LA PENSÉE NAVALE FRANCAISE AU XVIIIe SIÈCLE JUSQU'À
LA GUERRE D'AMÉRIQUE

 

Contre-amiral Hubert GRANIER

 

 

En 1697 le père Paul Hoste (1652-1700), jésuite chapelain des maréchaux d'Estrées et de Tourville a publié, à la demande de Tourville et à partir de ses Mémoires, l'Art des armées navales, qui "fixe - écrit-il dans sa préface - la manière de régler tous les mouvemens (sic) d'une armée navale". Fondateur de l'Ecole française de tactique navale, il codifie les ordres de marche, de bataille et de retraite des armées, qui "dans un combat se rangent sur deux lignes parallèles à une des deux lignes du plus près" (1ère partie), les changements de disposition des escadres (2e partie), le rétablissement des ordres quand le vent change (3e partie), le passage de l'armée d'un ordre à l'autre (4e partie) et les mouvements de l'armée navale sans toucher aux ordres (5e partie)1.

La présentation en ligne de file pour combattre s'est imposée à la suite de la mise en place des canons en batteries sur les flancs des vaisseaux de ligne, alors que l'armement à la proue des galères (éperon, pièces d'artillerie) exigeait une formation au combat en ligne de front ou en croissant. Après les échecs sur mer de la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748), durant laquelle la France perd la bataille de l'Atlantique et de la guerre de Sept ans (1756-1763), qui s'achève par la perte de notre empire colonial, Bigot de Morogues va réagir sur le plan de la tactique navale en réactualisant les règles du père Hoste, en vigueur pendant ces conflits et apparemment oubliées ou négligées.

La tactique navale ou traité des Évolutions et des signaux de Bigot DE MOROGUES

Sébastien Bigot de Morogues2, fils d'un commissaire de la Marine, est né à Brest le 1er mars 1706 ; il entre en 1723 au Royal artillerie et se fait remarquer par ses connaissances scientifiques. Il

Portrait - Bigot vicomte de Morogues

passe dans la Marine en 1736 comme sous-lieutenant d'artillerie et devient correspondant de l'Académie des sciences après avoir publié en 1737 un Essai de l'application des forces centrales aux effets de la poudre à canon. Embarqué sur le Lys en Manche en 1744, il inspecte les batteries de côtes en Bretagne au début de la guerre de Succession d'Autriche et commande en 1745 le Solebay en escorte côtière. Capitaine d'artillerie et capitaine de vaisseau en 1746, il se consacre avec Duhamel du Monceau à l'étude théorique de la construction navale ; il réunit chez lui à Brest de nombreux officiers, férus de sciences, qui constitueront la première phalange de l'académie de marine fondée en 1752. Il commande en 1751 la Sirène en escadre d'évolutions et se montre excellent manœuvrier dans l'Atlantique. Commissaire général d'artillerie à Brest en novembre 1752, il dirige la défense des côtes en Bretagne, puis procède à Rochefort à de nouveaux essais de forage des canons. Il commande en 1757 et 1758 la Marine à Ostende, à la demande de l'impératrice Marie-Thérèse, durant la guerre de Sept ans ; il prend le commandement du Magnifique, qui aux Cardinaux le 20 novembre 1759, dans l'escadre de Conflans, tient tête à plusieurs vaisseaux ennemis avant de rallier l'île d'Aix. Il participe à la réorganisation de l'artillerie en rédigeant l'ordonnance du 5 novembre 1761 et fait paraître en 1763 à Paris, chez Guérin et Delatour, après le Traité de Paris désastreux pour la France, sa tactique navale ou Traité des évolutions et des signaux approuvé par l'académie de marine.

Plan et analyse de l'ouvrage

Dans son introduction, Bigot de Morogues indique que son traité est destiné à l'instruction des jeunes officiers : "en évitant surtout la manière du père Hoste, dont l'appareil géométrique et la nécessité indispensable des figures ralentissent la lecture assez difficile" et doit remplacer l'ouvrage du jésuite "comprenant beaucoup de manœuvres inutiles," Bigot de Morogues définit ainsi la tactique : "la tactique navale est l'art de ranger les armées de mer dans l'ordre, qui convient et de régler leurs mouvements".

La première partie : "règles des évolutions", développe la tactique proprement dite en 99 pages s'appuyant sur 133 figures renvoyées in fine. Elle comprend 13 chapitres.

- Le chapitre 1 est consacré aux définitions ; par exemple le dispositif en "échiquier" désigne les vaisseaux rangés sur la ligne de plus près tribord et faisant route au plus près bâbord ou inversement.

