Entretien imaginaire avec le père Fernando de Oliveira

L’ART DE LA GUERRE NAVALE 1

 

 

Si l’entéléchie est puissante, elle fera prévaloir son droit à une éternelle jeunesse

 

I.

M. Avez-vous longtemps battu la semelle aux portes du paradis ?

P.O. Un certain temps. J’ai bien essayé d’influencer Saint-Pierre, mais il avait des ordres.

M. Néanmoins, rien à voir avec les rigueurs que l’Inquisition vous fit subir.

P.O. Ce n’est pas ce que je voulais dire !

M. Que vous reprochait-on au juste ?

P.O. Essentiellement, mon esprit de rébellion.

M. Sans compter une courte patience et un brin d’hérésie.

P.O. Tout cela va ensemble. Je suppose que vous n’avez pas pris l’initiative de me rencontrer pour me demander, comme vous dites en bas, mes “impressions” sur la vie éternelle. Alors, venez-en au fait !

M. Exact. C’est que, voyez-vous, les Français s’intéressent à vous.

P.O. Il était temps ! Il est bien temps de vous souvenir que je servis dans votre flotte de l’Atlantique de juin 1545 au printemps de 1546, sous les ordres directs du baron de Saint Blancard2, un vaillant gentilhomme. Je m’honore d’avoir été son pilote. Allons, quelle est votre première question ?

M. Elle est toute simple : racontez-vous !

P.O. Soit, mais je ne vous en dirai pas plus que ce qu’a écrit mon excellent biographe, feu le capitaine de vaisseau Henrique Lopes de Mendonça3. Pour le reste, trouvez-en un autre qui prendra la relève.

Je naquis en 1507, dans la bourgade d’Aveiro, de parents modestes. Je ne sus jamais si mon père avait appris à lire. A 13 ans, j’étais déjà au couvent des dominicains d’Evora. J’y reçus les leçons du fameux grammairien André de Rezende. Je le retrouverai plus tard. Autour de mes 25 ans, j’eus quelques démêlés avec mon ordre et je m’expatriai en Castille.

M. Mais encore !

P.O. J’ai déjà répondu à cette question. Je poursuivis, là-bas, mes recherches de philologie et me donnai pour modèle les travaux de Antonio de Nebreja dont la grammaire de castillan, publiée en 1492, faisait autorité. Je me mis donc à l’ouvrage et, en quatre ans, j’écrivais la première grammaire de la langue portugaise. Je la publiai en 1536, après mon retour au pays, et alors que j’étais précepteur des enfants du fameux João de Barros, futur chroniqueur des Indes. Mon travail de grammairien me valut l’estime des érudits de mon temps. En 1541, je partis pour l’Italie en mission secrète.

M. Pour y négocier l’établissement de l’Inquisition au Portugal ou comme conseiller technique ?

P.O. La ficelle est un peu grosse. Arrêtez donc de m’interrompre !

Je vécus principalement à Venise et m’en revins deux ans plus tard à Lisbonne, nanti d’une bonne expérience de la navigation, mais ayant perdu la faveur du prince ; pour comble de malchance, je retrouvai un pays accablé par la famine. Inopinément, en juin 1545, une flotte française de 25 galères commandée par le baron de La Garde4, en provenance de Marseille et en route pour le Havre, fit escale à Lisbonne. Elle avait pour mission de rejoindre les escadres — 200 navires environ — de l’amiral d’Annebaut que votre roi François se proposait de lancer sur les côtes sud de l’Angleterre pour contraindre Henri VIII à lui céder Boulogne et Calais. En raison de mes connaissances, je pus m’enrôler comme pilote sur la galère commandée par Saint-Blancard et quitter Lisbonne clandestinement. Je fus très vite apprécié de vos compatriotes et je pris à bord une place qui dépassait singulièrement mon modeste travail de pilote. Comme j’avais l’oreille du commandement, je n’eus point trop de mal à le convaincre de modifier la galère qui devait transporter le roi François en Italie, en lui montrant l’avantage de manœuvre que gagnerait ce bâtiment, si l’on réduisait ses rangs de rames de cinq à quatre. Une autre fois, un de vos capitaines qui s’était emparé d’un navire ennemi argua que le bénéfice de cette prise revenait à son équipage, exclusivement. On me fit juge. Je tranchai, argumentant qu’en bonne justice, la prise devait aller à l’ensemble de la flotte. Mon jugement fut exécuté.

Il est un point sur lequel, je le confesse, j’échouai à vous convaincre, c’est l’usage abusif que vous faites du vin. Marins et soldats affirmaient que pour soutenir vaillamment un combat, il fallait être à demi-ivre. Je tentai par maint exemple de les convaincre du contraire : Voyez, leur disais-je, le courage sans égal des Espagnols et des Maures, et il ne boivent que de l’eau ! Rien n’y fit : je renonçai, pensant en moi-même, que cet usage vous jouerait, tôt ou tard, un vilain tour. Donc, la flotte prit ses quartiers d’hiver à Quillebœuf, sur la rive gauche de la Seine, et au printemps de 1546, nous courûmes sus aux Anglais. Au cours d’une fausse manœuvre, due à la maladresse des marins dans le maniement des voiles comme à la folle audace de notre capitaine — oh ! cette passion de la prouesse que vous avez — on nous…

M. Il est piquant, Père Oliveira, que vous nous fassiez ce grief : sous cet aspect-là, vous feriez un acceptable Français d’honneur…

P.O. Mes foucades n’engagèrent jamais que moi ! Bref, on nous fit prisonniers. Les Anglais nous traitèrent bien, moi, tout particulièrement. Je fus reçu à la cour du roi Henri, qui m’offrit sa protection, et son fils Edouard ne la renia pas quand il monta sur le trône.

M. D’où plus tard, votre impertinente réponse aux inquisiteurs dans laquelle vous vous donniez comme son serviteur et son débiteur pour avoir mangé son pain.

P.O. C’est ça. Mon séjour de 18 mois à la cour fut stimulant. Je pus observer que tous les torts n’étaient pas du côté du roi. J’étais d’ailleurs, moi-même, sans illusion, depuis mon séjour en Italie, sur les turpitudes de Rome. La méchanceté des inquisiteurs de Lisbonne m’obligera à le leur rappeler.

M. Ce ne fut quand même pas votre meilleur argument.

P.O. Je retins de l’anglicanisme des thèses qui forcèrent ma considération.

M. Comme ?

P.O. Les miracles douteux et tout ce bric-à-brac qui encombre notre sainte Eglise. Après tout, l’anglicanisme respecte le dogme. Alors ! Le reste vous savez… et puis, je ne pouvais oublier que l’humanisme de mon siècle se fondait sur l’idée de tolérance.

M. Que vous ne confondez pas avec l’indulgence.

P.O. Ah ! ça non. Comme j’avais le mal du pays, j’y retournai, au grand regret des Anglais. Les choses furent difficiles, d’emblée. C’est que dans la Lisbonne retrouvée de 1547, mes opinions sentaient le fagot.

M. Le port du chapeau, des chausses et de l’épée n’arrangeant rien…

P.O. La cabale des méchants non plus. Mon ancien professeur, André de Rezende, et ses amis ne me ratèrent pas. Je tombai dans le piège qu’ils me tendirent et…

M. Mauvais point pour un stratège !

P.O. Me cherchez-vous querelle ?

S. Ne prenez pas la mouche, père Oliveira, un peu d’humour que diable ! Henri VIII et notre roi François n’en manquaient pas.

P.O. C’est bien vrai ça.

