Le Père Paul Hoste

Fondateur de la pensée navale moderne

 

Michel DEPEYRE

 

 

Le personnage est peu connu, effacé et presqu'oublié. Et pourtant, le père Paul Hoste fut un des fondateurs de l'Ecole française de tactique1. Son influence fut grande en France, mais aussi à l'étranger. C'est ainsi que dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l'amiral anglais Jervis, Lord Saint-Vincent, décela l'influence du prêtre français dans l'Essai méthodique et historique sur les tactiques navales de Clerk of Eldin2.

Paul Hoste est né en 1652 à Pont-de-Veyle, en Bresse3. Quelques dix-sept ans plus tard, il entre chez les Jésuites. C'est un bon mathématicien qui se spécialise vite dans les applications mathématiques en Marine. Il bénéficie également de hautes protections : par l'intermédiaire du Duc de Mortemart, Général des galères du roi, il devient chapelain du Maréchal Jean d'Estrées, puis du Maréchal de Tourville4. Dès lors, il apparaît comme un Jésuite "embarqué" qui, en plus de ses attributions de chapelain, étudie les manoeuvres, les codifie. Très souvent à bord, il peut expérimenter des méthodes nouvelles comme le carré naval, moyen pratique destiné à permettre aux bâtiments de garder leur poste au sein d'une armée navale. Il est ensuite professeur au séminaire royal de Toulon, jusqu'à sa mort, le 23 février 1700. Hoste semble bien incarner l'intérêt porté par les Jésuites de l'époque aux sciences et à la Marine. La Compagnie de Jésus rejoint en cela les Oratoriens, peut être plus pratiques, qui enseignent dans leurs collèges l'hydrographie5.

La bibliographie6 de Hoste met en évidence trois grands centres d'intérêt : les mathématiques, la construction navale et enfin la tactique navale. Il commence par publier en 1692 les trois volumes d'un Recueil des traités mathématiques qui est un ouvrage destiné aux officiers de terre et de mer. C'est sans doute le résultat de ses nombreux enseignements dans les collèges jésuites. En 1697, il se consacre à une Théorie de la construction des vaisseaux. A propos de cette théorie, Hoste rentre en opposition avec Tourville sur la manière de construire les bâtiments. Les deux hommes décident donc de construire chacun un vaisseau selon leurs plans. Le résultat fut défavorable à Hoste, qui dut s'incliner devant Tourville, expert en construction navale comme en tactique7. Cette anecdote met en évidence le rôle de Tourville dans la composition des ouvrages de Hoste. Cette influence se retrouve dans le Traité des évolutions navales, qui date de 1691. Ce travail resté à l'état de manuscrit prouve l'ancienneté des préoccupations tactiques du père Jésuite. Mais on sait que Hoste s'est aidé des mémoires de Tourville, c'est pourquoi nombre d'historiens pensent que son oeuvre majeure, l'Art des Armées Navales, est non seulement le produit d'une collaboration entre les deux hommes, mais aussi une mise en forme par Hoste d'idées et de thèses dictées par Tourville . En fait Philippe Masson a utilisé l'expression appropriée : "écrit sous son inspiration"8. Comment ne pas admettre le rôle et l'influence capitale de Tourville dans les théories de Hoste ? Mais rien ne prouve qu'il ne fut qu'un secrétaire du Maréchal. Ce traité sera ici notre source principale pour l'étude des idées tactiques du père Hoste.

Enjeux et Méthodes

Le traité fut offert en dédicace à Louis XIV. Ce dernier accepta et procura à Hoste une pension. Dès l'Epître au Roy - longue de sept pages - l'auteur rappelle à qui s'adresse cet ouvrage : il

"réduit à des règles également faciles et exactes, tous les mouvements qu'on peut et qu'on doit faire dans les armées de mer"...9

 

Fidèle au titre complet du livre, Hoste propose un guide pour les officiers de la Marine. On peut même risquer l'expression de "grammaire navale" pour ce manuel destiné aux professionnels. D'une part, il décompose les évolutions et décrit les manoeuvres des escadres, d'autre part, il illustre par des planches ce qu'il vient d'expliquer. Ces planches sont dans l'esprit du temps, décorées, ornées de jeunes Eoles joufflus, de paysages côtiers tourmentés. Mais, ce qui compte, c'est l'intention pédagogique : illustrer les évolutions étudiées. Cet abord de la question a sans doute conduit les successeurs de Hoste à appréhender sa pensée comme formelle, uniquement préoccupée de figures géométriques. C'est en fait l'ancien régent des petites classes des collèges qui transparaît derrière ce souci de précision et de description. Il tente de démontrer l'intérêt de telle ou telle évolution, car pour bien choisir un ordre de navigation, par exemple, il faut connaître les diverses possibilités offertes, savoir de quelle façon les bâtiments doivent évoluer. Fidèle à son esprit expérimental, Hoste n'en reste cependant pas à cet aspect livresque et abstrait. Pour lui, la pratique est nécessité. Elle apporte en effet l'intuition de la manoeuvre à accomplir lors des diverses situations qui peuvent se présenter. Hoste a toujours essayé d'unir travaux de cabinet et expérimentation, grâce à son poste d'aumônier de Tourville, qui l'autorise à embarquer sur les vaisseaux du Roi de France.

Chez les officiers le besoin d'un tel guide se faisait sentir car rien n'avait encore été écrit sur cette matière, d'une manière aussi claire et systématique.

Comment Hoste présente-t-il son ouvrage ?

"(Tourville) a bien voulu me communiquer ses lumières, en m'ordonnant de composer sur une matière que je pense n'avoir pas encore été traitée (sic)"10.

 

Pour lui le traité est donc nouveau. Néanmoins ce n'est pas le premier ouvrage en Europe sur un tel sujet. Des tentatives remontent au XVIe siècle avec l'espagnol Alonso de Chaves et l'anglais Matthew Sutcliffe, puis au XVIIe siècle avec l'italien Pandoro Pandora11. Malgré tout l'Art Naval est de conception radicalement nouvelle en France comme à l'étranger12. L'ouvrage est à replacer dans son cadre chronologique pour saisir la nécessité d'une telle publication.

La France est, au moment de la publication de l'Art Naval, en 1697, engagée dans la guerre de la ligue d'Augsbourg depuis 1689. Sur mer, la victoire sur les Anglais à Béveziers en 1690 a été suivie en 1692 de la défaite française de la Hougue. Dans les deux cas, Tourville dirigeait les escadres du Roi. Pourtant, il serait inexact de penser que la Hougue marque le début d'un déclin inexorable de la marine française. Ainsi, après 1692, elle remporte des succès navals à Lagos en juin 1693, mais aussi au Texel en janvier 1694. L'évaluation de la puissance de la flotte française renforce cette première constatation.