- Le chapitre 2 définit 5 ordres de marche :

* en échiquier,

* sur une ligne perpendiculaire au vent,

* sur les deux lignes de plus près,

* en 6 colonnes (l'intervalle entre les deux colonnes est égal aux 5/12e de la longueur des colonnes),

* en 3 colonnes, ordre de marche le plus usité, car il présente les avantages de tous les autres sans leurs défauts.

- Le chapitre 3 traite de l'ordre de bataille et des positions au vent ou sous le vent de l'ennemi : la ligne au vent peut mettre la tête ou la queue de l'ennemi entre deux feux ; la ligne sous le vent peut facilement se retirer.

- Le chapitre 4 définit les méthodes pour chasser une position.

- Le chapitre 5  étudie les mouvements d'une ligne, les virements vent devant et vent arrière et la constitution de la ligne de bataille comprenant 3 escadres : une avant-garde commandée par le vice-amiral (V), un corps de bataille dirigé par l'amiral (A) et une arrière-garde sous les ordres du contre-amiral (C), qui sont désignés sur les figures par les lettres V, A et C.

- Le chapitre 6 , "Du changement des escadres l'armée étant en ligne", donne les différentes méthodes pour permuter le corps de bataille et l'arrière-garde en virant vent devant et en revenant en ligne par le travers du poste chassé.

- Dans le chapitre 7, Bigot de Morogues décrit "quelques manœuvres de la ligne relative au combat" :

* arriver sur l'ennemi pour le forcer au combat,

* doubler les ennemis en tête ou en queue pour le prendre entre deux feux ; il considère que ces manœuvres ne conviennent qu'à l'armée la plus nombreuse et que le doublement par l'arrière est le plus avantageux,

* traverser l'armée ennemie.

- Le chapitre 8 précise comment changer l'ordre de bataille en ordre de marche en particulier sur 3 colonnes avant l'avant-garde
au vent, le corps de bataille au centre et l'arrière-garde sous le vent, dispositif le plus courant et envisage toutes les autres combinaisons.

- Le chapitre 9 analyse les "mouvements particuliers d'une armée en ligne ou en colonne" en particulier ses changements de route par la contremarche ou tout à la fois et la façon de faire passer l'armée en ordre de bataille sur 6 colonnes.

- Le chapitre 10 traite "Du changement des escadres dans l'ordre de marche sur 3 colonnes".

- Le chapitre 11 indique comment "changer l'ordre de marche en ordre de bataille" en passant des colonnes à la ligne.

- Dans le chapitre 12, "De l'ordre de retraite et de ses mouvements", étudie le passage de l'ordre de retraite à l'ordre de bataille ou à l'ordre de marche.

- Le chapitre 13 donne les règles "De quelques évolutions et manœuvres particulières pour l'armée, qui garde un passage, force un passage ou mouille dans une rade".

La deuxième partie traite, en 15 chapitres, Des signaux et ordres généraux.

- Le chapitre 1 définit les signaux en général et la façon de désigner les vaisseaux auxquels ils sont adressés (Indicatif).

- Les chapitres 2 et 3 établissent le code de signaux pour le service courant ou pour la manœuvre.

- Les chapitres 4 à 13 reprennent en 336 signaux les titres de la 1ère partie.

- Le chapitre 14 définit les signaux de nuit et le chapitre 15 les signaux de jour et de nuit par temps de brume.

La transmission des signaux s'effectue avec 31 pavillons et 9 flammes, dont la signification est fonction de leur position sur les différents mâts.

Les dernières années de Bigot de Morogues

Bigot de Morogues est nommé chef d'escadre en 1764 et obtient en novembre 1766 le rétablissement des Compagnies d'apprentis canonniers ; il rédige une histoire maritime pour les enfants, illustrée par Ozanne. Lieutenant-général en août 1771, il quitte le service et meurt dans son château de Villefallier près d'Orléans le 26 août 1781. Il était l'auteur de nombreux mémoires scientifiques sur la construction navale, la santé des équipages, la manœuvre et l'artillerie et avait conçu avec Duhamel du Monceau un projet d'encyclopédie des connaissances maritimes.

Le manœuvrier de Bourdé de la Villehuet

Jacques Bourdé de la Villehuet, né à Saint-Coulomb (Ille-et-Vilaine) en 1732, fait toute sa carrière au service de la Compagnie des Indes. Après le Manœuvrier ou essai sur la théorie et la pratique des mouvements du navire et des évolutions, publié en 1765, chez Guérin et Delatour, à Paris, il fait paraître en 1766 un mémoire sur l'Arrimage des vaisseaux et en 1771 un Manuel des marins ou explication des termes de Marine. Il meurt à Lorient en 17893.