M. A la bonne heure !

P.O. Donc le 21 novembre, je fus assigné à comparaître par devant le tribunal de l’Inquisition. Mon attitude comme les réponses que je lui fis me coûtèrent, sept mois après mon interrogatoire, une condamnation pour doctrines hérétiques, assortie d’une abjuration et d’une pénitence à durée indéterminée, dans les terribles cachots où l’on m’avait jeté dès le premier jour. J’eus de la chance. Quelques amis puissants émurent l’illustre cardinal Don Henrique et, en septembre 1550, ma peine fut commuée en retraite au couvent de Belem, sous la condition que je reprisse l’habit et me livrasse à des exercices honnêtes.

M. Précisons, pour nos lecteurs, que vous fîtes face à l’Inquisition dans un excellent latin.

P.O. En août 1552, mes supérieurs me firent embarquer comme prêtre et chapelain, à bord d’une caravelle qui faisait partie d’une flottille de cinq navires destinés à rétablir sur son trône, le roi de Velez, près de Mélilla, Moulay Bouharan, allié du Portugal. Une flotte de vingt-cinq galées, montées par des pirates algériens, nous surprit au mouillage.

M. Ce qui vous fera écrire : Il y a bien des choses que je préfère oublier, si honteuses sont-elles5. Qu’est-ce à dire ?

P.O. Que l’amateurisme de nos chefs, le manque d’esprit militaire de nos troupes embarquées et l’affolement de l’équipage nous perdirent aussi sûrement que le nombre des ennemis. Bref, on nous emmena tous en captivité à Alger. Les plus riches proposèrent leur rachat. On me chargea de la négociation auprès du roi de Portugal. J’eus encore des démêlés à l’escale de Ceuta avec le capitaine de la place, à qui je dis vertement ce que je pensais de notre malheureuse expédition et de la pusillanimité du commandement. La chose arriva aux oreilles de Jean III et de la cour, si bien que je fus déchargé de ma mission.

M. on vous fit prisonnier par deux fois ; disons-le sans fard et à votre manière, à cause d’évidents motifs d’incompétence que vous avez dénoncés avec rudesse. Ces expériences pénibles furent-elles décisives dans l’élaboration de votre livre : l’Art de la guerre navale ?

P.O. J’allais y venir. Pas uniquement. Mais elles expliquent que j’aie tellement insisté sur les notions de commandement et de formation des hommes. L’année 1552 tirait à sa fin. Je mis à profit mes loisirs pour rédiger mon livre et, en 1554, je l’avais achevé.

M. Nous y reviendrons dans la deuxième partie de cet entretien. Avant que vous ne repreniez le récit de votre aventureuse carrière, dites-nous pourquoi, vous, un humaniste, “ex-dominicain” sans doute, mais prêtre votre vie durant, tout de même, avez-vous pu vous passionner pour un métier si éloigné de vos préoccupations au moins supposées, au point d’en faire un livre. Vous écrivez dans votre prologue : il est opportun que les prêtres aillent à la guerre et, à plus forte raison, en parlent.

P.O. Sans doute, mais pour ajouter que la guerre n’est pas illégitime, dès lors qu’elle est juste. Qui plus est, le Portugal dépendant de la mer et, puisqu’il en tire profit et honneur, court aussi le risque de tout perdre. Il doit donc s’y défendre de ses ennemis. “Le soldat défend son pays et protège la paix”. Je ne vois donc pas pourquoi l’état de soldat serait incompatible avec celui de religieux, pas plus qu’avec aucun autre ; il n’est incompatible qu’avec le vice. Cicéron avait bien raison de remarquer “combien il était stupide de dénigrer une activité quelconque, au motif que certains en usaient mal” 6. C’est dans cet esprit que j’écrivis que “le soldat qui vole n’est pas un soldat, mais un voleur ; le soldat qui assassine n’est pas un soldat mais un assassin”. D’où mon insistance sur la nécessité de pratiquer une sélection rigoureuse des hommes d’armes, parce que leur futur métier repose sur l’honneur, d’abord. Ils oublient, “ceux qui diffament le soldat, que s’ils ont reçu honneurs et richesses, le soldat, lui, les a conquis” 7. Je ne crois pourtant pas avoir épuisé votre question. Je nourrissais la conviction que l’humanisme de mon siècle me conduisait nécessairement à examiner moins la condition humaine dans son unité — et je ne la nie pas — que dans sa variété. Je me devais donc de réfléchir à la singularité de mon action devant Dieu et devant les hommes. Mon Art de la guerre navale est donc aussi une réflexion sur l’action.

M. Sous cet aspect, vous êtes plus proche de Montaigne qu’il n’y pourrait paraître de prime abord.

P.O. Si vous le dites...

M. Qu’advint-il, votre livre une fois écrit ?

P.O. Je fus nommé correcteur à l’imprimerie de l’université de Coïmbra ; puis, chargé d’enseignement de lettres classiques ; c’est encore à Coïmbra que je publiai mon ouvrage.

M. Et comment fut-il reçu ?

P.O. Fort mal. Notamment pour toutes les institutions que j’y étrillai : l’Eglise, les grandes familles, des pans entiers de la cour.

M. On aurait pu s’en douter. Et les hommes de guerre ?

P.O. O sancta simplicitas ! Cherchez ! En tout cas, je fus de nouveau arrêté par l’Inquisition et retrouvai des geôles qui m’étaient familières.

M. Vous fit-on un nouveau procès ?

P.O. J’abrège. Je sortis de prison au bout de deux ans, je crois, et passai les années suivantes au couvent de Palmella, à écrire différents livres dont un Art de la navigation 8 en latin, et mon Livre de la construction des navires 9 en langue portugaise.

M. Il est passionnant et illustré de coupes et graphiques précis. Hélas, nous n’en avons que la moitié.

P.O. C’est dommage, mais avec un peu de chance… sait-on jamais !

M. ça ne nous avance guère !

P.O. Je croyais avoir gagné le repos sur votre terre, quand se posa la douloureuse question de la succession au trône en 1580. Sans doute, mon corps était-il vieux et las, mais mon esprit, Aristote aurait dit, ici, mon entéléchie, restait toujours jeune. La situation faite à mon malheureux pays, par une camarilla politique et des groupes influents, me révolta. Le projet de dévolution de la couronne portugaise à Philippe II d’Espagne me poussa à rejoindre le parti des patriotes. Mais Dieu en avait jugé autrement, qui me rappela à lui quelques mois après.

M. Fut-ce à Palmella ou à Paris ?

P.O. Qu’importe ! je priais en direction du ponant, les yeux au ciel.

M. Venons-en à votre Art de la guerre navale.

P.O. Enfin !

M. Pour que vos lecteurs aient d’emblée une vue d’ensemble de votre livre, donnez-nous en l’idée et la méthode, les sources et l’architecture.

P.O. Bien volontiers. J’avais formé le projet d’adopter les règles de la guerre terrestre à la guerre navale de mon siècle.

M. Quelles sont-elles ?

P.O. Elles touchent à l’organisation, au commandement des hommes et à leur moral ; à l’attaque et à la défense.

M. Vous identifiez-là leur champ d’application, vous ne les donnez pas.

P.O. C’est exact. J’avais préféré partir des exigences de la réalité et, de là, remonter à la règle. on les verra donc apparaître à mesure que notre entretien progressera. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas à vous, Français, que je dois rappeler qu’elles sont simples… Je tirai mon inspiration de deux sources. La première était mon expérience de la navigation et de la guerre, même si je ne vous dissimule pas avoir été plutôt considéré comme un curieux par les hommes de l’art ; la deuxième était l’Antiquité, immense et inépuisable, et dont je reçus mon armature intellectuelle.

