LES PRINCIPES DE LA GUERRE NAVALE DE L'AMIRAL S.O. MAKAROV1

 

David R. JONES

 

 

En 1890 et 1891 les débats qui animaient les cercles de la marine furent rendus plus vifs par la parution de deux ouvrages théoriques : The Influence of Seapower upon History, 1660-1783, du capitaine de vaisseau américain Alfred T. Mahan et Naval Warfare : Its Ruling Principles and Practice Historically Treated du vice-amiral britannique Philip H. Colomb, qui reprenait une série d'articles de l'llustrated Naval and Military Magazine 2. Chacun, à sa manière, proposait un concept de "m9e stratégique fondamental et directeur. A une époque où régnait un "navalisme" croissant, tous deux virent leurs ouvrages traduits, ce qui leur valut de bénéficier d'une notoriété mondiale dans toutes les marines. Selon leurs disciples, ils démontraient que, tout comme la guerre sur terre, la guerre navale obéissait à des principes ou à des lois de caractère scientifique ayant la même universalité que les enseignements de Karl von Clausewitz et, surtout d'Antoine Henri de Jomini3.

Depuis lors, Mahan et Colomb, ainsi que les générations suivantes de théoriciens navals occidentaux (comme sir Julian Corbett et sir Herbert Richmond) ont tendu à exercer une influence prépondérante sur les études de théorie navale4. Toutefois, quelque sept années après que Colomb et Mahan eurent entamé leurs carrières de théoriciens, une série de quatre articles parurent dans Morskoi Sbornik, revue du ministère de la marine russe. Sous le titre de Razsuzhdeniia po voprosom morskoi taktiki (Discussion sur des questions de tactique navale)5, ils furent rassemblés pour former un ouvrage et rapidement, grâce à des traductions, mis à la portée des officiers de marine et des spécialistes des questions navales du monde entier. Selon une autorité soviétique d'aujourd'hui, cet ouvrage fut aussitôt publié en anglais, en italien, en espagnol, en japonais et en turc6 et il devint un document fondamental dans les marines militaires aussi lointaines que celle de l'Argentine7, tandis que les officiers de la marine des Etats-Unis purent en prendre connaissance par la traduction du lieutenant de vaisseau John B. Bernadou, dès 1898. Par la suite, la presse américaine reconnut publiquement que cet ouvrage ne fut pas étranger au succès de la flotte américaine lors de la guerre contre l'Espagne8. Les autorités navales soviétiques, plus de quarante ans après, ont pensé que cet ouvrage présentait suffisamment d'intérêt pour mériter d'être réimprimé pendant la deuxième guerre mondiale9. Depuis, la seule édition complète connue est la réimpression de la traduction anglaise de Bernadou, édité par Robert B. Bathurst dans les Classics of Seapower, de l'US Naval Institute en 199010.

Il est quelque peu surprenant que cet ouvrage largement connu dans le monde et son fameux auteur, le vice-amiral Stepan Osipovich Makarov (1848-1904), aient été en grande partie oubliés hors de Russie. Cela peut être expliqué en partie par le fait que le sujet de cet ouvrage est centré sur la tactique, un aspect de l'art et de la science militaires le plus rapidement touché par l'obsolescence. Quant à Makarov lui-même, on se souvient surtout de lui en Occident à cause de sa disparition prématurée au large de Port-Arthur quand il était à la tête de la malheureuse escadre du Pacifique au tout début de la guerre russo-japonaise (1904-1905). On ne peut nier qu'il fut l'un des plus remarquables et talentueux marins de son temps, ainsi qu'un des plus brillants théoriciens navals. En effet, comme le document en annexe le montre, son point de vue global de la "tactique navale en tant que science de la guerre navale" 11 a remis en cause beaucoup d'idées reçues à l'époque, en particulier celles de Mahan et de Colomb, et préfiguré les enseignements postérieurs de sir Julian Corbett.

Makarov, né dans une famille appartenant au milieu maritime à Nicolaev sur la mer Noire, a passé la plus grande partie de sa jeunesse à Nicolaievsk-sur-Amour, port fluvial sibérien. Il y suivit les cours de l'école navale locale et participa au voyage de l'escadre russe du Pacifique à San Francisco en 1863-1864. Il fut par la suite désigné pour l'escadre de la Baltique en 1866 où il termina sa formation d'officier subalterne ; en tant que tel, il gagna rapidement un certain prestige au début des années soixante-dix pour ses travaux sur les capacités de survie des navires de guerre. Il acquit une renommée mondiale grâce à la première utilisation des canots porte-torpille contre la flotte turque en 1877-1878, en mer Noire. Pendant les années quatre-vingts, il fut de nouveau affecté à l'escadre de la Baltique et fit son premier voyage autour du monde comme commandant de la corvette Vitiaz (août 1886-mai 1889).

Le 1er janvier 1890, à l'âge de 41 ans, il fut promu contre-amiral dans la flotte de la Baltique, où il devint le plus jeune officier général. De 1891 à 1894, il assura les fonctions d'inspecteur en chef de l'artillerie de la marine impériale, puis de 1894 à 1896, il prit le commandement de l'escadre de la Méditerranée, attachée à la flotte de la Baltique, qui fut envoyée par la suite en Extrême-Orient. A son retour, promu vice-amiral, il prit le commandement de la première division de la flotte de la Baltique, qu'il conserva jusqu'à sa nomination au commandement de la base navale de Kronstadt en décembre 1899. Il le quitta pour prendre celui de l'escadre du Pacifique à la tête de laquelle il trouva la mort en février 190412.

Makarov n'était pas un "amiral bureaucrate" et malgré ses nombreux embarquements en escadre, malgré son goût pour la vie de famille, il trouva le temps de produire des travaux de valeur reconnue sur de nombreuses questions scientifiques et techniques. Les spécialistes occidentaux le créditent d'inventions pratiques encore de nos jours : l'obus de rupture et l'adoption de la poudre sans fumée dans la marine russe13. Entre temps, l'amiral fit des conférences devant des cénacles de scientifiques et devint membre permanent de l'Académie impériale des sciences en 1893. Il était aussi membre de la Société russe de géographie, de la Société technique russe, de l'Association russe des physiciens et des chimistes ainsi que de l'Observatoire central de physique ; il fut l'ami intime d'hommes en vue tels que l'architecte naval A.I. Krylov et le scientifique D.I. Mendeleev. Ses propres travaux continuèrent à lui conserver sa notoriété dans les questions d'océanographie, de géographie et de technologie navale ; l'intérêt qu'il a montré toute sa vie pour la construction navale eut son apogée avec l'élaboration des plans, la construction et les essais du puissant brise-glaces Yermak (1898-1901)14.