Plan et analyse de l'ouvrage

Le Manœuvrier comprend 4 articles :

- la théorie sur la manœuvre des vaisseaux,

- évolution du navire,

- observations sur la Marine,

- essai sur les évolutions navales, qui nous intéresse plus particulièrement.

Bourdé a lu et étudié les œuvres de Pierre Bouguer (1698-1758) hydrographe et associé géomètre de l'Académie des sciences, qui a publié en 1727 un Traité de la mâture des vaisseaux, en 1746 un Traité du navire, en 1753 un Traité de navigation et en 1757 un Traité de la manœuvre des vaisseaux.

Dans sa préface, Bourdé précise que son ouvrage est destiné à "ceux, qui n'ayant que la routine commune ou n'ayant rien appris que par l'usage, sont presque toujours embarrassés, quand il arrive à la mer quelque événement extraordinaire et subit, surtout lorsqu'il s'agit d'un combat, où le feu de l'ennemi ainsi que le nôtre partagent l'attention de l'officier et troublent l'exécution des manœuvres".

La première partie : "Théorie sur la manœuvre des vaisseaux" étudie l'action de l'eau et du vent, l'influence du centre de gravité, la théorie du vaisseau, les effets des voiles et leur manœuvre.

La deuxième partie : "Evolution du navire", analyse de façon pratique les manœuvres d'appareillage, les virements de bord, la façon de tenir la cape, la mise en panne, la chasse d'un poste, les abordages et les mouillages.

La troisième partie rassemble ses "observations sur la Marine". Il traite successivement des mâtures, du gréement, du lestage et de l'arrimage, des règles à observer pendant le combat, des ordres pour le combat et des exercices de canon. Au chapitre 11, il nous livre (page 213) des réflexions sur le commandement particulièrement judicieuses et pertinentes :

"La science du capitaine ne consiste pas à faire tout par lui-même ; le vrai génie du commandant est celui qui en faisant rien, fait tout faire, qui pense, qui arrange, qui invente et qui est attentif à ne rien y laisser au hasard, sa plus grande attention étant de bien connaître les hommes qu'il a sous lui, afin de les bien placer, quand il s'agira d'exécuter.

 

"La conduite d'un capitaine de vaisseau à la mer doit être telle, qu'il puisse inspirer à l'équipage beaucoup de confiance dans les officiers, qui le commandent ; il ne doit donc paraître en public que le moins qu'il est possible, mais toujours dans les occasions générales : mouillages, appareillages, les chasses et les combats ; cette méthode forme les officiers ; le commandant doit former les sujets et non les absorber".

La quatrième partie : "Essai sur les évolutions navales" est la plus importante pour notre propos. Dans l'introduction à cette partie tactique, Bourdé de la Villehuet précise les limites de son travail en tenant compte des ouvrages publiés par ses prédécesseurs :

"Les ouvrages de Hoste et de Morogues se sont fixés aux différents ordres de marche pour faire naviguer une armée et aucun ne s'est étendu sur l'ordre de convoi, qui me paraît le plus simple et le seul qu'une armée doive tenir dans tous les temps, parce qu'on peut aisément garder cet ordre, qu'il ne peut être troublé dans vingt changements de vent et qu'il est aisé de le rétablir dans douze autres changements et qu'enfin on peut facilement passer de cet ordre à ceux qui sont propres à la sûreté d'une armée dans tous les cas où il faut se conserver, attaquer ou se défendre".

"Nous nous arrêterons seulement à ce qui nous a paru essentiel et praticable dans tous les événements. Nous ne nous arrêterons qu'au détail de l'ordre de convoi, de celui de combat et de retraite pour faire voir... comment on peut passer et réciproquement de ces deux derniers ordres à celui que nous proposons pour réduire la tactique navale à la plus grande simplicité".

Ordre de marche bâbord sur 3 colonnes,
les vaisseaux étant au plus près

 

Pour les mouvements de l'armée dans les 5 ordres de marche et pour les mutations d'escadres dans les différents ordres, Bourdé renvoie à Hoste et à Morogues.

Cette quatrième partie du Manœuvrier est composée de 5 chapitres.

- Le chapitre 1 traite "De la division des armées". L'armée est divisée en 3 escadres (avant-garde, corps de bataille et arrière-garde) sur 3 colonnes en ordre de convoi et de marche ; les escadres sont égales en nombre et en valeur des vaisseaux ; les brûlots, les corvettes et les flûtes doivent être placés au vent pour "arriver" rapidement, les frégates aux ailes au vent ; l'ordre de retraite est constitué sur un angle obtus de 135 degrés ; les armées ne peuvent et ne doivent se battre qu'en ligne et au plus près du vent.

