HENRI-JOSEPH PAIXHANS ET SA NOUVELLE FORCE MARITIME

 

Etienne TAILLEMITE

 

Les années qui suivirent la chute de l’Empire furent marquées par l’apparition d’un certain nombre de théories plus ou moins nouvelles dans le domaine de la guerre sur mer et du matériel naval. Les désastres nombreux et variés éprouvés par la marine française entre 1793 et 1814 incitèrent plusieurs officiers à réfléchir à ces problèmes et à rechercher les solutions stratégiques qui convenaient à la France. De ces discussions naquirent des théories variées, allant de l’abandon pur et simple de toute force navale, préconisé par l’abbé de Pradt et réfuté par l’amiral Grivel, à l’apologie récurrente de la guerre de course qui, en dépit de tous les enseignements de l’histoire, trouvait encore des adeptes.

Le développement de techniques nouvelles, l’apparition de la propulsion à vapeur, les progrès, qui nous paraissent bien lents, de l’artillerie, ne pouvaient manquer d’exercer une influence sur le matériel naval et donc sur la stratégie. Au nombre des esprits qui s’attachèrent à l’étude de ces problèmes figure un officier de l’armée de terre, Henri-Joseph Paixhans, polytechnicien et artilleur, qui a laissé son nom à la généralisation des obus explosifs promis à un si brillant avenir. Ce qui reste moins connu réside dans le fait que Paixhans tenta aussi d’échafauder une nouvelle théorie de la guerre navale en fonction de ses projectiles, beaucoup plus destructeurs que les boulets pleins. Les idées qu’il exprima méritent une place dans l’histoire de la pensée navale car, à certains égards, comme on va le voir, elles annoncent et préfigurent celles qui feront tant de bruit quelque quatre-vingt ans plus tard sous le pavillon de la Jeune Ecole.

Né à Metz le 22 janvier 1783, Henri-Joseph Paixhans entra à l’Ecole polytechnique et choisit à sa sortie l’arme de l’artillerie. Lieutenant en second à l’Ecole d’application de sa ville natale en 1803, il participa aux campagnes d’Autriche en 1805, de Prusse en 1806, de Pologne en 1807, de Russie en 1812 et d’Allemagne en 18131. Non content de se battre, il commença très tôt à réfléchir à l’amélioration de l’arme dans laquelle il servait et dès 1808, il prépara une première version d’un ouvrage intitulé Considérations sur l’état actuel de l’artillerie des places et sur les améliorations dont elle paraît susceptible, qui sera examiné par une Commission d’officiers d’artillerie et du génie en 1814, mais ce travail sera interrompu par la chute de l’Empire. Paixhans était alors chef de bataillon, secrétaire du Comité central d’artillerie, ce qui ne l’empêcha pas, au début de 1814, de participer à la défense de Paris dans le secteur des Buttes-Chaumont et de Belleville. Ses Considérations seront publiées en 1815. Quelques années auparavant, en 1809, il avait commencé à s’intéresser aussi à l’artillerie de marine et au tir sur but flottant. Affecté en 1809 à une batterie côtière, il eut à combattre un brick anglais avec une pièce de 4 et un obusier de 8 pouces, ce qui lui permit de constater l’inefficacité du canon et la portée insuffisante de l’obusier. Cette expérience lui inspira l’idée de concevoir un canon lançant des projectiles explosifs à une portée sensiblement supérieure à celle des pièces à tir courbe. Il poursuivit ses recherches en 1810 et 1811 mais elles furent interrompues par la campagne de Russie et reprises seulement à la paix. Paixhans ne dissimule pas qu’il s’est fortement inspiré des travaux de Gribeauval, du colonel de Villantrois et aussi de ceux du général Scharnhorst. Dans le même temps, il imaginait une sorte de canot porte-torpilles mu par une fusée qu’il essaya en 1811 à Paris sur le bassin de la Villette mais, encore une fois, les événements ne permirent pas la poursuite de ces expériences. Paixhans recherchait, dit-il, "les avantages que l’on pouvait obtenir d’un agent qui produit à peu de frais des effets considérables". Il s’agit probablement d’une des premières expressions d’une illusion qui se révélera extraordinairement tenace, celle de la mise au point d’une arme à la fois efficace et peu coûteuse.

La paix revenue, notre artilleur reprend ses travaux. En novembre 1819, il propose à la Marine un canon-obusier qui sera soumis à l’examen d’une Commission d’études comprenant cinq officiers de l’armée de terre, un officier d’artillerie de marine, un ingénieur du génie maritime mais aucun officier de marine ! Le rapport est favorable et recommande que soient entreprises des expériences avec le concours de la marine. A la fin de 1820, Paixhans lit à l’Institut un mémoire intitulé Note sur un nouveau moyen de force maritime, et, en janvier 1821, paraît sous sa signature une brochure : Nouvelle force maritime ou exposé des moyens d’annuler la force des marines actuelles de haut bord et de donner à des navires très petits assez de puissance pour détruire les plus grands vaisseaux de guerre. L’auteur commence sa préface par une affirmation audacieuse : "Il est possible dans l’état actuel des arts, il serait facile dès aujourd’hui de construire un très petit navire qui, monté seulement de quelques soldats sans expérience, aurait assez de puissance pour détruire le vaisseau de haut bord le plus fortement armé". Il critique très vivement la construction navale, la tactique et les méthodes de tir pratiquées jusqu’à ce jour, mais ce n’est que dans un second mémoire lu à l’Institut en avril 1822 qu’il révèle son remède miracle à toutes les faiblesses de la flotte "qui consiste à lancer des bombes horizontalement avec de très gros obusiers".

L’exposé de ces idées provoqua la publication dans les Annales maritimes d’une note critique rédigée par un autre officier aux idées très novatrices, le capitaine de frégate de Montgery. Celui-ci faisait en premier lieu observer que cette méthode n’était nullement nouvelle puisqu’on la trouva déjà exposée dans un ouvrage italien du XVe siècle, le De Arte Militari de Robertus Valturius publié à Vérone en 1472, lequel en attribue d’ailleurs la première conception au prince Malatesta. Depuis cette époque lointaine, plusieurs artilleurs : Gribeauval, Gassendi, Laclos, ont soutenu des théories du même ordre. Selon Montgery, "ce projet n’est excusable que chez une personne tout à fait étrangère à l’art naval". Et il avançait deux arguments : à bord des grands vaisseaux, les marins les mieux entraînés ont du mal à utiliser les pièces de gros calibre par mauvais temps, il est donc certain que des soldats placés sur une petite embarcation en seront totalement incapables. En second lieu, Paixhans ne tenait aucun compte de l’expérience de la flottille de Boulogne où un certain nombre de ces petites unités portant une grosse pièce d’artillerie firent naufrage "quoiqu’elles ne se fussent jamais éloignées de la côte et qu’elles ne fussent pas montées seulement par quelques soldats sans expérience" 2.

Montgery considère que Paixhans a raison de recommander les gros calibres contre les vaisseaux en bois mais l’erreur est de croire que l’on peut embarquer de telles armes sur de petits bâtiments servis par des soldats sans expérience de la mer. "Nous voyons avec peine qu’un officier doué de beaucoup d’esprit et qui a des vues très profondes sur plusieurs parties de l’art de la guerre, veuille absolument entretenir le public d’objets maritimes au sujet desquels il manque de pratique et a conçu des principes erronés".

Paixhans répliqua dans une lettre du 22 mai 1822, publiée dans la même revue, pour préciser quelques points : "Ce que mon livre attaque, ce sont les vaisseaux de haut-bord et j’essaie de montrer de quelle manière il sera facile de les détruire et par conséquent d’échapper à leur domination sans être obligé de faire les dépenses très grandes qu’ils occasionnent". Il soulignait le fait que ses mémoires avaient été examinées "avec beaucoup de bienveillance par une commission choisie par le gouvernement" composée du maréchal Marmont, des lieutenants généraux Dessole, Vallée et Thirion, du vice-amiral de Rosily, de l’inspecteur général des constructions navales Rolland et de l’astronome et mathématicien Laplace. De son côté, l’Académie des sciences désigna une autre commission d’examen de ces projets qui réunissait Marmont, Laplace, Rosily, Sané, l’amiral de Rossel et l’ingénieur du génie Charles Dupin3.

Conforté sans doute par ces autorités, Paixhans publia en cette même année 1822 son gros ouvrage dans lequel il expose en détail ses théories. Ce texte de 444 pages, illustré de planches, mérite une analyse approfondie car on y trouve un assez curieux mélange de vues novatrices très largement confirmées par l’événement et d’illusions déconcertantes qui seront malencontreusement reprises plus tard suivant la même méthode. Comme beaucoup de livres de cette époque, celui-ci comporte un titre très long qui en donne une analyse préliminaire. Il s’intitule en effet Nouvelle force maritime et application de cette force à quelques parties du service de l’armée de terre ou Essai sur l’état actuel des moyens de la force maritime, sur une espèce nouvelle d’artillerie de mer qui détruirait promptement les vaisseaux de haut bord, sur la construction de navires à voile et à vapeur de grandeur modérée qui, armés de cette artillerie, donneraient une marine moins coûteuse et plus puissante que celles existantes et sur la force que le système de bouches à feu proposé offrirait à terre pour les batteries de siège, de places, de côtes et de campagnes.

