées par tous les belligérants, que les bâtiments neutres seraient attaqués délibérément dans les zones déclarées zones de guerre et que l'amarinage des prises deviendrait l'exception. Et Darrieus n'imaginait pas non plus que le sous-marin, dont il avait pourtant été l'un des précurseurs, allait devenir le principal artisan de la guerre industrielle et lui faire prendre une dimension tout à fait nouvelle.

GEOPOLITIQUE

La grande-Bretagne

La Grande-Bretagne, estime Darrieus, a manifesté depuis l'époque élisabéthaine le souci permanent de contrecarrer l'ascension de son principal concurrent commercial du moment, d'abord en détruisant sa flotte, puis en le combattant sur le continent avec l'aide d'alliés d'occasion, bien souvent ses adversaires de la veille ou du lendemain. L'Espagne au XVe siècle, la Hollande au XVIe, la France à la fin du XVIIe et au XVIIIe ont tenu successivement le redoutable rôle de la "moderne Carthage", objet de l'hostilité implacable de la Grande-Bretagne tant que leur puissance maritime et économique fut capable de porter ombrage aux ambitions britanniques.

"Il y aurait beaucoup à dire encore sur la période qui comprend la plus grande partie du XIXe siècle, malgré qu'elle ne nous donne aucun exemple de grandes guerres maritimes comparables à celles des siècles précédents. Elle offre au contraire le spectacle d'une grande cordialité apparente de relations entre la France et l'Angleterre, qui les conduit à sceller les deux ententes cordiales de 1843 et de 1855, et même à combattre comme alliées pour la même cause contre la Russie en 1854 ; elle nous rappelle aussi qu'avant 1870, le courant de l'opinion à la cour impériale était franchement tourné vers l'entente cordiale. Le mot et la chose, on le voit, ne datent pas d'aujourd'hui.

Mais j'ai hâte d'en arriver à une étape plus importante, non seulement parce qu'elle est plus rapprochée de nous, mais surtout parce qu'elle apporte la conclusion logique et concordante de ce trop court résumé de l'histoire de la grandeur navale de l'Angleterre.

Après les désastres de l'année terrible, notre malheureux pays... chercha dans l'expansion coloniale un dérivatif puissant à ses malheurs récents. Et en quelques années le Tonkin, Madagascar, le Dahomey, le Congo, etc. reconstituaient pour lui un immense empire colonial comparable à celui qu'elle avait perdu au siècle précédent.

Certains de ses adversaires traditionnels, bien loin de s'en émouvoir, le voyaient d'un bon oeil entrer dans cette voie. Mais cette route conduisait tout droit sur les terrains que l'Angleterre prétendait se réserver, en vertu de son adage favori que ce qui n'est à personne doit évidemment lui appartenir, et c'est ainsi que notre politique coloniale, ajoutée à d'autres causes que je signalerai, prépara les deux crises si graves de l'année 1898, le Niger et Fachoda...

Il est aisé de concevoir que la disproportion existant entre la possession d'un marais fiévreux et une guerre aussi formidable que celle dont nous étions menacés, ne permet pas de voir entre elles une relation de cause à effet. Les grondements de cet orage ne peuvent avoir leur source que dans un mal organique profond... L'opinion publique, de l'autre côté de la Manche, considérait unanimement la diplomatie française comme un gêneur constant, contrecar-rant les projets de l'Angleterre sur tous les points du globe : en Egypte, en Afrique, au Siam, en Chine. Le principal grief formulé contre la France reposait sur notre politique protectionniste qui, fermant les marchés français au commerce anglais, lui enlevait des débouchés considérables et lui portait ainsi un grand préjudice. Il n'est pas jusqu'à l'alliance franco-russe qui ne fût une cause d'irritation pour le peuple anglais ; car celui-ci y voyait une menace pour lui, l'extension constante de la Russie vers l'Inde posant cette nation en adversaire probable... 19

Certes la situation n'était plus la même en 1907, car l'essor de l'empire germanique venait de le faire accéder à son tour au rôle de "moderne Carthage", destinée à devenir pour la Grande-Bretagne l'adversaire à abattre, et entraînant de ce fait un rapprochement avec la France :

"La reconstitution de l'empire d'Allemagne a donné
au mouvement commercial de ce pays un essor magnifique ; sa flotte marchande, négligeable il y a moins de quarante ans, vient actuellement immédiatement après celle de l'Angleterre... Les cargos allemands sillonnent les mers... Et enfin, par dessus tout cela, la construction par l'Allemagne d'une flotte de guerre puissante, son augmentation inquiétante, le caractère nettement offensif de sa conception, montrent bien à l'Angleterre que cette fois sa tyrannie maritime séculaire est en danger...