- Dans le chapitre 2, Bourdé définit pour faire route comment former l'ordre de convoi, sur une ligne tous les bâtiments chassant sur leur matelot d'avant, ou sur 3 colonnes les chefs des divisions de tête se plaçant en ligne de front et les vaisseaux de chaque escadre chassant sur leur matelot d'avant. En cas de menace Bourdé indique comment former l'ordre de marche en ligne ou sur 3 colonnes en gagnant au vent pendant la chasse ; il précise que la distance entre les colonnes est calculée à partir du nombre de vaisseaux de chaque colonne par la méthode des triangles rectangles. La formation des ordres de combat et de retraite termine ce chapitre.

- Le chapitre 3, "Manière de changer les ordres", définit la manière de passer à l'ordre de combat selon des méthodes sensiblement analogues à celles préconisées par Bigot de Morogues, comme nous le verrons plus loin. A titre d'exemple Bourdé prévoit que la colonne sous le vent met en panne et que les deux autres colonnes continuent leur route sur la ligne de plus près, puis viennent par la contremarche former la ligne de bataille.

- Le chapitre 4 indique comme rétablir les ordres dans les changements de vent et le chapitre 5 comment manœuvrer l'armée dans ses ordres sans les changer pour louvoyer, disputer le vent à l'ennemi, le forcer au combat au vent ou sous le vent, le doubler quand on est supérieur au vent ou sous le vent, traverser les ennemis, mouiller une armée, la faire appareiller et la mettre en défense dans un port.

Capitaine pendant de longues années sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes, Bourdé explique en outre dans ce chapitre :

- comment convoyer une flotte marchande en ordre de convoi sur 3 ou 6 colonnes et la tenir sous la protection des vaisseaux de guerre placés entre le convoi et l'ennemi, en utilisant de nombreuses frégates en découverte, à l'avant et à l'arrière du convoi ;

- comment forcer l'entré d'un port, "ce qui est le plus délicat et le plus hardi et qui doit être le mieux combiné, car il y a peu d'exemples d'entrée de port forcée" ;

- comment conduire une descente de troupes dans un pays ennemi.

La quatrième partie se termine par un projet de signaux avec 9 flammes numériques, qui permettent de transmettre "un nombre infini d'ordres de jour" et par la liste des termes de Marine en vigueur.

Mémoire sur la tactique et le code de signaux (1774) du chevalier du Pavillon assisté par Verdun de la Crenne

Jean-François du Cheyron du Pavillon, au nom prédestiné, est né à Périgueux le 29 septembre 1730 ; il sert en 1745 au régiment de Normandie et passe en mai 1748 dans les gardes-marine à Rochefort ; il fait campagne au Canada sur la Diane en 1750 et sur le Parham à Louisbourg en 1753. Enseigne de vaisseau en 1754, il embarque sur l'Inflexible en 1755 dans les escadres de MacNamara et de Duguay et sur l'Eveillé en 1757 dans l'escadre de Dubois de la Motte à Louisbourg. Lieutenant de vaisseau, il combat sur l'Orient aux Cardinaux le 20 novembre 1759 et sert en 1760 sur l'Intrépide à la Martinique.

Affecté à l'instruction des gardes-marine à Rochefort, il prépare avec Verdun de la Crenne un mémoire sur la tactique et code de signaux, selon une méthode entrevue par Bigot de Morogues. L'ouvrage est publié chez Malassis à Brest. Il aura trois éditions successives : 1776, 1778, 1779.

Jean Verdun de la Crenne, né à Aucey (Manche) le 5 avril 1741 entre aux gardes-marine en avril 1756 ; il prend part sur le Guerrier dans l'escadre de La Galissonnière à l'expédition de Minorque et au combat contre Byng le 20 mai 1756. Il est fait prisonnier sur le Centaure après une belle résistance en 1759 à Lagos et en 1762 sur l'Ecureuil. Enseigne de vaisseau en mai 1763, il est gravement blessé durant l'opération de duchaffault à Larache en juin 1765. Promu lieutenant de vaisseau en novembre, il coopère à Rochefort aux travaux tactiques du lieutenant de vaisseau du Pavillon.

