AUDIBERT RAMATUELLE OU DES ENSEIGNEMENTS PERDUS

 

Michel Depeyre

 

 

En ce 25 mars 1802, Joseph Bonaparte et Lord Cornwallis signent la paix à Amiens. Ils mettent fin à une décennie de guerres ininterrompues entre la France et le Royaume-Uni. Pourtant aucune des parties contractantes ne se fait d'illusion sur la durée de cette paix. Et en effet ce ne pouvait être qu'une trêve car :

"Bonaparte reprenait les plus mauvais plans de l'Ancien Régime : vaincre la Grande-Bretagne sans disposer d'une marine capable de vaincre la Royal Navy."1

Le 29 frimaire An X (21 décembre 1802), le ministre de la marine Decrès répond à un auteur qui vient de dédicacer au premier consul Bonaparte un Cours élémentaire de tactique navale publié cette année-là. Napoléon Bonaparte accepte la dédicace de l'auteur en question : Audibert Ramatuelle, qui se qualifie sur la page de titre d'"Ancien officier de la marine militaire". Il fut lieutenant de vaisseau pendant la guerre d'Indépendance américaine2, et entreprit cet ouvrage vers les années 1789-1790. Il ne put cependant le mener à bien en raison des événements qui ne facilitaient pas la réflexion3. Finalement, c'est en 1802 que paraît son Cours élémentaire de tactique navale.

Dès la dédicace, Ramatuelle explique la raison profonde de son travail :

"Le moment est venu de rendre son utile activité à ce grand moyen de la puissance nationale." 4

Ce "grand moyen" est la marine, celle-là même qui fut écrasée le 1er août 1798 en rade d'Aboukir par Nelson. Mais, dans ce contexte nouveau de paix, des esprits avertis considérèrent que la marine a un rôle capital à tenir. Il faut donc s'en donner les moyens techniques, humains, notamment en formant les officiers à la technique navale, reprenant la tradition française du XVIIIe siècle illustrée par Bigot de Morogues ou Bourde de Villehuet5, tradition rompue par la tourmente révolutionnaire. L'instruction est le premier maillon d'une lente reconstruction soulignée par l'auteur :

"Le commerce de la France ne peut fleurir sans colonies, les colonies ne peuvent exister pour la France sans sa protection ; et cette protection ne peut leur être efficacement assurée que par une marine militaire." 6

Voilà un projet qui rentre tout à fait dans les plans du premier Consul.

UNE REDEFINITION DU CONCEPT DE TACTIQUE

Dès sa préface, Ramatuelle tient à se démarquer nettement de ses prédécesseurs :

"Aucune des tactiques connues ne me paraît avoir atteint le but qu'elles ont dû se proposer. Tout s'y réduit à peu près à des traités sur les signaux, à donner la manière de former les ordres et de passer des uns aux autres."7

La critique s'adresse ici à toute l'école française du XVIIIe siècle illustrée par des penseurs comme Bigot de Morogues, Bourdé de Villehuet, d'Amblimont, Grenier, verdun de La Crenne...

Bigot de Morogues (1706-1781) est ainsi critiqué en raison de l'angle obtus qu'il choisit pour ses mouvements de chasse ou de retraite8. L'allusion aux traités sur les signaux vise très probablement en priorité le très important ouvrage de Bigot sur le sujet. Un peu plus loin, Ramatuelle précise les critiques qu'il adresse à ses prédécesseurs :

"Je suis éloigné de restreindre la tactique aux formations méthodiques dans lesquelles on ne peut agir qu'en masse et en vertu des signaux." 9

Il est juste de remarquer que les "formations méthodiques" des vaisseaux occupaient une bonne partie des ouvrages antérieurs. Prenons La tactique navale de Bigot de Morogues. Toute la première partie est intitulée "Des Evolutions"10 et comporte des chapitres sur les sujets suivants :

"Les cinq ordres de marches" (chapitre II)

"Changer l'ordre de bataille en ordre de marche" (chapitre VIII)

"Des changements des escadres dans l'ordre de marche sur trois colonnes" (chapitre X).

Et bien d'autres pourraient être cités.

Dans tous les cas, Bigot propose une description précise des mouvements et des formations à réaliser, assorties des démonstrations mathématiques. Ramatuelle reproche à cette méthode un côté trop descriptif sans utilité réelle lors d'un combat.

