SATO TATSUTARO ET LES CONTRADICTIONS DE LA STRATÉGIE NAVALE DU JAPON *

 

Mark Peattie et David Evans

 

 

De 1895 à 1905, en une seule décennie, le Japon a livré deux guerres modernes et les a gagnées toutes deux, ce qui lui a permis, de puissance asiatique en voie d’ascension qu’il était, d’accéder au rang de grande puissance mondiale. La victoire écrasante remportée sur la Chine lui valut la considération du monde occidental et lui apporta des territoires coloniaux, les premiers de son empire. Une victoire un peu moins décisive sur une partie de l’armée russe, la plus grande du monde ainsi que son triomphe sur la majeure partie de la flotte russe, la troisième marine du monde, non seulement firent du Japon la puissance navale incontestée du Pacifique Ouest, mais aussi lui apportèrent des bases importantes : Port Arthur, la péninsule du Liaotoung et les richesses économiques de la Mandchourie du Sud. Ces intérêts stratégiques attirèrent naturellement les regards du Japon, ainsi que son énergie et ses ressources vers le continent asiatique, une situation qui devait compliquer et en même temps intensifier l’effort que faisaient les dirigeants japonais pour déterminer les priorités stratégiques de la nation.

Dans ces deux épreuves de force, la marine impériale japonaise avait joué un rôle considérable et, de l’avis des officiers de ces guerres, elle avait fait preuve de compétences militaires, de respect des traditions et d’esprit de corps 1. Sa tactique évolua depuis l’imitation et ensuite la maîtrise d’une doctrine occidentale jusqu’à l’acquisition d’une autre doctrine, purement japonaise dans sa mise en œuvre et n’excluant pas les innovations. A l’Ecole de guerre navale japonaise, un groupe de professeurs bien entraînés et possédant un esprit imaginatif, pendant ces dix années, avec Akiyama Saneyuki à leur tête, élaborèrent une série de principes tactiques qui furent au cœur de la victoire de la flotte combinée à Tsoushima et qui, dans les décennies suivantes, orientèrent la pensée navale japonaise.

Mais il est certain qu’il est plus facile de prévoir des manœuvres tactiques pour mener au combat la flotte combinée que d’établir une doctrine navale de grande ampleur précisant la fonction primordiale de la marine japonaise et sa contribution à la défense des intérêts de l’empire. Pour la Marine, la question d’une grande stratégie était surtout un sujet de discussion théorique au sein de l’Ecole de guerre navale et une question de rivalité avec l’Armée depuis de nombreuses années. Après avoir enfin acquis, avant la guerre russo-japonaise, une organisation indépendante de l’Armée, la Marine voulait un statut ne tenant plus compte d’une parité avec l’autre arme ; elle tendait à revendiquer une position prédominante de façon à pouvoir définir les priorités stratégiques nationales et exiger une place de prestige dans le pays, avec l’assentiment de l’opinion publique, et surtout bénéficier des subsides du budget militaire. Atteindre cette position demandait plus que des victoires navales à la Marine car l’Armée, elle aussi, pouvait montrer qu’elle avait eu sa part dans la guerre. Cela impliquait l’élaboration d’une stratégie navale convaincante, une doctrine qui pourrait justifier les exigences budgétaires de la Marine pour un accroissement de sa flotte de bataille.

Les efforts de la Marine pour établir un tel argumentaire débutèrent tôt dans les années quatre-vingt-dix, quand le jeune et énergique chef du secrétariat du ministère de la Marine, le capitaine de vaisseau Yamamoto Gombei, déclencha une lutte à l’intérieur de l’administration dirigée contre le ministère de la Guerre. A la fin de ces dix années, au cours desquelles il devint vice-amiral, ministre et chef indiscuté de la Marine, Yamamoto défendit ses idées avec la plus extrême vigueur et, cette fois, au plus haut niveau. En octobre 1889, il mit en avant sa revendication d’une primauté de la Marine dans un mémoire qu’il soumit directement à l’empereur. Fondant son argumentation sur le fait que, pour la défense du Japon, il était plus efficace d’exercer la domination sur les mers bordières plutôt que d’essayer de protéger les îles japonaises elles-mêmes si celles-ci étaient menacées, Yamamoto affirmait que, pour défendre les eaux territoriales, la meilleure solution était d’attaquer l’ennemi le plus loin possible des côtes japonaises. C’est pour cette raison, soulignait-il avec force, que la Marine, non seulement constituait la première ligne de défense, mais en était sa composante essentielle, méritant ainsi d’occuper par rapport à l’Armée une position dominante2.

Yamamoto, malgré cette manœuvre, ne réussit pas à donner à la Marine la position dominante désirée, mais il avait élaboré un corps de doctrine fixant le but et la fonction de la Marine japonaise qui pouvait être présenté lorsque celle-ci cherchait des appuis, soit auprès des Commissions du gouvernement, soit au sein de la Diète, soit encore dans la presse. Il se rendit compte qu’il était nécessaire d’élaborer avec précision une doctrine montrant l’importance de la puissance navale ; cette doctrine s’appuierait sur de solides exemples de l’histoire, pris, non seulement dans le passé du Japon, mais aussi dans les marines traditionnelles occidentales ayant en la matière une plus grande expérience. Pour étayer une telle doctrine, les analyses historiques de Mahan, de John Laughton et des frères Colomb servirent de modèles. Mais il était vrai que la théorie de la Blue Water School sur la puissance navale était un point de vue occidental n’ayant que peu de rapports avec la situation japonaise. Mahan, lui-même, avait donné une explication pour définir une puissance navale mondiale en citant des exemples de la maîtrise de la mer par les Britanniques à l’âge de la voile. Il liait cette maîtrise à l’expansion impériale, tenant compte non seulement du commerce océanique, mais aussi de l’établissement de bases navales et de centres commerciaux dans des mers considérées comme essentielles dans la défense des communications et dans les intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne. Toutefois, les conditions géographiques et historiques de l’empire japonais étaient tout-à-fait différentes, du fait qu’il s’agissait de l’espace des mers d’Extrême-Orient. Pour ces raisons Yamamoto pensait que la Marine avait besoin, moins d’une théorie mondiale de la puissance navale applicable à tout moment et partout, que d’une analyse de cette puissance qui reposerait sur des exemples historiques occidentaux, mais qui s’adresserait particulièrement à la situation japonaise, laquelle était régionale et donc spécifique.

Yamamoto réalisa qu’une telle analyse devait naître des milieux même de la Marine et qu’il fallait avoir à l’esprit que leur objectif était plus la mise en forme d’un credo de l’opinion publique que de la création d’une doctrine pour la Marine. Il savait qu’il existait un officier qui, grâce à l’intérêt qu’il portait à la question et aussi grâce à ses qualités intellectuelles, pourrait structurer l’argument dont il comptait se servir : le capitaine de corvette Satô Tatsutarô, personnage relativement en retrait dans le Bureau des questions navales au ministère de la Marine qui avait montré tôt un intérêt marqué pour l’analyse historique. Satô fut convoqué par le ministre, qui lui demanda d’entreprendre une étude approfondie de stratégie navale destinée à toucher les cercles les plus influents du pays, tout spécialement, les membres de la Diète, le Cabinet, ainsi que les milieux les plus en vue de l’administration, tout en servant de guide pour les futures générations d’officiers de marine.