Le mémoire sur la tactique et les signaux est examiné en 1773 par le Conseil de marine à Rochefort et approuvé par le ministre en 1774. Les officiers généraux rassemblés à Versailles le 17 mars 1775 (Estaing, Breugnon, Orvilliers, Latouche de Tréville...) considèrent qu'"il présente plus de qualités et moins d'inconvénients que les traités antérieurs, qu'il doit être soumis à l'expérience et qu'il doit subir l'épreuve de la pratique pour en apercevoir les défauts". Il est expérimenté en 1776 dans les escadres d'évolutions de Guichen et de Duchaffault, où du Pavillon commande le Zodiaque et adopté par toute la Marine ; il est appliqué en 1778 à Ouessant et en 1779 dans l'escadre d'Orvilliers, dont du Pavillon promu capitaine de vaisseau en 1777 est major sur la Bretagne 4.

Plan et analyse des ouvrages

Dans l'introduction des mouvements, ordres et signaux de jour, de nuit et de brume, pour l'escadre du Roi commandée par du Chaffault en 1776, le lieutenant des gardes-marine à Rochefort du Pavillon définit ce qu'est à ses yeux la tactique :

"La tactique est la science des mouvements des vaisseaux, réunis en corps d'armée ou l'art de ranger un nombre de vaisseaux destinés à combattre et de les instruire des évolutions et de toutes les manœuvres de la guerre. Ainsi la tactique navale renferme l'exercice et le maniement des voiles, des ancres, celui de l'Artillerie et de toutes les armes en vigueur sur les vaisseaux de guerre, plus particulièrement encore les évolutions ou changements d'ordre".

Pavillon associe donc étroitement les mouvements généraux des armées navales : évolutions, changements d'ordre avec la façon de les ordonner par signaux.

Signaux de brume à l'ancre et à la voile

Pavillon signale les mouvements ordonnés par deux séries de coups de canon suffisamment espacées pour ne pas être confondues :

 

premier tir

Deuxième tir

2 coups

4 coups

6 coups

1 coup

1-2-3

8

14-15-16

3 coups

4-5

9-10

17

5 coups

6-7

11-12-13

18-19

par exemple 2 coups, puis 1 coup, permettent de donner trois ordres dont le libellé figure dans le code et correspond, sans qu'il y ait risque de confusion, à la situation initiale dans laquelle l'armée se trouve.

Dans la tactique et signaux de nuit pour l'armée commandée en 1778 par le comte d'Orvilliers, Pavillon définit 16 ordres principaux, dont nous reparlerons et 9 ordres secondaires de nuit A, B, C, D, F, H, I, L, M qui seront transmis par la combinaison d'un nombre de coups de canon et de fanaux selon la table suivant :

 

coups de canon

fanaux

2 coups

4 coups

6 coups

1 f.

A

B

C

2 f.

D

F

H

3 f.

I

L

M

Le premier signal transmis, lu en tête de colonnes d'une autre table, combiné avec le second lu en marge, donne l'article de la tactique précisant l'évolution à exécuter.

 

A

B

C

D

F

H

I

L

M

A

116

125

134

143

151

160

169

178

187

B

117

126

135

144

152

161

170

179

188

C

118

127

136

145

153

162

171

180

189

D

119

128

137

146

154

163

172

181

190

F

120

129

138

147

155

164

173

182

191

H

121

130

139

148

156

165

174

183

192

I

122

131

140

149

157

166

175

184

193

L

123

132

141

150

158

167

176

185

194

M

124

133

142

151

159

168

177

186

195

Pavillon définit "les termes nécessaires pour entendre les évolutions", puis il donne en 40 articles de consignes les "instructions relatives aux évolutions, au bon ordre et aux signaux des armées". L'ordre de bataille s'établit sur la ligne qui fait 67, 5° avec la direction du vent "à 200 pieds l'un de l'autre" ; il affecte aux "16 ordres principaux ou générateurs", 16 lettres de l'alphabet et établit une table où la position actuelle de l'armée est définie par une des lettres en tête de colonnes et la nouvelle position ordonnée par une des 16 lettres en marge ; le nombre porté à l'intersection de la colonne et de la ligne concernées donne le numéro de l'article auquel il faut se reporter dans la partie "Evolutions mouvements" pour exécuter l'ordre ; 16 pavillons différents sont utilisés par groupe de deux pour constituer le signal, le plus élevé désigne la lettre en tête de colonne et le moins élevé celle en marge.

TABLE

EXPOSITION DE LA NOUVELLE MÉTHODE DE SIGNAUX

Il fixe enfin en 75 articles les règles d'exécution des évolutions, mouvements généraux et mouvements de guerre pour doubler ou couper la ligne adverse.