"Mon objet a été de diminuer et de simplifier la manœuvre."11

Il rejette donc les abus de formalisme du XVIIIe siècle, les penseurs de cette époque substituant aux principes des procédés à appliquer aveuglement, comme la ligne de bataille, figée depuis la fin du XVIIe siècle. Certes, d'aucuns, comme le chef de division Grenier, avaient fortement remis en cause cette sclérose, mais ceci n'avait jamais été très loin. Grenier avait, par exemple, remplacé la ligne de bataille par un autre ordre de combat en losange12. Ramatuelle semble au contraire vouloir attaquer le problème de façon plus radicale car tout ce formalisme peut "entraver la marche du génie dans un art où il est si nécessaire de lui donner de l'essor." 13

Il convient de rendre aux officiers une certaine créativité tactique, ce qui ne signifie pourtant pas qu'il faille supprimer tout contenu d'enseignement.

En effet, dans certains cas, l'officier doit savoir ce qu'il faut faire pour exécuter "une manœuvre ordonnée"14. Ce que notre auteur souhaite avant tout, c'est "transmet[tre] les leçons de l'expérience"15 éliminant ainsi le plus possible la formation purement abstraite. L'acquis théorique doit s'appuyer sur l'expérience. Ramatuelle délaisse pour cela toutes les "scories" de la pensée tactique des XVIIe et XVIIIe siècles en ne préservant que l'essentiel. Cette tâche de sélection était capitale à une époque où la formation des officiers est limitée, en raison des vicissitudes subies par la marine à partir de 178916. Cette question est abordée par l'auteur : les officiers doivent, selon lui, être admis sur "des examens rigoureux sur les connaissances directement relatives à leur art". 17

Les dirigeants de la marine de la France révolutionnaire avaient ressenti ces nécessités, mais les difficultés pour faire appliquer les ordres étaient difficilement surmontables : l'officier n'était souvent plus obéi par les équipages, et ces derniers étaient incomplets et fréquemment incompétents18. comment faire passer une formation tactique dans ces conditions ?

Dès l'An I fut cependant composée une tactique, reconduite pour l'An III. Malheureusement ces textes étaient trop hâtivement rédigés et de peu de portée. Par contre, l'amiral Truguet, ministre de la marine de 1795 à 1797 poursuivit dans cette direction et supervisa la rédaction de la tactique de l'An V. Il exerça ainsi une influence notable sur celle de l'An IX. Ces deux tactiques furent appliquées jusqu'en 1815 et marquaient un net progrès sur tout ce qui avait été écrit dans ce style, y compris l'ordonnance royale de 1765. Un minimum est fourni aux officiers et l'on est loin des savants traités du XVIIIe siècle. En même temps ce travail décanté par les nécessités du moment a permis de faire apparaître un concept de tactique plus précis et amélioré, Le cours élémentaire au titre si humble et pédagogique, prend donc place dans ce contexte.

"l'habileté consistera (... ) à prendre une position qui facilitera à l'armée l'exécution d'un de ces plans." 19

Plans et instructions sont transmis aux officiers, mais une grande latitude doit leur être laissée. La place dans la division ou l'escadre n'est plus rigidement assignée avec interdiction de la quitter. Une idée semblable est exprimée dès la première page du Cours :

"Le tacticien est donc celui qui, non seulement connaît tous les mouvemens (sic) possibles d'une armée pour parvenir à former les ordres et à passer des uns aux autres, mais encore qui est doué de cette perspicacité et de cette justesse du coup d'œil qui doivent déterminer le choix des manœuvres les plus avantageuses dans la position où il se trouve."

Un passage s'est donc effectué de la notion de place statique des vaisseaux, pris dans une tactique rigide, à la "position" permettant une manœuvre.

Les deux étapes sont nettement visibles dans la définition à deux niveaux, donnée dans la première page :

"La tactique navale, proprement dite, est l'art de la formation des ordres et des passages des uns aux autres. La tactique navale est, en dernière analyse, l'art des positions en présence de l'ennemi, soit pour attaquer, soit pour se défendre, soit que l'on chasse, soit que l'on soit chassé."

La première phrase ne serait pas désavouée par Bigot, et décrit finalement l'évolution telle que le conçurent Hoste, Bigot, Bourdé... Par contre la seconde définit la manœuvre et porte en germe la re-marquable définition qu'en donne l'amiral Castex "Manœuvrer, c'est se remuer intelligemment pour créer une situation favorable." 20

Reste à savoir si la nouvelle définition proposée par Ramatuelle permet à celui-ci de privilégier une tactique plus offensive que chez les grands auteurs français des deux siècles passés.

