LA RÉFLEXION STRATÉGIQUE DANS LA MARINE ALLEMANDE DE 1914 À 1945

 

Werner RAHN

 

 

Une grande puissance, dotée de relations commerciales mondiales, de possessions coloniales outre-mer et d'un libre accès aux océans, avait besoin au début du XXe siècle, comme instrument militaire, de forces maritimes, afin de pouvoir affirmer son rang vis-à-vis des autres grandes puissances. La conception et la structure de ces forces maritimes étaient dépendantes de la menace du moment. Sous l'influence des thèses d'Alfred T. Mahan, depuis la fin du XIXe siècle, une flotte de combat était de plus en plus considérée comme l'indispensable instrument d'une grande puissance, désireuse de soutenir et de mener à bonne fin des intérêts mondiaux. En raison de la position centrale de l'Allemagne en Europe centrale, avec huit (1914) voire neuf (1919) pays voisins et des bandes côtières prolongées en mer du Nord et en Baltique, toute stratégie du Reich, qui ne pouvait s'appuyer sur des alliés puissants, se trouvait placée devant le problème de savoir si une menace possible devait être neutralisée de façon défensive, ou supprimée de façon offensive. Cependant toute politique allemande qui, en revendiquant une capacité de puissance maritime mondiale, prenait position contre la Grande-Bretagne, devait se heurter à la profonde méfiance de cette puissance maritime, de laquelle devait rapidement s'ensuivre un danger mortel pour le Reich.

Deux fois au cours de ce siècle, la marine allemande a essayé d'atteindre une décision stratégique dans une confrontation avec les deux puissances maritimes anglo-saxonnes. Les deux tentatives ont échoué et provoquèrent pour l'Allemagne de lourdes défaites. Ce furent non seulement des moyens et des conceptions insuffisants, qui conduisirent à ce résultat, mais encore des insuffisances dans la réflexion stratégique du commandement de la Marine1, qui ne reconnut pas les limites naturelles qui étaient fixées à toute stratégie maritime allemande dans le cadre d'une stratégie général2.

La première confrontation - 1914-1918

La Marine impériale partait, avant 1914, de l'hypothèse que l'adversaire potentiel, la Royal Navy, procéderait toujours offensivement et érigerait un blocus devant la côte allemande en mer du Nord. De ce blocus devrait s'ensuivre dans le voisinage d'Helgoland, dans des conditions favorables pour l'Allemagne, une bataille décisive entre les deux flottes. Cette bataille était, du côté allemand, au centre des toutes les planifications et de l'entraînement pratique de la flotte. A l'encontre de cela, ce que l'on comptait véritablement obtenir avec la bataille restait obscur. Par l'adoption empressée de la théorie de la puissance maritime de Mahan, le commandement de la Marine n'avait guère pris en compte un élément important de cette théorie : la signification de la position géographique et les possibilités stratégiques qui y étaient liées pour une puissance maritime. Cela conduisit à une erreur d'appréciation fondamentale de la stratégie maritime britannique, pour laquelle il importait en premier lieu, d'assurer la protection de ses propres communications maritimes et d'interrompre celles de l'adversaire3.

Sous l'impression de la grande supériorité de l'adversaire, la Marine impériale mit d'abord son espoir, lorsque la guerre de 1914 éclata, dans un rééquilibrage des forces, qui devait être réalisé par une offensive sous-marine et de guerre des mines. Après cela l'engagement de la flotte "dans des conditions favorables" était envisagé : on partait toujours, à cette occasion, de l'hypothèse que l'adversaire aussi rechercherait la confrontation4.

Déjà, à ce premier stade de la guerre mondiale, il est frappant de voir que l'Allemagne ne disposait d'aucune stratégie générale, dans laquelle les multiples potentiels de force du Reich auraient été mis en accord. Tandis que l'armée recherchait la décision, en septembre 1914, sur le front occidental et devait combattre pour cela contre le Corps Expéditionnaire britannique, la flotte de Haute Mer n'entreprit rien pour attaquer les lignes de ravitaillement alliées dans la Manche. Il n'y avait aucun plan d'opérations concerté de l'armée et de la Marine. C'est pourquoi, même dans cette situation critique, des demandes de soutien de l'armée par la Marine firent défaut5.

Dès l'automne 1914, avait pourtant été proposée, pour l'engagement des grands bâtiments de surface, une alternative stratégique digne d'être considérée, qui avait pour objectif une attaque des liaisons maritimes anglaises dans l'Atlantique. Le commandant du croiseur de bataille von der Tann, le capitaine de vaisseau Hahn, plaidait pour une action offensive, conduite avec des croiseurs de bataille jusque dans l'Atlantique. Cette proposition fut adoptée par le chef des forces d'Eclairage, le contre-amiral Hipper : il la recommanda dans une longue prise de position, présentée aussi bien au commandant en chef de la flotte qu'au chef de l'Admiralstab. La réalisation de ce plan ambitieux aurait causé à la Royal Navy des problèmes considérables, pour protéger les liaisons vitales pour la Grande-Bretagne dans l'Atlantique et tenir en échec, en même temps, la flotte de haute mer opérant en mer du Nord, d'autant qu'à ce moment-là, le rapport respectif des forces des deux flottes était encore relativement favorable à la Flotte de Haute Mer6. Le courage de risquer faisait toutefois défaut au commandement allemand. En outre, apparut bientôt l'exigence que "la Flotte de Haute Mer, en tant qu'instrument politique important dans la main de la Direction suprême de la Guerre", devait demeurer intacte7.

Tandis que l'intérêt se portait de plus en plus vers le sous-marin, la discussion dans la Marine sur l'engagement de la flotte fut bientôt recouverte par la polémique sur les problèmes politiques et militaires que posait une guerre au commerce conduite par sous-marins. Au fond, la conduite de la guerre sous-marine contre les liaisons maritimes britanniques signifiait une conception stratégique maritime totalement nouvelle, qui aurait dû avoir les conséquences correspondantes pour l'engagement et la structure de la Flotte de Haute Mer. Au lieu de cela, le commandement de la Marine travailla avec un "système de demi-mesures" 8 et sans définir clairement de centre de gravité : d'un côté, guerre sous-marine contre les liaisons maritimes britanniques, de l'autre, activité de la flotte en mer du Nord avec la devise : il doit se passer quelque chose avec la flotte, mais elle ne doit supporter aucun dommage. Au centre de la réflexion opérationnelle demeurait encore le combat des grands bâtiments. Cela aboutit à ce que les questions stratégiques fondamentales d'une conduite de la guerre sur mer contre la Grande-Bretagne, ne furent jamais résolues de façon convaincante.

Après la bataille du Jutland, le commandant en chef de la flotte, l'amiral Scheer arriva, en juillet 1916, à la conviction que l'on ne pouvait attendre de la Flotte de Haute Mer, "à cause des désavantages de notre situation géomilitaire", aucun tournant stratégique dans la guerre sur mer contre la Grande-Bretagne9. Malgré cela, il voulait continuer à engager la flotte de façon offensive en mer du Nord, pour obtenir malgré tout encore un succès opérationnel partiel. Quels gains pouvaient apporter de possibles succès partiels, s'il était clair que la situation stratégique ne pouvait être modifiée de la sorte ? Quelques indices montrent que les réflexions du commandement de la Marine furent influencées par la pensée que l'on devait, en quelque sorte, justifier l'existence de la flotte. Le temps n'était-il pas venu, à l'été 1916, de développer pour la Flotte de Haute Mer des alternatives stratégiques sensées pour la bataille en mer du Nord, qui auraient offert à cet instrument, aussi coûteux que puissant au combat, des possibilités d'engagement efficaces dans le cadre d'une conduite globale de la guerre ?

Dès 1915, le capitaine de corvette Wolfgang Wegener, officier d'état-major d'une escadre de la Flotte de Haute Mer, reconnaissait le dilemme de la conduite de la guerre sur mer, qui résultait de la situation géographique initiale défavorable. Il plaidait, en conséquence, pour un transfert clair du centre de gravité en Baltique. Cette pensée fut formulée dans un mémoire, en février 1915, par son chef d'escadre, le vice-amiral Lans. Lans reconnaissait l'objectif de défensive stratégique du commandement de la Marine britannique, qui ne pouvait être contrainte à un blocus rapproché, et déclarait que la valeur principale de la Flotte de Haute Mer reposait dans son action en tant que "fleet in being". Aucun objectif de guerre raisonnable n'était à attendre des actions offensives en mer du Nord, on ne devait pas, "dans des situations si graves, se battre pour le plaisir de se battre" 10.

Tandis que Lans expliquait quelles possibilités l'adversaire aurait après un anéantissement de la flotte allemande, il montrait déjà clairement, à ce stade précoce de la guerre, où se trouvait la véritable signification stratégique de la Flotte de Haute Mer. Avec le maintien de la maîtrise allemande de la mer en Baltique les propres exportations seraient protégées là-bas et les exportations alliées vers la Russie interrompues. L'adversaire ne serait pas en mesure de débarquer en un quelconque point de sa propre côte. Lans comparait la situation stratégique de la Russie, en Baltique, avec la situation allemande en mer du Nord et plaidait en conséquence pour un déplacement du centre de gravité de la flotte vers l'Est.