Les dernières années de du Pavillon et de Verdun de la Crenne 5

Après avoir coopéré avec du Pavillon, Verdun de la Crenne poursuit sur la Flore ses travaux scientifiques avec Borda et Pingré en 1771 et sert en 1776 sur l'Oiseau en escadre d'évolutions en même temps que du Pavillon. Il fait une campagne scientifique sur la Tamponne en Baltique, puis commande la Renommée aux Antilles en 1777 et 1778. promu capitaine de vaisseau, il prend part sur le Zodiaque en 1779 à la campagne de la Manche dans l'escadre combinée d'Orvilliers, où il retrouve à nouveau du Pavillon. Ils servent tous deux dans l'armée combinée franco-espagnole commandée par Guichen à Cadix en 1780 et 1781 et tandis que du Pavillon "le meilleur tacticien d'Europe" est tué à son bord le 12 avril 1782 durant la bataille des Saintes perdue par Grasse, Verdun de la Crenne participe au combat du cap Spartel en octobre 1782 et aux opérations autour de Gibraltar. Commandant la station navale aux îles du Vent en 1785, membre du Conseil de la marine en 1788, il quitte le service en janvier 1791, émigre en Espagne et rentre en France après la Terreur en 1796. Membre de l'institut, il meurt à Versailles en août 1805. Il avait publié en 1787 un court mémoire sur la tactique donnant des tables de distance entre vaisseaux à partir de la mesure angulaire de la hauteur de la mâture et du "temps nécessaire à un bâtiment pour parcourir un espace donné, quand on connaît la vitesse de son sillage" 6.

COMPARAISONS ENTRE DES ÉVOLUTIONS ANALOGUES

I - Passer à l'ordre de bataille

Bigot de Morogues - 87 -

Changer l'ordre de marche en ordre de bataille du même bord (3 méthodes) :

"La colonne du vent qui fait l'avant-garde mettra en panne, la colonne du milieu, qui fait le corps de bataille et la colonne sous le vent, qui fait l'arrière-garde donnent ensemble vent devant".

 

Bourdé de la Villehuet - 4e partie, chapitre 3, article III -

Passer de l'ordre de convoi sur 3 colonnes à celui de combat du même bord que les armures.

Bourdé indique plusieurs méthodes, mais préconise que "la colonne du milieu mette en panne tandis que celle du vent prendra son poste sur l'avant et que celle de dessous le vent sur l'arrière".

Variantes

La colonne sous le vent met en panne

La colonne du milieu met en panne

Lorsque l'armée aura le vent de quartier entre le plus près, & huit pointes largues, les Vaiffeaux & la colonne de deffous le vent mettront tous en panne en même-temps, tandis que ceux des deux autres colonnes continuant leur route, viendront fe mettre dans la ligne du plus près de celle qui eft vent-deffus-vent-dedans, en obfervant de faire forcer de voiles à la colonne du vent, dont la tête prendra le plus près à toutes voiles, quand elle fera parvenue à ce point ; enfuite tous fes Vaiffeaux la fuivront par la contre-marche.

Quand le Vaiffeau du centre aura paffé le point où fon chef de divifion a commencé l'évolution, la tête de la colonne du milieu qui eft en panne dans la ligne du plus près que l'on va fuivre, & par conféquent dans les eaux de la colonne du vent qui défile, fera fervir au plus près, ainfi que tous fes Vaiffeaux qui la fuivront par la contre-marche, en venant les uns après les autres fur le largue de la première route, fe mettre dans fes eaux ; la colonne de deffous le vent fuivra de la même manière, après avoir fait fervir quand le Vaiffeau du centre de la colonne du milieu fera au plus près ; & lorfque le dernier Vaiffeau de cette colonne fera pofté, l'évolution fera achevée, & l'ordre de combat formé.

Du Pavillon - Article VII -

Faire passer l'Armée de l'un des ordres de marche sur trois colonnes, au plus près du vent A, B, C, D, à l'ordre de bataille P.

Du

même

bord

A.P.

B.P.

C.P.

D.P.

La colonne sous le vent continuera la route à très-petites voiles, et seulement pour gouverner.

La colonne du centre en fera davantage, et la colonne du vent forcera de voiles.

Les deux dernières Divisions arrivant ensemble en dépendant, le dirigeront successivement en avant de la colonne sous le vent, où étant rendues, elles reviendront au vent pour former l'ordre de bataille.

II - Revenir à l'ordre de marche ou de convoi

Bigot de Morogues - 63 -

Changer de bataille en ordre de marche sur 3 colonnes sans perdre au vent :

"L'avant-garde (V) et le corps de bataille (A) donneront tous ensemble devant pour s'élever au plus près en échiquier. L'arrière-garde (C) courra toujours à petites voiles et quand elle sera parvenue au point où le corps de bataille sera vaisseau à vaisseau par son travers celui-ci revirera tout ensemble et sera à son poste ; l'avant-garde continuera à s'élever jusqu'à ce que son premier vaisseau soit par le travers de la tête des deux autres colonnes, alors elle revirera aussi tout ensemble ; ce qui étant exécuté, les vaisseaux de la tête et de la queue des colonnes se révèleront réciproquement et corrigeront ce qu'il pourrait y avoir de défectueux dans l'ordre."

