LA PENSEE NAVALE ATHENIENNE AUX Ve et IVe SIECLES AVANT J.C.

 

Jean PAGES

 

 

Avant de rechercher s'il y a eu une pensée navale dans l'Athènes des Ve et IVe siècles, il serait sans doute bon d'essayer de définir ce concept.

La pensée navale est le discours d'où naît une doctrine stratégique accompagnée de règles tactiques essentielles à laquelle les chefs des forces navales du pays doivent impérativement se référer dans la préparation et l'exécution de toutes leurs opérations. Elle tient compte des impératifs politiques, militaires et économiques et des contraintes géographiques. Elle est susceptible d'évolution en fonction de modifications survenant dans le pays ou à l'extérieur. La pensée navale peut être influencée profondement par une idéologie. En un mot, elle est une démarche intellectuelle qui débouche sur des décisions et des mises en oeuvre concrètes.

Une pensée navale a pu naître au VIe siècle à Athènes à l'époque de Solon : elle se serait manifestée par une politique et une stratégie navales, par l'institution des naucraries, forme initiale de ce que sera plus tard la triérarchie, et par la prise de l'île de Salamine suivie de la conquête en 607 de la cité de Sigée à l'entrée de l'Hellespont sur la côte d'Asie, contrôlant la route du blé ; ce fut la première expédition des Athéniens outre-mer1. Ces deux événements sont significatifs et montrent qu'une pensée navale était en gestation à cette époque à Athènes.

Est-ce exagéré de prétendre que Pisistrate, tyran d'Athènes en 561, eut, semble-t-il, une pensée navale si on en donne pour preuves qu'il avait enlevé à Mégare son port de Nisaia sur le golfe Saronique, qu'il installa le port de Phalère au Pirée, qu'il reprit Sigée aux Mytiléniens et qu'enfin il conserva aux Athéniens l'accès aux forêts riches en bois de construction navale de Thrace ?2 En outre, sa stratégie lui fit poser les jalons d'un empire où Athènes exerça son influence dans les îles de l'Egée par les clérouquies et la clientèle. C'était une réponse aux tentatives perses dans cette région ainsi que dans celle de l'Hellespont3.

Sous Clisthène, il y eut certainement continuité, mais il faut mentionner une innovation : en 500, on crée les stratèges qui, avec la Boulé, diminuent le rôle des naucraries4. Lemnos et Imbros, îles à l'entrée de l'Hellespont, sont occupées par Athènes conformément à la préoccupation de tous les chefs politiques athéniens d'assurer la route du blé venant du Pont Euxin. Ce ne sera donc pas une nouveauté si Thémistocle reprendra plus tard cette doctrine à son compte.

Dès 540, toutes les cités grecques d'Asie avaient dû accepter la tutelle des Perses, sauf Samos où résista quelque temps Polycrate ; la route du Pont Euxin était entre leurs mains.

L'Ionie se révolte en 499 contre le Grand Roi ; avec sa défaite à la bataille navale de Ladé, en 494, elle retombe sous le joug des Perses qui y font régner la terreur.

Dans les années qui précèdent la première guerre médique, Athènes ne possède ni une véritable marine de guerre ni un port pour la recevoir. Thucydide rapporte que :

"ce ne fut que très tard, au moment où Athènes se trouvait en guerre avec Egine (en 491) que Thémistocle décida ses concitoyens à mettre en chantier les navires avec lesquels ils devraient livrer bataille..." (I,14)

Cette opinion est confirmée par le passage d'Hérodote au VII,145 de son Enquête5.

Avec Thémistocle, nous nous trouvons sur un terrain plus solide pour parler de la pensée navale athénienne. Une ébauche de celle-ci a pu naître chez ses prédécesseurs qui avaient institué les naucraries : le naucrare est celui qui met à la disposition de l'Etat un navire et qui le commande au besoin6 ; cette institution deviendra plus tard une liturgie : la triérarchie, de contenu un peu différent, mais ayant le même but : un programme naval. Ce sera au tour de Thémistocle de donner une pensée navale à son temps.

Thémistocle a dû lutter pour faire admettre sa conception de la défense d'Athènes contre les Perses ; il fallait les persuader que la victoire ne s'obtiendrait que par l'évacuation de l'Attique et de la Cité et un combat naval décisif dans des conditions stratégiques et tactiques qu'il avait déjà prévues.

Hérodote rapporte (VII, 139 à 145) que les Athéniens ont été demander à l'Apollon de Delphes un oracle sur le destin de leur cité face à la menace perse ; la réponse de la Pythie contenait selon Hérodote une phrase à interpréter :

"Zeus à la voix immense accorde une muraille de bois pour te protéger toi et tes enfants, défense unique, inexpugnable."