Cette nouvelle proposition stratégique cependant, se heurtait à des résistances massives auprès de la majorité des officiers du commandement de la Marine, qui continuaient à rester fixés sur une confrontation avec l'adversaire en mer du Nord. Tirpitz qualifiait même le mémoire de "poison pour la Flotte" 11.

Durant les premiers mois de la guerre, le sous-marin s'était révélé être un moyen de la guerre sur mer efficace. Sans doute, après quelques succès de surprise spectaculaires (envoi par le fond de trois vieux croiseurs-cuirassés par l'U 9, en septembre 1914) son efficacité fut-elle considérablement surestimée. Les premières réflexions internes à la Marine concernant l'engagement de sous-marins contre les liaisons maritimes britanniques, sous la forme d'un contre-blocus n'avaient encore abouti à aucune idée claire, lorsque Tirpitz s'exprima publiquement sur cette question, avec toute l'autorité de sa personne, sans consultation avec le chancelier du Reich. A l'égard de la menace britannique "d'un étranglement économique par le blocus", comme Churchill l'avait exprimé, le 9 novembre 1914, dans un discours12, Tirpitz donna à entendre dans une interview, que l'Allemagne pourrait jouer "le même jeu", en torpillant tous les bâtiments britanniques13. L'interview déclencha en Allemagne une discussion publique, qui agit en retour sur le commandement de la Marine.

L'Admiralstab s'estima conforté pour exiger de la direction du Reich une guerre au commerce, dont les perspectives de succès, en raison du nombre restreint des plus grands sous-marins, ne pouvaient être évaluées. Au début de février 1915, le commencement prochain de la Guerre sous-marine fut décidé, sans que la direction du Reich et le commandement de la Marine aient fondamentalement analysé méthode, problématique du droit des gens et risques politiques d'une pareille guerre au commerce. Il était clair qu'un sous-marin ne pourrait respecter qu'imparfaitement les règles du droit de prise, d'autant plus que l'armement des bâtiments de commerce britanniques et plus tard de ce que l'on appelait les "pièges à sous-marins", c'est-à-dire des croiseurs auxiliaires camouflés, menaçaient la sécurité des bâtiments. Dans la déclaration allemande de "Zone de Guerre" du 4 février 1915, la destruction de tous bâtiments britanniques fut annoncée, "sans qu'il soit toujours possible d'écarter les dangers menaçants qui en résulteraient pour l'équipage ou les passagers" 14.

Lorsque le gouvernement américain exprima des réserves à l'égard de ce mode de conduite de la guerre et fit référence aux principes de droit international de la conduite de la guerre, le chef de l'état-major général de l'armée allemande voulut avoir la garantie, que, au bout de six semaines de guerre sous-marine, l'Angleterre "viendrait à composition". A une demande correspondante du Kaiser, Tirpitz et le chef de l'état-major de la Marine, le vice-amiral Bachmann, confirmèrent ce pronostic étonnant, sans expliquer ce qu'ils entendaient par "venir à composition" 15.

Au lieu d'une "composition" de la Grande-Bretagne, l'envoi par le fond, sans avertissement, de bâtiments de commerce, en particulier de paquebots - que l'on se souvienne seulement ici de la catastrophe du Lusitania - provoqua bientôt de sérieux conflits diplomatiques avec les Etats-Unis, qui, au printemps 1916, s'aggravèrent. Dans une note tranchante, en forme d'ultimatum, Washington menaça d'une rupture des relations diplomatiques. Berlin voulait éviter une confrontation avec la grande puissance neutre et donna l'assurance de ne pas couler à l'avenir les bâtiments marchands "sans avertissement préalable et sans assurer le sauvetage des vies humaines" 16.

En dépit des possibilités de succès des sous-marins dans la guerre au commerce selon "l'Ordre de prise", le commandement de la Marine exigeait toujours, avec obstination et dogmatisme, "la guerre sous-marine illimitée", car il était fermement convaincu de pouvoir obtenir ainsi la victoire décisive. La Marine prit sciemment en compte la rupture à attendre avec les Etats-Unis. Après que le commandement suprême de l'armée, sous Hindenburg et Ludendorff, eut reconnu, après les lourdes pertes des batailles de matériel en France, à l'automne 1916, qu'une victoire dans la guerre sur terre serait toujours invraisemblable, elle exigea de façon catégorique "la guerre sous-marine illimitée", comme ultime recette pour la victoire17.

Quoique seulement 95 grands sous-marins de première ligne fussent disponibles, l'état-major de la Marine garantissait que 600 000 tonneaux pouvaient être coulés chaque mois. Les succès des sous-marins dans l'envoi par le fond des bâtiments, provoquèrent certes, dans les premiers mois suivant février 1917, une crise sévère chez les Alliés. L'objectif stratégique, l'interruption effective des liaisons maritimes britanniques, ne fut cependant pas atteint, car les Alliés parvinrent, par l'instauration du système des convois, à diminuer de façon décisive le nombre des pertes de bâtiments. L'entrée en guerre des Etats-Unis, en avril 1917, s'avéra être finalement un facteur décisif pour la défaite allemande.

Lorsque le commandement suprême de l'armée, fin septembre 1918, admit la défaite militaire et exigea un armistice immédiat, des chefs de la Marine prirent soudainement conscience du fait que la Marine allait bien terminer la guerre, sans en avoir fondamentalement influencé le cours. La justification future de l'existence d'une flotte leur parut mise en question. De ces considérations naquit la pensée d'un ultime engagement de la flotte, pour rechercher encore une confrontation spectaculaire avec la Grand Fleet. Un combat de cette sorte, dont le commandement de la Marine n'attendait plus aucun changement du cours de la guerre, devait créer le fondement moral pour une nouvelle flotte18.

Alors qu'une pensée stratégique réfléchie était exigée, le commandement de la Marine considérait le destin de son arme comme totalement isolée des conditions de la situation politique générale. Une grande partie des équipages vit cependant dans l'opération projetée un acte d'autorité propre des officiers et refusa en conséquence d'obéir.

Malgré des actions et des succès individuels remarquables, la Marine allemande se trouva, à la fin de la guerre, devant le résultat catastrophique que non seulement ses conceptions stratégiques pour l'engagement de la Flotte de Haute Mer et la guerre sous-marine au commerce avaient échoué, mais qu'il en résulta une révolte, qui donna le coup d'envoi dans le Reich à la révolution politique.

L'Analyse des enseignements de la guerre

La défaite de 1918 et le problème de justification de l'existence de la Marine, qui en résultait, rendirent nécessaire une discussion intensive sur les enseignements de la guerre, pour déterminer la valeur future de la place de la composante maritime, dans l'ensemble du domaine de la défense du pays19.

L'analyse des enseignements de la guerre eut lieu à trois niveaux, avec des objectifs différents :

1. Des études internes sur des problèmes militaires ou techniques clairement délimités.

2. Un historique officiel de la guerre sur mer, sous la forme d'un ouvrage d'état-major (Admiralstabswerk).

3. Des études et des publications privées d'officiers en activité ou ayant quitté le service.

Quelques études, intéressantes en raison de leurs thèmes et de leurs conclusions, constituèrent pour le commandement de la Marine un matériau de base important pour des planifications ultérieures et des développements techniques. Il s'agissait en cela essentiellement de recherches spéciales sur des systèmes d'armes, que la Marine, conformément au traité de paix, n'avait pas le droit de détenir : sous-marins et avions.

L'historique officiel de la guerre sur mer correspondait à un double objectif : d'une part, les nombreux opérations et engagements des forces navales devaient être étudiés, au niveau tactique et opérationnel, dans leur ensemble et de façon détaillée, afin d'élaborer certains enseignements pour le développement futur des principes de commandement des forces ; d'autre part, les succès et les résultats de la Marine devaient être convenablement mis en valeur, afin d' effacer l'image négative qui résultait de la fin de la guerre. Autant les opérations isolées furent reconstituées et évaluées d'après planification, exécution et résultat, autant l'étude des problèmes et concepts stratégiques fondamentaux resta, pour l'essentiel, insuffisante. Il n'y eut pas de discussion critique sur les principes et les faiblesses stratégiques de la construction de la flotte par Tirpitz, car, à l'intérieur d'eux-mêmes, ces officiers se sentaient trop liés à la Marine impériale et à son "maître d'oeuvre". La cohésion interne du corps des officiers de marine fit qu'il parut évident que pas la moindre critique ne devait être adressée à Tirpitz et aux chefs victorieux de la flotte, Scheer et Hipper.

A l'encontre de cette orthodoxie, Erich Raeder, alors capitaine de vaisseau, parvenait, à l'occasion de ses recherches sur la conduite par croiseurs de la guerre au commerce, à des conclusions qui contenaient en germe un nouveau concept stratégique, sur lequel on reviendra plus tard.