M. Quels sont les auteurs militaires qui vous influencèrent tout particulièrement ?

P.O. En fait d’auteurs militaires, on ne pratiquait guère, de mon temps, que Végèce et César.

M. Justement ne quittons pas le premier. Vous écrivez qu’il est le seul auteur dont vous vous soyez inspiré, mais assez peu, ajoutez-vous. Ce n’est pas notre sentiment. Il vous aura marqué beaucoup plus que vous ne le dites, et sans doute à votre insu.

P.O. Vous avez à l’esprit, je pense, son livre V10.

M. Pas seulement…

P.O. Il ne compte, ce livre V, qu’une vingtaine de pages, alors que mon travail se voulait plus ambitieux. J’ajoute que les conditions de navigation, au moment où j’écrivais, avaient beaucoup changé depuis Végèce : il ignorait la navigation océanique et le calcul astronomique ; il ne décrit qu’un seul type de bâtiment, la liburne, proche des galées ou galères, comme vous dites, sans parler des armes, de l’artillerie notamment. Mais, je vois ce que vous voulez dire. L’effort de systématisation de Végèce m’aida certainement. Ça, je vous l’accorde.

M. Et chez vos contemporains ? Nous pensons à l’Espagnol Alonso Chaves.

P.O. Je ne crois pas l’avoir jamais pratiqué, sous réserve que ma mémoire ne me trahisse pas.

M. Dans quelle intention avez-vous écrit ce livre ?

P.O. Le succès, naturellement.

M. En quelque sorte, c’est un manuel de victoire !

P.O. Si vous voulez.

M. En vous taquinant, mais sans malice, vous n’avez, au fond, jamais cessé d’être grammairien. On vous doit une grammaire de la guerre navale.

P.O. Vous me faites plaisir ! Je découvre avec vous que, tout bien pesé, ma vie durant, je serai resté grammairien.

M. Dites nous deux mots de votre méthode ?

P.O. Elle était toute simple. Elle se basait sur la comparaison, essentiellement. J’avais la pratique de la Méditerranée et de l’Atlantique ; des flottes française et portugaise. Ajoutez à cela mes innombrables conversations avec des marins vénitiens, génois, anglais et barbaresques. Il eût été singulier que je ne procédasse pas comme je le fis.

M. Et l’architecture de votre livre ?

P.O. Je vais y venir, mais vous négligez un aspect de mon travail, et qui me contrarie fort.

M. Ah ! lequel ?

P.O. Le style. Vous diriez, vous modernes, mon écriture.

M. Nous avions prévu cette question plus loin. Eh bien ! parlez-nous en, puisque vous y êtes.

P.O. Autant pour moi ! Je me souciais de style, pas seulement par convenance d’humaniste, ça n’aurait été que simple coquetterie, mais encore par intime conviction qu’une œuvre ne persuade bien ses lecteurs que si forme et fond s’y servent mutuellement, par un échange invisible. J’avais un public très varié à convaincre : le prince, la cour, les hommes d’Etat et de guerre, sans négliger quelques curieux exigeants et lettrés.

Je m’efforçais toujours d’adapter le ton, la dimension et le mouvement de ma phrase à l’objet que je décrivais. D’où ma recherche de la précision et de styles variés : raisonnement, description… que sais-je encore ?

M. Et encore quelques vilains mots et d’innombrables sarcasmes…

P.O. Des métaphores aussi. Y a-t-il plus belle figure que celle qui donne à voir et enflamme l’âme ?

M. Il ne nous avait pas échappé que votre écriture n’était pas banale. Elle est superbement manuéline, expressionniste en termes modernes, et que de formules percutantes ! Même Dieu ne nous a pas fait bourreau de sa colère11, lanciez-vous à ceux qui abusaient de peuples lointains, sous prétexte qu’ils n’étaient pas chrétiens. Et comment ne pas citer votre chapitre 10 ? On y lit : “Elle est terrible la guerre navale et insoutenable à l’œil humain. Les sens la refusent parce qu’elle n’a que la mort à offrir…”

M. Et l’architecture de ce livre dans tout ça ?

P.O. Mon Art de la guerre navale comprend deux parties précédées d’un prologue. La première comprend 15 chapitres : elle porte sur la préparation à la guerre navale ; la deuxième concerne l’art de naviguer et de combattre : elle en comprend 15 également.

M. Entrons dans l’analyse de ces deux parties. Nous écarterons les chapitres qui ne concernent plus que les historiens modernes, comme la coupe du bois, les vents, la météorologie, etc. Qu’en pensez-vous ?

P.O. A votre guise.

M. Vos cinq premiers chapitres vont de “la nécessité de faire la guerre” à la nécessité qu’elle soit “juste” et de juste “exécution” en passant par celui qui a reçu le pouvoir exclusif de la “faire” et, ici, de la faire en mer. Bref, c’est la guerre sous son aspect politique et ontologique.

P.O. Si vous voulez. Mon intérêt pour le couple infernal de Mars et Bellonne provenait de ma conviction, point neuve certes et de lointaine origine, mais très éloignée de certaines écoles philosophiques, que le conflit s’enracine d’abord dans les passions humaines : il est donc éternel. C’est par prétérition que je n’insisterai pas sur ces doctrines iréniques que je condamne comme calamiteuses. Je me rangeais sous l’autorité de Platon et je soutenais que “les humains doivent être gouvernés et prêts à se battre comme s’ils vivaient dans un état continuel de guerre. La guerre est éternelle, parce qu’elle naît de notre nature pervertie et se nourrit de nos différences. Nous devons être prêts à nous défendre contre ceux qui se proposent de nous offenser. La rapidité de la riposte l’emporte bien souvent sur la simple force. La victoire va aux diligents et la négligence ruine les nonchalants. On fait la guerre pour avoir la paix, et ce sont les bonnes guerres qui font les bonnes paix. Les armes garantissent la paix, elles ne causent pas la guerre. Les armes défendent la paix comme le chien défend ses brebis”.

Je crois que la meilleure protection d’un Etat est assurée par une armée nationale de professionnels issus, c’est mieux, de familles à tradition militaire. Ces armées sont supérieures aux troupes mercenaires parce qu'elles sont mues par “l’amour” de leur pays et “l’honneur envers les aïeux qui étaient aussi soldats” 12. Elles ont encore, ces armées, l’avantage de ne pas avoir à se soucier de leur entretien, puisqu’elles sont soldées par le prince. “C’est ainsi que se défend le Portugal depuis quatre cents ans”.

M. Il en découle que seul le prince peut faire la guerre.

P.O. Naturellement. “Il est du devoir des rois de défendre leur peuple”.

M. De là, vous, Portugais, en arrivez à la nécessité de la guerre navale : voulez-vous nous résumer le chapitre concerné.

P.O. Pourquoi pas ?

