ARCHÉOLOGIE DE LA PENSÉE NAVALE (suite)

Présentation

 

 

Le naufrage de la Fondation pour les études de défense nationale aurait dû entraîner celui de la présente série, incapable de survivre par ses propres moyens et totalement dépourvue d’intérêt pour les organismes censés s’occuper désormais des études de stratégie. La création de l’Institut de stratégie comparée a permis de la renflouer et de poursuivre ce recensement de la pensée navale, en collaboration avec le Centre d’analyse politique comparée de Bordeaux. L’avenir paraît maintenant assuré : le tome V, consacré à la pensée géopolitique navale, est presque achevé et le tome VI a été lancé. La matière est loin d’être épuisée : l’exploration fait surgir de nouveaux auteurs, suscite de nouvelles questions…

Les contributions ici réunies, selon la même formule que dans les trois premiers volumes, peuvent être regroupées sous trois rubriques : le XVIe siècle, la pensée navale française et les écoles secondaires.

la pensée navale au XVIe siècle

Un article étant consacré au recensement des auteurs et à l’esquisse de quelques conclusions provisoires, qui devront être reprises et rectifiées en fonction des découvertes ultérieures, il n’est pas nécessaire de le résumer ici. On soulignera simplement deux aspects.

1. Le XVIe siècle est, dans le secteur qui nous occupe, une terra incognita. Les livres généraux sur la stratégie maritime citent quelques noms d’auteurs, vaguement et un peu au hasard, suggérant autant de cas isolés plutôt qu’une pensée navale structurée. Un examen un peu plus poussé suggère, au contraire, une réflexion tactique élaborée et même l’amorce d’une réflexion stratégique que l’on aurait trop tendance à croire réservée à l’époque contemporaine. Il ne fait guère de doute que de nouvelles recherches feront découvrir de nouveaux auteurs, traitant de la chose navale. Simplement, il faudra chercher des développements maritimes dans des ouvrages généraux plutôt que des traités entièrement consacrés à notre sujet.

2. Les trois monographies consacrées à Fernando de Oliveira, le Portugais, Cristoforo Da Canal et Paolo Sarpi, tous deux Vénitiens, suggèrent la variété des approches : Oliveira et Da Canal se préoccupent de tactique, de logistique et d’organisation (les auteurs italiens parlent volontiers d’organique, mais ce substantif n’a guère cours en France), ils se soucient de l’instrument naval, tandis que Sarpi part du milieu marin lui-même, dans un vocabulaire juridique, mais à des fins géopolitiques. Il ne peut les exprimer ouvertement, mais les citations d’auteurs élizabéthains ou de Campanella prouvent que cette réalité géopolitique était perçue.

la pensée navale française

Sur les 36 études réunies dans ces quatre volumes, 12 sont consacrées à la France. Il en faudrait encore au moins autant avant d’envisager une refonte de l’esquisse qui ouvrait la série.

Etienne Taillemite poursuit l’étude des auteurs du XIXe siècle, commencée dans le tome III avec l’amiral Richild Grivel. Ceux-ci n’avaient, pour ainsi dire, plus été étudiés depuis les commentaires cursifs que leur avait consacrés Castex, notamment dans La liaison des armes sur mer 1. Le général Paixhans, présenté dans le présent volume, est un bel exemple de la fascination du XIXe siècle pour la technique et du phénomène que C.I. Hamilton, l’un des rares historiens maritimes spécialistes du XIXe siècle, a très justement appelé "la militarisation de la guerre navale". Paixhans est typique de la période plutôt que d’un pseudo-atavisme continental des Français : il a un homologue en Grande-Bretagne avec le général Sir Howard Douglas2. On décèle chez lui un travers fréquent chez beaucoup de précurseurs, celui d’écarter avec désinvolture les objections soulevées à l’encontre de la nouveauté, qui ne relèvent pas toutes d’un conservatisme borné. René Estienne a ainsi récemment procédé à une relecture instructive de l’introduction de la vapeur dans la marine française : le prince de Joinville et Dupuy de Lôme ne se sont pas nécessairement heurtés à l’inertie du Conseil des Travaux : celui-ci s’est très vite montré intéressé par l’innovation, mais il a aussi attiré l’attention sur les difficultés de mise au point et n’a pas voulu s’engager tant qu’elles n’étaient pas surmontées3. Scrupule que n’aura pas la Jeune Ecole, plus tard, avec les conséquences que l’on connaît… En même temps qu’il fait découvrir Paixhans, Etienne Taillemite tire de l’ombre le lieutenant de vaisseau de Montgery, lui aussi précurseur génial, mais plus averti des choses de la mer. D’autres études suivront, sur Bouet-Willaumez, sur Jurien de la Gravière…