A partir de 1925/1926 environ, commençait à l'intérieur de la Marine une plus vaste discussion sur les problèmes fondamentaux de la stratégie sur mer. Cette discussion avait été déclenchée par le contre-amiral Wolfgang Wegener20, alors inspecteur de l'artillerie de la Marine, qui, à l'occasion de discussions sur la stratégie et les enseignements de la guerre sur mer, avait chaque fois mis à jour "une grande unanimité et une grande rigidité". Il présentait, pour cette raison, en septembre 1925, au chef de la Direction de la Marine, quelques "Réflexions sur les principes de nos exercices fictifs de guerre et de nos études sur la guerre"21. Wegener déplorait que la Marine se fût contentée d'aborder de façon purement tactique les missions qui lui avaient été imparties. A titre d'exposé des motifs, il exposait sa définition des concepts "puissance sur mer" et "stratégie" :

      "Deux choses déterminent la puissance sur mer et de la guerre sur mer :

      1. La flotte tactique

      2. La position géographico-stratégique, à partir de laquelle cette Flotte agit, c'est-à-dire est capable de maîtriser les routes commerciales et d'exercer ainsi la maîtrise des mers.

      La stratégie est donc, en conséquence, l'apprentissage des positions géographico-stratégiques, de leur modification et de leur maintien. L'offensive stratégique tend à la modification d'une telle position géographique, la défensive stratégique à son maintien".

Comme la Marine lors de la guerre mondiale était partie de la position géographique donnée, elle s'était contentée de la défensive stratégique, au lieu d'exiger de l'Armée, dans le cadre d'une stratégie générale, une amélioration de cette position défavorable, pour pouvoir conduire une offensive stratégique contre les lignes de communications maritimes britanniques.

Wegener s'efforça de faire ouvrir une discussion, à l'intérieur de la Marine, sur son processus de pensée. Il élargit son étude dans un mémoire, qu'il présenta en 1926, sous le titre La stratégie navale de la guerre mondiale. Il y expliquait, de façon plus exhaustive, la conception alternative qui aurait donné à l'Allemagne une plus grande chance dans une guerre sur mer contre la Grande-Bretagne.

Au centre de sa conception, la position géographico-stratégique constituait un élément incontournable pour toute puissance maritime, dont la stratégie se concentrait sur la lutte pour la maîtrise des mers, c'est-à-dire à la protection de ses propres lignes de communications maritimes et à l'attaque de celles de l'adversaire. Pour en arriver aux lignes de communications atlantiques, le commandement allemand aurait dû améliorer la position géographique initiale ; le Danemark, la Norvège, les îles Féroë et l'Islande étaient, d'après Wegener, les positions décisives sur les routes de l'Atlantique, si la côte atlantique française ne pouvait être atteinte. Il ne rejetait pas la flotte de combat comme moyen de la guerre sur mer, il voulait bien au contraire lui fixer un objectif stratégique clair. Cette détermination d'objectif avait fait cependant défaut, parce que la direction politique n'avait su identifier "aucun objectif géographique de politique mondiale" et en conséquence n'avait pas mis en oeuvre la flotte dans une offensive stratégique22.

Ce n'était pas seulement l'alternative stratégique que Wegener exposait de façon aussi frappante, mais il en arrivait aussi, après une analyse des enseignements de la guerre, à l'exigence politique : l'Allemagne "devait à nouveau prendre le chemin d'une puissance mondiale et maritime, mais cette fois avec un instinct mûri de puissance maritime" 23. Sans puissance maritime, l'Allemagne serait "complètement dépendante du bon vouloir de l'Angleterre. Mais si nous retrouvons à nouveau l'apparence d'un peuple et d'un état, alors surgira à nouveau l'aspiration vers la mer et la puissance maritime et avec elle les Anglo-saxons comme adversaires" 24. Dans ses réflexions ambitieuses, Wegener partait manifestement de l'idée que le développement de politique de puissance de l'Allemagne devrait se répéter selon une certaine légitimité. Lors de la publication de son mémoire, en 1929, il jugea cependant opportun de rayer ou d'adoucir ces formulations agressives.

Les thèses de Wegener, avec leur vive critique de la conception stratégique de la flotte de combat allemande et de l'insuffisance de la coordination de la conduite générale de la guerre, fascinèrent surtout les jeunes officiers, qui pour la plupart avaient ressenti, dans la guerre sous-marine, la faiblesse présumée de la direction politique. Auprès des officiers plus anciens, par contre, la critique de Wegener fut largement rejetée. Ces officiers inclinaient à penser, même après les expériences négatives de la guerre, qu'une bataille navale en mer du Nord aurait amené une décision stratégique.

Wegener n'occupa, dans la hiérarchie militaire, aucun poste qui lui aurait permis d'influencer directement les planifications de la Marine. L'intérêt de ses écrits repose moins dans l'analyse critique de la conduite de la guerre navale durant la guerre mondiale, que dans l'esquisse d'une théorie de stratégie maritime, car les problèmes fondamentaux de la conduite de la guerre sur mer faisaient l'objet d'une réflexion insuffisante. A partir de cela, Wegener parvint à ce que l'objectif propre de la guerre sur mer- les lignes de communications maritimes et les bâtiments marchands - "reviennent à nouveau au centre des considérations de stratégie maritime" 25 et que la mission et l'engagement des forces maritimes en dérivent.

L'analyse par Wegener du manque de travail en commun entre l'armée et la Marine pour la définition d'objectifs pour la conduite générale de la guerre, était particulièrement actuelle et porteuse d'orientations. Le commandement de la Marine devait tirer les conséquences de cette expérience négative de la guerre, pour affirmer la valeur particulière de son arme vis-à-vis de l'armée. Ce n'est que si l'on parvenait à convaincre la Direction de l'armée et le pouvoir politique de la nécessité de communications sûres, en mer du Nord et en Baltique, que la Marine pouvait espérer obtenir les moyens, dont elle avait besoin pour accomplir sa mission.

En considérant la limitation des ressources et la grande dépendance du Reich à l'égard des importations par mer, la Direction de la Marine avait essayé constamment, à partir de 1924/1925, de faire comprendre à l'armée leurs rapports avec la stratégie générale. Dans la planification opérationnelle, la protection des importations en mer du Nord gagnait de plus en plus en importance. En 1927, on parvenait, avec le cuirassé de 10 000 tonnes, à développer un type de bâtiment, qui, en raison de sa puissance de combat et de son rayon d'action, était adapté aussi bien à la conduite de la guerre en mer du Nord qu'à l'offensive dans l'Atlantique. Lorsque la construction du premier bâtiment fut politiquement acquise en novembre 1928 et que, dans le long terme, il parut possible de surmonter les limitations d'armements du traité de Versailles, le ministre de la Reichswehr, le lieutenant-général (c.r.) Wilhelm Groener demanda, au printemps 1929, à la Direction de la Marine, des éclaircissements sur ses objectifs en vue de la poursuite de la reconstruction de la flotte. Groener exigeait que l'on vérifiât la question cruciale pour le développement futur des armements de la Marine, à savoir, si l'Allemagne avait besoin, somme toute, pour sa défense sur mer d'unités de surface qui iraient au-delà du cadre autorisé par le traité de Versailles, c'est-à-dire, pour les bâtiments cuirassés, de 10 000 tonnes. Le ministre de la Reichswehr touchait ainsi, sans aucun doute, à la quintessence de la conscience de soi-même d'un commandement de la Marine qui considérait son arme, non seulement comme un instrument militaire de la défense du pays, mais aussi à long terme, comme la condition préalable, à laquelle on ne pouvait renoncer, d'un retour futur à la puissance maritime du Reich. Dans l'argumentation interne sur la construction de cuirassés, ces ambitions furent clairement articulées. On ne voulait, en aucun cas, retomber au statut d'une "Marine de défense des côtes", mais au contraire, grâce à la construction d'unités de haute-mer, prendre un chemin qui correspondait à la conception traditionnelle de la puissance maritime, et qui exprimait l'espérance en un futur meilleur26. Cela ne pouvait et ne devait pas être expliqué, naturellement, à un ministre, qui certes avait, au Reichstag, fait passer le bâtiment cuirassé, mais avait, par contre, ouvertement fait connaître combien il jugeait de façon critique la construction de la flotte allemande avant 1914.

Dans sa réponse à la question de Groener : "L'Allemagne a-t-elle besoin de grands bâtiments de guerre ?", le chef de la Direction de la Marine, l'amiral Erich Raeder, développa son argumentation tout à fait dans la ligne de la conception et de la planification opérationnelle d'alors, qui se concentraient sur un conflit possible avec la France et la Pologne27.

