CONSIDERATIONS NAVALES EN REPONSE A LA BROCHURE DE M. DE PRADT

intitulée

Appel à l'attention de la France sur sa marine militaire

par J. Grivel

contre-amiral

grand-officier de la Légion d'Honneur

 

Chapitre premier

Monsieur de Pradt a publié naguère une brochure intitulée : Appel à l'attention de la France sur sa marine militaire. J'avoue ingénument que ce titre m'a d'abord trompé : j'ai pensé que cette brochure était écrite dans la vue d'exciter la sollicitude du pays en faveur de l'armée navale ; mais je n'ai pas tardé à me désabuser, et à reconnaître la vérité du vieux proverbe qui conseille de ne jamais juger sur l'étiquette du sac ; en effet, c'est au contraire pour dire nettement au pays qu'il doit renoncer désormais à avoir une armée navale que le savant archevêque1 pris la plume.

Le nouvel ouvrage n'a pu manquer d'être accueilli : il se recommande non seulement par le talent reconnu de son auteur, mais aussi parce qu'il est à chaque page empreint de sincérité. Je n'hésite point à le dire, c'est au nom de cette sincérité, si nécessaire quand on discute les grandes affaires, que l'on doit s'empresser de le réfuter. Jusqu'à présent la marine a pu traiter sans conséquence, ou même négliger les attaques faites contre elles, parce que ces attaques étaient ou absurdes ou de mauvaise foi, ou enfin parce que les attaquans (sic) n'avaient pas la qualité pour se présenter dans la lice ; mais il ne saurait être de même de la présente levée de boucliers. L'auteur des Trois âges des colonies est trop haut placé parmi les publicistes de l'époque pour que ses paroles n'aient pas du poids en France, quand on pourra croire qu'elles sont consciencieuses ; il importe donc de les relever avant qu'elles n'aient produit sur l'esprit de la nation un effet qui, dans cette circonstance, pourrait être pernicieux.

M. de Pradt s'attend à des contradictions et même, à ce qu'il paraît, à des contradictions violentes. Il faut espérer qu'il n'en éprouvera que de convenables, mais que celles-ci ne lui manqueront pas. Il doit souhaiter d'ailleurs, non seulement pour l'honneur de sa logique, mais aussi par un motif bien autrement élevé, de trouver des adversaires, et de ne pas triompher sans combat en cette occasion. Quelque grande que soit la confiance qu'a M. de Pradt dans la sûreté de sa vue politique, je suppose que son patriotisme est encore plus grand, et j'honore assez son caractère pour être persuadé que, s'il dépendait de lui d'anéantir d'un seul mot ce qui nous reste de puissance navale, il ne prononcerait pas légèrement ce mot fatal ; qu'il ne s'en rapporterait pas à ses seules lumières dans une question où il y va de la sûreté de son pays, et qu'il ne la déciderait pas avant de l'avoir éclaircie par un débat solennel tout à fait digne de sa gravité.

C'est qu'il ne s'agit point ici d'un intérêt secondaire, ni d'une de ces mesures transitoires sur lesquelles on est toujours à même de revenir lorsqu'on a reconnu leur danger. M. de Pradt n'ignore pas qu'en conseillant la France d'abdiquer ce qui lui reste de puissance navale, il l'engage, par le fait, à changer son attitude militaire et à quitter la route qui a été généralement suivie, depuis Richelieu jusqu'à nos jours, par presque tous les hommes d'état qui ont été à la tête des affaires. Il croit cette ancienne route mauvaise, et nous exhorte à en prendre une nouvelle, qu'il estime meilleure. Soit : M. de Pradt peut avoir raison, et c'est ce que nous examinerons plus tard ; mais, en attendant, la France doit se tenir pour avertie que c'est un parti extrême qu'on lui propose, et que ce parti n'admet pas de retour, au cas où l'on se serait malheureusement fourvoyé. Pour se convaincre de cette vérité, il faut avant tout se faire une idée de la base sur laquelle est établie la puissance maritime.

Cette puissance ne se compose pas uniquement, comme beaucoup de gens peut-être se l'imaginent, de vaisseaux de guerre et de marins prêts à combattre, ou enfin de ce qu'on appelle ordinairement une flotte. La flotte est, il est vrai, l'expression de
la puissance navale, mais elle n'en est pas l'essence. Il faut, indépendamment d'une position géographique favorable et des ressources territoriales propres à la marine (tant en hommes qu'en matières), le temps nécessaire pour produire des escadres et une combinaison d'efforts extraordinaires. Or, pour que cette combinaison puisse avoir lieu, on ne saurait se passer de grands établissemens (sic) et d'usines ad hoc, d'approvisionnemens (sic) considérables, faits en temps utile,et enfin d'habiles metteurs en oeuvre. Il faut, d'un autre côté, pour introduire de l'ordre dans les travaux et régler le sort des ouvriers et des marins, des institutions qu'on ne fonde point en un jour, et qui ont besoin de la sanction du temps pour obtenir toute leur efficacité. Ces institutions, à mesure qu'elles vieillissent, engendrent des coutumes qui, à la longue, ont force de loi parmi les populations de la côte, qui reconnaissent à chacun des droits en même temps qu'elles imposent des devoirs, et qui sont, par le fait, la véritable charte du littoral maritime. Telle est la double base sur laquelle repose nécessairement toute puissance navale établie sur une grande échelle, base compliquée et dans la construction de laquelle il convient de considérer que le temps entre toujours comme élément indispensable ; c'est sans doute cette considération majeure du temps qui a fait dire à un homme illustre, dont M. de Pradt ne récusera pas le témoignage, qu'une flotte était presque la seule chose que l'argent ne pouvait pas faire.

Maintenant nous possédons encore cette base de puissance dont il s'agit. Jetée à grands frais par la prévoyance de nos pères, elle fut longtemps l'orgueil de nos rivages, et elle subsiste encore toute entière, en dépit de nos malheurs. Quoique depuis le récent progrès des sciences il soit facile de reconnaître qu'il existe bien des défauts, et peut-être un luxe inconsidéré dans cette oeuvre des temps passés, il n'en constitue pas moins une véritable avance qu'on peut estimer à plus d'un milliard, en ne faisant état que de sa valeur matérielle ; mais on sent que cette avance si précieuse est périssable de sa nature, et qu'elle ne peut se passer d'un entretien journalier, qui coûte beaucoup de soins et d'argent. C'est cet entretien qui porte constamment les dépenses de la marine, en temps de paix, à un taux plus élevé que ne semble l'exiger notre exhibition annuelle de vaisseaux armés. Pourtant la dépense qu'il occasionne est de tout point indispensable, et il ne faut pas être doué d'une perspicacité bien grande pour voir que, si l'on abandonnait les choses à leur cours naturel, il ne resterait bientôt plus que des débris sans valeur à la place des richesses réelles que nous possédons. Voilà ce qui m'engage à supplier mes concitoyens de suspendre leur jugement, et de ne pas entrer sans y avoir mûrement réfléchi dans la nouvelle route qu'on leur trace. Il n'y a pas péril en la demeure, et nous serons toujours à temps de laisser nos arsenaux se détruire, nos ports militaires se combler, et notre population maritime s'en aller à l'étranger pour chercher un pain qu'elle ne pourra plus trouver chez elle. Il nous sera toujours facile de rejeter les magnifiques établissemens (sic) que nous ont laissés nos devanciers comme ces armures d'un autre siècle qui ne vont plus à notre taille. Mais avant d'en venir à cette extrémité, examinons.

Je vais, pour mon propre compte, offrir au public quelques considérations, qui aideront, je l'espère, à éclairer la discussion. C'est ainsi que je répondrai à M. de Pradt, en attendant que quelque homme d'état prenne ce soin. Je déclare avant tout qu'au service dès mon bas âge, j'ai passé ma vie entière dans les camps ou sur les vaisseaux de guerre, et je fais cette déclaration afin qu'on ne suppose pas qu'une vanité puérile me pousse à lutter contre un écrivain célèbre dont je reconnais d'avance toute la supériorité. J'apprécie les forces de mon adversaire, et ne m'abuse nullement sur l'exiguïté des miennes ; mais je crois avoir pour moi la vérité, et j'espère en elle. Du reste, M. de Pradt peut être sûr que je suis disposé, autant qu'il peut le souhaiter, à examiner la question qu'il soulève, non en esprit de jactance, ni avec des souvenirs ou un faux patriotisme, mais avec un patriotisme réel, solide, qui dans les choses, cherche cela seul qui peut servir, et rejette le reste, sachant se résigner aux sacrifices nécessaires.

Ceci bien entendu, j'entre en matière.

M. de Pradt pose en principe que la puissance maritime ne peut être destinée qu'à trois choses :

1° à protéger les rivages d'un Etat contre les invasions ou les insultes de l'ennemi, ce qui est son premier objet ;

2° à protéger le commerce,

3° et enfin à défendre les colonies de cet Etat, quand ces colonies ne peuvent pas se défendre elles-mêmes.

Telle est, dit-il, l'utilité visible et directe de la marine militaire.

Déroulant ensuite une longue série de désastres maritimes, depuis 1692 jusqu'à la présente année 1832, il prétend qu'à aucune époque la marine française n'a rempli sa destination ; qu'elle n'a point empêché notre littoral d'être pillé, nos villes riveraines d'être bombardées, ni nos vaisseaux marchands d'être capturés par l'ennemi ; que nos colonies sont toutes tombées aux mains des Anglais quand il leur a plu de les attaquer ; qu'enfin cette marine a constamment fini par recruter de ses propres vaisseaux les escadres de l'Angleterre, et par conduire la population de nos côtes dans ses prisons. Je cite textuellement.

Dans cette affligeante revue, M. de Pradt ne fait point état du nombre infini de prises marchandes que nos croiseurs ont fait entrer dans nos ports, bien que la valeur de ces prises, dont les capteurs ont été frustrés au mépris des lois existantes, ait été un auxiliaire puissant du trésor durant la première guerre de la révolution. Si le commerce anglais a été troublé par la France, dit-il, ce n'est point par la marine militaire, mais par de hardis corsaires, ne consultant que leur courage et leur intérêt propre.