 

Satô TAtsutarô et la conception d’une DÉfense ocÉanique

Satô Tatsutarô (1866-1942) était le candidat idoine pour ce travail. Il était sorti quatrième d’une promotion de quarante-trois élèves de l’Académie navale en 1887. Il était réputé parmi ses camarades comme possédant une puissance intellectuelle exceptionnelle, au point qu’il fut appelé “le cerveau”. Il fit une croisière jusqu’à San Francisco et aux îles Hawaii comme aspirant puis, étant un jeune officier particulièrement doué, il entra au cours de premier degré de l’Ecole de guerre navale. Il montra rapidement qu’il était plus qu’un officier destiné à faire carrière dans les bureaux. Il se distingua au cours de la bataille de la mer Jaune pendant la guerre sino-japonaise de 1894-1895, alors qu’il était officier de navigation sur la canonnière Akagi ; bien que blessé, il prit le commandement du bâtiment après que le commandant eut été tué sur sa passerelle détruite, et mit en sécurité l’Akagi. Par la suite, pendant la guerre russo-japonaise, il fut apprécié comme officier supérieur à l’état-major de la deuxième Flotte, pour son calme et la solidité de son jugement3.

On ne pouvait dénier à Satô ses facilités intellectuelles, qui se développèrent au cours de sa carrière ; dès sa jeunesse, il ressentit un vif intérêt pour l’histoire navale et la stratégie. Avant la guerre avec la Chine, il avait produit un petit ouvrage intitulé Opinions personnelles sur la défense nationale (Kokubô shisetsu), reposant largement sur une analyse des opérations navales du Japon contre la Corée au XVIe siècle. Dans cette étude, Satô mettait en avant le même argument que Yamamoto devait utiliser dans ses débats avec les dirigeants de l’Armée : à savoir, qu’une défense navale offensive à distance était la stratégie qui pouvait le plus probablement assurer au Japon la sécurité, à l’inverse de celle qui était statique et basée sur la défense des îles4.

Après la guerre sino-japonaise, alors que Satô était affecté au Bureau des opérations navales et qu’il continuait ses recherches historiques personnelles, Yamamoto le convoqua pour lui demander de se consacrer entièrement à l’étude de la stratégie et de l’histoire navales en commençant d’abord par faire des recherches à l’étranger. Yamamoto l’envoya, en 1899, en Grande-Bretagne comme officier supérieur affecté à la recherche et à l’entraînement, car il était convaincu que l’expérience maritime des Britanniques avait de l’intérêt pour le Japon, étant donnée la similitude des situations géographiques des deux pays insulaires. Satô, qui, comme la plupart des anciens élèves de l’Académie navale japonaise, était familier avec la langue anglaise, passa la plus grande partie des dix-huit mois qui suivirent à Londres où il se plongea dans la lecture des classiques occidentaux de la stratégie navale, dont quelques-uns étaient inaccessibles dans son pays ; ce séjour en Grande-Bretagne fut suivi d’un stage de six mois aux Etats-Unis. Vers la fin de 1901, Satô fut de retour au Japon et, l’année suivante, entra à l’Ecole de guerre navale comme professeur choisi par Yamamoto. Ce dernier avait des projets en tête qui ne souffraient pas de délai, même si Satô envisageait de continuer ses recherches pour faire, en son temps, une œuvre magistrale. Le ministre de la Marine, pris de plus en plus intensément dan un combat pour obtenir de la Diète les moyens financiers pour son programme de développement de la Flotte, donna l’ordre à Satô d’entamer, dès que possible, une étude sous forme d’un manifeste définissant la doctrine navale à adopter en vue de recueillir tous les appuis des membres influents du gouvernement et de la Diète. Ce fut à l’automne de 1902 que Satô termina son traité : De la défense impériale (Teikok kokubô ron), publié par Suikôsha, l’association des officiers de marine, et distribué par les soins du ministère de la Marine après son approbation par l’Empereur. L’ouvrage se présentait comme le développement des idées du stratège naval dont nous avons déjà fixé les contours et constituait le point de départ de la campagne en vue d’obtenir une position privilégiée pour la Marine. Dans ce livre, Satô affirmait que la défense du Japon étant basée sur la maîtrise des mers bordières, le premier objectif stratégique de la nation devait être la destruction de la flotte ennemie loin des côtes japonaises et que pour ce faire, il fallait renforcer la puissance de la flotte, ce qui devait primer tous les engagements majeurs de l’Etat japonais. Le caractère manifestement partisan de l’ouvrage souleva tout de suite des controverses, mais cela servit à faire connaître à l’opinion publique la position de la Marine et son profond désaccord avec l’Armée sur la situation stratégique du Japon.

Au cours des quatre années suivantes, Satô, pourvu la plupart du temps de commandements à la mer, se trouva à l’abri des retombées des controverses sur la doctrine navale ; toutefois, ses idées continuaient à envenimer les relations entre les deux armes. En 1906, Satô revint à l’Ecole de guerre navale, dans le cours organisé en vue d’une sélection, puis en 1907 pour y enseigner. Cette année-là, il prononça une série de conférences à l’Ecole de guerre navale dont le titre était : De l’histoire de la défense navale (Kaibô shi ron), présentées comme une étude plus ample que son travail originel et reposant sur des exemples historiques largement extraits du passé maritime de l’Occident. En 1908, Satô prépara toutes ses conférences pour en faire un ouvrage et, la même année, avant qu’il ne quittât l’Ecole de guerre navale pour prendre le commandement du croiseur Sôya, l’association Suikôsha publia cet énorme travail qui le fit connaître : De l’histoire de la défense impériale (Teiko-ku kokubô shi ron), fondé sur ses conférences de 1907.

L’ouvrage n’était pas de lecture aisée et les quatre-vingts années qui se sont écoulées depuis sa parution l’ont rendu dix fois plus obscur ; cela tient à sa longueur (près de 990 pages), à sa composition où l’on reconnait la méthodologie rankéenne de la dissertation historique avec sa constante lourdeur, à ses accès de mystique rhétorique et à son style embarrassé et pesant. A l’instar de Clausewitz et de son livre De la Guerre, Satô fut acclamé comme ayant produit une œuvre “classique” que, par la suite, on a plus citée que lue. Cependant, elle représente l’essai le plus ample et le plus complet jamais produit par un Japonais sur le lien entre la puissance maritime et la situation de son pays. Une étude des arguments qu’il invoque révèle, non seulement quelques-uns des dogmes majeurs professés par la Marine japonaise jusqu’à la guerre du Pacifique, mais aussi bien des contradictions internes. Le thème qui domine dans l’œuvre de Satô est celui de l’importance prépondérante de la Marine dans la défense d’une nation insulaire ou, plus précisément, l’avantage qu’offre une défense-offensive au large comparée à une défense statique basée sur la terre. Satô commença par le développement d’une simple proposition que lui- même et Yamamoto avaient mise en avant à différentes occasions ; pour une nation insulaire comme le Japon, une action défensive opérant au large constituait l’unique défense.

