LA PENSÉE NAVALE HELLÉNISTIQUE

 

Jean PAGÈS

 

 

Au cours du quatrième siècle, des États continentaux comme Thèbes ou la Macédoine osent porter un défi à l'hégémonie maritime d'Athènes. La période classique cède la place à un autre ordre politique et économique entièrement nouveau après que Philippe de Macédoine s'est imposé en Grèce et surtout après qu'Alexandre, son fils, a conduit l'hellénisme jusqu'aux confins du monde connu en Orient. Son épopée aboutit à la création d'un empire immense, conquis sur les Perses, centré sur la proche Asie. Il s'étend de l'Egée à l'Indus et du Bosphore à l'Egypte ; à la mort d'Alexandre, il va se morceler en monarchies antagonistes autour du bassin oriental de la Méditerranée, qui tenteront tour à tour de recréer l'empire à leur profit : les Antigonides de Macédoine, les Lagides d'Egypte, les Séleucides de Syrie-Mésopotamie et, à un moindre degré, les Attalides du royaume de Pergame, créateurs de monarchies personnelles et héréditaires fondées sur le droit de conquête et aussi sur le droit divin.

A côté de ces grands ensembles, subsistent des cités libres comme Athènes, Corinthe et Rhodes, des fédérations comme celles des Achéens et des Etoliens qui préservèrent leur indépendance vis à vis de la Macédoine. Chez les cités maritimes, Athènes va perdre son hégémonie sur mer après la bataille d'Amorgos en 322 ; en revanche, Rhodes va conserver une vraie liberté grâce à sa position stratégique et à son activité commerciale d'emporion sur la route de l'Egypte et de la Syrie, appuyées sur une marine de guerre puissante, dont l'efficacité est la preuve de l'existence d'une pensée navale structurée chez les chefs de la marine rhodienne.

On va voir dans cet article qu'un embryon de pensée navale, d'une autre nature que celle d'Athènes et de Rhodes, va naître avec Philippe de Macédoine et que son fils Alexandre n'aura pas le temps de la développer intégralement pour asseoir son hégémonie sur mer.

Aucun auteur ancien n'a traité de la pensée navale en général et nous avons vu, dans une étude précédente sur la pensée navale athénienne1, que seuls quelques hommes politiques comme Thémistocle et Démosthène ont permis d'avoir une idée de ce concept qui n'a jamais été exprimé ; Thucydide lui-même laisse supposer qu'il a existé, sans pour cela l'expliciter.

La geste d'Epaminondas : un exemple ?

Philippe II de Macédoine a montré beaucoup d'énergie pour créer une marine dans un pays "continental" sans traditions maritimes. Il faut rappeler qu'une partie de la jeunesse de Philippe, de 14 à 17 ans, se passa à Thèbes en Béotie où il rencontra Epaminondas, pour qui il éprouva une profonde admiration ; non seulement ce stratège triompha d'Athènes à Mantinée en 362 et de Sparte à Leuctres en 371, mais il créa une marine dans un pays comme la Béotie où, à l'instar de la Macédoine, les traditions maritimes étaient absentes ou oubliées. Diodore de Sicile a rapporté, ou plutôt reconstitué, son discours devant l'assemblée qui, en 366, décida la construction de cent trières.

"Il les exhortait à tout faire pour établir l'hégémonie sur mer. Au cours de cette harangue qu'il méditait depuis longtemps, il s'efforça de démontrer que cette entreprise était possible et utile ; il alléga en particulier qu'il était facile d'acquérir la maîtrise de la mer quand on est la plus grande puissance terrestre ; lors de la guerre contre Xerxès, par exemple, les Athéniens qui à eux seuls alignaient 200 navires, étaient placés sous le commandement des Lacédémoniens qui n'en fournissaient que dix. Il persuada les Thébains de tout faire pour obtenir la maîtrise de la mer". (XV, 78,4 et 79, 1-2).