Ici, je suis forcé d'arrêter le savant écrivain ; mais l'exactitude des faits, si nécessaire quand on veut raisonner juste, m'oblige à lui demander si ce sont ces corsaires particuliers dont il nous parle qui ont ravagé Terre-Neuve, la côte d'Afrique, et plus tard les mers de l'Inde, qui, entre autre captures, ont par exemple, introduit dans le port de Cadix le riche convoi pris en 1793, avec le vaisseau de 74 canons qui lui servait d'escorte ?

Au reste, je ne prétends point, en rétablissant ainsi la vérité, démentir autrement l'exposé de nos pertes. Je l'admettrai même comme exact si mon adversaire le souhaite, bien que je pusse à bon droit l'accuser de partialité. Comment en effet ne pas remarquer que cet exposé fait mention de l'amiral Linois, pris dans l'Inde sur le vaisseau le Marengo, en 1808, et qu'il ne parle pas du même amiral prenant le vaisseau l'Annibal, dans la baie d'Algésiras, en 1801, quoique les Anglais fussent en force double des siennes ? Certes il faut, ou que M. de Pradt ait bien envie d'avoir raison, pour traiter ainsi l'histoire contemporaine, ou qu'il ait été bien mal informé. N'importe, je puis admettre son exposé sans en tirer pour cela des conclusions semblables aux siennes. Poursuivons.

Il est facile de les prévoir, ces conclusions : puisque la flotte ne peut préserver nos côtes d'insultes, que nous n'avons plus de commerce maritime, et qu'il ne nous reste que des atomes de colonies, pourquoi dépenser de l'argent pour la flotte ? Ce raisonnement est sans réplique, selon M. de Pradt. Pourtant, comme s'il craignait que nous ne fussions pas convaincus, il en appelle de notre impuissance passée à notre impuissance future. Ce que la marine n'a pu faire, dit-il, quand ses colonies étaient vastes et nombreuses, comment le ferait-elle lorsqu'elles sont réduites à deux ou trois points ? Comment les vaisseaux du commerce français s'y rendraient-ils avec quelque sûreté, etc., etc. ? Et plus bas il ajoute, en parlant toujours de la marine : Son utilité commerciale est entièrement perdue, son utilité coloniale a disparu avec ses colonies ; elle ne peut défendre ni les rivages de la France ni insulter ceux de l'Angleterre. Tous les motifs qui font supporter à un Etat les dépenses d'une grande marine n'existent donc plus pour la France.

On croirait que M. de Pradt en a dit assez, et qu'il va s'en rapporter désormais à des raisonnemens (sic) si concluans (sic) ; mais loin de là, il s'écrie avant d'en finir : Qu'espérer de gagner dans une lutte maritime avec l'Angleterre ? On n'a pas pu lui résister lorsque l'on possédait ce qu'elle possède, et on le pourrait aujourd'hui ! Elle a triomphé de la marine française, elle l'a écrasée, annulée, lorsqu'elle était encore loin du degré de puissance et de perfection qu'elle a atteint, et l'on se flatterait d'obtenir contre elle quelque résultat au faîte de puissance où elle s'est élevée ! Non, cela est impossible.

Il est clair, d'après cette insistance, que le savant auteur se méfie de notre intelligence, et qu'il aime mieux nous dire deux ou trois fois des vérités désagréables que de s'exposer à ce que ces vérités soient méconnues. Il cherche d'ailleurs à en atténuer l'effet plus tard, et à nous réconcilier avec notre nullité marine, qu'il suppose suffisam-ment démontrée. La France, selon lui, n'a plus de causes de guerres avec l'Angleterre. La France est un état fixé auquel aucun agrandis-sement ne serait permis. Assertion consolante, comme on voit, et qui ne doit plus nous laisser regretter de n'avoir point de flotte.

M. de Pradt en vient, après toutes ces redites, à parler des coalitions maritimes qu'il s'attend à voir mettre en avant par ses futurs adversaires, et il s'attache à démontrer l'inefficacité des combinaisons de ce genre, ou même leur impossibilité à l'avenir. Quel résultat ont produit au surplus les coalitions jusqu'à présent ? L'Espagne n'y a-t-elle pas perdue et ses vaisseaux et l'une de ses plus belles colonies ? Le Danemark n'a-t-il pas vu enlever sa flotte toute entière, pour avoir un moment fait cause commune avec la France ? Ces exemples semblent déterminans (sic) à notre auteur, et il ne pense pas qu'aucun événement puisse désormais infirmer leur témoignage. C'est que M. de Pradt raisonne pour son temps et non pour un autre ; qu'il part toujours de ce qui existe comme d'un état de choses fixé contre lequel il n'y a point d'argument qui vaille. S'il nous montre l'Angleterre établie sur toutes les mers, et enveloppant notre globe d'un réseau indestructible sous lequel nous nous débattrions en vain ; s'il s'épuise en raisonnemens (sic) pour nous bien inculquer la vanité de toute tentative de résistance contre le colosse maritime, c'est qu'il veut nous inspirer la résignation à ce qui est, et nous prémunir contre la révolte de nos coeurs français, si peu accoutumés à cette vertu négative !

Il y a loin sans doute de ces maximes à celles qui réglaient la conduite des Romains dans leurs désastres, qui engageaient le sénat à aller en corps au-devant du consul vaincu à Cannes, pour le remercier de n'avoir pas désespéré de la république ; et l'on peut croire que ce n'est pas avec de la résignation qu'on eût pu résister aux légions d'Annibal ; mais passons. Il ne s'agit point ici des anciens, si différens (sic) de nous à tant de titres, et pour lesquels toutes les questions n'étaient pas des questions d'argent. M. de Pradt n'est pas tenu de raisonner d'après leur exemple. Il finit, après avoir promené son regard perçant sur la situation des peuples navigateurs, et avoir déterminé la somme de puissance navale à laquelle ces peuples peuvent prétendre, par leur interdire d'entrer désormais en armes dans la carrière navale en présence de l'Angleterre : l'Amérique du nord est seule exceptée de cette prescription générale. Pourtant, comme s'il voulait bien avoir quelque condescendance, par rapport aux démêlés que la France pourrait avoir à l'avenir avec les petites nations commerçantes, il nous laisse cinq à six vaisseaux de ligne, avec un nombre proportionné de frégates et autres bâtimens (sic) de moindre grandeur.

Voilà le dernier mot de M. de Pradt. Après avoir, selon lui, suffisamment examiné la question de l'entretien de la flotte, et s'être prononcé contre cet entretien, à la suite de longs raisonnemens (sic), le savant archevêque, quoique certain de son triomphe, veut y mettre le sceau par un argument qu'il regarde comme irrésistible. Il demande tout-à-coup ce qu'eussent valu à la France les économies qu'elle eût pu faire en seize années, si elle se fût réduite, depuis la paix, au simple nécessaire en marine, c'est-à-dire à un budget d'environ 16 millions par an, au lieu d'en dépenser 65.

Qui ne croirait, en voyant poser la question de cette manière, que les données du calcul qu'on soumet à la sagacité du pays sont exactes, et que la marine a coûté bon an, mal an, 65 millions depuis 1816 ? Heureusement il n'en est pas ainsi ; et c'est ce dont il est facile de s'assurer par la simple inspection des budgets de l'époque. On verra, en les consultant, que la moyenne des dépenses navales, durant cette période, n'a été que de 53 millions en nombres ronds, ce qui est un peu différent de 65.

Mais n'importe, poursuivons. En supposant que M. de Pradt eût raison, ces économies qu'il annonce eussent produit 800 millions, sans aucun doute ; et là-dessus il passe en revue les hôpitaux et les prisons, l'agriculture et les grands chemins, sans compter quelques autres articles qu'on eût pu améliorer au moyen de cette somme. Point de plaie publique, selon lui, qu'on n'eût guérie avec 800 millions. Certes je ne conteste point ces dispositions philanthro-piques ; bien que je n'entende rien à l'administration intérieure, je pense, comme le savant publiciste, qu'on fait beaucoup avec beaucoup d'argent dans tous les services, et je ne saurais nier que les fonds de la marine habilement employés ailleurs n'eussent été fort utiles. Toutefois je suis un peu en peine de savoir ce que serait devenue, durant cette période d'économies de seize années, une notable partie de notre population maritime, accoutumée à tirer sa subsistance du service de l'Etat.

je ne me rends pas bien compte des moyens qu'on eût pris, si l'on n'avait point eu d'ouvrage à leur donner, pour nourrir les nombreux ouvriers de nos ports de guerre, également accoutumés, eux et leurs familles, à vivre de leur travail dans les grands arsenaux. Je sais mieux comment on eût pu se conduire envers les établissemens (sic) de toute espèce qui appartiennent à la marine : il est clair qu'on eût pu négliger leur entretien et les laisser à eux-mêmes ; ils auraient été détruits en peu d'années, à la vérité ; mais qu'importe, quand on est certain de n'en avoir plus besoin ! Malheureusement il n'en est des ouvriers comme des machines, qu'on met en magasin ou qu'on laisse dépérir à volonté dès qu'elles ne sont plus utiles : les hommes veulent vivre eux et leurs enfans (sic).

D'ailleurs, ceux dont il s'agit ici, soumis dès leur enfance à cette charte maritime dont j'ai fait connaître l'existence séculaire, ont des droits en conséquence des obligations qui leur sont imposées. Il suit de là que la société n'est pas libre de changer leurs habitudes à la minute, quand ces habitudes ont été contractées pour son service et souvent par son ordre spécial ; pourtant, ces hommes qui se comptent par milliers, ne sauraient être employés à autre chose qu'à leurs métiers, et comme ces métiers, que la société leur a fait cultiver dans son intérêt, ne peuvent s'exercer que dans les arsenaux de l'Etat, il est clair que la cessation des travaux de la marine les laisse sans ressource. Il eût donc fallu en venir, pour cette population ouvrière comme pour la population maritime des ports de guerre, à des subventions gratuites, sous peine de livrer l'une et l'autre au désespoir.