Le contre-amiral Monaque étudie l’amiral Aube, dont la notoriété est, en quelque sorte, purement négative, liée aux excès de la Jeune Ecole. Le commandant Ceillier, dans une thèse de l’Ecole de guerre navale4, avait essayé de rompre avec cette vision manichéenne, mais il n’avait guère eu d’échos. Ce n’est que récemment que les historiens ont commencé à dissocier l’amiral de ses épigones et son effort de réflexion, original et souvent perspicace, de ses initiatives lorsqu’il fut ministre, souvent approximatives ou même malheureuses. La Jeune Ecole est supposée connue, mais l’appellation recouvre des courants si divers, si souvent déformés, que le dossier est à reprendre presque complètement5. L’amiral Monaque montre à quel point la carrière de Aube, qui s’est presque entièrement déroulée loin de la métropole et des grandes escadres, a pu façonner ses conceptions. L’enquête sera poursuivie dans un prochain volume avec Gabriel Charmes qui, contrairement à la légende, n’était pas le gendre de l’amiral Aube.

Martin Motte ne traite pas d’un auteur français, mais de la réception d’un auteur étranger (et quel auteur !) en France. Il comble une lacune inexplicable du colloque organisé à Newport pour le centenaire de la sortie du livre décisif The Influence of Sea Power upon History 6. Le colloque avait étudié la diffusion de Mahan en Allemagne, au Japon, en Amérique latine, mais pas en France, objet de beaucoup de ses analyses historiques et pièce centrale, en négatif, dans l’élaboration de son modèle. L’œuvre de Mahan a rencontré, très vite, une large audience en France, comme dans les autres pays, parce que le climat général était favorable à l’expansion outremer et au navalisme, avec ce phénomène très particulier, commun à l’armée de Terre et à la Marine, que Jack Snyder a appelé l’idéologie de l’offensive7. Mais elle a aussi suscité, probablement plus qu’ailleurs, de furieuses réactions de rejet : la Jeune Ecole lui a livré de violents combats, avec une panoplie d’arguments pour le moins étendue. L’analyse très fouillée de Martin Motte fait resurgir une foule d’auteurs aujourd’hui oubliés mais dont les articles polémiques ont souvent eu plus de retentissement que des analyses plus techniques, donc plus austères, plus difficiles d’accès. On peut ajouter trois remarques.

1. Sur un plan historique, si Mahan a indiscutablement été l’auteur étranger le plus commenté, comme les multiples références de Martin Motte l’établissent définitivement, son influence exacte reste difficile à établir. D’abord, parce qu’il n’a souvent fait que reprendre les idées ambiantes : sa thèse sur le rôle de la mer dans la formation des empires avait déjà été défendue par des historiens, notamment le Britannique Seeley que Z et Montéchant8 citaient de préférence à Mahan. D’autre part, parce que la réaction "mahaniste" incarnée par Daveluy et Darrieus, au tournant du siècle, a moins été provoquée par la lecture de Mahan que par l’échec éclatant de la Jeune Ecole. Mahan a servi de caution à un mouvement qui se serait produit en tout état de cause. Dans quelle mesure ? Nous sommes très gênés par l’absence de beaucoup d’archives. Darrieus et Daveluy n’ont pratiquement laissé aucun papier qui pourrait éclairer la formation de leur pensée. Les archives des éditeurs français de Mahan ont disparu, ce qui interdit de connaître sa diffusion exacte. Remarquons simplement que les traductions ne se sont pas multipliées : ni The Influence of Sea Power upon French Revolution and Empire, paru deux ans après, ni sa grande biographie de Nelson n’ont été traduites. Sa Naval Strategy, qui date de 1911, ne paraîtra en France qu’après la guerre. Son recueil d’articles The Interest of America in Sea Power, inspiré par la guerre de 1898 avec l’Espagne, sera traduit, mais en dehors des milieux navals, par Jean Izoulet, professeur au Collège de France, qui lui donne un titre révélateur de ses préoccupations : Le salut de la race blanche et l’empire des mers, avec une préface de la même veine. Le mahanisme est ici purement idéologique, aucunement stratégique. La tentation est grande de tirer de ces quelques indices la conclusion que la vogue de Mahan fut grande, mais finalement superficielle.