Tout ce qui précède jette une vive lumière sur l'attitude actuelle de l'Angleterre et son changement de front si rapide. C'est aujourd'hui contre l'Allemagne que se portent les efforts de ses hommes d'Etat, de sa presse et de l'opinion publique ; c'est elle qui nous a remplacée, en moins de sept années, comme point de mire des attaques violentes du peuple anglais." 20

L'Allemagne

S'il estime que l'hostilité de l'Angleterre est une constante dont il serait vain d'attendre qu'elle se modifie, Darrieus n'accorde pas à l'antagonisme franco-allemand le même caractère inéluctable,
au point que le chapitre qu'il consacre à ce pays est intitulé simplement : "le différend franco-allemand".

Ce "différend", selon lui, n'était que la conséquence de deux cents ans d'erreurs de la politique française. S'efforçant avec constance d'affaiblir la maison d'Autriche, la France avait créé elle-même les conditions d'une unification de l'Empire allemand qu'elle avait, par la suite, été incapable de contrecarrer, mais, cette affaire réglée, les conditions d'une entente franco-allemande pouvaient être considérées comme réunies.

"C'est donc bien autant par les fautes accumulées de la politique française que par la persévérance des efforts de ses propres ouvriers que s'est faite l'unité allemande.

Après ce long duel entre deux nations, duel dont le caractère particulier et exclusif est certain, et qui réglait le différend par la perte définitive de la partie pour la France, rien ne serait opposé à une réconciliation également définitive entre les deux peuples..." 21

Les Etats-Unis et le Japon

Tirant sans complaisance les enseignements des guerres americano-hispanique et russo-japonaise, Darrieus démontre sans peine qu'une défense de l'Indochine contre le Japon ou des Antilles contre les Etats-Unis demanderait un effort considérable dont il se demande s'il serait bien proportionné aux avantages, si grands soient-ils, que la France peut retirer de ces colonies.

Négligeant quelque peu l'intérêt stratégique de points d'appui bien situés qui mettaient la flotte française à l'abri des déconvenues rencontrées par la flotte de Rodjesvensky lors de son odyssée vers Tsoushima, et ne s'encombrant guère de considérations sur les obstacles politiques, humains et économiques qu'auraient soulevés des solutions aussi radicales, Darrieus propose tout simplement de se débarrasser de ces territoires.

"Mais cette fameuse doctrine (de Monroe), qui est le credo fanatique de la politique de l'union, n'a point été conçue pour un cas isolé ; elle s'applique merveilleusement à toutes les circonstances qui permettent d'accroître le patrimoine étoilé ; et Cuba n'est point, tant s'en faut, le seul satellite qui gravite autour de cet astre puissant qu'est la nation des Etats-Unis. Beaucoup d'autres îles dans les Antilles lui sont encore étrangères, et c'est à juste titre que plusieurs puissances européennes, la nôtre en particulier, ont un intérêt de premier ordre à suivre avec la plus extrême attention les manifestations de l'opinion publique en Amérique.

"Les progrès si rapides de l'impérialisme dans ce pays, sous la forte impulsion de cet admirable homme d'Etat qu'est le président Roosevelt (Theodore Roosevelt, président des Etats-Unis de 1901 à 1908), l'activité fébrile avec laquelle s'accroît la flotte de guerre jusqu'à vouloir disputer bientôt avec succès la seconde place dans le monde, sont autant de symptômes non douteux de l'état d'esprit qui dirige actuellement la politique de ce peuple...

"C'est pour cela qu'aucun des actes, aucune des paroles même de ce conducteur de peuple, ne peut laisser indifférents. Il y a quelques mois à peine, dans un discours retentissant, le président Roosevelt, faisant allusion au rôle des Etats-Unis dans la mer des Antilles, développait l'idée que, sans vouloir porter atteinte à des droits acquis dans ces parages, il appartenait à l'Union de ne pas se désintéresser de ce qui s'y passait, et qu'il lui revenait par une sorte de droit naturel une mission de surveillance et même de "haute police", pour y rétablir l'ordre si nécessaire.

"La gravité d'une pareille déclaration, sortant surtout d'une telle bouche, ne saurait échapper à personne ; elle se trouve augmentée, en outre par le fait même de son imprécision...