1692 = 132 vaisseaux. 1697 = 137 vaisseaux

L'oeuvre de Hoste ne se replace pas dans une phase de déclin. Bien au contraire, le traité de Hoste apparaît comme la preuve d'une volonté de maintenir la puissance navale française en l'asseyant sur une bonne formation tactique des officiers du roi. Dans le même temps, l'intérêt de la cour pour les affaires maritimes et navales va grandissant13. Une dynamique existe donc et elle ne se dément pas jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle. La France a "une formidable marine de guerre qui reste, jusqu'en 1713, virtuellement la première du monde (ou suit de très près quand elle ne la dépasse pas), l'anglaise"14.

Le contexte tactique est aussi important à rappeler. En 1653, des instructions signées Blake, Deane, Monck imposent le combat en ligne15. Nous sommes alors au coeur de la première guerre anglo-hollandaise. Dans le cadre de cette formation, les vaisseaux sont les uns derrière les autres, serrés au maximum afin de recréer une véritable muraille sur mer. Le Duc d'York (futur Jacques II) et ses conseillers William Penn, Lawson mettent par écrit cette conception dans leurs Instructions d'avril 166516. Cette nouvelle tactique est appliquée pour la première fois de façon systématique à la bataille de Lowestoft (ou deuxième bataille de Texel) le 13 juin 1665, où l'amiral hollandais Opdam est écrasé par York. Hoste présente ce combat17 comme capital pour l'histoire de la tactique, il le caractérise ainsi :

"La plus glorieuse victoire, et la plus complète qu'on eut encore gagné sur la mer"18.

 

Ces premiers succès conduisent à une radicalisation. En 1673, York donne ses Instructions for the better ordering his majesty's fleet in fighting19. Les Instructions IV et VI parlent clairement de la formation en ligne, mais l'instruction XVI est encore plus nette puisqu'elle demande aux commandants de maintenir dans tous les cas la flotte en ligne. Les faits et gestes des commandants sont fixés avec détails. Une véritable "dictature" est établie sur la pensée tactique par ces instructions, très pertinentes dans de nombreux cas, mais trop rigides.

Autrement dit, le père Hoste vient peu après les grandes réformes de Colbert en France, peu après la mise en place en Angleterre des premières Fighting Instructions, et enfin dans la continuité d'une série de traités antérieurs. Il lui appartient de synthétiser l'essentiel de ces acquis -quand il réussit à les connaître- au profit de la Marine royale, et à la demande d'un de ses plus grands amiraux : Anne-Hilarion de Costentin de Tourville. Hoste rédige donc la première grande synthèse sur la tactique navale. Mais la nouveauté réside surtout dans la méthode. Il ne s'agit pas de simples articles détaillant abstraitement des manoeuvres, comme les Instructions d'York pourraient en donner une idée. Le projet est à la fois plus vaste et plus précis. Il embrasse l'histoire navale depuis la bataille de Lépante en 1571 jusqu'à la défaite française de la Hougue en 1692. Plus précis parce que Hoste connait par le menu un grand nombre de combats. Tous ne sont d'ailleurs pas passés à la postérité, ce qui prouve la solidité de l'information et des connaissances historiques du Jésuite. Il compense son absence de pratique de commandements à la mer par l'érudition. Cent ans d'histoire navale servent de matière première à sa réflexion. Hoste inaugure réellement ce qu'on peut appeler, par anticipation, l'Ecole historique dans le domaine de la tactique navale. Il illustre en effet les principales manoeuvres par un haut fait. Cela lui permet de mettre en garde contre certains dangers. Là se trouve tout l'aspect pédagogique du traité. Voici, dans leur ordre d'apparition dans l'ouvrage, la liste des combats mentionnés, la raison et la référence de la page dans le traité :

Lépante 5.X. 1571, Combat de galères, p. 23.

Texel 13.VI. 1665, (Lowestoft)Combat de ligne pour York, p. 42.

Agosta 22.IV. 1676, Combat au vent, p. 48.

Baie de Bantry 1689, Fuite vent arrière, p. 54.

Texel 21.VIII. 1653, Tromp sort sur 6 colonnes, p. 78.

Portland 28.II. 1653, Ordre de retraite en V sous Tromp, p. 90.

Gibraltar 1690, Passage du détroit, p. 96.

Juillet 1689, Jonction de Tourville des escadres du Levant et du Ponant, p. 10.

Béveziers 10.VII. 1690, Changer le 5e ordre de marche en 3 colonnes en ligne de combat, p.281.

Solebay 7.8.VI. 1672, Mouiller une armée, p. 332.

Palerme 2.VI. 1676 , Les Français brûlent l'ennemi, p. 336.

Stromboli 7.II. 1676, Duquesne prend le vent à Ruyter, p. 352.

1691, "Campagne du Large" de Tourville, p. 358.

1690, Tourville force l'ennemi au combat, p. 364.

La Hougue 28.V-2.VI. 1692, Eviter le combat à la tête, p. 381.

Béveziers 10.VII. 1690 Herbert double Tourville, p. 382.

Texel 22.VIII.1673, D'Estrées traverse l'escadre de Zélande, p. 393.

Combat des "Quatre Jours" ou du Nord, 11.VI.1666, Ruyter délivre son avant garde en coupant la ligne de bataille, p. 394,.

Tabago 1677, Protéger une armée dans le port, p. 397

"Invincible Armada" 1588, Tempête qui détruit la flotte, p. 416

En envisageant cette liste, on ne peut pas accuser Hoste de rester dans l'abstraction et les mathématiques. Il est fidèle au titre de l'ouvrage :

"...avec des exemples tirez de ce qui s'est passé de plus considérable sur la mer depuis cinquante ans".

 

Une Tactique Sclérosée et Sclérosante ?

La lecture de l'Art Naval conduit rapidement à opérer une comparaison entre le contenu réel de l'oeuvre et l'image qu'on en donne trop souvent. En effet, le traité fut fréquemment présenté comme uniquement fondé sur des descriptions géométriques agrémentées de démonstrations mathématiques.

C'est ainsi que dès 1765, Bigot de Morogues décide de rédiger une Tactique Navale en

"... évitant surtout la manière du père Hoste, dont l'appareil géométrique, et la nécessité indispensable des figures ralentit la lecture assez difficile" 20.

 

D'un côté, Bigot trouve qu'il y a trop de descriptions géométriques des évolutions, de l'autre, il regrette la "nécessité indispensable des figures" pour comprendre ce que Hoste explique. Il y a là une contradiction majeure qui prouve que Bigot n'a pas saisi l'importance de la pédagogie aux yeux de Hoste. Bigot exagère beaucoup l'importance de la géométrie chez son prédécesseur. Certes, Hoste met au coeur de son ouvrage la notion d'ordres (combat, marche, retraite, passage ou garde d'un détroit), en décrivant les modalités de mise en place ou de modifications. Il est vrai qu'il recourt alors à l'instrument mathématique et en particulier à la géométrie, mais la théorie est suivie d'un exemple historique ou vécu. Or paradoxalement Hoste reste plus concret que son détracteur ne veut bien le dire. Il est d'ailleurs curieux de constater que le chef de division Grenier quelques décennies plus tard, inclut Bigot dans le même courant de pensée que le Jésuite :

"... Les traités de la tactique navale qui ont été publiés par le père Hoste, M. de Morogues, M. du Pavillon (...) ne servent qu'à enseigner la façon dont les vaisseaux doivent être rangés pour combattre" 21.