2. C’est la même impression qui se dégage sur un plan théorique. On peut comprendre que les commentateurs français de Mahan n’aient pas beaucoup approfondi l’analyse du concept de sea power, parce que lui-même n’y incitait guère. Mais on doit constater que ce concept central ne s’est pas acclimaté en France, où il est resté marginal. On n’a d’ailleurs jamais très bien su comment le traduire : Boisse, le premier traducteur, a tout de suite trouvé la bonne traduction, en tout cas la meilleure : "puissance maritime", mais l’ineffable Izoulet a parlé de "pouvoir de mer", qui ne veut strictement rien dire, et l’ambiguïté n’a jamais été levée : dans les années 30, Castex employait concurremment les expressions "puissance de mer", "puissance maritime", "pouvoir de mer".

3. Il faudra maintenant prolonger l’étude de cette influence après 1914, ce qui sera fait dans un prochain volume. On verra qu’elle a perduré et que l’un des propagandistes de Mahan ne sera autre que le général Mangin. La vulgate veut faire de l’amiral Castex l’adaptateur français de Mahan. J’ai essayé de montrer ailleurs que c’était loin d’être évident9. Les rapports entre Mahan et la France sont toujours placés sous le signe de l’ambiguïté.

L’influence n’est pas à sens unique. La pensée navale française connaît un rayonnement considérable, sans équivalent à beaucoup d’époques. Michel Depeyre l’a montré, pour le père Hoste et les auteurs du XVIIIe siècle, dans les deux premiers tomes de cette série. Le présent volume en apporte de nouvelles preuves, à propos de Hollande, où les auteurs français du XVIIIe siècle sont traduits, et de la Suède : dans ces deux pays, l’audience de l’amiral Castex est réelle, même s’il n’est pas traduit. On trouve des indices en ce sens dans nombre d’autres pays. Finalement, Castex n’était pas si inconnu que ça, on le verra dans un prochain volume.

LES ÉCOLES SECONDAIRES

La notion d’école secondaire doit être maniée avec précautions. Elle recouvre deux réalités différentes.

D’un côté, les écoles qui n’ont pas de rayonnement international, à cause de l’obstacle de la langue ou du faible potentiel de leur marine, mais qui ont tout de même une tradition et une vitalité qui les rendent indépendantes des apports étrangers. C’est le cas de l’école italienne, qu’on ne peut classer dans les écoles secondaires qu’avec une certaine injustice tant elle est ancienne et riche ; aussi, dans une moindre mesure, de l’école allemande. Toutes deux ont d’ailleurs vu quelques uns de leurs auteurs accéder à la notoriété internationale : Di Giambierardino et Fioravanzo, en Italie, Maltzahn et Wegener, en Allemagne, ont été traduits.

De l’autre, des écoles limitées à quelques individualités et très dépendantes des apports étrangers, par le biais des traductions et, surtout des lectures de quelques officiers érudits, qui tentent d’adapter les doctrines conçues pour des grandes puissances à des pays beaucoup plus faibles. C’est le cas des trois écoles présentées dans ce volume, qui avaient toutes au moins un point commun : celui d’être rigoureusement inconnues des stratégistes. Leur connaissance permet de relativiser le prisme nécessairement déformant d’une histoire limitée aux grandes puissances, en montrant l’audience réelle et les transformations des doctrines les plus connues.