L'attitude de la Marine "ne devait pas être déterminée par le voeu de la reconstitution d'une puissance sur mer remarquable". Sa mission de guerre la plus importante consistait à empêcher, en toutes circonstances, l'interruption des importations propres par mer, par les forces de blocus de l'adversaire. La guerre mondiale avait prouvé la dépendance de la résistance allemande sur le front terrestre du blocus sur mer". "L'interruption des importations maritimes est le moyen le plus simple, le moins sanglant, et le plus sûr, de nous jeter à bas. Cela, nos adversaires le savent aussi". L'Angleterre disposait de la Flotte la plus puissante du monde et d'une "position géographique lourde de conséquences" pour l'Allemagne, il fallait en conséquence "éviter tout conflit armé, dans lequel l'Angleterre ferait partie de nos adversaires. Il serait de prime abord condamné à être sans issue". Le mémoire en venait à la conclusion que, pour la Marine - également sans les contraintes du traité de Versailles - seule une résistance contre une flotte appartenant au groupe des puissances maritimes de second rang, la France par exemple, pouvait être envisagée. La Marine ne pourrait soutenir la lutte contre le blocus, que si elle disposait dans le futur d'aviation maritime, de sous- marins et de "bâtiments de types équivalents". On pensait, en cela, "à des bâtiments isolés mais plus puissants", qui devaient être au niveau des grands bâtiments de l'adversaire.

Aussi longtemps que, lors d'un conflit possible, la menace était celle de l'interruption des communications maritimes les plus importantes de l'Allemagne, des contre-mesures étaient sans aucun doute nécessaires, qui ne pouvaient être prises avec la flotte concédée par le traité de paix. De multiples sources permettent cependant de reconnaître que le commandement de la Marine, dans son exigence de la parité à l'égard de l'adversaire potentiel, n'avait pas seulement en vue la sécurité maritime des intérêts du Reich, mais aussi des objectifs à long terme de puissance maritime.

Pour ne pas retomber dans le statut d'une "Marine de défense côtière", le commandement de la Marine en vint "afin de devenir et de rester une puissance maritime, à porter son regard, au delà des eaux côtières, en direction de l'océan" 28.

La Recherche de voies nouvelles

Après la "prise de pouvoir" des Nationaux-Socialistes en janvier 1933, le nouveau chancelier du Reich Adolf Hitler fit savoir ouvertement, quelques semaines plus tard, au commandement militaire, qu'il voulait faire de la Reichswehr un instrument de sa politique de puissance29. En ce qui concernait la traduction de cette détermination d'objectif en mesures concrètes d'armement, Hitler resta cependant initialement prudent, ce dont la Marine commença à s'apercevoir lorsqu'elle voulut appliquer, en matière de construction navale, le principe de "l'égalité des droits". Pour le tonnage et l'armement des plus grosses unités, elle dut, jusqu'en 1935, accepter des compromis, qui, dans la perspective d'une construction à long terme de la flotte, paraissaient cependant acceptables. Dans la recherche d'une plus puissante position de force du Reich, Hitler et le commandement de la Marine se plaçaient, par ailleurs, à des niveaux différents.

Tandis que, pour Hitler, stratégie et conception du monde étaient "dialectiquement liés de façon inséparable", et tendaient à un combat proche pour la primauté en Europe (et ultérieurement dans la monde), le commandement conservateur de la Marine croyait que la nouvelle Direction du Reich prendrait en considération les contraintes concrètes et les délais liés à la construction d'une flotte30.

Après la conclusion de la convention navale anglo-allemande en juin 1935, qui accordait au Reich une puissance navale équivalent à 35 % de la flotte de l'Empire britannique et ainsi à peu près l'équivalence avec la flotte française, la planification des constructions navales allemandes s'orienta tout à fait vers la structure des autres puissances navales. On adopta la devise : ce que les autres marines, riches en tradition, jugeaient bon et qui restait maintenant, pour l'Allemagne, dans la limite des 35 %, devait aussi être construit. Le principe de l'égalité des droits recouvrit le véritable problème immédiat sur le plan stratégique et opérationnel, à savoir quelles fonctions les grandes unités de surface devaient et pouvaient assumer, dans l'accomplissement de la plus importante mission de guerre de la Marine, la protection sur de grands espaces des importations et l'attaque des communications maritimes de l'adversaire.

Les conceptions de la Marine étaient marquées, à l'automne 1928, par l'expérience historique de l'homme qui devait diriger la Marine dans les 13 années suivantes. L'amiral Raeder avait eu l'occasion de voir, durant la première guerre mondiale, comme officier de l'état-major de Hipper, comment la puissante flotte de Haute Mer était restée liée en mer du Nord et n'était parvenue à aucune décision stratégique. Par son travail aux archives de la Marine sur la conduite de la guerre au commerce par croiseurs, il était arrivé à la conclusion, qu'à l'automne 1914, il y avait eu une incidence stratégique réciproque entre les opérations de l'escadre de croiseurs, conduite par le vice-amiral von Spee, et la conduite de la guerre en mer du Nord : en raison de l'apparition pleine de succès de l'escadre devant le Chili, l'Amirauté britannique avait été contrainte d'envoyer dans l'Atlantique Sud des forces navales supérieures, enlevées à la mer du Nord, afin de faire face à une menace sur des communications maritimes importantes. Ce n'est qu'en raison de la passivité de la Flotte de Haute Mer, que l'Amirauté avait pu risquer un affaiblissement du théâtre d'opérations de la mer du Nord. Cet effet de diversion n'avait pas été, du côté allemand, reconnu et utilisé31.

On peut en déduire que Raeder avait alors développé, à l'imitation du stratège français Daveluy, les premiers éléments d'une conception de stratégie maritime, qui devait permettre au plus faible sur mer, aussi bien de s'acquitter de ses missions de protection et de sûreté, que de perturber, voire d'interrompre avec succès les communications maritimes adverses. Cette conception partait de la reconnaissance du fait que tous les théâtres d'opérations maritimes constituaient une unité et que, par suite, chaque opération devait être considérée en fonction de son incidence sur les autres théâtres d'opérations maritimes. La guerre au commerce, menée par croiseurs outre-mer, et l'engagement de la flotte de combat dans les eaux métropolitaines n'étaient donc pas des alternatives s'excluant réciproquement, mais des parties intégrales d'une stratégie navale, qui, par l'utilisation de l'effet de diversion, recherchait l'usure des forces de l'adversaire et l'interruption de ses importations. Dans son application opérationnelle, ce concept exigeait une grande capacité de mouvement et d'engagement des moyens de guerre sur mer, de même que la force de décider et le courage de risquer, de la part du commandement, afin de pouvoir exercer une pression constante sur l'adversaire32.

C'est dans l'exposé, tenu le 3 février 1937 devant Hitler, le ministre de la Guerre du Reich von Blomberg et de hauts dignitaires du parti, que Raeder formula le plus clairement ses conceptions stratégiques33.

Grâce à l'analyse des enseignements de la guerre, il mit l'accent sur les incidences réciproques de la stratégie et de la situation géographique d'un pays pour la guerre, s'inspirant ainsi des prémices de Wolfgang Wegener. Dans la perspective du réarmement naval commençant, il souligna que les carences en temps de paix ne pouvaient plus être corrigées en temps de guerre : "Une politique de construction navale puissante et ambitieuse en temps de paix est, en conséquence, un élément de la stratégie en temps de guerre" 34.

Mais Raeder était aussi conscient du caractère total d'une guerre future, qui serait non seulement un combat de soldats mais surtout celui "d'un peuple contre un peuple". En raison du caractère diversifié de la lutte, "alors l'Etat qui disposerait du plus grand nombre d'hommes, bien plus encore de matériel et de moyens d'existence illimités, s'assurerait le succès final". Il mettait en garde, par suite, contre les conséquences négatives pour l'Allemagne, "car les matières premières manquantes ne peuvent pas être approvisionnées de façon courante" 35.

Raeder mettait ainsi déjà l'accent sur les faiblesses éclatantes du potentiel de guerre du Reich, sans parvenir, pour autant, à influencer le moins du monde la politique de Hitler axée vers la confrontation.

Une conversion fondamentale de la planification stratégique de la Marine intervenait au printemps 1938, lorsque Hitler, au vu de
la politique de résistance manifestée par les puissances occidentales à l'encontre de sa politique d'expansion, diffusa la directive de considérer pour tous les préparatifs de guerre, en plus de la France et de la Russie, également l'Angleterre comme adversaire potentiel. Une nouvelle confrontation avec la puissance navale britannique se dessinait et allait influencer désormais les réflexions ultérieures du commandement de la Marine. Raeder avait suivi la voie menant à cette dangereuse confrontation, volontiers et sans objection apparemment, dans l'hypothèse erronée que la Marine disposerait de plusieurs années de paix pour continuer son réarmement. Il avait ainsi refoulé son évaluation stratégique prémonitoire de mai 1929 selon laquelle toute confrontation avec la Grande-Bretagne était, pour l'Allemagne, vouée d'avance à l'échec36.

Une étude exhaustive de la Direction de la guerre navale parvint, à l'été 1938, à la conclusion que dans une situation géographique initiale donnée comme en 1914, seule une guerre océanique au commerce, menée par des bâtiments cuirassés améliorés et des sous-marins, pourrait avoir une certaine chance de succès dans une guerre contre l'Angleterre37.

Malgré cette reconnaissance, un comité de planification, mis en place par Raeder et constitué d'officiers de haut rang, s'était activement occupé de savoir quelle mission pourrait revenir aux bâtiments de ligne dans le cadre de cette guerre au commerce. Le résultat de la discussion fut déconcertant et révélateur : la plupart des officiers étaient d'avis que l'on avait besoin "des bâtiments les plus lourds", mais que l'on ne pourrait fixer leur objectif d'utilisation que plus tard38.