Cette marine béotienne n'eut qu'une existence éphémère : en 365, Epaminondas lançait une expédition contre les cités de l'Hellespont (Dardanelles) et de la Propontide (mer de Marmara) pour les détacher de l'alliance d'Athènes. Il réussit à provoquer la défection de Byzance et plus tard celle de Rhodes et de Chios, malgré la présence d'une escadre athénienne, commandée par Lachès, qui, à en croire Diodore, aurait refusé le combat.

"Une escadre athénienne considérable avait pour mission d'empêcher les Thébains d'agir. Epaminondas frappa le stratège athénien de terreur, l'obligea à quitter les lieux et acquit les cités à Thèbes ; elles se révoltèrent contre l'hégémonie athénienne..." (XV, 79, 1-2)

Mais le stratège Timothée, à la tête d'une flotte qui venait de Chalcidique, fit ensuite rentrer Byzance dans l'obédience d'Athènes. Sans doute par manque d'argent, les Thébains ne renouvelèrent pas leur attaque. Après la mort d'Epaminondas, à Mantinée, la flotte thébaine disparut.

"Si ce grand homme avait vécu plus longtemps, les Thébains, de l'avis de tous, auraient acquis, en plus de l'hégémonie sur terre, la maîtrise de la mer. Et quand, peu après, il mourut héroïquement en donnant à sa patrie l'éclatante victoire de Mantinée, aussitôt, la grandeur de Thèbes périt avec lui". (XV, 79, 2)

Malgré son insuccès final, la tentative d'Epaminondas a pu inspirer par la suite le Macédonien.

Philippe de macÉdoine (382-336)

À l'époque de la création de la marine macédonienne, Athènes était toujours la puissance navale prépondérante en mer Egée et Philippe, souverain expansionniste, n' ignorait pas qu'elle se sentirait menacée sur mer et que cela engendrerait des conflits. Il n'est pas sûr, qu'à cette époque, Philippe ait eu une idée bien claire de ce que représentait la puissance navale pour la Macédoine : sa flotte était une création de circonstance, une nécessité temporaire, liée à la politique du moment ; elle serait remisée dans les ports quand celle-ci envisagerait d'autres objectifs pour lesquels la flotte ne serait d'aucun secours dans les opérations militaires. C'est ce que nous constaterons plus tard, quand Philippe poussa une offensive en Ionie.

Philippe, entre 357 et 342, s'empara d'une partie importante des territoires au nord de la mer Egée, où certaines cités de Chalcidique et de Thrace appartenaient à la ligue maritime d'Athènes ; il prit les mines d'or du mont Pargée en Thrace, dont le produit l'aida à mettre sur pied ses forces terrestres et navales ; pour la construction de ces dernières, il fit appel aux forêts macédoniennes, riches en espèces convenables. Les territoires que Philippe avait conquis allaient de la Thessalie, où le port de Pagases commandait l'accès au canal de l'Eubée, jusqu'à l'Hellespont. De cette façon, Athènes n'avait plus accès aux ports de Thrace, fournisseurs de bois de construction navale. Désormais, pour Philippe, la route d'accès à l'Orient était ouverte à son armée de Terre.

L'idée de Philippe était de contraindre par la force tous les Grecs à se coaliser sous son autorité pour mener contre les Perses une guerre afin de libérer les cités grecques d'Ionie. Une flotte de guerre ne lui était pas nécessaire pour mener à bien la première partie de sa politique car il arriva à ses fins, par des opérations terrestres, à Chéronée. De plus, il mettait à son service la plus puissante flotte de la Grèce, celle d'Athènes, qu'il n'était pas en mesure de vaincre et dont il n'avait pas intérêt à affaiblir la puissance2.