"Le péril existe donc à l'état latent, mais il est certain ; si on peut le considérer comme éloigné encore, il n'en faut pas moins l'examiner avec tout le soin qu'il comporte.

"La stratégie nous offre deux solutions pour y parer, et deux seulement : ou bien préparer nos forces en prévision d'un conflit possible avec l'Amérique, et dès lors les enseigne-ments de la guerre hispano-américaine, puisés dans les erreurs de l'Espagne, nous dictent d'établir à Fort-de-France une base d'opérations colossale, capable de suffire à notre flotte entière ; ou bien vendre les Antilles au plus offrant, au meilleur prix possible.

"La première solution serait extrêmement coûteuse, car ce n'est qu'à coups de centaines de millions qu'on pourrait accumuler à la Martinique les approvisionnements de toutes sortes, les bassins de radoub, les défenses, etc.., pour une force navale assurant la supériorité du nombre sur la flotte si importante qui est déjà prête à sortir des chantiers de construction de l'Amérique.

"Cette nation nous laisserait-elle, du reste, faire cet immense effort, hors de proportion avec la valeur de nos possessions ? Je ne le pense pas ; car, en définitive, ledit effort serait uniquement dirigé contre elle, aucun intérêt d'ordre militaire ne justifiant, en dehors de cette considéra-tion, un sacrifice important quelconque aux Antilles.

"En vendant la Martinique et la Guadeloupe aux Etats-Unis, nous ferions de la belle et bonne stratégie ; j'insiste sur ce mot, car loin de nous éloigner de notre sujet, nous montrons par cet exemple saisissant de quelle conceptions prévoyantes est fait l'art militaire...

"Si ces deux îles ont peu de valeur pour nous, car elles constituent un luxe coûteux, elles en auraient beaucoup pour les Etats-Unis, à cause de leur position de grand'garde au vent de la mer des Antilles. Fort-de-France, surtout, représenterait pour les américains une base navale exceptionnelle, lorsque l'ouverture du canal de Panama au commerce mondial aura fait affluer dans la mer des Antilles les flottes de tous les pays. C'est un poste avancé incomparable. L'opération serait donc excellente ; ce serait un placement de père de famille qui nous délivrerait par ailleurs d'un réel souci." 22

Appliquant le même raisonnement, et avec des arguments encore plus solides (et d'autant plus convaincants que la guerre russo-japonaise venait à peine de se terminer), au cas de l'Indochine, Darrieus concluait également qu'il n'était pas de saine politique de conserver en Extrême-Orient une colonie que la France ne pourrait pas plus défendre que la Russie n'avait été capable de le faire de la Mandchourie.

"L'actualité des événements qui viennent de se dérouler en Extrême-orient, et qui les rend encore présents à l'esprit de tous, me dispense d'une longue argumentation, pour exposer les motifs qui font du développement du Japon une menace future pour nous. Ce peuple, né à la vie et au progrès européen il y a moins de quarante ans, a brûlé les étapes de sa métamorphose, au point d'avoir gagné les premiers rangs des puissances mondiales...

"Il n'est pas douteux que le Japon, affaibli par ses victoires mêmes, sera tenu pendant pas mal d'années encore d'observer une politique de recueillement, pour réparer ses pertes, refaire ses finances obérées et se préparer à de nouveaux exploits. Mais dès maintenant on peut prévoir le moment où, affranchi de ses embarras passagers,
il reprendra sa politique de race.

"Ce jour-là, la France, qui est devenue une grande puissance asiatique, aura à compter très sérieusement avec le Japon. Il ne faut pas perdre de vue qu'en dehors du principe de l'application de sa doctrine, l'Indo-Chine, immense grenier de riz, représente pour le Japon une proie économique digne en tous points de ses convoitises...

"Pour nous, Français, si nous voulons conserver l'Indochine, si nous estimons que cette magnifique colonie nous est nécessaire en vue de notre développement économique, nous n'avons que le temps strictement nécessaire pour prendre les dispositions efficaces en vue d'un choc inévitable, mais dont l'échéance sera d'autant plus retardée et d'autant moins menaçante que nous aurons réussi à être plus forts.

"Ce n'est pas ici le lieu de montrer en quoi doit consister, pour nous, l'effort à faire pour défendre victorieusement l'Indo-chine contre les appétits japonais ; cette question déborde du cadre que je me suis tracé, mais je dirai cependant qu'il faut s'attendre à ce que cet effort soit considérable. Souvenons-nous de l'Espagne à Cuba, de
la Russie en Mandchourie, et nous penserons alors que, pour si élevées que soient les dépenses à faire pour notre possession asiatique pour nous permettre de la garder, elles ne sont rien en comparaison de ce que nous perdrions dans une guerre désastreuse.