La croyance traditionnelle dans le primat des grands bâtiments de combat, conduisait à ce qu'en contradiction avec Tirpitz, la conception, mise à nouveau en discussion et proposée maintenant par la Direction de la guerre navale, d'un combat contre la maîtrise de la mer par un adversaire potentiel, fût à nouveau repoussée à l'arrière-plan de la conception de la lutte totale pour la maîtrise de la mer, une lutte pour laquelle - d'après les mots du chef de la flotte d'alors, l'amiral Carls - il s'agissait tout simplement "d'une position de puissance mondiale assurée en soi" du Reich39.

Il convient par ailleurs de retenir que Raeder penchait davantage pour la conduite de la guerre océanique au commerce par bâtiments cuirassés et voulait définir les priorités correspondantes, pour les armements à venir. Il ne put cependant les faire admettre par Hitler en novembre 1938. Celui-ci exigea de la Marine une construction accélérée et accrue de bâtiments de ligne, afin de pouvoir disposer, le plus tôt possible, d'un instrument de puissance qu'il pourrait engager de façon mondiale.

Avec l'ordre de Hitler du 27 janvier 1939, de donner à "la construction de la Marine de guerre la priorité sur toutes les autres obligations, y compris l'armement des deux autres composantes de la Wehrmacht" 40, se dessinait une construction gigantesque de la Marine, à laquelle, après la dénonciation, le 28 avril 1939, de la convention navale anglo-allemande, plus aucune limite ne semblait désormais devoir être mise.

La seconde confrontation prÉmaturÉe, 1939-1945

Le 3 septembre 1939, la désillusion s'ensuivait. La Marine devait, d'une façon tout à fait stupéfiante, commencer une guerre contre la Grande-Bretagne, à laquelle elle n'était, matériellement, en aucune façon préparée. Raeder jugea la situation d'abord de façon très pessimiste et constata avec résignation, que ni les quelques sous-marins, ni surtout les forces de surface ne pouvaient agir de façon décisive pour la guerre. Il ne leur restait rien d'autre au demeurant, que de "mourir avec honneur", afin de "créer les fondements d'une renaissance ultérieure" 41.

Comme lors de la fin de la guerre en 1918, la Marine semblait, dans une situation sans espoir, ne pas voir d'autre sens à son comportement que d'aller par le fond en combattant, pour justifier ainsi sa raison d'être. Cette impulsion n'avait pas grand chose à voir avec un calcul stratégique réaliste42.

Le développement de la guerre exigea bientôt cependant une nouvelle appréciation de la situation. Lorsque l'espoir d'une issue rapide de la guerre dut, dès octobre 1939, être abandonné, Raeder en vint à obtenir de Hitler le passage à une vaste guerre économique. Le commandement de la Marine était convaincu que la Grande-Bretagne pourrait être vaincue de façon décisive, par la destruction de sa capacité vitale de transport maritime, si l'Allemagne concentrait ses ressources d'armement sur les vecteurs d'une guerre économique, les plus importants et les plus relativement rapides à construire - les sous-marins et les avions43.

Mais les conceptions stratégiques de Hitler et du commandement de la Marine se mouvaient maintenant à des niveaux différents. Hitler comptait sur une guerre courte, limitée à l'Europe, et ne voulait pas compromettre le rapprochement espéré à nouveau avec la Grande-Bretagne par une guerre économique radicale. Le commandement de la Marine était, par contre, parti très tôt de la perspective d'une longue confrontation avec l'adversaire anglo-saxon, qui devrait être menée et se décider principalement dans l'Atlantique.

Après la conquête de la position scandinave et la défaite surprenante de la France, le Reich disposait, à partir de l'été 1940, d'une position de départ géographiquement remarquable pour une conduite offensive de la guerre navale dans l'Atlantique. L'expérience de la première guerre mondiale avait appris à la Direction de la guerre navale que la liaison de la Grande-Bretagne avec le continent nord-américain était pour la survie de l'Etat insulaire le nerf vital et que l'Allemagne, dans une guerre économique menée contre un pays dépendant de ses importations maritimes, devrait compter sur une réaction des Etats-Unis, dès lors que l'existence de l'Etat insulaire serait menacée.

Compte-tenu des armements navals américains, qui commençaient leur croissance, le facteur temps jouait un rôle d'importance croissante : la Grande-Bretagne devait être frappée de façon décisive sur le théâtre d'opérations atlantique, avant que les U.S.A. ne soient en mesure d'intervenir de façon efficace, dans le déroulement de la guerre, grâce à leur puissance militaire. En raison des limites connues de la capacité de production allemande et des réserves de matières premières, la direction de la guerre navale vit, dès décembre 1940, dans le soutien croissant apporté à la conduite de la guerre britannique, par la politique et le potentiel d'armement des U.S.A., un développement dangereux "en direction d'une forte prolongation de la guerre", ce qui "agirait de façon extrêmement désavantageuse pour la conduite générale de la guerre" 44.

Même si ce n'était pas directement exprimé, cette formulation prudente dissimulait, en fait, la constatation réaliste que l'Allemagne ne pourrait terminer de façon victorieuse une longue guerre d'attrition contre les deux puissances maritimes anglo-saxonnes. Raeder demandait, en conséquence, en décembre 1940, à Hitler "la constitution claire et exclusive d'un centre de gravité contre l'Angleterre". Il exprimait la "ferme conviction" que l'Allemagne possédait, avec l'arme sous-marine, un "moyen de combat contre l'Angleterre décisif pour la guerre". Hitler ne contestait pas expressément ce concept stratégique, mais se référait à la nouvelle situation politique présumée, qui "dans tous les cas", nécessitait l'élimination du dernier adversaire continental, c'est-à-dire de l'Union soviétique45.

Il avait recours ainsi à un argument traditionnel dans la Marine : ce n'était qu'après l'élimination de la dernière "épée continentale" d'une puissance maritime, que celle-ci pouvait, elle-même, être battue de façon décisive. Hitler savait aussi qu'une guerre économique intensive ne pouvait pas en un an, même si l'on déployait les plus grands efforts, apporter de succès décisifs et était en outre grevée par le risque d'une entrée en guerre des Etats-Unis, qu'il voulait encore éviter, afin de constituer auparavant, grâce à la défaite de l'Union soviétique, un "grand espace" continental-européen, capable de résister au blocus et de fournir la base économique nécessaire au futur affrontement avec les Etats-Unis.

Sous l'impression, d'une part, des succès initiaux de la campagne de Russie et, d'autre part, du développement dangereux de la situation en Atlantique, le commandement de la Marine essaya, en juillet 1941, de convaincre Hitler de la nécessité stratégique de déplacer, le plus tôt possible, le centre de gravité de la conduite de la guerre dans le sens du combat contre les puissances maritimes anglo-saxonnes. La Direction de la guerre navale rédigea un mémoire exhaustif, qui analysait de façon réaliste les menaces et les capacités du Reich et à partir de là, en s'appuyant sur Mahan, décrivait le dilemme d'une puissance continentale européenne, à qui manquait les éléments essentiels de la puissance maritime et qui, malgré cela, devait combattre contre les plus grandes puissances maritimes du monde46 :

"A l'inverse de la guerre mondiale 1914-1918, où nous possédions la deuxième flotte de combat du monde, mais sans la base d'opération indispensable pour sa mise en oeuvre, nous disposons maintenant d'une base de départ stratégiquement favorable, mais il nous manque la flotte atlantique de combat, nécessaire pour un engagement". Les deux puissances navales alliées continueront la lutte, même après un effondrement de l'Union soviétique, pour atteindre leur "objectif final : la défaite de l'Allemagne sur le continent". En ce qui concernait le programme américain de construction de bâtiments, qui produirait son effet, de façon renforcée à partir de 1942, un accroissement considérable du nombre des bâtiments coulés était nécessaire, "jusqu'à ce que le point dangereux pour les importations britanniques soit atteint". Moyennant la prise en considération de ce facteur temps, la Direction de la guerre navale arrivait à la conclusion que "les perspectives de l'adversaire pour la bataille de l'Atlantique (devaient) être considérées comme favorables". Elle recommandait, en conséquence, d'utiliser maintenant les chances politiques d'une collaboration avec la France et le Japon, pour pouvoir provoquer la décision en engageant toutes les forces disponibles. Raeder entreprenait, en même temps, d'essayer d'obtenir de Hitler la décision fondamentale correspondante. Il mettait en garde contre les dangers d'une occupation possible de l'Afrique du Nord par des forces britanniques et américaines47.