UNE TACTIQUE PLUS OFFENSIVE ?

On a souvent rappelé, à juste raison, la transformation de la conception de la guerre au moment de la période révolutionnaire. Ph. Masson note ainsi :

"Au cours de cet interminable conflit, une profonde mutation se manifeste, en effet, et l'engagement débouche sur de véritables batailles d'anéantissement." 21

Cette guerre devient plus offensive sur terre comme sur mer. Les tactiques de l'An V et de l'An IX illustrent parfaitement cette nouvelle tendance. Des pratiques comme le doublement de la ligne adverse, ou la rupture de celle-ci, se développent.

L'intention est bien offensive avec un objectif de destruction22. Les transformations dans tous les domaines ont détruit les anciens dogmatismes tactiques, chez les Français comme chez les Britanniques. Nelson en fournit un très bel exemple, même s'il fait encore figure de cas. Le 14 février 1797 au large du cap Saint-Vincent, Jervis affronte la flotte espagnole de Cordoba. Les Espagnols naviguent en deux groupes, faisant route au nord. Jervis survient au sud. Les deux flottes sont donc à bords opposés. Jervis passe entre les deux formations espagnoles et commence à remonter vers le nord par la contre-marche pour attaquer sous le vent de l'ennemi. Pendant ce temps, les Espagnols au vent se portent sur la queue de la ligne anglaise. Voyant la manœuvre et anticipant mentalement son résultat, Nelson vire à babord coupant ainsi la ligne anglaise, puis se jette sur l'avant-garde espagnole dirigée par le Santissima, énorme quatre ponts de 130 canons23.

Voilà la grande nouveauté ; quitter la ligne et se porter sur le point le plus dangereux. Nelson empêche de cette façon les Espagnols de détruire l'arrière-garde, et par-là même remporte
la victoire, capturant quatre vaisseaux (deux de 112 canons et deux de 80). jean Meyer remarque fort justement que "ce n'est pas encore la bataille-destruction"24
.

En effet, l'innovation réside surtout dans la hardiesse tactique, mais c'est ce type d'actions répétées qui conduit à la bataille-destruction telle Camperdown le 11 octobre 1797. Ce jour-là, l'Anglais Duncan détruit en grande partie les Hollandais de De Winter en rompant volontairement leur ligne de bataille25

Ces quelques remarques permettent de comprendre dans quel contexte naval Ramatuelle compose son ouvrage. S'inscrit-il dans ce courant prônant une tactique plus offensive ?

Ramatuelle accorde une plus grande attention à l'ennemi que ne le faisaient ses prédécesseurs. il intègre vraiment la force organisée ennemie au cœur de sa définition de la tactique :

"La tactique navale est l'art des positions en présence de l'ennemi." 26

Cette prise en considération va très loin car l'ennemi n'est plus abstrait et l'auteur, à partir de là, envisage les attitudes à prendre en face de lui : si l'armée A est inférieur en nombre à B, "il suffira que le général de l'armée inférieure en forces absolues se mette en mesure de déployer simultanément toutes les siennes contre une fraction de l'armée ennemie". 27

L'infériorité ne provoque pas la fuite. Toute l'habileté tactique est de savoir profiter des "forces relatives" qui peuvent être plus favorables que les "forces absolues". Ces dernières "existent par la nature même des choses, telles que le nombre, la force des vaisseaux, le calibre des pièces". 28

Quant aux "forces relatives", selon l'expression de Philippe Masson, elles sont plus "irrationnelles"29. Pour Ramatuelle, ce sont :

"Tous les éléments qui peuvent influer sur la situation, comme les forces physiques et morales [...] l'énergie de l'âme qui produit l'audace, la témérité, le courage ; [...] par-dessus tout, l'intelligence, la perspicacité, le coup d'œil, en un mot, le talent des chefs."30

Jusqu'alors cette audace, cet esprit offensif ne se manifestait guère - dans les traités comme celui de Bigot par exemple - que par l'abordage de l'ennemi. Certes, Ramatuelle y fait allusion31, mais ce n'est plus l'unique aspect offensif dans une tactique. C'est désormais toute la conception de la tactique qui est offensive comme le prouve cette analyse très pertinente :

"La tactique n'est donc que l'art de mettre de son côté cette loi du plus fort, par la connaissance, la combinaison, et l'emploi des forces relatives. D'après cela [...] on doit rapporter toutes les conceptions, toutes les dispositions, toutes les manœuvres à un principe universel, qui est commun à toutes les tactiques morales, politiques et militaires : [...] rendre nulle la plus grande somme possible des forces absolues et relatives de l'adversaire."32