Thémistocle traduisit à sa manière cet oracle et affirma que cette "muraille de bois" était tout simplement les navires athéniens qu'il fallait construire en hâte et sur lesquels il faudrait combattre.

Une pensée navale complète et cohérente était née et, grâce aux dieux, elle acquérait une aura à laquelle les Athéniens étaient sensibles. Désormais, dans l'adversité comme dans la paix, Athènes et sa divinité tutélaire Athéna se défendront et exerceront leur puissance grâce à la flotte. Plutarque, dans son Thémistocle (VII et XVIII), nous dit que son personnage "attira les citoyens d'Athènes vers la marine en leur assurant que par elle ils parviendront non seulement à se défendre contre les Barbares mais que plus tard, ils dicteront la loi aux autres Grecs".

Dès lors, allait naître dans l'esprit des Athéniens, avant Salamine, l'idée qu'ils vaincraient et conduiraient plus tard le monde hellénique. Il est vrai que ceci a été écrit longtemps après coup.

Certains Athéniens n'étaient pas d'accord avec Thémistocle et lui reprochaient d'avoir retiré aux Athéniens la lance et le bouclier pour leur donner la rame et avoir fait d'eux des marins contrairement aux idées "continentalistes" qui seront reprises plus tard par Platon (Lois, IV)7. Celui-ci ira jusqu'à dire que la deuxième guerre médique avait été souillée par les batailles navales de l'Artémision et de Salamine (Lois IV.707c).

Thémistocle régla avant la deuxième guerre médique la question du financement de la construction des trières avec l'institution de la triérarchie, forme évoluée des naucraries : on prêtait de l'argent à des riches citoyens en les chargeant de mettre en chantier chacun une trière. En 480, Athènes possédait grâce à cette reforme, 147 navires (trières pour la plupart) et 53 autres prêts à être armés8.

Grâce à cet effort, la flotte perse était défaite à Salamine en 480 et bien que l'Attique eût été gravement dévastée et Athènes en ruines, les Athéniens possédaient une flotte intacte leur ouvrant de larges perspectives sur mer. Des citoyens influents y pensaient comme le laisse entendre Plutarque dans son Thémistocle (XXXIX) :

"Il s'avisa d'une chose bien plus grande pour rendre la cité d'Athènes bien plus puissante sur mer : il eut, dit-il, une pensée qu'il voulut garder secrète et, comme le peuple demandait qu'il la communiquât à Aristide pour voir s'il la trouvait bonne, celui-ci avoua que Thémistocle souhaitait voir brûler toute la flotte et les arsenaux. A quoi les Athéniens répondirent qu'il n'en fît rien."

On voit par là la claire attitude de l'opinion publique athénienne : conserver la flotte et la rendre plus puissante afin qu'elle serve à la gloire et à la grandeur de la cité. La pensée navale qui va se nourrir de la victoire de Salamine célébrée par les poètes et les écrivains rappelant à la mémoire des hommes ce haut fait, dont les Grecs conduits par Thémistocle et la flotte athénienne ont été les artisans, devient déjà entachée d'une idéologie impérialiste. Athènes qui croyait fermement avoir mérité de conduire le monde grec, ce qu'elle a fait d'abord avec sagesse et modération, va par la suite imposer ses vues hégémoniques avec une ardeur excessive et un comportement arbitraire. La pensée navale suivra cette pente et permettra pendant la guerre du Péloponnèse la malheureuse expédition de Sicile (415-413).

La puissance navale préside à la renaissance d'Athènes et au réaménagement du Pirée ; on rebâtit la cité autour de l'Acropole sacré de l'Athéna tutélaire. Celle-ci n'était pas dépourvue de liens avec la mer puisqu'elle était censée avoir participé à la construction du navire Argô9 ; mais, comme déjà on prévoyait en 479 que l'avenir d'Athènes était sur l'eau, on commença les travaux pour la relier au Pirée. Plutarque à ce propos, utilise une formule heureuse qui est en fait conforme à la pensée navale de Thémistocle :

"On fait dépendre Athènes du Pirée comme on subordonne la terre à la mer. " (Thémistocle XXXIX)

Cette préoccupation conduisit Thémistocle à réaménager les trois ports du pirée : Mounychie, Zea et Cantharos, et à les fortifier ; il pensait que plus les murs seraient forts, moins ils nécessiteraient de défenseurs et plus les rameurs de la flotte seraient nombreux. La subordination d'Athènes au Pirée sera réalisée par Périclès en 459-457 avec la construction des Longs Murs qui feront de la Cité et de son port un ensemble que l'on pourra comparer à une "île".