Si l'adversaire s'installait là-bas, une défaite des Britanniques ne serait plus possible ; en outre la partie adverse disposerait alors d'une base de départ de la plus grande envergure, pour des opérations contre le flanc Sud de l'Europe. Cependant, en raison de la décision pas encore acquise en Russie, Hitler ne pouvait rien faire d'autre que d'assurer Raeder que sa conception concernant l'effet de la guerre au commerce contre la Grande-Bretagne restait inchangée. Il voulait seulement éviter que "les U.S.A. ne déclarent la guerre, durant
la campagne à l'Est",
il se garderait bien, pour cela, d'entreprendre une "action brutale contre les U.S.A." La structure fondamentale de
la stratégie allemande n'était pour cela pas modifiée48 et ne pouvait l'être, car du seul point de vue du potentiel des forces armées disponibles, les plans ambitieux de la Direction de la guerre navale, ne pouvaient être réalisés - et "l'après" de la campagne à l'Est, comme on le sait, ne se produisit pas.

La place de second ordre que la conduite de la guerre en Atlantique occupait, fin 1941, dans la stratégie allemande, qu'elle ne pouvait d'ailleurs qu'occuper en raison de la crise en Russie et en Méditerranée, apparut de façon particulièrement drastique après la déclaration de guerre allemande aux U.S.A. : six sous-marins seulement purent être libérés pour une offensive immédiate le long des côtes américaines.

Tandis que Hitler exprimait encore, en avril 1941, au ministre des Affaires étrangères japonais Matsuoka, l'opinion que le combat contre la capacité de transport maritime signifiait "un affaiblissement décisif, non seulement de l'Angleterre, mais aussi de l'Amérique", et que l'on prenait des mesures "pour qu'aucun Américain ne puisse débarquer en Europe", les effets possibles à long terme d'un succès d'une conduite de la guerre en Atlantique, passèrent, fin 1941, de plus en plus à l'arrière plan de ses calculs stratégiques. Il préférait maintenant, que dans l'Arctique "4 bâtiments, transportant des chars pour le front russe, soient coulés, plutôt que 100 000 tonneaux dans l'Atlantique Sud" 49.

Avec cette remarque, la question de base de la définition d'objectif stratégique de la conduite de la guerre sur mer était à nouveau posée : la décision devait-elle être recherchée dans une "compétition" entre les destructions et les constructions nouvelles de bâtiments, ou bien l'Atlantique devait-il constituer surtout le glacis de la "Forteresse Europe", qu'il convenait de défendre contre un adversaire largement supérieur ?

Jusqu'aux derniers mois de 1942, subsistèrent au sein même du commandement de la Marine des conceptions différentes sur la mise en oeuvre des forces disponibles contre les liaisons maritimes alliées. Tandis que Raeder et la Direction de la guerre navale voulaient disperser les forces de l'adversaire et frapper avant tout ses importations, par un engagement multiforme et sur de grands espaces de tous les movens de guerre sur mer, c'est-à-dire, à côté des sous-marins, également des grandes bâtiments de surface, des croiseurs auxiliaires et de la Luftwaffe, le commandant en chef des forces sous-marines, l'amiral Karl Doenitz (1891-1980), exigeait un déplacement significatif du centre de gravité sur les sous-marins. Appréciant de façon réaliste les conditions données, il présentait, le 26 novembre 1941, sa conception alternative dans une "considération sur l'accroissement de l'efficacité de la guerre sous-marine" 50. Il faut relever qu'il s'y limitait au potentiel, en personnel et en matériel, immédiatement disponible pour la Marine.

Dans la perspective de l'accroissement prévisible de la construction de bâtiments de commerce par les Alliés, il appelait l'attention sur le facteur temps, qui travaillait contre l'Allemagne. Il était justifié "de frapper le plus tôt possible", avant que la mission soit devenue toujours plus difficile à remplir. Contre les puissances maritimes les plus importantes, l'Allemagne ne pouvait pas, avec ses faibles forces de surface, conduire une guerre sur mer avec les mêmes moyens. Doenitz touchait là un point sensible de la réflexion conduite jusque là par la Direction de la guerre navale, qui accordait encore aux grands bâtiments de surface, dans la guerre aux importations en Atlantique, une place qui ne correspondait plus aux données objectives. Doenitz opposait à ce concept son alternative radicale, quand il affirmait que la Marine "ne pouvait plus contribuer que par le sous-marin à une fin victorieuse de cette guerre".

De telles exigences se heurtaient cependant encore, auprès de la Direction de la guerre navale, au scepticisme et au refus. Une guerre sous-marine exclusive n'était pas justifiée, en raison même de
la situation d'infériorité du Reich. Si l'on renonçait à la menace des forces de surface, l'adversaire pourrait se concentrer davantage sur la lutte anti-sous-marine. De tels arguments demeuraient cependant de façade et ne touchaient pas au fond du problème, c'est à dire à la question fondamentale lancée par Doenitz, à savoir si la dépense considérable en personnel et en matériel, nécessaire à la disponibilité opérationnelle des grands bâtiments de surface, était encore justifiée par leur utilité militaire.

Le chef d'état-major de la Direction de la guerre sur mer, le vice-amiral Kurt Fricke, donnait à entendre, à l'encontre de cela, dans ses commentaires, que les limites de la capacité propre d'agir étaient bien proches51 : "Nous devrons aussi nous adapter aux circonstances et de la même façon que les divisions blindées dans l'Armée, ou le nombre des escadres aériennes dans la Luftwaffe, à ne pas pouvoir être porté au niveau "nécessaire pour la décision" ! Si l'on ne pouvait pas parvenir à porter le potentiel offensif au niveau "nécessaire pour la décision", comment pourrait-on finalement atteindre le succès désiré ? Cette question fut manifestement refoulée. Il en demeure l'impression que la Direction de la guerre navale comprit bien la contradiction entre les limites reconnues des capacités de production et des stocks de matières premières dans la zone allemande de puissance d'une part, et les perspectives de succès d'une longue guerre d'attrition contre les deux puissances anglo-saxonnes d'autre part, mais craignit d'intégrer cette prise de conscience dans son appréciation de la situation.

Le 26 août 1942, Raeder obtint l'adhésion de Hitler à son évaluation de la situation, lorsqu'il signifia qu'il était maintenant urgent, de créer, grâce à la lutte contre la Russie, un espace vital, résistant au blocus, "à partir duquel la guerre pourrait encore être conduite durant des années", et que le combat contre les puissances anglo-saxonnes déterminerait l'issue et la durée de la guerre52.

Cette formulation ne faisait qu'exprimer le vieux dilemme de la conduite de la guerre allemande : être obligé de combattre sur deux fronts, bien que le potentiel ne suffise qu'à la guerre sur un front.

S'agissant des perspectives de succès de la guerre sous-marine, apparaissaient au même moment les premiers signaux d'alerte, qui faisaient douter qu'une décision pût être obtenue par une guerre économique, menée contre la seule capacité de transport maritime de l'adversaire. Le 27 août 1942, le 3e Bureau (responsable de l'évaluation du renseignement) arrivait à la conclusion que la différence entre les constructions nouvelles et le tonnage coulé devenait toujours plus étroite et que "le tonnage marchand des puissances ennemies, pour s'en tenir simplement aux chiffres, atteindrait son niveau le plus bas au tournant de l'année 1942-1943". Quelques jours plus tard, il établissait que, pour maintenir la diminution de tonnage marchand des Alliés, il serait nécessaire de couler tous les mois 1,3 million de tonneaux. Il paraissait douteux qu'un résultat aussi élevé de destruction pût "être réalisé de façon durable" 53.

En septembre 1942, la Direction de la guerre navale procéda à un vaste examen de la situation, qui traça une image réaliste du caractère précaire de la situation stratégique des puissances de l'Axe54 : L'objectif de la guerre à l'Est n'avait pas encore pu être atteint ; c'était pourtant la condition préalable indispensable à toute continuation victorieuse de la guerre contre les puissances occidentales. Le rédacteur de l'analyse, le capitaine de frégate Heinz Assmann, comptait sur une longue durée de la guerre et voyait dans la capacité de transport maritime le "plus sérieux problème de guerre" de l'adversaire, qui pouvait cependant s'attendre à une lente amélioration de la situation. Assmann parlait déjà d'une "position européenne de hérisson", qui ne pourrait à long terme être tenue que si par la conduite de la guerre sur mer des puissances de l'Axe "la situation d'économie de guerre et de transport de l'ennemi restait maintenue en situation de tension maximum" et si le Reich parvenait à assurer les importations importantes pour la guerre, à partir de l'espace russo-européen, voire extrême-oriental. Il en arrivait, de façon conséquente, au point décisif de la question stratégique principale :

      "L'obtention d'une décision victorieuse à la guerre n'est pas possible si l'on s'obstine dans une défensive à l'intérieur d'une "position européenne de hérisson". Cette guerre est menée contre des puissances maritimes Angleterre/U.S.A., qui ne peuvent être touchées de façon décisive que par une guerre sur mer. Il n'y a de possibilité de vaincre cet adversaire qu'en combattant les vecteurs de la puissance maritime ennemie, qu'en s'emparant des positions-clés vitales pour la stratégie maritime, qu'en interrompant le trafic maritime ennemi et en étranglant ainsi l'économie de guerre ennemie".