Bourdé de la Villehuet - 4e partie, chapitre 3, article IX - Passer de l'ordre de combat à celui de convoi du bord des amures :

"Les trois têtes arriveront ensemble sur la route que doit tenir l'armée et les vaisseaux de chaque escadre et les vaisseaux de chaque escadre feront la même manœuvre par la contremarche en suivant la même route de sorte que les 3 queues arrivant en même temps dans les eaux de leurs colonnes achèveront l'évolution".

Pour Bourdé le passage à l'ordre de convoi implique qu'il n'y a plus de menace, on peut donc perdre au vent.

Du Pavillon - Article XV -

Faire passer l'Armée de l'un des ordres de bataille F, G, H, I, aux trois colonnes même bord, en faisant revirer deux fois l'avant-garde, et arriver l'escadre qui fait l'arrière-garde.

Il n'y a pas de distinction nette et significative entre l'ordre de convoi de Bourdé et l'ordre de marche de Bigot et de du Pavillon. Le comte d'Amblimont, chef d'escadre, qui publiera en 1788 une tactique navale 7 après avoir étudié dans son introduction les tactiques du père Hoste, de Bigot de Morogues et du chevalier du Pavillon estime que "toutes ces tactiques se ressemblent ; à peu de choses près, elles partent toutes du même principe et les trois colonnes sont la base d'où dérivent tous les mouvements".

les concepts tactiques

Bigot de Morogues écrit dans son introduction :

"L'armée moins nombreuse peut quelquefois se dérober à la faveur de la nuit ou d'un changement de vent et rendre vaine la poursuite de l'ennemi, qu'elle amuse et à qui elle fait faire de grandes dépenses et une campagne inutile à ses desseins... Il n'y a pas non plus d'affaires décisives à la mer, c'est-à-dire d'où dépende entièrement la fin de la guerre... Aussi l'armée ne s'engagera qu'autant qu'elle le voudra ; la Marine française en donne des exemples remarquables, où la seule habileté des chefs conserve des vaisseaux au Roi et remplit des missions malgré des obstacles multiples".

"La véritable force ou la supériorité consiste moins par mer dans le nombre des vaisseaux et dans la vivacité de l'action que dans le bon ordre, la science de la manœuvre, le sang froid et la bonne conduite des capitaines... Par mer l'audace peut souvent être inutile au succès général et à l'objet particulier d'une campagne, parce qu'à la mer il n'y a pas de champ de bataille à gagner ni de place à prendre".

Cependant, Bigot consacre un long passage (pages 49 et 50) au doublement de la ligne adverse et explique longuement comment "empêcher l'ennemi de doubler". Comme nous l'avons déjà signalé, il ajoute qu'"il ne convient qu'à l'armée la plus nombreuse d'entreprendre de doubler l'armée ennemie" ; ce qui fut rarement le cas pour la Marine française durant les guerres de Succession d'Autriche et de Sept ans.

Par contre Bourdé de la Villehuet nous livre dans son ouvrage quelques réflexions offensives sur l'attaque et la meilleure manière de combattre :

"Avant que d'attaquer, on doit être persuadé que c'est une nécessité... de combattre de bien près. Il est avantageux d'être l'agresseur... Il faut se préparer à l'abordage, seule façon de combattre avantageusement".

"Lorsqu'on est inférieur en nombre, il faut aller à l'abordage, c'est la seule ressource des faibles que de se montrer audacieux ; on sera battu chaque fois qu'on s'amusera à canonner. Quand on est plus fort, l'abordage est le moyen de finir plus tôt une affaire, car on ménage ainsi les hommes et la mâture, qui souffrent moins qu'en essuyant des coups de canons".

Bien que l'abordage soit considéré comme dépassé et détrôné par le combat au canon, Bourdé marque son esprit offensif et en demeure fermement partisan.

Avec le chevalier du Pavillon, "la tactique tend à devenir la science des signaux qui transformée par l'introduction de l'interprétation numérique des pavillons atteint un extrême degré de précision et réduit la bataille à une sorte de partie de dames, où tout le souci des amiraux est de ne pas manquer aux règles de l'art" 8.