Dépassant le cadre des seules questions d’artillerie, Paixhans étudiait l’ensemble des problèmes qui se posaient alors à la marine à un moment où s’amorçait une évolution technologique qui n’a cessé depuis de s’accélérer.

Dans le livre I, il abordait l’examen des moyens ordinaires et habituels de la force maritime, mais en préliminaire, il exprimait sa préoccupation devant le coût à ses yeux exorbitant des flottes de combat. "On serait épouvanté, écrit-il, si on comptait ce que toutes les marines de l’Europe ont coûté ensemble depuis l’époque peu ancienne où elles ont commencé à se composer de vaisseaux de haut-bord". Une de ses principales idées directrices sera donc de rechercher des solutions moins coûteuses. L’avenir démontrera la vanité de cet espoir mais admettons qu’en 1822, on pouvait encore entretenir quelques illusions sur ce sujet.

Paixhans examinait d’abord les améliorations apportées à la construction et à l’équipement des vaisseaux en Angleterre : compartimentage des coques pour limiter les risques d’invasion par l’eau, câbles métalliques, liaisons des coques en fer, bouées et caisses à eau en tôle, essais de mâts en métal. Il constatait à la suite de Montgery "qu’en Angleterre la marine se perfectionne plus qu’en France et en Amérique plus encore qu’en Angleterre". La marine française, comme le pays tout entier, payait actuellement la coupure avec le reste du monde provoquée par les guerres de la Révolution et de l’Empire. Mais elle se lançait aussi dans certaines innovations. Il citait la suppression des galeries arrière des vaisseaux préconisée par l’amiral Willaumez pour en diminuer la vulnérabilité, les grandes frégates recommandées par le même amiral, reprenant un projet datant des années 1770 et réalisé depuis aux Etats-Unis, le vaisseau sans dunette, sans ornements, sans tonture et sans rentrée avec artillerie de poupe et batteries de caronades conçu par l’ingénieur Laiz, qui portera de 108 à 112 canons. Tout cela, selon Paixhans, est bon mais n’est pas de nature à produire "une révolution capable de changer considérablement, indépendamment de la force numérique, la relation entre la puissance d’une marine et celle d’une autre". Ce n’est donc pas dans cette voie que l’on peut espérer trouver une supériorité maritime. La taille des vaisseaux s’est accrue en Angleterre avec, à partir de 1796, le développement des trois-ponts portant 110 à 120 canons. De plus, on a réussi à loger davantage de pièces sur un bâtiment de même taille, ainsi les Washington et Franklin américains, qui ont les dimensions d’un 74, portent 96 canons. En France aussi, les 74 sont devenus des 82 puis des 94 et les nouvelles frégates, comme la Clorinde avec 64 pièces, seront dépassées par les 69 du modèle de l’amiral Willaumez. Paixhans estimait, et il avait raison, que l’on était allé aussi loin que le permettaient les techniques de l’époque : réduction de l’espacement entre les sabords, diminution du poids des pièces et des affûts, et qu’il était vain d’espérer de nouveaux progrès.

Pour renforcer la puissance de feu, on a cherché à augmenter les calibres. Ainsi, en 1810, ont été essayées à Anvers des pièces de 48 mais les résultats ont été décevants. Trop lourdes, trop difficiles à manœuvrer, elles n’amélioraient que faiblement la portée. Les caronades, qui ont tant contribué aux succès de la marine anglaise, sont très efficaces à courte portée seulement, il n’est donc pas question d’armer vaisseaux et frégates de ces seuls engins. Paixhans reprend donc son plaidoyer en faveur des projectiles explosifs, beaucoup plus dévastateurs à la fois contre les navires et contre leurs équipages, même si la portée est moindre qu’avec les boulets massifs.

Selon l’auteur, le problème est le suivant : comment peut-on espérer une amélioration des navires et de leurs armes qui procure à la flotte qui les mettra en œuvre "des avantages militaires assez importants pour faire obtenir tout à coup un ascendant qui soit irrésistiblement décisif". Comme on ne peut espérer atteindre ce résultat ni par la construction navale, ni par la quantité d’artillerie embarquée, reste la qualité de celle-ci, c’est-à-dire "l’abandon des projectiles massifs auxquels on substituerait des projectiles creux chargés de poudre pour faire explosion". On obtiendrait ainsi un système d’armement nouveau et une puissance de destruction telle que cela "changera toutes les relations d’aujourd’hui existantes entre les diverses parties du matériel et entraînera la nécessité de graves modifications dans les constructions navales elles-mêmes".

Le livre II étudie ce que Paixhans appelle les moyens extraordinaires de la force maritime, c’est-à-dire les armes autres que le canon. Il se lance donc dans un historique des brûlots, utilisés dès 1304 à la bataille de Ziericksee par les Flamands contre les Français, mais constate que leur efficacité reste limitée et sans rapport avec leur prix de revient car il est relativement facile de les éviter ou de les couler. Viennent ensuite les artifices incendiaires, fusées à la Congrève et autres. Il estime que c’est une arme capricieuse et peu efficace. Les expériences effectuées à la flottille de Boulogne, à l’île d’Aix en 1809, à terre pendant la campagne d’Allemagne de 1813, n’ont guère été concluantes. Ces engins n’avaient alors ni vitesse, ni puissance et il les estime juste utilisables pour la chasse à la baleine. Curieusement, Paixhans ne fait aucune allusion aux galiotes à bombes inventées dans les années 1680 par l’ingénieur Renau et largement utilisées lors des bombardements d’Alger et de Gênes au cours desquels elles provoquaient d’importants dégâts, mais il est vrai qu’on ne les avait plus employées dans la suite des temps.

Lors de la guerre de l’Indépendance américaine et à l’occasion du siège infructueux de Gibraltar, on avait utilisé des batteries flottantes inventées par le chevalier d’Argon. Ces engins improvisés pour lesquels Verdun de la Crenne avait préconisé un blindage métallique que l’on n’eut pas la possibilité de réaliser, ne donnèrent que des résultats décevants en raison de leur lourdeur et de leur faible navigabilité. Rappelons que, lors des derniers combats autour de Québec en 1759, un officier d’artillerie, Jacau de Fiedmont, lança sur le Saint-Laurent des batteries flottantes, elles aussi rudimentaires.

La question fut reprise par Fulton aux Etats-Unis vers 1810 lorsqu’il imagina une batterie flottante à vapeur armée de 44 canons destinée à la défense d’un port, d’une rade, d’une ligne d’embossage. Inaptes aux combats en haute mer en raison de leur faible rayon d’action et de leurs mauvaises qualités nautiques, ces batteries mettaient leurs équipages à rude épreuve en raison de la chaleur dégagée par la machine et Paixhans estimait qu’elles ne pouvaient avoir "qu’une influence bornée sur les opérations maritimes en général" et que l’on ne pourrait les utiliser que dans des circonstances particulières, ce qui sera en effet le cas, bien plus tard, lors de la guerre de Crimée au cours de laquelle, l’artilleur qu’était Napoléon III fit construire des engins qui participèrent avec succès aux opérations en Mer Noire.

Encore une fois à la suite de Fulton, Paixhans s’intéressa aux "pétards flottants", déjà utilisés sans grand succès au XVIIe siècle. L’Américain avait imaginé un engin rempli de poudre, muni d’un détonateur à mouvement d’horlogerie et platine de fusil qu’il baptisa torpille mais comme celle-ci n’était pas automobile, la difficulté, qui restera longtemps insurmontable, était d’aller la fixer sur le navire ennemi et l’on ne pouvait guère s’en servir que comme mines pour fermer des passes ou des détroits. On butait sur le problème du moteur, le canot à fusée essayé par Paixhans à la Villette en 1811 n’avait réussi à parcourir que 150 mètres, et sur celui de la direction.

De toutes ces tentatives, il conclut que l’avenir est aux navires à vapeur et aux projectiles explosifs mais des difficultés techniques sont loin d’être surmontées. Ainsi les essais de canons se chargeant par la culasse ont permis de constater que "jusqu’à présent les vices de l’exécution ont toujours surpassé les avantages résultant du principe". De même les essais de "poudres suroxygénées", plus puissantes, se sont heurtés à l’insuffisante résistance du métal des pièces.

Paixhans passe, dans le livre III, à "l’amélioration proposée pour le système actuel de force maritime". Les progrès de la construction navale restaient alors relativement lents et toutes les grandes marines suivaient à peu près le même rythme de sorte que le rapport des forces ne se modifiait guère. "Or c’est ce rapport qu’il importerait de pouvoir changer" pour chercher la voie vers la supériorité et celle-ci ne peut se trouver que dans l’artillerie en recherchant "des agents nouveaux, tellement destructeurs, qu’un très petit nombre de leurs atteintes, ou même une seule, pût terminer le combat", ce qui, aux yeux de notre artilleur, signerait l’arrêt de mort du navire de ligne. Notons au passage qu’une telle illusion sera reprise par les théoriciens de la Jeune Ecole qui croiront avoir trouvé cette arme miracle avec la torpille. Paixhans oubliait simplement que le raisonnement qu’il venait de suivre pour la construction navale était aussi valable pour l’artillerie et qu’en conséquence, toutes les grandes marines auront tôt fait de se doter de l’arme nouvelle.