Thucydide (I, 93) précise un point essentiel de la pensée navale de Thémistocle :

"Car c'est à la flotte qu'il consacrait tous ses soins les plus attentifs et cela, je crois, parce qu'il s'était rendu compte que la mer offrait une voie d'accès plus facile que la terre aux forces du roi de Perse. Par sa situation, pensait-il, le Pirée présentait plus d'avantages que le ville et on l'entendit souvent donner aux Athéniens le conseil de s'y retirer si jamais ils devaient se trouver débordés sur terre par quelque ennemi. Ils pourraient ainsi, avec leur flotte, tenir tête à l'ensemble des forces adverses",

et il ajoute à propos des ports du Pirée et de leur importance :

"Il trouvait que le site offrait bien des avantages avec ses trois ports naturels et pensait qu'à ses concitoyens, devenus désormais un peuple de marins, il rendrait les plus grands services pour l'accroissement de leur puissance. Le premier, il leur avait audacieusement proposé de s'attacher à la mer et avait aussitôt jeté les bases de cette puissance".

Thémistocle réforma aussi le commandement naval, obtint par une loi spéciale la construction de vingt trières par an et enfin organisa la police des ports.

La création de la ligue de Délos en 479 répondait au souci de Thémistocle d'opposer une coalition de cités de l'Egée à l'empire perse. Athènes ne risquait pas de voir Sparte la concurrencer sur ce terrain car celui-ci n'avait qu'une petite marine qu'elle ne désirait pas conserver ; de plus, elle était peu disposée à s'intéresser aux rives orientales de l'Egée du fait de sa politique casanière. Athènes, au contraire, s'appuyant sur sa flotte, se mit à la tête de toutes les cités de l'Egée pour protéger ses voies de communication et pour assurer la lutte contre les pirates.

Cimon (510-450) succéda à Thémistocle en 474 : lui aussi considérait que l'avenir d'Athènes était intimement lié au développement de la Ligue de Délos et à l'hégémonie de la marine athénienne, expressions de la pensée navale de Thémistocle ; Cimon était d'accord sur ces vérités fondamentales, mais il envisageait une action contre l'empire perse en y incluant l'occupation des détroits par où passait le ravitaillement en blé de Sparte, et on peut légitimement supposer que cela signifiait aussi la neutralisation, par la même occasion, de Mégare qui possédait le port de Pagai sur le golfe de Corinthe ; ainsi Athènes se substituerait à Corinthe dans le commerce avec l'Occident, s'appuyant provisoirement sur Corcyre, puissance navale importante, libre de la tutelle corinthienne.

Thémistocle meurt en exil volontaire chez les Perses vers 460 et Cimon lui succède dans la conduite de la stratégie navale athénienne en poursuivant son action contre l'empire perse et en triomphant brillamment à la bataille navale de l'Eurymédon contre l'escadre phénicienne en 468.

Très vite, après les guerres médiques, Athènes devient, en tant que capitale de la Ligue de Délos, un important entrepôt du marché méditerranéen ; désormais la marine marchande athénienne va jouer un rôle dans l'élaboration de la doctrine navale.

Arrivé à ce point, il est nécessaire pour la clarté de cet article, de préciser en quoi consistait cette doctrine à l'époque de Thémistocle et de Cimon :

1) Stratégiquement  : conserver à Athènes la maîtrise de la mer à tout prix :

- pour protéger les côtes de l'Attique contre toute offensive venant de la mer,

- pour assurer la sécurité de la navigation athénienne le long des routes maritimes essentielles pour la survie, la défense et l'économie de la cité,

- par un programme de constructions navales en rapport avec les impératifs énoncés ci-dessus.

2) Tactiquement : rendre la flotte athénienne efficacement offensive :

- par un choix du type de navire ayant des qualités manœuvrières pour l'attaque à l'éperon,

- par l'entraînement rigoureux à la mer des triérarques et des équipages aux évolutions et à la tactique offensive.

La pensée navale athénienne ne va pas varier malgré les succès remportés sur mer : la flotte restera l'outil principal de l'ambition d'Athènes qui ne désarmera pas en dépit de l'éloignement de la menace perse. Athènes commande un empire qui va du Pont Euxin aux parages du sud de Rhodes et ne met pas de bornes à son extension. La démocratie de Périclès va permettre un développement plus considérable des entreprises maritimes et de la flotte marchande tant il est vrai que ce régime convient à ce type d'économie, à l'inverse de l'oligarchie fondée sur la grande propriété agricole et ennemie du commerce extérieur. La puissance navale s'est trouvée renforcée d'autant et c'est alors qu'on en voit les conséquences dans les succès athéniens au nord de l'Egée (Thasos et la Thrace ).

Dès la fondation de la Ligue de Délos, on fixa en 478 le montant du tribut des cités à 460 talents annuels, ce qui permettait d'armer pendant sept mois 200 trières montées par 200 hommes touchant deux oboles par jour10.