En théorie, il remarque qu’un ennemi pourrait être repoussé sur chacune des trois lignes ou zones stratégiques qui constituent la sécurité de la nation insulaire : la première, au large, la deuxième sur les côtes, la troisième sur les îles elles-mêmes, mais comme ces dernières ne peuvent être attaquées que par mer, il est raisonnable de penser que seule la maîtrise des mers bordières importe :

Il est absolument impossible pour un ennemi quelconque de débarquer une force armée sur nos côtes s’il ne peut franchir les mers...(même) si les grandes puissances mondiales se liguent et combinent leurs forces contre nous et s’approchent de nos côtes avec plusieurs millions d’hommes, si à ce moment elles ne sont pas capables de transporter ces forces jusqu’à nos côtes, alors nous sommes à l’abri d’une invasion. Par conséquent, nous n’avons aucune raison de craindre une armée ennemie, mais c’est plutôt une marine adverse qui doit être l’objet de nos préoccupations 5.

En réfléchissant à la question de savoir comment et pourquoi le Japon devait organiser sa défense contre un ennemi venant par la mer, Satô comprit qu’il fallait préciser davantage son analyse stratégique en divisant l’océan en trois zones, du point de vue d’un pays insulaire :

- les eaux côtières avec les ports, le littoral et les eaux territoriales ;

- la haute mer ;

- les eaux ennemies avec leurs ports, leurs côtes et leurs eaux territoriales.

Une nation qui pourrait vaincre dans les eaux ennemies se rendrait maîtresse des deux autres zones. Frapper un ennemi et le rendre inopérant dans ses propres eaux avant qu’il ne les quitte, reste la façon la plus sûre de défendre le Japon6. Ainsi, alors que Satô parle de la Marine comme d’une première ligne de défense du Japon, la position stratégique qu’il recherche est purement offensive. Bien entendu, on ressent un arrière goût d’irréalisme dans cette conception d’offensive-défensive que Satô suggéra en 1908. Une telle position stratégique anti-américaine n’aurait été valable que dans le cas des Philippines, où les bases des Etats-Unis étaient exposées, puisque Pearl Harbor n’était pas encore le point d’appui important de la flotte du Pacifique. La Marine japonaise, alors en cours de développement, n’aurait pu sérieusement envisager une opération contre la côte ouest des Etats-Unis, avec le déploiement d’une quantité considérable de transports et de navires auxiliaires pour la traversée de la totalité du Pacifique Nord avec toutes les difficultés que cela comporterait7. Toutefois, Satô confirmait et préfigurait à la fois la grande stratégie de la Marine japonaise en faisant semblant de prendre position pour une opération préventive contre un ennemi dans ses propres eaux territoriales.

Une opération semblable avait été entreprise par Tôgô dans son attaque contre Port Arthur en 1904 et ce fut la même stratégie qui conduisit la flotte japonaise à l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Quoiqu’il en soit, au cours des décennies après la guerre russo-japonaise, les plans d’opérations de la marine japonaise contre les Etats-Unis furent, jusqu’en 1941, essentiellement défensifs, car ils étaient fondés sur l’intrusion de la flotte américaine dans l’ouest du Pacifique.

Une question plus grave rend moins solide l’affirmation de Satô qui considère que la vraie défense du Japon était océanique. Avant 1905, quand le Japon était encore un empire insulaire au sens littéral, comprenant les îles métropolitaines et Taiwan, la logique de son argumentation était inattaquable, mais en 1908, le Japon s’était créé des intérêts continentaux qui nécessitaient de forces terrestres importantes. Pour faire face à cette contradiction qui allait à l’encontre de sa thèse, Satô invoqua un argument en deux points ; d’abord, il affirma que, dans le dernier conflit, la Marine plus que l’Armée fut le sûr garant de la sécurité du Japon. Si la force expéditionnaire en Mandchourie avait subi une défaite, la perte de milliers de combattants aurait été une tragédie, mais si la Marine avait été battue, et les côtes japonaises à la merci des ennemis, la nation elle-même aurait été en péril.

En outre, il réfuta les affirmations de ceux qui, dans l’Armée, considéraient que la Corée et la Mandchourie constituaient des positions vitales pour la sécurité du Japon et il osa appuyer l’idée hérétique qu’il y aurait des avantages à abandonner entièrement ces territoires. Satô tenait pour vrai (se référant à l’exemple historique de l’Angleterre dans la Guerre de Cent Ans, qui fit des efforts inutiles sur le continent) que les politiques continentales n’apportaient que peu d’avantages mais de graves risques ; il avertissait les politiques contre la tentation de s’emparer de territoires, qui ne faisaient qu’épuiser les ressources de la nation et subvertir l’esprit national de défense.

Satô concluait qu’avant tout, le Japon ne devrait plus jamais envoyer une force expéditionnaire sur le continent pour défendre les intérêts de la nation (ce qui relevait d’un point de vue plus commercial que stratégique). Pour lui, il serait préférable que le Japon, à l’exemple de l’Angleterre des temps modernes, se cherchât un allié continental, qui serait probablement la Chine, afin qu’il servît d’Etat tampon contre la Russie, le pays qui, apparemment, menaçait le plus les intérêts continentaux japonais8. Il est évident que Satô, en mettant en avant cet argument contre l’engagement militaire sans limite des forces japonaises sur le continent, exposait, d’une façon retentissante, le désaccord qui devait provoquer une déchirure profonde dans la politique nationale des trente ans à venir.

Cependant, si Satô rejetait l’idée d’une stratégie et d’une puissance japonaise basées sur le continent, quelle serait donc la stratégie maritime proprement dite ? C’était une question fondamentale à laquelle Satô fit allusion, non seulement dans son Histoire, mais aussi dans ses essais postérieurs ; ses réponses faisaient apparaître, à l’évidence, une ambiguïté fondamentale dans les arguments en faveur du navalisme japonais : le Japon doit-il avoir une Marine pour défendre ses intérêts réels qui étaient régionaux ou, une telle Marine représentait-elle un moyen pour accéder à statut de grande puissance et pour projeter la puissance navale japonaise sur les mers ?