Voilà une nécessité incontestable qui n'eût pas laissé que d'entamer un peu les 800 millions d'économies. Secondement, il est probable qu'un gouvernement qui aurait réduit la marine à 16 ou même 20 millions par an du premier coup, se serait créé quelques autres embarras. Ce n'est pas sans secousses que l'on change ainsi l'état des choses, quand cet état de choses dure depuis de longues années. Certes les hameaux de pêcheurs qui sont devenus des cités populeuses, grâce au vieux système de la France, n'eussent pas consenti sans se récrier à redevenir des hameaux de pêcheurs. Sans faire état des ports secondaires, qui ne sont cependant pas sans importance, Brest et Toulon, qui comptent aujourd'hui plus de trente mille âmes chacun, eussent probablement peu goûté une mesure qui les eût ruinés de fond en comble, et ces deux villes eussent trouvé de vives sympathies dans la Bretagne, dans la Provence et jusqu'au coeur du Languedoc. Les Normands, voyant abandonner les travaux de Cherbourg, n'eussent pas mieux pris une économie qui les eût privés d'un courant d'argent annuel si profitable à leur province. Je veux bien admettre qu'une administration vigoureuse eût surmonté ces obstacles, mais il me semble difficile qu'elle les eût surmontés sans argent, et par conséquent sans faire une nouvelle brèche aux 800 millions de M. de Pradt.

Ce n'est pas tout encore. Il est bien possible que notre représentant à Alger eût reçu un coup d'éventail d'un barbare, malgré le nouvel éclat qu'eût jeté la France, entrant dans les voies économiques du savant archevêque, et qu'il eût fallu demander raison de ce coup d'éventail ; un de nos concitoyens eût pu, à la rigueur, être flagellé sur les rives du Tage, par l'ordre d'un autre barbare, incapable d'apprécier tout ce que la France gagnait à l'abandon de sa marine, et il semble que nous eussions également été dans l'obligation de venger cette injure. Or, comment eussions-nous fait pour les venger sans force navale ? Ces deux événemens (sic) sont presque arrivés naguère, il est vrai ; mais nous avions, par suite de l'aveuglement que M. de Pradt nous reproche, bon nombre de vaisseaux, et attendu qu'ils ne sont pas demeurés comme des carrosses sous la remise 2, Alger nous appartient, et une escadre française a dicté des lois à Lisbonne.

Maintenant que j'ai exposé de mon mieux, et avec une entière fidélité, les objections de mon adversaire contre l'entretien d'une force navale respectable en France, je demande la permission d'examiner à mon tour la question, afin que le pays, la voyant sous toutes ses faces, se soit à même d'asseoir son jugement sur quelque certitude. Pour cela, je ne m'astreindrai pas à suivre la marche que mon adversaire a suivie, ni à réfuter ses argumens (sic) l'un après l'autre ; mais prenant les choses de plus haut, j'exposerai aussi clairement que cela me sera possible le système naval qui me semble convenir à notre position géographique, à la nature et à la somme de notre population maritime, et enfin à l'état présent de nos moyens en tout genre. Je ferai voir, après cet examen, que nous n'avons pas besoin d'arriver à une égalité positive avec l'Angleterre, sous le rapport des forces navales, pour que nos flottes nous rendent de signalés services ; et enfin je prouverai que nous ne pouvons négliger d'entretenir une marine assortie à la position dans laquelle il a plu à Dieu de nous placer, sans abdiquer une grande partie de notre importance politique, et sans compromettre notre indépendance nationale.

Ici, je prie qu'on veuille bien m'accorder un peu d'attention ; car je dois me livrer à quelques observations préliminaires, tant sur la puissance navale en elle-même, que sur les conditions qui sont nécessaires pour l'obtenir. Nous trouverons par la suite plus d'un enseignement dans cette étude.

Remarquons d'abord que chez nous on ne s'est jamais fait une idée exacte du poids réel d'une supériorité navale bien établie, et que cette ignorance nous a porté un notable préjudice.

On connaît assez en gros, dans notre pays, les effets de puissance maritime, parce qu'on les endure ; mais on n'aperçoit jamais à temps les causes de ses effets, ou du moins, si on les a quelques fois aperçues, la France a rarement fait des efforts dignes d'elle pour les combattre, et pour attaquer à sa véritable source la grandeur toujours croissante de sa rivale. Nos annales font foi de cette ignorance ou, si l'on veut, de cette incurie de notre pays, et le facile abandon que nous avons fait à toutes les époques de nos établissemens (sic) d'outre-mer la démontre sans réplique. Ainsi nous avons vu sans trop d'alarmes la race anglaise s'étendre à son gré sur tous les points qu'elle a voulu s'approprier au-delà des mers, et préparer, par ses envahissemens (sic) méthodiques, le règne de sa langue, de sa religion et de ses moeurs dans tout le monde trans-atlantique, tandis que nous nous agitions vainement au centre du continent de l'Europe, semblables à ces coursiers andaloux qui galopent sous eux, sans pour cela faire du chemin. Une fois seulement nous avons contribué à détacher de l'Angleterre ses magnifiques colonies du nord de l'Amérique, et nous avons cru lui porter un coup funeste ; mais l'événement n'a pas tardé à faire voir qu'elle n'avait rien perdu par cette séparation tant célébrée ; c'est que sa langue est restée là, ainsi que ses habitudes et ses moeurs, toutes choses qui ne pouvaient manquer de rappeler tôt ou tard son commerce.

Enfin une époque est arrivée qui a changé la face du continent de l'Europe, et détruit tout équilibre entre les Etats qui se le partagent ; l'Angleterre a joué dans ce grand drame politique un rôle qui a prouvé jusqu'à l'évidence la prépondérance du pouvoir naval sur tous les autres pouvoirs ; mais il a fallu les événemens (sic) de 1814 pour nous ouvrir les yeux sur ce fait ; peut-être même n'est-il pas encore bien apprécié parmi nous. Il est probable que nous ne manquons pas d'incrédules qui regardent nos malheurs récens (sic) comme un accident particulier, imputable à la fortune, et qui ne sont pas disposés à convenir que ces malheurs sont un résultat nécessaire. Pourtant, si l'on veut bien considérer sans prévention la marche qu'ont suivie les peuples rivaux, on changera peut-être de sentiment ; on se convaincra que l'issue de la lutte n'a été que ce qu'elle devait être, et qu'on tomberait dans une grande erreur en l'attribuant au hasard.

Que voyons-nous en effet dans cette lutte célèbre ? Deux peuples qui s'avancent vers le même but avec des moyens égaux, quoique différens (sic). Chacun met en usage ceux qui lui sont propres, et les développe avec une constante énergie ; tous deux accomplissent la première partie de leur vaste dessein en parvenant à dominer, à peu près sans contrôle, l'un sur le continent, et l'autre sur la mer. Dès que ce préliminaire est obtenu, il ne reste plus debout en Europe que deux immenses pouvoirs ; alors ces pouvoirs se choquent par la force des choses, et l'un deux est anéanti si facilement, si rapidement et d'une manière tellement complète, que le monde est encore étourdi de sa catastrophe. Ici les réflexions naissent en foule.

Lorsqu'une grande nation possède la puissance navale, et que cette nation se trouve placée dans une position géographique indépendante, elle peut intercepter toutes les grandes communications du globe, occuper tous les défilés maritimes, et s'établir sur tous les points militaires ; en un mot, étendre sur les mers un vaste filet, au moyen duquel elle s'enchaînera le monde commerçant et le gouvernera à son gré. En vain on luttera contre l'influence d'une telle nation en l'exilant sur les flots par des mesures fiscales, en battant ses alliés, en forçant les riverains, momenta-nément assujettis, à se dresser contre elle ; elle rira sur son rocher de ces vaines tentatives : elle ramènera ses alliés à la charge sans se lasser, et remettra toujours en question une chose vingt fois jugée sur les champs de bataille. Pourtant elle ne compromettra jamais qu'une partie de ses forces, si elle souffre en Europe, elle jouira d'un calme rarement interrompu au-delà des mers, exploitera un immense commerce, et réparera au centuple les pertes accidentelles qu'elle pourra faire, tandis que son ennemi, obligé de lutter constamment avec toutes ses forces, finira nécessairement par rencontrer une chance funeste ; alors c'en sera fait de lui sans retour !

Et cependant les peuples ne demeureront jamais neutres entre les acteurs de cette terrible scène : leurs voeux, ainsi que leurs éloges, se dirigeront toujours vers celui des combattans (sic) qui emploie les moyens de conquête dont ils ont le moins à souffrir ; entre deux malheurs inévitables, ils choisiront le moins grand, et se réjouiront du triomphe qui leur coûtera moins de larmes. Telle est la loi de la nature. On peut voir si, dans la circonstance dont il s'agit, elle a reçu son application. Ici examinons encore.

La marine, qui se sert de tous les arts utiles, nécessite leurs concours et ouvre de larges voies aux produits de toutes les industries, est sans doute un moyen de domination comme les armées de terre ; mais le commerce accompagnant toujours les succès maritimes, il les rend, par ce concours même, moins onéreux aux vaincus. D'ailleurs ces succès bornant d'ordinaire leurs effets apparens (sic) aux rivages des vaincus, une fois soumis, ils ne sont pas froissés dans tous les points de leur existence, comme il arrive lors de la conquête du sol par des bandes armées ; les flottes, ainsi que la lance d'Achille, semblent porter remède aux blessures qu'elles font ; elles ne sont point absolument incompatibles avec une sorte de liberté, tandis que les armées de terre amènent presque inévitablement avec elles l'oppression et la misère qui en est la suite. De-là la différence que les peuples ne peuvent manquer de faire entre les deux leviers de puissance.

Il est donc avantageux de s'attacher quand on le peut à la marine de préférence à tout autre moyen de supériorité, d'abord parce que ce moyen est le moins odieux et le plus actif, mais aussi parce que c'est celui qui convient le mieux à une nation qui veut conserver ses franchises. Qu'on ouvre l'histoire ; elle montre à chaque page l'éternelle alliance de la marine avec la liberté : jamais cette branche de la force publique n'a été dangereuse pour les nations ; et, comme on l'a dit naguère avec autant d'énergie que de vérité, si on a vu des gardes prétoriennes, on n'a jamais vu des vaisseaux prétoriens.