 

Grenier a une critique qui va bien plus loin, il reproche à ces penseurs d'avoir fondé leur tactique sur l'étude des ordre et d'avoir ainsi rigidifié la tactique dans un carcan géométrique. Mais lui-même ne peut sortir de ce cadre et propose une autre forme géométrique : le losange22. Hoste fait ainsi figure jusqu'au XXe siècle de chef d'une Ecole de pensée sclérosée, voire sclérosante. Castex est par exemple très dur à l'égard du père Hoste :

"(Il) ne s'est pas élevé au-dessus de la tactique, et encore d'une tactique qui est plutôt cinématique que militaire. Il ne dit pas un mot de la conduite générale de la guerre, et ses conseils relatifs à l'inactivité et à l'offensive ne sont pas d'essence particulièrement stratégique" 23.

 

Quel est le sens de la critique adressée à Hoste par Bigot de Morogues? Il lui reproche un côté abstrait, pas assez proche de la réalité du marin. Le livre de Hoste est certainement le fruit de la réflexion d'un professeur de mathématiques, mais, le plus souvent, Bigot reproduit les mêmes travers, alors qu'il est marin. En 1765, Bourdé de Villehuet suit la voie ouverte par Hoste. En rédigeant son Manoeuvrier24 il veut donner aux professionnels un véritable traité physique, mathématique, tactique concernant la navigation. Il va donc plus loin que Hoste. On peut donc être surpris de voir ce reproche de "mathématisation" uniquement appliqué à Hoste. De ce point de vue, Grenier a bien délimité les penseurs qui s'inspirent du Jésuite - même s'ils veulent comme Bigot s'en distinguer. Cependant cet aspect ne doit pas cacher la volonté de Hoste : il souhaite avant tout donner des règles précises pour les évolutions, même s'il lui arrive fréquemment de parler du combat proprement dit. Cette remarque est à compléter en soulignant que les dernières décennies du XVIIe siècle n'avaient pas encore fourni de riches penseurs stratégiques sur mer comme sur terre, le concept de stratégie n'existe d'ailleurs pas encore. Castex a trop omis le contexte historique d'ensemble dans lequel Hoste publia son traité.

Abordons d'un peu plus près l'Art des Armées Navale. Dès sa préface Hoste affirme avec force :

"D'ailleurs les évolutions navales sont fort simples, et ne supposent nulle connaissance de la géométrie"25.

 

On ne pouvait souhaiter plus claire réponse à ceux qui accusaient Hoste d'avoir gorgé son traité de géométrie. Néanmoins Hoste exagère un peu quand il écrit "nulle connaissance" : un minimum de trigonométrie est du moins nécessaire, et Hoste le sait. Mais pour lui l'art des évolutions est surtout :

"... la manière de régler tous les mouvemens (sic) d'une armée navale. Sans cet art une armée ressemble à celle des Barbares" 25.

 

La préoccupation est ici de mettre en ordre, de ranger, le désordre étant synonyme de barbarie. Le souci est le même que celui qu'éprouve un général à terre pour ranger son armée. Hoste a d'ailleurs fait la comparaison avec les troupes terrestres :

"Nous avons emprunté le terme "évolutions" à l'armée de terre, où on appelle évolutions les divers mouvemens (sic) que font les escadrons ou les bataillons, pour prendre la forme et la situation qu'on veut leur donner" 26.

 

Le substantif "évolution" mentionné dans ce passage a une acception militaire depuis le XVIe siècle. De fait, Hoste semble bien avoir été le premier à utiliser ce terme dans un contexte naval. Le témoignage donné par Furetière en 1690 est important à cet égard27 : l'édition de 1690 ne mentionne pas d'ouvrages où "évolution" soit pris dans cette acception. Pour Furetière, le mot n'a qu'un environnement terrestre. Cet élément montre que Hoste est en train de forger des concepts tactiques navals. La nécessité d'une mise en ordre s'étant fait sentir avant, pendant et après le combat, depuis l'apparition du vaisseau de ligne, Hoste doit théoriser ce besoin avec des mots appropriés. Pourquoi ce besoin pratique et théorique? Daveluy l'a bien expliqué :

"... de bonne heure s'est fait sentir le besoin de coordonner les efforts, et de frapper juste sans cesser de frapper fort" 28.

 

Hoste apparaît bien comme un des pères fondateurs en voulant ainsi décrire et penser ce qui était déjà appliqué peu ou prou par les escadres. Mais, il ne conçoit pas ces évolutions comme de simples "ballets nautiques". On peut en distinguer deux groupes principaux : celles appliquées hors de la vue de l'ennemi, comme les 5 ordres de marche d'une escadre, et celles à appliquer à la vue de l'ennemi, comme l'ordre du combat en ligne de file, voire en cas d'infériorité l'ordre de retraite29. Dans les deux cas, elles sont destinées :

"... (à) se mettre dans l'arrangement, et dans la situation qui conviendrait afin d'attaquer l'ennemi, ou se défendre avec plus d'avantage"30.

 

La bonne évolution sera bien entendu celle qui, dans une circonstance donnée, tiendra compte des avantages à tirer en fonction du vent, de l'éloignement de l'ennemi, de ses forces et de leur disposition.

Hoste bâtit donc tout son ouvrage autour de la notion d'ordres. L'Art des Armées Navales compte 424 pages, or 382 sont consacrées aux évolutions, c'est à dire 90 % du traité. Il n'y a par contre que 5 pages pour traiter des signaux31. Presque toute la première partie est consacrée à "former des ordres"32 et les parties qui suivent étudient des variantes et de la formation des ordres. Le plus important est de constater qu'il aborde son étude par l'ordre de bataille33. Dès le début, il met donc en exergue la destination principale d'une flotte de guerre : combattre.

"Dans un combat, les armées se rangent sur deux lignes parallèles à une des deux lignes du plus près"34.

 

La ligne est donc formée ainsi à bâbord amures.