Que de progrès par rapport aux auteurs du XVIIIe siècle ! Quelle influence majeure a pu permettre cette évolution ? Les guerres de la révolution peut-être, mais il s'agit surtout des combats qui émaillèrent la geste du bailly de Suffren aux Indes (mars 1781- juin 1783). Le bailly est plusieurs fois mentionné tout au long du traité et Ramatuelle en fait l'éloge :

"(Il) réunissait tout ce qui caractérise l'homme supérieur : intrépidité, activité, coup d'œil sûr, jugement sain..." 33

Il mentionne le combat de l'Apraya (La Praya le 16 avril 1781) où Suffren, chargé de protéger Le Cap, étrille l'escadre anglaise de Johnstone mouillée dans la baie de la Praya aux Iles du Cap Vert ; la bataille ne fut pas décisive, mais permit aux Français d'arriver au Cap avant les Anglais et sauva ainsi la colonie hollandaise34. le combat de Gondelour (ou de Goudelour) illustre encore mieux les propositions tactiques de Ramatuelle.

Ce combat eut lieu le 20 juin 1783 et porte pour les Anglais le nom de combat de Cuddalore35. Le bailly dispose de quinze vaisseaux, mais cela ne l'empêche pas d'attaquer les dix-huit vaisseaux de Hughes (Ramatuelle donne quatorze vaisseaux pour Suffren et dix-sept pour les Anglais). Il faut ajouter que les bâtiments du bailly sont dans un triste état, et leurs équipages incomplets. Cette infériorité bien utilisée par Suffren fait l'admiration de l'auteur :

"le combat de Goudelour a prouvé que le bailly de Suffren n'était point étranger aux exécutions méthodiques, et qu'il savait suppléer à l'infériorité des forces par le concours des ressources de l'art et de la supériorité des manœuvres." 36

Cette phase pose le problème d'interprétation. Elle se situe dans la note 1 de la page 481 où l'auteur admire Suffren et répond aux accusations portées contre le bailly, selon lesquelles il n'essayait pas de "mettre assez d'ensemble dans ses attaques".

Ramatuelle choisit à dessein l'exemple de Gondelor. En effet, ce dernier combat illustre l'application par le bailly de la ligne de file parallèle à celle de l'ennemi.

Cependant, Suffren avait prévu dans son ordre numéro 3, de compenser son infériorité numérique par une concentration de huit vaisseaux du roi sur cinq vaisseaux ennemis placés en arrière-garde. Il rétablissait ainsi la supériorité française sur une partie de la ligne37. Mais jugeant cette manœuvre difficile à réaliser avec les commandants dont il disposait, Suffren délaisse ce plan le jour du combat. Ramatuelle ne mentionne pas ce projet, mais ne retient que le combat tel qu'il eut lieu : deux lignes parallèles s'affrontèrent avec acharnement, mais sans pouvoir obtenir un résultat positif. Ramatuelle veut prouver aux détracteurs de Suffren que celui-ci est à même de pratiquer les évolutions classiques ("exécutions méthodiques") tout en sachant user de la manœuvre pour suppléer à une quelconque infériorité. Ramatuelle rejoint d'ailleurs la première version du plan de bataille. Il écrit par exemple à propos du plan d'attaque :

"En général, tout plan d'attaque est bon dès qu'il rend inutile une partie des forces de l'armée ennemie, ou qu'il en met une partie plus faible sous le feu d'une partie plus forte."38

Il n'est donc pas question ici d'en conclure que Ramatuelle place le combat de ligne de file traditionnel au-dessus des manœuvres suffreniennes, bien au contraire. Il s'est d'ailleurs clairement expliqué sur ce sujet.

Ramatuelle réfléchit en effet sur la traditionnelle ligne de bataille. Dans l'étude des "ordres primitifs", il se déclare favorable à l'utilisation de la ligne car elle est "la disposition la plus avantageuse pour une armée déterminée à combattre : c'est l'ordre qui développe le mieux ses forces, et qui en permet l'emploi le plus simultané" 39.

Plus cette ligne sera serrée et plus elle sera forte, cela est encore plus vrai si l'ennemi veut couper la ligne40. Pourtant sa conception offensive de la tactique ne le réduit pas au formalisme étriqué du XVIIIe siècle.