Comme un historien soviétique l'a récemment fait remarquer, des liens étroits et profonds existaient entre l'aspect pratique de la pensée de Makarov et ses études scientifiques ; à travers toute sa vie, son "expérience pratique lui apporta de riches matériaux qui lui servirent pour ses généralisations et ses conclusions théoriques15. Son vif intérêt pour Theorie und Praxis attira son attention sur la tactique navale au milieu des années quatre-vingt-dix. A cette époque, comme d'ailleurs Mahan l'a admis en 1890, "les marines à vapeur n'ont pas eu encore d'histoire que l'on pourrait qualifier de décisive" pour l'enseignement de la guerre navale, y compris celle de la tactique, de sorte que les théories sur son "avenir relèvent presque complètement de la conjecture16. Cinq ans plus tard, la situation ne s'était pas améliorée : malgré la masse d'études sur la politique et la stratégie navales provoquée par les écrits de Mahan et de Colomb, les marins continuaient à manquer d'une directive de base acceptée par la majorité pour affronter les éléments complexes de la tactique. Par exemple, en Russie, ce sujet était généralement négligé dans le programme d'enseignement des futurs officiers de marine et le plus récent texte proprement russe, dû à l'amiral Boutakov17, Novye osnovaniia parokhodnoi taktiki (Les nouveaux fondements de la tactique dans la marine à vapeur), avait été publié en 1863 à St Petersbourg18. Même si le temps était plus que propice pour faire paraître un travail comme la Discussion de Makarov, il n'apporta toute son attention à cette question qu'après que des événements eurent fixé sa pensée sur la nécessité de produire un tel travail.

L'événement en question fut le déploiement déjà mentionné de l'escadre de la Méditerranée commandée par Makarov, appartenant à la flotte de la Baltique et destinée en 1894 à l'Extrême-Orient. Elle rejoignit l'escadre du Pacifique d'Alekseiev et le vice-amiral Tyrtov prit le commandement de l'ensemble ; ce mouvement permettait aux Russes de renforcer leur présence dans cette région pendant la crise provoquée par la guerre sino-japonaise. L'amiral Tyrtov se rendit compte que si l'escadre du Pacifique avait à entreprendre des opérations, elle aurait besoin d'un code de manœuvres tactiques ; il fit immédiatement appel à son collègue Makarov pour qu'il préparât un travail de caractère provisoire pour combler cette lacune. Ces instructions devinrent des ordres à l'escadre que Tyrtov signa de son nom le 25 avril 189519. Entre temps, on trouva une solution à la crise et l'escadre de la Méditerranée de Makarov rejoignit la Baltique en passant par l'Amérique du nord. Cependant, l'amiral résolut de donner à la marine russe un manuel de tactique moderne et, pendant le voyage de retour, il consacra le temps qu'il dérobait aux autres tâches pour tirer de ces instructions une série de conférences20.

Il fit ces conférences à la fin de 1896 à une réunion des officiers à Kronstadt ; elles devinrent le fondement des quatre articles publiés entre janvier et avril 189721. Comme on pouvait s'y attendre, ces articles et ces conférences reçurent en Russie un accueil enthousiaste, même s'il y eut des contradicteurs22.

Mais ce qui est encore plus surprenant, ce fut le succès immédiat des œuvres de Makarov à l'étranger (voir plus haut), ce qui démontre l'étendue du besoin ressenti par toutes les marines de posséder des instructions tactiques. Toutefois, dans son propre pays, la plupart des partisans des "grosses unités" étaient déjà dans le camp de Mahan et de Colomb et décelèrent immédiatement dans la pensée tactique de Makarov les passages où il mettait en question les éléments principaux de la nouvelle orthodoxie. Parmi ceux-ci, on relevait la validité qu'on devait accorder à quelques "principes de guerre" supposés intangibles, qu'ils soient tactiques ou stratégiques, l'utilité d'étudier l'histoire navale du passé (c'est-à-dire l'époque de la voile) pour en tirer des méthodes de combat convenant aux navires cuirassés à l'ère de la vapeur et l'universalité et la réalisation du concept de "maîtrise de la mer" tel qu'énoncé par les nouveaux prophètes du "navalisme"23.

Makarov ne fit qu'effleurer ces questions, souvent indirectement, dans ses articles du début ; néanmoins, sa conception de la tactique et de son rôle dans le développement d'une flotte moderne, s'attaquait directement au cœur des doctrines de Colomb et de Mahan. En effet, l'amiral russe rejetait l'idée fondamentale de principes immuables révélés par le cours de l'histoire. A cela, il ajouta une proposition qui voulait que le but de la tactique en tant que science de la guerre navale était de gagner la bataille et qu'on devrait commencer "par établir les conceptions tactiques générales et nécessaires" par une recherche "des éléments constitutifs de la puissance combattante des navires et des moyens de les utiliser le plus efficacement possible à la guerre dans différentes circonstances" 24. Bien entendu, il admettait que dans ce processus "l'étude de l'histoire permet d'élargir l'horizon de la perception et de déterminer nos rapports avec les circonstances25. Mais au lieu de s'en tenir à la pratique du passé, Makarov proposait que le tacticien moderne examine d'abord les technologies et les armes mises à sa disposition, puis recherche la meilleure manière de les mettre en œuvre et ensuite, emploie ces systèmes d'une façon optimale dans le cadre d'une stratégie navale en accord avec les objectifs politiques de la nation. De cette manière, "il espérait que le développement normal de la science de la guerre sur mer (la tactique) puisse aider la flotte sur la voie de l'évolution rationnelle". Par ce biais, sur la base du système tactique adopté, on pourrait résoudre d'abord les "problèmes relatifs aux branches spéciales et, ainsi arriver à prendre en considération les types de navires26. Etant donnée la grande importance que Makarov attribuait aux torpilles, aux mines et aux autres technologies nouvelles, les "navalistes" ont évidemment soupçonné que ses conclusions sur la tactique provoqueraient un enthousiasme plus que mitigé pour les programmes de construction comprenant essentiellement des navires de ligne.

Les lecteurs occidentaux27 disposent maintenant des œuvres de l'amiral, et il n'est pas nécessaire ici de cerner plus précisément leur contenu. Mais la très vive controverse que fit naître parmi ses propres collègues les premiers articles est d'un plus grand intérêt ; Makarov fut contraint de répondre à ces critiques, parmi lesquels le jeune théoricien néo-mahanien, N.L. Klado28, ainsi que le malheureux commandant de la deuxième escadre du Pacifique en 1904-1905, Z.P. Rojestvenskii. D'abord, il rencontra volontiers ses opposants au cours de deux débats publics sous la forme de "questions et réponses" qui se tinrent à Kronstadt les 21 décembre 1896 et 13 janvier 189729 ; toutefois, au milieu de 1897, il ressentit la nécessité de faire une réponse plus générale, traitant directement des questions controversées et, par la même occasion, de porter un défi également direct à quelques-unes des propositions principales avancées par les nouveaux tenants de la puissance rivale. Cela conduisit à la parution en août 1897 d'un cinquième et bref épisode de sa Discussion dans Morskoi Sbornik 30.