La genèse de cette formation s'explique par l'emplacement des canons à bâbord et à tribord. Cet ordre de combat était radicalement différent de celui des galères. Celles-ci formaient un vaste croissant. Comme tout l'armement était situé à l'avant, les galères se présentaient de font35. En 1643, un autre Jésuite, le Père Georges Fournier, décrivait par le menu l'ordre des galères en croissant36. Cela montre comme la tactique a beaucoup évolué avec la part de plus en plus importante tenue par les vaisseaux dans les escadres, au détriment des galères. Hoste s'attarde sur cette évolution et en comprend les nécessités : quand l'armement était à la proue des galères, l'ordre en croissant était satisfaisant. Lépante en 1571 fournit un bel exemple de succès de ce dispositif du combat. Il décrit assez longuement la bataille37. Mais dans les années 1680 - 1690, cet ordre n'est plus adapté aux vaisseaux. Il se pose aussi un problème de coordination dans le cas de l'ordre en croissant : les vaisseaux seraient trop éloignés entre eux38 pour la bataille. Au contraire, la ligne de bataille répond plus aux nécessités de l'armement et du combat. On peut cependant remarquer que certaines flottes en ligne s'étendent également en longueur ce qui ne facilite pas mieux les problèmes de transmission des ordres par les signaux. Ce qui explique la nécessité de serrer la ligne au maximum en laissant environ une demi-encablure entre chaque vaisseau.

Hoste est encore plus intéressant lorsqu'il étudie les théories proposées par d'autres. C'est pour lui, l'occasion d'envisager des améliorations à un ordre, à une évolution. On chercherait vainement un quelconque dogmatisme. Son système est ouvert, il compare ainsi les cinq ordres de marche proposés par divers tacticiens. Il porte bien sûr des jugements sur les solutions envisagées, mais n'impose pas son avis sans discussion39. A propos du second ordre de marche sur la perpendiculaire au vent, il note dans la remarque 2, que certains souhaiteraient voir utiliser cet ordre pour le combat. Selon Hoste, cette solution permettrait effectivement à l'armée sur la perpendiculaire au vent d'avoir un avantage sur l'armée ennemie au plus près. Cependant Hoste conclut :

"... Je prétens (sic) qu'il (l'avantage) n'est pas assez considérable pour nous obliger à quitter les précédens (sic) (ordres)"39.

 

L'auteur laisse aux marins la possibilité de choisir par eux-mêmes en toute connaissance de cause. Le prétendu dogmatisme s'évanouit très vite. Que ressort-il de ces conseils? Hoste est avant tout opposé à une multiplicité d'évolutions. Il propose une "gamme" de possibilités dont il faut savoir user selon les circonstances. Il donne ses préférences en les appuyant sur des exemples historiques précis. Le quatrième ordre où l'armée est divisée en six colonnes est ainsi illustré par la sortie de Tromp au Texel le 31 juillet 165340. Il est vrai que la priorité est donnée dans ce traité aux descriptions des ordres, de l'organisation interne des flottes. Mais Hoste a conscience de la nécessité, face à l'ennemi, d'éviter des évolutions compliquées et inutiles. On ne peut pas vraiment résumer la pensée de Hoste en prétendant qu'il n'y a chez lui qu'une tactique cinématique. Il a conscience des priorités du combat et manifeste même, ça et là, un souci de l'offensive.

Cette dernière préoccupation peut être appréhendée de plusieurs façons. Nous la trouvons inscrite dans l'ordre d'analyse des ordres. Hoste commence par étudier l'ordre de combat. Cet indice donne bien une priorité, il ne faut pas la négliger. On assimile trop souvent le père Jésuite à la tactique de Tourville, son protecteur. Il a bien loué la "Campagne du Large" mais cela ne doit pas augurer de l'ensemble de sa pensée ou de son oeuvre. Restituons d'abord le passage. Hoste mentionne cet épisode dans la cinquième partie : "Des mouvemens (sic) de l'armée navale sans toucher aux ordres", au paragraphe 541. Cette place n'est pas sans intérêt. Hoste rassemble dans cette partie divers conseils sur des sujets aussi variés que mouiller une flotte, doubler l'ennemi, prendre le vent à l'ennemi. "Eviter le combat" ne trouve donc pas place dans une section de l'ouvrage spécialement consacrée à la défensive. Pour comprendre l'intérêt suscité chez Hoste par la Campagne du Large il convient de rappeler un passage capital inaugurant la partie :

"Il n'est pas des combats de mer, comme des combats de terre ; une armée de terre quand elle est inférieure, se retranche, occupe des postes avantageux, supplée par des bois, des rivières, des défilés ce qui lui manque de force. Mais à la mer on n'a point d'autres avantages que celui
du vent sur quoi il ne faut guère compter, à cause de son inconstance : et on doit juger d'une armée navale, comme on ferait d'une armée de terre qu'on aurait surpris (
sic) dans une rase campagne, où le temps et le lieu ne lui permettraient pas de se retrancher..."42.

 

La comparaison avec l'armée de terre revient pour souligner l'infériorité d'une flotte ou d'un vaisseau qui ne bénéficie pas de la géographie d'un lieu. Hoste n'a pas tout à fait tort, mais il omet quelques hauts-faits où Ruyter peut tirer profit de la géographie. Durant la guerre liguant la France et l'Angleterre contre la Hollande à partir de 1672, l'amiral hollandais fait un savant usage de la connaissance des îles, des hauts-fonds, des bancs de sable bordant le littoral des Provinces-Unies43. Cependant l'admiration va plutôt à Tourville qui lui utilise le brouillard et le vent pour échapper aux Anglais pendant cinquante jours (juillet-août 1691). Tourville veut ainsi parer à une infériorité numérique. Hoste a bien vu cette suprématie de la tactique française.

"... Le Comte de Tourville les (Anglais) tire au large, leur dispute le vent, les joue par mille fausses routes, passe cinquante jours à la mer toujours prêt de profiter des occasions qu'il pourrait trouver de donner sur l'ennemi avec avantage"44.

 

Cette campagne s'achève avec le retour à Brest. C'est la finesse tactique qu'il admire, mais par contre, il ne parle pas de manoeuvres stratégiques. Entraînant Russel et ses vaisseaux au large, Tourville permet aux corsaires français de piller les bâtiments anglais en Manche, et surtout il protège le passage des convois français vers l'Irlande soulevée par l'ex-roi d'Angleterre Jacques II45. C'est la tactique de Tourville qui est admirée et non son attitude défensive, qui d'ailleurs est bien plutôt une diversion. L'argument qui consiste à déclarer que Hoste est un défensif à tous crins parce qu'il admire la "Campagne du Large" de Tourville, ne tient pas réellement. Le chapelain de Tourville fait l'éloge de son maître pour illustrer la possibilité d'éviter l'ennemi en cas d'infériorité ou de mission précise de diversion.

On trouve d'autres traces d'un esprit offensif. Hoste remarque ainsi qu'il est plus facile au vent d'envoyer des brûlots sur les bâtiments désemparés de l'ennemi46. Le côté offensif est cependant limité par la restriction apportée, puisque Hoste parle avant tout de bâtiments désemparés. Cependant dans les quelques lignes suivantes apparaît en germe l'idée d'une destruction maximale de l'ennemi :

"... quand plusieurs vaisseaux de l'armée AB qui est sous le vent seront désemparés, l'armée CD détachera des vaisseaux et des brûlots, pour fondre sur eux, et tâchera de couper la tête, ou la queue de l'armée ennemie" 46.