Et, ici encore, il faut mettre en balance la dépense qu'absorberait la protection assurée à la colonie et la valeur de cette colonie. Si celle-ci est supérieure, il n'y a pas d'hésitation possible, il faut se préparer à l'action et cela sans retard, aujourd'hui même, pour museler en temps utile les appétits connus. En définitive, une seule chose n'est pas permise : c'est la politique du bandeau sur les yeux et les oreilles, qui s'aperçoit seulement de l'orage lorsqu'il crève et qu'il est trop tard...

"Et en face de cette conclusion positive qu'il est impossible de feindre ignorer, c'est ici le moment de demander : l'Indo-Chine et nos intérêts en Extrême-orient, valent-ils des dépenses aussi extraordinaires? La colonie est magnifique, je le reconnais, et si dans la valse des millions qui s'agite éperdument en France en ce moment, de tous les côtés à la fois, on croit pouvoir en distraire quelques-uns pour la conserver, qu'on le fasse. Quelque grande que soit sa valeur, je ne crois pas, pour ma part qu'en agissant ainsi on fasse pour le pays une bonne stratégie politique. Si le Japon était seul en cause, peut-être parviendrait-on museler ses convoitises, en se préparant à temps et comme il faut.

"Mais un danger plus grave est suspendu sur toutes les colonies d'Asie ; le parti de la jeune Chine a compris quelle était la force latente colossale, à l'état potentiel, dans ce vaste pays de 400 millions d'habitants ; s'il parvient à se réveiller, à prendre conscience de lui-même, une nouvelle invasion d'Attila emportera comme une trombe toutes les possessions européennes en Extrême-orient. Quelqu'un possède-t-il un moyen de défendre l'Indo-Chine contre elle? Je serais curieux de le connaître. C'est en parfaite con-naissance de cause que je crois plus sage d'adopter la belle formule de Reclus "Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique". 23

TACTIQUE ET MATERIEL

La distance du combat

Rendu techniquement possible par les progrès de l'artillerie et de l'optique, le combat au canon à grande distance avait alors plus d'adversaires, qui mettaient en avant le faible pourcentage de coups au but obtenus au-delà de 200 mètres, que de partisans. Ainsi, Daveluy écrivait, dans son Etude sur le combat naval :

"Le commandement, en effet, n'a pas à s'occuper des méthodes de tir ; il n'a qu'à constater les effets et à en peser les résultats. Il regarde donc et il voit que, toutes choses égales d'ailleurs, le nombre de coups au but diminue quand la distance augmente. Puisqu'on veut réduire l'ennemi, on est amené fatalement à adopter la portée la plus faible pour perdre le moins possible de projectiles dans la mer... Augmenter la distance en vue de profiter d'une meilleure méthode de tir conduit à faire reposer le sort de la bataille sur une spéculation difficile à calculer ; ce serait, en tous cas, se donner un avantage pour se priver d'un autre plus considérable qui consiste à ne pas gaspiller ses munitions... Si nous voulons réellement nous battre, faire du mal à l'ennemi, il faut nous battre de près ; et sans les torpilles, la distance de combat devrait être la portée de pistolet, comme du temps de Suffren." 24

Dans cette controverse, qui se traduisait par des options opposées quant à l'armement à donner aux navires, à la tactique et aux formations de combat, Darrieus prend parti avec force pour le combat à distance.

"Des premières armes de jet à l'artillerie moderne lançant une pluie de projectiles à 4,5 et jusqu'à 8 000 mètres, cette évolution est continue, obéissant à une loi unique ; les moyens seuls diffèrent.

"C'est à cette préoccupation constante d'obtenir à la plus grande distance possible l'écrasement de l'adversaire, qu'il faut attribuer l'allongement incessant des distances de combat, a fur et à mesure que les progrès de l'artillerie ont permis d'augmenter la précision, la justesse et, d'une façon générale, toutes les qualités balistiques des bouches à feu.

"Depuis les combats des flottes à voiles, surtout depuis ceux de Suffren, où on se battait à portée de pistolet, jusqu'à nos jours, partout où le canon a été employé comme l'arme décisive de la mêlée, les distances n'ont pas cessé de s'accroître et il n'existe aucune raison sérieuse de prévoir, je ne dis pas une limite supérieure, car il en existe forcément une encore très éloignée, celle de la visibilité du but, mais un retour en arrière...