Dans l'appréciation des chances de succès de la conduite de la guerre maritime en Atlantique, Assmann parvenait à la conclusion que la guerre sous-marine visant le programme ennemi de construction de bateaux, ne pourrait pas "atteindre une efficacité décisive pour la guerre, dans le sens d'une défaite totale des puissances adverses".

L'immense écart entre vouloir et pouvoir se manifestait bientôt dans l'Atlantique, où les sous-marins passaient pour "vecteurs principaux de la guerre aux importations". Avec la motivation, qu' "aucune guerre... n'avait encore été gagnée par la mise en oeuvre d'un moyen de combattre", la Direction de la guerre navale, dans son analyse de la situation du 20 octobre 1942, se plaçait involontairement à un niveau d'argumentation très proche des conditions réelles, car il était déjà prévisible, étant donné les énormes capacités de construction et les méthodes d'achèvement américaines dans la construction de bâtiments, que la "course" entre constructions neuves et bâtiments coulés ne pouvait pas être gagnée.

La concentration des sous-marins sur la guerre au tonnage en Atlantique et dans l'Arctique ainsi que dans le soutien aux opérations en Méditerranée avait, jusqu'à l'automne 1942, conduit à ce que les autres possibilités d'utilisation de ce potentiel offensif, dans le cadre d'une conduite générale coordonnée de la guerre, n'avaient été utilisées qu'insuffisamment ou trop tard. Bien que la Direction de la guerre navale ait clairement compris, dès février 1942, que la position britannique au Proche-Orient dépendait de façon décisive des importations de matériel, qui passaient par la route du Cap et l'océan indien jusqu'en mer rouge, on avait à Berlin trop longtemps compté sur le fait que la Marine japonaise s'en prendrait à ces liaisons maritimes alliées. Toutefois, à la déception de la Direction de la guerre navale, Tokyo ne déploya, jusqu'à fin 1942, qu'une activité limitée dans le combat contre la capacité alliée de transport maritime. Les puissances de l'axe ne parvinrent ainsi pas à développer, dans ce domaine, une initiative stratégique commune et à engager de façon concentrée leur potentiel disponible contre les routes de ravitaillement de l'Atlantique Sud et de l'océan Indien.

Comme commandant en chef de la Kriegsmarine, Doenitz,
au printemps 1943, misait encore tout sur une carte. Avec une concentration des forces, il tentait d'aller jusqu'au bout de son concept de la guerre au tonnage, pour parvenir encore au succès final. Le grand nombre de bâtiments coulés, lors des attaques de convois de mars, prouvèrent initialement que la pression sur les Alliés pouvait encore être accrue. Mais Doenitz entrevoyait plus fortement encore, en raison des mesures massives de protection alliée, le risque de l'échec. Il exprimait à Hitler, le 11 avril 1943, son souci, que "la guerre sous-marine ne soit un échec, si nous ne parvenons pas à couler ce surplus qui existe dans les capacités de constructions nouvelles de l'adversaire" 55.

D'après les statistiques de la Direction de la guerre navale, Doenitz devait pourtant savoir, au fond, que "ce surplus" en bâtiments coulés était pure illusion, que le combat des sous-marins, selon le concept de la guerre au tonnage, était perdu depuis longtemps et que maintenant on ne pouvait plus, dans le cadre d'une guerre aux importations et d'attrition, qu'apporter une contribution à la défense de la "Forteresse Europe".

Lorsque Doenitz, en mai 1943, dut arrêter provisoirement la lutte contre les convois en Atlantique Nord et replier ses sous-marins dans des zones maritimes moins menacées, car les pertes élevées n'étaient plus aucunement en rapport avec les résultats, il consacrait l'échec d'un concept stratégique offensif, qui en renonçant au combat pour la maîtrise de la mer, voulait acquérir la décision simplement par l'affaiblissement et l'interruption des capacités de transport des puissances maritimes anglo-saxonnes. Ce concept ne s'appuyait plus que sur un système d'armes, qui, dans l'intervalle, avait perdu sa capacité d' échapper à la détection et aux mesures de défense de l'adversaire. La construction allemande des sous-marins s'était, jusqu'en 1943, orientée trop unilatéralement vers l'amélioration du bâtiment "submersible". Le développement ultérieur vers un véritable bâtiment "sous-marin", ne fut entrepris que sous la pression du très efficace potentiel de défense anti-sous-marin des Alliés et arriva finalement trop tard.

Conclusion

Le fait que le potentiel de l'Allemagne, dont la capacité économique dépendait fortement de l'importation de matières premières, ait pu être si affaibli, à long terme, par un blocus maritime efficace, que même une conduite défensive de la guerre fût restée sans succès, fait partie des expériences les plus fondamentales de la première guerre mondiale. Le commandement de la Marine allemande ne reconnut pas que la puissance maritime était, dans son essence même, le produit des facteurs puissance de la flotte et position géographique. Si un facteur se caractérisait par sa faiblesse, le résultat global devait chuter. Ce fut un motif déterminant dans l'impuissance de la Flotte de Haute Mer à obtenir une décision stratégique, dans la conduite de l'ensemble de la guerre. On ne parvint pas, non plus, à développer une conception dans laquelle les deux potentiels de guerre sur mer, Flotte de Haute Mer et sous-marins, eussent été intégrés, pour être engagés, en temps voulu, contre les points faibles stratégiques de l'alliance adverse, les communications maritimes dans l'Atlantique et la côte balte de la Russie. Dans la guerre sous-marine au commerce, le commandement de la Marine, appréciant de façon erronée ses capacités d'action, s'obstina dans une conception militaire unilatérale et finalement insuffisante, qui prit sciemment en compte l'entrée en guerre des U.S.A. et contribua ainsi à la défaite du Reich.

Après la première guerre mondiale, le commandement vit en premier lieu dans la Marine un instrument de la défense du pays, auquel on ne pouvait renoncer. Concept stratégique et planifications opérationnelles se concentrèrent, jusqu'en 1933, sur la solution des missions de guerre possibles, en mer baltique contre la Pologne, en mer du Nord contre la France. Par ailleurs, le commandement de la Marine prit désormais davantage en compte le facteur géographique, dans la mesure où, dans ses planifications, elle partit toujours de l'influence réciproque entre la conduite de la guerre en mer baltique et celle en mer du Nord. Cependant, derrière le concept stratégique de protection des importations en mer du Nord par une conduite de la guerre sur mer sur de vastes espaces, se dissimulait aussi l'objectif de ne retomber, en aucun cas, au statut de "marine de défense côtière", mais d'assurer, au contraire, à la Marine une composante océanique permettant aussi le combat contre les communications maritimes ennemies. Un nouveau combat contre la puissance maritime britannique était cependant considéré d'avance, en raison de la situation géographique de l'Allemagne, comme sans espoir.

Après 1933, la Marine devint bientôt un instrument de l'ambition de puissance mondiale de Hitler. La disposition du commandement de la Marine à accepter, à long terme, une nouvelle confrontation avec la puissance navale britannique, sans disposer d'une position géographique de départ améliorée et de stocks de matières premières stratégiques, incite à reconnaître que l'évaluation des expériences de la guerre mondiale était restée limitée et que de dangereuses lacunes avaient persisté dans la pensée stratégique.

Après la déclaration de guerre, en 1939, le commandement de la Marine essaya d'arriver à une décision stratégique, en renonçant au combat pour la maîtrise de la mer en Atlantique (sea control) et en cherchant seulement à affaiblir et à interrompre les transports maritimes des puissances navales anglo-saxonnes supérieures (sea denial).

Avec le système d'armes sous-marin, existait certes, jusqu'en 1942, un moyen de guerre efficace pour l'attaque des transports maritimes adverses. cependant, dans la mesure où le commandement de la Marine rechercha, jusqu'à fin 1941, la disponibilité opérationnelle permanente de grandes unités de surface, au prix d'une dépense en matériel et en personnel considérable, la conduite de la guerre sous-marine ne fut pas aussi développée qu'elle aurait pu l'être avec les seules ressources à la disposition de la Marine.

La guerre sous-marine échoua, en 1943, parce que le système d'arme avait perdu sa capacité d'échapper à la détection et à la défense de l'adversaire, et parce que le commandement de la Marine reconnut trop tard, qu'un véritable "bâtiment sous-marin" devait être développé à partir du "bâtiment submersible" pour reconquérir cette capacité.

Traduit de l'allemand par le capitaine de vaisseau (e.r.) François Emmanuel Brézet.

 

 

Notes:

1 Par Commandement de la Marine, il faut entendre à côté des officiers généraux à la tête des grands commandements, également des officiers d'état-major influents.

2 Dans la masse de la littérature consacrée à la pensée stratégique, il faut plus particulièrement évoquer  :

3 P.M. Kennedy, "Maritime Strategieprobleme der deutsch-englischen Flottenrivalitat", in H. Schottelius und W. Deist, Marine und Marinepolitik im kaiserlichen Deutschland 1871-1914, Düsseldorf 1981, pp. 178-210, partic. p. 197 ;

4 Ordre d'opérations pour le theâtre d'opération de mer du Nord du 30.7. 1914, O. Groos, Der Krieg in der Nordsee,vol.1, Berlin, 1922, p.54.