 

Hoste n'encourage pas ici à éviter le contact ou à rester sur une défensive. Il convient pour cela de nuancer quelque peu le jugement de Castex lorsqu'il écrit à propos du père Jésuite :

"L'importance de la destruction des forces organisées, notamment, ne lui est pas apparue"47.

 

D'une manière encore plus nette, Hoste s'exprime à propos de la manoeuvre offensive par excellence : la rupture de la ligne de bataille. Cela consistait à envisager dans la ligne ennemie un "maillon" faible - soit en raison d'un écart important entre les vaisseaux, soit en raison d'une faiblesse d'un bâtiment endommagé, ou mal commandé - et de couper cette ligne. Dans ce cas, les vaisseaux attaqués à ce point de moindre résistance offraient la proue ou la poupe non armées, et il s'en suivait d'importants dégâts et le désordre chez l'adversaire. Hoste rappelle que la manoeuvre est "hardie et délicate"48, mais les Anglais et les Hollandais l'utilisèrent assez souvent durant les guerres qui les opposèrent au XVIIe siècle. Hoste n'est donc pas opposé à cette manoeuvre, nous y reviendrons. Il propose également le doublement de la ligne adverse, notamment par la queue pour mettre l'arrière garde entre deux feux :

"L'armée qui est plus nombreuse tâchera d'élonger les ennemis, de telle manière qu'elle laisse une queue de l'arrière, qui se repliera ensuite sur l'ennemi pour la doubler, et la mettre entre deux feux"49.

 

Il propose bien cette manoeuvre en cas de supériorité numérique. Ce souci du nombre permet peut-être d'entrevoir ici l'influence de Tourville. Ce dernier était, en effet, toujours désireux d'avoir une supériorité en nombre pour opérer des manoeuvres audacieuses. Il est en cela l'exact contraire de l'amiral hollandais Ruyter qui compensait l'infériorité par l'audace tactique et la manoeuvre et anticipait ainsi la définition remarquable de Castex :

"Manoeuvrer, c'est se remuer intelligemment pour créer une situation favorable"50.

 

Hoste s'intéresse peu à Ruyter et est peu bavard à propos de ses manoeuvres, notamment lors de la troisième guerre anglo-hollandaise (1672-74). Au Texel le 21 août 1673, Ruyter contient les Français d'Estrées pour faire porter l'essentiel de son effort sur les Anglais. Il compense ainsi son infériorité numérique (70 vaisseaux hollandais contre 60 anglais et 30 français). En focalisant l'effort sur Rupert, séparé des Français, il ramène le combat à 60 contre 60, 10 hollandais se chargent des 30 français51. Voilà des aspects qui échappent complètement à Hoste. Il remarque la particularité de la tactique de Ruyter, mais sans en saisir la portée réelle. Quelles peuvent être les raisons de cet oubli ? Il est vrai qu'à l'époque l'économie des forces, telle qu'elle est pratiquée par les Hollandais au Texel, n'est pas encore théorisée, elle n'est d'ailleurs pas comprise de tous, c'est le cas des Franco-Anglais après le Texel. Mais ce qui provoque l'oubli de Hoste tient aussi à sa méthode d'analyse. En segmentant les évolutions, illustrées chacune par des exemples historiques, il perd sans doute de vue l'ensemble de la manoeuvre de tel ou tel amiral. Le procédé analytique, pédagogiquement très bon pour l'application, n'est pas satisfaisant quand on cherche à appréhender la logique d'une manoeuvre. On comprend aussi combien la tactique de Ruyter devait désemparer Hoste. La très grande souplesse de la flotte du Hollandais est opposée à la rigidité de la ligne de bataille. Ruyter ne pouvait élaborer ses tactiques de concentration, d'économie des forces sans avoir une grande articulation dans ses propres escadres. Ceci échappe à Hoste, et représente sans doute une limite importante à sa pensée. Hoste recueille des exemples et les analyse, mais est effrayé par ce qui sort d'une tactique ordonnée comme celle préconisée par York. La sclérose existe et s'amplifiera chez les générations ultérieures qui regarderont Hoste comme une référence et une autorité.

 

Hoste et la rupture de la ligne de bataille

L'esprit offensif n'est donc pas totalement absent de l'ouvrage de Hoste, même si on décèle aussi une certaine frilosité tactique. Hoste a tout de même exposé des manoeuvres assez neuves et hardies, comme la rupture de la ligne de bataille. Le dossier a été ouvert au début de notre siècle par le grand historien naval Sir Julian Corbett52. Il reconnaît à Hoste le mérite d'avoir décrit, sous l'influence de Tourville, cette manoeuvre53, mais conclut son analyse par cette remarque :

"Il est donc clair qu'aux yeux du plus brillant chef d'escadre (Tourville) du temps, et l'un des plus brillants qu'eut jamais la France, un homme qui avait complètement compris
la valeur de la concentration, la méthode pour s'en assurer par la rupture de la ligne était dangereuse et peu sûre (...) Vraiment, la remarque de Hoste sur la rupture de la ligne n'est, en fait, guère plus qu'une conclusion logique de ces idées et de ces suggestions"
54
.

 

D'après Corbett, Hoste rejoindrait par sa méfiance de nombreux tacticiens du XVIIe siècle. C'est ainsi qu'un manuscrit de l'Amirauté anglaise dont l'auteur est inconnu contient cette remarque :

"... il y a du risque à vouloir traverser en coupant la ligne ennemie, et (cela) amène tant de désordre dans la ligne de bataille qu'il est peut-être préférable de l'abandonner, à moins qu'un ennemi ne vous serre trop près d'un côté sous le vent"55.

 

Selon Corbett, cette pratique de la rupture fut ensuite abandonnée, non par ignorance, mais en raison des expériences fortes. On peut ainsi citer Georges Ayscue qui s'essaya le premier face aux Hollandais au large de Plymouth le 16 août 1652 ; puis cette manoeuvre se répète au combat du 13 juin 1665 à Lowestoft (ou seconde bataille du Texel) et à ceux des 15 et 16 août 1704 à Malaga. Dans le deuxième cas, Corbett pense que York rompit la ligne de façon non intentionnelle, par accident56. L'explication donnée par l'historien britannique pour rendre compte de l'abandon de la rupture de la ligne par de nombreux tacticiens n'est pas convaincante.