Aucun texte ne renseigne sur la composition et la force de la marine macédonienne ; on peut supposer que ce sont les trières classiques des cités grecques soumises qui ont été incorporées dans la marine macédonienne et ont servi de modèle pour la construction du type le plus courant à l'époque. Quant aux hommes, Philippe, enrichi par ses mines d'or, n'a certainement pas eu de difficultés pour trouver des constructeurs, des capitaines et des équipages mercenaires. Les matières premières, bois de construction, goudron et poix, se trouvent dans les forêts macédoniennes.

Au tout début, cette flotte ne montra pas sa pugnacité ; dans une inscription datant de 355, on parle d'elle pour la première fois : Charès, amiral athénien posté à Néapolis de Chalcidique, tenta de la surprendre et c'est grâce à un subterfuge de Philippe lui-même qu'elle put s'échapper et refuser le combat à une petite force de 20 trières3. Toutefois, elle existait et, en 351, Démosthène, dans sa Première Philippique, où il demandait la constitution d'un corps expéditionnaire contre la Macédoine, ainsi que 10 trières rapides pour escorter les transports, affirme que : "Puisque l'ennemi a une marine, ces trières nous sont nécessaires pour la sécurité des transports de troupes". (21 à 28)

Démosthène, probablement avec un peu trop d'insistance, car il n'était pas sans savoir que cette marine naissante ne pouvait raisonnablement porter ombrage à la flotte athénienne, ne cessa d'attirer l'attention de ses concitoyens sur les dangers qu'elle présentait4. Certes, les empiètements de Philippe étaient de plus en plus menaçants, mais la menace était d'abord terrestre.

Toutefois, la marine macédonienne réussit en 351 à s'emparer de Lemnos et d'Imbros sur la route de l'Hellespont ; par la suite, elle captura un convoi de grains destiné à Athènes et osa débarquer à Marathon où elle prit la trière sacrée servant aux fêtes de Délos5. Elle participa entre 346 et 340 à la lutte contre la piraterie qui sévissait durement en mer Egée ; Philippe voulait concurrencer Athènes en se montrant le champion de la liberté des mers.

Par la suite, la marine macédonienne ne cessa d'avoir des revers ; elle fut battue en 340 (?) par les Byzantins assiégés par Philippe ; cependant, ce dernier s'empara de 180 navires de grains destinés à Athènes qui se trouvaient dans le Bosphore en attente de convoi. Les escadres athéniennes bloquèrent les forces navales macédoniennes dans la mer Noire et ce n'est que de justesse, grâce à un subterfuge, qu'elles purent s'échapper, avec toutefois quelques pertes6.

En définitive, la marine macédonienne se montra incapable de se mesurer à des forces navales appartenant à des cités ayant de fortes traditions maritimes ; elle n'osa jamais porter un défi à la marine athénienne.

Puis c'est la victoire de Chéronée en 338 grâce à laquelle Philippe s'impose à toute la Grèce, ce qui n'empêche pas Athènes vaincue de rester toujours plus forte sur mer ce qui, par la suite, arrangera le Macédonien.

Désormais, Philippe contrôle indirectement les diverses flottes des membres de la ligue de Corinthe, qu'il peut réquisitionner pour des opérations navales. Athènes doit fournir des trières, mais n'est pas tenue de construire ou d'armer des navires macédoniens. En 338/337, Philippe devient chef suprême des forces terrestres et navales grecques et prend le commandement de ces forces contre la Perse.

En 336, une expédition macédonienne est lancée contre les cités grecques d'Ionie tenues par les Perses et que Philippe veut libérer ; une flotte a dû l'accompagner, mais les textes relatant cette opération ne sont pas fiables.

Les flottes d'Alexandre

En 336, Alexandre succéda à son père et prit en main les forces militaires macédoniennes. Il est probable que, dès le début, il ne tenta pas de continuer la politique navale de son père, pour de multiples raisons. La Macédoine était destinée à devenir une monarchie militaire du fait de l'organisation féodale de la société composée de petites communautés de propriétaires terriens, de paysans et d'éleveurs de chevaux pouvant tous devenir une force terrestre d'hoplites et cavaliers obéissant aux ordres du roi, chef militaire. On voit par là que cette société n'était pas faite pour produire des marins ou des navigateurs d'autant plus que le commerce extérieur était inexistant. Les Macédoniens étaient en fait des "Grecs" attardés n'ayant pas eu la chance de rencontrer des initiateurs à la navigation comme les Minoens7.