"N'eut-elle permis d'élucider que cette seule question, que la guerre russo-japonaise aurait rendu un grand service à l'enseignement de la stratégie. C'est aux distances de 5, 6000 mètres et même plus, que, dans les engagements de cette guerre, les flottes japonaises ont couramment commencé leur tir, et il n'est pas sans intérêt de rappeler que, sans remonter plus haut que 1899, ceux-là étaient taxés d'emballement qui, dans la marine française, préconisaient l'entraînement des écoles à feu à des distances de 5000 mètres." 25

La primauté du canon

Convaincu de la suprématie du canon et du caractère inéluctable de l'accroissement des distances de combat, Darrieus est opposé à la torpille comme armement des grands bâtiments de combat.

"on ne peut pas ne pas être frappé de la part surprenante qui a été faite à cette arme sur tous les bâtiments de combat, sans qu'un seul fait expérimental, depuis 40 ans que cet engin existe, soit venu justifier cette importance.

"Les tubes de lancement aériens ont disparu, parce qu'on a reconnu l'impossibilité de les laisser exposés, sans protection, aux coups de l'artillerie... On les a remplacés par des tubes sous-marins lourds et encombrants, d'une installation coûteuse et dont l'efficacité est problématique. Les cuillers de ces tubes font des saillies gênantes pour la manoeuvre et les évolutions des bâtiments, et cette raison serait déjà assez forte pour faire émettre des doutes sur le bénéfice qu'on peut attendre de la torpille à bord d'un grand bâtiment. L'incertitude du réglage du lancement à grandes vitesses, en l'absence d'expériences nombreuses sur la matière, ne peut que fortifier ces doutes.

"Or, ces transformations successives et radicales se sont produites sans qu'il existe dans l'histoire un seul exemple de combat par la torpille entre deux flottes de guerre." 26

Darrieus se montre encore plus véhément dans ses propos vis-à-vis de l'éperon, encore très en faveur au début du siècle chez bien des officiers de marine.

"Un pareil engouement, que j'avoue humblement pour ma part ne pas comprendre, est naturellement inspiré par ce sentiment auquel nous avons plus d'une fois déjà fait allusion et qui pousse les hommes dans leurs luttes, à rechercher le coup foudroyant, décisif, qui termine la lutte instantanément.

"L'augmentation considérable de la vitesse obtenue par l'introduction, à bord des vaisseaux de guerre, d'un moteur mécanique, la possibilité de discipliner désormais, quel que soit l'état de la mer, cette vitesse ainsi que la manoeuvre des navires, enfin l'accroissement même de la masse des bâtiments de combat par la construction métallique et le cuirassement, tous ces progrès nouveaux devaient nécessairement ramener la faveur sur l'éperon...

"La puissance croissante de l'artillerie, dont il n'était plus permis de faire abstraction, était pourtant à ce point méconnue, que dans une étude célèbre datant de 1870, l'Amiral Jurien de la Gravière pouvait dire : "Aux approches de l'ennemi, un vaisseau cuirassé n'a rien de mieux à faire que d'imposer le silence à ses canons. Les faibles avantages qu'il pourrait se promettre d'un tir rendu incertain par la rapidité avec laquelle varie la distance, ne sauraient balancer les inconvénients du nuage de fumée qui l'envelopperait à cet instant suprême où son salut dépend de la précision de sa manoeuvre."

"On eût pu faire observer à l'éminent Amiral que le plus sûr moyen de faire taire le canon eût été de n'en pas mettre du tout, et cela suffit à faire apparaître tout ce que son opinion avait de trop absolu...

"On comprendra aisément que si je m'attarde sur ce sujet, ce n'est pas seulement parce qu'il représente un intérêt rétrospectif, mais bien parce que les idées qui ont fait conserver, jusqu'à nos jours, cette arme sur tous les cuirassés, même sur ceux en projet, sont tellement tenaces qu'elles ont encore de nombreux partisans." 27

LE SOUS-MARIN

Darrieus n'assigne pas au sous-marin qu'un rôle auxiliaire dans une stratégie navale dominée par la confrontation des flottes de bâtiments de ligne. Incapable de participer aux rencontres des escadres il n'en est pas moins destiné à jouer un rôle important.

"on peut dire que le sous-marin est venu prendre dans les ressources de la stratégie et de la tactique une place libre...