Reprenant l’étude de l’évolution de l’artillerie depuis 1789, il constatait ses progrès qui avaient fait passer le poids de la bordée d’un vaisseau de 1748 à 3150 livres car, non seulement on avait augmenté le nombre des pièces, mais on avait aussi supprimé des petits calibres et réduit le nombre de ceux-ci à deux. Lointain prédécesseur de l’amiral Fisher, Paixhans considérait que "le calibre du canon le plus gros de la batterie principale des vaisseaux de ligne peut être adopté comme calibre unique pour toute l’artillerie des bâtiments de guerre" d’où il résultera : 1) maximum d’augmentation possible dans les effets, 2) maximum de simplification possible dans les moyens. C’était déjà la théorie chère à Fisher du "all big guns ship". Paixhans notait d’ailleurs que Napoléon, à une date que malheureusement il ne précise pas, aurait prescrit d’essayer un vaisseau armé uniquement de pièces de 36, mais cet ordre ne fut pas exécuté.

L’expérience a démontré que l’amélioration de l’efficacité de l’artillerie, en portée et en impact, provient de l’augmentation des calibres. Certes, les gros canons sont plus lourds mais sur mer on n’a pas à les traîner comme à terre, rien n’empêche donc la flotte d’adopter les gros calibres. Le 36 a la faveur de Paixhans qui pense que l’on peut en embarquer même sur les petits bâtiments, ce qui permettrait d’unifier les pièces. Il se révèle donc comme un précurseur de cette rationalisation des matériels navals déjà ébauchée au temps du maréchal de Castries dans les dernières années de l’Ancien Régime et qui sera trop souvent négligée dans la suite des temps. Avec le renforcement de l’artillerie qu’il préconise, on arriverait à ce qu’il appelle "le vaisseau maximum", lançant une bordée de 4 600 livres au lieu des 300 actuelles mais aussitôt, il entreprend de démontrer "comment on pourra détruire cette force maximum par des moyens beaucoup moins coûteux qu’elle". C’est l’objet du livre IV consacré à la nouvelle artillerie proposée pour la marine dont la puissance accrue permettra de détruire les grandes unités.

Paixhans commençait par constater la faible efficacité des boulets pleins et l’exceptionnelle faculté d’encaissement des grands vaisseaux, en citant l’exemple du vaisseau anglais l’Imprenable, lequel, à l’attaque d’Alger par lord Exmouth en 1816, a reçu 268 impacts de boulets dont 50 en dessous du pont inférieur, ce qui ne l’a pas empêché de rentrer tranquillement à Gibraltar. Il remarquait aussi la faiblesse des pertes en hommes du fait des combats : 1 512 tués anglais pendant la guerre de Sept Ans, 1 243 pendant celle d’Amérique, 1 720 pendant celles de la Révolution mais il oubliait que, surtout lors de ces dernières, les morts français avaient été bien plus nombreux.

Ceci posé, Paixhans s’attachait à démontrer l’efficacité des projectiles creux de gros calibre qu’il appelle de "très grosses bombes" en tir horizontal. "En proposant le tir horizontal des grosses bombes, nous aurons à démontrer que ce tir est possible, qu’il aura de la portée, qu’il aura de la justesse, qu’il sera praticable à bord sans danger pour le bord lui-même et qu’il aura réellement une très puissante efficacité". Selon lui, le tir horizontal est bien plus précis que le tir courbe car une bombe tirée par un mortier, qui tombe presque à la verticale, n’a que bien peu de chance de toucher un vaisseau et si, pour chacun, elle tombe à bord, elle n’endommage pas les murailles et n’éclate que dans les fonds en ne provoquant que des dégâts limités. Au contraire, une grosse bombe tirée horizontalement, du fait que sa masse équivaut à 5 ou 6 gros boulets, ouvrira une énorme brèche dans la coque de l’ennemi, ou ravagera sa mâture, ou encore éclatera dans des batteries en causant "des ravages inexprimables" et en allumant des incendies. De cela, il tirait aussitôt une conclusion bien aventurée : "Le plus petit navire armé de quelques canons à très grosses bombes, aura la faculté de mettre subitement en perdition le plus magnifique vaisseau de ligne, de quelque manière que celui-ci soit armé".

Paixhans se lançait alors dans un historique des projectiles explosifs et, cette fois, il citait les bombardements d’Alger, de Gênes, les attaques exemplaires contre Camaret, Dieppe, entre 1681 et 1694, le cas du Terrible, gravement avarié par une bombe lors de la bataille de Béveziers en 1690 et d’autres exemples semblables à Velez-Malaya en 1704. De nombreux essais eurent lieu au XVIIIe siècle, en France, en Angleterre, et en Allemagne, à la grande indignation de certains esprits chevaleresques comme Guichen, qui considéraient de telles armes comme immorales et abominables. Mais ces louables scrupules s’évanouirent après 1789. En 1797, une expérience menée sur un vieux vaisseau à Cherbourg avec un obus de 24 provoqua des dégâts importants et d’autres essais suivis à Meudon par le général Gassendi ; l’amiral de Rosily et les capitaines de vaisseau Missiessy et Fabre se révélèrent concluants comme ceux qui furent menés à Strasbourg en septembre-octobre 1803 par le général de Lariboisière. L’année suivante, le colonel de Villantrois mettait au point à la Fère un mortier allongé tirant à près de 6 000 mètres qui sera mis en batterie pour la défense des rades de Toulon et de l’île d’Aix. Paixhans cite en tout 64 expériences de projectiles explosifs contre buts terrestres ou marins, à son avis, tous positifs et il donne la longue liste des autorités qui se sont prononcées en leur faveur depuis Vauban où figurent Cormontaigne, Bélidor, Frédéric II, Bigot de Morogues, Gribeauval, qui, selon Gassendi, "avait justement présumé que l’obus devait être très utile contre les vaisseaux", Laclos, Forfait, Monge, Scharnhorst, Marmont. En 1794, le général Andréossy affirmait : "Il n’y aurait point de projectiles plus redoutables pour les vaisseaux que les bombes si leur tir n’était pas si incertain, malgré cela les vaisseaux embossés lèvent l’ancre ou coupent leur câble dès qu’ils voient tomber des bombes, même à la distance de cent toises du bord".

Quant au général d’Aboville, premier inspecteur général de l’artillerie, il n’hésitait pas, le 1er avril 1800, à accuser la marine de conservatisme exagéré : "Si l’on considère l’effet prodigieux d’un boulet creux qui éclate dans la membrure d’un vaisseau, on ne peut que s’étonner que la marine n’en ait pas saisi l’usage avec empressement. Quel a pu être le motif de l’éloignement qu’elle montre à s’en servir ? Ce ne peut être que l’effet de cette inertie morale qui repousse sans examen toutes les nouvelles inventions, les ternissant de la dénomination défavorable d’innovations… Je suis convaincu, ajoutait-il, que si dans ce moment, les boulets creux étaient adoptés par la marine française, elle serait tout à coup maîtresse des mers".

Il semble en effet que la marine de cette époque ait mal mesuré l’intérêt et l’efficacité des obus explosifs et Paixhans s’interroge sur les causes de cet état d’esprit. Etait-ce uniquement routine ou insouciance ? "Dans tous les arts, écrit-il, les perfectionnements sont moins difficiles à trouver qu’à faire admettre". En l’occurrence, les réticences provenaient de plusieurs causes. En premier lieu, on exagérait sans doute le danger d’introduire à bord une quantité importante d’engins explosifs, mais il incrimine aussi les guerres continuelles qui n’ont guère permis de conduire méthodiquement des études. "On partait pour la guerre, on quittait un travail à peine ébauché". Paixhans affirme que Lariboisière lui a souvent parlé de son projet de "faire préparer par les arsenaux du service de terre des boulets creux de 36 et de 24, d’exercer nos artilleurs à s’en servir et de transporter tout à coup à bord de la flotte française ce personnel et ce matériel ainsi préparés pour faire une attaque hardie contre l’Angleterre". Belle idée de terrien !

Qu’en pensait Napoléon lui-même ? Selon Paixhans, l’Empereur était bien persuadé de l’efficacité des projectiles explosifs de gros calibre et il voulait faire fondre des pièces de 48 pour les dépenses d’Anvers mais, et le fait est bien révélateur encore d’un esprit profondément terrien, il ne pensait qu’aux batteries de côte et ne semble pas avoir envisagé l’embarquement de ces grosses pièces.