Cette contradiction est évidente dans l’utilisation que fait Satô du concept central de Mahan. Comme ce dernier, Satô se référait sans cesse à la “maîtrise de la mer” (seikaiken), mais quand Mahan utilisait ce terme, dans un contexte global en relation avec l’expansion impériale et la protection des routes commerciales lointaines, Satô, lui, l’employa surtout, comme nous l’avons dit, dans un sens régional : la maîtrise des eaux avoisinant le Japon et ses possessions, intimement liée à la défense de ces territoires. Satô, s’exprimant ainsi dans un contexte régional étroit, nous découvre la perspective essentiellement nationale de la pensée navale japonaise ; il nous rappelle qu’en étudiant l’histoire maritime mondiale, Satô, à l’inverse de Mahan, ne se préoccupait pas d’élaborer une théorie universelle de la puissance navale, mais de bâtir une stratégie pour une marine particulière, celle du Japon9. Où Mahan a utilisé l’étude de l’histoire navale britannique pour expliquer de quelle façon la puissance navale était liée à l’expansion territoriale par le biais d’un réseau étendu de colonies et de bases, Satô se pencha sur l’histoire maritime occidentale pour tenter de voir comment la Marine japonaise pourrait défendre le Japon contre une agression étrangère au moyen d’opérations offensives et défensives, d’une flotte mobile et de bases outre-mer.

Cependant, Satô semble avoir succombé au mirage du navalisme de Mahan, dans son sens le plus global : maîtrise des mers en tant que projection de la puissance navale à l’extérieur et par là, acquisition des moyens pour devenir une grande nation ; toutefois, Satô se révélait incapable d’expliquer comment cela pourrait se faire. Il est vrai que, comme Mahan, il sous-estima la relation entre force navale, commerce maritime, et puissance mondiale. Mais, en 1908, la plus grande partie du trafic maritime du Japon était limité à l’Extrême-Orient où il avait des possessions coloniales et ses principaux intérêts. Ce commerce avait été facilement protégé pendant les conflits sino-japonais et russo-japonais grâce à une marine de rang modeste ; dans la décennie qui suivit la guerre russo-japonaise, il semble qu’il n’y ait pas eu de menace imminente sur le commerce transocéanique du Japon de caractère limité.

Quand Satô écrit sur la protection du commerce japonais, il semble, une fois de plus, se préoccuper uniquement de la perte de maîtrise des eaux territoriales japonaises qui pourrait entraîner un blocus des îles métropolitaines plutôt que de la protection des routes du trafic maritime outre-mer. De même que Mahan, Satô traite de la force d’expansion des peuples maritimes et dans son plaidoyer pour “éviter le continent et s’avancer sur les mers” (hiriku-shinkai), il suggère que le Japon aurait un avenir sur mer relié à une expansion impériale. Comme un certain nombre de ses compatriotes à cette époque, il engage fortement le pays à “faire une poussée vers le sud” (nanshin), vers l’Asie du Sud-Est, une idée qui deviendra ultérieurement un article de foi pour les officiers de la Marine impériale. Cependant, il ne s’exprima que sous la forme la plus générale, ne faisant allusion qu’à des perspectives commerciales et d’immigration dans cette partie du monde10.

L’imprécision sur le rôle que jouerait la Marine dans un contexte d’expansion impérialiste était devenue inévitable à cause de deux faits connexes et inéluctables de la décennie entre la guerre russo-japonaise et la première guerre mondiale ; le premier constatait que le Japon ne pouvait “s’avancer sur les mers” nulle part ; ce ne pouvait être en Asie du Sud-Est, laquelle, à l’exception du Siam, était entièrement entre les mains des puissances coloniales occidentales. Le second était que la région du monde où il existait encore de l’espace pour satisfaire l’ambition et la puissance japonaises entre 1905 et 1914 se trouvait être la partie nord-est du continent : Corée, Mandchourie et Chine, une zone plus sensible à une action militaire qu’à une opération navale ; c’était justement la région que Satô conseillait d’abandonner. De fait, si le Japon avait choisi l’expansion, il ne pouvait tourner le dos au continent asiatique ; ainsi, une stratégie navale affirmée d’après l’expression de Satô : “avancer sur les mers”, ne correspondait à aucune stratégie11.

L’Histoire de la défense impériale, que l’on considère de nos jours si imparfaite, obtint en son temps, au sein de la Marine, un succès tel que ses prises de position furent considérées comme des paroles d’évangile (bien que sans doute, peu des collègues de Satô n’eussent lu à fond sa grande œuvre dans sa totalité). En 1910, Satô revint à l’Ecole de guerre navale avec la fonction de directeur des études et fut récompensé en 1911 par une promotion au grade de contre-amiral. Satô se mit à faire connaître ses analyses dans une série de courtes études, conscient qu’il fallait simplifier ses arguments pour s’adresser à une audience plus large en les reliant encore plus étroitement aux besoins du moment. En 1912, il publia un condensé de son œuvre représentant le quart du texte original. Au début de 1913, il produisit une étude à diffusion interne destinée à la Marine : Une réflexion sur la défense nationale (Kokubô sakui) qui contenait quelques aphorismes et des vues très générales sur la situation stratégique du Japon et aussi des propositions spécifiques pour maintenir un certain niveau de défense navale. Cette même année, Satô et plusieurs de ses collègues de haut grade préparèrent un abrégé de sa Réflexion sous la forme d’un opuscule sous l’égide du ministère de la Marine : Une étude du problème de la défense nationale (Kokubô mondai no kenkû) destiné au grand public. C’est donc dans ces séries de petits ouvrages, comme dans sa grande œuvre, que Satô fit connaître ses idées sur les politiques navales du Japon.

Les années qui précédèrent la première guerre mondiale ont été considérées comme l’âge d’or de la pensée navale à l’Ecole de guerre navale, principalement parce qu’elles rassemblèrent les trois professeurs réputés les plus grands théoriciens de la Marine : Satô, Akiyama Saneyuki et Suzuki Kantarô (le fameux spécialiste des torpilles). Réunis, ils conçurent ensemble une étude sur la doctrine navale qui influença toute une génération d’officiers de marine, en particulier Yamamoto Isoroku, Yamguchi Tamon, Nagano Osami et Yonai Mitsumasa, qui fréquentèrent l’Ecole au cours de ces années et qui furent plus tard les chefs de la Marine au cours de la deuxième guerre mondiale.

Des trois, il faut reconnaître que Satô exerça la plus profonde et la plus constante influence sur la pensée navale japonaise jusqu’en 1941, car il raffermit et structura les priorités de la Marine japonaise depuis la guerre russo-japonaise. Le fait de souligner l’importance de la bataille navale décisive (kantai kessen) recueillit l’adhésion de ses collègues, comme les références dans son œuvre à l’importance de la puissance de feu, reposant en grande partie sur ses conclusions à propos de la bataille de Tsoushima ; Satô se situaient résolument dans le courant des tenants “des gros navires avec de gros canons” (daikan kyohôshugi). Mais, l’œuvre de Satô est encore plus importante car il a laissé à la Marine japonaise un puissant héritage contenu dans trois concepts : une hypothèse normative pour maintenir les forces navales japonaise à un niveau donné, le rapport de ces forces navales à celles des Etats-Unis égal à 70 % de ces dernières et l’objectif pour la Marine japonaise de construire une flotte de huit cuirassés et huit croiseurs-cuirassés, appelée “flotte huit-huit”.