Mais toutes les nations ne sont pas appelées à exercer la puissance maritime ; il faut avant toute chose, que le peuple qui prétend disputer l'empire de la mer soit un grand peuple, indépendant de toute agression étrangère par sa force intrinsèque ou par la position géographique de son sol ; les insulaires sont à cet égard en première ligne quand ils se comptent par millions ; les péninsulaires viennent après, et enfin les riverains, en proportion de l'étendue ou de l'abord plus ou moins facile de leurs côtes. C'est en vain que de petites nations, placées au bas de l'échelle navale par leur défaut de masse, tenteraient de s'élever au-dessus du rang que cette échelle leur assigne : elles y seraient toujours ramenées par la force des choses, quelle que fût leur position, et punies, s'il le fallait, par la conquête de leur territoire. Mais il n'en est pas de même des grands peuples, que leur masse garantit de la crainte d'être conquis : ceux-ci peuvent bien être entravés par un mauvais gouvernement ou par des événemens (sic) de guerre, par le défaut de richesses ou par des voisins jaloux ; mais ils ne sauraient être annulés sous le rapport maritime qu'accidentellement, ni réduits pour longtemps à renoncer aux bienfaits de la Providence, quand elle a bordé d'eau salée une partie de leurs frontières.

Appliquons ces réflexions à notre patrie.

Il serait superflu de parler de notre force intrinsèque ; chacun la connaît, et je ne suppose pas qu'il faille démontrer que nous sommes indépendans (sic) par notre masse, et entièrement hors de danger d'être conquis ; nous sommes du reste placés dans une situation moyenne, quant à l'objet dont il s'agit. Moins heureuse que l'Angleterre, qui est totalement isolée, la France confine à des Etats continentaux du premier ordre, qui ne peuvent manquer de l'influencer comme elle les influence elle-même ; cependant elle touche aux deux mers sur une étendue d'environ neuf cent milles, et ses rivages nourrissent une population maritime considérable : elle est donc, par le fait, dans une position complexe dont il lui est impossible de décliner ni les désagrémens (sic) ni les avantages. Ce devoir de position n'a été méconnu jusqu'à ce jour qu'une fois par les hommes d'état qui l'ont gouvernée, bien que plusieurs d'entre eux en aient, à diverses époques, négligé l'accomplissement ; on peut même remarquer qu'en dépit de cette insouciance générale pour les choses de la mer que j'ai signalée comme une maladie de notre pays, la marine est encore en faveur en France, sans qu'on sache trop pourquoi : c'est que l'instinct des peuples les sert souvent mieux que les raisonnemens (sic) de la politique, quand il s'agit de leurs intérêts vitaux, et que peut-être il leur révèle à leur insu leurs véritables besoins. Venons à présent à nos ressources en hommes.

Les français sont-ils moins propres au métier de la mer que les autres peuples ? Telle est la question que l'on est tenté de s'adresser lorsque l'on considère seulement un côté de nos annales. La réponse est facile. Il suffit de jeter les yeux sur les hommes qui bordent notre littoral, de rappeler ce qu'ont exécuté les pêcheurs basques et les aventuriers normands, de suivre nos capitaines français dans les engagemens (sic) à force égale, et de juger. Je ne sais si je m'abuse ; mais il me semble que rien n'est au-dessus de cette race opiniâtre et vigoureuse qui borde les côtes de la vieille Armorique, et que, s'il exista jamais des hommes particulièrement organisés pour braver tous les événemens (sic) de tempête ou de combat, pour lutter avec avantage contre les privations et les fatigues de toute espèce que
la mer impose, ces hommes, à coup sûr, doivent se trouver parmi les Bretons.

Mais comment ne pas rendre justice à notre population maritime ? A la voir si constamment décimée, durant une longue guerre féconde en combats meurtriers, sans jamais se plaindre, sans jamais reculer d'un pas, on est bien plus tenté de l'admirer que de l'outrager par un doute hors de saison. Et d'ailleurs, si nous invoquons nos souvenirs, ces souvenirs diront que, dans les engagemens (sic) multipliés de la dernière guerre, nos matelots n'ont jamais manqué à leurs capitaines, et que, bien ou mal menés, ils se sont fait tuer sans sourciller. Que ceux que le malheur des temps conduisit sous des bannières ennemies, y furent toujours employés dans des postes de confiance, et qui exigeaient une capacité plus qu'ordinaire dans la profession ; qu'enfin nos fréquens (sic) désastres ne peuvent leur être imputés sans la plus criante injustice.

Ici je m'arrête : le fait que je viens de constater suffit. Je ne prétends point me livrer à des récriminations, ni accuser des malheurs de la marine des gouvernemens (sic) déjà oubliés ou des hommes qui ne sont plus. Assez d'autres parleront de nos époques fatales. J'aime mieux partir de notre état présent et chercher les moyens de mettre en oeuvre les ressources que nous a laissées la fortune, sans m'inquiéter d'un passé désormais irrévocable ; continuons notre examen et rendons-nous compte de nos ressources en matières.

Les munitions navales ne sont pas toutes, il est vrai, un produit de notre sol, et nous avons cela de commun avec l'Angleterre ; mais si nous sommes obligés de recourir à l'étranger pour des mâtures, nous nous suffisons à nous-même pour les fers et les chanvres ; d'ailleurs, on pense bien que ces articles ne nous ayant jamais manqué durant la dernière lutte, ne nous manqueront pas davantage par la suite ; et l'administration est trop prévoyante pour ne pas mettre l'état de paix à profit, afin de s'approvisionner pour longtemps. Les obligations de cette administration sont, il est vrai fort augmentées. La marche nouvelle, qu'on a cru devoir suivre à l'égard des forêts et des bois appartenant aux particuliers, la prive en temps de paix d'une notable partie de ses moyens. La marine avait naguère un privilège qui lui assurait le choix des bois nécessaires à son service. Aujourd'hui ce privilège est suspendu, sinon tout à fait abrogé, mais elle le retrouverait en temps de guerre. Au surplus, le temps nous révèlera bientôt les avantages ou les inconvéniens (sic) de l'état actuel des choses ; mais en attendant je dois déclarer, au nom des marins, que tout ce qui tend à rendre les approvisionnemens (sic) maritimes difficiles dans le pays est une mauvaise augure par rapport à la flotte.

Il suit de ce qui précède, qu'avec de la prévoyance les matières ne peuvent nous manquer ; que nous avons une position géographique favorable à l'établissement de la puissance navale, bien que cette position ne soit pas la plus favorable ; et que nous avons aussi une population maritime douée de toutes les qualités nécessaires au métier de la mer.

A ce triple avantage que nous tenons de notre nature, se joint celui d'avoir des établissemens (sic) maritimes considérables que nous devons à l'art.

Voyons maintenant ce qui nous reste en forces navales proprement dites ? La restauration trouva la France réduite, sous le rapport matériel, à des atomes de colonies, suivant M. de Pradt, à un commerce à peu près nul, et à 71 vaisseaux de tout rang, dont 52 à flot et 19 sur le chantier. Quant au personnel nécessaire pour cette flotte, il surabondait dans toutes les parties ; seulement, comme on n'avait pas eu l'occasion d'aller souvent en mer, son expérience n'était pas aussi constatée que son zèle et ses connaissances théoriques. Tel fut le point de départ de la marine en 1815.

Mais peu à peu le commerce s'accrut, les ports marchands reprirent de la vie ; on chercha à renouer les vieilles relations avec les Levant et les Antilles. Le pavillon français se montra dans l'Inde, au Brésil et dans l'Amérique espagnole émancipée ; la flotte fournit des stations de guerre sur plusieurs points ; enfin une sorte d'activité fut déployée dans les arsenaux, où les ingénieurs habiles ne manquaient pas; et où arrivèrent facilement les approvisionnemens (sic) de toute espèce. Cependant que le personnel des officiers de vaisseau qu'avait légué Napoléon, privé d'une foule d'excellens (sic) sujets éliminés par l'effet des oscillations politiques, avait peine à suffire à tous les besoins. On s'était efforcé, il est vrai, de remplacer les hommes indiscrètement renvoyés, par de vieux serviteurs absens (sic) de la mer depuis vingt-cinq ans ; mais cette substitution fut bientôt reconnue impossible. En dépit de ses sympathies, le pouvoir dut, après quelques essais malencontreux, faire, dans son intérêt même, justice des nouveaux venus, et il n'en resta sur la flotte qu'un très petit nombre qui avaient su se concilier l'estime générale.

Malgré ces mutilations si fatales au personnel des officiers de vaisseau, celui-ci se soutenait à force de constance ; les élèves et les jeunes officiers acquéraient de l'âge et de l'expérience, et déjà on présageait la cessation de la pénurie de sujets qui pouvait entraîner tant de maux. Toutefois les exigences du service augmentaient journellement. La navigation, de plus en plus active, le devenait au point d'occuper tout le monde sans relâche. Ceux des jeunes serviteurs qui n'étaient pas fortement organisés succombaient à des fatigues auxquelles on ne pouvait accorder aucune trêve : néanmoins on allait toujours, et l'on arrivait ainsi à la fin de la guerre d'Espagne.

Dès lors on peut dire que le personnel fut fondé. Son activité, dans laquelle il persévéra, reçut son prix, et bientôt la France remarqua avec reconnaissance que la plupart des officiers de la flotte avaient été sans cesse en mer de 1818 à 1831, ce qui ne s'était jamais vu à aucune période de paix.

Il est résulté de cette opiniâtreté si louable que la marine se trouve en 1832 largement pourvue de bons serviteurs dans tous les grades, et d'habiles capitaines, que la multiplicité des commandemens (sic) a permis de former. On peut dire que jamais, à aucune autre époque, le corps des officiers de vaisseau ne s'est présenté au pays sous un aspect plus satisfaisant.