"La facilité avec laquelle un sous-marin peut forcer une ligne de blocus, mise déjà en lumière dès les premiers essais du Gymnote en 1890, exposera des bâtiments stationnant devant une place à des attaques incessantes venant de tous les points de l'horizon et rendra leur position intenable... Il est donc permis de prévoir une modification profonde dans la tenue des blocus. Ceux-ci ne seront pas supprimés, car ils pèsent, comme nous l'avons vu, d'un trop grand poids, sur la conduite d'une guerre navale, mais la ligne d'investissement sera reportée plus au large; la ceinture qui serrait si étroitement autrefois les forces bloquées sera plus relâchée sans que l'effet utile en soit perdu pour cela.

"Le sous-marin qui, en plein jour, peut s'approcher d'un navire sans être vu n'est donc pas, en définitive, autre chose que le "torpilleur de jour". Comme le torpilleur, il est aussi l'affût de l'arme du combat rapproché, la torpille, et doit à sa précieuse propriété de se rendre invisible, de pouvoir pénétrer dans le champ d'action restreint de cette arme 28".

Darrieus ne voit pas seulement dans le sous-marin un élément de défense des côtes ; dans le chapitre consacré à la guerre contre l'Angleterre, il assigne en effet aux flottilles un rôle essentiel contre la flotte britannique venant de Gibraltar pour l'empêcher de se joindre avec celle de Malte.

"C'est aux flottilles qu'est réservé ce rôle éminemment offensif, qui montre bien que, loin de les stériliser par une attitude passive, elles sont appelées à fournir une collaboration active, dictée par les principes de l'art militaire, au plan général d'opérations. La concentration à Oran, ou beaucoup mieux encore, à Rachgoun, de groupements très importants de torpilleurs et de sous-marin satisferait à ces conditions.

"Les deux types de bâtiments se complètent l'un l'autre de façon à permettre sur la route de l'armée navale partie de Gibraltar une suite ininterrompue d'attaques de jour et de nuit, harcelant cette flotte sans relâche. La présence en ces bases secondaires de 8 escadrilles de torpilleurs et de 3 escadrilles de sous-marins, constituerait un véritable barrage, ou plus exactement une suite de barrages, sinon impossible à franchir, du moins difficile à rompre sans y laisser quelques morts ou blessés." 29

LA CONDUITE DES OPERATIONS

Darrieus, écrivant au moment même où commencaient à se développer les télécommunications, pressent l'influence que celles-ci ne vont pas manquer d'exercer sur la conduite des opérations et en imagine les dangers.

"Les entraves apportées aux opérations militaires des grands chefs, par des formules trop strictes, formulées le plus souvent sans la connaissance des nécessités techniques ou contingentes, n'ont jamais abouti, que je sache, à des résultats heureux. L'histoire des guerres de tous les temps et de tous les pays fournit au contraire de multiples exemples de la part malheureuse qui incombe, dans l'insuccès final, à l'intervention intempestive des pouvoirs dirigeants, dans la pratique des opérations...

"Nous avons déjà eu l'occasion de faire ressortir la féconde initiative dont jouissait à bon droit Nelson, l'élasticité de ses instructions générales tout entières contenues dans la brève et précise formule : conquérir la maîtrise de la Méditer-ranée, qui lui permettait de poursuivre la flotte ennemie jusqu'aux Antilles.

"Suffren, lui aussi, sentait tout le prix de l'indépendance militaire lorsqu'il écrivait au ministre de Castries :"Le roi ne peut être bien servi dans ces pays lointains que lorsque les chefs auront de grands pouvoirs et la force d'en faire usage."... S'il était besoin d'appuyer les exemples de Suffren et de Nelson, nous aurions la grande autorité de Napoléon, le maître en la matière.

Traitant dans ses mémoires, des devoirs des généraux, il s'exprimait en ces termes :

"Un général en chef n'est pas couvert par un ordre d'un ministre ou d'un prince éloigné du champ d'opérations et connaissant mal ou ne connaissant pas du tout le dernier état des choses : 1° Tout général en chef qui se charge d'exécuter un plan qu'il trouve mauvais et désastreux est criminel ; il doit représenter, insister pour qu'il soit changé, enfin donner sa démission plutôt que d'être l'instrument de la ruine des siens ; 2° Tout général en chef qui, en conséquence d'ordres supérieurs, livre une bataille en ayant la certitude de la perdre est également criminel ; 3° Un général en chef est le premier officier de la hiérarchie militaire. Le Ministre, le prince donnent des instructions auxquelles il doit se conformer en son âme et conscience ; mais ces instructions ne sont jamais des ordres et n'exigent une obéissance passive que lorsqu'il est donné par un supérieur qui, se trouvant présent au moment où il le donne, a connaissance de l'état des choses..."