Dès 462, Athènes fidèle à la pensée navale de Thémistocle rassembla sous son autorité et son commandement toutes les marines des cités alliées ; l'ambition du peuple athénien est certainement à la base de cette décision et on voit par là combien dans une Athènes devenue "insulaire", l'influence de la pensée navale avait fait son chemin dans l'esprit du public, tout comme en Grande Bretagne où la Navy League eut une grande importance à la fin du XIXe siècle.

La flotte athénienne en 462 était l'outil indispensable pour mener une politique navale offensive. C'était une flotte homogène d'environ 200 trières et d'unités moindres, montées par des équipages pour la plupart athéniens ; les escadres naviguaient huit mois par an et étaient rompues à toutes les tactiques du combat naval offensif, l'attaque à l'éperon étant l'élément essentiel de la pensée tactique. Les escadres des cités alliées, du moins celles qui en possédaient encore, comme Samos, Chios, etc, relevaient d'un commandement unique, celui des stratèges athéniens qui avaient la responsabilité des opérations. Aucune marine grecque ne pouvait rivaliser avec la marine athénienne, même pas celle de Corinthe ou celle d'Egine qui pouvaient prétendre à quelque ancienneté. Il semble, comme le montreront les opérations préliminaires de la guerre du Péloponnèse, que Corcyre possédait une flotte non négligeable qu'il était nécessaire qu'Athènes eût dans son camp11.

En définitive, la marine athénienne était l'institution fédérale par excellence.

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Entre 462 et 446, la démocratie athénienne vécut sous Périclès un impérialisme armé. Athènes était devenue un Etat maritime, d'Etat "terrien" qu'elle était auparavant, avec tout ce que cela implique pour la pensée navale de ses chefs politiques et de ses stratèges. Athènes était saisie d'un appétit de conquêtes, victime de l'"hybris" du peuple.

Périclès (495-429), à qui les historiens donnent la conduite de l'impérialisme pacifique athénien entre 446 et 443, a eu l'occasion de faire connaître sa pensée navale ; Thucydide (I,143) rapporte à ce sujet les conseils que Périclès donne aux Athéniens avant que ne débute la guerre du Péloponnèse :

"C'est une chose d'importance capitale que la maîtrise de la mer. Réfléchissez-y : si nous habitions une île, ne serions pas une cité absolument inexpugnable ? Dans notre cas, nous devons nous conduire comme des insulaires ; il nous faut, sans plus nous inquiéter de nos terres et de nos propriétés, veiller sur la mer et sur la ville".

Il semble que cette vision de Périclès soit quelque peu différente de celle de Thémistocle, lequel avait exprimé sa pensée avec plus de détermination et moins de nuances. Cela devait dépendre de la formation de ces deux personnages : l'un Thémistocle, roturier, porté à se servir des événements avec cynisme, obtint à 33 ans la stratégie ; habile et rusé, il ne dut rien à l'étude et eut une fin douteuse. L'autre, Périclès, athénien de vieille race, philosophe et théoricien politique, fut un grand homme d'état et le héros de la démocratie athénienne et du panhellénisme ; il fut stratège pendant quinze années consécutives et commanda des opérations navales importantes avec succès.

Nous connaissons la pensée navale de Périclès moins bien que celle de Thémistocle. On peut conjecturer qu'il avait approuvé l'expédition d'Egypte en 459 et la prise de Naupacte en 455, celle-ci constituant pour Athènes un point d'appui non négligeable à l'entrée du golfe de Corinthe ; il eut d'autre part le souci de raffermir les relations de la métropole avec les colonies du Pont en faisant une démonstration navale dans le Pont-Euxin, en 437, en vue d'assurer
la sécurité des lignes de communication par lesquelles passait le ravitaillement d'Athènes, impératif déjà présent dans la pensée de Thémistocle12. D'autres lignes de communication reliaient Athènes aux autres fournisseurs de blé du monde antique : Sicile, Grande Grèce, Egypte, Cyrénaïque, Chypre et Spina dans le fond de l'Adriatique.

Quand Périclès à la tribune des harangues dit au peuple qu'"il fallait ôter la cité d'Egine de l'oeil d'Athènes car elle en était la tache ou la taie". il énonce là une évidence géographique que lui dicte son souci de la sécurité de l'Attique, un des éléments principaux de la pensée navale. En 457/456, Egine tombera au moment où se déclenchera l'offensive athénienne13.

La pensée navale athénienne eut aussi une influence sur l'économie de la cité ; l'hégémonie sur les mers lui permettait d'assurer la libre circulation de ses exportations et de ses importations ; la politique de protection de ses navires marchands contre ses ennemis et contre les pirates incitait les armateurs à développer leurs activités commerciales outre-mer. Athènes était devenue une cité maritime et, à ce propos, il est intéressant de citer ce qu'écrivait un auteur anonyme de cette époque :

"tout ce qu'il y a de bon en Sicile, en Italie, à Chypre, en Egypte, en Lydie, dans le Pont, dans le Péloponnèse, en n'importe quel pays, tout cela afflue sur un point grâce à l'empire de la mer ; seuls les Athéniens sont capables de se procurer les richesses des Grecs et des Barbares"14.