Dans ce dernier article, Makarov récapitula ses positions théoriques, fondements de ses premiers articles, rendit plus claires ses vues sur certains points et opposa son opinion à propos de la stratégie et ses doutes sur la "maîtrise de la mer" aux idées de Mahan et de Colomb. Pour ces raisons, le cinquième article est, d'une certaine façon, la formulation la plus concise de sa théorie de la guerre navale et le plus intéressant de tous. Toutefois, alors qu'il est encore accessible au lecteur russe31, il a été malheureusement omis dans les traductions occidentales connues de l'auteur du présent travail. Pour cette raison et aussi parce qu'il représente l'essentiel de la pensée de Makarov sous une forme réduite, il semble qu'il vaille la peine d'être publié dans sa totalité32. Cependant, cette démarche n'est qu'un premier pas vers une étude structurée et complète de la contribution apportée par cet illustre marin à la théorie et à la pratique de la guerre navale et à la manœuvre des navires. Les notes de bas de page du présent travail feront référence aux sections des quatre premiers articles commentés, ainsi qu'à des mises au point pertinentes ou contradictoires formulées par les plus renommés de ses équivalents britanniques et américains33.

DISCUSSION SUR DES QUESTIONS DE TACTIQUE NAVALE

Un laps de temps suffisant s'est écoulé depuis la parution dans la presse de mes articles sur la Tactique navale pour me permettre d'analyser les diverses opinions qui ont été émises sur les différents problèmes en question. Cela me donnera l'occasion de revenir une fois encore sur ce sujet afin d'apporter quelques éclaircissements.

Le commentaire le plus significatif que j'ai entendu concerne mon opinion sur la manière essentielle de conduire la guerre que j'estime ne pas être une question de principes, mais de coup d'œil 34 auquel rien n'échappe ; il aide à analyser les circonstances, de même que le bon sens qui apporte des solutions rationnelles à l'heure où des décisions seront prises. J'affirme également que ces décisions en matière de tactique navale ne doivent pas découler des enseignements de l'histoire, mais plutôt d'une analyse de l'efficacité des armes dont on dispose35.

Je recommande la prudence quand on souhaite appliquer le principe d'appui réciproque36. A première vue, comment ne pas être favorable à cette idée d'appui réciproque qui commande tout, depuis le plus faible jusqu'au plus fort. Dans la guerre sur terre, ce principe apparaît comme parfaitement juste et doit servir de ligne de conduite à un général (Polkovodets) quand il déploie ses forces ou quand il fait faire des mouvements à des éléments de celles-ci. Napoléon conseillait à tout général de se demander plusieurs fois par jour comment il réagirait si l'ennemi apparaissait soudainement sur son flanc droit et aussi s'il survenait sur son flanc gauche et ainsi de suite. Toutes ces recommandations avaient pour but de s'assurer que le principe d'appui réciproque serait observé dans la distribution des forces. Tout comme le général, un quelconque commandant (nachal' nik) doit s'y conformer et l'aphorisme militaire qui veut que "celui qui est en péril doit être sauvé par son camarade" est aussi une expression du principe d'appui réciproque, mais à l'échelon de chaque soldat. Ainsi, dans son application à la guerre terrestre, ce principe est vrai pour tous, du général au simple soldat.

On doit aussi considérer que le principe d'appui réciproque exige que quand on lance des attaques simultanées sur un ou plusieurs points, l'attaque sera partout conduite par des détachements. A cet égard, ce principe est aussi largement appliqué dans la guerre navale comme dans la guerre sur terre. Mais sous d'autres aspects, ce principe ne trouve pas un champ d'application aussi étendu chez nous marins, puisque au large il n'existe aucun point en hauteur sur lesquels on puisse tenir, nous ou nos adversaires, ni déploiement de forces au cours duquel on doit envisager la nécessité d'apporter son appui à l'une des unités. Alors qu'il est raisonnable de penser que ce principe est toujours nécessaire, dans tous les affrontements militaires, j'aperçois un grave danger à donner à cette règle générale une valeur absolue dans tous les cas, car dans ce cas, des gens pusillanimes pourraient s'en servir comme justification de leur inaction et avancer l'excuse qu'ils ne pouvaient compter sur un appui réciproque suffisant. En outre, certains pourraient interpréter ce principe dans le sens où un navire porte secours à un autre. En période de guerre, cet appui peut n'avoir aucun intérêt essentiel et, si on considère ses propres navires, il ne doit se comprendre au combat que comme une attaque simultanée sur les bâtiments ennemis37.

Nous ne nions pas la grande importance qu'on attache au principe d'appui réciproque, c'est la conclusion que l'on peut tirer de tout ce qui vient d'être dit. Toutefois, il est clair que les marins doivent l'appliquer avec prudence et décider clairement si oui ou non, pour nous l'appui réciproque consiste principalement à mener une attaque simultanée contre l'ennemi dans le but de le détruire ou de le contraindre au repli.

Pour l'instant, je voudrais énoncer quatre principes de base de la tactique navale :

1) attaque d'une partie de la flotte ennemie avec une force importante,

2) attaque de la force ennemie par son côté faible,

3) s'opposer à l'ennemi avec notre côté fort et

4) l'appui réciproque.

Il n'est pas nécessaire de discuter ces principes car ils sont manifestement justes. De même, il est inutile de discuter pour savoir si la lettre "A" est la première de l'alphabet russe ; mais si je pouvais prouver que toute la sagesse de la science consiste à connaître l'ordre des lettres, alors les élèves auraient une fausse représentation de la science. Si je devais perdre tout mon temps à prouver que toute la sagesse militaire comprend la connaissance des quatre principes ci-dessus, alors, c'est en cela aussi que je donnerais un image fausse de la science militaire.

Je suggérerais à la personne désirant faire la preuve de l'importance des principes qu'elle écrive un ouvrage entier comportant une nouvelle analyse de toutes les batailles dans le but de démontrer que dans tous les cas, celui qui adopte les quatre principes remporte la victoire, et inversement, celui qui les ignore se trouve dans l'impossibilité de gagner. Ce serait un ouvrage de caractère très partial ; il pourrait très bien servir de traité érudit, mais en revanche ferait un bien mauvais manuel d'enseignement. En effet, un texte doit également fournir matière à discussion sur les autres facteurs qui contribuent à la victoire : le courage, la connaissance des questions navales, le don du commandement des bâtiments ainsi que la capacité de diriger l'artillerie, le coup d'œil du chef, etc. Pour ces raisons, on ne peut bénéficier d'aucun avantage particulier en exagérant l'importance de ces principes38.

Après avoir analysé les principes tactiques, je ne peux passer sous silence ceux sur lesquels repose la stratégie. A ce propos, les œuvres de Colomb et de Mahan représentent des contributions majeures à la littérature maritime. Toutes deux parurent en même temps et, prenant pour base l'enseignement que procure l'histoire, elles démontrent la même proposition : l'objectif principal d'une force navale doit être l'annihilation de la flotte de l'adversaire dans le but d'avoir la maîtrise de la mer (ovladet'). Ces deux auteurs utilisent pour leur démonstration des exemples historiques où chaque fois que cette règle est ignorée par l'un des adversaires, celui-ci, soit subit des pertes, soit ne peut atteindre son objectif, prouvant par là que ce principe fondamental ne peut être transgressé sans impunité39. Selon ces auteurs, la violation de ce principe entraîne inévitablement une sanction. Tout le monde a accepté comme prouvées les opinions de ces auteurs et j'attends encore aujourd'hui de voir apparaître dans les travaux publiés un démenti de ce principe. Grâce aux écrits de Colomb et de Mahan, un principe fondamental a été introduit dans la stratégie navale, lequel devrait éliminer l'imprévisible et donner une cohérence satisfaisante aux opérations navales.