 

Une HypothÈse normative et une Marine À 70 %

De toutes les idées de Satô sur la puissance navale japonaise, deux conceptions connexes se sont révélées les plus durables et, à long terme, elles eurent la plus funeste influence sur l’intérêt général du Japon : son hypothèse normative pour déterminer quel serait le plus probable adversaire sur mer, ainsi que sa formule pour déterminer le niveau minimum de la force navale japonaise pour se défendre contre cet adversaire.

Satô, bien entendu, n’inventa pas l’idée d’“ennemi hypothétique” ; c’était déjà un élément fondamental de la course aux armements navals en Europe au début du siècle, dont la rivalité anglo-allemande fut le point de départ. Selon cet élément, les entités militaires et navales d’une nation essayaient de désigner la puissance étrangère avec laquelle un conflit pourrait vraisemblablement éclater, soit à cause d’intentions hostiles ou à cause d’intérêts nationaux contraires ; cet élément servait d’étalon pour calculer le niveau que devaient avoir les forces armées pour garantir la sécurité d’un pays. Toutefois, Satô eut une conception différente car il ne choisit pas un ennemi hypothétique, mais une hypothèse normative12.

Dès 1902, Satô, dans son ouvrage De la défense navale, affirma que la désignation d’un ennemi hypothétique signifiait le choix de l’Etat ayant le plus grand potentiel de force pour agresser le Japon, sans tenir compte des relations que ce dernier pouvait avoir avec cet Etat.

A l’époque où il écrivit son livre majeur, et au cours des cinq années suivantes, Satô crut que l’Allemagne, à cause de son immixtion dans les affaires chinoises, et aussi parce qu’elle avait l’intention formelle de se tailler un espace dans les eaux d’Extrême-Orient, était la nation qui menacerait le plus probablement les intérêts japonais ; mais les Etats-Unis, avec leur marine puissante pouvant opérer sur deux océans, représentaient un potentiel de menace infiniment plus grand pour le Japon13. Ainsi, alors que les relations entre les deux gouvernements japonais et américain étaient foncièrement bonnes, Satô proposa d’utiliser les Etats-Unis comme hypothèse normative, par rapport à laquelle il faudra déterminer le niveau minimum des forces japonaises. Satô, en 1913, alors qu’il mettait par écrit ses propres idées sur la construction navale américaine, estimait qu’en 1920, les Etats-Unis auraient soixante navires de ligne, dont trente-cinq du type dreadnought14.

Cette colossale flotte de combat, ainsi que les ressources industrielles considérables prêtes à la soutenir, firent réfléchir Satô qui en déduisit que, d’abord, le Japon ne pourrait jamais se mesurer avec les Etats-Unis, navire pour navire, et ensuite, que dans un avenir prévisible, son pays devrait mener une politique étrangère sage pour maintenir des relations amicales avec les Américains. Toutefois, Satô affirma que la disparité écrasante entre les deux forces navales ne signifiait pas que le Japon ne pourrait jamais défier les Etats-Unis sur mer si cela était nécessaire. La confiance qu’il montrait était basée sur deux ensembles distincts d’hypothèses. Le premier concernait les désavantages que présentait globalement la position américaine, avec la nécessité pour les Etats-Unis de posséder deux marines, l’une dans l’Atlantique et l’autre dans le Pacifique, la question de savoir si une fois construit, le canal de Panama pourrait permettre le passage des unités de fort déplacement, l’espace de temps nécessaire à la flotte américaine pour traverser le Pacifique ou la vulnérabilité des Philippines, etc.

Le second ensemble d’hypothèses laissé en héritage par Satô à la Marine japonaise consistait en une formule pour déterminer le niveau minimum de forces qui rendrait possible une victoire dans une guerre navale quelconque avec les Etats-Unis : cette condition était que la force navale japonaise fût, au moins, égale à 70 % de celle des Etats-Unis15.

Le rapport de 70 % était le résultat des recherches faites à l’Ecole de guerre navale entre 1907 et 1909 par Satô et par Akiyama Saneyuki, sur les niveaux de force nécessaires pour que la Marine japonaise ait des chances de succès contre la flotte américaine ou contre la flotte allemande16. Satô, en commençant ses recherches, adopta l’hypothèse qui avait cours à l’époque, à savoir qu’il fallait qu’une flotte qui prend l’offensive puisse disposer d’une supériorité de feu de 50 % sur une flotte ayant adopté la défensive dans ses eaux territoriales. Pour cette raison, Satô en vint à la conclusion que, pour repousser une flotte ennemie, il faudrait que la flotte attaquée possédât une force égale à 70 % de celle de son adversaire ; tout rapport inférieur à ce chiffre, par exemple 60 % de la force attaquante, mettrait en péril la sécurité du pays attaqué.

Satô et Akiyama arrivèrent à cette conclusion de la façon suivante : si la force de la flotte japonaise représente les 7/10 de celle de l’attaquant, c’est-à-dire la force américaine, 10 divisé par 7 donnant 1,428 ou l,43, cela signifierait que cette force américaine ne serait que 143 % de celle de la flotte japonaise. La force navale américaine ne représentant pas les 150 % nécessaires pour avoir la supériorité, elle considérerait que l’attaque lui était interdite. Satô et Akiyama n’étaient pas d’accord sur les chances d’une victoire japonaise dans ces conditions. Satô pensait qu’avec un rapport de 70 %, les forces japonaises seraient probablement victorieuses ; Akiyama, lui, croyait que les chances étaient égales dans les deux camps.

Cependant, si la force de la flotte japonaise n’était que 60 % de celle, de l’adversaire, celui-ci se trouverait dans un rapport de 10 à 6 or, 10 divisé par 6 donne 1,67 ou 1, 7 ; les forces de l’attaquant seraient dans un rapport de 160 % de celles du Japon, ce qui correspond à une supériorité de 17 % sur un minimum de 150 exigé, encourageant l’ennemi à attaquer le Japon17.

C’est ainsi que naquit un dogme auquel la Marine japonaise devait se cramponner au cours des trente années à venir. C’était le point central avancé au cours d’une campagne interne lancée par la Marine pour collecter des fonds afin de développer la flotte et plus tard, à l’extérieur au cours de négociations internationales sur le désarmement naval, pour maintenir la flotte à un certain niveau. L’argument du rapport de 70 % présentait un grand nombre d’avantages. Cela devint presque un slogan qui semblait raisonnable, du fait que le Japon cherchait seulement à construire une flotte dont la force serait 70 % de celle des Etats-Unis et du point de vue de quelques hommes d’Etat, sinon de la plupart des amiraux, cela servit à occulter le fait que les capacités industrielles du Japon n’étaient pas capables, de toute façon, de construire une force navale supérieure à 70 % de celle des Etats-Unis.