Il est remarquable que dans ce passage il soit fait appel à l'empire de la mer pour affirmer le développement d'une économie.

Vers 433, à la veille de la guerre du Péloponnèse, Athènes et son empire ont acquis grâce à Périclès un prestige reconnu par toutes les cités grecques. Elle est à la tête de la plus grande marine ; en 431, au début du conflit, elle dispose de 300 trières armées et quatre ans plus tard, elle en a 400. Cette persévérance dans la construction navale dénote l'existence d'un programme conforme la volonté de Périclès de conserver à tout prix à Athènes la maîtrise de la mer.

Périclès s'adressant aux Athéniens pour leur demander de repousser l'ultimatum spartiate, leur rappelle combien est importante leur expérience des choses de la mer :

"ils ne pourront nous empêcher de débarquer sur leur territoire pour y établir à notre tour des bases fortifiées dont nous assurerons la protection avec la flotte qui fait notre force. Car, si notre expérience des expéditions navales nous a donné en outre quelque expérience des opérations terrestres... ils n'ont pas acquis la pratique des choses de la mer. Et cette connaissance du métier de marin qui leur fait défaut, ils auront de la peine à l'acquérir, puisque nous mêmes qui le pratiquons depuis les guerres médiques, n'en possédons pas encore tous les secrets... N'oublions pas que notre flotte est assez nombreuse pour soumettre leurs côtes à une surveillance continuelle et pour les empêcher de s'entraîner. Contre quelques navires croisant au large, peut-être risqueraient-ils une sortie, s'enhardissant dans leur inexpérience par la certitude de leur supériorité numérique. Mais bloqués par des forces supérieures, ils ne bougeraient pas. S'il est une chose qui exige du métier, c'est bien la navigation ; il est impossible de s'y livrer en amateur et elle exige qu'on lui sacrifie toute autre occupation" 15

La stratégie navale d'Athènes à l'époque de Périclès, héritière d'une pensée navale remontant à la deuxième guerre médique, contient des principes qui seront constamment invoqués par la suite : maîtrise de la mer et blocus, qu'on ne peut analyser avec les mêmes critères que les nôtres malgré leur formulation identique. Toutefois, cela relève de l'étude de la stratégie et non de la recherche d'une pensée navale à Athènes aux Ve et IVe siècles, objet de cet article.

On peut se demander comment Athènes, possédant cette maîtrise grâce à une marine d'une telle qualité, n'a pas triomphé de ses ennemis ; la réponse est sans doute que la pensée navale de l'époque n'avait pas élaboré et développé une stratégie convenable alors que son outil, la flotte, possédait des qualités tactiques offensives.

Sparte, adversaire principal d'Athènes, n'avait jamais eu ni marine de guerre organisée, ni évidemment de politique navale et encore moins de pensée navale bien nettes. Sa puissance militaire était terrestre à cause de la structure particulière de sa société. De plus, elle répugnait à se livrer à une activité commerciale quelconque, ce qui l'éloignait du milieu marin.

Nous ne savons pas grand chose de la politique navale de Corinthe, car aucun auteur ancien ne traite de ce sujet ; on suppose que sa marine, de l'existence de laquelle on a déjà la preuve en 664 grâce à Thucydide16, contrôlait le golfe de Corinthe pour assurer la sécurité des navires marchands corinthiens trafiquant sur les routes de l'Occident ; c'était d'autant plus nécessaire que Corcyre, son ancienne colonie devenue sa concurrente, occupait une situation stratégique de choix sur ces routes.

Depuis Thémistocle et peut-être avant, Athènes regardait vers l'Occident car ses artisans, ses commerçants et les magistrats chargés du ravitaillement en blé avaient intérêt à voir se développer le trafic avec la Sicile, la Grande Grèce et l'Etrurie et à concurrencer Corinthe déjà sur place depuis longtemps (Thucydide, VI, 15 et 91). Toutefois, il y eut des Athéniens qui allèrent au-delà en proposant la création d'un empire athénien comprenant non seulement la Sicile, la Grande Grèce mais aussi l'Etrurie et même Carthage ; Périclès, qui avait pourtant créé une colonie panhellénique sous l'égide d'Athènes à Thourioi, golfe de Tarente, réprouva ces excès (Plutarque, Périclès, XLII ; Diodore, XII, 10, 7). Mais la stratégie navale d'Athènes changea au cours de la guerre du Péloponnèse si l'on s'en tient à ce que rapporte Thucydide (II,65) à propos de la succession de Périclès :

"Il avait dit à ses concitoyens qu'ils remporteraient la guerre à condition de rester sur l'expectative, de prendre bien soin de leur flotte, de ne pas chercher à étendre leur empire pendant la durée des hostilités et d'éviter de lancer la cité dans les aventures. Après sa disparition, les Athéniens prirent en tout point le contre-pied de cette stratégie".