C'est alors que la guerre sino-japonaise éclata et que l'amiral japonais Ito eut à décider d'un plan d'opérations. Il est sûr qu'il connaissait les principes établis par Mahan et Colomb et comprenait parfaitement que ce serait une démarche rationnelle de commencer par détruire la flotte chinoise. Malheureusement, une partie de cette force se trouvait dans deux ports du nord, tandis que l'autre stationnait dans le sud. A cause de forces insuffisantes et des distances en question, l'amiral japonais ne pouvait pas bloquer tous les ports chinois. Si, par exemple, il bloquait un des ports du nord, cela aurait laissé sans protection ses lignes de communications par lesquelles venaient l'approvisionnement, les renforts et le matériel militaire destiné à l'armée. Les Chinois, exploitant la vulnérabilité des lignes de communications japonaises, auraient pu, à partir des ports chinois du sud non bloqués, mener, avec de faibles forces, des attaques contre les transports ennemis et leur infliger de lourdes pertes. Par ailleurs, même un blocus des principaux ports chinois, Port Arthur et Wei-hai-Wei, pourrait provoquer de grosses pertes puisque rien n'est plus facile que d'attaquer de nuit avec des torpilleurs une flotte qui assure le blocus d'une base. Ainsi, les attaques de torpilleurs empêchent l'établissement d'un blocus rapproché et si ce blocus n'est pas rigoureusement maintenu, la flotte bloquée peut prendre la mer sans crier gare et attaquer les arrières de l'ennemi.

Que ce soient ces considérations ou d'autres qu'Ito avait en tête, je ne sais, mais je suis sûr qu'il prit la décision d'ignorer les principes de Mahan et de Colomb. Au lieu de les appliquer, il se donna comme objectif la protection des lignes de communications de l'armée du maréchal Yamagato et, en conséquence, allant de Corée en Chine, il prit la route côtière. C'est de cette manière qu'il assura le ravitaillement par mer de l'armée du maréchal après son déploiement ; il put ainsi, en des points de débarquement prévus selon les mouvements de cette armée, lui apporter constamment le matériel. Quand une force navale chinoise prit la mer, Ito la vainquit ; en dépit de ce succès, il ne tenta pas d'attirer les unités survivantes chinoises hors de leur refuge ; tout au contraire, c'est par des opérations terrestres que Port Arthur fut pris alors qu'Ito continuait à mener les siennes propres. Après la chute de Port Arthur, Ito aurait pu concentrer toutes ses forces contre Wei-hai-Wei où s'abritait la flotte chinoise, en vue de la détruire. Il préféra adopter un autre plan selon lequel la flotte japonaise escortait une force de débarquement et protégeait sa mise à terre. Ensuite, quand ces troupes firent le siège de Wei-hai-Wei, Ito bombarda les positions ennemies à partir de la mer et détruisit une partie de la flotte adverse grâce à une attaque de torpilleurs pour empêcher la sortie de celle-ci avant que la place forte ne tombât. A mon avis, dans de telles circonstances (c'est à dire considérant le piètre état de la flotte chinoise, les contraintes stratégiques imposées par le plan général du conflit, etc), l'amiral Ito choisit la voie convenable, ses calculs reçurent une justification et le remarquable succès de ses opérations le confirma. Il est ainsi impossible de le critiquer (pour ne pas avoir tenu compte des principes). "On ne doit pas juger les vainqueurs" est une expression qui garde tout son sens. Une personne qui est extérieure aux événements ne peut pas évaluer l'importance de toutes les circonstances et par conséquent ne peut juger sainement. Si le succès est obtenu, cela veut dire que l'ensemble des développements se sont trouvés en accord avec les prévisions initiales40.

Personnellement je ne suis pas partisan d'une vénération servile des principes. Mahan et Colomb ont simplement démontré qu'à l'époque de la voile, la première flotte qui partait à la conquête de la maîtrise de la mer était sûre d'atteindre son but. Il s'agit de savoir aujourd'hui jusqu'à quelle limite cela est vrai avec les moyens matériels dont nous disposons ; c'est là une importante question. Dans le passé, les navires pouvaient rester six mois à la mer sans avoir à renouveler leur approvisionnement ; ils pouvaient opérer à de longues distances de leurs bases principales. Les bâtiments actuels, au contraire, sont fréquemment contraints de refaire des soutes et par conséquent, la question des ports où l'on peut charbonner ainsi que celle des bases secondaires sont plus importantes qu'auparavant ; une action contre les arrières de l'ennemi est plus facilement réalisable que par le passé. Une escadre d'un belligérant peut aujourd'hui prendre la mer et, étant plus forte que la flotte ennemie, la contraint de rester dans ses bases ; en un certain sens, cette escadre aura la maîtrise de la mer ; mais si l'ennemi possède des points d'appui dans les parages, alors la situation de cette escadre va devenir compliquée (comme cela a été indiqué dans la section 10)41. En outre, si la maîtrise de la mer doit être exercée loin d'une base, les communications avec celle-ci ne peuvent être assurées. Compte tenu de ce qui vient d'être dit, je recommanderais l'étude d'ouvrages aussi renommés que ceux de Mahan et Colomb à la condition de ne pas tenir compte de leurs conclusions, qui sont tirées d'exemples remontant à l'âge de la voile et qui ne sont pas vraies sans restrictions à notre époque de la machine à vapeur et de l'électricité.

A côté des principes fondamentaux, il y a encore ceux qui sont secondaires, que nous appelons les règles tactiques. Selon moi, nous devons essayer de les trouver non seulement dans l'histoire, mais aussi dans l'étude approfondie des capacités de nos armes, c'est-à-dire dans nos bâtiments de combat modernes. La raison pour laquelle je propose cette idée hautement impopulaire repose sur le fait que le matériel naval a complètement changé. La tactique tient compte des armes, mais les armes ont tellement évolué que l'histoire ne peut apporter que peu d'éléments à l'élaboration d'une tactique. Toutefois, les partisans des phrases grandiloquentes se reportent constamment aux "solides fondements de l'histoire" et ils abusent de cette expression au point que beaucoup ont commencé à rechercher sérieusement des principes de tactique dans l'histoire. Nous devons nous demander si cette démarche est vraiment permise.

Supposons que nous désirions répondre à la question de savoir si, tactiquement, une bataille navale devrait se livrer par beau temps ou par mauvais temps. Nous consultons l'histoire et Nelson, dont les équipages se composaient de vétérans habitués aux tempêtes et qui avaient passé de longues périodes en mer, préférait combattre par beau temps. La raison était que les canons de son époque n'avaient même pas d'appareil de visée et étaient pointés en manœuvrant le canon lui-même, tandis que le comportement de la charge de poudre était imprévisible et entraînait de grandes variations dans la cadence de tir. Par conséquent tirer au canon à partir d'un navire qui tangue et qui roule avait des résultats des plus inattendus. En outre, en cas de vent frais, il était difficile pour l'attaquant de se tenir près de son antagoniste et par conséquent Nelson était contraint de faire tirer à longue portée. De toute manière il préférait le beau temps pour combattre ; il considérait qu'une bataille décisive ne pouvait être gagnée par mauvais temps et qu'une bataille indécise comptait à peine.