Alexandre hérita de la flotte de la Ligue panhellénique de Corinthe, créée en 337, qui comprenait des unités des diverses cités grecques, une escadre macédonienne, et 20 trières athéniennes, en tout 160 unités, auxquelles s'ajoutaient une grande quantité de transports. Sans entrer dans le détail des opérations, après la prise de Milet en 334 et vue la présence d'une force navale perse de 400 navires, Alexandre décida de licencier sa flotte, à l'exception des trières athéniennes qui furent utilisées au transport de matériel de siège8. Il semble que, malgré le rôle qu'aurait pu jouer la marine, le commandement subordonna constamment son activité à celles des opérations à terre ; quant aux raisons du licenciement, ce fut d'abord le coût excessif de l'entretien de la flotte et aussi la supériorité numérique des forces perses qui, cependant, se débandèrent par la suite pour rallier le camp d'Alexandre.

Entre 334 et 332, les Perses tentèrent une diversion, sans succès ; pour répondre à cette opération, une flotte gréco-macédonienne fut encore une fois constituée ; elle remporta une victoire sur les Perses, mais Alexandre, qui n'avait pas encore de politique navale sûre, licencia cette flotte, avec l'idée du "continental" pensant que, l'objectif étant atteint, l'entretien d'une flotte devenait superflu9.

En 333, une troisième flotte fut rassemblée pour reconquérir les îles de l'Egée occupées par les Perses ; elle remporta des succès et des navires perses furent capturés et incorporés dans la flotte d'Alexandre ; celle-ci fut utilisée à partir d'Alexandrie pour éliminer les dernières forces navales perses et leurs alliés spartiates dans les parages de la Crète. A son tour, cette troisième flotte fut démobilisée dès que l'hégémonie sur mer passa entre les mains d'Alexandre, faisant du bassin oriental de la Méditerranée une mer macédonienne10.

Les Perses furent vaincus à la bataille d'Issos en 333 et on va alors assister à la création d'une véritable marine. Alexandre a dû commencer à s'apercevoir que la puissance sur mer servait ses intérêts et qu'il serait bon qu'il adoptât, à l'image de son père, une politique navale. Nous ne possédons aucun texte confirmant ou infirmant ces vues et nous devons nous en tenir à scruter les événements et les opérations sur mer.

La stratégie maritime d'Alexandre consista, par des opérations terrestres, à couper les forces navales perses de leurs bases et à occuper ces dernières. On a parlé de son offensive victorieuse en Ionie où les bases perses tombèrent, libérant les escadres des cités grecques ; puis ce fut au tour de la côte de Syrie-Palestine où Tyr, base perse, tomba en 332, Gaza en 331. Ces succès convainquirent les flottes phénicienne, cypriote, cilicienne, rhodienne... qui constituaient la flotte perse de rallier les forces gréco-macédoniennes victorieuses.

Ce fut la flotte la plus importante rassemblée par Alexandre et, indice important d'un changement radical dans son esprit, après la prise de Tyr, il ne la désarma pas comme les précédentes ; il commençait à considérer qu'une force navale bien employée pouvait avoir une valeur stratégique et tactique certaine. On peut penser que les amiraux phéniciens qu'il a dû prendre comme conseillers, plutôt que les Grecs et surtout les Athéniens dont il se méfiait, ont influé sur son esprit. La force navale cypro-phénicienne devint permanente et fut chargée d'assurer la liberté des communications entre les forces terrestres macédoniennes et la Macédoine pour la relève des troupes11.