En effet, Alcibiade, l'homme politique qui influença le plus l'esprit des Athéniens après la mort de Périclès en 429, ne montra pas la même sagesse que celui-ci. Ainsi, prenant le contre-pied des idées de Périclès, Alcibiade, selon Plutarque (Alcibiade, XXX), sans parler expressément ni de doctrine, ni de politique navale, à une époque où justement Athènes en aurait eu le plus besoin, c'est-à-dire au moment où l'expédition de Sicile était au coeur du débat, émit les idées les plus extravagantes qui plurent à la plupart des citoyens : elle devait se créer un empire en Grande Grèce et même au-delà par les conquêtes de la Libye et même de Carthage après s'être établie solidement en Sicile. Thucydide (VI,18) dans le discours qu'Alcibiade adresse aux Athéniens au cours du débat sur l'expédition de Sicile, lui fait dire :

"Quant à la sécurité du corps expéditionnaire, soit qu'il reste dans le pays, soit qu'il se retire, nous pouvons compter sur notre flotte pour l'assurer, car nous serons toujours maîtres de la mer, même si les Siciliens réunissent toutes leurs forces."

On peut voir là une constante de la pensée navale traditionnelle athénienne étendue à l'Occident mais exprimée d'une façon qui laisse entendre qu'elle est secondaire par rapport à la guerre sur terre des hoplites. On sent déjà là un glissement "continental" de la pensée navale.

Nicias, l'adversaire d'Alcibiade, dans deux discours qu'il fit devant le peuple avant l'expédition de Sicile (Thucydide,VI, 9 et 19), demeure fidèle à la ligne de conduite de Périclès du début de la guerre du Péloponnèse : défendre l'empire et éviter de nouvelles conquêtes tant que dureraient les hostilités ; on n'aperçoit, dans l'un et l'autre de ses discours, rien qui laisserait entendre qu'il y eût une doctrine navale bien définie à cette époque (415) où Athènes était trop mal gouvernée pour mener à bien une telle entreprise.

Toutefois, une remarque s'impose : comme on l'a vu, Alcibiade a fait état de la maîtrise de la mer athénienne nécessaire pour la sécurité du corps expéditionnaire de Sicile ; Nicias, dans son second discours, (Thucydide,VI, 21) accentue le glissement "continental" déjà signalé chez Alcibiade :

"Pour affronter une puissance militaire de cet ordre (Syracuse), nous ne pouvons nous contenter d'une simple force navale et qui plus est peu considérable. Il faudra embarquer avec nous une forte armée de terre si nous voulons que les résultats obtenus soient en rapport avec nos intentions."

Syracuse n'était qu'une petite puissance "coloniale", disposant certes de ressources matérielles et humaines considérables, mais ne possédant que peu d'hoplites mal entraînés et de quelques dizaines de trières d'un modèle ancien. Toutefois, Syracuse profita des atermoiements de Nicias pour s'armer et devint en 415 une puissance de premier ordre. Deux ans après, l'expédition athénienne fut anéantie.

En Sicile, Athènes a perdu la fleur de sa jeunesse, l'élite de son armée et toute sa flotte.... La domination maritime qu'elle exerçait depuis soixante-dix ans est mise en question : "pourtant, par un miracle d'énergie, elle se raidit et va tenir neuf ans encore" (Glotz)

Après le désastre de Sicile où 50 000 hommes étaient restés morts ou prisonniers, dont 3 000 hoplites et 9 000 marins athéniens, où les pertes en trières s'élevaient à 216 dont 160 athéniennes, tout manquait dans la Cité, hommes, navires, argent. Toutefois en face du danger, le peuple athénien se ressaisit et fidèle à la tradition, et pourquoi pas à la pensée navale de Thémistocle et de ses successeurs bien qu'il n'y eut personne pour la rappeler, vota la construction d'une nouvelle flotte (Thucydide VIII,4).

Malgré ce sursaut, Athènes manqua de véritables chefs politiques et militaires ; les stratèges les plus habiles avaient disparu dans l'expé-dition de Sicile. Il n'y avait donc que de faibles chances pour qu'une pensée navale traditionnelle ou de circonstance pût voir le jour.