Reculait-on devant le caractère dévastateur de ces armes ? La manière anglaise n’y eut pas davantage recours, ainsi que le notait Charles Dupin : "Ni les Français ni les Anglais n’ont fait tout l’usage qu’ils auraient dû faire des obus et des boulets creux employés dans les combats de mer. Le grand avantage de l’obus, c’est de déchirer la muraille des vaisseaux ainsi que l’intérieur des mâts et des vergues où il se loge, de blesser un grand nombre d’ennemis ou du moins de causer beaucoup de ravages dans le gréement comme dans tous les objets d’armement et d’installation. Enfin l’obus, par la terreur que ses explosions répandent, peut produire un effet supérieur encore à ses effets physiques, quelque redoutables que soient ceux-ci" 4. Si scrupules il y eut, ils tendirent à s’atténuer après 1815 et Paixhans n’y fait aucune allusion. Il passe au contraire, dans le livre V aux principes et aux détails d’exécution relatifs à ces armes nouvelles.

Partant du principe évident que les gros calibres sont les plus destructeurs, il proposait d’adopter pour la marine une "caronade à obus" et trois modèles de canons tirant tous des obus de 48 qui pouvaient armer aussi bien les vaisseaux que les frégates, ce qui procurerait un système d’artillerie "d’une grande uniformité, d’une grande commodité et d’une grande puissance". Il ajoutait à cela un "canon à bombes" de 80 tirant un projectile creux de 55 livres et un autre de 200 lançant une bombe de 135 livres contenant environ 4 kilos de poudre. Après avoir donné les détails techniques sur ces différentes pièces, Paixhans en décrit complaisamment les effets estimés. L’explosion d’une bombe à bord d’un vaisseau, soit dans la muraille, soit dans les entreponts "y produisant l’effet d’une mine, opérera incontestablement des brèches, des ébranlements, des bouleversements qui auront bientôt anéanti toute possibilité de se défendre". A cela s’ajouteront deux autres effets : "Le premier sera la projection dans toutes les parties du vaisseau ennemi de la matière incendiaire dont chaque bombe renfermera une grande quantité, le second sera l’expansion dans l’intérieur du bâtiment d’une épaisse fumée qui le rendra promptement inhabitable". Car les bombes contiendront, outre la poudre, des artifices incendiaires et des fumigènes. Paixhans donne des détails techniques sur la manière de charger les bombes. On avait même, dès cette époque, songé à placer des sous-munitions pour augmenter l’effet des projectiles creux "tels que de petites grenades enfermées dans les obus, ou des compartiments plus ou moins compliqués et diversement chargés ou des rayures ménagées dans les parois pour faciliter l’explosion ou des tubes déployés en rayon autour du centre du projectile et chargés comme des pistolets pour lancer un essaim de balles". Paixhans n’était pas favorable à ces techniques très audacieuses pour l’époque à cause de leur puissance insuffisante, mais en raison du poids élevé de ses bombes, il avait prévu un système de chargement des pièces par la bouche au moyen d’un système de crics.

Quant aux méthodes de tri, "une des meilleures manières de lancer les bombes contre les vaisseaux ennemis serait, toutes les fois que la mer ne serait pas trop agitée, de les tirer sous des angles peu élevés en rasant la surface de l’eau où, après avoir ricoché, elles frapperaient le but avec toute leur masse et avec une vitesse amortie qui causerait des ébranlements fort étendus, et qui ferait souvent rester et éclater la bombe dans l’épaisseur même de la muraille près de la flottaison, ce qui est le plus prompt moyen d’obtenir la destruction qu’on veut opérer".

En conclusion de ce livre V, Paixhans insistait sur le fait que les innovations qu’il propose ne bouleversent pas la conception ni le maniement des canons actuels. "Nous n’avons donc rien innové, rien inventé et presque rien changé. Nous avons seulement réuni des éléments épars auxquels il suffisait de donner, avec un peu d’attention la grandeur et des proportions convenables pour atteindre le but important que nous nous étions proposé". Il est toujours prudent de rassurer les timides, ennemis des nouveautés.

Paixhans imaginait bien qu’on lui opposerait des objections diverses et c’est à leur réputation anticipée qu’est consacré le livre VI.

La première était évidemment le caractère dangereux de ces engins qui risquaient de mettre en péril le tireur autant que le but. Notre artilleur affirme naturellement qu’il n’en est rien et s’abrite derrière l’autorité de Gribeauval, Gassendi, d’Aboville, Lariboisière, Forfait, Montgery, Charles Dupin et derrière celle du Comité d’artillerie. Depuis 25 ans, dit-il, on a fait de nombreux essais mais on s’est toujours refusé à embarquer de tels projectiles à bord à cause du danger d’explosion prématurée. Paixhans estime celui-ci très limité. D’abord, il a prévu des dispositifs de sécurité : chaque bombe sera placée dans une caisse individuelle et les charges de poudre disposées séparément. Il remarque, d’autre part, que le volume de poudre embarqué sera moindre avec les nouveaux projectiles et que le danger d’explosion d’un obus ne sera pas plus grand que celui des gargousses, des soutes à poudre ou même d’un canon. A son avis, le risque sera même moindre car il suffira de veiller à ce que la fusée ne puisse s’enflammer en dehors de la pièce. Il insiste sur le fait que, jusqu’à ce jour, aucun accident n’est survenu mais seulement des "inquiétudes vagues" fondées sur aucun fait précis.

"Quelques personnes ont objecté que si les projectiles creux étaient une chose vraiment avantageuse et praticable, les Anglais les auraient adoptées. On peut répondre à ces personnes que les Anglais tiennent leur principal pouvoir de la force maritime et qu’ils sont loin d’être assez dépourvus de manières pour introduire les premiers un moyen qui détruira cette espèce de force".

En réalité, Paixhans croit déceler les vraies causes de l’hostilité de certains à des motifs corporatistes : "c’est que des hommes qui ont acquis beaucoup de gloire en combattant sur des vaisseaux ou en les construisant, ne consentent pas à ce qu’un vaisseau devienne une chose facile à détruire". Cet argument sera, lui aussi, repris par les théoriciens de la Jeune Ecole dans leur lutte contre le cuirassé.

Il étudie ensuite la question des portées comparées et celle de la précision du tir. Les projectiles creux, comme les massifs, "jouissent de la propriété d’avoir des portées qui croisent en raison de l’accroissement des calibres". Les canons à bombes étant de plus fort calibre, porteront plus loin et leur force de pénétration, également accrue, leur permettra de faire des "ravages très considérables". Quant à la précision, elle est loin d’être bonne avec les boulets pleins, sujets à de "grandes déviations". A courte portée, le boulet creux, grâce à son tir tendu et à sa vitesse initiale supérieure, sera plus précis. Le débat est d’ailleurs assez théorique car à la mer "la précision est toujours une chose impossible" du fait que "toute espèce de tir est peu utile de loin et, quand on tire de près, ce n’est pas la justesse du pointage ou des instruments, c’est l’à-propos du départ du coup qui donne la chance d’atteindre l’ennemi, or cet à-propos dépend de l’habileté du canonnier beaucoup plus que de la bombe à feu ou de son projectile".

Paixhans écarte également les objections concernant la solidité des pièces et leur recul. A son avis la première sera "surabondante" et le second moindre que sur les pièces ordinaires puisque la charge de poudre sera moins puissante. Il rejette aussi l’objection du poids rendant la manœuvre incommode car les canons à bombes ne rechercheront pas, comme les mortiers à la Villantrois, la longue portée (5 à 6 000 mètres) destinée à empêcher les navires ennemis de stationner tranquillement dans des rades où les canons classiques ne pouvaient les atteindre. "Il ne s’agit point ici de donner aux bombes des portées inusitées mais de leur donner la justesse et la portée des canons ordinaires de la marine". A son avis, les nouvelles pièces ne seront ni plus encombrantes, ni plus incommodes à manier que celles qui sont en service car "le plus gros canon à bombes des vaisseaux aurait précisément le même poids qu’un canon ordinaire de 36".

Autre objection avancée : la difficulté de chargement des pièces à la mer en raison du poids élevé des obus. En effet, si l’obus de 48 ne pèse pas plus lourd qu’un boulet de 36, celui de 80 avec ses 55 livres posera quelques problèmes mais ceux-ci ont été résolus, remarque-t-il, par les Anglais dont les caronades tirent des boulets de 68 livres. Pour les très grosses bombes de 150 et 200 dont le poids atteindra 110 à 140 livres, il a prévu un système de chargement mécanique avec cric dont on peut se demander comment il pourrait fonctionner par gros temps. Une des caractéristiques de la méthode et des raisonnements de Paixhans tient à la facilité et à la légèreté avec lesquelles il écartait les objections. En cela aussi, il était bien un précurseur de la Jeune Ecole, qui aura trop souvent recours à ce procédé trop facile. C’est ainsi qu’il rejette sans explication le risque d’explosion prématurée ou d’absence d’explosion. Exactement comme le feront dans les années 1880 Gabriel Charmes et ses adeptes, Paixhans attribue généreusement à son arme favorite une fiabilité et une efficacité qui restaient encore largement à démontrer.