Tout prouve qu'Alexandre, après son séjour en Egypte, envisagea de relier Alexandrie au golfe Persique ; en effet, une fois victorieux des Perses et leur succédant à Babylone, il est clair, qu'ayant adopté une politique navale océanique, s'appuyant sur une flotte de l'océan Indien puissante et sur une marine de commerce active, il projetait d'étendre la souveraineté à ces parages. Les expéditions pour reconnaître les côtes d'Arabie dans l'intention de rejoindre la mer Rouge en sont une preuve indéniable.

Désormais, la création d'une marine macédonienne de haute mer allait être un des objectifs d'Alexandre qui commença par installer son quartier général à Babylone où il prévoyait un grand port de commerce et un arsenal pour sa flotte de guerre qui devait contrôler la mer Erythrée (l'océan Indien) et compter mille unités.

Des unités furent construites dans les chantiers babyloniens et, pour d'autres, Alexandre fit appel aux chantiers phéniciens et chypriotes, qui les transportèrent en pièces détachées jusqu'au bord de l'Euphrate, où elles furent remontées et mises à l'eau pour rejoindre Babylone ; on cite un chiffre de 700 navires qui furent construits ainsi avec les bois du Liban, parmi lesquels certains étaient des heptères et même une dékère12.

Alexandre fut le premier dans l'histoire à promouvoir une politique navale océanique sortant des limites étroites de la Méditerranée ; il a été le précurseur éphémère des bâtisseurs d'empires maritimes des XVIe et XVIIe siècles. Dès lors, on peut affirmer que sa politique navale repose sur une pensée structurée et globale de la puissance sur mer sous ses deux aspects complémentaires : les forces navales et la marine de commerce.

Au cours des mois qui précédèrent sa mort, Alexandre envisagea, non seulement la domination de l'océan Indien, mais aussi celle du monde occidental et de la seule puissance maritime qui étendait son hégémonie dans ces parages : Carthage. Pour cela, il devait se doter d'une très puissante force navale, car il aurait à combattre non seulement la flotte punique, mais aussi les Syracusains, les Etrusques, les Tarentins et les Phocéens de Massalia. Cependant, il existait deux inconnues dans cette politique : l'attitude d'Athènes, dont Alexandre se méfiait, et celle des Phéniciens qui n'auraient pas suivi Alexandre dans sa tentative contre leurs cousins et coreligionnaires, les Puniques. Après la mort d'Alexandre, Athènes déclara une guerre de libération qui se termina par sa défaite sur mer en 322 à Amorgos. Quant aux Phéniciens, ils avaient autrefois refusé leur aide à Cambyse en 527, quand celui-ci avait voulu s'attaquer à Carthage en alléguant qu'"ils étaient liés à Carthage par des serments solennels et commettraient une impiété en allant combattre leurs propres enfants". (Hérodote, III,19)

Avec la mort d'Alexandre, ces grands desseins furent abandonnés, et particulièrement sa politique navale océanique ; ses successeurs resteront en Méditerranée, mais ce sera une autre politique, fondée sur une pensée navale purement "matérialiste" dégénérant en une course aux armements illimitée jusqu'au tout début du IIe siècle avant J.C.

Les successeurs d'Alexandre

La pensée navale des Macédoniens et de leurs adversaires Séleucides ou Lagides repose sur une conception "matérialisante" de la force maritime ; en effet, avec eux, on assiste à la course aux armements allant jusqu'à l'excès, à la croissance rapide de la puissance et du nombre des unités, qui se comptent par centaines, à l'utilisation de plus en plus importante de l'artillerie mécanique embarquée, enfin, à la constitution de forts contingents de soldats de marine combattant depuis les ponts. Polybe (I,63 ) nous dit son étonnement à propos de l'emploi massif des forces navales :

"On voit que ceux qu'émerveillent les batailles navales livrées par un Antigonos, par un Ptolémée ou par un Démétrios ainsi que les flottes que ces hommes rassemblèrent en ces occasions auraient quelques raisons, s'il leur arrivait d' étudier l'histoire de cette guerre, d'être stupéfaits par ces opérations gigantesques. Si l'on veut bien aussi tenir compte de la différence qu'il y a entre les pentères et les trières du type de celles avec lesquelles les Perses assaillirent la Grèce et qu'utilisèrent les Athéniens et les Lacédémoniens dans la guerre qui les opposa entre eux, on pourra constater que jamais on n'avait vu s' affronter sur mer des forces aussi considérables".