Cependant, la situation tactique et stratégique d'Athènes n'était pas désespérée ; ses meilleurs équipages de trières n'avaient pas perdu leurs qualités manœuvrières et offensives, alors que les Péloponnésiens ne pouvaient surmonter leur sentiment d'infériorité sur mer. Il est alors possible qu'une pensée navale née de cette situation ait sous-tendu la stratégie navale des dernières années de la guerre. Elle aurait été fondée sur le fait que Sparte possédant une base continentale sûre à partir de laquelle elle faisait une guerre sur terre et refusait tout combat naval avec des forces supérieures ou même égales, Athènes adopterait une stratégie qui consisterait à attirer l'adversaire à combattre une force qui lui serait apparemment inférieure. C'est grâce à ce subterfuge que la flotte athénienne défit les forces péloponnésiennes à Cyzique en 411.

Après la défaite d'Aigos Potamos en 415, qui effaçait toutes les victoires antérieures de la flotte athénienne, Athènes assiste à la fin de son empire et se voit contrainte de livrer sa flotte en 413. Une pensée navale défaillante a été entre autres causes responsable de la chute d'Athènes. Comme le dit plus tard Démosthène, "Malgré le nombre et la gravité de ses revers, notre ville ne renonça à la lutte qu'après la perte de sa flotte" (contre Androtion, 15).

A l'époque de la lutte de la Grèce contre Philippe de Macédoine, (404-336), Démosthène va constamment faire allusion à la politique navale d'Athènes pour défendre ses idées sur le danger que fait courir l'emprise macédonienne sur les libertés grecques. Cet homme politique né en 384 a eu des liens très étroits avec la marine ; en effet, dans un de ses plaidoyers, il rappelle qu'il a été triérarque, "au sortir de l'enfance", et que plus tard, il a été président d'un groupe de triérarques, participant en tant que triérarque volontaire à la campagne contre l'Eubée en 349 (Contre Midias, 154). les questions navales ne lui étaient donc pas étrangères.

En 352, Athènes pouvait penser qu'elle avait restauré sa puissance car les finances avaient subi une réorganisation et, ce qui était essentiel, les inventaires de la marine de 353/352 faisaient état de 349 trières. Une vive impulsion fut donnée aux opérations navales et, au cours des deux années suivantes, la flotte athénienne fut digne de son renom.

On va tenter de montrer qu'une pensée navale peut être discernée dans les discours de Démosthène. D'abord, pour lui, ce n'est pas tout d'avoir une marine, encore faut-il prouver qu'elle peut servir à un dessein. Dans le contre Androtion (12 à 15), il fait l'éloge traditionnel de la flotte athénienne en reprenant, presque sans changements, le discours de Thémistocle :

"Personne à mon avis ne contestera ce fait : dans le passé comme dans le présent, tous les événements de notre histoire, heureux ou autres, ont résulté pour nous de l'existence ou de l'absence d'une marine... ces hommes... avaient abandonné leur cité et s'étaient enfermés dans Salamine ; mais ils possédaient une marine, grâce à laquelle ils furent vainqueurs sur mer... Récemment, vous le savez, il vous a suffi de trois jours pour marcher au secours de l'Eubée... L'affaire eût-elle été menée si vivement, si vous n'aviez pas eu de navires neufs pour transporter le corps expéditionnaire ?... C'eût été l'impuissance... Combien d'autres avantages ont résulté pour vous de l'état du bon entretien de la flotte ?"

Dans une harangue sur les symmories (18 à 23), qui sont des groupements de citoyens assujettis à la triérarchie, Démosthène règle minutieusement l'organisation du financement de la construction des trières, en fait une sorte de constitution du "budget de la marine" pour la mise en place d'un programme naval :

"en somme, c'est ainsi selon moi que pour l'argent à fournir, pour les coques de navires, pour les triérarques et pour la délivrance des agrès.... le meilleur moyen est de pourvoir à tout et de nous tenir prêts."

Ensuite, il expose ses vues sur le recrutement des équipages dont il donne le principe basé curieusement sur le nombre de loges de trières dans les arsenaux du Pirée.

Dans le contre Leptine (57) Démosthène souligne, comme l'ont fait ses prédécesseurs, l'importance vitale pour la survie d'Athènes, tant en paix qu'en guerre, de la possession de Thasos et de la Thrace ; la première est une base navale importante sur la route du blé et la seconde fournit le bois pour les constructions navales. La Chersonèse et Byzance qui contrôlent cette route sont des points névralgiques que la stratégie navale de Démosthène se charge de défendre contre les empiètements de Philippe. On ne peut douter que cela fasse partie d'un ensemble d'objectifs reposant sur une pensée navale affirmée.

Dans son discours sur la Paix, Isocrate, l'adversaire de Démosthène, montre qu'il abomine par dessus tout la politique d'armement et de conquête où se sont engloutis déjà à plusieurs reprises et où risquent de s'engloutir à nouveau les revenus publics.

En définitive, c'est Démosthène qui l'emporte quand il présente au peuple son programme d'armement ; cependant, l'influence à Athènes des partisans de Philippe est suffisamment grande pour gêner son action.