Il écrit d'ailleurs : "développer mieux ses forces", comme pour insister davantage sur la priorité qu'il accorde à la manœuvre ultérieure. Quelques 200 pages plus loin, la confirmation est clairement apportée :

"C'est en manœuvrant avec cette hardiesse mesurée qu'on peut espérer les grands succès. En effet, tant que l'on se restreindra dans les formations méthodiques, que l'on se contentera de combattre masse contre masse (c'est-à-dire de prolonger une ligne, chaque vaisseau suivant strictement son matelot d'avant), on laissera au hasard de quelques coups de canon le sort du combat"41.

L'influence suffrenienne est ici sensible. Peut-être est-il possible de percevoir également celle de l'Ecossais John Clerk of Eldin qui condamne la ligne de bataille rigide, mais rien n'est sûr, son nom n'étant pas mentionné42 dans tout le traité. Quoi qu'il en soit Suffren est la source commune de Ramatuelle et de Clerk43. Ramatuelle est donc bien le premier tacticien français de la fin du XVIIIe siècle à avoir su tirer les leçons de Suffren ; Grenier ne mentionnait pas son nom dans son ouvrage, pourtant contemporain du bailly.

Audibert Ramatuelle a fait accomplir de grands progrès à la pensée tactique en orientant celle-ci vers l'offensive de façon décisive. Il a su repérer au milieu du bruit des batailles les joyaux de la tactique : les combats de Suffren ou ceux de Nelson. En même temps, il a su dégager des conceptions traditionnelles du XVIIIe siècle de réflexion. Il a réussi à donner une finalité aux évolutions et aux manœuvres, au lieu de verser dans un catalogue sec de démonstrations souvent peu utiles. Là réside le progrès dû à Ramatuelle.

Pourtant les progrès sont absents de ses conceptions stratégiques. Pas plus que beaucoup de ses prédécesseurs ou de ses pairs, il n'a pu abandonner les schémas stratégiques traditionnels qui pointent ça et là dans le Cours Elémentaire. Castex lui a beaucoup reproché une phrase malheureuse.

"La marine française a toujours préféré la gloire d'assurer ou de conserver une conquête à celle, plus brillante peut-être, mais moins réelle en effet, de prendre quelques vaisseaux ; et en cela elle s'est plus rapprochée du véritable but que l'on doit supposer à la guerre." 44

Ramatuelle se replace ici dans la continuité des conceptions stratégiques françaises. Il n'a certainement pas su, dans ce cas précis, retenir les enseignements d'hommes comme Suffren. Le passage ne s'est pas totalement fait de la guerre à objectifs territoriaux, à la guerre visant à la destruction de l'ennemi.

La tactique est déjà plus offensive mais ne s'applique pas encore entièrement à la destruction de la flotte adverse. Castex remarque que Ramatuelle est en retard, en émettant ses idées après Napoléon Bonaparte et Nelson45... mais qui à l'amirauté de Londres avait vraiment saisi les conceptions stratégiques de Nelson ? Le cours élémentaire ne se place pas à la fin d'une révolution stratégique, mais au beau milieu ! A titre de comparaison, signalons qu'en 1815, le chevalier de la Rouvraye ne cite même pas Nelson dans son Traité sur l'art des combats en mer 46. Ramatuelle a au moins eu le mérite d'intégrer les enseignements de Nelson dans une réflexion inaugurée à la fin de la guerre d'Indépendance. Rien ne prouve enfin en parcourant l'histoire navale postérieure à 1802, en lisant les penseurs comme la Rouvraye, que Ramatuelle ait été compris et ses conceptions mises en pratique...

Notes:

1 Jean Bérenger, "Les relations internationales, 1780-1802", p. 73, dans A. Corvisier et alii, L'Europe à la fin du XVIIIe siècle, vers 1780-1802, Paris, Sedes, 1985.

2 René Daveluy, L'esprit de la guerre navale, T.I., Paris, 1909, P. 11, note 1.

3 Audibert Ramatuelle, Cours élémentaire de tactique navale, Paris, Baudoin, imprimeur de l'Institut national, an X, 610 p., et 68 planches regroupant 124 figures. La note 1 de la page 482 indique que l'ouvrage était écrit avant la bataille d'Aboukir (1 et 2 août 1798).