Il n'en est pas de même des sous-officiers, classe précieuse destinée à agir immédiatement sur les matelots, et dont la bonne composition importe tant au bien du service. Victimes du défaut d'emploi quand les armemens (sic) se ralentissaient, ces hommes, dès lors privés de toute solde, et généralement mariés, étaient réduits à faire toutes sortes de pauvres métiers pour acquérir une chétive subsistance, et la plupart ne parvenaient qu'avec de grandes difficultés à gagner le pain quotidien nécessaire à leur famille. Pour gagner ce pain, ils se trouvaient dans les ports de commerce en concurrence avec les matelots qu'ils avaient commandés sur les vaisseaux de guerre, ce qui les rabaissait à leurs propres yeux, et les portait trop souvent à servir avec mollesse. L'inconvénient de cette alternative d'abondance et de pénurie des sous-officiers, vivement senti dans la marine, fit songer à en entretenir perpétuellement un certain nombre, et dès lors on put remarquer dans les ports de guerre le changement avantageux qui s'opéra dans cette classe. Toutefois on resta convaincu de la nécessité de préparer, pour remplacer les sujets actuels au fur et à mesure qu'ils s'éteindraient, des hommes élevés ad hoc, dès leur bas âge, dans les grands arsenaux. C'est ce qui donna lieu à la création des compagnies de mousses, création dont on ne peut faire trop d'éloges, et qui offrira, si on ne l'altère, les meilleurs résultats.

Ces résultats sont prochains. On peut espérer qu'ils devanceront les besoins de la première guerre, et qu'en sous-officiers, ainsi qu'en officiers capables, nous serons en mesure à temps. Restent les matelots.

On sent qu'il ne peut plus être question de ceux de la dernière guerre, trop vieux désormais, et la plupart retirés, mais bien des présens (sic). Ceux-ci sont de deux provenances. L'inscription maritime en fournit une partie, et la conscription militaire une autre. Ces deux classes ne se ressemblent pas, car l'une naît au bord de la mer, à laquelle elle est vouée dès l'enfance ; pourtant elles s'amalgament fort bien ensemble. Les jeunes soldats sont de bons sujets, et ils ont rendu de bons services à la flotte, mais, si l'on peut compter sur eux pour les travaux ordinaires, on ne saurait leur confier généralement les postes qui exigent l'habitude de la mer et une dextérité manuelle ou une agilité qu'ils ne peuvent acquérir que très difficilement. Il faut donc recourir à l'inscription maritime pour remplir les postes de gabiers, de chefs de pièce, qui sont ceux dont il s'agit.

L'inscription ne manque pas de matelots capables, et elle fournira avec facilité tout le gabiage nécessaire. Quant au canonnage, c'est différent, et il faut préparer de longue main les sujets, si l'on veut qu'ils aient l'aplomb nécessaire au service de l'artillerie de bord. Les meilleurs écoles ne suffisent même pas pour cela, si les élèves ne sont d'abord habitués à la mer. Ceci est une condition de rigueur qu'on a trop oubliée dans le temps, qu'on oublie encore tous les jours, et qui pourtant est si aisée à remplir qu'il n'y a point de raison pour la négliger.

mais une telle condition essentielle du bon service des sous-officiers et des matelots d'élite dont il s'agit, c'est celle de l'entretien perpétuel. Il ne faut pas dissimuler cette nécessité au pays, parce qu'elle est inévitable. Point de marine possible désormais en France sans les noyaux d'équipage préparés à d'avance, et toujours sous la main. Il serait superflu de démontrer cette vérité, familière aux marins, et que les gens du monde comprendront avec facilité en songeant à nos troupes de terre. Certes, si des cadres perpétuels sont réputé nécessaires pour notre infanterie, et indispensable pour la cavalerie et l'artillerie, combien ne le sont-ils pas à plus forte raison pour une partie bien autrement difficile, et où l'on ne peut suppléer à l'expérience par aucune qualité acquise ou naturelle ?

Il résulte de ce rapide, mais très véridique examen, que, bien que nous soyons fort réduits, nous n'en sommes pas pour cela, tant en matériel qu'en personnel, au point où le suppose M. de Pradt, et que, si nous savons utiliser nos ressources, nous en trouverons encore de très suffisantes.

Ici s'élèveront peut-être quelques objections, tant par rapport aux dépenses qu'occasionnera l'entretien des cadres, que par rapport aux complications de notre service et à la manière dont la marine a été administrée jusqu'à présent ? A cet objection je répondrai :

Que l'entretien des cadres d'équipages n'implique point une augmentation de dépense aussi grande qu'on pourrait croire ; qu'il ne s'agit point d'élever le chiffre des hommes qui tombent annuellement à la charge du budget, mais bien de faire en sorte que ces hommes soient constamment les mêmes, afin d'arriver à cette fixité des cadres sans laquelle on ne conçoit pas de bons corps militaires. Que, s'il n'est pas possible de trouver, au moyen d'un contrôle sévère dans toutes les branches latérales du service naval et des retranchemens (sic) qui en seront la suite, assez d'économies pour compléter le personnel combattant, ce n'est pas une raison de pour reculer devant une mesure reconnue indispensable ; qu'il ne faut plus oublier, comme cela n'a eu lieu que trop souvent, que, la fin de tous les travaux de la marine étant le combat, toutes les parties doivent converger vers ce but unique, et lui être subordonnées ; que par conséquent il faut à tout prix et avant tout se procurer de bons équipages, sous peine d'avoir travaillée en vain.Quant à la manière dont le service maritime a été conduit jusqu'à présent, il faut s'en prendre au défaut de fixité dans les administrateurs suprêmes du département.

Seize ministres s'étant succédé depuis seize ans à la marine, comment veut-on qu'il y ait une unité de vues ou qu'on ait pu donner suite à une idée quelconque ? De là les tâtonnemens (sic) continuels qui nous ont été si préjudiciables. Il ne faut pas méconnaître cependant la création de l'amirauté, du conseil des travaux, le bienfait des préfectures, ni d'autres améliorations qui ont eu lieu récemment. Il est permis d'en espérer beaucoup d'autres, aujourd'hui que nous avons à la tête de ce département un homme de métier. Certes nul ne connaît mieux nos nécessités que le présent ministre, et nul n'est mieux en état d'y porter remède ; mais il est aussi trop éclairé pour ordonner sans réflexion des réformes qui, si elles étaient faites brusquement, pourraient désorganiser son service. Il faut le temps à tout, et les abus ne doivent être attaqués qu'à la racine, si l'on veut en finir avec eux sans rien compromettre.

Chapitre II

Point de droits sans devoirs, points d'avantages sociaux sans inconvéniens (sic). La France, ainsi que nous l'avons vu, ne peut s'empêcher d'accepter les charges comme les bénéfices de sa position, et je ne sache pas que la nature des choses, tant invoquée de nos jours, lui permette d'en agir autrement. On conçoit que nous cessions quelquefois, par raison de force majeure, d'exercer la part de puissance navale à laquelle nous sommes appelés par notre situation géographique ; on ne conçoit pas que nous renonçions de notre plein gré à cette part de puissance pour un terme quelconque, encore moins pour un terme indéfini. Cette abdication bénévole de notre rang maritime, qu'on nous propose si légèrement, me semble non seulement une dégradation, mais encore un contre-sens politique, et j'avoue que je n'en comprends ni l'à-propos ni les avantages. Le savant archevêque, avant de nous conseiller cette abdication qu'il sait être irrévocable, a-t-il bien songé aux chances de l'avenir, à l'inconstance de la fortune, et enfin à ce que nous avons été plusieurs fois ? Ou bien a-t-il regardé l'état présent des choses comme un état permanent dont rien ne peut désormais déranger l'assiette ?

On le croirait à l'entendre : La France est un état fixé, dit-il, auquel aucun agrandissement ne serait permis.

Comment appeler de ces paroles du maître, si hautaines et si précises ? J'en appelle pourtant, moi, non par de vains raisonnemens (sic) sur l'instabilité des choses humaines, mais par des exemples qui sont bien autrement convaincans (sic). Lorsque Louis XIV vint à songer à sa marine, chacun sait où en était le pays sous le rapport naval, que peu de vaisseaux de toute grandeur ; Toulon, Rochefort ni Cherbourg n'étaient pas fondés ; le recrutement de la flotte n'était point préparé par le classement des matelots et l'on peut dire que nous ne possédions encore que les grossiers rudimens (sic) de ces ordonnances célèbres qui imprimèrent à l'armée navale un mouvement régulier. N'aurait-on pas pu, dans ce temps, s'écrier avec autant de raison qu'aujourd'hui, que la France allait se consumer en efforts inutiles pour partager la puissance navale, tandis qu'elle avait tant à faire sur le continent ? Eh bien ! Louis XIV, parti de si bas, en vint, en quelques années, à disputer l'empire de la mer contre l'Angleterre et la Hollande réunies. Il perdit ces avantages plus tard sans doute, mais il dota son pays de ces puissans (sic) arsenaux et de ces magnifiques établissemens (sic) maritimes que la guerre ne nous enleva plus ; acquisitions mémorables qui, non moins que celle de plusieurs belles provinces, non moins que les admirables travaux et les hommes célèbres de ce règne illustre, contribua à faire appeler le siècle et le monarque du nom de Grand.

Louis XVI trouva, comme son aïeul, la marine réduite à quelques vaisseaux ; il voulut, et des escadres improvisées luttèrent bientôt contre les escadres anglaises, tant dans l'Océan indien que dans l'Atlantique. Il détacha de l'Angleterre ses plus précieuses colonies et, malgré des affaires malheureuses, il finit cette guerre d'Amérique, si honorable, par une paix victorieuse.

De tels exemples n'ont pas besoin de commentaires, et parlent plus haut que tous les raisonnemens (sic).

Mais après cette double manifestation de force, dira peut-être mon adversaire, que devient la marine dans la guerre de la Révolution ?

La guerre de la révolution, à ne l'envisager que sous le rapport militaire, ne ressemble à aucune autre. Elle a commencé par l'abandon général des officiers de terre et de mer, circonstance inouïe dans l'histoire, et qui probablement ne se renouvellera plus. Les vaisseaux, comme les régimens (sic) français, furent livrés simultanément à des sous-ordres, et trop souvent à des hommes inconnus que la tourmente politique avait portés aux premiers rangs malgré leur défaut d'expérience. Si nos armées de terre surmontèrent cet inconvénient de l'abandon subit de leurs généraux et de leurs officiers, et parvinrent à établir chez elles un ordre supérieur même à l'ordre ancien, on sait combien elles achetèrent chèrement leur nouvelle discipline. La marine eût également obtenu ces beaux résultats si elle eût pu attendre, et surtout les payer au même prix ; mais on sait qu'on improvise pas les matelots comme les soldats ; d'ailleurs les efforts du pays, ébranlé jusque dans ses fondements, ne pouvant se partager entre la flotte et les armées de terre, on comprend que les gouvernemens (sic) de l'époque aient été au plus pressé : ceci rend raison de la plupart de nos désastres maritimes.