L'opinion de Nelson est appuyée par quantité d'exemples historiques. Donc, si l'on tient compte des exemples historiques, on doit aujourd'hui considérer qu'un combat par mauvais temps doit être évité. Alors que les conditions sur les navires actuels ne sont pas très différentes de ce qu'elles étaient autrefois, elles donnent naissance à un système tactique différent. Bien que l'artillerie se soit beaucoup améliorée, elle est cependant encore aujourd'hui embarquée sur une plate-forme mouvante et il est toujours aussi difficile d'envoyer un coup au but. Toutefois, aujourd'hui, nous avons la machine à vapeur qui nous permet de tenir notre poste à la distance prévue du but ; mais avec les mouvements de la mer, un navire cuirassé expose, dans les coups de roulis, la partie non cuirassée de sa coque et perd une partie de ses qualités. Il est vrai de dire que la trajectoire d'une torpille est moins précise par mer hachée que par mer calme ; mais même ainsi, il est encore possible d'espérer toucher le but à courte distance. Il s'ensuit qu'une bataille livrée par mauvais temps peut très bien emporter la décision et que de petits bâtiments comportant un fort armement en torpilles devraient s'attaquer à de grands navires cuirassés par mauvais temps. Si ce grand bâtiment cuirassé roule et tangue, il n'a que très peu de chances de mettre un coup au but quand son artillerie tire sur un torpilleur, tandis que celui-ci peut torpiller le grand bâtiment. On en déduit qu'un principe tactique peut être retenu, à savoir que, par mauvais temps, de petites unités conviennent à des attaques contre des bâtiments plus grands et que des escadrilles composés de ces petites unités peuvent, avec des chances de succès, s'attaquer à un groupe de ces grands bâtiments42.

Traitons d'une autre question : celle de la distance à partir de laquelle on peut ouvrir le feu. Auparavant, des chefs d'escadre éminents (flotovodstv) n'autorisaient pas l'ouverture du feu avant d'être à portée de pistolet. Selon les règlements de Pierre le Grand, un capitaine qui commençait le tir à une distance supérieure à la portée de ses canons était passible de la peine de mort. Cela ne veut pas dire qu'il existait une tendance générale à ouvrir le feu inconsidérément. Ce comportement avait plusieurs causes, mais la principale provenait du fait que l'artillerie était encore peu évoluée et que les difficultés de manœuvre du navire à voiles étaient grandes quand l'équipage était aux postes de combat. Actuellement, la manœuvre d'un bâtiment en route ne dépend pas des servants des pièces et ces dernières ont vu leurs systèmes de chargement et de pointage améliorés. Il n'est absolument pas indiqué pour des grands navires de combat de s'approcher de l'adversaire à la distance d'un tir de pistolet, même dans l'intention de se servir des torpilles ; en conséquence, la règle ancienne qui voulait qu'on combatte à courte distance ne peut être, de nos jours, adoptée sans réserves. Dans plusieurs conditions et pour divers types de navires, il est recommandé d'ouvrir le feu à longue portée.

Pour ce qui est des formations de combat, la réapparition des tactiques d'éperonnage plaide pour le meilleur dispositif : la ligne de front ou encore le dispositif en coin. C'est, en fait, une réactualisation des formations de combat des Romains qui utilisaient l'éperon. A cette époque-là, l'artillerie n'existait pas contrairement à aujourd'hui où nous avons des canons, or la formation en ligne de front ne permet pas leur complète utilisation.

De nos jours, l'opinion généralement acceptée recommande la ligne de file comme formation de combat ; d'ailleurs on peut dire qu'on y est revenu car elle a été de tradition. Mais ce n'a pas été à cause de cette tradition historique qui remonte à l'époque des guerres du XVIIe et du XVIIIe siècle où elle était la plus employée, mais parce que le bon sens a choisi cette formation comme étant la plus apte à la meilleure utilisation des navires de guerre contemporains.

Bien entendu nous devons étudier l'histoire et apprendre d'elle comment les peuples ont poursuivi sans relâche leurs buts et comment les événements peuvent s'expliquer par une grande quantité de convergences. Elle enseigne aussi que les questions militaires et navales sont particulièrement complexes et que celui qui maîtrisera tous les principes les plus importants ne sera pas nécessairement le plus expérimenté dans les questions navales. Car, pour l'être, il doit savoir analyser les événements puisque, comme le dit Napoléon, "en guerre, les événements commandent" ; à cause de cela, et de la grande diversité des événements, on doit étudier l'histoire.

Permettez-moi de faire allusion à des commentaires d'un auteur dans une revue militaire, regrettant mon silence à propos de la question des arrières et des bases. La différence essentielle entre une armée de terre et une armée navale (c'est-à-dire une escadre) réside dans le fait que les arrières d'une armée représentent son côté faible, alors que cela n'est pas vrai pour une escadre43. Les arrières d'une armée comprennent le train des équipages (les transports et le ravitaillement), qui approvisionne l'armée quand elle opère loin de ses bases. Si un ennemi, par un mouvement tournant, attaque une armée sur ses arrières, cette dernière se trouve dans une situation très difficile. En revanche, un navire transporte et conserve ses approvisionnements et donc une escadre ne possède pas de train que l'adversaire peut attaquer, ce qui signifie que l'escadre ne peut se trouver dans la même situation que celle de l'armée. Ce sera donc la mer qu'on pourra appeler les arrières de l'escadre puisqu'elle permet de la faire communiquer avec sa base. Ainsi, si une escadre opère dans le détroit de Corée, la mer du Japon (qui sépare l'escadre de Vladivostok de sa base) doit être considérée comme ses arrières. Cependant ce seront des arrières stratégiques, ou plutôt les arrières du théâtre de la guerre, et non celui du champ de bataille. C'est pourquoi il faut avoir la maîtrise de la mer (vladet') pour assurer ses arrières et protéger les lignes de communications de l'escadre avec Vladivostok. Cette question, comme d'ailleurs celle du ravitaillement d'une escadre, relève de la stratégie, et c'est pourquoi elle n'a pas été traitée dans mes analyses. Cependant, il se peut que, pour des personnes peu au fait des questions navales, j'aurais dû expliquer brièvement pourquoi je n'ai pas parlé des arrières et des bases dans mon analyse des questions de tactique navale.

Une question essentielle mérite également l'attention car elle est discutée : la tactique, comme je l'affirme, devrait-elle tenter "d'indiquer les moyens de gagner des batailles ?" 44 Il me semble absolument évident qu'une étude sur la tactique n'a pas été écrite pour le plaisir d'écrire sur la tactique mais pour servir à l'action et au combat : il n'y a qu'une action tendant à la défaite de l'ennemi. La tactique devrait donner des directives pour y arriver. La tactique ne peut être perfectionnée au point de donner des directives pour tous les cas, mais elle peut fournir toutes sortes de conseils utiles. Et même quand ceci est au-delà des possibilités de la tactique, elle se trouve limitée aux analyses examinant dans chaque cas de quelle manière une décision pertinente a été prise en accord avec l'événement. Quoi qu'il en soit, tout ce que la tactique enseigne, soit directement, soit indirectement, apporte des éléments servant à gagner une bataille.