“Il importe que l’océan soit sûr, parce qu’il est immense et imprévisible. Les hommes ne peuvent se passer d’y échanger leurs richesses : les uns en commerçant, les autres en pêchant, d’autres encore comme il leur convient. Ainsi, tous contribuent à enrichir leur pays. C’est par la crainte du châtiment qu’on dissuade l’audace des corsaires, lesquels commettent de grands forfaits… non contents de voler et de tuer, les pirates ensevelissent tout vivants les hommes au fond des eaux ou les brûlent vifs… Les corsaires font de la mer un espace de brigandage, mais si on les laisse faire, ils s’enhardissent à descendre à terre et à y terroriser les populations. Il convient donc de les traquer et de briser leur élan. Il est donc indispensable d’avoir des escadres à la mer. Elles couvrent nos côtes et nos abords et nous protègent des dangers qui surgissent de la mer, lesquels sont plus soudains que ceux qui viennent de l’arrière-pays. Sur terre, l’ennemi ne peut surgir si soudainement qu’on n’ait le temps de lui faire face. Mais par mer, l’effet de surprise est total. Tout à coup apparaît une flotte terrifiante, sans que l’on sache d’où elle vient ni quelle route elle suit. Et au cas où on manquerait de vigilance, elle provoquera des dommages et fera mouvement pour se dérober, si aucune flotte, à nous, ne vient la gêner. A ce propos, on voit que les flottes turques comme celles d’autres corsaires, ne s’aventurent ni à Gênes, où veille Andréa Doria avec les siens, ni ne se risquent à Malaga ou à Cadix, parce que s’y trouvent celles d’Espagne. Par contre, elles attaquent la Sicile, la Sardaigne, Majorque, Valence et autres lieux, sachant qu’on n’est pas prêt à les y recevoir… Son altesse envoie également d’autres navires aux côtes de l’Algarve et dans le détroit de Gibraltar, afin d’y combattre Maures et Turcs. Ceux-là y ont perdu plus qu’ils n’y ont gagné. Au cours des quatre dernières années, nous avons pris aux Maures 9 ou 10 galées ou fustes, alors qu’ils ne nous ont même pas enlevé 4 navires” 13.

M. Résumons-nous : la flotte de votre roi avait d’abord un rôle de “dissuasion” 14, pour reprendre votre pertinente expression. Est-ce tout ?

P.O. Certes pas ! La marine portugaise avait encore pour mission de protéger nos routes maritimes des Açores, du Brésil ou des Indes.

M. Quelles étaient ses missions offensives ?

P.O. “Son altesse pour répandre la foi chrétienne…lance des flottes à la mer… Elle envoie des navires aux Indes pour y rétablir la chrétienté qui y souffrait de nombreux dommages ; les infidèles l’en avaient presque expulsée, mais maintenant le seigneur Dieu par sa bonté et par le moyen de nos gens la rétablit” 15.

M. Les douze dernières lignes de votre chapitre III sont mordantes. Vous y fustigez les planqués, les fils à papa et autres gandins de votre pays qui criaient sus aux Maures et s’étonnaient des réactions de ces derniers. “Pourquoi vous étonnez-vous du mal qu’ils vous font, puisque vous leur faites pis encore ?” Voulez-vous nous commenter cette apostrophe ?

P.O. Volontiers. Bien que je partageasse nombre des objectifs politiques de mon prince, je pensais qu’il y avait entre la cour et moi des désaccords relatifs à la conquête du Maroc. L’époque manuéline, en gros le XVIe siècle, aura correspondu à un effort sans précédent de notre part pour conquérir ce pays. L’entreprise nous coûta fort cher. Je vous énumère quelques uns de nos échecs : 1515, mamora et Anafé ; Agadir en 1541 ; abandon de Safim en 1542 et, en 1543, celui d’Arzila. Ces ambitions déraisonnables nous mèneront à la tragédie nationale, à la défaite de Alcacer Quibir, dont la conséquence immédiate sera la mainmise de l’Espagne sur le royaume. Nous n’en étions pas là quand je publiai mon livre, mais la conquête du Maroc me semblait déjà au-dessus de nos forces, si l’on considérait l’immense effort que nous faisions ailleurs. Je savais bien que la cour craignait une percée turque dans ces régions ; cependant, je pensais que cette redoutable puissance, 20 ans avant Lépante, ce n’était pas si mal vu, devait être endiguée par les royaumes méditerranéens, l’Espagne en premier lieu. Je jugeais qu’il y avait une méthode plus politique ; nous l’essayâmes parfois, elle consistait à nous chercher des alliés au Maroc même. Mon expédition de Mélilla le montrait, encore que notre allié eût le défaut de se trouver à l’est de Gibraltar, alors que le destin du Portugal n’a jamais été en Méditerranée, parce qu’il s’y heurterait à la redoutable Espagne.

M. Dans votre chapitre 6, vous abordez les questions relatives aux techniques navales et à la conformité des matériels militaires aux objectifs définis par le commandement. Nous vous écoutons.

P.O. Vous avez raison de souligner l’intérêt que je portais aux différents arts, aux techniques dites-vous. Si besoin en était mon Livre de la construction des navires le rappellerait. “Les navires doivent être également conformes au type de combat qu’ils mènent”. Je ne me lassai pas de répéter qu’armes et matériels devaient être choisis selon le type de combat. J’écartai la galère dans les espaces océaniques ouverts ; par contre, je la recommandai “pour naviguer dans les archipels ou sur les hauts-fonds, comme dans les mers du Levant. Dans certaines parties des Indes et sur la côte de Guinée où, en raison des calmes, les navires à rames y sont mieux adaptés”. Dans le même ordre d’idées, je considérai que la caravelle était un type de bâtiment inadapté à la guerre : “la caravelle est plus étroite que ne l’exige sa forme, les flancs d’un navire de guerre doivent être ronds et ses proportions répondre à 3 pour 1 ; c’est-à-dire que sa largeur mesurera un tiers de sa longueur. Qui plus est les caravelles ne portent pas assez de toile. La voile de la caravelle est empruntée au gréement latin ; c’est une forme détestable parce qu’elle est triangulaire… et prend mal le vent. Ces bâtiments ont l’inconvénient de n’avoir pas de château avant… Ils ne sont pas adaptés à la force et à la sécurité qu’exige le combat naval”16.

M. Ces remarques d’ordre pratique vous font rencontrer spontanément la définition de la tactique par André Beaufre : “L’art d’employer les armes dans le combat pour en obtenir le rendement meilleur” 17.

P.O. C’est ça ! Sous réserve que les hommes soient qualifiés.

M. Nous y arrivons : “la préparation” à la guerre, “l’entraînement” au combat, voilà deux mots-clés de votre livre. Ils conduisent à vous interroger sur l’intérêt soutenu que vous montrez pour les acteurs de la guerre : de l’amiral aux capitaines, des soldats aux hommes d’équipage, sans négliger l’adversaire. Sous cet aspect, votre livre est aussi un traité de formation et de commandement, qui n’a pas pris une ride.

P.O. Flagornerie mise à part, posez-moi votre question !

M. Soit. Vous écrivez des capitaines à la mer qu’ils doivent être “philosophes”. Expliquez-vous ?

P.O. Philosophe, le capitaine doit l’être, non point au sens populaire, mais à celui que nous, humanistes de mon siècle, donnions à ce mot, à savoir : la connaissance d’autrui. La notion de commandement repose sur cette connaissance.

M. Est-ce là tout ?

P.O. “Le capitaine qui n’est pas capable d’assumer tout son pouvoir n’est pas fait pour être capitaine” 18. C’est par acceptation de toutes les responsabilités que se construit la notion d’autorité, elle-même au cœur de celle de commandement, et capitale à la guerre, parce qu’elle en met, comme par ondes concentriques, d’autres en jeu, telles que la décision, la confiance ou l’initiative. Aux armées ou à bord, vous recevez votre pouvoir par dévolution hiérarchique, il est légal, mais ce sont vos conduites et vos décisions qui le légitiment, et vous feront obéir.

M. A titre d’exemple, nous choisirions volontiers votre chapitre 15, intitulé “De l’exercice des soldats”. Vous y écrivez : “... si les soldats murmurent feignez de ne pas les entendre, c’est chose constante chez eux comme chez les moines”. Qu’ajouteriez-vous ?