Aussitôt que les circonstances cessèrent d'être aussi défavorables, la France chercha à se donner des escadres. A chaque pas arrêté dans le cours de ses triomphes par ces vaisseaux de guerre, qu'il n'avait pas d'abord appréciés à leur vraie valeur, Napoléon, comme tous les esprits justes, profita des leçons de l'expérience, et revint sur ses premières impressions. Dès qu'il se rendit compte du poids réel de la puissance navale, il la convoita avec ardeur, et ne cessa de faire des efforts sur tous les points de son immense littoral pour se la procurer. On peut voir par le matériel naval qu'il laissa, quand il fut abandonné de la fortune, que ses idées ne ressemblaient guère à celles de M. de Pradt, et qu'en dépit de ses pertes multipliées il ne renonça jamais à l'espoir de créer une marine pour sa patrie.

C'est que ce grand homme savait à quel point cette arme est nécessaire ; l'expérience lui avait prouvé que les flottes étaient le complément obligé des forces de terre, et que, sans la coopération de ses vaisseaux, ses armées, si vaillantes et si dévouées, étaient pourtant imparfaites. Nous perdîmes plus tard le fruit de ces nobles travaux de Napoléon ; mais cette perte ne prouve rien ; car nous ne le perdîmes que par la conquête du territoire sur lequel il avait fondé ses nouveaux arsenaux, circonstance tout à fait hors de ligne, et dont on ne doit jamais craindre le retour, tant qu'on ne fera pas la faute d'asseoir des établissemens (sic) maritimes en dehors de nos frontières naturelles.

On ne peut donc arguer du passé contre nous dans la controverse dont il s'agit. Le passé prouve bien plus en faveur des essais à faire que contre le système ancien ; car pourquoi serions-nous au-dessus de ceux qui nous précédés, et pourquoi ne pourrions-nous pas ce qu'ils ont pu, lorsque nous partons d'un état de choses comparativement meilleur ?

Mais tous les efforts que la France a faits à diverses époques pour sa marine n'ont abouti à rien, ou n'ont produit que des résultats fâcheux.

Oui, sans doute, ces efforts ont produits en définitive des désastres maritimes ; mais il n'est pas démontré qu'ils aient été pour cela inutiles sous d'autres rapports, et encore moins pernicieux à la nation ; car les désastres se réparent, tandis que le malheur produit par la déconsidération dans laquelle un peuple tombe nécessairement le jour où il accepte un brevet d'impuissance finale, en dépit de la nature qui l'a fait puissant, ne se répare jamais3.

Il nous reste, comme cela a été dit, de grandes ressources en hommes et en matières ; mais l'état de notre commerce et de nos colonies n'est pas au même degré satisfaisant. Sans tomber dans les exagérations de mon adversaire, ni répéter après lui que nos possessions d'outre-mer sont insignifiantes, et tout à fait à la disposition de l'Angleterre, je pense qu'il nous sera difficile de les garder, en cas de rupture avec elle, bien que celles qui existent sur les grands continens (sic) de l'Afrique et de l'Amérique pussent être mises hors d'atteinte sans trop de frais, si l'on organisait convenablement des régimens (sic) de noirs libres pour les cultiver et les défendre. Ainsi, j'admettrai, si l'on veut, que nous les perdrons comme nos îles ; que notre commerce cessera dès les premières hostilités, et que notre commerce cessera dès les premières hostilités, et que nous ne pourrons le continuer durant la guerre : on voit que je fais beau jeu à M. de Pradt ; mais je ne tire pas les mêmes inductions que lui de cet état de choses, que j'admets pour éviter une dispute oiseuse. Parce que nos forces navales ne pourront ni protéger nos côtes, ni sauver nos colonies, ni défendre notre commerce, je n'en conclus pas qu'elles seront inutiles, la guerre arrivant. je suis au contraire de ceux qui pensent que ces forces, bien dirigées, mettront un grand poids dans la balance, et qu'une guerre maritime avec l'Angleterre pourra n'être pas pour cette puissance une affaire de quinze jours, ainsi que le savant archevêque le prétend, d'après les politiques d'outre-mer. Au reste, je proclame en passant cette vérité, que la France doit s'efforcer d'accroître constamment sa puissance navale, afin d'arriver à un certain point d'égalité, sous le rapport maritime, avec quelque nation que ce soit, si elle ne veut renoncer à sa sûreté et peut-être à son indépendance nationale.

Et qu'on ne s'imagine pas que, par ce mot d'égalité, j'entends parler d'une masse de marins et de vaisseaux comparables à celle que possèdent nos voisins. Il ne s'agit pas de disputer de cette façon ; leur prépondérance est trop bien établie, et notre confiance dans le succès de la première lutte qui s'engagera repose moins sur l'intensité de nos forces que sur notre diligence à les ressembler, et sur la manière dont nous nous en servirons.

Ici je dois me livrer à quelques observations sur le genre de guerre que j'estime le plus convenable à nos moyens présens (sic), et aux circonstances dans lesquelles nous nous trouverions si nous rompions avec la Grande-Bretagne. je déclare au surplus que les chances de cette rupture me semblent infiniment éloignées. Je pense à ce sujet comme M. de Pradt ; et je répèterai volontiers, après lui, que l'alliance de la France et de l'Angleterre a été signée au congrès de Vienne ; mais en parlant des moyens maritimes de ma patrie, je suis obligé de les considérer, par rapport à la force navale la plus grande que je connaisse, ainsi que mon adversaire l'a fait lui-même. Voilà l'unique, mais très suffisante raison qui m'a porté à entrer dans les détails qu'on va lire.

La France, ainsi que nous l'avons dit, compte à peu près 74 vaisseaux ou frégates4 de tout rang, qui figurent encore sur la liste de son matériel. Ajoutons à ce nombre un nombre pareil de corvettes et de brigs qu'on parviendra à mettre dehors en cas de guerre.

L'Angleterre en aura au moins autant la première année ; mais elle doublera bientôt et triplera, s'il le faut, cette quantité l'année suivante, tandis que la France fera beaucoup si elle peut entretenir sa première exhibition de vaisseaux.

On voit que, s'il ne fallait qu'aller en mer pour combattre masse contre masse, la victoire ne balancerait pas un moment.

Mais la France n'a que peu de bâtimens (sic) marchands, et sa rivale en possède 25 000. L'Angleterre occupe une foule de postes isolés sur l'Océan, tandis que le pavillon français ne flotte plus que sur quelques rochers insignifians (sic). Il suit de là que lors d'une déclaration de guerre que nous avons peu à craindre, et que l'Angleterre est vulnérable de toutes parts.

Cette position réciproque des deux pays ne date pas de loin. Quoique privée, par les traités qu'elle dut consentir à des époques désastreuses, de ses plus belles possessions transatlantiques, la France en conservait, il n'y a pas longtemps, de très précieuses. Son commerce était florissant, et les deux états se trouvaient encore, lors de la guerre d'Amérique, au point d'influence navale que chacun d'eux doit avoir suivant sa nature.

On conçoit qu'alors il existât des raisons de ménagemens (sic) de part et d'autre, et qu'on ne dût pas faire, sans graves motifs, une levée de boucliers qui compromettrait des intérêts réciproques. Chacun ayant beaucoup à perdre, la certitude de ces pertes devait influencer jusqu'à un certain point les cabinets, et rendre leurs accords moins difficiles : mais aujourd'hui l'ancien rapport de forces et de richesses est détruit. Il ne reste rien à la France, tandis que sa rivale possède tout, différence de position très grande, si grande qu'elle ramène à une sorte d'équilibre entre les deux peuples !

En effet, des malheurs de toute espèce ont bien pu ravir à la France son pouvoir maritime, mais non les élémens (sic) de ce pouvoir. Ils existeront dans son sein tant qu'on ne la privera ni de son soleil ni de son homogénéité politique. Lorsqu'elle voudra combiner ses ressources et en user, sa position d'infériorité, sous le rapport du mobilier naval, ne lui sera pas si désavantageuse qu'on paraît le croire. Les plus grandes pertes qu'elle pourra faire en ce genre ne l'affecteront que médiocrement, tandis que la course qu'elle établira sur une grande échelle désolera l'immense commerce de son ennemi. Qu'on juge par l'exemple de l'Amérique des résultats que peuvent amener des croisières bien conduites au commencement d'une guerre. L'Amérique a soutenu sa dernière lutte avec douze frégates : nous en pouvons mettre en mer de prime abord quatre fois autant, sans compter les bâtimens (sic) légers. Si nous nous décidons à couler ou à brûler immédiatement tout ce qui tombera dans nos mains, le mal que nous ferons à l'ennemi sera pour lui sans compensation. Il s'emparera de telles captures au succès final de la guerre ? En ne supposant à nos croiseurs qu'une fortune moyenne, il est à peu près certain qu'ils feront éprouver au commerce anglais des pertes énormes, et qu'enfin ils pourront, par une réunion soudaine, faire contribuer ou même détruire les établissemens (sic) éloignés et de peu de défense qui appartiennent à cette nation.

Tel est le but que, selon moi, la France doit avoir en vue. Si elle marche avec persévérance pour l'atteindre, il arrivera très probablement qu'elle l'atteindra ou qu'elle obligera l'Angleterre à des concessions. Que si, par un miracle de la fortune britannique, l'Angleterre résiste à nos attaques journalières sans pertes notables, elle n'échappera pas à la nécessité de ne naviguer que sous convoi, circonstance qui, élevant le prix du fret et celui des assurances, ne lui permettra plus de se présenter qu'avec désavantage sur tous les marchés.