"Ces citations m'ont paru bonnes à reproduire, non seulement parce que, toutes proportions gardées, bien entendu, elles s'appliquent à la campagne que nous venons d'étudier, mais encore parce qu'elles condamnent la fâcheuse tendance naturelle du pouvoir central, dans presque toutes les guerres contemporaines, dans tous les pays, à s'immiscer dans la conduite pratique des opérations. Je ne serais pas éloigné de croire, pour ma part, que les défaites répétées du général Kouropatkine, dans les plaines de la Mandchourie, n'ont pas d'autre cause initiale." 30

LA SANCTION DES FAITS

Pendant la première guerre mondiale, la guerre industrielle menée par des navires de surface a été un échec. Les corsaires de surface allemands, après quelque succès, furent rapidement détruits. Darrieus n'avait pas prévu qu'elle puisse être menée également par les sous-marins, mais il n'était pas le seul. Il s'est montré par contre bon prophète en ce qui concerne la lutte entre bâtiments de surface. Les rares occasions de bataille entre cuirassés ont largement confirmé ses idées. Ni la torpille, ni encore moins l'éperon n'y ont joué un rôle déterminant. Les combats s'y sont déroulés en ordre, et non sous forme de la mêlée chère à Daveluy, à des distances proches de l'horizon, hors de portée de l'artillerie secondaire. Et, pratiquement tous les navires détruits au cours des engagements de surface l'ont été à la suite de coups reçus dans les superstructures et non de brèches faites dans la ceinture cuirassée, ce que Darrieus avait tout à fait bien déduit de l'expérience :

"Jusqu'à ces derniers temps, surtout en France, malgré
la persistance avec laquelle l'expérience des guerres navales de toutes les époques condamnait cette conception, on s'est efforcé de protéger d'une façon absolument exagérée une zone très étroite voisine de la flottaison, au détriment des autres parties du navire... Ce que nous avons à demander à la protection, ce sont simplement des garanties suffisantes, non point contre les blessures qu'il est impossible d'éviter complètement, mais contre des coups mortels capables d'atteindre, dans ses oeuvres essentielles, l'affût qui porte l'artillerie et de paralyser par conséquent, l'action de celui-ci.

"Cette conception de la protection est encore une fois légitime car, si on examine les faits expérimentaux, on découvre que leur enseignement confirme les résultats des calculs de probabilité... On ne coule pas un navire à coups de canons ; on le pourrait encore moins aujourd'hui,
aux grandes distances que les progrès incessants de la balistique imposent."
31

On pourrait, si l'on arrêtait le bilan à l'armistice de 1918, considérer que l'apport de Darrieus à la pensée maritime a été bien modeste. Mais l'histoire maritime ne s'est pas terminée avec la première guerre mondiale.

L'entre-deux guerres avait déjà montré combien étaient justes les vues de Darrieus dans le domaine géostratégique: la poursuite d'une politique britannique d'abaissement de la puissance navale française en est le plus éclatant exemple. La seconde guerre mondiale allait encore lui donner raison, en démontrant l'impossibilité de défendre l'Indochine contre le Japon, et la fragilité de nos possessions d'outre-mer, qui furent facilement neutralisées, lorsqu'elles ne nous furent pas tous simplement enlevées, par les Britanniques (même si l'essentiel nous en fut rendu à la fin du conflit).

Dans le domaine purement naval, l'accroissement de la distance de combat devait reprendre une dimension nouvelle avec la mise en service des porte-avions. Le conflit allait de nouveau sceller l'échec de la guerre de course par les bâtiments de surface, mais surtout voir ressurgir la "bataille décisive" que l'on croyait appartenir au passé.

Dans le Pacifique, les Japonais n'ayant pu transformer leur attaque de Pearl Harbor en un succès décisif, ce sont les Américains qui, à la bataille de Midway, obtinrent une supériorité, non seulement matérielle, mais surtout morale, qui leur assura désormais la maîtrise de la mer.

En Méditerranée, la flotte italienne ne se remit jamais de la bataille de Matapan et de l'attaque de la Fleet Air Arm sur Tarente et se révéla par la suite incapable de s'opposer efficacement à la marine britannique.

En Atlantique, la destruction du Bismarck marqua la fin des velléités allemandes d'opérer au grand large avec ses bâtiments de surface.