Devinant dès les années 1820 ce qui se produira quarante ans plus tard, certains posèrent la question essentielle : l’ennemi ne pourra-t-il pas revêtir ses vaisseaux d’une armure préservatrice ? Celle-ci ne pourrait être que de bois, de fer ou de divers matériaux légers. En bois, elle sera inefficace, en fer, son poids serait prohibitif, quant à une matelassure légère en toile, liège ou balles de laine, elle prendrait feu facilement. Reprenant sa vision apocalyptique des effets des obus, Paixhans estime que les vaisseaux ne pourront leur résister. "Quand on aura des bombes lancées droit au but comme des boulets de canon, ces bombes entreront dans le corps d’un vaisseau où tout est entassé, vivant, combustible et fragile ; elles éclateront dans les membrures de ce vaisseau, et y ouvriront des brèches immenses qui le feront couler bas ; elles feront explosion au milieu des combattants et de l’artillerie ; elles répandront de toutes parts des masses d’incendiaires en feu ; elles rendront les batteries inhabitables par d’épais tourbillons de fumée. Peut-être qu’alors malgré de tels efforts, de braves marins oseront encore les affronter parce qu’ils savent affronter la mort, mais ils périront et le vaisseau sera englouti ou plutôt on ne les conduira pas à cet horrible combat et, la défensive étant plus forte que l’offensive, la mer ne sera plus aussi enchaînée". Paixhans semblait donc espérer de ces armes nouvelles un certain effet dissuasif, freinant le déclenchement de conflits futurs. Encore une fois, la Jeune Ecole partagera cette même illusion. Nouveau point commun entre ces courants de pensée : la théorie du moindre coût. Paixhans se persuadait que les nouveaux canons feraient faire des économies puisque, dans son esprit, avec de petits navires, on pouvait détruire les grands vaisseaux, ce qui rendrait ceux-ci inutiles.

Il se souciait aussi de l’aspect moral du problème et posait la question : "L’emploi d’un moyen trop destructeur ne sera-t-il pas contraire à la morale, à l’humanité, aux usages de la guerre ?" A cette objection, Paixhans répondait avec pertinence : "C’est la guerre elle-même qui est contraire à la morale et à l’humanité, mais comme toujours il y aura les ambitions, toujours aussi il y aura des guerres". En conséquence, on cherchera toujours à perfectionner les moyens de destruction. Réaliste, il ajoute : "Sans doute les progrès de l’art de détruire sont eux-mêmes haïssables mais les progrès d’un art quelconque ne sont pas une chose qui puisse être évitée". Avec beaucoup d’optimisme, il considérait que "les mœurs de la guerre sont devenues moins féroces" en raison du perfectionnement des armes et, avançait encore un argument qui sera repris par la Jeune Ecole : "Est-il plus cruel de tuer son adversaire avec des bombes que de le tuer avec des boulets ou de la mitraille ?".

Paixhans conclut son livre VI par des considérations qui annoncent celles que développera l’amiral Aube : "Ces armes, lorsqu’elles auront été essayées, corrigées, et qu’elles auront été adoptées, feront disparaître les grands vaisseaux qui sont si coûteux de tant de manières ; elles abaisseront l’orgueil despotique de la marine de haut-bord ; elles mettront le faible en état de se défendre, elles fourniront au commerce le moyen de châtier les forbans et les Barbaresques ; elles feront courir à tout agresseur, quelque puissant qu’il soit, un péril imminent qu’il ne sera pas toujours disposé à braver ; elles contribueront donc beaucoup à ce que les mers deviennent plus libres, or qui pourrait avoir cette opinion que la liberté des mers ne soit pas une des choses les plus désirables pour le bien général de la société ?". Paixhans fut donc un précurseur de l’idée de dissuasion du faible au fort, théorie dont il semblait d’ailleurs entrevoir les limites.

Après avoir ainsi exposé les avantages de ces armes nouvelles, il s’occupe, et c’est l’objet du livre VII, de leur installation en premier lieu sur les navires existants où elles pouvaient remplacer l’artillerie traditionnelle. Selon son projet, les petits calibres (8 et 6), qui ont "peu d’effet" seront remplacés par des caronades de 24 tirant des obus. Il envisage même d’aller jusqu’au 36. Les pièces de 12 céderaient la place aux caronades à obus ou aux canons de 48 tirant des projectiles explosifs. Il en sera de même pour les canons de 18 et de 24, disparaissant au profit du 48 nouveau modèle.

Sur les grands bâtiments, la batterie de 36 passera au 48 et aux canons à bombes de 80, du même poids que le 36 mais tirant des bombes de 55 livres. Paixhans admet que, malgré son système de cric, le chargement de ces grosses pièces sera difficile mais, à son avis, le ralentissement de la cadence de tir sera largement compensé par une efficacité nettement plus grande. On peut toutefois préférer s’en tenir au 48 dont l’obus ne pèse que 35 livres. Grâce à ce nouvel armement, les grands bâtiments ne tireraient plus que du 48, ce qui simplifierait beaucoup les questions d’approvisionnement en munitions.

Selon cette méthode, l’armement prévu par le règlement de 1807, qui comprenait 28 pièces de 36, 30 de 18, 14 de 8 et 14 canonnades de 36, soit 86 canons, ferait place à 28 pièces de 36 forées pour tirer du 48, 30 canons à obus de 48, 28 caronades à obus de 48. Le poids de la bordée passerait ainsi de 2 250 livres à 3 010. Comme les marins estiment qu’à la mer les dix-neuf vingtièmes des coups sont perdus, Paixhans calcule qu’avec les nouveaux canons, un vaisseau tirant des bordées mettra au but vingt à vingt-cinq obus or, "il peut arriver qu’un vaisseau périsse par l’explosion d’un seul obus du calibre de 24".

La transformation serait du même ordre pour les frégates. Celles que l’on construit aujourd’hui portent 30 pièces de 24, 12 de 12, 8 caronades de 36 avec un poids de bordée de 1 200 livres. Dans le nouveau système, celles-ci seraient remplacées par 30 canons à obus de 48 et 20 canonnades à obus du même calibre, ce qui ferait passer la bordée à 1 750 livres. Pour les frégates plus petites, armées seulement de 44 canons, on les doterait désormais de 28 pièces de 48, 2 caronades à obus de 48 et 14 à obus de 36, de sorte que leur bordée progresserait de 890 à 1 490 livres.

Quant aux petits bâtiments, ceux qui portaient du 12 et du 8 recevront le canon à obus de 36 ou la caronade à obus de 48 et ceux qui n’avaient pas du 6 auront des caronades à obus de 36 auxquelles il envisageait d’ajouter quelques obusiers de 80 ! Paixhans considérait qu’avec ce système d’armement, des bâtiments "extrêmement médiocres" auraient la possibilité de tirer des projectiles aussi lourds et donc aussi efficaces que les grands vaisseaux. Il prévoyait également d’armer les bâtiments de commerce avec 2 ou 3 canons à obus de 48 ou de 36, voire même, pour les plus gros, avec un obusier tirant des bombes de 80. Il conclut de tout cela qu’avec ces armes nouvelles, tous les types de navires existants sans exception recevraient un accroissement considérable de puissance de feu.

Mais il ne s’en tient pas là et le livre VIII aborde l’étude du choix et de la construction d’un nouveau matériel naval.

A l’heure actuelle, la force de frappe essentielle de la marine est le vaisseau à trois ponts lançant une bordée d’environ 3 000 livres. Avec la nouvelle artillerie proposée, la puissance de destruction sera accrue dans de telles proportions que "convenablement employée, elle doit infailliblement entraîner dans le système actuel des constructions navales des changements considérables". Un autre bouleversement se précise avec "la navigation par les machines à feu" qui a commencé sur les fleuves et apparaît maintenant en mer. "Les Américains en ont partout, ils en ont de magnifiques, c’est un service devenu courant et habituel".

Paixhans analyse les conséquences de la propulsion à vapeur, en se bornant toutefois "à rechercher particulièrement ce qui sera propre à la destruction des marines actuelles de haut-bord", auxquelles il semble vouer une hostilité tenace. Cette étude l’amène à présenter un certain nombre d’observations devenues aujourd’hui banales et évidentes mais qui ne l’étaient nullement en 1822 ; d’autres n’ont été que très partiellement confirmées par l’expérience.

Premier avantage de la vapeur : la réduction des effectifs des équipages. La voile nécessitait des hommes nombreux, expérimentés, qui ne pouvaient être recrutés que dans la population maritime. "L’avantage prédominant d’un navire à vapeur, c’est qu’il marchera presque sans marins". Affirmation plus que discutable à l’époque.

Deuxième avantage : il sera plus facile d’obtenir un accroissement de vitesse sur un vapeur que sur un navire à voiles puisqu’il suffira d’augmenter la puissance des machines. Il émet cette théorie, qui sera totalement contredite par l’évolution des matériels : "Il est évident qu’on pourra augmenter de beaucoup la vitesse des navires de guerre à vapeur sans être obligé de recourir, comme pour les bâtiments à voiles, à d’énormes et ruineuses constructions". Paixhans n’a pas saisi que la vitesse, quel que soit le mode de propulsion, coûte cher et il tombe, comme le feront les tenants de la Jeune Ecole, dans l’illusion du petit bâtiment peu coûteux. Selon lui, ce petit navire "outre qu’il sera d’une grande économie, sera encore d’un avantage militaire décisif contre les vaisseaux de haut-bord".