Athènes dans sa lutte contre la Macédoine ne fut pas vaincue sur mer où elle était encore forte, mais sur terre, à Chéronée en 338 par un "terrien", Philippe de Macédoine.

*

* *

L'analyse des déclarations et des discours des hommes politiques athéniens des Ve et IVe siècles montre qu'elle a pu être la tendance de leur politique navale et, à travers elle, la pensée navale.

La maîtrise de la mer, expression finale de cette pensée navale au IVe siècle, n'a pas eu pour objectif la reconstitution de l'empire du Ve siècle de caractère expansionniste, mais a permis à Athènes d'être en mesure de garantir sa survie par la défense de l'Attique et de ses lignes de communication. Cependant, ce fut la même pensée navale qui présida à ces deux différentes formes de la démocratie athénienne.

Athènes perdit définitivement son prestige de puissance navale après 322, date de la défaite de sa flotte près de l'île d'Amorgos par la marine phénicienne, bras droit de la "continentale" Macédoine. Rhodes, qui avait déjà à cette époque un glorieux passé maritime, a pris le relais, avec une pensée navale peut-être inspirée de celle d'Athènes et sans doute plus profonde d'après ce que l'on sait de ses institutions et de l'organisation de sa flotte. Le fait d'être une île, ce qu'Athènes n'était qu'imparfaitement et artificiellement grâce aux Longs Murs, a fait de Rhodes une puissance maritime de premier ordre avec laquelle les Romains ont dû compter. Rhodes, plus que les marines des successeurs d'Alexandre, a été la continuatrice d'Athènes.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

- M. Amit, Athens and the Sea, A Study in Athenian Sea-Power, Latomus, Bruxelles, 1965.

- C.J. Haas, "Athenian Naval Power before Themistocles", Historia, 1985-1, pp. 29-46

- H.B. Mattingly, "The Growth of Athenian Imperialism", Historia, 1963-3, pp. 257-273

- J. Ober, "Public Opinion and the Role of Sea Power in Athens 404-322 BC", Sixth Symposium of the US Naval Academy, 1983, pp. 26-37.

- A.J. Podlecki, "Athens and Aegina", Historia, 1976-4, pp. 396.

 

APPENDICE

Dates

Nombre de navires

Equipages

Début Ve siècle 50 * 3 500
Epoque de Thémistocle, Salamine (480) 110 22 000
En 468 200 40 000
Entre 468 et 446, malgré les pertes en Egypte, le nombre de navires se maintient à 200 40 000
De 446 à 431 le flotte s'accroît de 100 unités. au commencement de la guerre du Péloponnèse (431) le nombre d'unités est de  

300

 

60 000

En 421, paix de Nicias 300 60 000
Après le désastre de Syracuse (413) 108 21 600
A la bataille des Arginouses (406) 180 36 000
A la défaite d'Aigos Potamos (405) 180 36 000
Défaite d'Athènes en 404 12 2 400
En 370 100 20 000
Vers 350 300 60 000
Jusqu'en 323 avant la défaite d'Amorgos 400 80 000

Source : D'après M. Amit, Athens and the Sea. A Study in Athenian Sea Power, pp. 26-27.

 

* Les 50 navires d'environ 500 ont peut-être été des pentécontores à 50 rameurs ; à partir de 480, ce sont sûrement des trières de 200 hommes d'équipage (rameurs et officiers, personnel du pont).

 

Notes:

1 Hérodote. VIII, 41, IX, 3-6, G. Glotz, Histoire grecque, tome I, PUF, 1948, pp. 402, 407, 471, Salamine a été prise par les Athéniens en 612 .

2 G . Glotz, op. cit., tome I, pp . 444-462.

3 G. Glotz,op. cit., tome I, p. 459.

4 G. Glotz, op. cit., tome I, p. 471.

5 G. Glotz,op. cit., tome I, pp. 459, 481.

6 G. Glotz,op. cit., tome II, pp. 57, 110, 359, 383.

7 Plutarque, Thémistocle, XXXVIII.

8 Hérodote VII, 144 ; VIII, 61 ; G. Glotz, op. cit., tome II, p. 57 ; Revue des études grecques, 1985, p. 341.

9 Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, Budé, Paris, I,III, p. 524.

10 Diodore de Sicile, XI, 43.

11 Thucydide, I, pp. 31-32.

12 Plutarque, Périclès, XXXVII et XLI ; G. Glotz, op. cit., tome I, p. 211.

13 Thucylide, I, p. 108.

14 Pseudo Xénophon, République des Athéniens, II, 7, pp. 11-12.

15 Thucydide, I, p. 143.

16 Thucydide, I, p. 13, C.J. Haas, Historia, 1985, vol. 1, p. 37.

 

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