5 Krieg in der Nordsee, vol. 1, pp. 88 et suiv.

6 T.R. Philbin, "Reflection on the Strategy of a Continental Commander : Admiral Franz Hipper on Naval Warfare", Naval War College Review, 1977, pp. 76-87 ;

7 Directives au Commandant de la Flotte du 10.1.1915, Der Krieg in der Nordsee, vol. 3, Berlin, 1923, p. 158.

8 Cf lettre C.V. Michaelis au C.V. Zenker du 15.7.1915, et Der Krieg in der Nordsee, vol. 4, Berlin, 1924, p. 241.

9 Rapport à l'Empereur sur la bataille du Skagerrak, 4.7.1916, cf Der Krieg in der Nordsee, par W. Gladisch, vol. 6, Berlin, 1937, p. 12.

10 Mémoire du Vize admiral v. Lans du 1.2.1915, Der Krieg in der Nordsee, vol. 4, pp. 415 et suiv. Cf H.H. Herwig, Introduction à : W.Wegener, The Naval Strategy of the World war, Annapolis, 1989, pp. XV et suiv. et 133-144.

11 Der Krieg in der Nordsee, vol. 4, p. 57.

12 A. Spindler, Der Handelskrieg mit U-Booten, vol. 1, Berlin, 1932, pp. 24 et suiv.

13 Idem, pp. 34 et suiv. et 243 et suiv. cf également G. Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk. Das Problem des Militarismus in Deutschland, vol. 3, Munich 1964, pp. 29 et 152 et suiv.

14 "Déclaration de Zone de Guerre et Mémoire du Gouvernement du Reich, du 4.2.1915", U-Bootkrieg, vol. 1, (cf note 12), pp. 87-89.

15 Question du Kaiser et réponses de Tirpitz et Bachmann du 15.2.1915, idem p. 119, comparer avec A.v. Tirpitz, Erinnerungen, Leipzig, 1920, pp. 348 et suiv.

16 Note allemande aux Etats-Unis du 4.5.1916, Der Handelskrieg mit U-Booten, vol. 3, Berlin, 1933, p. 148.

17 Ritter (cf note 13) pp. 376 et suiv.

18 W. Rahn, "Führungsprobleme und Zusammenbruch der Kaiserlichen Marine 1917/1918", Die deutsche Marine. Historisches Selbstverstandnis und Standortbestimmung, hrsg. vom Deutschen Marine Institut, Herford, Bonn, 1983, pp. 171-189, partic. pp. 178 et suiv.

19 W. Rahn, Reichsmarine und Landesverteidigung 1919-1928.Konzeption und Führung der Marine in der Weimarer Republik, Munich, 1976, pp. 123 et suiv.

20 Wegener était camarade de promotion de Erich Raeder ; pendant la guerre officier d'état-major,puis commandant de croiseur en 1917, contre-amiral en 1923, Inspecteur de l'Artillerie navale, retraité en 1926 ; cf H.H. Herwig (note 10).

21 Wegener à Zenker le 25.9.1925, cf Rahn, Reichsmarine (note 19) p. 129.

22 W. Wegener, Die Seestrategie des Weltkrieges, Berlin, 1929, p. 83.

23 Idem, p. 84.

24 2e édition, Berlin, 1941, p. 81 (édition originale de 1929), cf C.A. Gemzell, Raeder, Hitler und Skandinavien, Lund, 1965, p. 16 et 24. L'attitude anti-britannique latente du Commandement de la Marine est particulièrement soulignée par Schreiber, Die Rolle Frankreichs (note 2).

25 W. Wegener, Selbstverstandnis..., (cf note 2) p. 326.

26 cf exposé C.V. Assmann, devant la "Skagerrak-Gesellschaft", Berlin, 2.11.1928, Rahn, Reichsmarine. (cf note 19), p. 243. pour la continuité de la définition d'objectifs à long terme de la Marine, voir particulièrement Schreiber, Die Rolle Frankreichs (cf note 2).

27 Mémoire de la Direction de la Marine du 28.5.1929, "La Marine a-t-elle besoin de grands bâtiments de guerre ?" dans W.Rahn, Reichsmarine (note 19) pp. 281-286.

28 Conclusions du vice-amiral Zenker, lors des manoeuvres d'automne 1924, 12.9.1924, dans Rahn, Reichsmarine, p. 113 et Schreiber, Die Rolle Frankreichs.

29 J. Dulffer, Weimar, Hitler und die Marine. Reichspolitik und Flottenbau 1920-1939, Dusseldorf, 1973, pp. 273 et suiv.

30 M. Salewski, Das maritime Dritte Reich, (note 2 ) pp. 116 et suiv., cit. p.117.

31 E. Raeder, Der Kreuzerkrieg in auslandischen Gewasser, vol. 1, Das Kreuzergeschwader, Berlin, 1927, p. 253, 265, 339et341, cf également K. Schröder, "Zur Entstehung der strategischen Konzeption Grossadmiral Raeders", Mov. Nachrichten, 1971, pp. 14-18 et 45-48 ; et M. Salewski, Selbstverstandnis (note 2), pp. 77 et suiv.

32 Schröder, Entstehung.. (note 31),p. 48 ; M. Salewski, Die deutsche Seekriegsleitung 1935-1945, vol. 1, Francfort/M., 1970, pp. 32 et suiv.

33 Exposé du Commandant en chef de la Kriegsmarine,du 3.2.37, "Grundsätzliche Gedanken der Seekriegführung", in B.A./M.A., RM 6/53, M. Salewski, Seekriegsleitung vol.1 (note 32), pp. 32 et suiv., Schreiber "Die Rolle Frankreichs" (note 2), pp. 200 et suiv., Dulffer, Weimar (note 29), pp. 435 et suiv., Gemzell, Raeder (note 24), pp. 49 et suiv.

34 Exposé Raeder, 3.2.37, (note 33), p. 10.

35 Idem, pp. 64 et suiv.

36 cf note 27.

37 Il s'agit du mémoire du C.F.H. Heye, "Seekriegführung gegen England und die sich daraus ergebenden Forderungen für die strategische Zielsetzung und den Aufbau der Kriegsmarine". cf aussi M. Salewski Seekriegsleitung (note 32) pp. 43 et suiv. ; Dülffer Weimar... (note 29) pp. 471 et suiv.

38 Dülffer, Weimar... (note 29) p. 483.

39 Admiral Carls, avis sur Mémoire Heyes, cf Dülffer, Weimar... (note 29) p. 486.

40 Dülffer, Weimar... (note 29), p. 502.

41 "Gedanken des Oberbefehlshabers der Kriegsmarine zum Kriegsausbruch", 3.9.1939, dans G. Wagner, Lagevorträge des Oberbefehlshabers der Kriegsmarine vor Hitler 1939-1945, Munich, 1972, pp. 19 et suiv.

42 H.Herwig, "Failure.." (note2), pp. 95 et suiv.

43 W. Rahn, "Der Seekrieg im Atlantik und Nordmeer, in H.Boog, etc., Der globale Krieg.Die Ausweitung zum Weltkrieg und der Wechsel der Initiative 1941-1943, Stuttgart 1990, pp. 275 et suiv. ("Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg", hrsg. M.G.M. vol. 6).

44 Kriegstagebuch der Seekriegsleitung 1939-1945, partie A, édité pour le Service Historique des Armées (M.G.F.A.), par W.Rahn G. Schreiber, H.J. Maierhofer, vol. 16, décembre1940, Herford 1990, p. 233 ( 20.12.1940 ).

45 Lagevorträge (note 41), p. 171-174 (27.12.1940.).

46 "Denkschrift zum gegenwartigen Stand der Seekriegführung gegen England Juli 1941" (21.7.1941), dans M. Salewski Seekriegsleitung..., vol. 3, Francfort/M. 1973, pp. 189-210, et vol. 1, pp. 402 et suiv.

47 "Lagevorträge vom 25.7.1941." ; Pour le concept de Raeder, cf M.Salewski, Seekriegsleitung vol.l (note32) p.407 et suiv.et en ce qui concerne les notes ultérieures de Raeder, Lagevorträge, (note 41), pp. 271 et suiv. (25.7.1941).

48 M. Salewski, Seekriegsleitung, vol. l (note 32) p. 414.

49 Hitler dans un entretien avec Raeder le 29.12.1941., cité dans W. Rahn Seekrieg (note43), p. 297.

50 Befehlshaber der U-Boote, Nr. 3618 du 26.111941, dans Lagevorträge (note 41) pp. 320-325. cf aussi K.Donitz Erinnerungen, Koblenz 1985, p. 161 et M. Salewski, Seekriegsleitung, vol. 1, (note 32), pp. 445 et suiv.

51 W. Rahn, Seekrieg, p. 299.

52 Lagevorträge (note 41) p. 455 (26.8.1942).

53 W. Rahn, Seekrieg, p. 303.

54 W. Rahn, Seekrieg, pp. 304 et suiv.

55 Lagevorträge, (note 41), pp. 475 et suiv. (11.4.1943.).

 

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