Beaucoup d'autres questions dépendent de l'analyse de cette question essentielle. Une fois reconnu que la tactique est la "science des batailles", et que son but est de donner les moyens de gagner la bataille, nous devons alors considérer que tout ce qui sert comme moyen de gagner une bataille ne peut appartenir à une autre science que celle de la tactique. Par exemple, la tactique aujourd'hui est intéressée par la question de "l'élément moral", bien que celle-ci soit essentiellement un tout en soi. Si un jour est créée une science spéciale comme la "psychologie militaire", la question de l'élément moral sera traitée tout spécialement par elle... A partir de ce moment, la tactique peut ne pas s'intéresser à cette matière en détail et s'en tenir à accepter les conclusions finales de la "psychologie militaire". Pour ce qui est de la flotte, on peut dire à présent que les évolutions et les signaux sont inclus dans la tactique seulement parce que jusqu'à ce jour, ces deux sujets spéciaux n'ont pas été considérés comme des sciences spéciales ou n'ont pas appartenu aux sciences navales existant déjà. J'attribue les moyens de détruire les câbles sous-marins à la tactique uniquement parce qu'ils n'ont pas encore été inclus dans les cours pratiques.

Dans ma Discussion, quand je cite les opinions d'autorités (reconnues) sur l'importance de l'élément moral dans l'armée, j'affirme que cet élément possède une plus grande importance dans la marine que dans l'armée45. Cette assertion a provoqué les observations d'écrivains militaires dans les forces terrestres. Je dois souligner ici que je ne veux pas suggérer que l'élément moral n'a que peu d'importance dans une bataille sur terre car j'apprécie au plus haut point le respect réciproque entre le personnel des différentes armes des forces militaires ; je n'ai aucunement l'intention de prouver dans la presse que le combat sur terre n'est pas aussi difficile que ceux qui le livrent veulent bien le dire. Parler ainsi serait tenter de détruire le respect auquel la troupe a droit et je considère que faire de la sorte serait porter atteinte aux forces terrestres et navales et à leurs unités et serait indigne de la plume d'un écrivain militaire ou naval. Je répète que je n'ai aucune intention de diminuer les difficultés de la guerre sur terre, mais il est nécessaire de garder à l'esprit que se déplacer avec une machine comme les navires n'est en aucun manière plus facile que d'aller à pied. Et si quelqu'un désire aller ainsi et si la maîtrise de soi est nécessaire pour cela, alors, elle est également indispensable pour appareiller avec les machines.

Les compartiments des machines des navires actuels sont fermés et les chaufferies de certains navires sont même en vase clos, ce qui signifie que l'air est envoyé sous pression dans le compartiment hermétiquement fermé. Les hommes dont le poste de combat est d'être sous le pont ne voient rien de ce qui se passe, même pas la lumière du ciel. En revanche, ils peuvent entendre le tonnerre de l'artillerie et aussi, distinctement, les explosions des torpilles qui, bien que lointaines, provoquent à bord des vibrations. Ils se trouvent donc constamment dans l'état de ceux qui s'attendent à une catastrophe ; à n'importe quel moment, une torpille peut frapper la mince coque qui les sépare de l'océan et en quelques secondes envahir le compartiment. Un autre danger est encore plus évident, celui qui provient des tuyautages de vapeur et des chaudières elles-mêmes qui fonctionnent aujourd'hui sous de hautes pressions ; si un projectile frappe un de ces tuyautages, à peine un homme pourra se sortir vivant de ce compartiment. L'exemple du cuirassé Brandenburg a montré qu'aucun des trente hommes n'a été sauvé.

Il faut visiter le compartiment machine d'un navire moderne qui marche à toute vapeur pour avoir une faible idée de ce que cela est en réalité et aussi pour s'imaginer ce que doit être l'état nerveux de celui qui doit rester calme quand, seconde après seconde, on risque d'être noyé ou brûlé par la vapeur, angoisses auxquelles s'ajoutent les difficultés techniques pendant le quart. Malgré tout cela, tous ces hommes doivent calmement remplir leur rôle si le bâtiment est contraint de maintenir sa vitesse au combat. Ils ne doivent pas oublier de graisser toutes les parties qui doivent l'être, sinon, si l'une d'elles se grippe, les machines s'arrêtent. Une consigne rigoureuse concerne l'alimentation en eau des chaudières : elle doit se faire convenablement car, à bord de certains navires, ces chaudières sont constituées de 50 éléments, si bien que s'il y a une fuite à l'un d'eux, elles explosent. De plus, les soutiers ont pour tâche de transférer le charbon des soutes dans la chaufferie à raison de 18 tonnes par heure (1 000 pouds de 16,380 kgs) sur les grands navires. Tous les postes au combat doivent être éclairés ; du fait que les lampes à huile s'éteignent à cause des explosions lointaines et inoffensives, l'électricité est employée, ce qui implique la nécessité d'avoir des dynamos et de s'assurer de leur bonne marche.

Cet aperçu ne donne qu'une vue partielle de ce qui doit être fait pour le bon fonctionnement des machines. Toutefois au combat, ce n'est pas tout ; il faut mettre en œuvre l'artillerie et cela implique d'assurer son ravitaillement en projectiles et en gargousses grâce à des monte-charges électriques qui permettent le chargement des pièces et la mise à feu. Dans un combat entre escadres, la distance des objectifs varie rapidement et l'objectif lui-même peut changer, ce qui signifie que tout le personnel de la direction de tir doit assurer son rôle avec calme alors qu'on mesure la distance et qu'on la transmet aux pièces. Dans le cas contraire, on risque que le tir fasse plus d'avaries à ceux de nos propres navires qui sont proches qu'à l'ennemi. En outre, tout le service torpille, chargé de l'entretien et de la mise en œuvre de cette arme, doit suivre les instructions à la lettre. La question de la ventilation du navire n'est pas à négliger et doit s'étendre à tous les compartiments ; la commande hydraulique des canons de gros calibre doit fonctionner parfaitement, mais, ce qui importe le plus, c'est le choix d'officiers possédant une tête froide et un jugement sans faille pour diriger les manœuvres et conduire le bâtiment.

Tout ce qui vient d'être dit montre qu'il est facile en paroles de faire marcher un bâtiment avec ses machines, mais c'est bien moins vrai de le faire au combat. pour assurer le succès du bâtiment dans une opération tous les membres de l'équipage doivent être doués des plus hautes qualités morales. Personne ne peut nier que ces qualités sont aussi exigées dans les forces terrestres, quant à la question de savoir dans quelle armée elles doivent être les plus excellentes, dans l'armée de Terre ou dans la marine, elle est sans objet.

Notes:

1 Dans cet article toutes les dates se réfèrent au calendrier julien, "vieux style" qui est en retard de douze jours sur les dates occidentales au cours du XIXe siècle. Les opinions exprimées sont celles de l'auteur et en aucune façon ne reflètent celles du War College, de l'US Navy ou du Gouvernement des Etats-Unis.