Ptolémée I Sôter (360-283), satrape, puis roi d'Egypte de 305 à 283, créa une flotte qui devait devenir la plus grande de l'Antiquité. Antigone Monophtalmos (le Borgne) lieutenant d'Alexandre, voulant ressusciter l'empire à son profit, comprit, plus que ses prédécesseurs Philippe et Alexandre, ce que signifiait la puissance maritime dans la lutte contre ses adversaires. Il mourut à la bataille d'Ipsos en 301. Antigone eut un fils, le célèbre Démétrios Poliorcète, "preneur de villes", qui lui aussi s'ingénia à innover en matière navale et plus particulièrement en tactique et en artillerie embarquée. L'historien L. Casson, à juste titre, voit en lui un seigneur de la mer par excellence, un brillant amiral et un audacieux novateur dans la conception des navires de combat13.

La course aux armements navals débuta quand le principal adversaire de Ptolémée d'Egypte, Antigone le Borgne, le Macédonien, et son fils, Démétrios "le preneur de villes", convaincus des avantages que procurait la puissance maritime, commencèrent en 315 à faire construire par les Phéniciens une flotte capable d'affronter celle de Ptolémée encore satrape d'Egypte qui s'était approprié le gros des forces navales d'Alexandre. Diodore (XIII, 58, t-6) nous renseigne sur ce que fut l'effort d'Antigone pour se construire cette flotte :

"Il partit pour la Phénicie, dans le but de constituer une force navale, car les ennemis se trouvaient maîtres de la mer, en raison du nombre de leurs navires, tandis que lui-même n'en avait pour ainsi dire aucun. Après avoir établi son camp près de Tyr qu'il voulait assiéger, il fit venir les rois de Phénicie et les hyparques de Syrie. Il invita les rois à l'aider dans ses constructions puisque Ptolémée gardait en Egypte tous les navires phéniciens avec tous les équipages et ordonna aux hyparques d'être prêts rapidement à fournir quatre millions cinq cent mille médimnes de blé, car telle était la consommation annuelle de son armée. Lui-même, après avoir rassemblé de partout des bûcherons, des scieurs et des constructeurs de navires, fit transporter jusqu'à la mer des bois du Liban. Cette chaîne montagneuse qui borde la région de Tripolis, de Byblos et de Sidon est pleine de cèdres et de cyprès d'une taille extraordinaire. Il établit trois chantiers navals en Phénicie, à Tripolis, Byblos et Sidon et un quatrième en Cilicie, où le bois venait du Taurus. Il y en avait aussi un à Rhodes où le peuple avait accepté de construire des navires avec le bois qu'on y apporterait.

Tandis qu'Antigone était occupé à ces tâches et qu'il avait son camp au bord de la mer, Séleucos vint d'Egypte avec cent navires, d'excellents bâtiments équipés d'une façon royale. Ils longeaient le camp en manière de bravade, provoquant ainsi le découragement des cités alliées et de tous ceux qui faisaient cause commune avec Antigone. Antigone les exhorta à avoir confiance et affirma avec force qu'il partirait en mer, cet été-là avec cinq cents navires".

Diodore (XVII,62,1-8) précise la composition de la flotte d'Antigone une fois les navires construits :

"Les premiers navires sortis des chantiers de Phénicie étaient déjà à sa disposition, complètement équipés. Cela faisait cent vingt navires en comptant ceux pris à Tyr ; en tout deux cent quarante navires de guerre avec tous leurs équipages rassemblés autour d'Antigone : quatre vingt dix d'entre eux étaient à 4 rangs, dix à 5 rangs, trois à 9 rangs, dix à 10 rangs et trente étaient des unités légères".