Troisième supériorité : le navire à vapeur disposera d’une grande liberté de manœuvre puisqu’il ne dépendra plus des caprices du vent. Il en conclut, très abusivement, que "dans certains états de la mer, un très petit navire à vapeur, armé de quelques canons à bombes, aura une irrésistible supériorité contre les plus grands vaisseaux actuels de haut-bord". Il se garde d’ailleurs d’apporter la moindre preuve à l’appui de cette affirmation.

Quatrième point : Paixhans est persuadé que les vapeurs seront capables de combattre en avançant et en cubant, sans virer de bord donc sans exposer leurs flancs, toujours vulnérables et "en ne présentant aux coups qu’une proue peu étendue, solidement cuirassée et armée des plus gros canons à bombes". La vapeur modifiera certes la tactique de combat, mais pas exactement de cette manière.

En cinquième lieu, il estime que la vapeur servira, non seulement à la propulsion du navire mais aussi à divers autres usages et en particulier à la mise en batterie des pièces d’artillerie, ce qui accroîtra, dit-il, la cadence de tir et réduira le nombre des hommes. "Il ne faudra plus de canonniers que pour charger et pour pointer".

Le navire à vapeur, enfin, disposera, selon Paixhans, d’une faculté d’évolutions incomparablement supérieure à celle du voilier, surtout pour les virements de bord, sa stabilité sera meilleure, son tirant d’eau plus faible. Il a bien deviné la capacité de perfectionnement du vapeur alors que celle du bâtiment à voiles est devenue pratiquement nulle mais, en attendant, il estimait avec raison que la nouvelle artillerie qu’il préconisait devait être installée aussi sur les navires existants.

Anticipant très audacieusement sur une évolution qui demandera 150 ans, Paixhans, évoquant la taille des unités futures, écrivait : "Il est vrai de dire qu’un très petit navire armé de quelques-unes de ces bouches à feu du plus fort calibre, sera capable de détruire promptement un grand vaisseau" mais il admettait aussi qu’il ne convenait pas d’en conclure trop vite à la disparition des grosses unités, car "il y a des circonstances où il faut que les bâtiments aient une certaine grandeur". Il considérait toutefois, que l’augmentation de la puissance de feu due aux nouveaux canons, permettra de réduire le nombre de ces derniers et qu’un navire plus petit, nécessitant un équipage moins nombreux, atteindra la même puissance qu’un vaisseau de ligne. C’était présumer beaucoup ou voir très loin dans l’avenir puisqu’en réalité il n’en deviendra ainsi qu’avec l’apparition des engins guidés dans les années 1970.

Anticipant encore, Paixhans étudiait la défense contre les nouveaux projectiles explosifs et se rangeait parmi les précurseurs du cuirassé. Il jugeait en effet possible de concevoir "une armure" qui résiste aux obus de 24 et de 36 sans être d’un poids prohibitif, ce qui, une fois de plus, rendrait inutiles les grands bâtiments, incapables, selon lui, de recevoir cette protection. On pouvait espérer "faire un appareil métallique assez résistant pour arrêter la chose immense des fortes bombes du calibre de 200" en construisant des "forteresses navales" dont il prévoyait les modestes qualités nautiques qui les rendraient inutilisables en haute mer. Pour une fois, il ne dissimulait pas les grandes difficultés qui se rencontreront pour réaliser et utiliser ces batteries flottantes, annonçant avec une prémonition assez remarquable les engins que la marine française enverra en Crimée en 1855. Mais, au moment où il écrivait, la question de la protection des vaisseaux contre l’artillerie était "encore loin d’être résolue".

Tous les derniers chapitres de l’ouvrage de Paixhans sont consacrés à l’étude de la conception et de l’utilisation de nouveaux types de navires et constituent un assez curieux mélange de vues judicieuses, quelquefois prophétiques, entremêlées de quelques inévitables illusions.

Que préconisait-il ? En premier lieu, "une frégate ou corvette allongée, de grandeur moyenne, de construction solide et de formes légères, coupée pour marcher très rapidement et entièrement armée de canons à bombes". Ce bâtiment, dont on peut dire sans excès qu’il annonce la Gloire conçue par Dupuy de Lôme en 1859-1860, présenterait l’avantage de posséder une grande puissance de feu tout en nécessitant un équipage assez peu nombreux.

En second lieu, il aurait voulu voir construire pour essai un petit bâtiment à vapeur portant à l’avant et à l’arrière quelques canons à bombes du plus grand calibre, capables d’atteindre une vitesse élevée. Paixhans prévoit ainsi, avec cinquante ans d’avance, la disposition d’artillerie qui s’imposera sur tous les navires de combat. Persuadé qu’un équipage de 30 à 50 hommes serait suffisant, il considère qu’en combattant aussi bien en avançant qu’en reculant grâce à une machine réversible, son vapeur pourrait affronter les plus grands navires ennemis mais seulement dans les eaux côtières, ce qui, à ses yeux, ne présente guère d’inconvénient puisque "toutes les actions maritimes n’ont lieu généralement que dans le voisinage et même dans le voisinage assez rapproché des continents". Il ajoute d’ailleurs aussitôt qu’en agrandissant son petit vapeur, on pourrait l’envoyer combattre en haute mer. Paixhans a bien saisi l’importance essentielle de la concentration des feux et il juge avec raison que l’artillerie nouvelle sera décisive à cet égard. C’est en vertu de ce principe que les batteries flottantes qu’il préconise seraient chargées de la défense des côtes et des ports et l’on constituerait avec elles "une espèce de camp naval retranché" où les flottes seraient à l’abri de toute attaque, car aucun ennemi n’oserait affronter de tels hérissons. Selon lui, ce système, qui nécessitera moins de marins instruits et expérimentés, idée fausse à laquelle il se cramponne fâcheusement, favorisera la défensive et tournera "tout à l’avantage de la sûreté, de la paix et de la prospérité générale", ce qui restait à démontrer.

Continuant à développer des considérations sur les incidences de la propulsion à vapeur, Paixhans a bien vu l’importance de donner aux nouveaux navires une vitesse supérieure à celle des voiliers. Allégés, dit-il, du poids des mâtures et des approvisionnements destinés à un équipage nombreux, les vapeurs pourront être étudiés de manière à atteindre des allures élevées, mais il oublie de prendre en considération le poids des machines et du combustible. Il tient beaucoup, car il y revient à plusieurs reprises, à son idée de navire de guerre réversible par inversion du sens de rotation des roues à aubes, système existant sur certains navires américains et français. A son avis, la meilleure propulsion serait obtenue par une roue unique placée "dans un canal intérieur" qui la mettrait à l’abri des accidents et des coups de l’ennemi, mais ses explications à ce sujet sont assez floues. Envisage-t-il un bâtiment à double coque ? Il ne le précise pas. En revanche, il insiste beaucoup sur les possibilités offertes par la vapeur pour des emplois autres que la propulsion ; manœuvre des cabestans et des canons, principalement. Il imagina, pour ce dernier usage, un dispositif mécanique faisant mouvoir les affûts en avant et en arrière qui ne serait, dit-il, ni coûteux, ni fragile, ni compliqué, grâce auquel "l’affût marcherait comme de lui-même, par les soins d’un seul canonnier et sans qu’on aperçoive le moteur qui agirait dans l’épaisseur du pont". Paixhans avait même prévu une ventilation et une isolation thermique des chaudières, enfermées dans une enceinte qui les mettrait à l’abri des coups de l’ennemi. Il semble d’ailleurs qu’il minimise beaucoup les difficultés techniques auxquelles on allait se heurter dans tous ces domaines, qui ne seront résolues qu’à long terme. Enfin, revenant sans cesse à une idée qui lui est chère et qui se révélera totalement illusoire, il estime que la vapeur ne sera pas plus coûteuse que la voile car on fera des économies sur les mâtures, la voilerie et sur la réduction numérique des équipages. "Leur emploi, réuni à celui des canons à bombes, dispensera des ruineuses constructions de haut-bord, leur durée (des machines) sera plus grande que celle des bâtiments eux-mêmes, enfin sous presque tous les rapports, leur introduction procurera de grandes économies". L’idée ne l’effleure pas un instant que ces vues sont irréalistes, que ce que l’on gagnera en coût d’un côté sera très largement compensé par ailleurs et qu’en proportion, le petit bâtiment se révèle plus coûteux que le grand.

Paixhans donnait ensuite quelques détails sur la construction des futurs bâtiments qu’il préconisait dans un chapitre qui laisse un peu trop échapper son incompétence en matière de construction navale. Ainsi la frégate à une seule batterie qu’il entrevoit devrait posséder des lignes longues, étroites et fines pour atteindre une vitesse élevée mais il ne semble pas se douter qu’il sera difficile de donner à un tel bâtiment une bonne stabilité.