Au moment où va commencer la guerre d'Amérique, dans les escadres d'évolutions, comme le fait remarquer Tramond, "la tactique a atteint sa perfection, les lignes de bataille sont d'une homogénéité et d'une rigidité absolues ; les ordonnances défendent aux capitaines de sortir de la ligne même pour secourir un camarade désemparé ; les amiraux en sous-ordres n'osent plus tenter le moindre mouvement sans une autorisation expresse et toute la ligne manœuvre d'une seule pièce aux ordres du commandant en chef, qui doit parer toutes les manœuvres, qui auraient pu permettre à l'adversaire d'obtenir un résultat 9.

ApprÉciationS

Dans son mémoire sur la tactique publié en 1787, Verdun de la Crenne écrit : "M. de Morogues abrégea l'Art des armées navales du père Hoste, en retrancha beaucoup d'évolutions inutiles et le mit dans un ordre plus facile à comprendre pour les jeunes officiers, mais ainsi que le père Hoste, il a calculé les mouvements sans tenir compte du temps que les bâtiments emploient à faire leurs mouvements de rotation" 10.

Le vicomte de Grenier dans son Art de la guerre sur mer édité également en 1787 estime que "les traités de la tactique navale, qui ont été publiés par le père Hoste, M. de Morogues, M. du Pavillon... ne servent qu'à enseigner la façon dont les vaisseaux doivent être rangés pour combattre et non celle d'attaquer avantageusement un ennemi et de s'en défendre le mieux possible" 11.

Ramatuelle enfin, dans son cours élémentaire de tactique navale publié en 1802, déclare : "Aucune des tactiques connues ne me paraît avoir atteint le but qu'elles ont dû se proposer. Tout s'y réduit à peu près à des traités sur les signaux, à donner la manière de former les ordres et de passer des uns aux autres... Tant qu'on se restreindra dans les formations méthodiques, que l'on se contentera de combattre masse contre masse (c'est-à-dire de prolonger une ligne, chaque vaisseau suivant strictement son matelot d'avant) on laissera au hasard de quelques coups de canon le sort du combat" 12. Castex écrira plus tard : "même chez les meilleurs la géométrie tue la manœuvre, le subjectif tue l'objectif" 13.

Comme le pense M. E. Taillemite, ce n'est pas uniquement la faute des penseurs qui ont rédigé leurs tactiques entre la fin de la guerre de Sept ans et le début de la guerre d'Amérique si "certains officiers les ont appliquées avec une prudence quelquefois exagérée et n'en ont pas exploité toutes les possibilités" mais surtout celle du pouvoir politique, dont les directives restrictives retenaient l'audace des exécutants14.

Suffren, "résolument partisan d'une tactique de l'affrontement, qui répugne aux savantes manœuvres de dérobement et se refuse à considérer que le summum de l'art consiste à éviter l'adversaire" va appliquer les directives offensives et agressives du nouveau ministre, le maréchal de Castries, préconisant la recherche du combat et la concentration des forces pour obtenir la supériorité sur l'adversaire15.

Grenier dans son Art de la guerre sur mer (1787), Amblimont dans sa tactique navale (1788) et l'écossais John Clerk dans son Essai méthodique et historique sur la tactique navale (1791)16 tireront les leçons de la campagne de l'Inde du Bailli, qui appartiennent à une autre phase de l'évolution de la pensée navale et de la tactique.

Notes:

1 Sur Hoste, voir l'étude de Michel Depeyre, dans L'évolution de la pensée navale I.

2 Etienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Editions Maritimes et d'Outre Mer, 1982.

3 Etienne Taillemite, Dictionnaire des marins français.

4 Etienne Taillemite, Dictionnaire des marins français.

5 Etienne Taillemite, Dictionnaire des marins français.

6 Verdun de la Crenne, Mémoire sur la tactique, Brest, Malassis, 1787.

7 Amblimont, Tactique navale, Paris, Didot, 1788, 250 pages.

8 Joannès Tramond, Manuel d'histoire maritime de la France, Paris, Challamel, 1916, p. 459.

9 Joannès Tramond, op. cit., p. 458.

10 Verdun de la Crenne, op. cit..

11 Vicomte de Grenier, L'art de la guerre sur mer, Paris, Didot, p. 3.

12 Audibert Ramatuelle, Cours élémentaire de tactique navale, Paris, Beaudouin, 1802, préface p. VIII et p. 407.

13 Castex, Les idées militaires de la marine au XVIIIe siècle, Paris, Fournier, 1911, p. 341.

14 E. Taillemite, "Suffren et la tactique de son temps", Cols bleus, 3 décembre 1988.

15 E. Taillemite, Histoire ignorée de la marine française, Paris, Perrin, 1988, p. 213.

16 Sur Clerk, voir l'étude de Michel Depeyre, dans L'évolution de la pensée navale II.

 

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