P.O. Le capitaine ne doit jamais entrer en rivalité avec ses soldats, sinon il se mettrait sur le même plan qu’eux et, par cette maladresse, il casserait sa position hiérarchique. Ce faisant, il perdrait le privilège de solitude qui, pour parler en théologien, donne au grade sa force “suffisante”.

M. Il y a du psychanalyste chez vous. L’un des plus célèbres d’entre eux ayant à causer de “la direction de la cure” 19 - situation voisine de celle du capitaine par la solitude qu’elle implique - remarquait combien “la lutte de prestige”, entre l’analyste et son analysant, est préjudiciable à la relation thérapeutique, parce qu’elle y renforce les mécanismes de résistance.

P.O. Lutte de prestige ! Ah ! la belle formule. Je la retiens. Mais je vous ai coupé, poursuivez !

M. La pratique du “faire semblant” que vous préconisez rapproche encore l’analyste du capitaine, en ce que la position respective de chacun d’eux relativement à l’autre est dans un rapport symétrique, mais inverse. Le premier fait semblant de ne pas avoir entendu ce qu’il a écouté, afin de susciter le désir de l’analysant ; alors que le second, lui, fait semblant de n’avoir rien entendu de ce qu’il a écouté pour empêcher que ne se manifestent caprices et fantasmes de la troupe. Bref, tous les deux mettent en pratique l’artifice en question pour mieux “déjouer la plainte” comme le recommandait, dans ces termes-là, le père de la psychanalyse.

Quel profil dessinez-vous du capitaine ?

P.O. “Le capitaine doit être bien instruit et rompu au maniement des armes, il lui faut connaître les stratagèmes et les ruses de guerre. Son intelligence sera vive ; il se montrera, tout à la fois, prudent et brave au combat ; il sera magnanime dans la souffrance, adroit et constant dans l’action” 20.

M. Ne passez-vous pas de l’analyse à l’apologétique ?

P.O. Quelle impertinence ! “Il faut choisir les capitaines selon leurs seuls mérites et sans considération de leur fortune. La qualité essentielle du capitaine est sa maturité. Elle n’est pas nécessairement liée à l’âge. On disait de Scipion l’Africain qu’il combattait maladroitement et il répondait que son métier était de commander, pas de se battre” 21.

M. Commander n’est point se faire obéir uniquement, la crainte y suffirait, c’est obtenir le meilleur de son équipage ou de sa troupe. Que préconisez-vous ?

P.O. “Il faut que le capitaine soit l’ami de ses hommes et prête un égal intérêt au travail de ses soldats autant qu’au sien propre. Il doit estimer la vie de ses hommes et, de cette manière, il n’abusera pas de son pouvoir ; pas même les scrupuleux ne lui mesureront leur obéissance” 22.

M. Simple curiosité, Père Oliveira, aviez-vous à l’esprit le “de Amicitia”, lorsque vous écriviez ces pages ?

P.O. Cicéron y traite du commerce d’amitié qu’un petit groupe d’intimes cultive sur la base d’affinités électives. Ce n’est point le cas en mer où il s’agit plutôt d’un compagnonnage d’hommes qui se sont rarement choisis. Il est vrai que certains ressorts sont communs à ces deux genres de réunion. Rappelez-moi donc le texte de Cicéron !

M. “Mais s’imaginer que l’amitié puisse naître d’une quelconque faiblesse, du désir de voir ses vœux comblés, c’est la rabaisser véritablement ; c’est dénaturer… son origine, en plaçant celle-ci dans le manque et le besoin…”23

P.O. Cicéron décrit, ici, une disposition d’esprit qui trouve, en effet, sa place dans le commandement.

M. On est frappé en vous lisant de noter l’intérêt que vous portez à l’ennemi. Il reste votre semblable ; il n’est jamais ni abstrait ni diabolique.

P.O. Végèce recommandait déjà dans son chapitre “Des ruses des assiégeants” de connaître à fond les coutumes de l’ennemi. C’était pour moi un principe d’action. Dans le registre le plus trivial, celui de la simple ruse, on peut éventer un piège par la seule connaissance que l’on a de l’ennemi. Il est encore nécessaire de connaître son matériel et ses habitudes de combat. Voici un exemple dont je fus témoin. Lors de la guerre de Boulogne, le roi Henri VIII, craignant que ses marins et soldats ne fussent effrayés par nos galères dont ils ignoraient tout, en fit construire quelques-unes “à seule fin que ses hommes vissent ce que c’était”. Par cette ruse, il rassura si bien les siens qu’ils perdirent toute estime pour nos galères24.

M. Avant de passer à notre prochaine question, rappelons que, après avoir exprimé une opinion critique sur le traitement infligé aux Maures, vous préconisez la mansuétude pour l’ennemi qui se comporte en soldat. Certaines de vos pages sur l’asservissement des vaincus ou la mise en esclavage de peuples innocents ont l’intensité et la véhémence de celles que l’on trouve chez vos voisins espagnols.

Cet entretien tire à sa fin. Reste un point qui nous laisse perplexe et sur lequel votre commentaire serait le bienvenu. Votre livre est souvent frappé au coin d’appréciations d’une grande rudesse pour nombre de vos compatriotes. Subissiez-vous l’influence de l’écrivain contestataire Gil Vicente ?

P.O. Quelque chose de très obscur en moi me disait que le Portugal, malgré les fabuleuses richesses de son immense empire, ne pourrait longtemps maintenir son rang dans une Europe en pleine réinvention du monde. La société se cassait en deux parties inégales : la plus grande tombant dans la misère et le découragement, l’autre ruinant le pays par les pratiques du clientélisme et du parasitisme d’Etat. Les plus entreprenants de nos frères et de nos fils émigraient ou mouraient en mer. Le travail avait mauvaise presse : “il est bon pour les nègres”, disait-on. Nous devenions incapables de répondre à la formidable concurrence de l’Europe du nord. Voyez-vous, c’est dans l’affaiblissement de la valeur du travail ou dans son mépris que se trouve l’un des plus redoutables principes de mort des sociétés.

M. En aparté, Père Oliveira, c’est “Quoi ? l’éternité”.

P.O. Et pour vous ?

M. “C’est la mer mêlée

Au soleil”.

II.

Cette deuxième partie s’attache à donner une traduction de quelques chapitres significatifs des préoccupations de Fernando Oliveira. Ils portent sur les questions décisives de commandement, d’organisation et de logistique ; ainsi que sur les hommes, tous grades et toutes compétences confondus.