Cependant, au moins en théorie, ce rapport de 70 % présentait une grave imperfection car il était exprimé couramment en termes de déplacement alors qu’il aurait fallu compter en puissance de feu, facteur le plus important dans le combat naval. A ce propos, le raisonnement sous-tendant le rapport de 70 %, en tant que règle pour assurer la sécurité du Japon, était remis en cause par les progrès de l’artillerie navale. Dans les dix premières années du XXe siècle, de meilleurs télémètres, la visée téléscopique, la conduite de tir centralisée et les dreadnoughts armés de pièces de gros calibre accrurent rapidement la puissance de feu des flottes de combat. L’effet de la puissance de feu moderne se révéla d’un façon convaincante dans le cas d’une supériorité de force (deux escadres alignant plus d’artillerie d’un bord dans un combat en ligne de file, ou en termes de temps (une escadre ouvrant le feu plus tôt que l’autre), toutes choses étant égales par ailleurs. Le commandant ; Bradle Fiske rendit compte de cet effet en 1905, dans un travail pour le Naval Prize Insitute, sous le titre “American Naval Policy”18. F.W. Lanchester donna à cet effet, en 1914, sa forme algébrique de la “Loi N2”. Cet ingénieur britannique de l’automobile s’intéressait à de multiples questions ; il démontra que l’efficacité d’une concentration de feu à l’époque moderne est égale au carré de cette concentration. Cette loi est entièrement différente de celle, linéaire, de la puissance de feu à l’époque de la marine à voiles, au cours de laquelle une force supérieure, même victorieuse d’une force plus faible, subirait des pertes égales à celles de cette dernière ; la puissance de feu moderne provoquerait la destruction complète de la force plus faible avec, pour la force supérieure, des pertes sensiblement plus faibles. Quand les deux adversaires pourront mieux ajuster leur tir, il en “résultera pour la force supérieure, un avantage cumulatif et exponentiel” 19.

Ainsi, considérant une flotte du temps de la voile, formée de dix trois-ponts, qui en rencontre une autre de sept, dans un combat décisif, la plus forte va dominer mais va probablement perdre sept bâtiments ; en revanche, une escadre de dix bâtiments de ligne modernes, engageant sept autres de même puissance, ce ne seront pas, trois bâtiments, mais : v (102 - 72) = v51, à peu près sept qui resteront indemnes dans l’escadre la plus forte, alors que la plus faible sera complètement détruite. Si on applique cette loi à l’exemple qui nous occupe, dix cuirassés américains rencontrant sept japonais vont remporter la victoire après un combat où la puissance de feu américaine sera la plus forte ; c’est plus qu’il n’en faudrait pour encourager les Etats-Unis à attaquer la flotte japonaise puisque cette dernière serait détruite.

Mais ce raisonnement ne tenait pas compte de deux éléments majeurs, dont Satô et ses collègues japonais constatèrent qu’ils jouaient en leur faveur. Le premier résidait dans la difficulté qu’auraient les Etats-Unis à amener toute leur flotte dans le Pacifique que ce soit avant 1914 et la mise en service du canal de Panama ou même après. Si la moitié de la flotte de bataille des Etats-Unis restait en Atlantique, le rapport des forces entre le Japon et les Etats-Unis passait de 7 à 5 et la loi Fiske-Lanchester pourrait être appliquée comme suit : en ayant à faire avec la flotte du Pacifique (forte de 5 unités), la flotte japonaise (composée de 7 unités), se trouverait après le combat avec 5 unités :v (72 - 52) = v24 ˜ 5 ou à peu près, pour ensuite se mesurer à la flotte américaine de l’Atlantique composée de 5 unités, ce qui serait une rencontre à forces égales.

L’autre élément à mettre en balance concernait le fait que la Marine japonaise réussit à construire des bâtiments de ligne de meilleure qualité que ceux d’une quelconque autre marine, y compris l’US Navy, ce qui entraînait la perte de supériorité numérique de cette dernière. Par la suite, après la première guerre mondiale, les Japonais durent compter avec un troisième élément : la capacité de réduire la force d’une flotte de bataille américaine grâce à des attaques de forces légères - tout spécialement de sous-marins et d’avions - basées dans les îles des anciennes colonies allemandes du Pacifique acquises par le Japon après la guerre.

 

La politique impériale de défense de 1907 et ses contradictions

L’Armée préparait une contre-attaque à l’égard des idées de Satô et de ses collègues avant même la publication de l’Histoire de la défense navale ; cette contre-attaque prit la forme, non pas d’une étude de même importance et fondée sur l’histoire, mais plutôt d’une action au sein de l’administration pour donner au Japon une stratégie nationale complète et coordonnée favorisant l’Armée. Le besoin d’une telle stratégie intégrée était devenu patent dans les années qui suivirent immédiatement la guerre russo-japonaise, car les intérêts stratégiques du pays étaient devenus à la fois plus compliqués et plus vulnérables. La situation changeante en Asie du Nord-Est, la course aux armements navals s’étendant chez les grandes puissances et le revirement dans les relations entre le Japon et les Etats-Unis, lesquelles passèrent de la coopération à la rivalité, tout cela semblait militer pour établir une stratégie nationale coordonnée des forces armées japonaises.

L’Armée chercha à réfuter les conceptions de Satô Tatsutarô sur la puissance navale au plan insulaire, maritime et commercial ; elle était en faveur d’une position militaire en avant sur le continent et également de son contrôle effectif sur la direction de la grande stratégie et sur les opérations en temps de guerre. En 1906, le vieux maréchal Yamagato Aritomo, resté la figure la plus influente dans les milieux militaires japonais, avait incorporé ces priorités dans un mémoire destiné à l’Empereur qui promouvait une stratégie intégrée fondée sur la primauté des intérêts de l’armée. Naturellement, les objections de la Marine furent énergiques : l’Amiral Tôgô Heihachirô, le vainqueur de Tsoushima alors Chef de l’état-major naval, avec l’appui de Yamamoto (en retraite depuis l’année précédente, mais qui bénéficiait encore d’une grande influence), réaffirma que la Marine apportait son soutien à deux systèmes indépendants de commandement, tout en rejetant le plan d’unification de Yamagata et en insistant sur la faculté de la Marine de désigner son probable ennemi20. La politique de défense impériale (Teikoku kokubô hôshin) fut officiellement approuvée par l’Empereur en avril 1907 après avoir été difficilement élaborée au cours des mois précédents dans une séries de négociations entre les deux services. C’était un compromis entre deux conceptions radicalement opposées de la grande stratégie du Japon21.

Apparemment, l’Armée réussit à affirmer son contrôle sur la définition des priorités stratégiques du Japon ; la Russie fut officiellement considérée comme le premier ennemi probable et l’établissement d’une position en avant sur le continent asiatique, comme la stratégie fondamentale du Japon. Toutefois, on accorda à la Marine le soin de désigner les Etats-Unis comme son plus probable ennemi, mettant ainsi ceux-ci sur le même plan d’importance que la Russie en tant qu’objectifs des préparations de défense ; la Marine fut de plus capable de mettre en échec les espoirs pour un commandement unique sous le contrôle de l’Armée, exprimés par Yamagata. En outre, dans les dix années suivantes, ce fut la Marine et non l’Armée, qui reçut le plus large appui de l’opinion publique ce qui impliqua le vote d’un budget permettant son expansion.