On pourra peut-être m'opposer ici la constante pratique de l'Angleterre quand elle est en guerre avec nous, et montrer comme un épouvantail ses alliés futurs sur le continent. Mais qui ne voit que la question changera totalement, pour les cabinets étrangers, dès que la France se contentera d'en appeler à ses vaisseaux, au lieu de lever des bataillons pour soutenir sa querelle ?

Admettons pour un moment que l'horizon politique s'obscurcisse, et qu'on soit à la veille d'une rupture. Pense-t-on qu'un négociateur qui se présentera dans un congrès, appuyé par cinquante et même cent bâtimens (sic) de tout rang prêts à commencer la course, n'y sera pas écouté ? Croit-on que cette flotte, qu'il montrera en perspective et qui ne menacera qu'un seul cabinet, devienne suspecte à tous les autres, comme ne pourrait manquer de l'être une manifestation de forces de terre ? N'en doutons pas, la meilleure manière de prévenir une levée de boucliers de la part de nos voisins continentaux, lorsque nous serons en guerre contre l'Angleterre, c'est de la menacer constamment et d'être en mesure de lui faire supporter le premier poids des hostilités. Dès qu'on saura, chez ce peuple calculateur, que nous avons des moyens immédiats de lui nuire, il sera plus retenu dans ses exigences, et deviendra, sinon plus juste, du moins plus circonspect que par le passé.

Mais il importe ici de rappeler une condition essentielle de ce genre de guerre, condition trop souvent violée durant la dernière lutte, et dont l'oubli aurait seul suffi pour en rendre l'issue fatale à la France. Il s'agit de la fidélité que l'Etat doit à ses serviteurs dans la répartition des prises. Quoique, d'après l'ordre qui devra être donné de couler ou de brûler tout ce qui tombera dans nos mains, nos croiseurs ne puissent s'attendre à faire des captures proprement dites, rien ne les empêchera pourtant de butiner à bord des bâtimens (sic) pris avant de les détruire. C'est de ce butin qu'il convient de prescrire la répartition la plus prompte et la plus impartiale. Après les prélèvemens (sic) d'usage pour les invalides, qu'il ne faut jamais oublier, tout doit être partagé au pied du mât, sans autre formalités que celles qui sont indispensables pour garantir l'exactitude des partages selon la loi : telle est la voie la plus sûre de satisfaire les marins et de les encourager pour l'avenir.

Et qu'on ne m'accuse pont de favoriser ici un esprit de rapine et de dépradation contraire aux nobles sentimens (sic). Outre qu'il faut se servir des hommes tels qu'ils sont, et ne pas leur demander des sacrifices sans compensations, je ne vois pas ce qu'il y a de honteux dans le partage d'un butin enlevé à l'ennemi ? Je suis certain, d'un autre côté, que cette perspective d'une chance de fortune est celle qui gagne le mieux le coeur des marins de tous les pays, et qui leur fait braver joyeusement les dangers et les fatigues inséparables de leur profession. D'ailleurs il ne faut point raisonner pour nos matelots français seuls. Dès que nous nous déciderons à courir sus au plus grand commerce du monde, il est à peu près certain que nous ne manquerons pas de marins neutres qui viendront d'eux-mêmes s'enrôler sur nos vaisseaux, et c'est une ressource qui n'est pas à dédaigner.

On sent que cette course que je propose sur une grande échelle, d'après le voeu souvent manifesté de nos meilleurs officiers, ne peut s'exercer qu'au moyen de forts bâtimens (sic), tels que les vaisseaux et les frégates, expédiés en division, ou même isolément, et qu'il serait peu sage de compter sur les petits navires pour de longues croisières en grande eau. Les corvettes et les brigs du premier rang peuvent être utilisés sans doute dans le commandement des hostilités ; mais on ne fera bien de ne les employer qu'avec réserve et lorsqu'on se sera assuré au préalable de leurs qualités, sans quoi ils finiront toujours par être pris, comme cela est généralement arrivé la guerre dernière.

Que si je me prononce contre l'emploi irréfléchi des petits bâtimens (sic) de l'Etat, on s'imagine bien qu'à plus forte raison, je m'élève contre l'abus que nous avons fait jusqu'à présent des lettres de marque. Je comprends qu'au début d'une guerre les corsaires marchands obtiennent des succès, mais après cette première époque ils doivent se borner aux détroits et aux mers resserrées ; car lorsque l'ennemi a eu le temps d'établir ses croisières, il est rare que ces faibles armemens (sic) lui échappent dès qu'ils osent se lancer au large.

Et c'est autant de perdu pour le pays. Or, il ne convient pas de nous exposer de nouveau à une chance qui, en nous privant de nos meilleurs matelots, peut nous ôter les moyens de continuer la guerre.

On voit qu'il ne s'agit point ici de détruire la flotte : elle doit rester au contraire sous une ordonnance stricte, dont les vaisseaux ne s'écarteront jamais que par partie et comme détachement ; car nous n'entendons nullement renoncer aux réunions soudaines ni aux avantages qui peuvent s'ensuivre, et pour que ces réunions soient fructueuses, il importe de conserver précieusement l'organisation de l'armée navale.

Sans doute il existe dans cette armée des personnes, d'ailleurs éclairées, qui regarderont ce genre de guerre comme peu digne d'une nation telle que la nôtre, et qui voudraient encore en venir à ces grandes escadres du temps passé, que nous avons toujours pu lancer sur l'Océan lorsque la France a bien voulu porter son attention sur sa marine. A ces personnes éclairées, je répondrai simplement l'impossibilité où nous nous trouvons de suivre à cet égard le vieux système, sans faire des sacrifices que l'état du pays ne comporte plus. Ensuite je leur demanderai si la gloire ne s'acquiert que dans les grandes batailles, ou si l'on peut craindre que l'habitude des courses n'altère le caractère honorable de nos marins ? Certes les exemples rassurans (sic) ne manquent pas à cet égard, et si l'on en doutait, il suffirait de rappeler que les grandes actions exécutées durant les beaux jours de notre marine l'ont presque toujours été par des hommes formés à cette école. Que Jean-Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Tourville lui-même lui appartiennent, et que plus récemment encore, si nos fréquens (sic) désastres ont été compensés par quelque gloire, c'est à la course que nous le devons.

Secondement, d'autres s'inquièteront de la manière dont nos croiseurs sortiront de nos ports ou y entreront, et du défaut de relâches qui les obligent à périr en mer, faute de vivres dans beaucoup d'occasions, ou à se rendre d'eux-mêmes à nos ennemis. A ces craintes bien naturelles, on peut répondre :

1° Que dans les blocus les plus exacts qui aient eu lieu devant nos ports pendant la dernière guerre, nos bâtimens (sic) sont toujours sortis à volonté, et souvent, quoique moins facilement toujours rentrés de même ;

2° Que nos vaisseaux de ligne, nos grandes frégates et même nos corvettes prennent aujourd'hui beaucoup plus de vivres que par le passé, à cause des modifications apportés dans l'arrimage et de l'invention des caisses en fer ;

3° Que dans l'état actuel de la politique il n'y a aucune probabilité de coalition générale contre la France, seule circonstance qui pourrait nous interdire les nombreuses relâches des mers d'Europe qui baignent les côtes neutres ;

4° Que l'Amérique toute entière est désormais ouverte à nos croiseurs, tant sur le continent que dans ses archipels ;

5° Enfin que, quoique les mers de l'Inde semblent nous être fermées depuis que l'Ile-de-France n'est plus en notre pouvoir, on y trouverait encore des relâches au besoin, et des facilités d'approvisionnemens (sic).

On voit d'après cela que les obstacles dont il s'agit ne sont point insurmontables. Il convient d'ailleurs de faire remarquer à ceux qui seraient frappés des difficultés d'entrée et de sortie de nos ports en conséquence du blocus, que, dans l'état actuel de la navigation, ces difficultés sont notablement diminuées, sinon annulées tout à fait. Nul n'ignore sur la côte que l'invention des bateaux à vapeur ne permettra plus de bloquer les ports de guerre comme par le passé, pour peu qu'on veuille la mettre à profit. Les marins savent à quoi s'en tenir là-dessus, et ils ne pourront craindre d'exécuter à l'avenir des mouvemens (sic) d'entrée ou de sortie, dont l'avancement de l'art a presque fait disparaître les obstacles.

Usons donc franchement des ressources qui nous restent ; usons-en sans scrupule, et de la façon qui nous conduira le plus sûrement à notre but, sans nous arrêter à des minuties. Si c'est la course établie sur une grande échelle qui nous convient, comme je le pense d'après les marins les plus éclairés, préparons nous pour la course ; ne nous laissons pas détourner de ce chemin par aucune considération de vaine gloire ni de calculs mesquins. Une nation ne doit pas calculer à la manière des marchands, quoi qu'en dise M. de Pradt ; et bien que la guerre dont il s'agit ne nous apporte aucun bénéfice positif, puisqu'il est entendu que nous brûlerons ou coulerons tout ce qui tombera dans nos mains, nous aurons assez gagné le jour où nous aurons prouvé à notre ennemi que nous pouvons lui couper le nerf de la guerre en attaquant son commerce.

Ici je m'arrête ; j'en ai assez dit sur cette collision supposée avec les Anglais, collision que le rapprochement politique des deux peuples éloigne chaque jour davantage, et que l'attitude des grands Etats du nord rend à présent moins probable que jamais. Il est temps d'en venir aux autres marines, dont mon adversaire n'a pour ainsi dire point fait état, bien qu'elles méritent d'être prises en sérieuse considération. Parce que tout s'efface devant le trident britannique, il ne faut pas en conclure que ces marines secondaires sont pour cela impuissantes par rapport à nous. Qu'on se représente l'état réel de l'Amérique du Nord, ainsi que celui de la Russie, et l'on reconnaîtra, peut-être avec surprise, que ces deux puissances ont d'immenses ressources pour entrer avec avantage dans la carrière nautique. Si l'on se reporte à ce que j'ai dit des fondemens (sic) de la puissance navale, on peut remarquer,

1° Que l'Amérique du Nord est isolée comme l'Angleterre ;

2° Qu'elle est bordée d'eau salée en partie, et sillonnée de fleuves nombreux, dont les dimensions sont telles que sa navigation intérieure seule est plus considérable que celle de plus d'une nation maritime ;

3° Que son commerce extérieur est immense, ainsi que ses pêches ; ce qui lui donne la facilité de former un grand nombre d'excellens (sic) matelots ;

4° Que, la population augmentant dans l'Union avec une rapidité sans exemple, et la prospérité publique en même temps, cet Etat aura avant un quart de siècle les moyens d'armer autant de vaisseaux de guerre qu'il le voudra ;

5° Enfin qu'il abonde en munitions navales de toute espèce.