Une anecdote, qui illustre la conception de la pensée navale de cette époque, a été rapportée par Plutarque : quelqu'un faisant remarquer à Antigone de Macédoine que Ptolémée d'Egypte possédait plus de navires que lui, le Macédonien lui répondit : "Combien de vaisseaux vaut ma présence" ? La supériorité numérique des flottes et la puissance des navires étaient la manifestation du souverain. Les rois combattaient en personne et on sait par Polybe (XVI, 3ss) que deux rois, Attale de Pergame et Philippe V de Macédoine, s'affrontèrent en 201, au large de Samos, chacun sur son navire amiral.

Casson14 rapporte l'essentiel de cette confrontation. Les Macédoniens commencèrent à faire construire des "6" et des "7", puis en 301, ce furent des "8" jusqu'à des "11" et même une "13" pour laquelle 1800 rameurs étaient nécessaires. Vers 290/289, ils complétèrent leur force navale en mettant en service une "15" et une "16" ; cette dernière eut une longue vie après que Démétrios l'eut perdue. Le fils de Démétrios, Antigone Gonatas, pour surclasser la "16" entre les mains de son ennemi, a peut-être construit une "18" ; à quoi le fils de Ptolémée Philadelphe (283-246), répondit par une "20" et par deux "30". Finalement, Ptolémée IV, Philopator (221-204), conçut la fameuse "40" mesurant 120 mètres de long et nécessitant 4000 rameurs, ce qui n'en fit pas une unité opérationnelle15.

Toujours d'après Casson, le nombre d'unités des flottes macédonienne et égyptienne, à l'époque où elles s'affrontaient, ne dépassait pas 150 à 200 navires ; cependant en 313, Démétrios et Antigone Gonatas eurent jusqu'à 330 unités, mais la marine la plus importante numériquement fut celle de Ptolémée II, vers 270, forte de 336 unités dont la puissance moyenne était celle d'un pentère, une "5", deux "30", une "20", quatre "13", deux "12", quatorze "11", trente "9", trente-sept "7", cinq "6", dix-sept "5", deux cent vingt-quatre "4', "3"...16

Les soldats de marine qui n'avaient été que 14 à bord des trières athéniennes de l'époque classique furent nécessairement plus nombreux sur les polyères du fait que la tactique avait changé. Ils auraient été 120 sur une pentère ayant une "chiourme" de 300 rameurs. Malheureusement pour les autres polyères plus puissantes, aucun texte ne donne de renseignements valables à cet égard ; toutefois, la fameuse "40" de Ptolémée IV aurait eu 2850 soldats de marine.

Il faut souligner que cette politique de course aux armements navals poussée à l'extrême, avec la construction d'unités plus puissantes, toujours plus nombreuses, appartient aux souverains d'essence "continentale", héritiers de Philippe de Macédoine et d'Alexandre. Rhodes, une île et une cité à fortes traditions maritimes depuis des siècles, se contentait pour sa marine d'unités apparemment moins puissantes mais combien plus manoeuvrantes pour les exigences d'une tactique qui se voulait quelque peu classique, à l'athénienne. En effet, la marine rhodienne n'était composée que de tétrères, des "4" et surtout de pentères, des "5", avec lesquelles elle remporta de grands succès en conservant la tactique de l'attaque à l'éperon.

La tactique fut modifiée en fonction de ces nouvelles armes ; elle n'était plus celle de la marine athénienne à l'époque de ses plus beaux jours : l'attaque à l'éperon grâce à l'extrême manoeuvrabilité de la trière capable, avec un équipage entraîné, d'évoluer rapidement. Avec les nouvelles unités plus lourdes, la tactique consista à commencer l'engagement par une préparation d'artillerie, suivie par des combats à l'abordage et aussi par des attaques à l'éperon. Toutefois, on avait retenu le débordement par les ailes suivi du périplous ou l'enfoncement du centre par une formation en coin. Quoi qu'il en soit, par rapport aux tactiques classiques des marines athénienne et rhodienne, il s'agit bien d'une régression qui mènera à l'utilisation du corvus par la marine romaine.