 

L’idée d’une flotte “huit-huit”

La contribution de la Marine en 1907 à la politique de défense impériale se révéla être un triomphe pour la thèse de Satô Tatsutarô basée sur les grands navires armés de gros canons. Cette politique réclamait la construction d’une flotte de bataille de huit bâtiments de ligne modernes (dreadnought) de 20 000 tonnes chaque et de huit croiseurs cuirassés modernes de 18 000 tonnes chaque, auxquels devraient être ajoutés un certain nombre de croiseurs et de destroyers22. C’était là l’origine du programme de cette “flotte huit-huit”, qui, pour la Marine japonaise entre 1907 et 1922, allait être rien de moins qu’un article de foi intangible comme d’ailleurs le sera le rapport de 70 %23. Satô affirmait que, sans la construction d’une telle flotte, il serait impossible de maintenir le rapport de 70 % de la force navale des Etats-Unis, désignés alors comme l’ennemi sur mer le plus probable24.

Cependant, il est sûr qu’en 1907, l’idée de “flotte huit-huit” avait été mal conçue, pour deux raisons :

- En 1907, il n’existait pas de différends fondamentaux entre le Japon et les Etats-Unis et il n’avait pas non plus d’indices que le gouvernement américain et le gouvernement japonais souhaitaient la confrontation. La politique de défense impériale de 1907, reflétant les idées de Satô Tatsutarô sur une norme probable, mit en avant l’idéologie d’une grande marine japonaise, en complet désaccord avec les réalités de la politique étrangère du pays. Loin de fournir une base rationnelle pour une “flotte huit-huit”, en expliquant en détail ce qu’était la menace navale américaine, la marine, presque arbitrairement, désigna les Etats-Unis comme l’adversaire probable afin de justifier l’ordre de grandeur de la flotte que le Japon devait posséder ; la marine des Etats-Unis, selon Ian Nish, diplomate et historien britannique, devint l’“ennemi budgétaire” de la Marine japonaise, plus que son plus probable adversaire25. En réalité, on peut dire que l’accroissement de la flotte japonaise après la guerre russo-japonaise eut son origine dans les rivalités européennes ; la course aux armements navals germano-anglaise avait poussé Théodore Roosevelt à faire construire une marine qui ne serait surclassée que par la Royal Navy, processus qui, à son tour, déclencha le développement de la Marine japonaise.

- En 1907, la réalisation du programme de la “flotte huit-huit” aurait dépassé de beaucoup les ressources économiques et industrielles de l’empire japonais ; il existait non seulement de profondes restrictions sur le budget de la Marine dues aux contraintes financières causées par la guerre russo-japonaise, mais l’opinion publique manifestait peu d’enthousiasme pour la construction d’une grande Marine alors que la Russie était vaincue.

Pour ces raisons, l’idée d’une “flotte huit-huit” était au-delà des possibilités du Japon au moment où elle fut lancée. Cependant, malgré les conséquences stratégiques du programme de la “flotte huit-huit”, Satô continua fermement à faire de la propagande pour une grande marine et, au cours des treize années suivantes, en dépit de nombreux retards et difficultés, on poursuivit la construction de la Marine avec détermination, bien qu’il fût nécessaire de procéder par étapes pour arriver au but. Les premiers bâtiments de ligne acquis après 1905 ne furent pas considérés dans la Marine comme contribuant à la formation d’une “flotte huit-huit” car c’était des pré-dreadnoughts, obsolètes dès leur lancement ; alors que plusieurs cuirassés de type dreadnought furent mis à l’eau avant la première guerre mondiale, leur construction ne fut pas considérée comme faisant partie du programme d’une grande flotte. Ce ne fut qu’à partir de 1917 que les conditions économiques devinrent plus favorables et que le défi supposé de la construction navale aux Etats-Unis incita la Diète à voter un budget pour la “flotte huit-quatre” devant être terminée en 1923, à titre de première étape vers le but final de la Marine. En 1918, la Diète accorda des fonds pour la construction d’une “flotte “huit-six” et enfin, en 1920, on mit à la disposition de la Marine un budget suffisant pour amener celle-ci au niveau de la “flotte huit-huit” en 1927 ; toutefois cette victoire n’eut pas de lendemain. Les accords de Washington de 1921-1922 sur la limitation des armements navals, au grand désappointement des tenants d’une grande marine, bouleversèrent tous les plans et envoyèrent le programme de la “flotte huit-huit” aux oubliettes.

De son côté, Satô avait entre temps perdu toute influence directe sur la politique navale et les dernières années de sa carrière furent sans histoire, bien qu’il occupât une position remarquée ; il accéda au commandement de la Première Flotte en 1913 et, après un bref passage comme vice-chef d’état-major à l’état-major général de la Marine, il fut nommé Directeur de l’Ecole de guerre navale en 1915 et promu vice-amiral l’année suivante. Après sa mise à la retraite en 1923, Satô s’installa dans l’atmosphère confortable et prestigieuse (il fut nommé pair en 1934), que la Marine réservait à ses officiers généraux âgés et distingués. Il continua à écrire sur des sujets touchant la Marine et le pays vers la fin de sa vie, mais sa production fut de plus en plus marquée par le mysticisme et l’obsession du bouddhisme Nichiren. Les écrits de la fin de sa vie n’eurent qu’une faible influence sur la Marine en général et quand il mourut, dans les premiers mois de 1942, la Marine et le pays, saisis par l’excitation de la guerre, remarquèrent à peine sa disparition.

Entre temps, les idées de Satô étaient depuis longtemps devenues un dogme central dans la réflexion navale japonaise. Il avait aidé à mettre la Marine japonaise sur la dangereuse voie d’un affrontement avec les Etats-Unis et ses obsessions contribuèrent à rétrécir la vision de la supériorité de la Marine jusqu’à se contenter d’une recherche opiniâtre des rapports prédéterminés pour un armement de gros calibre. Quand vers le milieu des années trente, les autorités navales japonaises dénoncèrent les accords de Washington et mirent secrètement en chantier les cuirassés monstres Yamato et Musashi, elles étaient mues par des convictions que le plus intellectuel des officiers avait peu à peu instillées dans la Marine.

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Notes:

1 En français dans le texte.

2 Tsunoda Jun, “Nihon kaigun sandai no rekishi”, Jiyû 11, janvier 1969, p. 96.

3 Tanaka Hiromi, “Satô Tatsutarô, Kaishu rikujû no rironteki kishu” (Satô Tatsutarô, porte drapeau de la théorie de la primauté navale), Bessatsu rekishi tokuhon, été 1985, pp. 146-183.

4 Tsunoda, pp. 149-150 et Itô Terumi, “Satô Tatsutarô no kokubô” (La défense nationale selon Satô Tatsutarô), Kaikankô no hyôron, 4, 1966, pp. 23-24.