Chapitre 6 - Le rôle de l’amiral

Il est d’usage, pour conduire une guerre navale et mettre en œuvre tout ce qu’elle exige, de s’en remettre, dans les empires maritimes, à des amiraux, hommes prudents et diligents, qui ont soin d’approvisionner arsenaux, magasins et navires, de sorte qu’ils puissent faire face à l’imprévu et ne perdent pas de temps à se porter là où il convient. Et pour qu’ils puissent agir ainsi, sans obstacle aucun, les princes leur délèguent pouvoir et juridiction, sur tout ce qui touche aux affaires maritimes et aux hommes que celles-ci concernent. Les Grecs appelaient “archithalassa” cette charge que nous désignons par le vocable d’amiral, lequel semble provenir de l’arabe, où, selon l’interprète Antonio de Nelrissa25, il signifie roi. Cela nous est confirmé par le fait que ce mot est encore prononcé en France comme en Arabie. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’étonner de rencontrer des mots arabes en français, puisqu’on en trouve d’origine persane dans cette langue-là, comme sire, qui veut dire seigneur et par lequel les Français s’adressent à leur roi pour l’honorer. Il y a encore moins motif à s’étonner de rencontrer aussi en Espagne des mots arabes, par suite de la très longue occupation de ce pays par les Maures. Il y a d’ailleurs peu de temps qu’ils en sont partis… Donc la signification que, selon Antonio de Nebrissa, les Arabes donnent au mot en question, convient au métier que nous désignons sous ce nom, chez nous, puisque l’amiral, aussi bien en France, qu’en Flandres, en Angleterre et ailleurs, gouverne et dirige, sans partage, les affaires maritimes comme s’il en était le prince : justice ou affaires militaires comprises. Il veille sur les juges et les alcaldes maritimes, les greffiers et autres titulaires d’office comme sur les douanes. Tous se prononcent et jugent au nom de l’amiral. Ils font exécuter ses décisions de justice, chez les gens de mer et chez les marchands qui pratiquent le commerce maritime. Au Portugal, présentement, on ne pratique pas comme cela parce que l’amiral n’a de cette charge que le nom, alors que moi je la considère dans son accomplissement et sa réalité. Toutefois, il y a bien un amiral, cela laisse deviner qu’ici, ce fut comme ailleurs, et que ce ne fut point sans raison que l’on donna ce titre quand on recréa la fonction. Mais il semble qu’après avoir vieilli, l’un des amiraux du passé prit sa retraite et, à la suite de la vacance qui en résulta, le roi confia à une autre personne ce que seul l’amiral faisait. Cette charge fut remplie un temps par le capitaine général de la mer, Alvaro Vaz Dalmada, à l’époque du roi Alphonse V, et après lui. Maintenant, cette fonction est remplie par plusieurs personnes. Une partie du travail est faite par l’armateur général, une autre par le commissaire général de la marine, une autre encore par le contrôleur du ministère des Finances. Mais aucun d’entre eux ne parvient à épuiser la responsabilité de ladite charge, car le roi doit, lui-même, encore pourvoir à bien des choses qui en relèvent. Les bénéfices résultant de ce partage sont ridicules pour les finances royales, en dépit de ce qu’en disent les intéressés, ne serait-ce qu’à considérer la quantité d’aliments mangés par tous ceux qui se mettent à plusieurs pour occuper la même place. En outre, toutes les activités que ces personnes exercent ont pour but le gouvernement de la mer, qui se conduit infiniment mieux sous une responsabilité unique. Un trop plein de gens crée la confusion et provoque des retards, qui sont dangereux à la guerre et en mer. Celle-ci n’attend ni ne respecte personne. Elle est d’autant plus pressée que vous êtes lents et négligents.

Chapitre 11 - Les vivres

L’amiral et ses commissaires à l’intendance prendront grand soin de pourvoir les hommes de vivres indispensables à leur nourriture. Ces vivres doivent être abondants et se caractériser par leur innocuité et leurs avantages. Ils sont de meilleur rapport au double point de vue du prix et de la valeur nutritive, s’ils sont de bonne qualité. De même qu’on choisit des hommes robustes et bien disposés, de même faudra-t-il les nourrir convenablement, et mieux encore, si c’est possible. Et possible, ce doit l’être, chez les mousses dont la croissance n’est pas achevée, veut-on qu’ils vous servent comme bien l’entendez. Car si à l’armée, ils s’affaiblissaient, en raison de la faim et d’un ordinaire déplorable, peu d’entre eux apprécieraient d’avoir été choisis à l’âge tendre. Bien réelle demeure la tromperie des mesquins que l’avarice leur dissimule, comme elle leur dissimule l’aveugle envie des intendants chargés des intérêts des domaines qu’ils administrent : ils savent tout cela, ces intendants, mais feignent de ne rien voir. L’avare est guidé par l’erreur. Il exploite son domaine sans vergogne, nourrissant mal ses serviteurs, mais, comme je le dis, il se trompe, et perd au change. Il est payé, en retour, de services de mauvaise qualité qui ressemblent à ces produits mauvais que l’on gaspille. La nourriture corrompue et de basse qualité ne se mange tout entière, ni ne se conserve autant que la bonne… Donnez une portion plus grande de mauvais biscuit, et le profit en sera bien pauvre ; offrez une mesure de vin vinaigré plus longue, et le profit, cette fois, en sera nul, sans compter que vous aurez parfois à jeter tout cela, avec la viande et le poisson pourris. Le biscuit est l’aliment principal des hommes de mer, le meilleur se fait avec du blé, il vient loin devant l’orge et le seigle, qui donnent un pain plus humide et plus froid, où la moisissure se met rapidement. Ce pain-là est meilleur quand il est sec, mais comme on doit, par nécessité, le cuire longuement, il tombe vite en poussière. Le blé a finalement plus de qualités, il donne un biscuit bien meilleur, et qui fond plus facilement. Mieux on mettra de soin à choisir un blé pour sa qualité et sa propreté, plus il sera avantageux : le biscuit sera fondant, point corrompu par les impuretés, et d’une pâte ferme. La farine sera tamisée correctement ; sans cela on aura des vers qui affectionnent le son parce qu’il est chaud, cause essentielle de bien des pertes. Les navires qui se rendent dans les régions dépourvues de blé remplacent le biscuit par des produits locaux, ainsi le pain de riz aux Indes et celui de maïs et de racines au Brésil, mais nulle part, on ne trouve de céréale qui égale le blé pour sa valeur nutritive. Pas même le seigle, pourtant voisin du blé, ne donne autant de vigueur à qui le consomme. Les laboureurs de la plaine de Beira le savent d’expérience. Leur alimentation à base de seigle les rend moins robustes et les contraint à manger plus parce que les produits de mauvaise qualité se changent en fèces et vont au fumier. Que le biscuit soit bien cuit et, sous forme de pâte comme à la cuisson, sec de tout liquide. On doit le cuire deux fois, d’où son nom, qui vient du latin. Le pain devra encore être bien levé, Pline affirmant que de cette manière, il n’est pas indigeste et gagne en valeur nutritive. Vendez chaque année vos vieux biscuits et faites-en de nouveaux, les vieux biscuits étant mangés aux vers ne valent plus rien. Plus le vin est fort, meilleur il est. Il se conserve mieux, se coupe plus facilement d’eau et libère du volume à bord. Je n’ai parlé que de vin parce que son usage, parmi nous, est aussi ordinaire que celui du thé. Les hommes disent qu’il leur est indispensable et, si on leur tient un autre langage, ils s’étonnent et brocardent votre propos, prétendant que, privés de vin, ils s’affaiblissent… Pour l’usage du bord, la viande et le poisson seront bien salés de manière à ne pas pourrir. Si on pouvait se dispenser de le faire, ce n’en serait que mieux, le sel excitant la soif, qui est particulièrement désagréable en mer. Ces deux denrées doivent être dures, point tendres, ainsi peut-on en embarquer une plus grande quantité, et pour avoir cette qualité, on donnera la préférence à la viande de bœuf, au merlan et à ce qui y ressemble. Le fromage reste un des meilleurs compléments de l’ordinaire du bord, et des mieux adaptés. Il peut parfois faire l’essentiel de la pitance, au souper particulièrement. Le lait est le plus nutritif des aliments liquides et, partant, le fromage reste un aliment essentiel. Pline dit du beurre ce que Varrus pense du fromage : le peu que vous en mangez satisfait plus que tout autre nourriture, faim et soif en sont adoucies, et il conserve vos forces. Nous, nous ne l’apprécions pas autant que les gens du Nord, Français, Flamands, Allemands, etc. Ils ne peuvent pas s’en passer. C’est pour eux un véritable aliment, pas un condiment. On approvisionnera aussi les magasins de la marine en légumes. Les fèves conviennent bien à ces hommes de peine que sont les rameurs échauffés par un dur et décourageant labeur. Les fèves, dit Pline, sont tellement nutritives qu’elles poussent dans l’estomac, à moins qu’on ne les cuise à l’eau salée. Les haricots sont presque de la même nature que celles-là, ils gonflent l’estomac et le rassasient. Les grains, les gesses et les petits pois, c’est bien connu, donnent une garniture recherchée. Il ne faut pas oublier d’en emporter. Ces choses-là sont indispensables à une flotte de même que l’huile, le vinaigre, les chandelles et les lanternes. Il les faut avoir sous la main au moment du départ, sous peine de perdre du temps. Ils sont nombreux les détails qui touchent à l’armement d’une flotte. Rien ne doit manquer dans les magasins, pas même un clou, quand sonnera l’heure du travail. Ainsi aura-t-on sous la main des outils de maçon, de charpentier et de forgeron : pelles, pioches, barres de mines, palettes de charge, échelles, machines et autres instruments, pour construire et abattre toutes sortes d’édifices. Les flottes de guerre feront comme les armées et se fourniront à leurs propres dépôts et magasins, Végèce nous rappelant qu’une armée se doit d’être équipée comme une place forte.