Dans la deuxième partie du IIIe siècle, on constate un affaiblissement de cette doctrine qui voulait voir dans une multitude d'unités de gros tonnage l'instrument de la puissance maritime. La fureur de la course aux armements se calme sous l'effet d'une pensée chancelante, moins "matérialiste". Cette disparition des grands polyères serait due soit à la complexité de leur construction, soit à leurs qualités manoeuvrières qui ne répondaient plus aux exigences de la navigation et de la tactique, soit encore à leur entretien probablement coûteux. Polybe (XVI, 1 à 9), dans son récit de la bataille de Chios en 201 entre Philippe de Macédoine et Rhodes alliée à Pergame, ne parle que d'unités dont la puissance ne dépasse pas la dékère (la "10") ; d'ailleurs, Philippe avait laissé au port son hekkaidékère, sa "16" pour embarquer sur une dékère qui menait au combat des "8" et des "7". Les adversaires rhodiens alignaient des pentères et des tétrères (des "5" et des "4") qui exécutèrent des attaques très efficaces comme celle qui coula le navire amiral de Philippe.

Au cours de cette bataille de Chios, on constate un fait nouveau : la présence d'un grand nombre de petites unités très mobiles, des lemboï, correspondant à une nouvelle doctrine du combat naval ; en effet, ces lemboï s'attaquent aux grandes unités adverses et gênent leurs manoeuvres, comme le feront plus tard les torpilleurs17.

*

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On ne peut douter qu'il y ait eu un semblant de pensée navale chez Philippe de Macédoine qu'Alexandre aurait pu développer et structurer comme l'a montré sa politique océanique ; chez les souverains macédoniens, Antigone le Borgne et Démétrios Poliorcète, cette pensée en gestation a pris un tour résolument technique : le "preneur de villes", Démétrios applique à la marine ses méthodes et ses armes "terrestres". Il est imité par les autres souverains qui tablent aussi sur le "matériel" les navires de combat de plus en plus puissants et nombreux, l'efficacité de l'artillerie mécanique, les tactiques nouvelles dans le combat naval.

La démesure, dans la politique navale avec la construction d'énormes citadelles flottantes dans une course aux armements effrénée, dénote un esprit irrationnel, étranger à une pensée navale raisonnée.

 

Notes:

1 Jean Pagès, "La pensée navale athénienne aux Ve et IVe siècles", dans L'évolution de la pensée navale I.

2 G. Glotz, P. Roussel, R. Cohen, Histoire grecque, t.III, Alexandre et l'hellénisation du monde antique, PUF, 1945, pp. 365.

3 G. Glotz et al., op. cit., p. 390.

4 Cf "La pensée navale athénienne", pp. 27-28.

5 G. Glotz et al., op. cit., p. 279.

6 Ibid, p. 358.

7 Cette partie s'inspirera beaucoup des travaux de Hans Hauben, "The Expansion of Macedonian Sea-Power under Alexander the Great", Ancient Society, vol.7, 1976, 79 à 105.

8 Ibid, pp. 79-81.

9 Ibid, p. 82.

10 Ibid, p. 83.

11 Ibid, p. 90.

12 Ibid, p. 97.

13 L. Casson, Ships and Seamanship in the Ancient World, Princeton, Princeton University Press, 1971.

14 L. Casson, ibid, pp. 97-98.

15 L. Casson, ibid, p. 107.

16 L. Casson, ibid, pp. 137-139.

17 Cf J. Pagès, "La liaison des armes sur mer dans l'Antiquité, Marins et océans III, 1992.

 

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