2 Les citations tirées de ces ouvrages proviennent de l'édition "America Century Series" pour Mahan, The Influence of Seapower upon History, 1660-1783, introduction de L. M. Hacker, New York, 1957 et de celle des US Naval Institute "Classics of Sea Power" pour P.H. Colomb, Naval Warfare : Its Ruling Principles and Practice Historically Treated, 2 volumes, Annapolis, Maryland, 1990.

3 Bien entendu, cela atténue quelques différences entre ces deux théoriciens. celles-ci n'ayant que peu de rapports avec les opinions de Makarov, il est inutile ici de tenter de les analyser. A propos de Mahan et de Colomb voir D.M. Schurman, The Education of a Navy : The Development of British Naval Strategic Thought, 1867-1914, Londres, Cassel, 1965, chapitres 3 et 4.

4 Ibid., chapitres 5 et 8.

5 Morskoi sbornik, n° 1, pp. 17-84 ; n° 2, pp. 1-63 ; n° 3, pp. 1-58 ; n° 4, pp. 1-58, 1897.

6 S.N. Semanov, Makarov, Moscou, 1972, p. 154.

7 Ibid., pp. 172-173 ; Semenov, Admiral Stepan Osipovich Makarov, St Petersbourg, 1913, pp. 30-31.

8 S.O. Makarov, Discussions of Questions in Naval Tactics, traduction de J.B. Bernadou, Washington, Office of Naval Intelligence, 1898 ; pour une opinion sur l'utilisation de ce texte en vue de l'entraînement de l'US Navy avant la guerre contre l'Espagne, voir les commentaires du New York Evening Post, du 7 avril 1900, rapportés par le journal Kotlin du 19 avril, repris dans S.O. Makarov, Dokumenty, éd. V.S. Shlomin, II, p. 277, Moscou, 1960.

9 S.O. Makarov, Voprosy morskoi taktiki i podgotovki ofitserov (Razsuzhdeniia po voprosom morskoi taktiki), 6e édition, Moscou, 1943.

10 S.O. Makarov, Discussion of Questions in Naval Tactics, traduction de J.B. Bernadou ; introduction et notes de R.B. Bathurst, Annapolis, Maryland, 1990. Cette édition étant la plus accessible, toutes les citations en sont tirées, parfois légèrement modifiées après comparaison avec le texte de l'édition russe de 1916.

11 Makarov, Discussion of Questions, p. 35.

12 Pour un aperçu général de la carrière de Makarov, voir les biographies types de Semanov, Makarov, et de B. Ostrovskii, Stepan Osipovich Makarov, 1848-1904, Moscou, 1951. La plus détaillée de toutes est celle de son ami F.F. Vrangel, Vitse-Admiral Stepan Osipovich Makarov : Biograficheskii ocherk, 2 volumes, St Petersbourg, 1911-1913.

13 Ian Hogg and John Batchelor, Naval Gun, Poole, 1978, p. 101 ; R.B. Bathurst, "Introduction" dans Discussions, 1990, p. X.

14 Makarov Dokumenty, II, pp. 705-713, donne la bibliographie la plus complète des oeuvres de Makarov. Sur ses nombreuses activités et intérêts, voir A.D. Dobrovolskii, Admiral S.O. Makarov-putesheestvennik i okeanograf (S stoletiiu so dnia rozhdeniia) Moscou, 1948 ; A.I. Dubravin, "Stepan Osipovich Makarov-uchenui, flotovodets, okeanograf", Zapiski po hidrografii, n° 1, pp. 54-57, 1969 ; également les essais de A.-I. Dubravin (ed.), Deiatel'nost' vitse-admiral S.O. Makarov v sudostroenii, Leningrad, 1977, qui contient aussi une biographie très utile aux pages 248-253.

15 P.A. Zhilin (éd.), Russkaia voennaia mysl' konets XIX-nachalo XX v., Moscou, 1982, p. 140. Le lecteur aura quelque idée de la très limitée Praxis des marins à l'ère de la machine à vapeur avant 1904 en parcourant La Guerre navale moderne : de Lissa à Tsoushima, Paris, 1905, dont l'auteur est Michel Merys, alias Georges Blanchon.

16 Mahan, Influence, p. 2.

17 L'amiral Boutakov utilisa une manoeuvre qui porte son nom pour repêcher un homme tombé accidentellement à la mer. La courbe suivie par le bâtiment permettait après une giration complète de repasser au point où l'homme se trouvait s'il avait pu surnager grâce à la bouée qu'on lance dès que retentit le cri : "un homme à la mer, tribord ou babord". (NDT).

18 Sur le peu d'intérêt pour les études de tactique navale en Russie voir G.M. Gel'fond, et alii, Tam za Nevoi moria i okeany. Istoriia Vysshego voenno-morskogo ordena Lenina, Krasnoznamennogo, ordena Ushakova ushilshcha imeni M.V. Frunze, Moscou, 1976, pp. 115-116. Boutakov et son texte sont analysés dans A. Ya. Lur'e, "Admiral Grigorii Ivanovich Butakov, dans R.N. Mordvinov, Russkoe voenno-morskoe iskusstvo. Sbornik statei, pp. 234-243, Moscou, 1951.

19 Sur les éléments de base de la compilation des instructions de Makarov, voir Ostrovskii, Stepan Osipovich Makarov, pp. 171-172 et 184, et Makarov Dokumenty, II, n° 88-89, pp. 169-174. Le texte de l'ordre même est dans Ibid., n° 90, pp. 175-183 ainsi que dans l'Appendice IV (Prilozhenie IV) de l'article de Makarov, "Razsuzhdeniia po voprosom morskoi taktiki", publié en deux parties en janvier-février 1916 comme supplément au Morskoi sbornik (Biblioteka Morskogo Sbornika), II, pp. 412-422.

20 Son travail sur la Discussion pendant cette période est recensé dans les extraits du journal publié dans Dokumenty, II, n° 89 pp. 170-175 de Makarov ainsi que dans le n° 91, pp. 183-189 et dans le n° 116, p. 267. Voir également l'extrait publié dans S.S. Semanov, Admiral Makarov, Moscou, 1972, pp. 150-151. La genèse de l'oeuvre de Makarov parut dans les journaux de Kronstadt Kronstadtskii vestnik et dans Kotlin du 1er décembre 1896 ; voir aussi Makarov Dokumenty, II, n° 120-121, pp. 271-275.

21 Voir la notice du journal de Kronstadt Kotlin du 3 décembre 1896, dans Dokumenty de Makarov, II,n° 122, p. 275.

22 Toutefois, un tel enthousiasme n'était officiellement pas répandu. L'absence de sanctions officielles pour condamner ses points de vue a provoqué la réaction d'un des adeptes de l'amiral qui se plaignait que "parmi nous, en Russie, ce livre... a été presque interdit" ; voir VI. Semenov, Admiral Stepan Osipovich Makarov, St Petersbourg, 1913, pp. 30-31 ; voir également Semanov, Makarov, pp. 172-175.

23 En outre, Makarov souligna l'importance d'un entraînement convenable des matelots et des gradés et aussi l'indispensable maintien du moral au combat. Son affirmation que ce facteur était plus important dans la marine que sur terre a provoqué une vague de critiques considérable.

24 En italiques dans l'original. Makarov, Discussion, pp. 40, 32, 35 et 44. Comme il l'a montré (p.40), il a commencé lui-même à le faire dans son article "Razbor elementov, sostavliaiushchikh boevuiu silu sudov" (Une analyse des éléments préparant les capacités de combat des navires de guerre), Morskoi sbornik, 1894, n° 6, pp. 1-106.

25 Ibid , p. 32.

26 Ibid, p. 28.

27 Ibid, chapitre 2, "The Position of Naval Tactics in the Category of Naval Sciences", pp. 29-44.

28 Par exemple en 1904, Klado affirma : "L'importance de la maîtrise de la mer est un fait aujourd'hui presque universellement reconnu. Malheureusement, au commencement de cette guerre (avec le Japon), il n'en fut pas ainsi ...", N.-L Klado, La Marine russe dans la guerre russo-japonaise, p. 46, Paris-Nancy, 1905.

29 Pour des comptes rendus de ces rencontres, voir "Prilozhenie I  : Preniia po voprosom, vozbuzhdennym na lektsiiakh vitse-admirala Makarova po morskoi taktiki", dans Biblioteka Morskogo Sbornika, 1916, II, pp. 353-74.

30 S.O. Makarov, "Razsuzhdeniia po voprosom morskoi taktiki", Morskoi sbornik, 1897/7, pp. 1-12. Le texte russe utilisé ici se trouve sous le titre de "Prilozhenie III" dans Biblioteka Morskogo Sbornika, 1916, II, pp. 401-411.

31 Ce cinquième article fut publié à nouveau dans sa totalité dans L.G. Beskrovnyi (ed.), Russkaia voenno-teoreticheskaia mysl' XIX i nachala XX vekov, Moscou, 1960, pp. 406-414.

32 La traduction qui suit est faite d'après l'édition de 1916. La seule liberté prise avec le texte a consisté à alléger quelques uns des paragraphes qui présentaient des longueurs, de manière à faciliter la lecture.

33 A ce propos voir S. Skriagin, "Razbor truda Makarova v sviazi s rabotami Mekhena", Morskoi sbornik, 1897/10, pp. 1-44.

34 En français dans le texte, russe glazomer.

35 A cet égard, à la fin de ses premières séries d'articles Makarov a souligné que "dans la conduite de la guerre, nous devons compter plus sur notre sens commun que sur des exemples militaires antérieurs, ce qui serait absolument insuffisant (les italiques sont de lui) ; voir Discussion of Questions in Naval Tactics, p. 300. Voir également ses précédentes analyses aux pp. 41-44.

36 Makarov avait affirmé que ce principe "doit être appliqué en tenant compte des circonstances de la guerre sur mer" et remarqua que, bien que Villeneuve ait "déclaré que l'appui réciproque entre navires était le but essentiel recherché à Trafalgar", il perdit la bataille "devant un adversaire qui a toujours agi d'après le principe qu'il faut faire confiance au sort et que certains éléments de la flotte doivent courir un risque dans la bataille", Discussion, pp. 32-33.

37 C'est une répétition des commentaires de Makarov dans Discussion, p. 33, bien que la traduction de Bernadou présente quelque ambiguïté. La phrase russe est : "druzhnogo napadeniia na vraga", qu'il a traduit : "the simultaneous attack of an adversary" (l'attaque simultanée d'un adversaire) plutôt que "on an adversary" (contre un adversaire).

38 Ces points de vue sont conformes aux enseignements de Mahan et de Colomb, comme on l'a indiqué ci-dessus, et ils ne donnent pas lieu à un autre développement.

39 Makarov, dans ce passage fait consciemment écho à Colomb qui, dans l'introduction de sa première édition, écrivit "qu'il existe des lois qui régissent la conduite de la guerre navale, lesquelles ne peuvent être transgressées sans impunité". Colomb, I, p. 3.

40 Naturellement, Mahan et Colomb rejetèrent l'analyse de Makarov sur l'influence des progrès techniques des mines et des torpilles sur la possibilité de maintenir un blocus rapproché. Quand on interrogea Mahan en 1895 pour savoir si les développements techniques des torpilles dans la guerre avaient provoqué chez lui un changement d'opinion, et plus particulièrement, si le blocus rapproché était encore possible, Mahan répondit que les nouvelles armes avaient "simplement élargi la question, mais n'avaient pas changé sa nature" ; A.T. Mahan "Blockade in Relation to Naval Strategy", United States Naval Institute Proceedings, novembre 1895, p. 857.

41 Ceci se rapporte à la section 10 de ses premières séries d'articles ; voir "10. De quelques anomalies dans la conception de ce qui constitue la maîtrise de la mer." dans Makarov, Discussion, p.28. Ce court paragraphe est le seul passage dans ces articles où il est fait explicitement référence à Mahan et à Colomb. Ici, il définit la "maîtrise de la mer" de la même façon qu'eux : "la flotte qui la possède parcourt constamment et ouvertement la mer, alors que l'adversaire malheureux n'ose pas quitter l'abri de ses ports." Toutefois, il suggère que le récent développement de la torpille et d'autres technologies a introduit des "fragilités" dans cet aperçu du fait que, maintenant, on pourrait se demander s'"il avait correctement compris qu'une flotte victorieuse (qui possédait la maîtrise le mer) devrait se protéger elle-même contre le reste de la flotte vaincue".

42 Cette partie apparaît comme exagérant les qualités de stabilité des torpilleurs de l'époque de Makarov lorsqu'ils sont soumis au mauvais temps.

43 On doit, encore une fois, rappeler ici la nature de la tactique sur terre de l'époque. Makarov ne parle pas des lignes de communications stratégiques et opérationnelles d'une armée, mais de son "train" (à cette époque composé de voitures à chevaux). L'armée était ainsi approvisionnée en munitions, en matériels et en vivres à partir des arrières immédiats du champ de bataille.

44 Dans Discussion, p.30, Makarov a précédé sa comparaison entre les deux tactiques navale et terrestre d'une définition : "Le but de la tactique est de fournir les méthodes pour gagner la bataille".

45 De même que l'écrivain militaire M.I. Dragomirov (1830-1905), Makarov a été un disciple du général A.V. Souvorov (1730-1800) car il a souligné le rôle vital du moral et de l'élan au combat. Il consacre le chapitre II de la Discussion à "l'influence du moral sur le succès militaire". A la page 47, il note que "le facteur moral possède plus de signification dans la guerre sur mer que dans la guerre sur terre". Il a donné une brève explication en montrant que sur terre, "l'action commence progressivement et que les hommes ont le temps de se regarder mutuellement", mais que sur mer, "avec les vitesses considérables obtenues de nos jours, les laps de temps ne se comptent plus en heures mais en secondes. Mettez la barre toute cinq secondes plus tôt et vous éperonnez votre antagoniste et si vous le faites, cinq secondes trop tard, c'est lui qui vous éperonne". Il n'est pas surprenant que des écrivains militaires (par exemple N. Orlov dans Russkii invalid et A. Puzyrevskii, dans Razvedchik) eurent le sentiment que cela représentait un affront pour leur armée.

 

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