Chapitre 12 - Les gens de mer

C’est encore le rôle de l’amiral ou de qui en fait fonction de rechercher des hommes prêts à manœuvrer les navires qu’il lui faut armer. On doit élever ces hommes dans le métier dès leur enfance, et ne pas les avoir enlevés à une autre profession, car il ne suffit pas qu’ils soient disposés à apprendre, mais habiles à faire l’ouvrage. Les soldats qui ignorent le maniement des armes et les usages de la guerre en assimilent rapidement le savoir, pour peu qu’ils y soient aptes. Il se compose, ce savoir, d’exercices où n’entre pas la réflexion, au moins dans la partie qui occupe le soldat dont la tâche se borne à exécuter juste ce que lui commande son capitaine. Le métier de marin est plus délié et exige une grande pratique. Autant que faire se peut, les hommes de mer doivent être élevés dans ce métier, entre cordages et apparaux. Le marin n’a pas le temps de regarder comment s’y prend son compagnon, ni de l’imiter, quand le maître d’équipage donne son coup de sifflet. Ils doivent tous voler à leur mission pour en accomplir ce qu’elle exige. Ils n’avancent pas tous du même pas en s’instruisant les uns les autres, comme le font les soldats dans un régiment en marche, mais chacun saute à sa manœuvre, selon ce que son art lui a enseigné. Il convient que les marins soient des hommes déjà formés à leur métier. Je souhaite qu’ils possèdent le savoir de l’homme mûr, la force de la jeunesse et la légèreté de l’enfance. Toutes ces qualités sont indispensables au marin. Il doit savoir d’une mémoire sans faille les différentes parties du navire, et, dans un ordre clair, tous les apparaux de celui-là, comme par clair entendement, tout ce qu’il faut accomplir en temps utile. Ensuite, léger comme l’oiseau et rapide comme l’éclair, il court à sa manœuvre et à ce qu’on lui commande. Il doit faire montre de force et d’une résistance inépuisable au travail. D’autant plus que ni l’amiral ni l’intendant ne peuvent apprécier, par eux-mêmes, ses compétences, sinon par les informations qu’ils reçoivent du maître d’équipage et du pilote, sous la responsabilité desquels il doit servir. Ils sont donc bien placés pour savoir ce qu’il en coûte d’avoir affaire à un marin négligent ou querelleur. C’est une autorité semblable à celle du pilote et du maître d’équipage que je donne au capitaine quand il doit choisir ces derniers. Il peut aussi avoir à souffrir de leurs défauts ou profiter de leur savoir-faire, s’ils en ont… Pendant la guerre de Boulogne, le baron de Saint-Blancard tomba avec sa galère aux mains des Anglais, parce que ses marins virèrent de bord à contretemps. Outre leurs compétences de marins avisés, maîtres, patrons et pilotes auront aussi été instruits des choses de la guerre ; ils comprendront les variations de temps et connaîtront les endroits appropriés : ce qu’on y peut faire et le commander. Les rameurs, principalement appelés galériens, sont presque des marins ; pour ce motif, on doit les choisir en fonction de leurs aptitudes à naviguer parce que, eux aussi, tirent sur les cordages et manœuvrent les apparaux. Ils doivent les connaître et comprendre le sifflet. Les chiourmes préfèrent les forçats aux hommes libres parce qu’ils peuvent les fouetter à volonté et les poster où il leur convient. Nonobstant, le fait que ladite chiourme est de la race des bourreaux, plus encore si elle est génoise, le travail de la rame reste tellement intolérable que personne ne le peut bien exécuter à moins d’y être forcé par le fouet ou la nécessité… Le forçat, et plus encore le Maure ou le prisonnier qui n’a rien à perdre, paresse ou fait ce qu’il ne doit pas faire, à tout le moins ne vous aide pas, si vous ne le surveillez pas. Mais l’homme libre26, dont le salut comme le vôtre dépend du travail, vous donne bien volontiers un coup de main dans le gros temps. Il se servira de ses deux mains, la rame dans l’une et l’épée dans l’autre, en y mettant toute son énergie. Quand il s’agit de choisir et d’enrôler toutes sortes de marins, les officiers comme les autres, et jusqu’aux mousses et aux hommes de proue, il faut le faire en fonction du navire et de son type de navigation, les qualifications des marins devant y être adaptées. Selon que l’on naviguera sur des bâtiments à rame ou à voile, on aura des hommes exercés à l’un ou l’autre mode de navigation de telle sorte qu’aucun d’entre eux ne se trouvera surpris par des manœuvres qu’il ignore… Je dis finalement que même si ces hommes ont bonne opinion de leur savoir, il ne faut pas leur confier de navires pour lesquels ils n’ont pas été formés, sinon ils les jetteront à la côte et, quand même se feraient-ils peu de mal, ils n’en sauront pas naviguer pour autant : ils sont juste bons à troubler les soldats du bord, qui seront comme le bon cavalier sur un mauvais cheval.