En revanche, pour son petit navire à vapeur, il ne tomba pas dans l’erreur qui sera celle de la Jeune Ecole. La grandeur de cette unité d’essai devra en effet être "un minimum, non le minimum absolu qui serait suffisant pour porter à l’arrière et à l’avant un seul canon à grosses bombes du calibre de 200 mais le minimum relatif à la nécessité d’avoir un bâtiment qui tienne assez bien la mer pour employer utilement son artillerie, sinon dans une mer trop agitée, du moins dans les états les plus habituels de la mer". C’est ce principe essentiel qui sera beaucoup trop négligé par Gabriel Charmes et ses adeptes, qui ont eu le tort de ne pas lire Paixhans. Mais celui-ci tomba encore une fois dans l’illusion du faible coût et dans celle qui consiste à vouloir réunir, sur un bâtiment de faibles dimensions, des qualités contradictoires : grande vitesse pour échapper aux grosses unités, stabilité malgré la présence de gros canons, artillerie protégée par une sorte de tourelle blindée. Dans tout ce chapitre abondent les vues de l’esprit, montrant à quel point ce brillant artilleur était peu familier avec la vie à bord d’un navire de guerre. Certaines idées sont prémonitoires, ainsi, pour améliorer la résistance des bâtiments aux projectiles de l’ennemi, il prévoit une sorte de cloisonnement de la coque par "traverses défensives" divisant les batteries pour limiter les dégâts en cas de coup au but, qui annonce, de loin, la tranche cellulaire étudiée par Emile Bertin à la fin du siècle. D’autres conceptions sont plus surréalistes, comme les barres de fer tournantes fixées sur un axe vertical mû par la vapeur des machines, disposées sur les flancs pour empêcher toute tentative d’abordage…

Paixhans étudie ensuite la doctrine d’emploi de ses nouveaux navires contre la flotte actuelle, puisque "l’objet principal de notre ouvrage est de prouver que le système de haut-bord ne pourra plus à l’avenir exister". A son avis, les nouvelles frégates auront sur les vaisseaux plusieurs supériorités : artillerie entièrement nouvelle, possibilité de tir en chasse et en retraite, plus efficace que le tir par le travers qui expose les flancs vulnérables des vaisseaux. Bien qu’il ne le précise pas explicitement, il prévoit l’attaque des bâtiments de haut-bord ennemis à la fois par les nouvelles frégates et par les petits vapeurs, selon le bon principe de la liaison des armes, et, à son avis, le corps de bataille ennemi sera incapable de résister aux attaques conjuguées de ces deux types de nouvelles unités de combat. Pour l’emploi des batteries flottantes, munies d’un blindage métallique qui en fera "une forteresse indestructible", il reprend ce qu’il a déjà exposé. Pour la défense des côtes et des ports, elles constitueront des "fortifications mobiles dispensant d’une partie des fortifications immobiles de la côte". Par exemple, pour la protection des approches de Rochefort, elles remplaceraient avantageusement le Fort-Boyard, encore inachevé à cette époque, et il insiste à nouveau sur son projet de camp retranché naval mettant les flottes en sûreté.

Le dernier chapitre de l’ouvrage expose les avantages que présentent, selon l’auteur, les nouveaux bâtiments et les nouvelles armes pour la guerre et pour le commerce.

Paixhans insiste à nouveau sur le fait que la marine à voiles nécessite un personnel à la fois nombreux et expérimenté, ce qui exclut en fait tout recrutement en dehors des régions maritimes. Seuls l’Angleterre et les Etats-Unis possèdent assez de populations de ce type pour être puissantes sur mer. Or, le nouveau système d’armement proposé changera du tout au tout cette situation en réduisant considérablement le nombre des vrais marins nécessaires, de sorte qu’on pourra embarquer des hommes provenant de l’ensemble du territoire national. Ainsi "la puissance maritime ne serait plus limitée par d’autres bornes que les bornes de la puissance nationale".

Reprenant encore une fois ses théories sur le faible coût de cette nouvelle marine, il soutient qu’on économisera beaucoup sur les approvisionnements et sur la logistique. On pourra en effet, prétend-il, réduire les importations de munitions navales et diminuer aussi les dimensions des arsenaux et des établissements à terre. La flotte n’aura plus besoin de ces grands bassins "que la nature offre si rarement et que l’art fait payer si cher, et la France, par exemple, qui aujourd’hui possède à peine cinq ports où il soit possible d’armer ses flottes, aura tout à coup plus de cent ports qui lui seront utiles pour sa marine de guerre". En résumé, Paixhans demeure naïvement persuadé, comme le seront les tenants de la Jeune Ecole, que "le nouveau système donnera plus de force avec des moyens moins coûteux".

Sur le plan opérationnel, le nouveau système d’armes permettra, selon l’auteur, de braver les blocus. Comme tous les hommes de sa génération, il a été profondément marqué par celui des côtes françaises sous l’Empire et il espère échapper à l’avenir à une telle situation grâce aux batteries flottantes et aux vapeurs dont la nouvelle artillerie dissuaderait l’ennemi de les attaquer. "On braverait donc les blocus, on trouverait des refuges suffisants dans les moindres ports, on pourrait, quand on le voudrait, disséminer sa flotte, et quand on le voudrait la rassembler à l’insu de l’ennemi dont les croisières surprises ou éludées seraient souvent battues et presque toujours vaines. La force maritime supérieure ne serait donc plus aussi dominatrice et les ports des vaincus ne seraient plus aussi impérieusement fermés". Paixhans, comme le feront aussi les tenants de la Jeune Ecole, procède quelquefois par affirmations gratuites et reste court sur la démonstration.

Que se passera-t-il le jour où les ennemis auront, eux aussi, adopté le nouveau système d’armes ? Paixhans n’évoque que très brièvement cette question et d’une manière peu convaincante. Il reconnaît que celui-ci étant "partout admis, ne dira-t-on pas que l’armée navale qui est aujourd’hui la seule forte en Europe, n’en conservera pas moins sa supériorité ? Car, quelles que soient les armes en usage, c’est toujours la richesse, le grand nombre et l’habileté qui prennent et qui conservent le pouvoir". Pour tenter de répondre à cette interrogation, il distingue, pour sa nouvelle marine, les avantages seulement transitoires et les avantages permanents.

Avantage transitoire : la flotte immense de l’Angleterre se trouverait d’un seul coup déclassée "et tous ses grands vaisseaux montés par d’excellents marins se trouveront réduits à craindre les plus modestes navires lorsque ceux-ci feront emploi des nouvelles armes".

Avantages durables selon lui : moindre coût, moins d’importations, multiplication des ports utilisables pour les opérations, importance grandissante de la défensive qui "prendra vraisemblablement la supériorité sur l’offensive". Enfin, il croit voir un "avantage permanent d’un ordre supérieur" et décisif, selon lui, pour la France : "C’est que de petits navires armés de canons à bombes n’auront pas besoin de manœuvres aussi savantes que les vaisseaux actuels de haut bord, que les navires à vapeur auront encore moins besoin d’avoir un équipage expérimenté et que par conséquent l’armée navale pouvant employer des hommes beaucoup moins instruits que ceux qui lui sont maintenant indispensables, cette armée sera, pour ainsi dire, en partie composée des mêmes soldats que l’armée de terre, et que, se recrutant alors parmi la population militaire totale, elle ne sera plus restreinte comme aujourd’hui aux seuls marins qui peuvent être fournis par la population des ports. L’on pourra ainsi avoir cette espérance que vingt milliers de matelots nés et nourris sur l’océan, n’auront plus pour être mieux exercés, le pouvoir de dicter des lois au monde entier et que peut-être l’iniquité de la domination universelle deviendra aussi difficile sur mer que sur terre".

En fait, Paixhans éludait le problème et se berçait de l’illusion qui restera si tenace d’une marine peu coûteuse et bâtie par assimilation à l’armée de terre.

Il achevait son ouvrage par un long appendice concernant l’usage des canons à bombes dans l’artillerie de terre pour l’attaque et la défense des places, les batteries de campagne et enfin la défense des côtes. Paixhans observait, en premier lieu, que, dans toute l’Europe, on a utilisé la même artillerie dans les combats, les sièges et pour la défense côtière. Il a fallu attendre les années 1770 et les initiatives de Gribeauval pour qu’on commence à diversifier trois types d’artillerie spécialisés en artillerie de campagne, de siège et de côte. Cette dernière, étant destinée à combattre des navires, doit évidemment posséder les mêmes caractéristiques que les pièces de marine et il devient indispensable de l’équiper de canons à obus et à bombes en remplaçant progressivement toutes les pièces anciennes.

Quelles furent les conséquences de la publication d’un ouvrage qui remettait ainsi en cause bien des conceptions apparemment confirmées par l’expérience ? Elles furent de deux ordres : en premier lieu, des appréciations critiques et, en second lieu, la mise en route d’une série d’expériences d’artillerie qui se révélèrent concluantes.