On reconnaîtra en outre que la Russie a, comme l'Amérique, presque tous les avantages de l'isolement, à cause de l'âpreté de son climat et de sa masse gigantesque. Il est vrai que ses côtes sont peu étendues ; mais elle ne manque pas de navigation intérieure ni de grands fleuves ; elle a de plus assez de munitions navales, non seulement pour son usage, mais encore pour en fournir les autres nations. Toutefois elle n'abonde pas en matelots, son commerce étant encore dans l'enfance. Si elle a bâti un bon nombre de vaisseaux de guerre, ceux-ci se sont rarement lancés en grande eau et hors de la Baltique, où, la navigation, forcément interrompue la moitié de l'année, ne leur permet guère de s'exercer convenablement. Mais la Russie s'est montrée trop habile pour qu'on puise s'attendre à lui voir négliger sa marine. Déjà elle a pris de nous, depuis longtemps, les équipages de haut-bord, institution tout à fait en harmonie avec ses habitudes militaires, et qui la mettra à même de disputer la palme navale aux plus puissans (sic), dès qu'elle parviendra à se faire jour dans la mer Egée et dans l'archipel grec. La Russie n'est peut-être pas capable d'équiper de grandes flottes maintenant, à cause de l'état de ses finances ; mais qui peut répondre qu'elle en sera toujours au même point sous ce rapport financier, et qu'une irruption heureuse en Asie ne lui donnera pas des trésors ? Témoins et souvent victimes de tant d'événemens (sic) extraordinaires, on dira peut-être que nous autres Français nous sommes payés pour être défians (sic), et pour ne pas nous abandonner à des illusions dangereuses ; mais nous pouvons prédire hardiment, dans ce cas-ci, que si les Anglais, jusqu'à présens (sic) tant gâtés par la fortune, s'endorment dans la prospérité et ne jugent pas la marine russe comme elle mérite d'être jugée, ils pourront avant peu se repentir de leur mécompte. C'est ici le cas de rappeler ce qu'a dit M. de Pradt touchant les coalitions maritimes, qu'il regarde comme illusoires et impossibles, et de se demander si, en présence des élémens (sic) de puissance que nous venons de reconnaître, tant en Amérique qu'en Russie, le savant archevêque ne s'est pas trop hâté de proclamer cette impossibilité ? Je crois, quant à moi, que jamais au contraire les pouvoirs maritimes n'ont représenté autant de chances d'un équilibre prochain. Je ne conçois guère comment un homme d'état a pu supposer que, si l'Amérique du Nord engageait une lutte sérieuse avec l'Angleterre, les vaisseaux de l'Union manqueraient de relâches dans les mers d'Europe. Il faudrait pour cela qu'il n'y eût plus de France riveraine, ou que notre politique eût éprouvé d'étranges changemens (sic) ; car toute nation qui marche, comme l'Amérique, vers l'affranchissement maritime, est virtuellement l'alliée des marines secondaires, et récipro-quement, à moins de quelqu'une de ces combinaisons insensées et contre nature qui ne peuvent jamais servir de base à un raisonnement général.

Cet aperçu des moyens de l'Amérique et de la Russie fait voir que, dans la discussion qui nous préoccupe, il est bon de considérer toutes les faces des questions qu'elle soulève, et d'admettre toutes les données qui peuvent servir à tirer ces questions au clair. Il démontre (du moins en ce qui touche la Russie) ce que j'ai avancé en disant que la France devait s'efforcer de se maintenir à un certain point d'égalité maritime avec quelque nation que ce soit, si elle ne veut renoncer à sa sûreté et peut-être à son indépendance nationale. En effet, il ne serait pas sage pour nous de ne faire état que de l'Angleterre, et de fermer volontairement les yeux, ainsi que l'a fait M. de Pradt, sur les progrès des autres marines. Il peut fort bien arriver, quoi qu'il en dise, que nous ayons plus d'une occasion de faire usage de nos forces navales contre d'autres puissances européennes que la grande-Bretagne. Nous ne devons pas oublier surtout que c'est comme complément de nos forces de terre que notre flotte peut être appelée à agir d'un moment à l'autre, et certes nul ne pensera que dans une collision quelconque sur le continent, nous devions nous en rapporter
au canon de l'Angleterre pour neutraliser les escadres de nos ennemis, ainsi que l'insinue mon adversaire. Le secours des Anglais pourrait nous arriver sans doute, mais il pourrait aussi nous manquer ; et dans cette incertitude, nous serions coupables de négliger un moyen d'action aussi puisant que celui des vaisseaux de guerre. Ici je n'ai nul besoin de préciser ; car on est trop au courant des idées militaires chez nous pour que chacun ne me comprenne pas au premier mot, et ne reconnaisse pas les mille occasions que nous trouverons de tomber sur les flancs de nos ennemis, dans les deux Méditerranées, lorsque nous aurons une marine supérieure.

Mais si nous négligeons cette marine, quel moyen nous restera-t-il pour arrêter par des divisions opportunes la marche d'une invasion qui peut se ruer sur nous d'un moment à l'autre, avec la double force de la civilisation et de la barbarie ; comment échapperons-nous enfin à cette pression politique que le nord n'a cessé d'exercer sur le midi que par intervalles, depuis un si grand nombre d'années ?

Qu'on songe aux suites que peut avoir pour l'Europe centrale un grand mouvement militaire des peuples septentrionaux : on s'apercevra peut-être alors qu'il ne suffit pas de considérer l'entretien de la flotte française sous le rapport financier seulement, et que, dans le grave examen qui nous occupe, la question d'argent n'est que secondaire. Je ne crains pas de le proclamer (et plaise à Dieu que mes paroles retentissent dans le pays !) : d'une flotte respectable, non moins que d'une bonne armée de terre, peut dépendre avant qu'il soit longtemps tout notre avenir !

Nul ne peut deviner les événemens (sic) futurs, ni annoncer la paix ou la guerre avec certitude ; mais il me semble qu'il y a, en ce moment surtout, assez d'élémens (sic) de discorde pour qu'on ne s'endorme pas dans une trompeuse sécurité. Il est impossible qu'on ne s'aperçoive pas bientôt en Europe que l'ambition tant redoutée de la France a fait place à une autre ambition non moins vaste et infiniment plus dangereuse, en ce qu'elle est plus méthodique. Il est vrai que les cabinets, ainsi que les peuples du continent, sont aujourd'hui plus occupés de leurs affaires domestiques que de l'immense danger qui les menace les uns et les autres ; mais l'époque n'est pas éloignée où ils en seront frappés, et où ils sentiront la nécessité de s'accorder, ou du moins d'ajourner ces querelles de ménage à un autre temps. C'est pour cette époque, où peut-être il s'agira de la liberté du continent de l'Europe, que les peuples de ce continent qui sont jaloux de leur indépendance doivent préparer leurs forces. Qu'on juge d'après cela si la France peut négliger son armée navale, elle qui, de toutes les nations intéressées, est la seule qui possède une marine de quelque poids !

Ma tâche est remplie. J'ai exposé aussi brièvement et aussi clairement que je l'ai pu les raisons sur lesquelles se fonde mon opinion personnelle touchant l'entretien de la flotte, opinion, comme on le voit, si différente de celle de M. de Pradt. Ces raisons, je les ai puisées dans la nature des choses, qui ne change pas, et dans les enseignemens (sic) du passé, qu'on ne méprise jamais en vain. Elles me semblent décisives, et j'espère qu'elles paraîtront telles aux personnes non prévenues qui voudront bien prendre la peine de les examiner avec l'attention requise. J'aurais pu en donner une foule d'autres très plausibles, et faire appel aux sentimens (sic) généreux de la nation ou à son amour-propre ; mais j'ai négligé cette ressource dont la vérité n'a pas besoin. Pourtant, si je m'en suis tenu rigoureusement à ce qui est positif, tant sur la question en elle-même que sur l'exposé de nos moyens maritimes et sur la manière d'en faire usage, je dois insister, en finissant, sur un principe général que je ne me crois pas obligé de démontrer, mais qui est gravé au fond de mon âme : c'est qu'un peuple ne peut jamais renoncer à mettre à profit ses avantages naturels sans se dégrader, et par conséquent sans s'affaiblir.

 

Notes:

1 Dominique Georges Frédéric de Riom de Prolhiac de Fourt de Pradt (1759-1837), chanoine et vicaire général à Rouen en 1789, avait émigré en 1791. Rentré en France après le 18 Brumaire, il avait réussi à devenir aumônier ordinaire de l'Empereur, poste idéal pour accéder à l'épiscopat. Evêque de Poitiers, puis archevêque de Malines, il avait abandonné son siège pour une ambassade en Pologne (1812) dont l'échec devait entraîner sa disgrâce et par contrecoup son ralliement aux Bourbon. Retiré sous la Restauration dans ses terres d'Auvergne après un bref intermède comme grand chancelier de la Légion d'Honneur, il était resté connu sous son nom de plume : l'abbé de Pradt. Auteur prolixe, il a laissé de nombreux écrits. Son œuvre la plus connue est Des progrès du gouvernement représentatif en France (1817). Les trois âges des colonies (1801) avait aussi eu un grand retentissement.

2 Expression de M. de Pradt.

3 On m'objectera peut-être qu'en raisonnant d'après ce qui est arrivé sous Louis XIV, nous ne devons pas craindre de laisser dépérir nos établissemens (sic) et nos avances maritimes de toute espèce, puisque nous pourrons facilement les recréer au besoin.

4 Sans compter les vaisseaux et les frégates sur les chantiers à divers degrés d'avancement.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin