PAOLO SARPI ET LE PROBLEME NAVAL VENITIEN

 

Ezio FERANTE

 

 

La personne et l’œuvre du frère Paolo Sarpi, de l’Ordre des Servites de Marie (1552-1623), conseiller en matière de théologie canoniste de la Sérénissime République de Venise, sont sans doute bien plus connues dans le domaine de l’historiographie ecclésiastique que dans celui de l’historiographie purement maritime1. Certains de ses lecteurs se souviendront de lui comme du protagoniste de la soi-disant “dispute sur l’interdit” (1606-1607) dans laquelle il se fait le chantre de la liberté et de la souveraineté - “puissance absolue et perpétuelle d’une République”2 selon la célèbre définition de Bodin - de l’Etat vénitien face aux prétentions absolutistes du Saint Siège. D’autres, au contraire, le présentent tout bonnement comme l’auteur de l’Istoria del Concilio Tridentino (publiée pour la première fois à Londres en 1619 sous l’anagramme de Pietro Soave Polano), interprété par Sarpi comme, non seulement “un événement religieux et ecclésiastique, mais bien comme un fait politique d’une importance considérable, autour duquel évolueront les conflits de la politique européenne entre 1561 et 1563”3. Au plus profond des études que Sarpi entreprit et des intérêts qui furent les siens au cours de son existence (“ami de Galilée et de Giambattista della Porta... théologien, philosophe et canoniste éminent, il n’en était pas moins versé dans les disciplines naturelles comme la physique, l’astronomie, l’architecture, la géométrie, l’algèbre, la mécanique et l’anatomie”4). Ses intérêts dans le domaine purement maritime, représentent, en fin de compte, une part faible mais non insignifiante de ses œuvres, que nous nous proposons de reconstituer, dans ses divers aspects, au cours du présent article5.

Dans les écrits touchant le domaine maritime, nous pouvons en fait redécouvrir un intéressant aspect de la défense des intérêts traditionnels des possessions vénitiennes en Adriatique ; cet aspect était mis en avant par la Sérénissime sur le plan idéologique et juridique contre les prétentions du Pape et des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne, ainsi que sur le plan opérationnel contre les attaques des pirates uscoques6 qui, établis sur la côte dalmate et manifestement manipulés par les archiducs autrichiens, “écumaient” l’Adriatique.

La “maîtrise de la mer” de la Sérénissime

Bien que l’ère des grandes découvertes géographiques ait, en fait, bouleversé le monopole du commerce des épices que détenait Venise, lequel passa entre les mains du Portugal et de l’Espagne d’abord et ensuite entre celles de la Hollande, de la France et de l’Angleterre, ce serait une erreur de croire - comme le montre bien Léopold von Ranke7 - que le trafic avec les Indes - par caravanes ou par mer - se soit complètement arrêté pour Venise. Dans les premières années du XVIIe siècle, “les Vénitiens montraient une très grande activité commerciale en Orient ; nous savons qu’ils résidaient à Bassorah et qu’ils faisaient la navette entre Ormuz et Alep, principal centre du commerce vénitien en Orient” ; de ce dernier point, par mer, ils rejoignaient le Rialto, représentant encore à l’époque un des centres commerciaux les plus importants du monde - ou parfois, suivant le moment, leur trafic aboutissait par caravanes à Spalato8, à la fin du XVIe siècle, où le volume des affaires atteignait une ampleur considérable.

Face à la précarité des relations entre Venise et Constantinople, laquelle avait une incidence inévitable sur la sécurité du trafic de Venise en Méditerranée orientale, un point restait bien assuré : en Adriatique, la Sérénissime exerçait la domination la plus absolue grâce à un ensemble de liens juridiques, économiques et fiscaux mis en place au cours des siècles par le droit maritime vénitien et garanti manu navali par la possession des côtes d’Istrie et de Dalmatie et par un chapelet de points stratégiques en Albanie et dans les îles Ioniennes9.

Naturellement, au cours du XVIe siècle, des cahiers de doléances 10 furent le fait de la Curie romaine et des archiducs autrichiens qui réclamaient pour eux la liberté de navigation en Adriatique, ou mieux, dans le Golfe, comme on l’appelait alors. Et la République de Venise, elle-même, par soumission, dans un moment de particulière faiblesse due aux conséquences politiques et militaires de la Ligue de Cambrai, s’était vue contrainte de faire quelques concessions au Saint Siège avec ce que l’on a appelé la “capitulation julienne” (1510), sauf toutefois - par la suite - à la renégocier et à la réinterpréter dans un sens restrictif dans une longue suite de conférences et de conventions11. Dans ce contexte, brossé à grands traits pour l’information du lecteur, apparaît le personnage de Paolo Sarpi dans le rôle de consultore in jure 12 de la Sérénissime, rôle qu’il définit lui-même de la manière suivante : “l’office de consultore in jure est de dire ce qui est le droit dans les faits ou dans les affaires qui lui sont proposés”.

Sarpi aurait assuré cette fonction en s’appuyant sur un ensemble de cinq “formules”, bien décidé à jeter un éclairage sur la légitimité des prétentions vénitiennes à dominer le Golfe face aux revendications issues d’un principe contraire, au moment où, entre 1610 et 1620 une violente polémique de caractère maritime opposa la Sérénissime à la Papauté et aux archiducs autrichiens13. La “guerre des formules”, qui fit rage durant un siècle à propos de la légitimité de la domination vénitienne l’Adriatique, peut se résumer par la thèse de Sarpi lui-même :

La véritable preuve qui fonde le droit de la Sérénissime République à exercer la maîtrise de la mer est la même qui fonda sa liberté étant donné que, à sa naissance, la même cause la fit libre et lui donna la domination de la mer et cette cause réside dans le fait qu’elle s’est édifiée et bâtie sur la mer et que celle-ci à cette époque ne relevait d’aucune autorité.

La thèse de Sarpi dans ses divers aspects s’est structurée autour du concept idéologique de ses cinq “formules” dont le contenu détaillé est résumé d’une façon magistrale :

Dans la première (de ces “formules”), Sarpi s’adresse au Doge pour lui expliquer que le titre de maître du Golfe est attaché à sa Sérénité et qu’il n’est en aucune façon acquis, mais est né en même temps que la liberté de la République ; cette domination de la mer s’est renforcée, a été préservée par la vertu des armes et des moyens financiers et confirmée par des coutumes immémoriales. La deuxième “formule” démontre pour quelle raison il faut absolument exclure des titres d’acquisition le privilège et la prescription. La troisième traite du droit jurictionnel sur les eaux territoriales entendues comme dépendances de la haute mer : golfe, baies, ports, côtes, littoral. La quatrième réfute les arguments avancés par les adversaires de la Sérénissime contre le droit vénitien. Finalement, la cinquième est consacrée aux transports fluviaux depuis le delta du Pô et de la région entre Loreo et Ariano 14.

De l’avis de la critique, le principal objectif polémique de Sarpi est le célèbre pamphlet de Grotius Mare liberum sive de iure quod Batavis competit ad Indicana commercia dissertatio15, connu à Venise vers la fin de l’année 1611, dont la teneur, comme on l’a présumé Panella d’après les rapports du résident toscan à Venise16, encouragea les Autrichiens à relancer la vieille querelle sur la maîtrise vénitienne de la mer Adriatique, mettant en avant de nouvelles pétitions de principe touchant la liberté de navigation pour les sujets des archiduchés, en même temps qu’était diffusé le libelle Scrutinio della libertà veneziana, attribué au marquis de Bedmar. Ce sera l’occasion d’avoir à l’esprit le processus dialectique employé par Sarpi, comme le suggère l’auteur cité ci-dessus, parce qu’il se retrouve en analysant la thèse adverse de Grotius. Dans un univers maritime fortement hypothéqué par ceux qui réclament des droits exclusifs, comme les Portugais dans l’océan Indien, les Espagnols dans le Pacifique, les Danois possédant la Norvège et prétendant dominer une partie de la mer du Nord et de l’Atlantique - et enfin les Anglais réclamant la maîtrise des British Seas, c’est-à-dire des mers qui baignent les îles Britanniques, sans oublier les Vénitiens et les Génois qui veulent régner sur l’Adriatique et sur la mer de Ligurie, Grotius affirme que la navigation doit être libre pour tous sur toutes les mers selon le droit des gens : iure gentium quibusvis ad quosvis liberam esse navigationem 17 ; il conteste tout particulièrement les prétentions des Portugais qui interdisent à d’autres nations cette liberté sous le prétexte d’avoir été les premiers à doubler le cap de Bonne Espérance. Dans ce dernier cas, toujours selon Grotius, ils n’ont aucun droit de propriété sur les mers des Indes, qu’il soit la conséquence de leur découverte (chapitre II de Mare Liberum ), en application de la donation faite par le Pape (chapitres III, VI, X)18, par droit de guerre (chapitre IV), par droit d’occupation (chapitres V, IX), ou par droit de prescription ou d’usage (chapitres VII et XI). En conséquence, pour Grotius, les Hollandais doivent continuer à commercer avec les Indes, que ce soit par le moyen de la paix, de la trêve ou de la guerre !

Dans les “formules” de Sarpi, nous retrouvons presque point par point la négation des thèses de Grotius grâce à une défense rigoureuse de la maîtrise vénitienne de l’Adriatique, par une profonde révision critique de ses bases normatives elles-mêmes, lesquelles s’étaient affirmées dans la pratique juridique traditionnelle. Contre les nouveaux adversaires, non seulement le Mare liberum de Grotius mais aussi les Annales du cardinal Cesaro Baronio, dont le tome XII vit le jour en 1612, sans oublier naturellement le libelle de Bedmar, Sarpi se propose de combattre les fausses opinions qui infirment la légitimité de la maîtrise de la mer de la Dominante, faisant faussement remonter l’origine aux titres présumés de privilège et de prescription.

Sarpi insiste sur la légitimité du titre et de la possession de l’Adriatique que Venise se prévaut de posséder, titre non acquis mais né avec la République même, possession augmentée et consolidée par la suite au cours des derniers siècles, maintenue par la force des armes, avec l’appui des populations riveraines pour assurer la sécurité même de la navigation en Adriatique, confirmée par des coutumes immémoriales, selon le témoignage des historiens et des jurisconsultes. Une maîtrise dont on possède la “preuve prouvée” qui est l’élection constante des magistrats du Golfe, sa protection armée, les lois promulguées sur la navigation et la perception des droits sur les navires en transit. Il est faux d’affirmer qu’une telle domination puisse provenir de privilèges et de prescriptions. Sarpi soutient que “personne, ni Pontife, ni Empereur ne peut octroyer à quiconque la domination sur quelque chose qu’il ne possède pas” et, en fait, “ni le Pape, ni l’Empereur... n’ont jamais exercé la maîtrise, ni assuré la garde, ni jamais entretenu une flotte dans l’Adriatique, et donc n’ont jamais pu l’octroyer à quiconque” 19. La domination vénitienne ne découle pas non plus de prescriptions20, autre hypothèse qui, selon notre auteur, ne pourrait être prouvée d’une façon crédible, “parce que la mer Adriatique n’a jamais appartenu à l’empereur germanique qu’il puisse y avoir prescription à son égard”.

Ce titre que la République se fait une gloire de prôner sur l’Adriatique est en conséquence un titre sui generis (ni privilège ni prescription). Venise tient ce titre de Dieu et d’elle-même parce qu’elle exerce de fait - pour la protection et la sécurité de la navigation - la juridiction sur cette mer, non seulement au large, mais aussi sur le littoral et sur les ports ouverts. En particulier, dans la quatrième “formule”, Sarpi s’attaque à ce qu’on appelle l’essence même de la théorie de Grotius ; la thèse qui veut que “par sa nature la mer est libre et commune à tous”, et que, par conséquent, personne ne peut exercer sur elle aucune forme de domination. En revanche, selon Sarpi, si la mer ne peut se diviser matériellement comme la terre, elle présente pareillement ses propres subdivisions selon les côtes qui la partagent. Ainsi, il est possible de distinguer une Adriatique (celle que les Vénitiens nomment proprement le Colfo) d’une Méditerranée, puis une Méditerranée de l’Océan (le Grand Golfe de la Géographie de Ptolémée)21. Sarpi n’est pas satisfait non plus que Grotius compare la mer à l’air (au sens où occupari non potest et usum promiscuum hominibus debet ) ; à l’air comme à la lumière, les hommes ne peuvent imposer d’obstacles avec des mauvais usages - comme l’écrivait le Servite, ignorant les problèmes écologiques modernes et les problématiques successives que pose la maîtrise de l’air. Ni la mer, ni l’air, n’exigent une protection particulière, du fait que la possession par Venise d’une mer bien délimitée et contrôlée effectivement par elle est réelle et tangible, on doit la considérer comme étant son propre et vrai “domaine” maritime. De plus, il est important de remarquer comment le concept de “domaine”, d’“imperium” maritime n’est pas de nature purement fonctionnelle comme il pourrait en être de nos jours, mais d’ordre “spatial”. Les intérêts de Venise en Adriatique existent et sont protégés par la présence de la flotte vénitienne et par un chapelet de bases côtières depuis l’Istrie jusqu’aux îles Ioniennes, lequel facilite le contrôle de la navigation et du commerce. C’est donc un état de fait en même temps qu’un état de droit et à l’appui de sa thèse, Sarpi peut se prévaloir des auctoritates soit classiques (Aristote ne dit-il pas que la mer est un territoire pour toute cité maritime, de laquelle elle tire sa nourriture et sa défense), soit modernes (le territorium et de terris dici et de aquis, d’Alberto Gentile). Les positions de Grotius et de Sarpi, tellement éloignées l’une de l’autre dans leurs présupposés et dans leurs motivations théoriques, révèlent cependant, en fin de compte, d’une manière surprenante, une incompatibilité dans la définition de l’objet du différend. D’un côté, Grotius porte son attention essentiellement sur l’Océan, qu’il entend et définit presque avec un accent épique, voire homérique (immense, infini, Père de toutes choses, limite du ciel ) ; en revanche, Sarpi déclare concentrer son intérêt sur l’Adriatique, le Colfo de Venise, un bras de mer, pour ne pas dire une baie méditerranéenne, dont la maîtrise avec toutes ses pétitions de principe ne doit pas être entièrement confondue avec la lutte pour la domination des océans en cours à l’époque. Et Sarpi, dans ses œuvres historiques, dans le cas envisagé concernant la manière d’analyser la question uscoque, fondera sa position doctrinale, telle qu’il l’a définie dans ses cinq formules sur la maîtrise du Colfo, sur la difficile réalité politique, diplomatique et militaire du temps, toujours et seulement dans l’intention majeure de revendiquer face au bloc du Pape et des Habsbourg, “la légitime possession et la juste maîtrise du Colfo”, exercées par la dominante depuis des temps immémoriaux, défendues et maintenues par tant de sang répandu “qu’il pourrait remplir un autre Colfo ”.

Le différend uscoque

Comme l’a bien montré Fernand Braudel, “depuis 1574 (c’est-à-dire, depuis Lépante et les événements de la Morée et de la Tunisie), la guerre des flottes, des corps expéditionnaires et des grands sièges a été considérée comme terminée en Méditerranée. Une autre forme de guerre apparaîtra et s’étendra”, comme la piraterie des Barbaresques et des Uscoques, “une forme auxiliaire de la grande guerre” sur mer22.

Entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, la navigation en Adriatique devint de plus en plus dangereuse du fait de la piraterie des Uscoques, une population qui fuyait l’avance turque dans les régions les plus reculées des Balkans et qui avait trouvé refuge dans le golfe du Quarnaro, sur le territoire des archiduchés autrichiens (Clissa, Segna, Fiume) ; à partir de là les Uscoques exerçaient la piraterie et s’attaquaient à la navigation commerciale en Adriatique, s’en prenant toujours plus vigoureusement aux intérêts vénitiens, étant eux-mêmes protégés par l’habile politique des souverains habsbourgs.

Le principe fallacieux qui était le fondement de la politique pro-uscoque mise en place par les archiducs autrichiens, peut être résumé de la façon suivante : si Venise n’est plus en état de défendre la navigation commerciale adriatique, la maîtrise qu’elle exerce sur le Golfe perd sa signification selon les modes et procédures utilisés jusqu’à ce jour.

Face à cette question politico-militaire complexe, Sarpi intervient avec ses écrits historiques : il s’agit de quatre petites œuvres, dans lesquelles il se place en tant que continuateur de l’Historia degli Uscocchi de l’archevêque de Zara Minucio Minuci, qui en avait écrit l’histoire jusqu’en 160223. Il s’agit donc d’une histoire “militante” tant, pour Sarpi, il est vrai que “écrire l’histoire sera la façon la plus particulière, la plus personnelle d’intervenir dans le débat politique et religieux de son temps, et que ce qu’on y propose sera une forme d’histoire “inspirée de la réalité du moment, claire, explicite, proche des faits, préoccupée de convaincre le lecteur d’une certaine thèse, enfin de ne pas le laisser indifférent”24.

Les thèses exposées dans le Supplimento sont particulièrement importantes eu égard aux buts spécifiques de notre étude, de caractère maritime ; Sarpi, dans cette oeuvre, reprend, en les radicalisant dans un sens politique, les thèses déjà citées de Giacomo Chizzola aux Congrès d’Udine et de Cormone, ainsi qu’une suite de traits acerbes déjà apparents dans les “formules” et dirigés contre la Papauté et contre Grotius. Dans ce sens, encore une fois, la Sérénissime possède légitimement l’Adriatique du fait de son titre acquis dès l’origine, lequel exclut tant la prescription que le privilège, parce que la République “n’a spolié aucun possesseur de la mer, mais elle l’a acquise alors qu’elle était abandonnée, sans maître et possesseur” après le déclin de l’Empire byzantin d’Occident et enfin,

La proposition que la mer est commune et libre est très vraie, mais elle n’est en rien différente de celle qui affirme que les voies publiques sont communes et libres et si sa Majesté habsbourgeoise perçoit des taxes sur son territoire, pourquoi la République ne ferait-elle pas de même sur sa mer… Ceux qui diraient que la terre, du fait de sa stabilité, peut être dominée mais non la mer, élément inconstant, et non plus l’air, ont été victimes d’une grave équivoque ; quand on parle de dominer la mer, ou le fleuve, il ne s’agit pas de dominer les éléments, mais les lieux où ils sont présents. L’eau de l’Adriatique s’écoule bien, et on ne peut la retenir dans sa totalité, mais la mer est la même chose qu’un fleuve, et tous deux sont sous la protection des princes ; si la mer était laissée sans protection chacun pourrait y faire le bien et le mal, se comporter en pirate, y exercer des déprédations et enfin la rendre peu propre à la navigation.

Sarpi, toujours dans son Supplimento, s’attarde ensuite sur la “vraie” interprétation de la célèbre capitulation julienne de 1510, sur laquelle les Papes fondaient leurs prétentions à la liberté de la navigation en Adriatique ; pour eux, “le mot libre n’était pas relié, comme le disait Rapicio, au verbe naviguer mais à l’expression morari et negotiari tam terra quam mari , c’est pourquoi il faut comprendre libre comme la loi commune le fait, quand on habite et on commerce à l’étranger, c’est-à-dire en obéissant aux lois et en payant les droits de ce pays”. De même que la terre, “la mer est gardée, protégée et gouvernée par ceux qui ont reçu de dieu cette faculté… Dieu a effectivement créé les princes pour la raison qu’ils sont nécessaires autant sur terre que sur mer au genre humain”. C’est en s’appuyant sur de telles considérations que la Sérénissime s’élève et combat contre les violations continues de la part des Uscoques et de leurs commettants et instigateurs et passera de cette contestation initiale à la prise de mesures proprement opérationnelles telles qu’une police de la navigation sans pitié, un blocus naval et une guerre offensive pour punir l’action de ces pirates qui :

sur mer n’hésitent pas à s’attaquer à toute espèce de navires, non seulement en les pillant, mais aussi en retenant les principaux des équipages en vue d’obtenir une rançon, de telle façon que de plus en plus le commerce est perturbé, la navigation rendue dangereuse et les régions voisines soumises à de graves insultes de leur part, sans égards aux représentants de l’Etat et aux déclarations officielles. On constate finalement une escalade d’actes sacrilèges et blasphématoires : églises saccagées, destruction d’images saintes, vols d’objets sacrés tels que custodes d’argent dérobées après que le Très Saint Sacrement a été jeté à terre.

Il est très important pour Sarpi de montrer, dans ses rappels historiques sur la question des Uscoques, que Venise agit pour défendre ses possessions avec la rigoureuse assurance que confère le droit face aux continuelles provocations et aux pièges des pirates dalmates (“rien ne serait entrepris de la part des ministres vénitiens, sinon sous l’effet d’une grave provocation” ; ainsi cette guerre occulte, qui lui est faite depuis tant d’années par le biais des Uscoques deviendra une guerre ouverte contre les archiduchés25. Finalement, les opérations passèrent du théâtre maritime adriatique au théâtre terrestre en Istrie en novembre 1615. Dans ce contexte, on doit noter la distinction faite par les critiques de Sarpi entre “l’histoire qui arrive” et “l’histoire qui raconte” ; cette dernière est l’histoire des événements dans laquelle “on reconnaît la volonté de celui qui les traite en fonction des valeurs juridiques”. C’est probablement cette forme d’histoire qui intéresse Sarpi dans ses analyses.

Paolo Sarpi et l’Adriatique “italien” : une autre histoire ?

L’histoire de la tradition et de la critique des textes “maritimes” de Sarpi démontre comment ses interventions à propos des affaires de l’Adriatique, après un effet immédiat sur la critique, ont été rapidement oubliées comme de mauvais rêves et comme le furent celles des autres théoriciens de Mare clausum, de Selden à Serafino de Freitas, de Fortunato Olmo à Giovanni Palazzi et Francesco Zamboni de Silvis, tous exclus par le courant vainqueur du Mare liberum de Grotius, courant qui ira en se renforçant dans la communauté internationale.

Mais s’il est vrai que “le destin d’un auteur peut non seulement être éclairant pour mieux saisir ce que son œuvre a pu dire dans le temps, mais aussi ce que ses lecteurs ont voulu ou pu s’entendre dire”26, l’intérêt pour les écrits de Sarpi dans le domaine maritime et, surtout, pour ses fortes actions politiques, se réveille au XXe siècle, l’arrière-plan des deux guerres mondiales quand explose à nouveau avec virulence dans la nouvelle Italie, issue du Risorgimento national, Etat qui succède la Sérénissime République de Venise, la question adriatique27.

L’auteur du présent article pressent confusément que Sarpi, le Servite indomptable et batailleur, aurait préféré la lecture politique de ses œuvres - malgré les inévitables contraintes de l’interprétation des textes -, à celle purement philologique - nécessairement plus distante et moins chaleureuse - de ses plus récents interprètes.

 

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Notes:

1 Pour une information rapide et ponctuelle de la vie et des œuvres du frère Paolo Sarpi (que, dans cet apparat critique, on désignera sous le sigle P.S.), il faut retenir en particulier la biographie désormais “classique” de Fulgenzio Micanzio, Vita di padre Paolo dell’ Ordine dei Servi e Theologo della Serenissima Repubblica di Venezia, Leyde, 1646 ; Aurelio Bianchi-Angelo Giovini, Biografia di fra P.S. theologo e consultore di Stato della Repubblica veneta, Florence, Poligrafia italiana, 1849 ; Camillo Manfroni, “P.S.”, dans Paolo Sarpi e i suoi tempi, Studi Storici, Città di Castello, L’Ateneo veneto nel III centenario della morte di fra P.S., 1923, pp. 1-16 ; Paul Renucci, “P.S.”, in AA. VV., Storia d’Italia, Turin, Einaudi, 1974, vol. 2, tome 2, pp. 1369-1370.

2 NDT en français dans le texte.

3 Voir Frederico Chabod, “La Politica di Paolo Sarpi”, dans Scritti sul Renascimento, Turin, Einaudi, 1967, p. 475.

4 Suivant l’expression du grand historien du XIXe siècle de la littérature italienne Francesco De Sanctis, Storia della Letteratura italiana, Milan, éd. Bietti, 1974, p. 705.

5 Comme il ressort de l’examen de mare magnum dans les écrits du Servite et de son historiographie critique ; à ce sujet voir Gaetano Cozzi, “P.S. et son problème historique, religieux et juridique dans les œuvres récentes”, Il Diritto Ecclesiastico, LXIII, 1952, n° 1 ; P.S. tra Venezia e l’Europa, Turin, Einaudi, 1979, pp. 285-292 ; P.S., Scritti scelti, par les soins de Giovanni da Pozzo, Turin, Utet, 1982, pp. 87-109 ; Renzo Pecchioli, “La storiografia sarpiana degli anni Quaranta ad oggi”, dans Atti del Convegno di Studi ‘Fra Paolo Sarpi dei Servi di Maria’, Venezia 28-30/10/1983, par les soins de P. Branchesiet C. Pin, Venise, 1986, pp. 295-303.

6 NDT : Les Uscoques (du serbe uskok nom qui signifie : réfugié, déserteur). Ce nom a été donné en Vénétie et en Dalmatie aux Serbes qui fuyaient de Serbie, de Bosnie et d’Herzégovine et envahissaient les pays limitrophes pour se soustraire aux vexations des Turcs.

7 Venezia nel Cinquecento, Rome, Istituto dell’ Enciclopedia italiana, 1974, pp. 99-108.

8 NDT : aujourd’hui Split.

9 Qui impliquait le déni de la liberté de naviguer en Adriatique qui s’expliquait avant tout par une très rigide police de la navigation et un contrôle rigoureux du trafic maritime (avec droit de visite, déroutement du trafic, taxe sur les marchandises en transit) assortis de l’interdiction faite aux navires de guerre d’un pays d’Orient d’entrer dans un port vénitien.

10 NDT : en français dans le texte.

11 Dont les plus importantes se tinrent à Bruxelles (1515), Angers (1518), Worms (1521), Venise (1523), Trente (1535), à nouveau Venise (1545) et enfin à Udine et à Cormone (1562-1563). Cette dernière fut particulièrement importante à cause de l’opposition des thèses de l’évêque de Trieste Andrea Rapicio et du jurisconsulte Giacomo Chizzola, qui représentera un point de référence pour Sarpi.

12 NDT : consultore in jure est un conseiller juridique.

13 Les cinq “formules” sont datées du 12 avril 1612 et se trouvent dans la collection des consultations de Sarpi à la Bibliothèque Braidense de Milan. Elles furent données à l’imprimerie de la République sous le titre de Dominio del Mar Adriatico e sue raggioni per il ius belli della Serenissima di Venetia descritto da P. Fra Paolo Sarpi suo consultore d’Ordine publico, (Venetia, appresso Roberto Meietti, 1685) ; la cinquième “formule” a été publiée par Roberto Cessi dans : P.S. Opere, Milan-Naples, Ricciardi, 1969, pp. 615-631.

14 Voir P.S., Opere, éditées par G. et L Cozzi, op. cit., p. 623.

15 Mare Liberum n’est rien d’autre que le chapitre XII, publié indépendamment d’un plus ample traité inédit de Grotius, De iure praedae (écrit dans les années 1604-1605) ; pour un commentaire critique plus étendu à ce sujet, voir Manfredi Siotto Pintor, “Nota introduttiva alla prima versione italiana del Mare Liberum”, avec la traduction et les notes de Francesco Carfi, Bollettino dell’Associazione fra gli antichi studenti del R. Istituto Superiore Cesare Alfieri, IIe année, 1932 , fasc. 3-4 ; III (1932) , 1-4 ; IV (1933), 1.

16 Voir Antonio Panella, “Fra Paolo Sarpi e il dominio dell’Adriatico”, Rivista d’Italia, XX 1917, fasc.V, en particulier pp. 593-595.

17 Grotius au chapitre V écrit : “La mer n’appartient à personne, ou elle est commune à tous, ou publique, d’après le droit des gens, et cela pour deux raisons : l’une parce qu’elle ne peut être occupée, l’autre parce que l’usage qu’on fait d’elle est nécessaire à tous indistinctement. Pour les mêmes raisons, la mer est commune à tous soit pour la navigation, soit pour la pêche”. Un tel énoncé représente, selon Ignazio Tombaro, “l’essence de toute l’œuvre de Grotius” (Digesto Italiano, au mot Mare, vol. XV, 1ère partie, p. 879) ; naturellement dans les écrits historiques ou juridiques de Sarpi, cet énoncé finira par avoir une correspondance polémique précise.

18 En se référant particulièrement à la Bulle pontificale Inter caetera du 4 mai 1493 grâce à laquelle Alexandre VI avait attribué à l’Espagne et au Portugal les droits exclusifs sur les terres récemment découvertes ou à découvrir, partageant la sphère terrestre en deux hémisphères par une ligne imaginaire qui passait à une centaine de lieues dans l’ouest des Açores ; tout ce qui serait découvert à l’ouest de cette ligne serait espagnol et ce qui restait à découvrir à l’est serait portugais.

19 Avec une polémique transparaissant dans les controverses à propos du tome XII des Annales de Baronio, dans lesquelles on relançait la discussion sur l’origine de la domination vénitienne en Adriatique en invoquant la donation du pape Alexandre III au doge de Venise Sebastiano Ziani pour le récompenser d’avoir vaincu les Impériaux d’Otton, fils de Barberousse, à la bataille de Punta Salvatore. “Le but de toute l’œuvre de Baronio, selon Sarpi, n’est rien d’autre sinon la démonstration que tous les princes dépendent du pape et qu’il s’occupe tantôt de l’un, tantôt de l’autre”.

20 Sarpi affirmera “qu’une chose, dit-on, est acquise par prescription dans le cas suivant : alors qu’elle appartient vraiment à un autre, on l’utilise longtemps et de bonne foi comme vous appartenant ; par la vertu d’un long usage, elle change de maître et passe du premier au second qui l’a utilisée de manière que, par titre de prescription, ces choses se possèdent en tant que choses venant d’autrui”.

21 Avec les mêmes intentions que Sarpi, par la suite, le juriste anglais Selden, dans sa célèbre œuvre Mare clausum seu de dominio maris libri duo de 1635, affirmera que des limites apparentes et sûres, comme cela se passe sur la terre, existent aussi en mer et sont constituées par les méridiens et les parallèles qui peuvent être comparés aux fossés, aux haies et aux murs des délimitations terrestres. Pour une analyse comparée des thèses de Grotius et de Selden, voir J.F. Champagne, La mer libre, la mer fermée ou l’exposition et analyse des traités de Grotius et de Selden, Paris, 1803.

22 Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, 1949.

23 Il s’agit exactement de l’Aggionta, del Supplimento à l’histoire de Minuci et du Trattato di pace e di accomodamento delli moti di guerra eccitati per causa d’Uscochi ; les deux premières œuvres parurent anonymement entre 1617 et 1618 ; sur la troisième, écrite entre 1619 et 1620, voir G. Cozzi, “Un’opera sconosciuta di Paolo Sarpi”, dans Critica Storica, III, 1964, pp. 1-26. Tous les textes cités en même temps que les Narrazione dell’origine et fatti degl’Uscocchi, ont été publiés à nouveau dans P.S., La Repubblica di Venezia, la Casa d’Austria et gli Uscocchi, édité par G. et L. Cozzi, Bari, Laterza, 1965.

24 Comme l’ont souligné les interprètes de Sarpi, en particulier G. Cozzi, P.S. tra Venezia e l’Europa, o.c., p. 263 ; G. da Pozzo, “Venezia e il problema degli Uscocchi”, Giornale storico della Letteratura Italiana LXXXII, 1965, fasc. 440, pp. 557-580.

25 Les citations sont extraites du Supplimento ; voir P.S. La Repubblica di Venezia, la Casa d’Austria e gli Uscocchi, op. cit., pp. 95-132.

26 Comme l’a justement observé Benedetta Craveri dans les colonnes de la Repubblica de 8 janvier 1993, p. 29 dans l’article “Lo stivale di Montaigne”.

27 Dans un très rapide compte-rendu, nous pouvons signaler au lecteur que l’article cité de Panella date de 1917 et que les deux articles cités de Roberto Cessi, le chercheur qui s’est réellement consacré à la problématique maritime de Sarpi, sont de 1923 et 1945 ; du même auteur, on doit rappeler “Il problema storico dell’Adriatico”, Rivista Marittima, fasc. 5/1922, pp. 407-408 et, surtout La Repubblica di Venezia e il problema adriatico, Padoue, Cedam, 1943, 2e éd., Naples, Edizioni Scientifiche Italiane, 1953. En 1923, à l’occasion du troisième centenaire de la mort de Sarpi, le royaume d’Italie lui a fait ériger un monument au cimetière S. Fosca à Venise, qu’avant cette époque on lui avait toujours refusé.

 

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