La critique vint surtout du capitaine de frégate de Montgery, esprit puissamment novateur, qui publia dans les Annales maritimes de 1824 un article analysant en détail les conceptions de Paixhans5, d’un œil dépourvu de complaisance. Le prétendu secret de Paixhans concernant le tir horizontal de projectiles contre les vaisseaux était connu depuis longtemps, sinon dans la pratique, tout au moins en théorie et Montgery considère que les "bombes de M. Paixhans" sont beaucoup moins perfectionnées que les obus mis au point aux Etats-Unis par Stevens en 1815. Plus grave, Montgery, reprenant les critiques qu’il avait déjà formulées et que nous évoquions plus haut, reproche à l’auteur de la Nouvelle force maritime de procéder par affirmations non démontrées et de faire preuve d’une extrême incompétence dans le domaine naval. Par exemple, il semble évident que "des soldats sans expérience ne peuvent diriger avec sûreté aucune espèce de navire ou d’embarcation" et il cite le cas de la flottille de Boulogne, bien connue de lui puisqu’il a servi à l’état-major de l’amiral Bruix. "Une partie de la flottille de Boulogne était composée de ces embarcations qui naviguaient très mal et à bord desquels beaucoup d’hommes se sont noyés. En outre, leur artillerie n’a jamais causé aucun dommage sensible à l’ennemi parce que la moindre agitation de la mer leur impose de grandes oscillations qui nuisent excessivement à la justesse du tir".

Montgery est tout à fait partisan des pièces de gros calibre tirant des obus explosifs, mais il estime que c’est sur les grands bâtiments qu’il convient de les embarquer, comme l’ont d’ailleurs pratiqué les Américains sur leur frégate Fulton. La critique porte donc principalement sur le livre VIII consacré aux nouveaux types de navires à construire et Montgery n’a aucune peine à montrer les faiblesses des vues de Paixhans en ce que celui-ci vise à réunir sur le même bâtiment des qualités contradictoires et donc incompatibles. On ne peut espérer embarquer des gros canons sur une unité si petite qu’elle constituerait un "but imperceptible". Quant aux batteries flottantes, elles seraient si peu manœuvrantes qu’il est douteux qu’on puisse leur accorder quelque valeur combative. Montgery critiquait aussi la conception même des canons "à la Paixhans" qui, selon lui, seraient trop lourds et impossibles à mettre en œuvre par mer agitée. En définitive, il portait sur l’ouvrage de l’artilleur un jugement sévère, soulignant ses contradictions, et concluait qu’en définitive rien n’était véritablement nouveau dans les théories exposées par un auteur auquel il reprochait d’avoir trouvé "un sûr moyen d’acquérir une sorte de célébrité, c’est de s’approprier les idées d’autrui et d’exciter de vives réclamations".

Ces appréciations sévères n’empêchèrent pas le gouvernement royal de prendre en considération certaines vues développées par Paixhans dans le domaine de l’artillerie. Le 11 juillet 1822, celui-ci présentait au ministre son projet d’obusier de 80, dont deux exemplaires étaient aussitôt commandés à la fonderie d’Indret pour essais. Les obus devaient être fabriqués par les soins de l’armée. Après consultation des préfets maritimes de Brest, Lorient et Rochefort, il fut décidé de procéder à Brest à des expériences sur la coque du vaisseau le Pacificateur, lancé en 1810 et en mauvais état. Deux séries d’essais eurent lieu en janvier et septembre-octobre 1824 avec des résultats concluants et la Commission de 16 membres chargée de les suivre put constater les terribles efforts de l’armée nouvelle. Par 13 voix contre 3, elle admit que son emploi présenterait de grands avantages sur des canonnières ou des batteries flottantes. Elle conseillait de les utiliser également sur des grands bâtiments mais "en petite quantité et en prenant des précautions qui doivent être l’objet d’une recherche et d’un examen spécial". L’Académie des sciences émit, elle aussi, un avis favorable et, en août 1825, la Commission consultative des travaux transmit des propositions au Conseil d’Amirauté qui demanda de nouveaux essais en insistant sur les questions de sécurité. On s’inquiétait des risques d’explosion instantanée, "d’embrasement accidentel de l’amorce et de la fusée dans les trajets de la soute au canon" et aussi "des difficultés de manœuvrer une bombe de 60 livres et de la placer dans le canon à bord d’un bâtiment agité comme on doit le supposer à la mer". Le Conseil recommandait cependant d’aller de l’avant en fabriquant cinquante pièces pour armer des batteries de côtes, des batteries flottantes et aussi pour effectuer des essais sur un ou deux navires spécialement aménagés.

Le ministre suivit l’avis du Conseil et ordonnait, le 12 avril 1827, la fabrication de 50 obusiers de 80, 30 à Ruelle et 20 à Indret. Dans le même temps était constituée une commission chargée d’étudier les questions relatives à la propulsion à vapeur. Bien que cet organisme ait émis un avis très favorable et bien mis en évidence les avantages de ce nouveau moyen aussi bien pour l’attaque que pour la défense, rien ne fut décidé et ce ne fut qu’en octobre 1833 que l’amiral de Rigny, ministre de la Marine, ordonna enfin l’embarquement sur l’aviso à roues le Météore de six canonnades de 24 et de trois obusiers de 80. Les essais de tir eurent lieu pendant l’été suivant avec plein succès. Soixante-dix tirs furent exécutés avec les 80 sans incident et on commença, à partir de 1835, à embarquer les canons à la Paixhans sur les vaisseaux et les frégates, d’abord en petit nombre, deux obusiers puis quatre sur les vaisseaux, deux sur les frégates.

La première expérience au combat eut lieu le 27 novembre 1838 lors de l’attaque des forts de Saint-Jean d’Ulloa au Mexique par la division de l’amiral Baudin. Trois frégates, deux bombardes et une corvette tirèrent 5 500 coups et, après cinq heures de feu, la place capitulait. Le commandant Farragut, qui assista à ce bombardement à bord de l’USS Erié, put en mesurer l’efficacité et jugea que seul l’arrêt du tir avait sauvé les forts d’une destruction complète6.

Ainsi, les hautes autorités de la marine, avec beaucoup de bon sens, n’avaient retenu des théories de Paixhans que la partie la plus judicieuse, c’est-à-dire le développement de la nouvelle artillerie qui allait en effet bouleverser les conditions de la guerre navale, pas exactement d’ailleurs dans les proportions ni les conditions que prévoyait son promoteur.

Bien qu’assez mal composé, ce qui entraîne souvent des redites et une certaine dispersion de données qu’il eût été préférable de regrouper, le livre de Paixhans mérite de conserver une place dans l’histoire de la pensée navale. A certains égards, l’auteur développe des vues très en avance sur celles de son temps. Il a bien saisi l’importance de la vitesse, du cuirassement, de la propulsion à vapeur. Sur d’autres points, il s’est laissé aller à l’illusion : celle de la disparition prochaine du grand bâtiment, celle, plus grave encore, qu’il est possible de construire une marine à moindre coût. A ce titre et à quelques autres, Paixhans doit être placé parmi les esprits précurseurs de la Jeune Ecole, dont il annonce les projets sinon les excès. Les tenants de celle-ci auraient tiré profit de la lecture attentive de la Nouvelle force maritime, peut-être auraient-ils proféré moins d’énormités stratégiques et tactiques.

Que devint Paixhans après la publication de son ouvrage ? Mis en disponibilité après Waterloo, il fut réintégré dans l’armée comme lieutenant-colonel en 1825 et entama, à la fin de la Restauration, une carrière politique. Le 23 juin 1830, il était élu député de la Moselle, signa la protestation contre les ordonnances de juillet 1830 et se rallia à Louis-Philippe. Promu colonel en septembre 1830, il fut constamment réélu député de son département d’origine de 1832 à 1846. Maréchal de camp le 16 novembre 1840, lieutenant général le 12 janvier 1845, il quitta le service le 8 juin 1848. Son activité parlementaire ne fut pas négligeable et il intervint sur de nombreuses questions, principalement militaires, en particulier à propos des fortifications de Paris sur lesquelles il publia en 1834 une étude : Paris doit-il être fortifié et quels seront les moyens de défense ? Peut-être fut-il déçu par l’accueil réservé à ses conceptions sur une nouvelle force maritime, en tout cas, il cessa, semble-t-il, après 1830, de s’intéresser à ces questions puisqu’il ne leur consacra aucun autre ouvrage et que sa seule intervention à la Chambre sur un thème naval concernait les aménagements du port de Boulogne.

Paixhans mourut à Jouy-aux-Arches (Moselle) le 19 août 1854, au moment où Napoléon III ordonnait la construction de ces batteries flottantes qui allaient s’illustrer en Crimée et pour lesquelles il avait milité avec ardeur quelque trente ans auparavant.

 

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Notes:

 

1 Paixhans participa aux batailles d’Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland où il reçut la Légion d’honneur, la Moskowa, Dresde et Leipzig.

2 Annales maritimes, 1822, pp. 385-391.

3 Idem, 1822, pp. 425-427.

4 Charles Dupin, La force navale de la Grande-Bretagne, tome II, p. 122.

5 Annales maritimes, 1824, tome II, pp. 127-158.

6 Pour plus de détails techniques, voir l’excellente étude de Thomas Adams, “Artillerie et obus”, dans Marine et technique au XIXè siècle, Paris, 1988, pp. 191-200. Le compte rendu des essais de Brest a été publié par Paixhans lui-même dans les Annales maritimes, 1825, tome I, pp. 508-520.

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