Bruno et Jean-Pierre Colson s’intéressent à l’école hollandaise, dont on ne connaissait guère auparavant que les noms (sans autre précision) de Kinsbergen (parce qu’il avait servi dans la marine russe) et de Putnam Cramer (dont le nom avait été révélé par l’attaché naval des Pays-Bas à Geoffrey Till). La dépendance à l’égard de l’extérieur apparaît clairement : d’abord à l’égard des auteurs français du XVIIIe siècle, puis de Mahan avec Putnam Cramer et enfin de Castex dans l’entre-deux-guerres. Mais Putnam Cramer n’est pas un simple copiste, son œuvre témoigne d’un réel effort d’adaptation. On peut en dire autant des Fondements de la tactique navale de Kinsbergen, à la fin du XVIIIe siècle, qui se nourrit au moins autant de son expérience personnelle que de la lecture des auteurs français.

Le commandant Lars Wedin, de la marine royale suédoise, aborde, pour la première fois, en attendant d’y revenir, la pensée navale suédoise. Celle-ci a toujours été très active. D’une part, parce que la neutralité de la Suède a toujours été une neutralité armée, très attentive à l’entretien de ses moyens de défense, à la différence de ce qui s’est passé en Norvège dans l’entre-deux-guerres10. D’autre part, parce que la Suède a une riche tradition navale et que sa marine se souvient des époques, jusqu’au XVIIe siècle, où la Baltique était une mare suecum. Enfin, comme on le verra dans le prochain volume, parce que la Suède a vu, très tôt, le développement d’une école de géopolitique qui a fortement influencé la réflexion stratégique.

Si la pensée navale hollandaise et la pensée suédoise appartiennent à la catégorie des pensées navales secondaires pouvant revendiquer une certaine originalité, la Finlande relève de la deuxième catégorie avec une pensée navale à peine structurée, entièrement dépendante des influences étrangères, tant sur le plan doctrinal que sur le plan matériel. Le contre-amiral Withol, ancien commandant de la marine finlandaise, montre à quel point ces influences furent contradictoires, en fonction des pays d’accueil des officiers que l’on essayait hâtivement de former. Le débat naval fut donc vif, mais cantonné à des cercles restreints et il ne semble pas qu’il ait donné lieu à des publications notables. Cela n’est pas une règle absolue, car des pays guère mieux lotis que la Finlande sur le plan de la puissance ont pu avoir une pensée navale abondante, à défaut d’être originale, on le verra dans un prochain volume à propos du Portugal et de la Roumanie. Autant de cas d’espèce qu’il faudra patiemment continuer à réunir…

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Notes:

1 Amiral Castex, La liaison des armes sur mer, Paris, CFHM-Economica, 1991.

2 Il ne semblait pas exister, jusqu’à présent, d’étude exhaustive sur Paixhans. La librairie de l’Inde (Paris) annonce la sortie prochaine d’une thèse qui lui a été consacrée, par Thomas Adams.

3 René Estienne, “Dupuy de Lôme et le Napoléon”, dans Marine et technique au XIXe siècle, Paris, IHCC-SHM, 1988.

4 Publiée dans le tome I de la présente série.

5 Cf. les communications de l’amiral Ausseur, “La Jeune Ecole” et d’Etienne Taillemite, “L’opinion française et la Jeune Ecole”, ainsi que celles de Jöst Dülffer sur l’Allemagne et la Jeune Ecole et d’Ezio Ferrante sur l’Italie et la Jeune Ecole, dans Marine et technique au XIXe siècle, op. cit.

6 John B. Hattendorf (ed)., The Influence of History upon Mahan, Newport, Naval War College Press, 1990.

7 Jack Snyder, The Ideology of Offensive, Ithaca, Cornell University Press, 1988.

8 Z et Montéchant, Les guerres navales de demain, Paris, Berger-Levrault, 1895.

9 Hervé Coutau-Bégarie, La puissance maritime. Castex et la stratégie navale, Paris, Fayard, 1985.

10 Cf. François Kersaudy, Stratèges et Norvège 1940. Les jeux de la guerre et du hasard, Paris, Hachette, 1977.

 

 

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