4 Audibert Ramatuelle, op. cit., "dédicace", sans pagination.

5 Bigot de Morogues, Tactique navale, ou traité des évolutions et des signaux, Paris, 1763, In-4°.

6 A. Ramatuelle, op. cit., in dédicace.

7 A. Ramatuelle, op. cit., préface, p. VIII.

8 A. Ramatuelle, op. cit., préface, p. XV.

9 A. Ramatuelle, op. cit., préface, P. XVI.

10 Bigot de Morogues, op. cit., p. 1 à 90.

11 A. Ramatuelle, op. cit., préface, p. XIII.

12 Jacques, vicomte de Grenier, L'art de la guerre sur mer ou tactique navale assujettie à ...un nouvel ordre de bataille, Paris, Didot, 1787, In-4°. p. 10.

13 A. Ramatuelle, op. cit., p. XIII.

14 A. Ramatuelle, op. cit., p. XIV.

15 A. Ramatuelle, op. cit., p. XXIV.

16 Etienne Taillemite, Histoire ignorée de la marine française, Paris, Perrin, 1988, p.281.

17 A. Ramatuelle, op. cit., p. XXIV.

18 amiral Maurice Dupont, L'amiral Willaumez, Paris, Tallandier, 1987, p. 110 sqq. sur l'année 1790. Philippe Henwood et Edmond Monange, Brest, un port en révolution, 1789-1799, Rennes, éd. Ouest-France, 1989, 320 p., p. 160 sur la "désorganisation" sous l'An II.

19 A. Ramatuelle, op. cit., p.XXIV.

20 R. Castex, Théories stratégiques, Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales, T. II, 2e édition, 1939, p. 1.

21 Philippe Masson, De la mer et de sa stratégie, Paris, Tallandier, 1986, p. 210.

22 R. Castex, La liaison des armes sur mer, Hervé Coutau-Bégarie éd., Economica, 1991, chapitre IV. Voir aussi ses Théories stratégiques, Paris, Société d'éditions géographiques..., 1929, T.I, p. 32 sqq.

23 E.B. Potter et alii, Sea Power, A Naval History, us Naval Institute, Annapolis, 1981, p. 59 et carte p. 60. L'auteur note : "(...) au mépris du signal de Jervis et des plus sévères règlements navals (...)".

24 J. Meyer et M. Acerra, op. cit., p. 200.

25 J. Meyer et M. Acerra, ibid, p. 207 et E.B.Potter, op. cit., p. 62.

26 A. Ramatuelle, op. cit., p.128.

27 A. Ramatuelle, op. cit., p.332.

28 A. Ramatuelle, op. cit., p.330, note 2.

29 Philippe Masson, op. cit., p. 217, voir aussi p. 255.

30 A. Ramatuelle, op. cit., p.309.

31 A. Ramatuelle, op. cit., p.347 sqq., pp. 489-491.

32 A. Ramatuelle, op. cit., p.333.

33 A. Ramatuelle, op. cit., p.481.

34 A. Ramatuelle, op. cit., p.351 et 480. Voir aussi sur La Praya, R. Castex, La manœuvre de la Praya, Paris, L. Fournier, 1913, p.267 sqq.

35 W. L. Clowes et alii, The Royal Navy, 1898, londres, Tome III, p. 562. Plus récent, B. Tunstall, Naval Warfare in the age of sail, Londres, Conway, 1990, 278 pages, pp. 186-187.

36 A. Ramatuelle, op. cit., pp. 481-482, note 1.

37 Joannès Tramond, Manuel d'histoire maritime de la France, Paris, Challamel, 1916, p. 538.

38 A. Ramatuelle, op. cit., p. 402.

39 A. Ramatuelle, op. cit., p. 238.

40 A. Ramatuelle, op. cit., p. 241.

41 A. Ramatuelle, op. cit., p. 404.

42 John Clerk, Essai méthodique et historique sur la tactique navale..., traduit de l'anglais par D. Lescalier, Paris, Didot, 1791. L'édition britannique est de 1790. Sur la rupture de ligne voir la première partie p. 86 et la deuxième partie p. 8.

43 J. Clerk, op. cit. Voir la quatrième partie, p. 89 : "[il] a employé des moyens tout nouveaux (...) en mettant en avant un nouveau système (...) et en donnant l'attaque par le côté du vent d'une manière toute nouvelle".

44 A. Ramatuelle, op. cit., note 2, p. 363. Voir R. Castex, Théories stratégiques, tome I, p. 33. Il reprend la critique de Daveluy L'esprit de la guerre navale, tome I, p. 11, note 1. Daveluy parle d'un "sophisme".

45 R. Castex, Les idées militaires de la marine au XVIIIe siècle, Paris, L. Fournier, 1911, p. 30 sqq.

46 la Rouvraye, Traité sur l'art des combats de mer, Paris, Bachelier, 1815.

 

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