Chapitre 13 - L’entraÎnement des soldats

Les ruses et l’entraînement comptent également beaucoup dans le métier des armes. Quand les hommes sont à terre, il est bon que le capitaine leur ordonne de dresser des cibles sur lesquelles on s’exercera tous les jours, au tir à l’arbalète ou à l’arquebuse. Le capitaine invitera les soldats à le faire et y contraindra ceux qui s’y dérobent. Il récompensera parfois les meilleurs. Il ordonnera aussi des exercices d’escrime, de saut et de course. Ceux qui ne savent pas nager apprendront cette pratique, qui leur sauvera parfois la vie. Il faut, me semble-t-il, qu’il accoutume nos gens à lancer des flèches, ainsi seront-ils en mesure de répondre à l’ennemi avec ses propres armes. Quelques-uns des nôtres les utilisent aussi parce que le lancer des flèches est facile et harasse l’ennemi. Pendant que vous armez une arbalète ou une arquebuse, on tire vingt flèches et la lenteur de votre opération devient source de péril, de sorte qu’on ne vous laisse pas finir ou, alors, vous devez vous retourner, ce qui est pire. Plus on tend l’arbalète, plus elle est efficace contre les ennemis surgissant protégés de cuirasse ou d’autres solides armes défensives, mais là où l’ennemi n’est protégé que d’une saie ou de cuir, les flèches y suffisent ; il en est de même pour les cottes de mailles si ces flèches sont lancées d’une main habile. La flèche suffit à blesser et à tuer. Elle pénètre les os comme une bête féroce. On ne doit pas douter de ce que je dis des armes inhabituelles ou surprenantes, pour être chose souvent éprouvée et vérifiée dans les batailles rangées comme dans les combats singuliers… Il ne vous manquera pas d’occasion de vous affronter à des armes inhabituelles et d’avoir des surprises pour si habile que vous puissiez être dans le maniement des vôtres. Apprenez aux soldats embarqués à se servir d’une grenade, d’un feu grégeois ou encore d’un pot à feu, sans qu’ils ne se mettent eux et les leurs en danger, et à diriger vers l’ennemi ces armes qu’on utilise aussi à la mer. Les soldats s’essayeront à combattre tout armés pour ne pas être déconcertés par le poids et l’incommodité de leurs cuirasses, et autres armes défensives qu’ils doivent porter pendant les combats… L’homme armé est plus sûr de lui que l’homme nu, ainsi se sent-il protégé des tirs ennemis alors qu’il prépare les siens. On ne doit pas accabler inutilement les hommes embarqués du poids d’armes nombreuses. A bord, on combat à poste fixe. Il suffit de connaître son banc ou sa place. Parfois, le capitaine occupe ses hommes à des tâches qui concernent le service du navire comme par exemple les corvées d’eau, de bois et de provisions, l’embarquement de l’artillerie et son débarquement. Qu’on cherche les occasions d’occuper les soldats. Ils ne doivent pas rester oisifs et s’ils murmurent, faites semblant de n’avoir rien entendu ! Comme aux moines, c’est un réflexe qui leur est propre. Naturellement ceux qui commandent, dit Marcus Varrus, se doivent de le faire, mais encore de façon que leurs subordonnés les imitent et travaillent de bon cœur. Le travail n’est pas contraire à la dignité du capitaine. Alexandre le Grand le disait déjà. Le repos et le plaisir sont jouissances d’esclaves et d’hommes sans respect d’eux-mêmes, vicieuses habitudes assurément de nos gouvernants. Le travail est le fait des princes et des grands barons. L’oisiveté est néfaste à la guerre et haïssable chez l’homme d’armes. Elle gâte le corps, compromet l’habileté aux armes autant qu’elle affecte la modération des habitudes. Avec l’oisiveté on fait les paresseux et, de là, on en vient à jouer, voler ensuite, sans parler d’autres vices. Julius Frontin écrit que Publicus Nasicus, capitaine romain, au cours d’un hiver, et sans nécessité aucune, ordonna que l’on construisît des navires à seule fin d’occuper les soldats ; que l’on voiturât du bois, et sans négliger ce qui s’y rapporte, autant pour chasser l’oisiveté que pour ne pas offenser le voisinage. Il serait bon que les soldats embarqués ne descendent jamais à terre, ne serait-ce que pour prévenir les insultes qu’ils adressent aux habitants, sans égard aucun pour les femmes et les jeunes filles dont ils blessent l’honneur. Chez les Grecs et les Romains, les soldats étaient tellement punis que je m’avancerais à dire qu’ils étaient plus disciplinés et continents que certains moines de nos jours. Le capitaine Lysandre disait que ses soldats ne devaient pas même montrer la plus légère intention de voler ou de faire le mal. On lit qu’un autre capitaine, du nom d’Antigone, apprenant qu’un de ses fils logeait chez une veuve, mère de plusieurs jolies filles, lui ordonna de déménager sur l’heure, parce que c’était un logement bien intime que celui où se tenaient tant de femmes. Il décréta encore que plus aucun de ses soldats ne prendrait ses quartiers dans une maison sans homme… Quelle honte, en vérité, quand je considère les licences que se donnent les soldats d’aujourd’hui qui, bien que chrétiens, font ce qu’ils ne doivent pas faire, sans crainte de Dieu, ni respect d’autrui, non seulement envers l’ennemi mais encore envers leurs voisins et pays qu’ils devraient défendre. Ils commettent de graves outrages… y compris dans les églises et sur la personne des prêtres. Tout cela avec tellement d’effronterie qu’ils tiennent leurs turpitudes pour vertus de soldats… Le pire dans tout cela vient des capitaines qui ne les châtient pas, mais disent qu’on ne peut pas faire la guerre sans eux… Marins et rameurs doivent aussi s’entraîner. Les uns réparent les voiles, lèvent et mouillent des ancres, graissent les cordages ou encore calfatent et nettoient le navire, les autres vont à la corvée d’eau et de bois sec, dressent ou abattent le taud, montent la garde. Ils ne dorment pas ni ne se négligent. Ils ne perdent pas l’habitude du travail et ne s’étonnent pas quand il y a de l’ouvrage.

 

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Notes:

1 Remerciements : à Mme Maria Teresa Salgado, bibliothécaire de la fondation portugaise C. Gulbenkian, dont la confiance m’a touché ; à la romancière brésilienne, Betty Milan, pour ses conseils philologiques avisés; à Hervé Coutau-Bégarie qui m’a fait entrer dans l’ambiance navale de l’époque concernée en me donnant à lire sa communication sur l’émergence d’une pensée navale en Europe au XVIe siècle. Je n’oublie pas les questions stimulantes de Bernard Mangin.

2 Maître d'hôtel ordinaire du roi et ancien capitaine général de la flotte du Levant, il conduisit avec succès une ambassade auprès de Soliman le Magnifique en 1537.

3 Henrique Lopes De Mendonça, O Padre Fernando Oliveira e a sua obra náutica, livro de fábrica das naos, Academia real das sciencias, Lisbonne, 1898. (Disponible à la fondation C. Gulbenkian).

4 Antoine Escalin, dit capitaine Polain, baron de la Garde, homme de mer et diplomate. Capitaine général de la flotte du Levant, il fut un chef audacieux et un remarquable technicien naval. Il conduisit en Turquie l'ambassade qui devait sceller l'alliance entre François Ier et la Porte.

5 Fernando Oliveira, Arte da Guerra do Mar, p. 123. Cf. ch. 12 et 13, pour les détails de cette expédition.

6 Fernando Oliveira, op. cit., p. 54.

7 Ibid, p. 55.

8 Cf. Eric Rieth, “Remarques sur une série d’illustrations de l’Ars Nautica (1570) de Fernando Oliveira”, Neptunia (étude brève, mais précise, de philologie et d’architecture navale).

9 Cf note 3.

10 Végèce, Les Institutions militaires, Berger-Levrault, 1948. Cf. également Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

11 Arte da Guerra do Mar, p. 25.

12 Fernando Oliveira, op. cit., p. 116.

13 Fernando Oliveira, op. cit., ch. 3.

14 Verbe portugais : retrair.

15 Fernando Oliveira, op. cit., ch. 3.

16 Fernando Oliveira, op. cit., pp. 65-68.

17 André Baufre, Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1963.

18 Fernando Oliveira, op. cit., ch. 13.

19 Jacques Lacan, Ecrits, dans la direction de la cure, Le Seuil, 1966.

20 Ibid, ch. 13.

21 Ibid, ch. 13.

22 Ibid, ch. 13.

23 Cicéron, L'Amitié , tr. C. Touya, Arlea, 1990.

24 Fernando Oliveira, op. cit., pp. 66-67.

25 Cf. Antonio de Nebreja.

26 NdT, cf Littré, art. rame : il s’agit des mariniers de rames, dits aussi bonnes-voglies.

 

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