Hoste n'est pas réticent à l'égard de cette manoeuvre. Il reconnaît trois cas où cette rupture de la ligne soit possible : si on y est contraint, s'il y a un vide dans la ligne ennemie et si plusieurs bâtiments adverses sont désemparés57. C'est déjà une analyse assez exacte des cas possibles, et qui met en évidence ce mélange intime de défensif et d'offensif : on peut être contraint de la faire, mais on peut aussi saisir la chance et couper la ligne. Il s'agit donc pour Hoste d'une manoeuvre tout à fait utilisable. Il va même plus loin puisqu'il donne des éléments de parade au cas où l'on serait traversé par une flotte ennemie. Il considère par là-même que la rupture peut survenir lors d'un combat, et cela n'est pas un drame :

"Je ne vois donc pas qu'il faille beaucoup craindre l'ennemi qui veut nous traverser" 57.

 

Le combat modèle proposé pour illustrer le propos est le combat du Nord - ou des Quatre-jours - à partir du 11 juin 1666. Le 14 juin, Ruyter au vent des Anglais, les traverse pour rejoindre Tromp sous le vent58.

Une limite doit cependant être apportée aux idées de Hoste. Il ne semble pas saisir pleinement le sens de la rupture de la ligne, la dernière citation le prouve. Il ne comprend pas que cette manoeuvre peut permettre une concentration des forces en un point. Paradoxalement, il minimise trop le danger de la rupture et en reste à la remarque de base : couper la ligne n'est pas important car on peut trouver une parade.

A la fin du XVIIIe siècle, un britannique, John Clerk of Eldin, aborde également ce problème de la rupture. Comme Hoste, c'est un civil, passionné par la tactique navale de son temps. Il délaisse entièrement ses activités d'homme d'affaires pour se consacrer à la Marine, mais sans être intégré dans une institution. En 1782, il publie An Essay on Naval Tactics59, très vite augmenté. C'est dans l'édition de 1804 qu'il s'adjuge, en particulier, la découverte et la systématisation de la rupture de la ligne60. Il présente cela comme une nouveauté et en fait la clef de tous les combats :

"Lorsqu'on aura la hardiesse et la résolution de l'entreprendre, on trouvera la justification dans la réussite" 61.

 

Clerk est plus catégorique sur l'efficacité de la rupture si on ose l'entreprendre. On retrouve cependant une certaine crainte déjà émise au XVIIe siècle. De ce fait la manoeuvre fut abandonnée pendant de longues années. Certains amiraux ont hésité à l'employer. C'est le cas, semble-t-il, de Rodney lors du combat contre Guichen le 17 avril 1780 : vers 14 h 15, il aurait eu la possibilité de traverser
la ligne française, mais n'en fit rien62. Mais le 12 avril 1782, Rodney face à De Grasse rompt la ligne française entre les quatrième et cinquième vaisseaux de l'arrière française. Clerk écrit :

"Par une attaque d'un genre aussi nouveau, exécutée avec hardiesse et vivacité, la ligne de l'ennemi fut coupée en deux, et l'avant-garde fut séparée de l'arrière-garde..."63.

 

Il est alors intéressant de suivre les explications de Clerk sur cette innovation tactique entrevue par Rodney dès 1780. Clerk nous explique64 qu'il a en germe dans ses papiers l'idée de rupture de la ligne et qu'il s'en ouvre à Richard Atkinson, ami de Rodney. Atkinson aurait communiqué ses idées à Rodney qui va partir en campagne. Toujours d'après l'auteur britannique, l'amiral approuve l'idée de couper la ligne. Par la suite, Clerk étudie les moindres dépêches de Rodney, y voyant des signes encourageants. Il est très déçu de ne pas voir les Anglais couper la ligne de De Grasse les 15 et 19 mai 1780. Les anciennes habitudes de combat sont conservées. Ces constatations le poussent à approfondir ses études. Le 1er janvier 1782, il fait imprimer cinquante exemplaires de ce qui allait devenir la première partie de son Essay. Ces exemplaires sont donnés à des ministres, des marins. Enfin arrive la bataille des Saintes du 12 avril 1782. Pour Clerk, la conclusion s'impose : il est à l'origine de la victoire. Il écrit d'ailleurs que Rodney a reconnu sa dette à son égard65. Cela déclenche de très vives querelles, vivaces jusqu'aux années 1830, alors que Clerk est décédé le 10 mai 1812.

C'est ainsi qu'en 1832, un officier de la Navy publie un petit ouvrage, où il tente d'éclaircir la question en revenant aux sources. Cet homme est Howard Douglas, fils de Sir Charles Douglas, chef d'Etat-Major de Rodney aux Saintes. Douglas estime que son père a proposé la rupture de la ligne et que Rodney l'a acceptée non sans réticence. L'essentiel de la gloire devrait donc revenir à Charles Douglas66. Délaissons cet aspect pour étudier la démonstration de Howard Douglas. L'ouvrage de Douglas se replace en effet dans un ensemble de textes qui critiquent âprement Clerk. Douglas effectue un honnête travail de recherches historiques, même s'il n'est pas dépourvu d'une grande partialité. A propos de la rupture de la ligne, il remarque :

"... à partir du côté sous le vent (elle) fut mise en application environ cent ans avant la naissance de M. Clerk"67.

 

Il donne divers exemples pris dans la Naval History de Ledyard ou dans diverses sources des époques concernées. Mais surtout il mentionne un long passage de Hoste68. Le rôle novateur de Clerk est donc non seulement replacé dans un cadre chronologique plus vaste, mais totalement remis en cause et Hoste est au contraire rappelé comme point de départ fondamental.

Faisant face à de nombreuses attaques commencées dès la fin du XVIIIe siècle, les défenseurs de Clerk répondent par la voix d'un autre officier de la Navy, mais resté anonyme cette fois-ci. Il préface la réimpression de la 3e édition de l'Essay en 182769. Que dit l'avocat de Clerk quand on récuse l'aspect novateur des thèses de l'Anglais ? Il fonde sa démonstration sur la constatation que les idées de Clerk ont fait gagner des batailles, car il a permis d'en finir avec l'indécision grâce à l'utilisation de la rupture de la ligne, qui a amené "une révolution complète dans la guerre maritime"70. Il dénie toute "paternité" de la rupture à Hoste :

"Nous pouvons affirmer que si (la manoeuvre de la rupture) a été découverte par le Père Hoste, ce fait aurait dû être placé au-dessus de toute discussion par ses propres explications précises et concluantes sur ce sujet, tout comme par l'histoire des guerres maritimes suivantes"71.

 

Or, pour cet officier, aucune bataille navale ne fut remportée grâce à la manoeuvre de Hoste. Il poursuite son raisonnement en déclarant que si on suivait les conseils de Hoste, on irait tout droit à la destruction des flottes. Selon lui, il ne pense qu'à mettre les vaisseaux en ligne et il ignore totalement la rupture de la ligne de bataille quand il faudrait l'utiliser72. Cependant, il ne donne aucun exemple précis pour démontrer que les idées de Hoste conduiraient à une destruction des forces72.