C'est également par une véritable bataille que fut gagnée la guerre contre les sous-marins allemands en Atlantique. A
la différence de ce qui s'était passé pendant la première guerre mondiale, c'est à partir du moment où les alliés disposèrent de moyen pour chercher, traquer et attaquer les sous-marins (par l'aviation et les "Hunter Killer Groups") que le sort de bataille de l'Atlantique fut scellé. Ce nom que les historiens donnèrent à la guerre sous-marine n'est en effet pas dû au hasard. Il s'agit bien d'une bataille quand on déploie des forces organisées pour chercher l'adversaire avec l'intention de le détruire. Certes, cette "bataille" s'est déroulée sur un immense théâtre, elle a duré plusieurs années, mais elle a bien été menée de part et d'autre par un commandement centralisé, sans désemparer, jusqu'à la destruction totale de la puissance ennemie.

Car, c'est bien toujours de la maîtrise de la mer qu'il s'agit, et qui est plus que jamais à l'ordre du jour, malgré l'apparition de l'arme nucléaire qui, si elle a empêché jusqu'ici, pour le bien de l'humanité, ce que Clausewitz appelait "l'ascension aux extrêmes", n'a pas pour autant empêché les hommes de se battre dans des conflits "limités". Cette arme est un bouclier, non une épée, et elle ne permet pas d'acquérir la maîtrise de la mer qui est plus que jamais nécessaire pour l'utiliser.

La maîtrise de la mer est, comme l'avait bien vu Darrieus, la condition indispensable pour qui veut entreprendre une opération combinée. C'est bien à cette nécessité qu'a répondu l'envoi préalable en Atlantique Sud, de la force principale de la Royal Navy, représentée par ses sous-marins nucléaires d'attaque, sur l'avant de la force d'invasion des malouines. Là encore, la "bataille décisive" a été limitée à la seule destruction du croiseur Belgrano, mais elle fut déterminante puisqu'elle conduisit les Argentins à maintenir leur flotte de surface dans ses bases pendant la suite du conflit.

Détruire la flotte adverse reste donc encore aujourd'hui plus que jamais le grand principe de la guerre sur mer. Or, c'est bien la clef de la pensée de Darrieus, cette "doctrine" dont, avec obstination, il développe tout au long de son cours, avec une très grande cohérence, les conséquences qu'elle doit entraîner dans tous les domaines.

C'est ainsi que l'on ne trouve pas chez lui cette "mystique de la mission", encore trop souvent enseignée chez nous comme la clef d'une "méthode" devant servir de guide à l'action et qui, comme l'ont fait remarquer plusieurs historiens, et tout particulièrement Jenkins et Masson, a toujours conduit la marine française à négliger l'essentiel, qui est la destruction de l'ennemi, au profit de l'accessoire, quel qu'en soit l'intérêt immédiat, et l'a si souvent conduite à de cuisants déboires.

 

Notes:

1 Amiral Daveluy, Souvenirs de la Marine d'autrefois, CFHM-Economica, 1991.

2 Idem.

3 Capitaine de vaisseau Raoul Castex, "Les idées militaires contemporaines et la formation de l'officier", Revue de Paris, 1er mai 1927.

4 Capitaine de vaisseau Castex, art. cit.

5 La guerre sur mer, p. 7.

6 La guerre sur mer, p. 6.

7 La guerre sur mer, p. 9.

8 La guerre sur mer, p. 286.

9 La guerre sur mer, p. 356.

10 La guerre sur mer, pp. 294-295.

11 La guerre sur mer, pp. 299.

12 Cours de tactique, tome II, pp. 442-443.

13 La guerre sur mer, pp. 304-305

14 La guerre sur mer, p. 307.

15 La guerre sur mer, p. 287.

16 Cours de tactique, tome III, pp. 6-7.

17 Cours de tactique, tome III, p. 9.

18 Cours de tactique, tome III, p. 14.

19 La guerre sur mer, pp. 384-388.

20 La guerre sur mer, pp. 391-394.

21 La guerre sur mer, p. 398.

22 La guerre sur mer, pp. 402-405.

23 La guerre sur mer, pp. 408-412.

24 René Daveluy, Etude sur le combat naval, p. 48.

25 Cours de tactique, tome II, pp. 4-5.

26 Cours de tactique, tome II, pp. 50-51.

27 Cours de tactique, tome II, pp. 74-77.

28 Cours de tactique, tome II, pp. 484-486.

29 Cours de tactique, tome III, p. 34.

30 La guerre sur mer, p. 91.

31 La guerre sur mer, p. 148-150.

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