5 Satô Tatsutarô, Teikoku kokubô shi ron (A propos de l’histoire de la défense impériale, désigné par la suite par TKSR), réimpression en 2 volumes, Hara Shobô, 1979, 1, p. 144. Satô consacre une grande place à des exemples historiques. En examinant les siècles passés de l’histoire de la guerre navale en Occident, Satô relève que, dans dix-huit exemples de tentatives de conqête d’un territoire insulaire par un envahisseur qui ne possédait pas la maîtrise de la mer, aucune ne réussit. En revanche, dans soixante-dix cas où un pays, possédant la maîtrise de la mer, attaqua une île et ses fortifications, il n’y eut que deux exemples d’échec et ceux-ci furent dus à des erreurs fondamentales ou à des négligences de la part de l’attaquant. Satô Tatsutarô, Kaibô shi ron (Sur la défense navale), Kaigun Daigakkô, 1907, p. 23.

6 TKSR, 1, pp. 198-225, et Itô, pp. 27-29.

7 Une analyse a été faite par Harold et Margaret Sprout, Rise of American Naval Power, 1776-1918, Princeton, Princeton University Press, 1946, pp. 253-254.

8 Citation par Itô, p. 35 et Satô Tatsutarô, Kokubô no sakui (Une proposition pour une défense navale), 1913, pp. 69-70.

9 Ces points ont été soulevés pour la première fois par Alexander Kiralfy, “Japanese Naval Strategy”, dans Edward M. Earle (ed.), Makers of Modern Strategy : Military Thought from Machiavelli to Hitler, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1941, pp. 457-484, puis par Koyama Hirotake, Gunji shisô no kenkyû (Etudes de la pensée militaire), Shinsensha, 1970, p. 254.

10 Satô Tatsutarô et al., Rokubô mondai no kenkyû (Une étude sur le problème de la défense nationale), 1913, pp. 8-10.

11 L’historien naval américain Clark Reynolds, dans sa riche étude provocatrice de la stratégie navale japonaise jusqu’en 1945, adopte des arguments éloquents (un peu faux dans leur fondement), prouvant que le Japon n’a jamais eu une stratégie maritime bien à lui, pour la raison que ses intérêts nationaux étaient essentiellements continentaux et par conséquent élaborés selon ses priorités militaires. Voir Clark Reynolds, “The Continental Strategy of Imperial Japan”, United States Naval Institute Proceedings, août 1983, pp. 65-71.

12 La Grande-Bretagne a été la première puissance maritime à adopter une norme hypothétique pour déterminer le niveau exigé de la force minimale de sa flotte quand, en 1889, elle adopta le principe du “Two-Power Standard” qui établissait qu’elle devait posséder une flotte égale à celles combinées des deux plus grandes puissances navales. On doit préciser que la Grande-Bretagne adopta cette norme pour maintenir son hégémonie sur le monde, laquelle entraînait l’éventualité de défis de la part des puissances maritimes principales (la Russie et la France particulièrement) sur toutes les mers du monde. Ce qui est remarquable dans le cas du Japon, c’est qu’il a choisi cette norme malgré le fait que ses intérêts stratégiques étaient limités à l’Extrême-Orient.

13 TKSR, l, pp. 23-26.

14 Satô, Kokubô mondai no kenkyû, annexe intitulée “Nichi-Ei-Doku-Futsu-Ro-Bei roku kaigun jitsuryoku kyokusenzu” (Tableau des forces des marines de guerre japonaise, britannique, allemande, française, russe et américaine.

15 TKSR 2, pp. 270-310.

16 Il est impossible de dire si la règle de 70 % est née dans l’esprit de Satô ou dans celui de Akiyama ; du fait qu’ils firent des recherches et se rencontrèrent à l’Ecole de guerre navale dans une collaboration fructueuse pendant ces années, il est probable que ce fut un produit de leurs efforts en commun. Nous l’avons attribuée à Satô uniquement parce qu’elle fut à l’origine mise en avant dans l'édition de son Histoire de 1908 et enfin dans son opuscule de 1913 : Une étude du problème de la défense nationale, Nomura Minoru, “Tai-Bei-Ei kaisen to kaigun no tai-Bei nanawari shisô”, (L’ouverture des hostilités entre le Japon et les Etats-Unis et la Grande-Bretagne et l’idée du rapport de 70 % face aux Etats-Unis), Gunji Shikagu 9, septembre 1973, pp. 26-27.

17 Bôeicho (Agence japonaise de défense), Bôeikenshûjo Senshishitsu, Dai hon’ei kai-gunbu. rengô kantai. ichi. kaisen made (Quartiers généraux impériaux, Département de la Marine, n° 1, jusqu’à l’ouverture des hostilités [indiqué par RK par la suite], Senshi Sôsho (Collection histoire de la guerre), Asagumo Shimbunsha, 1975, pp. l58-159.

18 United States Naval Institute Proceedings, n° 13, janvier 1905, pp. 1-17.

19 Wayne P. Hughes Jr., Fleet Tactics : Theory and Practice, Annapolis, Naval Institute Press, 1986, p. 35. Les idées de Fiske, les équations de Lanchester et les calculs de deux écrivains maritimes occidentaux (J.V. Chase et Ambroise Baudry), qui démontrèrent l’effet cumulatif de l’artillerie moderne, sont étudiés tout spécialement dans cet excellent ouvrage, pp. 35-37 et 66-69.

20 Tsunoda, p. 98.

21 Le texte complet de la Politique impériale de défense de 1907, les négociations inter-armées qui y conduisirent et les processus grâce auxquels ils furent adoptés se trouvent dans RK, p. 107-122.

22 RK, p. 118.

23 Ômae Toshikazu (Ohmae Toshikazu), “Nihon kaigun no heijutsu shisô no hensen to gum bi oyobi sakusen” ( Changements dans la pensée tactique de la Marine japonaise en relations avec les armements et les opérations), Kaigun bunko geppô n° 6, avril 1981, 44, affirme que les engagements importants dans la guerre russo-japonaise ont prouvé que la flotte six-six” était tactiquement déséquilibrée, mais que la “flotte huit-huit” représentait, à l’époque, le nombre maximum d’unités pour un commandement efficace de la flotte. KG, p. l21 suggère que la première loi navale de Tirpitz de 1898 était à l’origine du plan japonais de la “flotte huit-huit”. Il est probable cependant que la seconde loi de 1900 en a été l’inspiration, car la première ne prévoyait que 19 navires de ligne, alors que la seconde précisait que les escadres se composaient de 8 unités de combat. Voir Holger H. Herwig, “Luxury” Fleet : The Imperial German Navy, 1888-1918, Londres, George Allen and Unwin, 1980, p. 42.

24 Ômae, p. 42.

25 Ian Nish, “Japan and Naval Aspects of the Washington Conference”, dans W.G. Beasley, ed., Modern Japan, Aspects of History, Literature and Society, Berkeley, University of California Press, Londres, George Allen and Unwin, 1975, p. 69.

 

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