L'officier achève son introduction en affirmant que Jervis aurait bien fait de plus s'inspirer de Clerk, ce qui lui aurait évité d'avoir besoin de la témérité de Nelson73. C'est une attaque directe contre Jervis, vainqueur à la bataille de Saint-Vincent le 14 février 1797. Nelson s'apercevant qu'un groupe de vaisseaux espagnols essayaient de passer derrière la ligne anglaise pour porter secours à leurs camarades en difficulté, sans demander d'ordres à Jervis, vira et s'interposa en coupant ainsi la route aux Espagnols74. Notre officier règle ici ses comptes avec Jervis qui ne fut pas toujours très favorable à Clerk. Malheureusement pour le préfacier anonyme, nous savons que de brillants amiraux britanniques comme Howe lurent et s'inspirèrent beaucoup de Hoste75.

Le rôle capital de Hoste dans les milieux maritimes britanniques est bien plus important qu'on pourrait le penser. En 1762, Christopher O'Bryen "lieutenant in his majesty's Navy" traduit l'Art des Armées Navales76. Il écrit dans la dédicace au duc d'York :

"C'est en toute modestie que j'ose m'adresser à votre Altesse Royale, pour la prier d'accepter le présent ouvrage, qui est la traduction du livre de l'homme le plus apte et le plus capable de son temps, livre jugé comme un chef d'oeuvre dans son genre"77.

 

Il écrit qu'à cette date, il n'existe rien de comparable en langue anglaise. En 1762, le traité apparait donc comme encore important à traduire pour l'usage de la Royal Navy. Cependant, le traducteur reconnaît que le chapelain de Tourville a des défauts. Il juge que certaines pages sont inutiles pour la pratique78. Seule la première partie sur la forme des ordres, et la sixième sur des remarques pratiques, lui semblent intéressantes à traduire. Les sections consacrées aux changements de dispositions des escadres lui apparaissent inutiles. Par contre, il traduit avec soin les pages consacrées à la rupture de la ligne. On ne peut souligner avec plus de force le rôle capital de Hoste, et ce au coeur de la guerre de Sept Ans, alors que la France oublie certaines leçons. Cette grande influence durera jusqu'au début du XIXe siècle, puisque Brian Lavery dans un ouvrage récent, indique que Hoste est cité de façon abondante jusqu'en 1824, date de publication des Naval Battles 1744-1814, de C. Ekins79.

*

* *

Nous avons très peu de renseignements sur l'homme que fut le père Paul Hoste, mais son nom fut présent à l'esprit des marins pendant plus d'un siècle. Malgré des aspects timides de sa pensée, il reste un des phares de la réflexion tactique et, si difficile que soit la délimitation précise de son influence, celle-ci n'en est pas moins grande. Hoste est ainsi un des rares penseurs étrangers auxquels Corbett daigne accorder quelques pages. Son importance est telle que l'historien britannique développe beaucoup plus ses idées que celles de Clerk.

Mais ne demandons pas à Hoste ce qu'il ne peut donner. Il ne tire pas toutes les conséquences de la rupture de la ligne, et surtout il n'a pas de réelle vision stratégique. Il résume pour la tactique navale ce que le général Poirier décrit pour les armées de terre : "La tactique s'est essayée très tôt à théoriser mais sans pouvoir avant la Renaissance, s'évader du recueil de procédés et de maximes"80.

A la fin du XVIIe siècle, Hoste n'a pas dépassé le stade des recettes décrites avec précision. Mais il a eu le mérite de donner une base solide aux réflexions des siècles suivants.

 

Notes:

1 Hervé Coutau-Bégarie, La puissance maritime. Castex et la stratégie navale. Paris, Fayard, 1985 p. 40. Brian Tunstall, Naval Warfare in the Age of Sail, Londres, Conway, 1990, p. 59...

2 John Clerk of Eldin, An Essay on Naval Tactics, Systematical and Historical, with Explanatory Plates, London, 1790. Le renseignement portant sur le jugement de Jervis est rapporté par le lieutenant de vaisseau G. Barnouin dans une thèse de l'Ecole de Guerre navale : Jervis, son rôle dans le relèvement de la Marine britannique à la fin du XVIIIe siècle, 1923, p. 17.

3 Etienne Taillemite, Dictionnaire des marins français.,Paris, 1982, p. 161, mais surtout : A. Doneaud et P. Levot, Les gloires maritimes de la France, Paris, 1866, p. 239. Michaud et alii, Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, 1858, tome XX, p. 28 - 29.

4 Paul Hoste, Art des Armées navales ou traité des évolutions, qui contient des règles utiles aux officiers généraux, et particulières d'une armée navale; avec des exemples tirés de ce qui s'est passé de plus considérable sur la mer depuis cinquante ans, Lyon, Anisson et Posuel, 1697. Préface, pas de pagination.

5 François Bluche, La vie quotidienne au temps de Louis XIV, Paris, Hachette 1984, p. 210 et 212.

6 1691, Traité des évolutions navales (non publié).

7 Quelques renseignements sur ce différend dans une lettre de Deslandes, commissaire de la Marine, dans Mémoires de Trévoux, mars 1748. Voir aussi H. Le Marquand, Les Grandes Escadres du Maréchal de Tourville, Paris, sans date, p. 111 et suivantes.

8 Histoire de la Marine , tome I, Paris, Lavauzelle, 1982, p. 133.

9 Art des Armées navales , Préface, pas de pagination.

10 Idem.

11 Voir H. Coutau-Bégarie, op. cit., p. 38 et suiv.

12 Raoul Castex, Les idées militaires de la Marine au XVIIIe siècle, Paris, Fournier 1911, p. 23 - J. Corbett, op cit. p. 94, note 1.

13 François Bluche, Louis XIV, Paris, Fayard, 1986, p. 644, Dangeau et Sourches rapportent toutes les nouvelles en matière navale.

14 Jean Meyer et alii, De Guillaume le Conquérant au Marché commun, Paris, Albin Michel, 1979 Chapitre de J. Meyer, "La Seconde Guerre de Cent-Ans 1689 - 1815", pp. 153-179.

15 J. Corbett, op. cit., à partir de la page 81. Instructions de 1653 - Instruction n° 3 (voir page 100). B. Tunstall, Naval Warfare, p. 19 : pour lui, la ligne de file est observée pour la première fois à la bataille de Gabbard en juin 1953 (voir W.L. Clowes, The Royal Navy, Londres, 1898, tome II, p. 185.

16 J. Corbett, op. cit., p. 122 et suivantes.

17 Art des Armées navales, p. 42.

18 Ibid, p. 47.

19 J. Corbett, op. cit., p. 152 et suivantes.

20 Tactique navale, ou traité des évolutions et des signaux, Paris, H.L Guérin et L.F Delatour, 1763, p 4 - 5 et 6.

21 L'Art de la guerre sur mer ou tactique navale assujettie à des nouveaux principes et à un nouvel ordre de bataille, Paris, Didot l'Ainé, 1787, in 4°, p. 3.

22 R. Castex, Les idées maritimes ..., p. 335 et suivantes. Castex écrit : "même chez les meilleurs, la géométrie tue la manoeuvre, le subjectif tue l'objectif" p. 341.

23 R.Castex, Théories stratégiques, Paris, Editions maritimes et coloniales, 2e éd., 1937, tome I, p. 29.

24 Le Manoeuvrier ou essai sur la théorie et la pratique des mouvements du navire et des évolutions navales. Paris, H.L Guérin et L.F Delatour, 1765.

25 Hoste, Art des Armées navales , Préface, pas de pagination.

26 Ibid, p. 1.

27 Furetière, Dictionnaire universel, La Haye-Rotterdam, Arnout et Reinier Leers, 1690, tome II.

28 René Daveluy, L'esprit de la guerre navale, Paris, Berger-Levrault, tome II La tactique, 1909, p. X

29 Voir Jean Boudriot, Le vaisseau de 74 canons, Paris, 1988, tome IV, p. 264 et suivantes + croquis.

30 Hoste, Art des Armées navales, p. 3.

31 En comparaison, la Tactique navale de Bigot de Morogues a 481 pages dont 90 pages traitent des évolutions et 267 des signaux (+ 71 planches de signaux). Il y a dans cette mesure une indication très nette des priorités de chaque auteur.

32 Art des Armées navales :

33 Ibid, pp. 42-66.

34 Ibid, p. 42.

35 Philippe Masson, De la mer et de sa stratégie , Paris, Tallandier, 1986, p. 180

36 Fournier, Hydrographie contenant la théorie et la pratique de toutes les parties de la navigation , 1643.

37 Hoste, Art des Armées navales , p. 23.

38 Ibid, p. 59.

39 Ibid, p. 72.

40 Ibid, p. 78.

41 Ibid, p. 363.

42 Ibid, p. 332.

43 A.T Mahan, L'Influence de la puissance maritime dans l'histoire 1660 - 1783, traduction E. Boisse, Paris, 1899 p. 165.

44 Hoste, Art des Armées navales , p. 363.

45 Joannès Tramond, Manuel d'histoire maritime de la France, Paris, 1916, p. 267.

46 Hoste, Art des Armées navales , p. 53.

47 R. Castex, Théories stratégiques, tome I, p. 29. Par contre, Castex à raison quand il affirme que Hoste méconnaît l'utilisation offensive des brûlots en les plaçant loin de la ligne ennemie. Voir la liaison des armes sur mer, édité par Hervé Coutau-Bégarie, Paris, Economica, 1991, chap. III, p. 76.

48 Hoste, Art des armées navales , p. 393.

49 Ibid, p 376.

50 R. Castex,Théories stratégiques ,1939, tome II, p. 100.

51 R. Castex, Les idées militaires, p. 275 et suivantes. A.T Mahan, L'Influence de la puissance maritime dans l'histoire, p. 173 et suivantes.

52 J. Corbett, Fighting Instructions, pp. 81 et suivantes et surtout à propos de Hoste p. 179.

53 Ibid, p. 182.

54 Ibid, p. 183-184 : "It is clear, then, that in the eyes of perhaps the finest fleet leader of his time, and one of the finest France ever had, a man who thoroughly understood the value of concentration, the method of securing it by breaking the line was dangerous and unsound (...). Indeed, Hoste's remarks on breaking the line are, in effect, little more than a logical elaboration of those ideas an suggestions".

55 Ibid, p. 153-154 note 1"... There is hazard in breaking through the ennemy's line, and (it) commonly brings such disorders in the line of battle that it may be rather omitted unless an ennemy press you near a lee shore".

56 Ibid, p. 114.

57 Hoste, Art des Armées navales , p. 393.

58 R. Castex, Les idées militaires, pp. 264 et suivantes.

59 J. Clerk, An essay on Naval Tactics, Systematical and Historical, with Explanatory Plates, Londres , T. Cadell, 1790, in 4, 2e édit. augmentée en 1804, imprimée en 1827.

60 Clerk, An Essay on Naval Tactics, 1804, préface p. VIII L'auteur écrit "I particularly explained my doctrine of cutting the ennemy's line..."

61 Ibid, trad. Lescallier, 2e partie p. 8.

62 R. Castex, Les idées militaires, p. 87. Mahan dans L'Influence de la puissance maritime dans l''Histoire 1660 - 1783 explique que les rapports britanniques ne font pas d'allusion à ce fait p. 417.

63 Clerk, trad. Lescallier, 2e partie, p. 69.

64 Clerk, An essay on Naval Tactics, 2e éd. 1804, préface du 19 mai 1804, p. VII et suivantes.

65 Ibid, p. XIV.

66 Mahan, L'Influence de la puissance maritime, p. 538 et passim. voir surtout : Naval evolutions : a memoir by S.H Douglas. Bart, refuting M. Clerk's claim, in relation to Lord Rodney's engagement (12.IV.1782) Londres, Boone, 1832, XXIII.

67 H. Douglas, ibid, p. 29 : "From the leeward was put in pratice about one hundred years before M. Clerk was born".

68 Hoste, Art des Armées navales, p. 338, voir Douglas, ibid, p. 30.

69 J. Clerk, An Essay on Naval Tactics, 3e éd. with notes by Lord Rodney and introduction by a naval officer, Edinburgh, A. Black, Londres, Longman - Rees, 1827.

70 Introduction par un officier p. XV, XVI, XVII.

71 Ibid  : "we may safely assert, that if it had been discovered by Père Hoste, the fact must have been placed beyond all dispute by his own precise and conclusive explanations on the subject, as well as by the subsequent history of maritime war" p. XVII.

72 Ibid, p. XIX - XX.

73 Ibid, p. XXV.

74 A.T Mahan, The life of Nelson. The Embodiment of the Sea power of Great Britain., Londres, Sampson Low, 1897, tome I, p. 271.

75 J. Corbett, Fighting Instructions, p. 235 et suivantes.

76 Traduction O'Bryen : Naval Evolutions, or a System of Sea Discipline, extracted form the Celebrated Treatise of P. L'Hoste (sic), professor of mathematics in the royal seminary of Toulon, confirmed by experience, illustrated with eighteen copper plates and adapted to the use of the British Navy. London, W. Johnston, 1762, 90 pages. Suivent un résumé de la Théorie de la construction des vaisseaux de Hoste, et divers essais d'officiers britanniques.

77 O'Bryen ibid : "I most humbly presume to address your Royal Highness and beg your acceptance of the following performance, translated from the work of the most able and experienced man in France, of his time, and esteemed a master-piece in its kind". (pas de pagination - dédicace).

78 O'Bryen, ibid, p. 25.

79 Brian Lavery, Nelson's Navy, the ships, men and organisation 1793-1815, Londres, Conway, 1989, p. 255.

80 Lucien Poirier, Les voix de la stratégie, Paris, Fayard, 1985 p. 87.

 

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